Kitabı oxu: «La marchande de tabac»

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Élie Berthet

La marchande de tabac


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319038

Table des matières

I LA SUCCESSION DU CAPITAINE BOURINET.

II LA MÈRE ET LA FILLE

III LES HABITUÉS.

IV LE MARQUIS

V LA BARRE DE LA SEINE

VI L’HOSPITALITÉ

VII LA GAZETTE DE LA MÈCHE

VIII UNE DEMANDE INATTENDUE

IX A BOIS MORAND

X LES INSULTEURS.

XI LES PRÉTENDANTS

XII LE PARC DE SERGY

XI LA NOUVELLE

XIV L’INVITATION

XV LE BLESSÉ

LES DEUX FRÈRES

XVII LA JACQUOTTE

XVIII LE PROTECTEUR

XIX LE SECRET DE M me MORLENT

XX LES FIANÇAILLES DE JACQUOTTE

XXI LA TÊTE-DE-MORT

XXII LE CONSENTEMENT

XXIII UNE PLAISANTERIE

XXIV LA CROIX-MOUSSÉ

XXV LE MARIAGE in extremis

XXVI ALTERNATIVES.

XXVII LE CARRIER.

XXVIII LE CHATIMENT

XXIV LE CONTRAT


I
LA SUCCESSION DU CAPITAINE BOURINET.

Table des matières

A quelques heures de Paris par le chemin de fer, sur le bord de cette partie pittoresque de la Seine qui va en serpentant de Rouen au Havre, s’élève la petite ville de Z***. Elle est passablement industrieuse, et ses maisons de briques, ses rues proprettes, comme aussi la rivière, qui en cet endroit a la largeur d’un bras de mer, lui donnent un aspect riant et animé. On sent qu’il y a la une population active, trouvant le bien-être dans le travail.

A partir du quai qui longe la Seine et qui forme «le port» de Z***, on suit une rue, assez large et bordée de constructions modernes. Elle a fort bon air; mais, au bout d’une centaine de mètres, elle se rétrécit, se contourne, n’offre plus que de vieilles et basses maisons de bois, et finit par déboucher sur une place irrégulière, entourée de bâtiments maussades qui rappellent les cités normandes du temps passé.

Cette place est néanmoins le plus important quartier de la ville. D’un côté, se dresse un hangar, au toit délabré; c’est la halle où affluent, le matin, des ménagères et des paysannes, mais qui, le reste du jour, est solitaire et silencieuse. De l’autre côté, s’élève l’église, d’une construction hybride et sans caractère, que surmonte un maigre clocher. Entre la halle et l’église apparaît la fontaine publique, insignifiant cube de pierre, qui jette un filet d’eau par ses quatre faces et que l’on doit surmonter du buste d’un grand homme… quand Z*** aura un grand homme. Dans l’intervalle de ces divers «monuments», se groupent des habitations disparates, toutes bien connues des gens du pays. L’une, avec ses panonceaux dédorés, est la demeure du notaire; plus loin, est un bouchon qui s’intitule «café», la boutique d’un barbier qui s’intitule «coiffeur», et enfin le bureau de tabac.

A l’époque où se passe cette histoire, la ville avait plusieurs bureaux de tabac; mais celui de la Grande-Place jouissait d’une vogue qui éclipsait tous ses rivaux. La maison, ancienne, noire, élevée d’un seul étage, s’avançait de huit ou dix pieds sur la voie publique, comme si elle dédaignait de se confondre avec les constructions voisines. La porte vitrée, toujours béante, était flanquée de deux énormes carottes peintes en rouge, et surmontée d’une enseigne presque effacée qui représentait un animal informe. Cet animal pouvait être un tigre, ou un chameau, ou même un éléphant; la tradition voulait que ce fût une civette, d’où l’on appelait le bureau de tabac «bureau de la Civette». Cependant, à Z*** et même dans tout le canton, on le désignait plus volontiers sous le nom de «bureau du capitaine Bourinet».

Ce capitaine Bourinet, officier d’infanterie réformé à la suite d’une amputation de la jambe, en avait été, en effet, pendant vingt-cinq ans le titulaire. Il le gérait lui-même, et, durant cette longue période, on l’avait vu chaque jour, de six heures du matin à onze heures du soir, peser et plier du tabac, débiter des cigares, des timbres-poste et du papier timbré, disant «merci» au plus humble acheteur. Avec sa figure tannée et ses grosses moustaches grisonnantes, avec sa casquette à visière qu’il touchait pour chaque pratique, avec son ample redingote bleue boutonnée sur la poitrine et sa jambe de bois, que l’on voyait seulement quand il se levait de son comptoir, le capitaine Bourinet était le personnage le plus célèbre de Z***. On s’arrêtait dans sa boutique pour parler des affaires de l’État, pour échanger les cancans locaux. Il ne fermait ni fêtes, ni dimanches; et, les jours de marché, ne savait à qui entendre.

Il avait pour tout aide de camp, dans ce rude labeur, une grosse commère au teint coloré, à la volumineuse poitrine, qui lui servait de gouvernante et le remplaçait pendant les très rares moments où il était forcé de s’absenter. Cette femme, qui, lors de son entrée chez lui, se faisait appeler tout simplement Marion, avait, plus tard pris le nom de «Mlle Castorin», son nom de famille; mais on en était venu insensiblement à l’appeler «la Bourinette,» sans qu’elle parût s’en formaliser. La Bourinette, du reste, était une gaillarde entendue. ayant la main leste, la langue plus leste encore, et qui. derrière le comptoir du capitaine, avec sa coiffe normande soigneusement empesée et bien blanche, conservait la dignité que comportaient ses fonctions.

Cette vogue du capitaine et de son bureau avait donc duré près d’un quart de siècle, et le vieil invalide y avait gagné une honnête aisance. Malheureusement sur terre toute prospérité doit finir, toute gloire doit s’éteindre. Un jour, le pauvre homme mourut subitement, les uns disaient d’apoplexie, les autres de goutte remontée, laissant son avoir à sa fidèle Bourinette, si bien qu’au moment où commence ce récit, le pays était dans l’attente pour connaître le successeur que le Gouvernement allait donner au défunt.

Cette grave question mettait aux prises bien des ambitions. Le bureau de la Civette était, comme nous l’avons dit, le plus achalandé de Z*** et les autres bureaux ne faisaient que végéter. Aussi, tous les hauts fonctionnaires et jusqu’aux députés du département s’agitaient-ils pour faire valoir les droits de leurs protégés ou protégées. Les lettres pressantes grêlaient au ministère des finances, et chaque protecteur se croyait sûr de remporter la victoire.

Cependant huit jours s’étaient passés depuis que le capitaine Bourinet avait été conduit au cimetière par les sapeurs-pompiers de la ville, et on ne savait pas encore le nom de son successeur. Sans doute à Paris l’embarras était grand pour ne blesser aucune de ces compétitions acharnées. En attendant, Mlle Castorin, ou plutôt la Bourinette, continuait de gérer le bureau, et, en robe de deuil, les yeux rouges, elle débitait tabac et cigares, comme au temps passé.

Le huitième jour, vers le soir, elle était à son poste. Les pratiques faisaient relâche à cette heure et les balances se reposaient sur la table, dans un équilibre parfait. Il y avait là seulement deux ouvriers, qui allumaient leurs pipes à une veilleuse placée près de la porte et dont les abords étaient jonchés de bouts de papier brûlé. Tout en procédant à cette opération, ils se livraient à une de ces causeries familières qu’un ancien marin du pays appelait la Gazette de la mèche, et cette «gazette» reproduisait habituellement les commérages ayant cours dans la bonne ville de Z***.

La Bourinette ne s’occupait pas en ce moment de semblables bagatelles et semblait plongée dans une profonde rêverie, quand l’entrée d’un vieux monsieur à ventre proéminent et ayant l’apparence d’un riche bourgeois, la fit tressaillir. Par un mouvement machinal, elle allongea la main vers un paquet de tabac à fumer ouvert devant elle; mais, après un second regard jeté sur le nouveau venu, elle se leva avec empressement et dit, en faisant une profonde révérence:

–Votre servante, monsieur le maire.

Le premier magistrat de la ville salua d’un geste à la fois majestueux et bienveillant.

–Bonjour, bonjour, ma chère, répliqua-t-il; eh bien! sommes-nous plus tranquille? Ce gros chagrin commence-t-il à s’apaiser?

La Bourinette ne répliqua que par un soupir, en portant la main à son cœur.

–Allons! il faut se faire une raison, ma pauvre demoiselle, reprit M. le maire d’un air bon prince; aussi bien le capitaine vous a laissé certaines compensations.

Puis, comme s’il jugeait avoir suffisamment flatté la douleur de la débitante de tabac, il tira sa tabatière d’argent et la déposa sur le comptoir, en disant:

–Vous savez… une demi-once à priser… comme d’habitude.

Les deux ouvriers avaient jugé à propos de remettre au «prochain numéro» les nouvelles de la Gazette, et, après avoir salué humblement, s’étaient esquivés.

La Bourinette se disposa à servir le fonctionnaire. Pendant qu’elle ajustait ses balances, il reprit, avec plus d’intérêt qu’il ne voulait peut-être en montrer:

–Avez-vous appris quelque chose au sujet de votre successeur?

–Pas encore, monsieur le maire: et vous?

–Moi non plus; cependant je suis presque sûr… Écoutez, ma chère, je n’ai jamais rien demandé au pouvoir, quoique depuis quinze ans je rende à cette ville les plus éminents services; mais je conviens que, cette fois, j’ai recommandé quelqu’un… la nièce de ma femme, et j’ai tout lieu de croire qu’on n’osera pas…

–Alors, monsieur le maire, c’est sans doute en votre nom que M. Jovinet, notre entreposeur, m’a demandé par écrit des renseignements?

–Des renseignements!

–Oui; vous n’ignorez pas que le pauvre capitaine m’a nommée sa légataire universelle… C’est donc à moi qu’il faut s’adresser pour traiter du rachat des marchandises et du mobilier, comme aussi du droit au bail de la maison, et M. Jovinet a voulu connaître mes conditions… Je me suis hâtée de lui répondre.

Le maire de Z*** paraissait violemment contrarié:

–Ce n’est pas pour moi, s’écria-t-il, que Jovinet a fait cette demande… Je ne m’adresse jamais à des subalternes… Mais, sacrebleu! si ce que vous dites est vrai, la titulaire du bureau doit être nommée déjà… et je n’ai reçu aucun avis!

–Oui, elle doit être nommée, monsieur le maire, répliqua une voix railleuse derrière lui, et ce n’est pas celle qu’on pense.

L’officier municipal se retourna brusquement. La personne qui venait d’entrer dans la boutique était un homme d’une quarantaine d’années, grand, sec, à ligure en lame de couteau, dont les yeux pétillaient de malice sous ses lunettes. Après avoir salué en riant, il se dirigea vers la boîte des cigares, où il faisait son choix d’ordinaire.

–Ah! c’est vous, monsieur le juge de paix? dit le maire en s’efforçant à son tour de prendre un ton jovial; eh bien, si le bureau n’est pas pour ma nièce, il ne sera pas non plus pour… la dame ou demoiselle que vous protégez.

–C’est ma sœur aînée, dit le juge de paix; peu m’importe qui le sache!… une vieille fille qui prise tellement qu’elle serait elle-même sa meilleure pratique si je réussissais dans mes sollicitations… Mais tenez, mon cher maire, poursuivit-il, nous sommes là à nous disputer la palme de victoire et peut-être cette palme ne sera-t-elle ni pour vous, ni pour moi… Nous ne sommes pas seuls à convoiter ce bureau de tabac. Le préfet a aussi sa protégée, et aussi notre député, et aussi le curé de Z*** sans compter que le ministre pourrait bien avoir son candidat ou sa candidate, qui damera le pion à tous les autres.

–Faudra voir! dit le maire.

En ce moment, un antique omnibus, qui faisait le service de la station du chemin de fer, arriva sur la place, traîné par deux rosses poussives, et vint s’arrêter devant l’auberge où il remisait.

–Parbleu! dit le juge de paix en regardant à travers les vitres crasseuses de la boutique, il serait plaisant que cette guimbarde nous amenât le futur roi ou la future reine de la Civette!… N’est-ce pas l’entreposeur Jovinet que j’aperçois à la portière?

–Justement! s’écria la Bourinette qui s’empressa de quitter son comptoir. Il vient sans doute pour installer. Nous allons avoir du nouveau!

Et elle courut sur le seuil de la porte. Le maire et le juge de paix paraissaient un peu désappointés; cependant, ils s’arrangèrent à leur tour pour assister de loin à la descente de l’omnibus.

II
LA MÈRE ET LA FILLE

Table des matières

La circulation n’était pas très active entre la ville et la station de chemin de fer la plus voisine: aussi la voiture contenait-elle seulement trois personnes, M. Jovinet, l’entreposeur de tabacs, qui sauta le premier à bas de l’omnibus, puis deux dames vêtues de noir, auxquelles il offrit la main pour les aider à descendre, au milieu d’une demi-douzaine de badauds attirés par la curiosité.

Ce fut sur les deux dames en deuil que se fixa particulièrement l’attention. On ne les connaissait nullement dans le pays, mais on pouvait aisément deviner que l’une était la mère et l’autre la fille: toutes les deux avaient un cachet de distinction véritable.

Dès qu’elles eurent mis pied à terre, elles regardèrent avec un empressement timide autour d’elles, pendant que l’entreposeur faisait décharger leurs malles. La mère ayant écarté son grand voile de veuve, montra un visage pâle, mélancolique, où l’on pouvait reconnaître des traces de beauté. Par malheur, la toilette de la voyageuse semblait combinée pour déconcerter les observations indiscrètes. Par-dessous son chapeau de crêpe, un tulle noir cachait soigneusement ses cheveux. Son cou était enveloppé d’un fichu de même étoffe qui l’ensevelissait jusqu’au menton. Enfin aussitôt qu’elle eut rejeté son voile en arrière, elle posa sur son nez un lorgnon à verres bleus, dont le double ruban contribuait à cacher son visage.

Quant à la fille, âgée d’environ dix-huit ans, on ne pouvait rêver de plus charmante et de plus gracieuse personne. Sa robe noire, un peu collante, selon la mode, dessinait une taille fine, souple, et des contours d’une pureté parfaite. Sa figure, encadrée de bandeaux blonds, avait une coupe exquise, avec une expression de candeur et de malice à la fois. La bouche, petite et vermeille, semblait ne pas mieux demander que de sourire à tout propos, tandis que les yeux bleus, alanguis, pleins de tristesse, paraissaient avoir déjà versé bien des larmes. Du reste, la jeune fille ne portait pas de voilette et sa beauté rayonnait librement sans qu’elle y songeât.

Outre les fonctionnaires et la Bourinette arrêtés sur le seuil du bureau de tabac, les gens de l’auberge se mettaient aux fenêtres, les gens du café accouraient devant la porte, et des curieux de toute espèce formaient cercle autour de la voiture.

Parmi ces derniers se trouvait un jeune homme de physionomie avenante, vêtu avec une simplicité de bon goût, qui venait de sortir de la maison du notaire, un rouleau de papiers à la main. Comme il traversait la place d’un air pressé, il s’était arrêté brusquement à la vue de la jeune voyageuse. Pétrifié, le bras tendu, on eût dit qu’il avait reçu ce que l’on appelle «le coup de foudre», et son regard ne se détournait pas de la charmante enfant. Elle n’y prenait pas garde, quand son petit sac de voyage lui échappa et tomba sur le pavé. Aussi prompt que la pensée, le jeune homme s’élança pour le relever et le lui présenta. Tous les deux rougirent, mais pas une parole ne fut prononcée, et l’obligeant garçon, après avoir salué, se retira à quelques pas, tandis que la demoiselle, toute confuse, baissait la tête.

Peu de personnes avaient remarqué cette circonstance et le maire, qui se piquait d’être connaisseur en beaucoup de matières, dit au juge de paix:

–Ces dames sont certainement des Parisiennes. La fille me paraît fort bien.... quant à la mère, est-elle encore jeune et encore jolie? du diable si on pourrait le deviner. C’est une énigme vivante!… Cependant, toute réflexion faite, je les trouve trop comme il faut l’une et l’autre pour être des tabatières.

Et il se mit à rire de son mot.

–Vous croyez, mon cher maire? répliqua le jovial magistrat; pour moi, je les prise différemment… Ces Parisiennes vont nous râfler le bureau du capitaine Bourinet, dussions-nous en fumer!

Et il partit, à son tour, d’un éclat de rire.

Malgré cet échange de facéties, le maire n’était pas encore convaincu que les yoyageuses fussent bien des «tabatières» selon son expression, lorsque l’entreposeur, après avoir échangé avec elles quelques paroles à voix basse, leur indiqua le bureau de tabac. Alors tous ensemble se mirent à l’examiner avec un intérêt évident.

–Vous avez beau dire, messieurs, reprit la Bourinette, cette fois je vais prendre mes clic et mes clac… On avait raison d’assurer que ce serait un Parisien ou une Parisienne qui me remplacerait! Tout est pour les Parisiens aujourd’hui!… La petite ne me paraît pas laide et sa frimousse suffirait pour attirer les pratiques, si cela était nécessaire chez nous… Tenez, ne s’imaginerait-on pas que M. de Ricart, le maître clerc, en est déjà toqué? Comme il la reluque!.. Allons! ajouta-t-elle d’un ton différent, elles sont pressées sans doute, car M. Jovinet me les amène.

En effet, l’entreposeur venait de donner le bras à la plus âgée des dames, tandis que l’autre se rangeait auprès de sa mère, et on se dirigea vers la boutique.

–Sauvons-nous, juge! reprit le maire avec vivacité. Nous aurions l’air, nous, fonctionnaires publics, d’être venus donner de la solennité à la prise de possession.

–Vous avez raison; aussi bien nous sommes des vaincus et il ne convient pas d’assister au triomphe de nos vainqueurs…

–C’est indigne! grommela le maire; on m’en fera tant, que l’on finira par me jeter dans l’opposition… Le gouvernement s’arrangera comme il pourra!

Et ils s’éloignèrent rapidement.

–Ce n’est pas du moins sa pie-grièche de nièce qui aura le bureau! pensait le juge de paix

–Le bureau passera devant le nez à sa vieille folle de sœur, pensait le maire; et si elle veut priser, elle payera son tabac!

Tandis que les deux éminents fonctionnaires battaient ainsi en retraite, les deux dames, conduites par Jovinet, arrivèrent devant la boutique; la Bourinette les accueillit par une belle révérence.

–Mademoiselle Castorin, dit l’entreposeur d’un ton majestueux, voici Mme et Mlle Morlent, les nouvelles titulaires du bureau de la Civette.

La demoiselle Castorin salua encore et s’effaça pour laisser entrer les nouveaux venus. Puis, ayant fermé la porte de la boutique et poussé une targette, afin qu’on ne fût pas dérangé dans la grave conférence qui allait avoir lieu, elle tira, on ne sait d’où, trois misérables tabourets foncés de paille, sur lesquels les dames et Jovinet s’assirent.

On causa quelques instants, sans s’inquiéter si certains indiscrets ne venaient pas regarder aux vitres de la devanture. Les dames parlaient peu et l’entreposeur était chargé de discuter avec la Bourinette les conditions de l’arrangement; la mère approuvait tout par signes et aucune difficulté ne semblait devoir s’élever entre les deux parties.

Il fut question de visiter la maison que la mère et la fille devaient habiter désormais; d’ailleurs, elles désiraient acquérir différents meubles. On passa donc dans l’arrière-boutique, servant à la fois de cuisine et de salle à manger, qui était sombre, enfumée, humide. Un petit escalier criard les conduisit à l’étage supérieur, où se trouvaient deux pièces délabrées, meublées avec l’insouciance de certains provinciaux pour la propreté et pour le bien-être. Tout cela était mesquin, pauvre. incommode; l’obscurité du soir, comme aussi les souvenirs du défunt capitaine, qui, si peu de jours auparavant, habitait ce taudis, donnaient à la maison un caractère de tristesse, d’abandon et de mort.

Mme Morlent ne pouvait cacher entièrement une impression, pénible. Elle répondait par monosyllabes à la Bourinette, qui lui vantait chaque chose avec volubilité, et elle regardait fréquemment sa fille, qui de son côté détournait la tête. L’officieux entreposeur continuait de discuter avec la légataire du capitaine les arrangements à prendre. Du reste, Mme Morlent devait recevoir le lendemain, par le chemin de fer, des meubles venus de Paris, et il n’y avait à s’entendre que sur certains objets indispensables à l’exploitation du débit de tabac.

Aussi tomba-t-on aisément d’accord et on redescendit dans la boutique. Les dames, fatiguées du voyage, témoignèrent le désir de retourner à l’auberge où elles comptaient demeurer jusqu’à ce qu’elles pussent occuper la maison, et Jovinet, dont la tâche était accomplie, annonça qu’il allait prendre le chemin de fer pour regagner sa résidence dans une ville voisine. On convint que, le lendemain et les jours suivants, la mère et la fille viendraient s’établir dans la boutique, où la Bourinette consentait à rester jusqu’à ce qu’elles fussent an courant de la vente.

–Ainsi, mesdames, demanda-t-elle, vous ne connaissez pas encore «l’état» et vous n’avez jamais eu de bureau ni à Paris, ni ailleurs?

Mme Morlent allait répondre; comme des larmes gonflaient déjà ses yeux, la jeune fille dit avec précipitation:

–Non, mademoiselle; mon excellent père, que nous avons eu la douleur de perdre récemment, était fonctionnaire public, et ma mère n’avait qu’à tenir sa maison… Quant à moi, j’étais dans un pensionnat, dont je suis sortie peu de temps avant le malheur qui nous a si cruellement frappées… Mais il n’importe! Nous saurons très vite ce qu’il faut savoir, puisque vous voulez bien nous servir de guide.

–Ce n’est pas difficile, allez! répliqua la Bourinette d’un air capable; il s’agit, seulement, d’avoir les mains agiles, de rester sur sa chaise du matin au soir et de répondre à vingt personnes à la fois… Ah! par exemple, ajouta-t-elle en riant, il ne faut pas être chipie, car fumeurs et priseurs ne sont pas toujours des mieux embouchés!

–Il suffit, mademoiselle Castorin, interrompit Mme Morlent en se le vant; merci pour vos complaisances, et à demain.

On se sépara. Pendant que Jovinet reconduisait les dames jusqu’à l’auberge, la Bourinette, qui avait ouvert la porte de la boutique, regagna sa place derrière le comptoir.

–Ces mijaurées auraient bien pu m’inviter à dîner, murmurait-elle; je les vaux bien, je pense! Malgré leurs grands airs, il y a maintenant plus d’écus dans ma poche que dans la leur… Patience! je vais faire la dame à mon tour, pendant qu’elles tourneront des cornets et qu’elles pèseront pour cinq centimes de caporal… J’ai promis de les mettre au courant, suffit… Passé cela, nous verrons!

Rentrées à l’auberge, Mme et Mlle Morlent, après avoir pris poliment congé de l’entreposeur des tabacs, firent un léger repas dans une solitaire salle à manger; puis, elles demandèrent à se retirer dans une chambre à deux lits, où l’on avait transporté leurs bagages.

Quand la servante chargée de les installer se fut retirée, et quand elles se trouvèrent seules dans cette chambre d’hôtel qu’éclairait une morne bougie, elles se jetèrent dans les bras l’une de l’autre et fondirent en larmes.

–Courage! chère maman, dit la jeune fille; ceci était inévitable puisque nous avons perdu celui qui faisait notre orgueil et notre joie! Il faut accepter bravement cette existence modeste.

–Oh! ce n’est pas pour moi, ma Louise, répliqua Mme Morlent avec explosion, non ce n’est pas pour moi que je redoute la vie obscure et pénible qui nous attend ici… J’ai mérité peut-être ma mauvaise fortune, et je suis prête à tout, résignée à tout… Mais toi, chère enfant, toi si belle, si douce, si délicate, songer que tu vas consumer ta jeunesse dans cette atmosphère impure, au milieu de gens vulgaires et souvent grossiers!… Mon cœur se serre à cette pensée; pourquoi t’être obstinée à partager l’humble condition à laquelle je suis réduite? Si tu l’avais voulu, tu serais restée à Paris, dans la pension où tu as été élevée. Je serais venue seule ici, et rien n’eût pu me rebuter. Plus tard peut-être…

–Ne parlons plus de cela, ma bonne mère; je ne saurais vivre séparée de vous… D’ailleurs, il est trop tard maintenant pour retourner en arrière. Les commencements seront un peu rudes sans doute, mais nous renoncerons à nos habitudes pour nous plier à cette situation laborieuse, nous prendrons aisément des habitudes nouvelles.

–Que Dieu t’exauce, chère enfant! répliqua la mère, en essuyant ses yeux à son tour; crois-tu vraiment pouvoir te soumettre aux vulgarités, aux ennuis, aux hostilités sourdes qui nous attendent? Tu ne sais pas, tu ne peux pas comprendre encore les tiraillements, les piqûres d’épingle, les innombrables petites misères auxquels nous serons exposées et auxquels ta nature exquise te rendra plus sensible qu’une autre!

–Maman, je vous le répète, pourvu que je sois avec vous, je me trouverai toujours bien… Mais il se fait tard, vous êtes fatiguée; il est temps de nous reposer. Certainement vous verrez demain les choses sous un aspect moins fâcheux!

Pendant cette conversation, Mme Morlent avait commencé lentement à se déshabiller. Le lorgnon, aux verres bleus et aux volumineux rubans, était déposé sur la cheminée. Elle avait retiré ce tulle disgracieux, ce «tour-de-tête» qui lui ceignait le front, et l’on pouvait voir une abondante chevelure, dont aucun fil blanc ne déshonorait la teinte châtain foncé. De même, elle s’était débarrassée de l’espèce de cravate qui l’engonçait naguère, et son cou blanc, onduleux, avait la rondeur de la jeunesse. Maintenant elle ne paraissait pas avoir atteint la quarantaine; elle était encore belle, fraîche et pouvait au besoin passer pour une sœur aînée de sa fille.

Cette espèce de transformation réveilla certaines réflexions chez Louise.

–Bon Dieu! chère maman, demanda-t-elle d’un ton affectueux et gai, quelle idée avez-vous donc eue aujourd’hui de vous habiller en vieille femme? Vous vous étiez emmitouflée je ne sais comment; et ce lorgnon bleu, dont vous vous servez à tout propos…

Mme Morlent ne put dissimuler son malaise et balbutia avec embarras:

–Tu comprends, Louise, en voyage… Et puis, j’ai la vue si faible depuis quelque temps!… Dans ce pays nouveau, il n’est pas mal que je me donne un air âgé afin d’imposer davantage… sans compter que je ne veux pas paraître être en rivalité de coquetterie avec ma fille.

–C’est un véritable déguisement! Depuis quelques heures, je vous trouve tout à fait méconnaissable. Auriez-vous des raisons pour ne pas vouloir être connue dans ce pays, où vous venez, je pense, pour la première fois?

–Tu es folle, ma pauvre Louise! répliqua Mme Morlent dont le malaise devenait un supplice réel; laisse-moi libre de m’arranger comme je l’entends, et hâtons-nous de nous coucher, car, ainsi que moi, tu tombes de lassitude.

Louise n’insista pas, mais le trouble de Mme Morlent lui faisait soupçonner un mystère sur lequel son esprit n’osait s’arrêter.

Quelques instants plus tard, l’une et l’autre étaient couchées. Dormirent-elles d’un bon sommeil pendant cette première nuit? Nous ne saurions le dire. Dès que la lumière se fut éteinte à leur fenêtre, un homme, qui rôdait devant l’auberge, s’éloigna lentement et on entendit bientôt claquer la porte de la maison du notaire.

III
LES HABITUÉS.

Table des matières

Disons ici, en peu de mots, ce qu’étaient les titulaires du débit de tabac exploité jadis par le capitaine Bourinet.

Mme Caroline Morlent appartenait à une famille noble et riche de la Touraine. Elle avait cinq frères et sœurs et, dans ces conditions, une fortune territoriale est bien vite amoindrie, la part de chacun ne pouvant être en rapport avec les habitudes d’opulence que l’on a contractées dans la première jeunesse. Néanmoins, comme Mlle Caroline était charmante, instruite, bien élevée, on pouvait penser que, malgré la modicité de sa dot, elle ferait un brillant mariage.

Que se passa-t-il? On le saura complètement plus tard; mais, un jour, le bruit se répandit que la belle et noble demoiselle épousait M. Philippe Morlent, jeune homme chétif et souffreteux, dont la famille peu fortunée s’était, comme on dit, «saignée des quatre veines» afin de pourvoir à son éducation. A la vérité, Philippe passait pour un sujet hors ligne; admis le premier à l’École polytechnique et à l’École normale supérieure, il avait refusé d’entrer dans ces éminentes institutions, les uns disaient pour se livrer plus librement à l’étude des sciences, les autres parce que l’état de sa santé ne lui permettait pas de vivre interné dans une école. Tout annonçait donc un magnifique avenir au jeune savant. Seulement on connaîtrait peu certaines provinces, encore de nos jours, si l’on supposait que ces vagues espérances pouvaient y être prises comme argent comptant, et le pauvre garçon, devenu éperdument amoureux de Caroline, ne semblait avoir aucune chance de faire agréer sa recherche, lorsque la nouvelle de ce mariage se répandit tout à coup.

On n’y croyait pas d’abord; les uns s’étonnaient, les autres s’indignaient, tous avaient des doutes. Il fallut pourtant bien se rendre à l’évidence. Le mariage s’accomplit avec une précipitation extraordinaire, sans aucune espèce de solennité, dans un château des environs de Tours, et le soir même, les nouveaux époux partirent pour Paris, qu’ils devaient habiter désormais.

Quelles que fussent les circonstances secrètes de ce mariage, il semblait s’être conclu contre le vœu de la noble famille. Seuls, le père et la mère de Caroline y avaient assisté avec quelques intimes. Quant aux frères et aux sœurs de la mariée, ils s’étaient abstenus de paraître à la cérémonie. Le bruit courut que la dot avait été réduite par contrat aux proportions les plus humbles et que Caroline avait dû renoncer d’avance à la succession paternelle. Évidemment donc, il y avait brouille à raison de cette union mal assortie. La famille –entière éprouvait de l’horreur pour cette greffe roturière qui venait s’enter sur son arbre généalogique; et, à partir de cette époque, Caroline n’eut plus aucun rapport avec les membres de son aristocratique lignée.

Le sort des nouveaux époux n’en fut pas moins brillant à Paris. Morlent était de ces hommes qui s’anoblissent eux-mêmes; par ses aptitudes supérieures, par ses éminentes découvertes, il atteignit promptement les plus hautes positions scientifiques. Tout jeune encore, il fut comblé d’honneurs, son nom devint célèbre. Sa femme, qui était intelligente et ressentait pour lui une admiration sans bornes, l’avait secondé à merveille, et le salon des époux Morlent, si modeste qu’il fût, réunissait les plus illustres personnalités de la science, de la littérature et des arts. C’était dans ce milieu que Caroline et sa charmante fille Louise avaient vécu jusqu’à ce jour, et on voit qu’elles ne devaient guère regretter les rigueurs des gentillâtres tourangeaux.

Une catastrophe était venue mettre fin à ces prospérités. Morlent, comme nous l’avons dit, était d’une constitution faible et maladive; les veilles, les travaux assidus n’avaient pas tardé à ruiner son tempérament, si bien que, huit ou dix mois avant l’époque où commence ce récit, il était mort d’une manière presque subite.

La situation de sa veuve et de sa fille unique devint alors des plus précaires. La science, ainsi que la littérature et l’art, donne parfois la gloire, mais rarement la richesse. Le défunt, comme nous savons, n’avait aucune fortune personnelle; les émoluments de ses diverses fonctions, émoluments toujours médiocres eu égard aux exigences de la vie parisienne, périssaient avec lui. La dot écourtée de Caroline avait suffi à peine aux frais d’établissement du ménage, aux dépenses des premières années; plus tard, il n’avait pas été possible de réaliser des économies, si bien qu’à la mort du chef de la famille, Mme Morlent et Louise n’étaient pas à l’abri du besoin. C’était alors qu’elles avaient mis en œuvre les plus puissantes influences afin d’obtenir un bureau de tabac.

Cette demande, fort légitime, avait été favorablement accueillie. Néanmoins, il fallait attendre qu’un «bureau» suffisamment lucratif fût disponible, et l’attente durait depuis assez longtemps déjà, quand celui du capitaine Bourinet à Z*** était venu à vaquer.

Mme Morlent ne voulait pas résider à Paris, où elle eût été exposée à rencontrer beaucoup de personnes qui l’avaient connue lors de sa prospérité. D’autre part, il n’entrait pas dans ses projets de se faire remplacer, comme il arrive souvent, par un gérant ou une gérante; elle comptait exercer elle-même ses fonctions, aidée de sa fille qui, ainsi que nous l’avons vu, refusait énergiquement de se séparer d’elle. Le débit du capitaine Bourinet, dans une ville paisible, au cœur d’un riche pays, semblait donc une retraite convenable pour elle, et cependant quand on lui avait offert la résidence de Z***, elle avait montré beaucoup d’hésitation à accepter.

Quel était le motif de cette répugnance? Nous le saurons aussi plus tard: mais Mme Morlent, cédant aux instances de Louise et de ses amis, avait fini par donner son adhésion; et c’était ainsi que la veuve et la fille de l’illustre savant venaient en Normandie, avec une nomination en bonne forme, pour exploiter le bureau du capitaine Bourinet.

A présent que nous en avons fini avec ces détails rétrospectifs, suivons la marche des événements.

Le lendemain du jour de leur arrivée, la mère et la fille étaient assises dans la boutique, à côté de la Bourinette qui, on s’en souvient, devait les mettre au courant des affaires. Elles avaient l’aspect le plus modeste dans leurs vêtements noirs, bien qu’une élégance naturelle rehaussât la simplicité de leur tenue. Louise, sans autre coiffure que ses luxuriants cheveux blonds, était éclatante de beauté, et un sourire, un peu forcé peut-être, égayait sa figure mutine. Quant à Mme Morlent, elle avait, malgré les instances de sa fille, conservé le disgracieux bonnet de tulle qui cachait complètement sa chevelure et le fichu noir qui lui montait jusqu’au menton. De plus, elle tenait à la main le fameux lorgnon aux verres bleus, toujours prête à le poser sur son nez pour peu qu’on l’examinât d’une manière indiscrète.

Mlle Castorin était au comptoir, selon l’ordinaire, les dames Morlent devant se borner à un rôle purement passif. L’ancienne gérante professait d’un ton d’assurance, parlait avec vivacité, et dès qu’un client était sorti, elle ne manquait pas de donner sur lui, à voix basse, une courte note biographique.

Bon nombre de chalands s’étaient succédé déjà dans la boutique depuis le matin, lorsqu’un homme en blouse grise et en guêtres de cuir, coiffé d’un chapeau à larges bords sous lequel brillaient deux yeux vifs et aussi un gros vilain nez rouge, entra brusquement.

–Pour deux sous, la Bourinette, dit-il, sans avoir l’air de se douter qu’il était convenable de toucher son chapeau.

–Ah! c’est vous, Paturin? répliqua la débitante qui ne bougea pas; eh bien! où sont-ils vos deux sous?

Paturin ne parut nullement s’offenser de cette méfiance et se mit à rire.

–Est-elle mauvaise, cette Bourinette! dit-il avec un accent normand des plus prononcés et en exhibant un gros sou plein de vert-de-gris; tout cela parce qu’on lui doit quelques pipes d’arriéré… Ah çà! dites donc, à présent que votre vieux jambe de bois a tourné de l’œil et que vous êtes seule maîtresse, n’allez-vous pas monter ici un débit d’eau-de-vie et de liqueurs? Ça serait diablement commode de pouvoir, en allumant sa bouffarde, prendre un petit verre…

–Et à crédit, n’est-ce pas, Paturin? N’y comptez pas, mon cher… maintenant moins que jamais; et pour cela, comme pour autre chose, vous êtes libre de porter votre pratique ailleurs.

En même temps, elle lui présenta le cornet de tabac qu’elle venait de confectionner.

Paturin fronça le sourcil et peut-être allait-il lâcher quelque parole malsonnante: la vue d’une personne qui traversait la place et semblait se diriger vers le bureau lui fit faire certaines réflexions. Il serra prestement son cornet et se contenta de répondre:

–Vous n’êtes pas de bonne humeur aujourd’hui, la grosse mère!

Et il se hâta de sortir.

–Vous avez été dure pour ce pauvre homme, dit Louise à la Bourinette.

–Je ne l’ai pas encore autant malmené qu’il le mérite, mademoiselle. C’est le plus fameux vaurien de tout le pays; il a été colporteur, mais il n’a pas réussi et passe aujourd’hui pour un braconnier incorrigible, capable de tirer sur un chrétien comme sur un lièvre… Il vit on ne sait de quoi, et, pour ma part, j’ai la certitude qu’il m’a souvent chipé des cigares… Nous ne nous en serions pas débarrassées facilement, s’il n’avait flairé l’approche… tenez! du digne monsieur que voici!

C’était le juge de paix qui entrait en ce moment.

Le magistrat, attiré dans le bureau de tabac par la curiosité, ne se départit pas de ses habitudes joviales, et après avoir salué avec politesse, il dit à la Bourinette:

–Ne pourriez-vous, chère demoiselle, me donner pour trente centimes de nicotiane?

La débitante ouvrit de grands yeux.

–Nicotiane! répéta-t-elle; connais pas.

–Bon! vous connaissez du moins le pétun… Donnez-moi pour trente centimes de pétun.

–Je ne sais, répliqua la Bourinette de plus en plus interloquée; nous ne tenons pas cet article.

–Allons donc! vous avez certainement de «l’herbe à Nicot,» des produits de l’île de «Tabago,» à moins que votre enseigne ne soit menteuse!

Comme la Bourinette restait muette et effarée, Louise s’écria en riant:

–Eh! c’est du tabac que monsieur demande!

Le juge de paix se tourna vers Mlle Morlent et la salua avec grâce.

–C’est, il est vrai, répliqua-t-il, le nom actuel que porte la chose. Je remercie cette jolie demoiselle de me l’avoir rappelé.

–Du tabac! reprit la Bourinette, fallait donc le dire, monsieur le juge de paix; vous êtes si savant qu’on ne vous comprend plus!… Je sais ce qu’il vous faut, ajouta-t-elle en lui passant la boîte à cigares; c’est un londrès, n’est-ce pas?

Le juge de paix, enchanté de l’effet qu’il avait produit, se mit à choisir un londrès. La Bourinette lui dit, en désignant les deux dames:

–Vous savez, monsieur le juge, voilà mes «successeuses,»… Mme et Mlle Morlent, des dames qui arrivent tout droit de Paris.

Le magistrat provincial crut devoir interrompre la grave occupation de choisir un cigare pour s’incliner de nouveau.

–Morlent! répéta-t-il, je me souviens d’avoir vu dans les journaux qu’un homme célèbre de ce nom était mort depuis peu… un musicien ou un chanteur, je crois.

Mme Morlent sortit de son immobilité de statue, et son visage s’empourpra.

–Monsieur, s’écria-t-elle, vous parlez d’un de ces savants illustres qui honorent le pays tout entier par leurs travaux et leurs découvertes… Il était membre de l’Insstitut, professeur dans le plus haut établissement scientifique, décoré de vingt ordres français et étrangers.

Les larmes lui coupèrent la parole.

–Mon excellent père! ajouta Louise en pleurant à son tour.

Le juge de paix parut consterné. Malgré son humeur caustique, il ne manquait pas de sens et regrettait la bévue qu’il venait de commettre.

–Mesdames, balbutia-t-il, je vous supplie de m’excuser… Nous sommes si mal renseignés en province sur les gens célèbres!… Je crois, en effet, me souvenir que M. Morlent… un savant de premier ordre… Encore une fois, pardonnez mon inconcevable erreur.

Il jeta sur la table le prix de son cigare, s’inclina devant les dames et sortit tout confus.

Après son départ, la mère et la fille restèrent un moment agitées. Louise la première recouvra son sang-froid.

–Chère maman, dit-elle, voilà ce que c’est que la gloire!

–Et il faudra, dit Mme Morlent avec un soupir, nous habituer désormais aux ignorances de ce genre!

La Bourinette n’avait rien perdu de ce qui venait de se passer; mais une seule chose la frappait.

–Il paraît, dit-elle, que votre… défunt était un monsieur «huppé». Je m’en suis doutée quand j’ai vu qu’on vous donnait comme ça tout de go le bureau du capitaine… Ah! ces grandes gens de Paris!

Plusieurs pratiques insignifiantes défilèrent, sans que la Bourinette les honorât d’une notice spéciale. Tout à coup, entra dans la boutique une personne qui parut causer à la débitante un certain étonnement, le clerc de notaire que nous avons entrevu la veille et qui avait relevé le sac à ouvrage de Louise.

C’était, comme on l’a dit, un grand et beau garçon, à figure sympathique et intelligente, qui faisait contraste avec la plupart des habitués du bureau. Il s’avança, hésitant et tout rouge, le chapeau à la main. Arrivé devant le comptoir, il s’arrêta et ne sembla plus se rappeler pourquoi il était venu. Les yeux fixés sur Louise, qui détournait la tête en rougissant à son tour, il se taisait et demeurait immobile.

La Bourinette demanda ce qu’il souhaitait.

–Mademoiselle, balbutia-t-il avec embarras et comme si chaque parole s’échappait péniblement de ses lèvres, j’ai parfois des maux de dents et on m’a conseillé de fumer. de fumer des cigarettes.

–Mal de dents, mal d’amour, monsieur de Ricart, répliqua la Bourinette avec un rire moqueur; mais c’est une excellente habitude à prendre et, pour commencer, je vais vous donner des cigarettes de dames… c’est doux comme du sirop!

Elle fit glisser une boîte qui se trouvait à portée de sa main et l’ouvrit devant le jeune homme. Il prit machinalement un paquet de cigarettes et, après l’avoir retourné entre ses doigts, le mit dans sa poche; puis, toujours muet et tremblant, il sembla vouloir se retirer.

La Bourinette s’amusait de sa gaucherie.

–Vous savez, monsieur de Ricart, reprit-elle, on met dans la bouche le bout où il y a un rouleau de papier… N’allez pas vous méprendre, puisque vous ne savez pas encore la manière de s’en servir!

Ces instructions redoublèrent le malaise du fumeur néophyte. Il sortait sans payer, quand la débitante lui cria encore:

–Comme ça, monsieur le maître-clerc, on portera un paquet de cigarettes à votre compte?

Le jeune homme s’aperçut de sa distraction et, revenant tout confus sur ses pas, jeta sur la table un écu de cinq francs dont la Bourinette s’empressa de lui rendre la monnaie. Mais alors il éprouva une extrême difficulté à recueillir les diverses pièces éparses sur le comptoir, tant sa main était tremblante. Comme il ne pouvait y parvenir, il balaya le tout dans son chapeau, s’inclina et partit en courant, sans prononcer une parole.

La Bourinette le suivit des yeux et finit par rire silencieusement. Louise semblait absorbée par la lecture d’un vieux journal destiné à fabriquer des cornets; Mme Morlent demanda avec distraction:

–Qui est donc ce jeune homme si… timide?

–Il ne l’est pas d’ordinaire, madame, répliqua la Bourinette en riant toujours; c’est au contraire un garçon instruit, entendu, bien élevé, qui a passé plusieurs années à Paris. Il occupe les fonctions de principal clerc à l’étude de Me Dumont, le notaire dont vous voyez la maison de l’autre côté de la place… M. Gustave de Ricart est noble, comme l’indique son nom: mais il appartient à cette noblesse qui, dans notre pays, possède plus de titres et de parchemins que d’écus. Aussi lui a-t-il fallu «faire quelque chose» pour vivre et suffire aux besoins de sa vieille mère, une dame fort respectable qui vient parfois remplir ici sa tabatière… Il est la fine fleur de la jeunesse de Z*** et on peut le considérer comme une pratique nouvelle, car jamais, du temps du pauvre capitaine, M. de Ricart n’avait mis le pied chez nous… J’imagine, ajouta-t-elle en coulant un regard dans la direction de Louise toujours inattentive en apparence, que les pratiques de ce genre vont affluer ici désormais!

La mère et la fille gardèrent un silence glacial. La légataire du capitaine faisait déjà la moue, quand un cavalier s’arrêta devant la porte, et mettant pied à terre, attacha son cheval à un anneau de fer scellé dans la muraille de la maison.

–Eh! parbleu! reprit la Bourinette, qui recouvra tout à coup sa bonne humeur, en fait de noblesse ruinée, vous allez voir un de nos plus curieux échantillons… M. le marquis Léon de Rainville.

Mme Morlent poussa un petit cri et se rejeta vivement en arrière, en posant sur son nez le lorgnon aux verres bleus.

Elle voulut se lever et gagner la seconde pièce, mais la force lui manqua. S’appuyant contre la porte, elle demeura immobile et toute palpitante, dans l’ombre.

IV
LE MARQUIS

Table des matières

M. de Rainville avait certainement dépassé la soixantaine; mais, en dépit de ses rides, de sa moustache presque blanche et de son embonpoint, on reconnaissait en lui «un vieux beau», c’est-à-dire un «homme à bonnes fortunes» d’autrefois. Ses manières étaient hautaines, quoique familières, et il disait volontiers tout ce qui lui venait à la tête. On prétendait dans le pays qu’il était «braque», ce qui ne l’empêchait pas de prendre au besoin un grand air qui imposait.

Il portait une culotte de peau de daim, devenue un peu juste, des bottes molles à éperons d’argent, et une sorte de veste de chasse, à boutons de métal, qui n’était pas de première fraîcheur. Il tenait à la main |un panama, éraillé sur les bords; ses cheveux gris, coupés court, laissaient voir un crâne chauve, poli comme de l’ivoire. Tout cela sentait bien son gentilhomme campagnard, mais il s’agissait d’une splendeur passée plutôt que d’une splendeur actuelle. De même, le cheval attaché près de la porte était une bête de race; seulement il devait porter son maître depuis bien des années, et tout l’art du tondeur n’avait pu lui donner l’aspect élégant qui lui manquait.

M. de Rainville salua les dames et son attention se porta d’abord sur Louise qui, de sa part, observait curieusement ce type étrange, assez peu ordinaire à Paris.

–Une charmante enfant! dit-il avec le regard et le sourire du vieux connaisseur qui ne prend pas la peine de cacher son admiration; est-ce votre fille, madame la débitante?

La Bourinette se mit à rire.

–Y pensez-vous, monsieur le marquis? s’écria-t-elle; je suis moi-même demoiselle.

–Demoiselle! hum!… Au fait, vous n’étiez que la gouvernante du bonhomme à la jambe de bois… Mais alors cette belle personne…

–Est ma remplaçante ainsi que sa mère, répliqua la Bourinette.

M. de Rainville tourna les yeux vers Mme Morlent, qui était toujours comme pétrifiée. Cette figure de duègne, qu’il entrevoyait à l’arrière-plan, ne lui disait rien sans doute, car il reprit avec son sans-gêne habituel:

–Ma foi! ma bonne, vous ne m’en voudrez pas si je trouve que la clientèle ne perd rien à ce remplacement… Ah çà, poursuivit-il d’un ton différent, pensons à ce qui m’amène… J’aurais besoin de «papiers à billets» pour plusieurs mille francs.

La Bourinette tira de dessous le comptoir un carton contenant toutes sortes de feuilles timbrées. M. de Rainville en prit plusieurs et paya.

–Voilà, dit-il, de quoi battre monnaie. Je suis harcelé par des gens sans conscience et sans délicatesse… On perd le respect, ma chère demoiselle; on n’a plus d’égards pour personne… A la vérité, ajouta-t-il pendant que son œil s’enflammait tout à coup, je ne saurais exiger du premier venu les égards que je ne trouve pas dans ma propre famille…

–Ainsi, monsieur le marquis, demanda étourdiment la Bourinette, votre procès contre M. votre frère.

–Mon procès, mademoiselle, ne regarde que moi.

M. de Rainville avait pris son grand air et la débitante n’osa pas ajouter un mot.

Mais aussitôt il s’apaisa, le sourire reparut sur ses lèvres.

–Adieu, mesdames, reprit-il; j’aurai besoin d’une boîte de cigares, dès que les fonds seront en hausse. Au revoir donc!

Et il sortit en disant tout haut, comme à lui-même:

–Quelle jolie personne!

Une minute après, il s’éloignait au trot de son vieux cheval.

Alors seulement Mme Morlent secoua l’espèce de charme qu’elle subissait; elle se redressa et respira longuement. Louise, qui n’avait pas remarqué le trouble de sa mère, dit à la Bourinette:

–Savez-vous qu’il n’est pas gêné, votre vieux monsieur? Il s’exprime sur un ton…

–Que voulez-vous, mademoiselle! on lui passe tout. car on assure qu’il est «timbré». Son plus jeune frère. le comte de Rainville, qui demeure à deux lieues d’ici et qu’on appelle «le Rainville de Bois-Morand», essaye même en ce moment de le faire interdire. Le marquis est veuf, et son frère voudrait bien l’empêcher de gaspiller ce qui lui reste pour en hériter un jour. Telle est la cause du procès dont je parlais tout à l’heure et au sujet duquel j’ai été si vertement rembarrée… Le marquis possédait autrefois de vastes propriétés; mais il a toujours mené une vie de polichinelle, comme on dit, et du train dont il marche, il ne tardera guère à se trouver au bout de son rouleau.

Beaucoup de morceaux de terre, qui formaient la meilleure partie de son domaine, ont été vendus, et il est de plus en plus obéré. Il emprunte de toutes mains; les papiers à billets qu’il vient de prendre sont destinés sans doute aux usuriers qui l’exploitent sans pitié… Il lui reste encore, quoiqu’elle soit criblée d’hypothèques, la propriété du château et de la forêt de Sergy, situés à un quart de lieue de la ville; mais la forêt ne rapporte presque rien, tant on y a pratiqué de coupes sombres; et le château va un de ces jours crouler sur la tête du propriétaire, tant il est en ruines.

Le marquis vit là pourtant avec une cuisinière et un vieux domestique de confiance, qui lui sert à la fois de valet de chambre, de garde-chasse et de palefrenier… Maître et domestiques ne font pas grande chère à Sergy; le château, à certains jours, pourrait s’appeler «le chateau de la faim.

Et la Bourinette s’interrompit par un éclat de rire.

Louise demeura impassible; peut-être éprouvait-elle quelque pitié pour le vieux gentilhomme réduit à des extrémités si cruelles. Mme Morlent qui, en dépit d’elle-même, avait écouté ces détails avec intérêt, demanda en essayant de raffermir sa voix:

–Et suppose-t-on, mademoiselle, que… le désordre… l’inconduite… soient encore aujourd’hui la cause de cette détresse?

–Oh! pour cela non, madame; autrefois le marquis s’est livré à toutes sortes de bamboches, mais le proverbe dit: «Quand le diable devint vieux, il se fit ermite.» M. de Rainville s’est fait ermite. ou chasseur, ce qui est tout un. Vous n’ignorez pas que, si la passion de la chasse s’empare d’un homme, elle peut le mener aussi loin que toute autre. Dans la saison, le marquis tiraille du matin au soir. Il est le maître de la forêt et s’est réservé, sa vie durant, la chasse sur les terres qu’il a vendues. En temps prohibé, il tue des lapins dans son parc, qui est vaste et clos de murs. On assure que son monde et lui ne mangent que du gibier. Les domestiques vendent l’excédent et s’en font une ressource… Aussi croirez-vous aisément que les braconniers, nombreux dans le pays, ne le portent pas dans leur cœur; et cette canaille de Paturin, que vous venez de voir, pourrait en dire quelque chose. M. le marquis leur fait une guerre incessante; il va lui-même, la nuit, avec son garde, pour les surprendre quand ils sont à l’affût… et, à ce métier, il finira par attraper tôt ou tard un mauvais coup…

–Mais, du moins, ce… marquis est-il bon pour les pauvres gens?

–Il a la générosité d’un prince, madame; pourvu qu’on ne braconne pas, il est la bonté même. Les pauvres des environs se chauffent uniquement avec son bois. Tenez! il vient de prendre des papiers à billets, et quelques louis vont sans doute entrer dans ses poches. Le premier venu n’a qu’à se mettre sur son chemin pour en avoir une part; le marquis donne sans compter… excepté à ses créanciers, par exemple… Quant à ceux-là, et ceux-là seuls, ils ne verront pas la couleur de son argent!

Il y eut un moment de silence; Mme Morlent était plongée dans une profonde rêverie. Louise reprit bientôt de son air mutin:

–Eh bien! moi, malgré ses manières hardies et ses paroles peu mesurées, je ne déteste pas trop ce vieux monsieur qui, dans une situation pareille, trouve moyen de rester gentilhomme… Il ne s’agit, après tout, que de le remettre à sa place, quand il en est besoin!

Sa mère la regarda avec une expression singulière. Louise n’y prit pas garde et demanda encore:

–Croit-on, mademoiselle Castorin, que ce frère, qui veut mettre en tutelle le pauvre marquis, réussira dans son projet.

–Qui sait? La justice voit si drôlement les choses! Le comte de Rainville est un homme dur, avare et, quoique très riche lui-même, il convoite les biens de son aîné. On a réuni un conseil de famille et on y a conté des histoires passablement curieuses au sujet du bonhomme. L’interdiction n’est pas prononcée, il est vrai; seulement, le marquis ne peut plus rien aliéner, et il fait tant d’extravagances que son frère, qui l’entoure d’espions, ne peut manquer d’obtenir une sentence contre lui.

L’arrivée de plusieurs clients interrompit cet entretien.

Jusqu’au soir, Louise ne cessa de se renseigner surtout ce qui concernait l’exploitation du bureau de tabac, et elle se renseigna si bien qu’elle eût pu déjà répondre aux pratiques. En revanche, Mme Morlent continuait de se montrer distraite, parfois agitée: elle souffrait visiblement et rien ne pouvait l’arracher à sa préoccupation. Louise, qui s’en était enfin aperçue, profita de l’heure du dîner pour annoncer à la Bourinette que sa mère et elle, se trouvant encore un peu fatiguées de la veille, lui laisseraient la surveillance du bureau pendant le reste de la soirée et ne reviendraient que le lendemain matin.

Les choses ainsi arrangées, elles retournèrent à leur auberge. Pendant le dîner, Mme Morlent manifesta la même tristesse, et sa fille attendait avec impatience le moment où elles seraient seules, pour lui en demander la cause. Aussitôt qu’elles furent remontées dans la chambre et qu’elles eurent refermé la porte, Louise s’écria:

–Au nom du ciel! maman, qu’y a-t-il donc?

La mère fondit en larmes.

–Mon enfant, répliqua-t-elle, la tâche que nous avons acceptée est au-dessus de nos forces; pour ma part, je me sens tout à fait incapable de la remplir. Il faut quitter ce pays au plus vite, demander une autre résidence, donner notne démission… que sais-je? Nous ne pouvons rester ici.

Un douloureux étonnement se peignit sur le visage angélique de Louise.

–Y pensez-vous, chère maman? Ce serait une grave détermination! Pour Dieu! que s’est-il passé aujourd’hui? Ce matin encore vous paraissiez résignée! Avez-vous vu quelqu’un ou appris quelque chose.

–Non, non, interrompit Mme Morlent avec précipitation; qui aurais-je vu, qu’aurais-je appris? Seulement, l’expérience de cette journée m’a convaincue que nous ne pourrions nous faire, ni l’une ni l’autre, à ce pénible métier. Nos goûts, nos habitudes, notre faiblesse sont un obstacle insurmontable… Il vaut mieux revenir sur nos pas, s’il en est temps encore.

–Quant à moi, dit tristement Louise, je croyais avoir la bonne volonté et le courage nécessaires pour remplir les fonctions que nous avons sollicitées avec tant d’instances… et à moins que vous n’ayez des motifs particuliers…

–Encore une fois, quels motifs aurais-je en dehors de ceux que tu connais?… Mais il y a moyen de tout arranger… Écoute-moi.

Et Mme Morlent exposa à sa fille le plan qu’elle avait conçu.

La Bourinette, en dépit d’elle-même, ne quittait pas sans regret le bureau de tabac qui lui donnait de l’importance dans la ville: aussi avait-elle fait entendre, pendant la journée précédente, que, si la gérance lui était laissée, elle payerait volontiers une rente annuelle de deux mille francs aux titulaires.

–Je n’ai pas répondu à cette proposition détournée, ajouta Mme Morlent, et nous sommes libres de lui donner suite ou non… Cependant, ne te semble-t-il pas, Louise, qu’avec une rente de deux mille francs, nous pourrions vivre paisiblement et selon nos goûts quelque part? Non pas ici, par exemple; ni même à Paris… mais dans quelque province écartée, où la vie ne serait pas dispendieuse…

–Pourquoi pas ici, aussi bien que partout ailleurs? Vous paraissez avoir contre ce pays, qui me semble à moi beau et bon, des préventions inexplicables… Raisonnons et discutons un peu, si vous le voulez bien, le projet qui vous séduit.

En même temps, la jeune fille, avec une netteté et une précision merveilleuses, démontra à sa mère que, vu le dépôt du cautionnement, vu les dépenses du voyage et de l’installation, vu enfin les engagements contractés et certaines éventualités dont il importait de tenir compte, elles étaient dans l’impossibilité absolue, du moins pour le moment, d’essayer une combinaison nouvelle. Le peu d’argent qu’elles avaient apporté de Paris se trouvait déjà presque entièrement absorbé, et les chiffres, comme toujours, parlaient avec tant d’éloquence, que Mme Morlent demeura consternée et muette.

–Du reste, ma bonne mère, poursuivit Louise, ce qui présente aujourd’hui des difficultés insurmontables deviendra peut-être facile plus tard, quand nous aurons réalisé quelques bénéfices… Jusque-là, je vous en conjure, prenons patience. Les inconvénients, qui. vous frappent à première vue, ne manqueront pas de diminuer ou même de disparaître dans l’avenir; sinon, il sera toujours temps de prendre un autre parti… En attendant, poussons l’épreuve jusqu’au bout.

–C’est que tu ne sais pas… tu ne peux pas comprendre… Je prévois bien des choses douloureuses pour toi comme pour moi-même!

–Expliquez-vous, maman; peut-être si vous parliez avec plus de clarté…

–Tu es trop jeune pour que je te dise… Allons! continua Mme Morlent avec effort, le mal est sans remède. Ce que je crains ne se réalisera pas sans doute; mais souviens-toi, chère petite, que, s’il arrive un malheur, j’ai fait tout ce qui dépendait de moi pour t’en préserver.

–Un malheur!… Chère maman, vos chagrins prolongés troublent votre esprit toujours si juste et si droit; vous vous créez des chimères; votre imagination ébranlée vous fait voir partout des périls… Courage! je vous le répète; aimons-nous, soutenons-nous et nous vivrons ici en paix.

–Tu le veux, Louise? répliqua Mme Morlent en soupirant, soit donc! Nous mettrons notre confiance dans la bonté de Dieu.

Elles s’entretinrent encore quelques instants avec affection, et Louise put espérer qu’elle avait ramené quelque sérénité dans l’âme de sa mère. En effet, dès le lendemain matin, l’une et l’autre occupaient leur place à côté de la Bourinette, derrière le comptoir du bureau de tabac.

V
LA BARRE DE LA SEINE

Table des matières

Une dizaine de jours s’étaient écoulés, et Mme Morlent, ainsi que Louise, remplissait ses fonctions avec zèle. L’apprentissage pour l’une et pour l’autre n’avait pas été difficile; il n’était besoin que d’attention, d’assiduité, et cette attention, continuellement excitée, avait pour effet de soustraire l’esprit à certaines idées pénibles. Aussi, ces dames s’étaient-elles habituées plus rapidement qu’on ne pouvait l’espérer à leur nouveau genre de vie, et la Bourinette, jugeant que sa présence n’était plus nécessaire, avait pris congé.

Ce ne fut pas sans un cruel serrement de cœur que l’héritière du capitaine quitta ce bureau de tabac où elle avait régné si longtemps. D’autre part, pendant les quelques jours qu’elle venait de passer avec la mère et la fille, elle les avait trouvées si bienveillantes, que, malgré sa nature un peu brutale, elle éprouvait déjà pour elles une véritable amitié. Aussi pleurait-elle à chaudes larmes, quand elle transporta ses pénates au joli pavillon qu’elle avait loué à l’entrée de la ville, et elle répéta vingt fois aux dames avec effusion que si l’on avait besoin d’elle, «pour quoi que ce fût,» on pourrait la faire appeler «le jour comme la nuit».

Après son départ, Louise et Mme Morlent s’étaient installées du mieux possible. Quelques meubles élégants leur arrivèrent de Paris par le chemin de fer, et, grâce à des réparations peu coûteuses, grâce surtout à une exquise propreté, le logement, naguère si triste et si sombre, du capitaine Bourinet, prit une face presque riante. Elles choisirent pour servante une jeune paysanne de quinze ou seize ans, peu jolie et qui ne savait pas faire grand’chose, mais qui appartenait à une honnête famille et ne manquait ni d’intelligence ni de bon vouloir. La maison ainsi montée, il n’y avait plus qu’à se soumettre aux exigences du sort et à attendre des temps plus heureux.

La mère et la fille avaient un véritable succès dans la ville de Z***; il n’y était question que «des Parisiennes». Leurs manières, polies quoique d’une extrême réserve, leur distinction, jusqu’à leur parler net et sonore, qui contrastait avec l’accent traînant du pays, tout contribuait à leur concilier la faveur publique. Du matin au soir, le bureau ne désemplissait pas, et les gros bonnets de la ville, tant hommes que femmes, s’y rencontraient. M. le maire, par exemple, renversait très souvent sa tabatière et se hâtait de réparer ce petit désastre. M. le juge de paix, en quittant son audience, ne trouvait jamais de londrès assez sec et, tout en bouleversant la boîte, il débitait aux marchandes les fantaisies de son esprit sarcastique et bizarre. Le vieux marquis de Rainville n’était revenu qu’une fois, et sans s’occuper de la mère, sur laquelle sa présence semblait encore produire une impression très vive, il avait dit en regardant la fille:

–Maugrebleu! si j’avais seulement vingt-cinq ans de moins!

–Eh! monsieur le marquis, répliqua Louise avec un petit ton délibéré qu’elle croyait pouvoir prendre à l’égard d’un homme de cet âge, vous auriez vingt-cinq ans de moins que vous n’en seriez pas plus avancé au bureau de tabac.

M. de Rainville, au lieu de se fâcher, se mit à rire.

–Elle est piquante, cette petite! murmura-t-il.

Il remonta sur son vieux cheval et on ne le revit pas de quelque temps.

En revanche, Gustave de Ricart, le maître clerc, ne manquait pas un jour sans venir au bureau. Il faut croire que son mal de dents se prolongeait, car il avait continuellement besoin de cigarettes. Il n’en était pas plus bavard avec les marchandes, auxquelles il n’adressait que les paroles strictement nécessaires, ce qui faisait dire à Mlle Louise:

–Il est fort bien ce jeune homme; mais décidément il est trop…

Et une petite moue achevait sa pensée.

Il n’y avait pas jusqu’à la Gazette de la mèche qui, depuis l’arrivée des dames Morlent, n’eût modifié ses allures. Les ouvriers du port. les pilotes, les gens du marché, qui en étaient les «rédacteurs» habituels, avaient mis une sourdine à leurs propos, quand ils allumaient leur pipe à la veilleuse réglementaire. Si l’un d’eux laissait échapper une expression un peu trop raide, un autre ne manquait jamais de lui dire à demi-voix:

–Prends donc garde… Il y a là des jeunesses et des dames de Paris… Crois-tu être encore au temps de Bourinet et de Bourinette?

Tel était l’état des choses quand arrivèrent les événements que nous allons raconter.

On sait que la Seine, aux approches de la Manche, est remontée, à chaque marée, par le flux, qu’on appelle «barre» ou «mascaret». Ce flux, qui se fait sentir jusqu’à Jumiège, quelquefois même jusqu’au-dessous de Rouen, acquiert une extrême violence aux marées d’équinoxe et lorsque soufflent certains vents. Alors le courant marin, couronné d’écume blanche, refoule avec une impétuosité irrésistible la majestueuse rivière, qui paraît refluer vers sa source. L’eau douce et l’eau salée se livrent bataille; une sorte de monta gne liquide se précipite, avec un bruit formidable, vers l’intérieur du pays, couvrant les îles, inondant les rives, causant parfois de graves accidents aux habitants du littoral. Par bonheur, ce phénomène ne dure pas longtemps. La barre une fois passée, tout redevient calme; il faut de l’attention pour remarquer le changement survenu dans le niveau du fleuve. Au bout de quelques heures, l’eau de mer est refoulée à son tour et la Seine reprend son aspect accoutumé.

Or, ce phénomène de «la barre de la Seine» n’est nulle part plus merveilleux qu’à Z*** et il devait avoir lieu sur une large échelle, un jour de grande marée annoncée par les almanachs. Bien que les Parisiens n’eussent pas, alors comme aujourd’hui, la curiosité de faire le voyage de Caudebec ou de Villequier pour jouir de cet imposant spectacle, il n’excitait pas moins d’intérêt dans le pays, et les dames Morlent, toujours confinées dans leur triste boutique, s’étaient promis d’assister à la représentation que devait ce jour-là donner la nature.

Donc, à l’heure indiquée, on laissa le bureau de tabac sous la garde de la petite servante Micheline, qui était déjà elle-même en état de servir les pratiques, et les deux dames, se tenant par le bras, se dirigèrent vers le quai. Le temps était beau, quoique nuageux; une brise d’ouest, assez ronde, soufflait par intervalles, et faisait espérer que la barre se montrerait dans toute sa puissance.

Si blasés que dussent être les habitants de Z*** sur la spectacle attendu, une affluence nombreuse avait lieu au bord de la rivière, où les bourgeois et les gens de loisir s’étaient donné rendez-vous. On s’y promenait par familles et par groupes en causant. Les impatients tiraient à chaque instant leur montre pour épier l’heure du phénomène: d’autres observaient l’immense surface du fleuve qui, devant Z***, a la largeur d’un bras de mer; d’autres enfin prêtaient l’oreille pour saisir les grondements lointains de la barre qui, dit-on, se fait entendre plus d’une demi-heure avant son apparition.

Mme et Mlle Morlent, au milieu de cette foule, reçurent de nombreux saluts, mais personne ne les aborda. Était-ce timidité ou fierté provinciale? Nous ne saurions le dire. Le maire, le juge de paix, le percepteur, le notaire, tous gens qui fréquentaient le bureau de tabac et «faisaient des grâces» aux débitantes, se trouvaient pourtant là; mais ils étaient accompagnés de dames de leur famille, et aucun d’eux ne semblait avoir pitié de l’isolement des deux pauvres étrangères. Quoique la curiosité qu’elles excitaient n’eût rien d’hostile, la mère dit en soupirant sous son voile:

–Tu le vois, Louise, nous ne sommes plus que «les marchandes de tabac!»

Louise se mit à rire et allait répondre, quand elles furent saluées, avec l’apparence du plus profond respect, par Gustave de Ricart, qui fit mine de leur adresser la parole. Sans doute le courage lui manqua, car, après un léger temps d’arrêt, il salua de nouveau et s’éloigna dans la direction opposée.

–Je savais bien! murmura Louise en riant toujours; ce n’est pas celui-là qui nous tiendra compagnie et nous expliquera la «barre de la Seine!»

Cette attitude glaciale des habitants de Z*** gênait Mme Morlent, qui, parvenue au bout du quai, continua d’avancer au lieu de retourner en arrière.

–Il y a trop de monde ici, dit-elle à sa fille; nous verrons mieux plus loin.

–Comme vous voudrez, chère maman.

Et elles se dirigèrent vers la campagne.

Elles suivaient une route qui d’abord était bordée de maisons; mais bientôt les maisons devinrent plus rares et disparurent. D’un côté. s’étendait la Seine, avec ses vastes espaces d’un bleu verdâtre, dont rien encore ne troublait le calme imposant; de l’autre, ces hautes falaises blanches, parsemées de buissons, qui donnent un caractère si pittoresque à ce paysage quasi-historique.

La mère et la fille, sans remarquer que le chemin était de plus en plus désert, poursuivaient leur promenade, en échangeant quelques paroles. Elles semblaient s’abandonner aux douces émotions que leur causaient la pureté de l’air, l’éclat de la lumière, les splendeurs de la nature, après avoir passé plusieurs jours dans l’atmosphère assez mal odorante de leur bureau de tabac; et elles se sentaient revivifiées par la vue du ciel, des arbres et presque de la mer.

Comme elles se disposaient pourtant à revenir sur leurs pas, elles se trouvèrent en présence d’un nouveau paysage, qui méritait bien un regard. Entre deux des falaises crayeuses, qui accompagnent le cours de la basse Seine, débouchait une vallée assez étendue et occupée presque entièrement par une forêt. Sur la lisière de ces grands bois, à quelques centaines de pas de la route, s’élevait une espèce de château, dont la distance ne permettait pas d’apprécier les détails, mais qui avait un aspect tout à fait majestueux dans son encadrement de sombre feuillage.

Mme Morlent s’arrêta.

–Voici sans doute, dit-elle avec intérêt, la demeure du marquis de Rainville, et ces bois ne peuvent être que la forêt de Sergy.

–Ah! répondit Louise, vous voulez parler de ce vieil original qui fait encore le galantin. Ma foi! pour un homme qu’on dit ruiné, sa propriété a fort bon air!

–Il n’en est pas plus heureux. et peut-être cette infortune de ses derniers jours a-t-elle été méritée!

Ces paroles furent prononcées avec une agitation visible. Louise regarda sa mère.

–En vérité, dit-elle, on croirait que vous connaissez ce vieux monsieur. qui n’est pas tout à fait le marquis de Carabas, malgré sa forêt et son château.

Mme Morlent baissa la tête.

–Enfant! dit-elle, comment le connaîtrais-je? Seulement c’est un gentilhomme d’ancienne roche, et j’ai lieu de supposer.

–Ah! maman, voilà le grand mot lâché! C’est un gentilhomme, et la vieille noblesse a le don d’exciter votre sympathie. Vous ne pouvez oublier que vous-même. Cependant, vous n’avez guère, vous me l’avez dit bien des fois, à vous louer de votre famille; et mon père, tout roturier qu’il était, valait à lui seul vingt marquis tels que ce M. de Rainville, je pense!

Cette observation parut redoubler le malaise de Mme Morlent.

–Ton père, Louise, répondit-elle, était le meilleur, le plus noble des hommes… Mais je ne sais où tu vas t’imaginer… Eh! s’interrompit-elle tout à coup avec une sorte d’effroi, n’est-ce pas lui que j’aperçois là-bas?

–Lui! répéta Louise en se retournant; qui donc?

A moins de cinquante pas de là, débouchaient d’un sentier latéral deux hommes, équipés en chasseurs. Dans celui qui marchait en avant et avait un fusil sur l’épaule, il n’était pas difficile de reconnaître, malgré ses longues guêtres et sa casquette plate, le marquis de Rainville. Derrière lui, venait un petit vieux ratatiné, également armé d’un fusil, et portant sur sa poitrine une plaque en argent, qui brillait au soleil. A ce signe, on devinait La jeunesse, le garde particulier et le factotum du vieux gentilhomme. Un chien blanc, marqué de feu, allait et venait autour d’eux.

M. de Rainville et son fidèle suivant n’avaient pas vu les dames, et se dirigeaient tranquillement vers l’avenue du château. Mme Morlent, prise d’une frayeur subite et inexplicable, rabattit son voile, saisit sa fille par le bras, et l’entraîna hors de la route en murmurant:

–Évitons sa rencontre… viens par ici… viens vite!

Louise obéit machinalement; elles quittèrent la voie publique et descendirent sur la grève, qui s’étendait entre les falaises et la Seine. La jeune fille-disait, tout en cédant à l’impulsion de sa mère:

–Bon Dieu! chère maman, ce vieux monsieur vous fait donc peur?

–Peur! non pas. S’il te voyait, il serait capable avec sa galanterie surannée… et il ne conviendrait pas, dans cet endroit désert…

–Sa galanterie n’est plus que le rabâchage d’un vieillard, et je ne suis pas embarrassée pour y répondre… Mais, ajouta Louise en levant les yeux, nous ne sommes pas seules sur ces grèves… Que nous veut ce monsieur qui vient au-devant de nous en faisant des signes?. Eh! vraiment, c’est notre fumeur de cigarettes!. Ah çà! il sait donc courir, s’il ne sait parler?

Mme Morlent releva la tête et regarda dans la direction indiquée. Gustave de Ricart, en effet, arrivait en courant, agitait les bras d’une façon désespérée et poussait de grands cris. La mère et la fille, ne comprenant pas la cause de cette pantomime extraordinaire, continuaient d’avancer; aussi bien le chasseur et son garde venaient de s’arrêter sur le bord de la route et les observaient, à leur tour, avec étonnement.

Gustave criait d’une voix haletante:

–Sauvez-vous! Prenez garde! Montez sur la route!

Les deux dames ne savaient toujours pas ce qu’on leur voulait. Enfin, s’étant retournées, elles comprirent la cause de ces démonstrations.

Depuis quelques instants, un bruit sourd et lointain se faisait entendre derrière elles. Ce bruit croissait de minute en minute, jusqu’à former un mugissement formidable; mais, préoccupées d’abord par la présence du marquis de Rainville, puis par les gestes frénétiques du clerc, elles n’y avaient donné aucune attention, et ne soupçonnaient pas le péril dont elles étaient menacées.

Sur toute la largueur du fleuve, si calme naguère, glissait une ligne d’écume que le soleil faisait paraître éblouissante. Les eaux, brusquement troublées, se redressaient en un immense bourrelet que remontait le courant, avec la rapidité d’un cheval de course et en produisant ce grondement profond, puissant, continuel, assez semblable à celui d’une grandiose cascade. Plusieurs grosses barques, éparses sur la rivière, manœuvraient précipitamment pour ne pas être renversées, tandis que d’autres, plus petites, disparaissaient tout à coup, comme si, surprises par le tourbillon elles venaient d’être englouties.

Mais ce qui se passait sur les rives devait surtout préoccuper les promeneuses. La barre d’écume s’avançait avec une majestueuse régularité en travers du fleuve et débordait au loin sur les grèves arides, s’irritant contre les moindres obstacles, rugissant, franchissant les roches, rebondissant dans les airs, sans s’arrêter jamais. Or, évidemment, cette vague enragée, poussée par une force irrésistible, allait balayer la plage, et déjà elle frappait à quelque distance le pied des arbres qui bordaient la voie publique.

A cette vue, Mme Morlent et sa fille, oubliant tout le reste, poussèrent des cris perçants. La mère restait immobile, paralysée par l’effroi. Louise l’entraîna en disant:

–Regagnons la route… C’est là ce que ce brave jeune homme veut nous faire entendre… Vite, vite, je vous en conjure…

–Oui, oui.., courons! dit Mme Morlent éperdue, mon Dieu! qui pouvait s’imaginer…

Elle n’acheva pas; la montagne d’eau s’abattit sur Louise et sur elle avec fracas, les engloutit et sembla devoir les emporter dans son impétueux tourbillon. Au même instant, un léger cri, qui s’éleva, non loin d’elles, put donner à penser que le flot marin avait fait une troisième victime; mais le flot poursuivit sa marche triomphante, sans s’attarder pour si peu de chose que de misérables existences humaines.

Heureusement, comme nous l’avons dit, la barre de la Seine, malgré ses allures fougueuses, est plus effrayante que vraiment terrible. La première vague passée, la seconde fut beaucoup plus faible, la troisième plus faible encore; puis l’équilibre se rétablit, et le courant de la rivière ne fut plus contrarié que par le mouvement lent et uniforme de la marée.

Le choc de la vague avait été si subit, si brutal, que la fille et la mère, bien qu’elles se tinssent par la main, avaient été brusquement séparées, et chacune d’elles fut roulée par les eaux. Cependant, Louise ne perdit pas connaissance, et [quand, au bout d’une minute, elle se sentit déposée sur le sol avec aussi peu de cérémonie qu’elle en avait été enlevée, elle essaya de se relever et y parvint.

Son premier mouvement, après avoir écarté ses cheveux, qui se plaquaient sur son visage, fut pour chercher sa mère. Elle l’aperçut à quelques pas; la pauvre dame était étendue sur le gravier. Il n’y avait plus qu’un peu d’eau qui descendait vers la rivière, pendant que la barre allait bousculer les curieux sur le quai de Z***, et déjà les grèves reprenaient leur aspect accoutumé.

Toutefois, Mme Morlent demeurait immobile et paraissait évanouie. Louise, conçut de vives alarmes.

–Maman… chère maman! s’écria-t-elle, m’entendez-vous?

Toute trempée elle-même, elle s’élança à travers les flaques d’eau, prit sa mère dans ses bras et lui souleva la tête; Mme Morlent, les yeux clos, demeurait inanimée.

–Juste ciel! est-ce qu’elle serait…

–Non, non, mademoiselle, dit une voix pénétrante à son côté; ne vous inquiétez pas… Elle a été seulement étourdie par le choc du flot; peut-être aura-t-elle été lancée contre quelque roche… La connaissance va lui revenir.

Celui qui parlait était Gustave de Ricart. Il avait été, lui aussi, renversé, culbuté, emporté un moment par la redoutable barre. Ses vêtements ruisselaient d’eau de mer et son chapeau avait disparu. Cependant, il essayait de sourire et ne conservait plus trace de son ancienne timidité.

–Monsieur, demanda Louise, êtes-vous sûr…

–Ce n’est qu’un étourdissement, je vous le répète… Ah! pourquoi n’avez-vous pas regagné la route quand je vous faisais des signes pour vous avertir du danger?

–Et pour nous avertir, monsieur, vous vous êtes exposé vous-même à ce danger! Que faire?… Maman! chère maman! reconnaissez-moi donc…

–Encore une fois, mademoiselle, rassurez-vous. Tenez, voilà qu’elle revient à elle!

En effet, Mme Morlent rouvrait languissamment les yeux. En se voyant dans les bras de sa fille, elle ne manifesta aucune joie. Une expression d’hébétement se montrait sur son visage blême, et elle murmura en frissonnant:

–J’ai froid.

Comme elle, Louise, et Gustave n’avaient pas un fil de sec sur le corps, et la brise aigre qui accompagnait la marée les faisait grelotter.

Louise embrassa sa mère.

–Courage! dit-elle; si seulement vous pouviez marcher en vous appuyant sur moi…

Mme Morlent ne répondit pas. Des gouttes de sang perlaient sur son front et provenaient, comme on l’avait soupçonné, d’un choc contre quelqu’une des roches disséminées sur la grève.

–Mon Dieu! elle est blessée! s’écria Louise.

–Ce n’est rien, madémoiselle, répliqua le clerc, qui avait rapidement examiné la plaie; une simple contusion, et quand l’étourdissement sera passé… Il conviendrait peut-être de transporter madame votre mère dans la maison la plus voisine.

–Alors, mon garçon, dit une voix nouvelle derrière eux, la maison la plus voisine est la mienne et j’y recevrai volontiers ces pauvres dames, si mal munie qu’elle soit de bien des choses… Ah! notre barre n’est pas galante! Arranger ainsi mes chères marchandes de tabac!

Ces paroles étaient prononcées par le marquis de Rainville. Il venait de s’approcher avec la garde-chasse, l’endroit où se trouvaient les victimes de l’accident étant, à cette heure, complètement à sec.

–Vraiment, monsieur le marquis, dit Ricart, ces dames feront bien d’accepter votre invitation; de prompts secours sont nécessaires à Mme Morlent…

–Morlent! répéta le marquis, comme si ce nom éveillait en lui quelque souvenir.

Toutefois, sa mémoire ne lui fournit sans doute rien de précis, car, après une seconde de réflexion, il ajouta:

–Il faut venir à Sergy… Malheureusement cette pauvre dame est incapable de marcher, et ni Lajeunesse ni moi nous n’aurions la force…

–Je la porterai, si l’on veut, dit Ricart en regardant Louise; le château n’est guère qu’à deux cents pas d’ici.

En toute autre circonstance, Louise, qui avait remarqué les appréhensions mystérieuses de sa mère au sujet du marquis de Sainville eû décliné l’invitation du vieux gentilhomme. Dans cette nécessité pressante, elle répondit:

–Que l’on fasse ce que l’on voudra… pourvu que l’on secoure ma pauvre mère au plus vite!

Elle essaya, aidée par Ricart, de relever Mme Morlent; le marquis dit au garde-chasse:

–Toi, La jeunesse, précéde-nous au château et ordonne à Jeannette de préparer bien vite une chambre pour ces dames.

–Une chambre! répéta brusquement La jeunesse qui était de ces serviteurs d’ancien régime, fidèles mais bourrus; eh! monsieur le marquis, il n’y a qu’une chambre à peu près habitable au château. et c’est la vôtre.

–Alors on préparera la mienne, vieux raisonneur, et on allumera un grand feu dans la cheminée.

–Oh! pour du feu, répliqua La jeunesse, nous avons de quoi en faire… C’est, je crois, tout ce que l’on pourra trouver chez nous.

Il prit le fusil de son maître, siffla le chien et marcha vers le château d’un pas rapide.

Mme Morlent, avec le secours de sa fille et de Gustave, était parvenue à se remettre sur ses pieds; elle n’avait toujours qu’une vague perception de ce qui se passait, et quand elle essaya de marcher, elle ne put y réussir. Alors Gustave, sans attendre une permission nouvelle, la prit dans ses bras, la chargea sur son épaule et regagna la route, tandis que Louise la tenait par la main et que le marquis venait le dernier.

Ricart et les deux dames formaient un groupe piteux et navrant. Ils laissaient derrière eux une trace humide; le vent, qui agitait leurs vêtements mouillés, les pénétrait jusqu’aux os. Pâles et défaits, ils semblaient tous avoir grand besoin de trouver un refuge.

Le maître-clerc avait trop présumé de ses forces en s’engageant à porter Mme Morlent jusqu’à l’habitation. Bientôt il fut tout essoufflé, et malgré le froid qu’il venait de ressentir, la sueur commençait à couler sur son visage. Comme on atteignait la petite avenue du château Mme Morlent fit entendre par signes qu’elle voulait essayer de marcher. On s’empressa de la remettre à terre, et soutenue d’un côté par Ricart, de l’autre par sa fille, elle fit quelques pas en chancelant.

Le marquis ne manquait pas d’offrir, en toute occasion, ses bons offices que l’on n’acceptait pas. Maintenant la malade paraissait vivement l’occuper. Il contemplait avec fixité cette figure, qu’il n’avait fait qu’entrevoir jusqu’à ce moment, et murmurait en secouant la tête:

–Bah! Je me trompe!… Mme Morlent!… Oui, je rêve, et je suis comme ces vieilles ganaches qui croient reconnaître des personnes qu’elles n’ont jamais vues!

La mère de Louise ne tarda pas à se trouver encore incapable d’avancer, et ses jambes se dérobèrent de nouveau sous elle. Gustave, un peu ranimé, se hâta de la replacer sur son épaule; quelques minutes plus tard, on arrivait au château.

VI
L’HOSPITALITÉ

Table des matières

Le château de Sergy qui, de loin, avait un aspect imposant, n’était, vu de près, qu’une déplorable ruine. Son architecture ne manquait pas de noblesse, mais son toit effondré et couvert de mousse, sa façade lézardée, ses fenêtres aux volets pendants, offraient l’image de la désolation. Autrefois, une grille de fer en protégeait les abords; mais elle avait disparu et on pénétrait librement, à travers les débris de la maçonnerie qui jadis lui servait de base, dans une cour raboteuse, hérissée de mauvaises herbes, encombrée de poutres vermoulues, de charrettes hors de service, de débris sans nom. Sur un côté de cette cour, se trouvait un bâtiment à moitié démoli, et à peine suffisant pour abriter un cheval; c’était l’écurie, et la noble monture de M. de Rainville devait, elle aussi, regretter de meilleurs temps. Derrière le château, s’étendait un jardin abandonné, où croissaient plus de ronces et de chardons que de fleurs et de légumes, et un vaste parc, aux murs croulants, qui rejoignait la forêt voisine et avait lui-même l’aspect d’une forêt vierge.

Gustave et les deux malheureuses femmes ne semblaient guère en état de remarquer ces détails. Mme Morlent s’était évanouie une seconde fois, Louise n’était occupée que de sa mère, et le clerc, exténué de fatigue, ne songeait qu’à se maintenir en équilibre. M. de Rainville, qui à présent marchait le premier pour montrer le chemin à travers les embarras de la cour, se dirigea vers la grande porte du château, et on pénétra dans un immense vestibule, d’où montait un escalier de pierre à rampe de fer.

La jeunese et Jeannette se tenaient à l’entrée d’une pièce noire, servant de cuisine, et semblaient attendre les arrivants. Jeannette, solide gaillarde d’une cinquantaine d’années, avait à elle seule plus de vigueur que le maître et le valet tout ensemble. A la vue de Gustave de Ricart, haletant sous sa charge, elle courut à lui.

–Miséricorde! dit-elle, le pauvre gars n’en peut plus! Donnez-moi la dame… la chambre est prête.

Elle prit Mme Morlent et l’emporta avec autant de facilité qu’elle eût fait d’un nourrisson; puis, elle se mit à monter les larges marches de pierre, pour la plupart descellées et vertes de moisissures. Tout le monde la suivit.

Au premier étage, on se trouva dans une galerie, dont les fenêtres détraquées ne pouvaient faire obstacle à la pluie et au vent. Plusieurs chambres donnaient sur ce corridor; mais les portes, ouvertes ou défoncées, permettaient de reconnaître qu’elles ne contenaient plus de meubles. Une seule était habitable, comme l’avait dit La jeunesse, c’était celle du marquis, et on y entra.

Elle était habitable, en effet, mais à la condition pour l’occupant de n’être pas trop difficile. Les meubles, autrefois magnifiques, ne conservaient plus trace de dorure: le crin passait à travers les trous des fauteuils; les rideaux, raccommodés tant bien que mal, n’avaient plus qu’une couleur indéfinissable.

Aucun tapis ne recouvrait le carreau de briques; tout était froid, démodé, sentant la détresse. Cependant, çà et là, on eût pu découvrir quelques petits objets précieux, porcelaines, statuettes de bronze, épaves d’une ancienne opulence: et, dans un cadre de chêne, un portrait en pied, représentant une belle femme du règne de Louis-Philippe, semblait être l’œuvre d’un maître moderne. Ce qui rachetait surtout la misère de cette chambre, c’était un grand feu que l’on venait d’allumer dans la cheminée de marbre et qui commençait à répandre une chaleur vivifiante.

Pour la première fois peut-être, le marquis eut vraiment conscience de sa pénurie, et il dit d’un air confus:

–Mon ménage de garçon n’est guère convenable pour recevoir des dames… Ma foi! j’offre ce que j’ai… et à la guerre comme à la guerre!

Personne ne répondit à cette observation. Jeannette déposa Mme Morlent sur un vieux canapé qu’on apporta devant le feu.

–A présent, reprit-elle, il ne faut plus que des femmes ici… Les hommes qui voudront se chauffer trouveront du feu à la cuisine.

–Oui, Jeannette, nous nous retirons, répondit le marquis; faites pour le mieux, et traitez ces pauvres dames comme moi-même.

–Suffit… Mais que tout le monde décampe au plus vite.

M. de Rainville, Gustave et La jeunesse s’empressèrent de descendre à la cuisine, vaste pièce enfumée, dont les meubles, ainsi que les murs, n’avaient plus d’autre teinte que celle de la suie. En revanche, comme l’avait annoncé Jeannette, un feu, non moins ardent que celui de l’étage supérieur, brûlait dans la colossale cheminée; en fait de luxe, il n’y avait décidé ment que le feu au château de Sergy.

Ricart accepta un fauteuil de bois, poli par l’usage, que lui offrait le marquis devant le foyer. Il pouvait à peine se soutenir, et dès qu’il eut pris place, la chaleur dégagea une vapeur épaisse de ses habits mouillés.

M. de Rainville eût bien voulu lui offrir un réconfortant quelconque; mais, hélas! il n’y avait au château ni vin, ni liqueur d’aucune sorte. En revanche, il y avait du cidre, dont La jeunesse, sur un signe de son maître, apporta un pot avec deux verres. Ricart, par politesse, trempa ses lèvres dans la boisson normande.

–Je suis vraiment honteux, dit le marquis, de vous recevoir si mal… Mais si mon hospitalité laisse à désirer, mon brave garçon, vous savez qui en est l’auteur.

M. de Rainville, en prononçant ces paroles, avait pris un air sombre et dur. Gustave, au courant des affaires du marquis, répliqua timidement:

–Je croyais que l’interdiction demandée contre vous, n’étant pas prononcée encore, vous pouviez disposer librement de vos revenus?

–Oui, ils sont beaux mes revenus! s’écria le bonhomme avec amertume; tenez! poursuivit-il en montrant un perdreau et deux lapins que La jeunesse venait de pendre à une poutre du plafond, en voilà le plus net… C’est de cela que nous vivons ici, et quand la chasse est fermée… Ne savez-vous pas, ajouta-t-il en baissant la voix, que mon odieux frère, tout en demandant mon interdiction, me poursuit avec une inexorable sévérité pour une somme de quarante mille francs, avec intérêts depuis vingt ans. et il a fait saisir.

–Monsieur le marquis, répliqua Gustave, vous niez cette dette; cependant Me Dumont, mon patron, a vu la reconnaissance signée de votre main.

–Cette reconnaissance a été annulée par des actes postérieurs; et moi, comme un étourneau, comme un sot, je n’ai pas songé à la réclamer en temps et lieu, Cet abominable Anselme, qui est vingt fois plus riche que moi, veut me tenir en tutelle, m’arracher de mon vivant tout ce qui me reste. Mais il n’en est pas où il croit! ajouta le marquis avec violence; puisque je suis fou, je ferai des folies… c’est mon droit. Je donnerai mon bien par testament à qui je voudrai… à La jeunesse, à Jeannette, par exemple!… ou bien, sacrebleu! pourquoi ne me remarierais-je pas? Mon premier mariage n’a pas été très heureux, je l’avoue; quoique la marquise fût charmante, nous vivions chacun de son côté et nous ne nous sommes pas trouvés dix fois ensemble… J’aimais alors toutes les femmes, excepté la mienne… Mais n’importe! je me remarierai… J’épouserai la première venue, noble ou non, pourvu qu’elle me plaise, et alors, de par tous les diables! Anselme en sera pour son infamie et pour son avarice déçue.

–Prenez garde, monsieur le marquis; peut-être vaudrait-il mieux faire avec M. votre frère un arrangement amiable…

Rainville allait s’emporter de nouveau; Jeannette entra dans la cuisine.

–Ces dames vont mieux, dit-elle; la mère n’a décidément qu’une écorchure à la tête; nous avons pansé ça avec un peu d’eau de sel, attendu que nous n’avions pas autre chose… Dieu! les belles créatures! une peau si fine, si blanche!… Maintenant la mère et la fille veulent être seules, et elles m’ont chargée d’envoyer quelqu’un à Z*** pour leur rapporter des effets secs qu’on demandera à Micheline, leur servante.

–J’y vais moi-même, s’écria Gustave de Ricart en se levant.

–Vous, pauvre petit! vous êtes encore tout trempé.

–La jeunesse pourrait se charger de cette commission, proposa M. de Rainville.

–Non, non, reprit Gustave d’un ton résolu; mes habits achèveront de sécher sur moi et la marche me ranimera. Je sais ce qu’il faut dire à Micheline, et d’ailleurs si, comme je l’espère, M. Dumont est rentré de ses courses, je pourrai peut-être obtenir de lui. Au revoir donc, monsieur le marquis; je ne serai pas longtemps absent.

Sans écouter les objections qu’on lui faisait, il sortit précipitamment, traversa la cour et partit dans la direction de la ville.

Pendant que le marquis s’entretenait en bas avec les domestiques, ses confidents habituels, Mme Morlent et Louise demeuraient enfermées dans la chambre du premier étage.

Elles s’étaient dépouillées de leurs robes de laine noire qu’elles avaient étalées devant le feu. En simple corset, belles toutes les deux, quoiqu’il y eût entre elles la différence de la fleur épanouie à la fleur en bouton, elles se serraient l’une contre l’autre comme deux sœurs, pour profiter de la douce température du foyer.

Au bout de quelques minutes, Mme Morlent, tout à fait remise, promena des regards curieux dans la chambre et chaque détail semblait lui inspirer un intérêt particulier. Elle devinait la misère réelle qui se cachait sous ces débris d’opulence et ne pouvait se défendre d’un sentiment de tristesse. Du reste, dans cette pièce où M. de Rainville passait une partie de son existence et où se trahissaient toutes ses habitudes, on n’apercevait ni un livre ni un journal. Le marquis était de ce hommes, comme il y en a encore malheureusement beaucoup en France, qui ne lisent rien, qui, absorbés par la vie matérielle, demeurent étrangers aux événements, aux idées de leur temps et de leur pays. En revanche, on eût pu voir dans deux vases chinois un peu ébréchés, qui ornaient une console, bon nombre de papiers timbrés couverts de grimoire; les pièces de procédure semblaient être les seuls papiers que l’on lût à Sergy.

Ce qui étonnait le plus Mme Morlent dans cette chambre, c’était de s’y voir.

–Moi! moi ici! murmurait-elle.

Ses regards se fixèrent longuement sur le portrait en pied dont nous avons parlé.

–C’était sa femme poursuivit-elle; comme elle était jolie!

–La femme de qui? demanda Louise; de qui parlez-vous donc, chère maman?

–De sa femme. la défunte marquise.

–La femme du vieux monsieur qui nous reçoit chez lui! dit Louise avec étonnement; eh! que nous importe?… Allons! poursuivit-elle en passant ses beaux bras nus autour du cou de sa mère, vous avez encore, je crois, quelque peine à reprendre votre assiette ordinaire. Calmez-vous, et songeons à quitter cette maison au plus vite.

–Oui, oui, j’ai hâte de rentrer chez nous… Notre place n’est pas ici, ma fille.

–Ce noble campagnard se montre pourtant convenable et plein d’obligeance. Je ne sais pourquoi, chère maman, je m’imagine toujours que vous l’avez rencontré autrefois dans le monde et que vous le connaissez.

–Si je le connaissais, il me connaîtrait aussi. Et tu as vu qu’il n’était occupé que de toi!

Ces dernières paroles étaient prononcées avec une sorte d’amertume; toutefois, Louise n’y vit qu’une expression de mécontentement pour les galanteries surannées du marquis à son égard.

Une voiture légère s’arrêta dans la cour, et, au bout d’un moment, on frappa à la porte de la chambre.

C’était Jannette et la petite servante de ces dames. Micheline venait de la ville, avec du linge et des vêtements. Gustave de Ricart était allé, toujours courant, lui conter l’aventure, et Micheline, ayant fermé en un tour de main le bureau de tabac, avait fait en toute hâte un paquet de ce qui pouvait être utile à ses maîtresses. Pendant ce temps, le clerc s’était rendu à l’étude; le notaire venait de rentrer dans une espèce de grand cabriolet, qui lui servait pour ses courses, et Ricart avait obtenu facilement la permission d’en disposer. Il avait donné place à Micheline dans la voiture, qu’il conduisait lui-même, et c’était ainsi qu’ils arrivaient ensemble au château.

Les deux dames restèrent dix minutes enfermées avec Micheline, puis sortirent transformées de la chambre. Louise était drapée dans une mante de soie noire et coiffée d’un petit chapeau de feutre, fort gracieux, auquel sa figure encore pâlie empruntait une expression mutine. Mme Morlent s’enveloppait d’un ample cachemire des Indes, qui, quoique un peu fané, avait dû être d’une grande valeur. Par-dessous son chapeau, séché tant bien que mal, un bandeau recouvrait sa blessure et lui cachait le front. La servante marchait la dernière, portant les effets qu’elles venaient de quitter.

Comme elles cherchaient le maître de la maison pour lui présenter leurs remerciements, le marquis, honteux d’être vu dans sa cuisine, s’empressa de gagner le vestibule. Mme Morlent dit tout bas à sa fille:

–Parle-lui, toi.

Louise la regarda d’un air étonné; néanmoins, elle exprima en fort bons termes leurs remerciements pour l’accueil amical qu’elles avaient reçu à Sergy.

–Il n’y a pas de quoi, ma belle enfant! répliqua le marquis avec un sourire à la fois triste et hautain. Je ne laisse par voir volontiers à quel état m’ont réduit les torts des autres… et les miens peut-être! Mais les circonstances étaient pressantes; vous me pardonnerez, je l’espère, l’insuffisance de mon hospitalité.

La mère et la fille s’inclinèrent en silence.

–Allons! adieu, mes belles dames, reprit M. de Rainville; j’irai un de ces jours m’assurer que cette aventure n’aura pas eu pour vous de suites fâcheuses.

En causant, on était arrivé dans la cour. Gustave de Ricart, assis sur le devant de la voiture, maintenait le cheval. Le marquis, avec une politesse qui sentait l’homme du monde, offrit la main à Mme Morlent pour l’aider à monter. Au moment où Louise s’avançait pour monter à son tour, il l’embrassa en disant avec bonhomie:

–Eh! morbleu! il faut bien que mon hospitalité me rapporte quelque chose!

Louise, toute confuse, se hâta de prendre place. La mère, remarquant cette familiarité du marquis, parut vivement émue:

–Il t’a embrassée! murmura-t-elle pendant que Micheline se hissait à son tour dans la voiture avec son fardeau.

–Bah! répliqua Louise avec insouciance, ce sont les privilèges de son âge.

Et la voiture partit, pendant que Jeannette, debout sur le seuil de la porte, disait avec admiration:

–Personne ne sait comme elles sont belles!

On avait repris le chemin de Z***. Mme Morlent gardait le silence. Louise crut devoir remercier Gustave de Ricart, dont la présence d’esprit, le zèle et le dévouement leur avaient été si utiles dans cette désagréable aventure.

Le jeune homme éprouva un nouvel accès de la timidité qu’il avait secouée depuis si peu de temps.

–Mademoiselle, balbutia-t-il, je suis heureux que le hasard m’ait permis…

Et il resta court.

Cependant il reprit par un effort de volonté, en fouettant machinalement le cheval:

–Je cherchais depuis longtemps l’occasion de donner une marque de respect et de sympathie à la veuve et à la fille de l’illustre Morlent, qui a été une des gloires scientifiques de la France contemporaine.

–Quoi! s’écria Louise, vous avez entendu parler de mon père?

–De mon mari? ajouta Mme Morlent qui sortit de sa torpeur.

Gustave expliqua qu’il avait lu souvent, dans le journal qu’on recevait à l’étude, le compte rendu des travaux accomplis par M. Morlent; il en cita plusieurs, et semblait en apprécier toute l’importance.

Les deux dames étaient ravies.

–Ah! disait Louise avec attendrissement, il y a donc une personne ici pour comprendre combien nous devons être fières de notre nom!

–Monsieur de Ricart est le seul peut-être, dit Mme Morlent; mais le suffrage d’un jeune homme de cœur et d’intelligence a son prix.

Gustave était confus à son tour. Afin de se tirer d’embarras, il profita de quelques désordres causés sur la route par la barre de la Seine, pour conter aux dames qu’elles n’étaient pas seules victimes de ce phénomène aquatique. La vague sournoise et brutale qui s’était ruée sur elles avait, à Z*** même, continué ses exploits. Envahissant tout à coup le quai, sur lequel une bonne partie de la population était réunie, elle avait inondé les uns, culbuté les autres, et mis tous les curieux en fuite. M. le maire y avait perdu son chapeau, M. le juge de paix ses lunettes. Des douches gigantesques avaient été administrées à une foule de gens qui n’en désiraient pas, et, en longeant le quai, le clerc montrait encore de nombreuses traces du désarroi public.

Il contait avec tant de verve et de bonne humeur, que Louise riait aux éclats; Mme Morlent elle-même, bien qu’elle parût toujours sous le coup de graves réflexions, ne pouvait s’empêcher de sourire. Comme l’on approchait de la maison, Louise se pencha vers sa mère et, désignant le jeune homme par un geste imperceptible, elle dit tout bas:

–Maman, vous voyez qu’il parle à présent?

–Oui, et même il parle fort bien.

La voiture s’arrêta devant le bureau de tabac et Micheline, sautant à terre, se mit en devoir de déverrouiller la porte. Mme Morlent, à son tour, adressa des remerciements à l’obligeant Gustave, et celui-ci demanda, comme le marquis, la permission de venir s’informer de ces dames.

–Eh! monsieur, répondit la mère avec une gaieté forcée, oubliez-vous que la veuve et la fille du savant Morlent sont toujours et forcément visibles, quand on a un timbre-poste ou un cigare à acheter!

VII
LA GAZETTE DE LA MÈCHE

Table des matières

Au bout de quelques jours, le bureau de tabac avait repris son train accoutumé. L’indisposition de Mme Morlent, à la suite de l’aventure que nous venons de raconter, fut sans aucune gravité, et dès le surlendemain, la mère de Louise reparut derrière le comptoir.

Cela n’avait pas empêché la Bourinette, à qui son oisiveté commençait à peser beaucoup, d’offrir encore ses services «pour faire l’intérim»; mais on les avait refusés poliment et Louise, aidée de la petite servante, avait pu suffire à tout.

C’est que Louise, quoique élevée dans le bien-être et même dans une apparente opulence, n’en possédait pas moins cet esprit pratique, cette initiative que l’on rencontre souvent chez de jeunes Parisiennes. A une époque où tout change dans la société, beaucoup de familles pressentent des éventualités redoutables et se mettent en garde contre certains revers de fortune. Mlle Morlent avait reçu une éducation soignée, mais n’ignorait rien de ce que doit savoir une bonne maîtresse de maison. Son père voulut qu’elle obtînt le diplôme d’institutrice, ce baccalauréat des demoiselles, et de plus, on lui avait inspiré les idées solides, les goûts sérieux, qui sont d’un usage continuel dans le cours de la vie. Elle était donc, quand vint le malheur, toute préparée à subir cette épreuve, et avait accepté courageusement les devoirs comme les ennuis de sa situation nouvelle.

A la voir servir les pratiques, leur répondre avec aisance, quoique avec une retenue extrême, on eût pu croire que, depuis sa naissance, elle vivait dans un bureau de tabac. Toujours alerte, pimpante et gaie malgré sa réserve, elle avait pris les allures d’une accorte marchande.

Mme Morlent ne comprenait rien à cette rapide transformation, due surtout, comme nous l’avons dit, à l’aptitude étonnante de certaines Parisiennes pour s’accommoder au milieu dans lequel elles sont destinées à vivre; mais, au lieu de s’en plaindre, il fallait s’en féliciter, et elle voyait avec bonheur que sa fille, du moins, ne souffrait pas du changement survenu dans leur sort.

Un matin, Louise était seule dans le «bureau» pendant que sa mère et Micheline s’occupaient, dans l’arrière-boutique, de quelques soins du ménage. La jeune débitante n’avait qu’à élever un peu la voix pour qu’elles accourussent l’une et l’autre; mais, aguerrie déjà dans l’exercice de sa profession, elle n’était pas capable de prendre l’alarme sans motif raisonnable.

C’était jour de marché; la place voisine regorgeait de campagnardes qui vendaient, de bourgeoises qui faisaient leurs provisions. Un saltimbanque battait à tour de bras sur un méchant tambour, afin d’appeler le public; un chanteur des rues accompagnait avec un violon criard je ne sais quelle lamentable complainte. Le monde affluait dans le bureau, et ces bruits, ce mouvement, cette activité ne semblaient nullement déplaire à Louise. Sans cesser de montrer bon visage à tous venants, elle pesait le tabac avec dextérité, le pliait et offrait à la pratique, de sa main fine et blanche, un petit paquet de tournure élégante. Il y a des dons naturels, et la charmante jeune fille faisait tout avec grâce. même les cornets.

La foule commençait à diminuer dans la boutique et sur la place, quand entrèrent deux personnes. L’une était Paturin, le braconnier, avec sa blouse débraillée, son chapeau de travers et sa mine à la fois sinistre et railleuse. L’autre était une grande fille, d’environ vingt-cinq ans, rouge de cheveux, les joues couvertes de taches de rousseur, ayant des cils blonds comme le poil d’une génisse: du reste, elle avait un air doux et honnête. Coiffée d’un bonnet plat, elle portait un de ces amples tabliers à manches, fermés par derrière, en usage pour certaines ouvrières. Elle travaillait, en effet, dans une filature de la ville, et elle était la fille de Paturin,

Elle s’avança d’un pas rapide vers le comptoir, pendant que l’ancien colporteur suivait d’un air gauche et bourru.

–Tenez! dit-elle à Louise en désignant son père, donnez-y en pour cinq sous… avec une pipe d’un sous… voilà!

Elle tira de la poche des son tablier trente centimes qu’elle posa sur la table. Puis, se tournant vers Paturin.

–Es-tu content? dit-elle…

–Fallait mieux me donner l’argent. Jacquotte, gronda Paturin.

–Oui, pour que tu ailles le boire!… Faut que tu fumes, pas vrai? Eh bien! fume à ton aise… Je paye pour cela, mais pas pour le reste… On a tant de mal à gagner sa pauvre vie! Le prix des journées baisse toujours… Mais c’est fini, n’est-ce pas?… Bonjour, papa!… La cloche va sonner et je retourne à la fabrique.

Jacquotte salua d’un signe et partit en courant, tandis que Paturin prenait le tabac et la pipe sur le comptoir.

–Oh! les enfants! grommelait-il, quelle misère!

Il s’assura d’un coup d’œil que sa fille était déjà loin, et dit à Louise en baissant la voix:

–Hein! la petite demoiselle, une idée! Si vous repreniez ça et si vous me rendiez les six sous?

–Je ne fais pas de pareils marchés, répliqua sèchement Louise; on vous livre ce que vous avez acheté… Tout est dit. Salut!

–C’est dommage! Je serais allé boire un petit verre chez la mère Chapitel… J’ai si soif!… Oh! les enfants!

–N’avez-vous pas de honte? reprit Mlle Morlent avec indignation pendant que Paturin se décidait à charger sa pipe neuve; votre fille, qui me semble être une bonne et brave ouvrière, a prélevé sur le prix de sa journée l’argent de votre tabac, et vous voudriez encore la tromper? C’est fort mal!

–Bah! qu’est-ce que ça lui fait? Si j’aime mieux boire que fumer, moi!… Cette Jacquotte, avec les trente-cinq sous qu’elle gagne à la fabrique, se donne des airs de me loger et de me nourrir… Si ça ne fait pas suer! Mais les temps sont si durs!… Les affaires vont si mal!… Enfin, on se tirera de là et on n’aura plus besoin de ces ingrats… à qui l’on a pourtant donné l’existence! ajouta-t-il avec une emphase sentimentale.

Louise ne l’écoutait plus, et il s’était mis à allumer sa pipe, en faisant de grosses bouffées, quand un nouveau personnage entra.

Celui-là semblait devoir être placé de quelques degrés plus bas encore que Paturin dans l’estime des honnêtes gens. C’était un grand gaillard, maigre, efflanqué, aux yeux rouges, au nez trognonnant. Il était vêtu de haillons prétentieux et coiffé d’un vieux feutre, que surmontait un nœud de ruban flétri, en guise de cocarde. Il avait sur son dos le tambour de bois, à moitié crevé, que l’on entendait résonner depuis le matin sur la place voisine. Cet homme tenait en laisse deux pauvres chiens crottés, dont l’un était vêtu d’une crinoline et avait un chapeau à fleurs, tandis que l’autre, habillé d’un lambeau de drap écarlate, un chapeau à plumet attaché sur la tête, était censé porter le costume d’officier anglais.

Le saltimbanque, avec son équipage, s’approcha du comptoir, toucha son feutre et demanda, d’une voix enrouée, pour deux sous de tabac à fumer.

Louise le servit avec sa dextérité ordinaire.

«L’homme aux chiens», car c’est ainsi qu’on appelait le bateleur dans la ville, porta la main à la poche qui contenait sa recette de la matinée comme pour payer son acquisition; mais, se ravisant, il dit de sa voix caverneuse:

–Eh! ma belle demoiselle, ne voulez-vous pas voir travailler «mes artistes?…» Ça en vaut la peine… Allons! milord et milady, ajouta-t-il en se tournant vers ses chiens et en donnant une secousse à la laisse, développez vos talents… Saluez l’honorable bourgeoise. et la compagnie!

Les deux malheureuses bêtes se dressèrent sur leurs pattes de derrière et firent un peu au hasard des salutations grotesques, en agitant la queue… ce qui n’était pas dans le programme.

Quoique Louise ne pût s’empêcher de rire, elle dit avec fermeté:

–Assez, assez, mon brave homme!… Pas de représentation ici… Gardez l’argent du tabac, je vous le donne… mais que «vos artistes» réservent leurs talents pour une meilleure occasion!

C’était sans doute ce que voulait le saltimbanque, car il toucha de nouveau son chapeau pour remercier, fit signe à milord et à milady, qui retombèrent avec une visible satisfaction sur leurs quatre pattes; puis, tirant de son gousset un affreux brûle-gueule, il se mit à le charger.

Paturin, de son côté, était resté près de «la mèche» et avait été témoin de tout ce qui venait de se passer. L’homme aux chiens paraissait exciter sa curiosité et il le dévisageait sans gêne.

Quand ils se trouvèrent l’un en face de l’autre, l’ancien colporteur dit à brûle-pourpoint:

–Camarade, ne serais-tu pas, par hasard, un quelqu’un que j’ai connu dans le temps, qu’on appelait Pierre Branchu, dit Gorge-Pavée?

Le saltimbanque tressaillit, comme s’il avait des raisons particulières pour ne pas permettre une enquête au sujet de son identité. Il jeta un regard oblique sur Paturin et lui dit avec embarras:

–Je ne te connais pas, toi.

–Tu crois? cherche bien… Voyons! as-tu oublié Paturin… qu’on appelait Paturin-du-bord-de-l’eau?

A ce nom, les traits du saltimbanque se détendirent tout à coup.

–Ah! oui… Paturin! reprit-il, un ancien du cabaret de l’Ancre d’Or… Oui, dans le temps, nous avons plus d’une fois rigolé ensemble… Touche donc là… Hum! tu n’as pas l’air non plus d’avoir fait fortune?

–Que veux-tu, mon vieux! Des spéculations malheureuses… la guerre d’Amérique, des revers… Mais j’ai une fille qui gagne gros… Ah ça! et toi, qu’es-tu devenu?

–Tu sais bien que j’étais allé. avec des marins du Havre, chercher de l’or en Californie.

–Et tu en as trouvé?

–Non; nous arrivâmes trop tard; le métier était gâché… La misère!… Alors, comme il se disait qu’on venait de découvrir en Afrique, du côté du Cap, des champs de diamants, je suis allé au Cap.

–Et tu as ramassé des diamants?

–Non. des sauvages vous travaillaient l’échine. On crevait de faim, de soif et de chaleur… Il a fallu bien vite déguerpir… Alors j’ai roulé ma bosse dans les cinq parties du monde… Mais partout, pas de chance… et de la vache enragée!… Il a fallu revenir au vieux pays et, comme je connaissais l’état, je me suis fait «montreur» de chiens savants… Il y a de fichus quarts d’heure, mais on vit… A présent, Paturin, toi qui as des enfants riches, payes-tu quelque chose?

–Pas moyen ici… J’avais demandé, dit Paturin d’un air important, en regardant Louise, qu’on établît dans cette maison un débit de casse-poitrine… paraît qu’on fait la sourde oreille!

–Eh bien! viens-t-en dans le faubourg. Je sais un bon endroit… C’est moi qui régale… et nous renouerons connaissance.

Paturin n’était pas homme à refuser une pareille invitation; il se disposait à suivre son ancien compagnon de débauche, quand un cavalier s’arrêta à la porte de la boutique, attacha son cheval à l’anneau de fer scellé dans le mur et entra. On a deviné le marquis de Rainville.

Le vieux gentilhomme semblait préoccupé; il marchait rapidement, en faisant sonner ses éperons et en agitant sa cravache.

A la vue du braconnier, il s’arrêta et prit une attitude si menaçante, que Paturin se jeta de côté avec effroi.

–Ah! coquin, dit le marquis, te voilà donc? C’est toi qui, la nuit dernière, as posé des collets jusque dans mon parc?… Mais, cette fois, il t’en cuira, fainéant, voleur de gibier!… La jeunesse, mon garde, t’a vu ce matin, au petit jour, quand tu franchissais une brèche de la muraille. Il t’a parfaitement reconnu et vient de te dresser un bon procès-verbal… Si tu n’as pas de quoi payer l’amende, tu iras en prison, vaurien! Je ne te ménagerai pas, tu peux y compter.

Ce mot de «procès-verbal», qui sonne toujours si désagréablement aux oreilles d’un braconnier, redoubla les alarmes de Paturin. Il répondit avec une humilité doucereuse:

–Ce n’est pas moi, monsieur le marquis, parole d’honneur! Votre La jeunesse peut être un brave homme, mais il est vieux et n’y voit plus bien clair… On vous aura fait des propos sur mon compte… Moi, un braconnier! je n’ai pas même de fusil…

–Ton fusil, je le sais, n’entre jamais dans la maison. Tu le caches dans les fourrés, dans les trous d’arbre. D’ailleurs, c’est surtout avec des collets que tu prends mes lièvres et mes lapins… dont j’ai besoin pour moi.

Paturin crut voir une intention facétieuse dans ces paroles.

–On prétend, en effet, monsieur le marquis, répliqua-t-il, que vous ne vivez que de ça au château, et ce serait bien mal de vous couper les vivres… Mais je vous jure qu’on se trompe à mon égard… Ah! ce n’est pas le digne M. le comte de Rainville, votre frère, qui aurait de pareilles idées sur moi! Quand je le rencontre, là-bas, du côté de Bois-Morand, d’où on l’appelle, comme vous savez, «le monsieur de Rainville de Bois-Morand», il ne passe jamais sans me dire un petit mot d’amitié… Quelquefois même il me donne de quoi boire la goutte, quoiqu’il ne soit pas donnant, comme personne ne l’ignore!

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16 yanvar 2025
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4064066319038
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