Kitabı oxu: «Les cagnards de l'Hôtel-Dieu de Paris»
Élie Berthet
Les cagnards de l'Hôtel-Dieu de Paris

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066319625
Table des matières
I LE VAGABOND
II LE PETIT POMPON
III LES MARCHANDS
IV LA SALLE DES MORTS
V LA RONDE
VI LES FINESSES D’ANTOINE
VII L’HÔTEL VAN BALEN
VIII LA SERRE
IX LES RIVAUX
X SUR LE QUAI
XI LA CHANTEUSE
XII LE BAISER MORTEL
XIII LE POLITIQUE
XIV BARBE-DE-BOUC
XV LE NOYÉ
XVI LES MALFAITEURS
XVII DANS LE PARC
XVIII RUE DU POT-DE-FER
XIX LE COIFFEUR FASHIONABLE.
XX LA NATTE BLANCHE
XXI RAPPROCHEMENTS
XXII LA CHAMBRE D’ISOLEMENT.
XXIII L’HÔTEL-DIEU LA NUIT
XXIV LES DISTRACTIONS DE FRÉDÉRICA
XXV UNE VISITE
XXVI LA CRISE
XXVII LE SECRET DE M. DE LIVRY.
XXVIII COMMENT SE GUÉRIT L’AMOUR
XXIX L’HÔTE INCOMMODE
XXX LES AVEUX
XXXI UN TRAIT D’AUDACE
XXXII LES TERRAINS VAGUES
XXXIII LA CATASTROPHE
XXXIV LA POURSUITE
CONCLUSION
I
LE VAGABOND
Table des matières
Un pauvre diable, arrêté pour délit de vagabondage, comparaissait devant le tribunal de police correctionnelle, au Palais de Justice à Paris. C’était un homme d’une cinquantaine d’années, d’aspect misérable. Ce que l’on voyait de son costume consistait en une méchante blouse bleue, de propreté douteuse. Un mouchoir de couleur, tordu autour de son cou, s’efforçait de cacher l’absence de tout linge. Il tortillait entre ses doigts une vieille casquette de drap noir, dont la visière en carton vernissé était cassée en plusieurs endroits. Malgré cet équipement piteux, les traits du délinquant n’avaient aucune expression sinistre; ils trahissaient l’insouciance, la paresse, l’abandon de soi-même, plutôt que la scélératesse. Ses petits yeux gris ne manquaient pas d’intelligence, et son langage annonçait une certaine éducation. Son attitude devant les juges était modeste jusqu’à l’humilité, et rien ne décelait en lui un homme dangereux sur lequel la loi dût exercer toutes ses rigueurs.
Aussi, après un court interrogatoire, le président prononça-t-il l’acquittement du prévenu, et il lui adressa la petite admonestation suivante:
–Antoine Loustaud, vous êtes un vagabond incorrigible et voilà plusieurs fois que vous comparaissez devant moi. Bien qu’on n’ait relevé contre vous aucune faute grave, vous avez, à ce qu’il paraît, des fréquentations mauvaises et qui peuvent vous mener loin, songez-y. Pour cette fois, vous allez être remis en liberté, parce que vous avez été réclamé par une personne honorable.
Antoine Loustaud, qui écoutait, les yeux baissés, se redressa vivement:
–Une personne honorable me réclame? murmura-t-il, voilà du nouveau! Il y a bien longtemps que je ne connais plus de personnes honorables.
Le président n’eut pas l’air d’avoir entendu cette observation.
–Tàchez de vous rendre digne de l’intérêt qu’on vous porte, continua-t-il, et que je ne vous revoie plus ici. Huissier, appelez une autre cause.
Antoine Loustaud eût fort désiré savoir le nom de son protecteur inconnu, mais les gardes municipaux, qui tout à l’heure veillaient de si près sur lui, le poussaient dehors avec rudesse.
Il se contenta donc d’adresser un mot de remerciement à ses juges, et remettant sa casquette à la visière cassée, il se perdit au milieu de la foule qui assistait à l’audience.
D’abord, il était tout joyeux de se sentir libre après avoir passé quarante-huit heures en prison; mais certaines réflexions ne tardèrent pas à l’assaillir et, fort embarrassé de sa personne, il se mit à errer dans le Palais de Justice.
On était alors au commencement du règne de Louis-Philippe, époque troublée où peu de mois s’écoulaient sans amener une émeute à Paris. Le Palais conservait sa physionomie sombre et lugubre du moyen âge. Les beaux bâtiments neufs qui, avec la salle historique des Pas-Perdus, devaient être plus tard incendiés par la Commune, n’existaient pas encore. Au fond de ces galeries noires et silencieuses, on voyait se glisser comme des ombres quelques avocats en robe ou des soldats de garde. Parfois un éclat de voix éveillait d’une manière sinistre les échos de l’immense édifice.
Ce fut dans une de ces galeries que se réfugia Antoine Loustaud, après avoir traversé la bruyante grand’salle où les regards gênaient sa misère, et il marmottait tout bas:
–Il est bon, là, le président! «qu’on ne me revoie plus!» Et que diable veut-il que je devienne? Si l’on ne m’avait pas lâché, je serais à cette heure devant une bonne soupe et un plat de haricots; j’aurais la certitude de coucher dans un lit la nuit prochaine. Au lieu de cela, j’ai faim, j’ai soif, et il ne reste plus qu’un sou. un seul, dans mon gousset. Bah! poursuivit-il aussitôt avec un geste de philosophie, je vais acheter pour un sou de pain; je boirai à la fontaine publique, et la nuit prochaine, je coucherai sur un banc de promenade ou sous l’arche d’un pont. Quant à demain. ma foi! demain on verra.
Malgré l’insouciance qu’il affectait vis-à-vis de lui-même, il n’avait pas précisément des idées couleur de rose, lorsqu’il remarqua une personne qui le suivait depuis un moment et l’observait d’un air de curiosité. Antoine, avec la défiance ordinaire des misérables, se détourna et allait se remettre en marche; on se décida enfin à l’accoster.
–Monsieur Antoine Loustaud, dit-on d’une voix bienveillante, c’est moi qui vous ai recommandé au président du tribunal et qui ai réclamé votre acquittement.
Le vagabond examina celui qui parlait, grand jeune homme aux traits réguliers et agréables, quoique pleins d’énergie. L’inconnu était mis avec élégance selon la mode du temps, et ses vêtements noirs, ainsi que le crêpe de son chapeau, annonçaient qu’il était en deuil. Ses manières, comme son costume, trahissaient un homme du meilleur monde.
Antoine vit tout cela d’un coup d’œil et s’empressa d’ôter sa casquette.
–Bien grand merci, monsieur, dit-il avec une fausse gaieté; mais, voyez-vous, vous auriez pu trouver quelque chose de mieux pour le moment. Me voilà sur le pavé, et rien dans l’estomac. Cependant je ne suis pas ingrat, et s je savais à qui je dois ce service.
–Mon nom ne fait rien à l’affaire. Vous avez faim et soif, dites-vous; eh bien, monsieur Antoine Loustaud, n’y a-t-il pas des restaurants dans le voisinage?
–Certainement il y en a. et des restaurants, et des gargotes, et des zincs, et tout. seulement, vous savez, faute de monnaie.
–En ce cas, venez, dit l’inconnu; vous allez dîner, puis nous causerons.
Il se dirigea vers le grand escalier du Palais et Loustaud le suivit à distance, car, dans son humilité, il comprenait fort bien qu’il ne pouvait se montrer en public à côté de l’élégant jeune homme. Ils descendirent ainsi l’escalier, traversèrent la cour de l’Horloge, la place du Palais, et l’inconnu s’avança vers un restaurant de bonne apparence, situé à l’angle de la place. Comme il posait la main sur le bouton de la porte, Antoine se hâta de le rejoindre.
–Monsieur, monsieur, à quoi pensez-vous? dit-il tout bas. Si j’entre là-dedans, les garçons me mettront à la porte.
L’inconnu s’arrêta.
–Alors, conduisez-moi vous-même.
–Par ici donc. Je sais un bon endroit.
Le vagabond marcha rapidement vers une boutique de gargotier marchand de vin, dans une des maisons les plus vieilles et les plus délabrées de la vieille rue de la Barillerie. Là, il entra, sans hésitation, car aussi bien la porte était béante et quelques buveurs causaient debout autour du comptoir.
Telle était la mauvaise mine du pauvre Loustaud, que, même là, on ne paraissait pas disposé à l’accueillir favorablement. Le marchand de vin s’avançait déjà en fronçant le sourcil, quand le jeune homme en deuil entra à son tour et demanda «un salon particulier». Aussitôt on les introduisit dans une espèce d’arrière-boutique où régnait une odeur indélébile de vin et de tabac, et on s’informa de ce qu’il fallait servir.
–Pour monsieur seulement, répliqua l’inconnu en s’asseyant avec un dégoût visible sur une chaise branlante; tout ce qu’il voudra. excepté des liqueurs fortes.
–Ça tombe à merveille, reprit Loustaud sans s’offenser de la restriction; j’ai horreur de l’eau-de-vie, et bien m’en prend, car lorsque l’on aime ces choses-là, on se grise, et, quand on est gris, on fait des coquineries. Les trois quarts des crimes proviennent de l’ivresse. Je sais cela, moi, et c’est peut-être à ce que je ne suis pas ivrogne, que je dois de ne pas être gredin.
On apporta toutes sortes de mets, plus ou moins appétissants, et tandis que le vagabond y faisait honneur avec un merveilleux appétit, l’inconnu se mit à fumer un cigare.
Le repas fut long. Antoine Loustaud mangeait avec lenteur, en homme qui n’avait pas l’habitude de se garnir complètement l’estomac et qui voulait savourer les choses délicates étalées devant lui. Ce qu’il engloutit de nourriture eût suffit pour rassasier trois hommes ordinaires. En revanche, comme il l’avait annoncé, il se montra très sobre sur le chapitre des boissons; ce fut à peine s’il but une bouteille de vin bleu, encore y mit-il de l’eau en proportion copieuse.
Le jeune homme en deuil attendait avec une vive impatience. Néanmoins, il se taisait, et ce fut seulement quand Antoine, après avoir vidé tous les plats, s’éloigna un peu de la table d’un air de béatitude, qu’il dit, en lui offrant un cigare:
–Fumez-vous?
–Non, merci; ça coûte trop cher. A quoi bon se créer des besoins qu’on ne pourrait contenter? On a déjà tant de mal à se mettre quelque chose sous la dent tous les jours. ou tous les deux jours!
–Alors, vous pouvez m’écouter?
–C’est de droit; vous m’avez si bien régalé!
L’inconnu ne se pressa pas de parler; il continuait d’examiner Antoine, comme s’il cherchait dans quelle mesure il pouvait se confier à cet homme douteux. Enfin il reprit, en pesant ses paroles:
–Je vous connais bien, Antoine Loustaud, et vous n’étiez pas né pour l’abjection où je vous vois. Vous appartenez à une honnête famille, et vous avez reçu une certaine éducation; vous avez été instituteur, puis comptable dans une maison de commerce. Vous êtes venu depuis une quinzaine d’années à Paris, où vous auriez pu vivre dans une position convenable, quoique modeste. Malheureusement une paresse incorrigible, un goût irrésistible pour le vagabondage, vous ont toujours empêché de conserver un emploi. Vous ne pouviez vous astreindre à aucun travail assidu. Aussi êtes-vous tombé, de chute en chute, au dernier degré de l’avilissement. Vous n’avez été compromis, il est vrai, dans aucune affaire criminelle, mais vous avez été condamné dix-huit fois comme vagabond, et vous savez à qui vous devez de n’avoir pas été condamné aujourd’hui pour la dix-neuvième.
Antoine écoutait tranquillement ces détails biographiques, comme s’il se fût agi de tout autre que lui.
–C’est pourtant vrai ce que vous dites là, répliqua-t-il avec une sorte de bonhomie; oui, il m’eût été facile de tirer mon épingle du jeu; mais que voulez-vous? C’est plus fort que moi; je ne peux, comme vous dites, m’astreindre à aucun travail. J’ai essayé de tout et je ne me suis fixé à rien. J’en paye les pots cassés, car il y a des moments diablement durs à passer!. Mais, au fait, comment savez-vous tout cela?
–Vous oubliez que j’ai pu voir votre dossier au greffe du tribunal. Enfin, Antoine Loustaud, je vais vous demander un service; êtes-vous prêt à me le rendre?
–Un service! Quel service? reprit le vagabond qui devint froid et défiant tout à coup.
L’inconnu hésita.
–Bon! je vois de quoi il retourne! poursuivit Antoine sèchement; vous êtes de la rousse, n’est-ce pas, et vous allez me proposer d’entrer dans l’administration? Votre serviteur! je ne mange pas de ce pain-là.
Le jeune homme en deuil ouvrit de grands yeux étonnés.
–La rousse! répéta-t-il; ah! c’est la police que vous appelez ainsi?
Antoine fit un signe affirmatif.
–Ai-je donc l’air d’appartenir à la police? Non, non, la police n’est pour rien dans ce que je vous propose; tout se passera entre nous deux, et, je vous le répète, vos services seront généreusement récompensés.
–A la bonne heure! comme ça on peut marcher. De quoi s’agit-il?
L’inconnu rapprocha sa chaise de celle d’Antoine.
–Monsieur Loustaud, demanda-t-il tout bas, est-il vrai que, sans participer en rien à leurs crimes, vous connaissez tous les voleurs, tous les assassins de Paris, même les plus redoutables?
La défiance du vagabond s’éveilla de nouveau.
–Pourquoi cette question? reprit-il; à la vérité on rencontre çà et là dans les gîtes, dans les fours à plâtre, dans les carrières, un tas de gens qui ne valent pas deux sous; mais je ne me mêle pas de leurs affaires, et, comme ils n’auraient rien à y gagner, ils ne se mêlent pas des miennes.
–Vous les connaissez, pourtant?
–Quelques-uns. Tenez, un de ces coquins vous a malmené et vous voulez le faire pincer, lui faire couper le cou peut-être. n’est-ce pas cela?
–Au contraire, répliqua le jeune homme en deuil; un de ceux dont vous parlez m’intéresse particulièrement; je veux le retrouver, et, s’il est possible, le retirer de l’abîme où il est tombé.
II
LE PETIT POMPON
Table des matières
Antoine Loustaud regarda l’inconnu, comme s’il eût encore soupçonné un piège.
–C’est drôle! dit-il enfin; d’habitude on ne pourchasse pas ces gaillards-là pour leur faire de la morale. Et comment s’appelle celui que vous cherchez?
–Voilà malheureusement ce que j’ignore. Son nom véritable, celui qu’il a reçu de son père et de sa mère, m’est bien connu; mais peut-être ne le sait-il plus lui-même, et nul n’a pu m’apprendre le surnom qu’il porte à cette heure. Allons! Antoine Loustaud, pour que votre assistance soit efficace, je vais tout vous dire. du moins ce qui est indispensable. Quel que soit votre abaissement actuel, il vous reste, je l’espère, assez de sentiments honnêtes pour que je vous confie, en toute sécurité, le secret d’une famille.
Antoine s’étira les membres en étouffant un bâillement; peut-être le travail de la digestion lui donnait-il une velléité de sommeil.
–A votre aise, mon digne monsieur, répliqua-t-il; ce secret de famille ne risque rien avec moi. Nous ne vivons pas dans le même monde; vous êtes en haut, moi en bas. tout en bas. Mes indiscrétions, si j’en commettais, ne sauraient donc monter jusqu’à vous, et d’ailleurs, je ne suis pas bavard.
Ces considérations ne parurent pas déplaire à l’inconnu qui reprit, après un moment de réflexion:
–Sans doute, Antoine Loustaud, vous avez entendu parler de la guerre que firent les Français à l’Espagne en 1823?
–Je crois bien! à cette époque, j’étais encore quelque chose et je lisais les journaux. Il s’agit de l’expédition du duc d’Angoulème en faveur du roi d’Espagne, Ferdinand VII.
–Précisément. Puisque vous avez une idée des événements de cette époque, vous savez peut-être que cette guerre a été aussi peu sanglante que peu glorieuse pour nous autres Français. Nous traversâmes le pays, presque sans combat; ce fut seulement vers la fin de la campagne, à la prise de Cadix et du Trocadéro, que nous rencontrâmes quelque résistance. En revanche, pendant la longue marche de l’armée, les corps isolés furent fréquemment assaillis par des bandes de partisans, ou plutôt de scélérats, qui volaient les bagages, assassinaient les sentinelles, surprenaient et massacraient les traînards, mais qui disparaissaient à la moindre démonstration belliq.ueuse.
«Il y avait alors, au4e régiment de ligne, qui faisait partie de l’expédition, un jeune et brave sergent, marié à la cantinière. C’étaient des gens fort honnêtes, estimés de tous ceux qui les connaissaient, et le sergent, par son courage, par son intelligence, devait promptement passer officier. Ils avaient deux enfants, deux garçons, l’un âgé alors de six ans environ, l’autre de quatre à peine. L’aîné était resté au «dépôt» dans une ville du midi de la France; mais le plus petit, dont la mère ne voulait pas se séparer, avait suivi le régiment dans le fourgon particulier de la cantinière.
L’armée ayant pris position devant Cadix, la brigade à laquelle appartenait le sergent campait à l’arrière-garde, au milieu des marais salants, qui forment ce qu’on appelle l’Ile de Léon. On était fréquemment harcelé par ces bandes ennemies, qui n’appartenaient pas à l’armée régulière espagnole et ne se composaient guère, je le répète, que de voleurs et de pillards.
Un jour que le sergent et sa femme avaient suivi un détachement envoyé en reconnaissance, ils laissèrent leur enfant au poste où ils comptaient revenir le soir, sous la garde d’une douzaine de soldats solides et aguerris, fort capables de repousser une attaque. Néanmoins, quand le régiment rentra dans ses quartiers, on trouva que les hommes du poste, surpris sans doute, avaient été égorgés et horriblement mutilés, selon l’usage dans cette guerre odieuse. Quant à l’enfant, qu’on surnommait le Petit Pompon et que tout le monde adorait, il avait disparu.
Vous vous représenterez aisément le désespoir du père et de la mère. Des patrouilles furent lancées dans toutes les directions; on questionna tous les gens du voisinage; mais la guérilla qui avait fait le coup était étrangère au pays; personne ne put ou ne voulut donner de renseignements sur elle. On demeura donc convaincu, après bien des recherches, que le pauvre Petit Pompon avait péri avec les hommes du poste et que son corps avait été jeté dans les marais.
Cependant ni le père, ni surtout la mère, ne voulaient croire à cette mort. Malgré la férocité proverbiale de certains Espagnols, pour quel motif eût-on égorgé un enfant de quatre ans? Aussi, la paix signée, le sergent et sa femme restèrent-ils à Cadix afin de continuer leurs investigations. Ils ne reculèrent devant aucune dépense, aucune démarche; tout fut inutile et un mystère impénétrable ne cessa de régner sur le sort de leur plus jeune fils.
Bien des années s’écoulèrent. L’ancien sergent était devenu officier, et sa femme avait renoncé à ses fonctions de cantinière. Après la prise d’Alger, en1830, l’une et l’autre se trouvaient en Afrique où leur régiment combattait contre les Arabes.
Dans la légion étrangère, à la solde de la France, on découvrit un Espagnol qui avait appartenu aux bandes de guérillas pendant la guerre de1823. Cet homme se souvenait fort bien d’avoir pris part au massacre des soldats du poste devant Cadix. Ne craignant plus d’être inquiété, il racontait volontiers comment ses compagnons, en dissimulant leurs armes et en prenant les apparences les plus amicales, étaient parvenus à endormir la vigilance des Français, puis, se jetant sur eux à l’improviste, les avaient mis à mort jusqu’au dernier. Quant à l’enfant, d’après l’ancien guérillero, il n’avait pas été tué. Le chef de la bande, moitié bohémien moitié contrebandier, touché de sa gentillesse, ou voulant peut-être l’élever dans quelque dessein secret, s’était emparé du Petit Pompon, qui criait fort et se débattait, l’avait emporté sur son cheval et s’était réfugié avec lui dans les montagnes, où la troupe n’avait pas tardé à se disperser.
Ce récit, qui présentait les caractères de la sincérité, réveilla les espérances des malheureux parents. Le père possédait maintenant quelque fortune; il résolut d’employer tout son crédit, toutes ses ressources à découvrir son fils. Par ses soins, l’ancien guérillero obtint son congé; on lui remit de l’argent, et il partit pour l’Espagne avec la mission de rechercher l’enfant et son ravisseur. Le père de Pompon l’eût accompagné lui-même, si la guerre ne l’avait retenu à l’armée.
L’Espagnol parti, on attendit impatiemment de ses nouvelles; mais ce fut seulement au bout de six mois qu’il écrivit pour annoncer qu’il avait retrouvé les traces de Pepe Moralès, l’ancien chef de bande. Moralès, après la guerre, avait mené l’existence la plus vagabonde, exercé les métiers les plus honteux. Toutefois, selon des rapports certains, il se faisait suivre partout d’un jeune garçon qu’on appelait Francesito, ou le petit Français, et qui ne pouvait être que l’enfant dérobé. Ils vivaient, disait-on, en ce moment dans les Pyrénées, sur la frontière de France, et l’ancien guérillero ne désespérait pas de les retrouver, si on lui envoyait encore de l’argent, afin qu’il pût poursuivre ses recherches.
L’argent demandé fut expédié aussitôt, avec les recommandations les plus pressantes de ne rien négliger pour réussir, et au bout de quelque temps arriva une lettre contenant le plus étrange récit.
L’Espagnol avait suivi la trace de Pepe Moralès jusque dans la partie la plus inaccessible des hautes montagnes qui séparent l’Espagne de la France. Moralès, ayant repris son ancien état de contrebandier, se faisait aider d’une Gallicienne, qui passait pour sa femme, et par Francesito. Ces trois personnes avaient habité longtemps une cabane isolée, dans le voisinage du Val d’Andorre; mais, peu de jours avant l’arrivée de l’ex-guérillero dans les Pyrénées, on avait trouvé Pepe Moralès et la Gallicienne poignardés dans leur misérable demeure, et on supposait que Francesito, alors âgé d’une douzaine d’années environ, était l’auteur de ce double meurtre. L’homme et la femme l’avaient traité, assurait-on, avec une dureté inouïe, l’accablant de travail et lui refusant la nourriture. Sans doute, l’enfant à moitié sauvage s’était vengé; l’ancien chef de bande et sa compagne semblaient avoir été assassinés pendant leur sommeil ou pendant un accès d’ivresse, avec la propre navaja de Moralès. Quoi qu’il en fût, Francesito, à la suite de l’événement, s’était enfui et on ignorait de quel côté il avait tourné ses pas.
De pareils faits pouvaient refroidir le zèle du père et de la mère de Pompon; néanmoins, on ne voulut voir dans ce crime, s’il était réel, que l’exaspération d’un enfant inconscient, poussé à bout par l’injustice et la misère. L’Espagnol fut donc invité à poursuivre sa tâche, et on lui renouvela la promesse d’une forte récompense en cas de succès; mais il n’écrivit plus: sans doute il reconnaissait l’impossibilité de remplir sa mission.
Des années s’écoulèrent encore. Le père de Pompon était monté en grade. Rentré en France avec sa famille, il vivait à Paris, où il jouissait du bien-être et de la considération acquis par ses loyaux services. Il n’avait pas cessé de prendre des renseignements en Espagne; mais toujours même résultat négatif. Enfin, il y a quelques mois, une lettre en espagnol, d’une date déjà ancienne, est arrivée après de nombreux circuits. Elle venait de l’ancien guérillero, qui se trouve aujourd’hui dans un village de l’Estramadure. Cet homme annonçait qu’un des ses compatriotes, assez peu estimable du reste, était rentré récemment en Espagne, après avoir séjourné à Paris, et affirmait y avoir rencontré Francesito, qu’il avait connu autrefois dans les Pyrénées. Il ignorait le nom que portait à cette heure le fils adoptif de Moralès, mais il le disait affilié à une bande de malfaiteurs qui désole Paris. On n’avait donc qu’à prendre des informations ici même et on devait infailliblement retrouver celui qu’on cherche depuis si longtemps.
Ces nouvelles peut-être auraient brisé le cœur du brave et honnête soldat; mais il n’en a pas eu connaissance, car, à l’arrivée de la lettre, il était mort depuis quelques jours, entouré d’honneurs et pleuré de ses amis comme de sa famille.»
Ici le jeune homme en deuil parut éprouver une vive émotion et fut obligé de s’arrêter.
Antoine Loustaud avait écouté ce récit d’abord avec distraction, puis avec intérêt.
–Eh! eh! dit-il, votre Petit Pompon promettait un fier lapin! Tonnerre! comme il y allait dès l’âge de douze ans!. Mais, voyons, mon excellent monsieur, pourquoi m’avez-vous conté tout cela, à moi?
–Parce que, d’après ce qu’on m’affirme, vous pouvez me faire retrouver Francesito.
–Bon! ne m’avez-vous pas dit que le père, l’ancien sergent était mort?
–Oui, mais il a laissé une veuve et un fils aîné.
–Et vous êtes ce fils aîné, n’est-ce pas?
–Peut-être.… quoi qu’il en soit, je ne reculerai devant aucun sacrifice, j’exposerai ma vie, s’il le faut, pour atteindre le but. Antoine Loustaud, encore une fois, voulez-vous me prêter votre concours?
–Et comment? Parmi ces milliers de gredins qui pullulent à Paris, comment voulez-vous que je découvre le Petit Pompon ou Francesito? Selon toute apparence, ainsi que vous le disiez vous-même, il a oublié son nom primitif et il en a porté cent autres qu’il ne se soucierait pas de se rappeler. Savez-vous du moins s’il est grand ou petit, blond ou brun? Y a-t-il quelque particularité qui puisse le faire reconnaître?
–Je ne possède, par malheur, que des indications très vagues. Pompon doit avoir une vingtaine d’années. Dans son enfance il était blond et s’annonçait comme devant être de taille moyenne, mais robuste, de manières décidées, ne craignant rien. Peut-être, par suite de l’âge et des habitudes que donne une vie vagabonde, ces indications se trouvent-elles fausses actuellement; mais si j’étais en présence de. mon frère, puisque vous savez le lien qui nous unit, je le reconnaîtrais à des signes certains.
–Ainsi, vous voudriez vous-même.
–Oui, je demanderais seulement à le rencontrer; le reste serait mon affaire.
–Très-bien, et savez-vous ce que serait probablement «le reste»? Un coup de couteau dans la poitrine ou un coup d’assommoir sur le crâne. Ah! vous croyez qu’un gaillard comme ce Pompon, qui, à douze ans, débute par assassiner son père et sa mère adoptifs, sera disposé à recevoir des visites de politesse? Vous croyez qu’à la vue de personnes inconnues et suspectes il leur supposera des intentions amicales? Rayez cela de vos papiers, mon jeune monsieur; si nous tentions ensemble une pareille entreprise, elle tournerait mal pour nous deux.
–Quant à moi, j’en courrai les chances, répliqua le jeune homme en deuil avec résolution; je crois pouvoir, je vous le répète, me faire reconnaître de mon malheureux frère et dès qu’il saura notre parenté. Ainsi donc, monsieur Loustaud, vous me refusez?
Le vagabond eut l’air de réfléchir.
–Réellement, vous êtes un brave garçon, reprit-il, et vous m’avez rendu tout à l’heure un service, sans compter que vous m’avez bien régalé. Je voudrais vous obliger; mais je ne vois pas qui pourrait être ce Pompon, et puis, s’il faut le dire, on tient à sa peau!
Le jeune homme lui adressa les plus pressantes, les plus brillantes promesses.
–Bah! dit enfin le vagabond, on peut essayer. Mais, avant de m’engager définitivement avec vous, vous me permettrez bien de prendre, comme on dit, «l’air du bureau…» Trouvez-vous demain soir, à dix heures, sur le quai du Marché-Neuf, en face de la Morgue; j’y serai. D’ici là, j’aurai tâté le terrain et je saurai si, oui ou non, je dois m’embarquer dans cette affaire.
L’inconnu accepta avec empressement, et Antoine Loustaud lui fit encore quelques questions au sujet du dangereux individu dont il s’agissait de retrouver la trace.
–Ah çà! maintenant que nous commençons à nous entendre, ne me direz-vous pas votre nom?
–Appelez-moi Georges. monsieur Georges, répliqua sèchement le jeune homme en deuil. Du reste, voici les arrhes de notre marché.
Et il lui présenta plusieurs pièces d’or.
Il pensait que le vagabond allait s’en saisir avidement; Antoine ne bougea pas.
–De l’or! dit-il avec sa tranquille bonhomie; que voulez-vous que j’en fasse? Dans les endroits où je vais, si l’on me voyait de l’or j’aurais le sifflet coupé avant vingt-quatre heures.
–Cependant, il faut bien que vous achetiez des habits, que vous vous procuriez un gîte.
–Un gîte! pourquoi faire? Croyez-vous qu’ayant des informations à prendre, je passerai la nuit prochaine dans un lit? Quant à acheter des vêtements ce n’est pas la peine. Si «les autres» me voyaient avec une pelure neuve, c’est pour le coup qu’ils se défieraient et qu’ils m’accuseraient d’être de la rousse!
–Alors, acceptez du moins ceci.
Et il lui offrit quelques écus de cinq francs.
–C’est trop gros. ça tient trop de place; j’aurais beau cacher sur moi ces pièces massives, «les autres», qui ont la main légère, sauraient les découvrir. Allons! si je dois absolument accepter quelque chose, que ce soit de la menue monnaie qui n’offusquera personne.
L’inconnu lui remit tout ce qu’il avait de monnaie et ne put dissimuler sa surprise pour ce singulier désintéressement.
–Que voulez-vous? disait le vagabond en souriant, je n’ai pas de besoins. Le travail me fait horreur et j’aime la vie en plein air, c’est vrai. Mais je ne suis ni «escarpe» ni voleur, et, par suite, si je montre de l’argent, on soupçonnera qu’il provient. Peut-être un jour vous expliquerai-je comment j’entends être récompensé. A cette heure, séparons-nous. Je vous laisse partir le premier, car il ne serait pas prudent qu’on nous vît ensemble. A demain donc! Peut-être aurai-je quelque chose d’intéressant à vous communiquer.
Le jeune homme en deuil l’encouragea dans ces bonnes dispositions; puis, ayant payé la dépense, il s’empressa de quitter ce bouge immonde.
Demeuré seul, Antoine Loustaud marmottait tout bas:
–Monsieur Georges!… Ce n’est pas un nom cela. Hum! avant de commencer la besogne, je veux savoir à qui j’ai affaire.
Et, à son tour, il sortit de la gargote avec précipitation. Le jeune homme qui prétendait s’appeler Georges ne pouvait encore être loin, et, en effet, il l’aperçut longeant la rue de la Barillerie, dans la direction du pont Saint-Michel. Cette rue, remplacée aujourd’hui par une voie magistrale, était sombre, étroite et très encombrée. Antoine se mit à suivre ou, selon le terme consacré, à filer l’inconnu, et il ne le quittait pas des yeux, malgré la cohue des voitures et des piétons.
D’abord il prit quelques précautions pour ne pas être vu, dans le cas où Georges viendrait à se retourner; mais il s’assura bientôt que ces précautions étaient vaines. L’inconnu ne semblait nullement soupçonner qu’il était suivi et continuait d’avancer à pas rapides, avec cette aisance du Parisien habitué de longue date à se débrouiller au milieu des embarras de la ville.
Il traversa ainsi le pont Saint-Michel, s’engagea dans la longue et boueuse rue de la Harpe, et enfin atteignit le quartier, assez peu fréquenté, qui s’étend derrière le Luxembourg. Parvenu au carrefour de l’Observatoire, il entra dans une maison de belle apparence, qui s’élevait sur un côté de l’avenue.
Antoine Loustaud, supposant qu’il allait ressortir, se posta sous une porte cochère et demeura longtemps en faction; mais, comme l’inconnu ne reparaissait pas, on avait lieu de croire que c’était là sa demeure.
Ce point fixé, il en restait un autre à éclaircir. Quel était le nom véritable du jeune homme en deuil? quel était son rang dans le monde?
–Ces messieurs de la police se déguisent si bien! pensait Antoine.
Après avoir réfléchi un moment, il pénétra avec hardiesse dans la maison. Un portier, à ligure assez débonnaire, lui demanda où il allait.
–M. Georges, dit Antoine avec assurance, est-il rentré?
–Vous voulez parler sans doute de M. Georges Buffières… le fils de ce pauvre général Buffières, mort il y a quelques mois?
–Justement. un grand jeune homme, vêtu de deuil, avec un collier de barbe noire. oui, oui, M. Georges Buffières.
–Il est chez lui.
–Seul?
–Avec sa mère. madame la générale. Mais vous pouvez monter au premier; vous trouverez des domestiques pour répondre.
–Suffit; je ne venais pas pour mon compte; c’est un des amis de M. Georges qui m’a chargé de m’informer. Allons! puisque M. Georges est chez lui, je vais prévenir. l’autre. Merci donc, mon brave.
Et Antoine s’esquiva. Tout en s’éloignant, il murmurait:
–Georges Buffières: le fils d’un général!. Diable! on peut risquer quelque chose.
III
LES MARCHANDS
Table des matières
Le soir du même jour, sur les onze heures, deux personnes, qui semblaient s’observer avec défiance, rôdaient sur Je quai de la Tournelle, en face du port de ce nom. Les becs de gaz n’étaient pas alors aussi multipliés qu’aujourd’hui, et il y avait çà et là de grandes places obscures.
Le silence se faisait sur la rivière où l’on distinguait des bateaux immobiles, masses noires contre lesquelles clapotaient les eaux scintillantes. De l’autre côté de la Seine, se dressaient, comme deux géants jumeaux, les tours de Notre-Dame, qui projetaient leur ombre immense sur les alentours.
Les rôdeurs dont nous parlons, après s’être examinés à distance, se décidèrent à s’approcher avec précaution l’un de l’autre et finirent par se trouver face à face. Alors ils se reconnurent et partirent d’un éclat de rire.
–Quoi! monsieur le docteur, demanda l’un d’eux, est-ce-bien vous? Quelle frayeur vous m’avez causée! Je vous prenais pour un agent de police.
–Ma foi! monsieur l’artiste, répliqua l’autre, je commençais à avoir tout à fait la même idée de vous. Sur ma parole, vous êtes merveilleusement déguisé ce soir!
–Et vous donc! Qui pourrait supposer que vous portez d’habitude l’habit noir et la cravate blanche, avec l’épingle de diamant au jabot?
–Et vous, que vous êtes le jeune homme le plus «fashionnable» de la rue Vivienne? A la vérité, ajouta le docteur d’un ton caustique, si l’on ne vous reconnaît pas à la vue, on vous reconnaît à l’odorat. Tout à l’heure, à dix pas, je vous ai deviné au parfum de jasmin que vous exhalez!
Ce compliment pouvait être un sarcasme; cependant «l’artiste» ne le prit nullement en mauvaise part et sourit avec complaisance.
Les deux personnes, qui se trouvaient mutuellement si bien déguisées, portaient en effet des costumes qui, même en ce temps-là, pouvaient paraître surannés et ridicules. Celui qu’on appelait le docteur, petit homme replet, à la figure ronde, sanguine et soigneusement rasée, était enveloppé dans un de ces carricks à collets nombreux, dont il existe encore des échantillons sur les épaules de quelques vieux cochers de fiacre. Il avait pour coiffure un de ces chapeaux très bas de forme, alors appelés «chapeaux saint-simoniens,» si ridicules que la mode n’en dura que quelques mois. Le docteur l’avait enfoncé sur son front, et il n’était pas facile de distinguer par-dessous ses yeux ronds, qui clignotaient comme s’ils étaient habitués à s’abriter derrière des lunettes.
Son compagnon, l’artiste, était au contraire si long et si mince qu’on ne pouvait le voir sans songer à un échalas. Sa figure, jeune mais insignifiante, avait pour principal ornement une moustache soigneusement cirée. Il ne montrait aucun linge. Sa redingote «à la propriétaire» était si soigneusement collée à sa taille qu’on comptait aisément ses côtes, tandis qu’à partir de la hanche, elle formait une ample jupe tombant jusqu’à terre. Il avait sur la tête une casquette molle et plate, dont le fond était soulevé par un de ces toupets en pyramide qu’on nommait alors «toupets à la Louis-Philippe.»
Ces deux hommes semblaient réunis en ce moment par un intérêt commun, et le docteur dégagea de dessous sa houppelande une grosse montre qu’il regarda à la clarté du gaz.
–Onze heures passées! dit-il avec impatience; ah çà où est donc ce paresseux de Brai-Sec?
–Quoi! monsieur, dit l’autre avec effroi, vous avez gardé votre montre On dit qu’il y a des noyeurs qui rôdent aux environs de la Seine, et quand je viens ici, j’ai soin de ne conserver aucun bijou. Il ne faut tenter personne!
Le docteur ne répliqua que par un sourire dédaigneux, à l’ombre de son chapeau saint-simonien.
––Brai-Sec ne saurait être loin, reprit l’artiste; peut-être dort-il dans sa barque, comme cela lui arrive, quand il a bu un coup de trop. Descendons sur la berge; sans doute nous allons le trouver.
Et tous les deux gagnèrent l’escalier de pierre qui conduisait du quai supérieur au bord de l’eau.
–Ah! docteur, poursuivit l’artiste d’une voix dolente, quel malheur que des gens respectables comme nous soient obligés de s’exposer ainsi! Si je n’avais l’espérance de faire ma fortune en quelques années, je ne me résignerais pas à de pareils mystères!
–Vous êtes bien fier, monsieur l’artiste! répliqua l’autre avec son ironie habituelle; néanmoins, quand je m’y résigne, moi.
–Bah! chacun de nous a sa partie, et vous conviendrez, docteur, que la mienne s’exerce plus haut que la vôtre.
Il y avait là, sans doute, une plaisanterie que son auteur croyait spirituelle, car il se mit à en rire le premier. Le docteur parut disposé à répliquer d’une verte manière, mais il se ravisa aussitôt et se contenta de hausser les épaules sous les sept collets de son carrick.
Les deux compagnons étaient descendus sur le quai inférieur, et, en se tenant à l’ombre du mur, passaient en revue les embarcations de toutes grandeurs, qui encombraient cette partie de la rivière. Bientôt ils en remarquèrent une, assez petite et fort malpropre, amarrée à un anneau de fer. Au fond, on distinguait une forme immobile qui pouvait être un homme endormi.
–Quand je disais! reprit l’artiste; voici Brai-Sec qui cuve son vin en nous attendant. Pourvu qu’il soit encore en état de nous conduire!
Il sauta dans le bachot et secoua le dormeur. Brai-Sec s’éveilla en sursaut et son premier mouvement fut pour lancer un coup de poing à celui qui l’avait éveillé.
–Mille diables! grommela-t-il d’une voix rauque, venez y donc, tas de roussins, me jeter le grappin dessus!
Mais, ayant complètement ouvert le yeux, il recouvra sa présence d’esprit.
–Que je suis bête! reprit-il, ce sont les marchands. Mes bons messieurs, je vous attendais. Embarquez donc; tout est prêt.
Et il se mit à installer ses avirons.
–Nous sommes en retard, dit le gros bonhomme au carrick; et vous savez qu’il faut être exact. là-bas!
–Sans compter que j’ai promis à Zélie de rentrer avant une heure du matin, ajouta l’artiste en cirant sa moustache.
–Suffit, on y va! grommela le batelier.
Brai-Sec, qui exerçait les professions de pêcheur, de débardeur, de tireur de sable et d’autres encore peut-être, était un homme âgé déjà, au nez bourgeonné, aux yeux rouges, de l’aspect le moins rassurant. Il portait une espèce de cotte bleue et une veste en lambeaux; cotte et veste, toujours tachées de goudron ou brai, lui avaient fait donner son surnom. En l’examinant de près, on comprenait pourquoi l’artiste ne se souciait pas de prendre sa montre, quand il faisait des excursions nocturnes en semblable compagnie.
Mais l’artiste, pas plus que le docteur, ne songeait guère en ce moment à la mauvaise mine du batelier. Celui-ci, qui ne semblait pas très solide sur ses jambes, s’était levé pour pousser la barque au large, quand, du haut du quai, un homme qui sans doute s’était tenu caché jusque-là, sauta avec agilité dans le bachot.
Brai-Sec, surpris, poussa un juron et brandit sa gaffe pour assommer l’intrus. On lui dit d’une voix gémissante:
–Voyons! ami Brai-Sec, ne me reconnais-tu pas? Je suis le Morfondu. Les juges m’ont lâché ce matin et je désire dormir à l’abri des patrouilles grises. Tu auras bien la charité de me déposer en passant aux cagnards de l’Hôtel-Dieu?
–C’est vrai, tout de même, que c’est le Morfondu, dit le batelier; il n’est pas méchant, ajouta-t-il en se tournant vers ses passagers.
–Oui, on sait que je ne me mêle des affaires de personne; et aujourd’hui que «les marchands» vont là-bas, j’ai eu l’idée de profiter de l’occasion.
–Que le diable te confonde! dit Brai-Sec; cependant, si ces messieurs le permettent.
–Il suffira, reprit le Morfondu, de me déposer à une des portes d’eau. Et puis, Brai-Sec, tu me reprendras dans ton bachot demain matin en passant, n’est-ce pas? Je payerai la goutte, la première fois que j’aurai de l’argent.
Les «marchands» ne paraissaient pas se soucier beaucoup de cette compagnie. Enfin le docteur dit avec impatience:
–Bah! qu’il reste. et finissons-en.
A peine cet acquiescement était-il prononcé que le Morfondu, dans lequel on a deviné sans doute Antoine Loustaud, se démena pour se rendre utile. Il s’assit à côté de Brai-Sec et s’empara d’un aviron, tandis que le batelier manœuvrait l’autre. Grâce à leurs efforts réunis, la barque gagna le milieu du courant, puis, suivant le fil de l’eau, se dirigea vers le Pont-au-Double, derrière lequel s’élevaient les bâtiments de l’Hôtel-Dieu.
Le docteur et l’artiste, installés à l’arrière de l’embarcation, s’étaient mis à causer tout bas. Antoine, de son côté, dit au batelier avec une indifférence affectée:
–Sais-tu, Brai-Sec, si je vais trouver du monde dans les cagnards?
–Moi je n’ai conduit personne, répliqua le marin d’eau douce; mais il y a d’autres bachots, sans compter que certains particuliers passent l’eau comme les caniches. Ah çà! est-il vrai que tu payeras la goutte?
–Parbleu!. Et les «Espagnols», comme on les appelle, viennent-ils encore rôder de ce côté?
–Tu es bien curieux pour un quelqu’un qui ne se mêle pas des affaires des autres! Il y a souvent là-bas des gens qui parlent «le parler» d’une autre France; mais tâche de ne pas te mettre en travers de leur chemin, car tu pourrais n’avoir plus l’occasion de payer la goutte à personne.
–Comment! comment! penses-tu que ces étrangers seraient capables.
–Je ne pense rien du tout, répliqua Brai-Sec d’un ton bourru; tiens, Morfondu, n’essaye pas de tirer les vers du nez au pauvre monde, et taisons nos becs. Nous voici à l’Hôtel-Dieu, et, pour ces messieurs comme pour nous, le mieux est de ne pas jacasser.
En effet, on passait en ce moment sous le Pont-au-Double, dont une moitié était affectée au service de l’hôpital, et tout à coup on se trouva dans l’obscurité, tandis que les bruits lointains de Paris faisaient place à un morne silence.
IV
LA SALLE DES MORTS
Table des matières
A cette époque, encore peu éloignée de nous, l’Hôtel-Dieu resserrait entre ses vastes bâtiments tout le petit bras de la Seine. Le quai Saint-Michel ne fut percé que plusieurs années plus tard, et, des deux côtés, les constructions du grand hospice parisien baignaient leur pied dans l’eau. La circulation était donc complètement interrompue en cet endroit et les bateaux eux-mêmes ne s’engageaient que rarement sur ce bras de la rivière. Deux ponts, ainsi que de nos jours, mettaient en communication la rive droite et la rive gauche. L’un, le Pont-au-Double, actuellement débarrassé des bâtiments parasites, était alors couvert en partie et supportait des salles et des corridors. L’autre, le pont Saint-Charles, consistait, comme aujourd’hui, en une passerelle en bois complètement couverte, et réservée au service de l’hôpital.
La rivière, ainsi encaissée, envahissait à la moindre crue les salles souterraines ou cagnards de l’Hôtel-Dieu, situées à droite et à gauche, presque au niveau des basses eaux. Mais ces cagnards qui, dit-on, ont contenu, avant la révolution de1789, de nombreux malades, étaient abandonnés depuis longtemps. Le curieux, qui se hasardait en bateau sur cette partie du petit bras, pouvait voir, à travers les grilles des portes et des fenêtres, les galeries délabrées, les lourds arceaux, l’entrée des caveaux en ruines, qui s’étendent sous l’antique édifice. Les murs étaient noirs, rongés de salpêtre et de mousse gluante. Les constructions qui s’élevaient de chaque côté du canal n’y laissaient jamais pénétrer l’air et le soleil.
C’était dans cette sinistre enceinte que venait de s’engouffrer le bateau de Brai-Sec, et elle devait former comme une grande tache d’ombre au milieu de Paris illuminé. A peine si, en levant les yeux, on apercevait une mince bande du ciel diamanté d’étoiles. Seulement, sur les façades, on distinguait quelques fenêtres faiblement éclairées; là étaient des salles de malades, où la charité veillait au chevet de la souffrance.
Au milieu de ces ténèbres, il devenait assez difficile de s’orienter; mais les localités semblaient être trop familières à Brai-Sec pour qu’il éprouvât le moindre embarras. Comme la barque passait sous le pont Saint-Charles, qui, à cette heure de nuit, rappelait, par sa forme, le pont des Soupirs sur le Lido de Venise, le batelier se pencha vers Antoine:
–Où veux-tu qu’on te dépose, Morfondu? chuchota-t-il.
–Là. sur la rive droite. à la petite porte d’eau.
–Ça se trouve à merveille, ces messieurs ont affaire sur l’autre rive.
Le batelier donna avec précaution quelques coups de rames et bientôt la barque se heurta contre un perron de pierre. Une grille en fer, d’apparence solide, formait la porte à laquelle conduisait ce perron; mais Brai-Sec savait que l’obstacle n’arrêterait pas son passager, et en effet, Antoine sauta sans hésitation sur les degrés.
–Merci, camarade, dit-il d’un ton humble; n’oublie pas de me prendre demain au jour.
–Si tu y es, répliqua Brai-Sec en ricanant; tiens, il faut que je te donne un bon avis. Méfie-toi!
Le vagabond, alarmé, sembla vouloir demander des explications; mais déjà le bachot s’éloignait et disparaissait dans la nuit.
Laissons Antoine Loustaud sur les marches de la porte d’eau, où nous le rejoindrons plus tard, et accompagnons le docteur et l’artiste au lieu de leur destination.
Ce lieu n’était pas éloigné; dès qu’on eut traversé le canal, l’avant de la barque rencontra de nouveau un escalier de pierre, qui conduisait encore à une porte d’eau, fermée par une grille. On s’arrêta et «les marchands» mirent pied à terre avec précaution.
Quand ils furent solidement installés sur les marches, le docteur dit tout bas:
–Attendez-nous là, Brai-Sec, et tâchez de ne pas vous endormir, si c’est possible.
Le batelier répondit par un murmure d’acquiescement, et se coucha au fond du bachot où il demeura, éveillé ou non, dans une complète immobilité.
On ne songeait déjà plus à lui. L’un des commerçants, avançant la bouche entre les gros barreaux de la grille, fit entendre un psssst très prolongé, mais tellement circonspect qu’il ne pouvait troubler l’écho délicat de cette espèce d’abîme. Néanmoins, le signal ayant été répété, quelque chose bougea dans l’intérieur des cagnards et une voix timide demanda:
–Est-ce vous, messieurs? Vous êtes bien en retard aujourd’hui!
–Oui, oui, c’est nous, Bousquin, répliqua le docteur, ouvrez donc.
Une clef s’introduisit dans la massive serrure qui céda facilement, et la grille tourna sans bruit sur ses gonds rouillés, comme si l’on eût pris d’avance la précaution de graisser gonds et serrure. Les deux commerçants entrèrent, mais ils n’en furent pas plus avancés; la nuit était si profonde qu’ils ne voyaient même pas la personne qui venait de parler.
–Ah çà! Bousquin, demanda le docteur avec impatience, pourquoi n’avez-vous pas apporté de lumière?. Est-ce qu’il n’y a pas de «marchandises» ce soir?
–Si, si, monsieur; j’ai même un superbe choix à vous offrir. Mais je n’ai pas osé prendre de lanterne, car on pourrait nous voir de la salle Sainte-Marthe qui est en face, et nous avons un directeur si «regardant!»
–Alors comment voulez-vous que nous jugions de votre choix de marchandises? Nous ne pouvons acheter chat en poche.
–Tenez-vous par la main, messieurs, et je vais vous conduire dans un endroit où j’ai laissé de la lumière.
–Ah çà! demanda l’artiste avec inquiétude, est-ce que nous allons à la salle des.
–Pourquoi pas? ricana le docteur; nous serons plus tranquilles dans cette salle que partout ailleurs.
–Bon pour vous, qui êtes médecin, chirurgien, opérateur, que sais-je?. Mais moi, homme du monde, nerveux et délicat.
–Vous moquez-vous, monsieur l’homme du monde?. Morbleu! puisque vous êtes si nerveux, il fallait rester auprès de Zélie!
L’artiste se raidit contre sa faiblesse.
–Marchons, dit-il.
Et il glissa sa main dans celle du docteur qui, à son tour, avait pris celle de Bousquin.
En se tenant ainsi, on marcha avec lenteur au milieu des ténèbres. On était dans un lieu plein de pierres et de décombres; mais Bousquin, qui servait de guide, avertissait les autres à voix basse, chaque fois qu’un obstacle se présentait. Le docteur ne se départait pas de son calme imperturbable; en revanche, plus l’on avançait, plus le malaise du pauvre artiste paraissait augmenter. Une sueur froide coulait sur son front, et tout son corps frémissait. On eût dit que, dans cette obscurité, des spectres hideux, des fantômes menaçants se dressaient devant lui, et ces hallucinations de son esprit malade se trouvèrent bientôt moins effrayantes encore que la réalité.
Une porte s’ouvrit; on pénétra dans une immense salle voûtée, dont une lanterne allumée ne pouvait éclairer les sinistres profondeurs et où régnait une odeur étrange.
Cette salle, qui, même en plein jour, ne devait recevoir qu’une lumière très insuffisante par d’étroits soupiraux, était partagée en deux parties. L’une formait une sorte de chapelle, avec son autel modeste qui rappelait celui d’une église de village, avec son christ en cuivre et ses candélabres dédorés. L’autre, séparée de la première par une légère balustrade, et dans laquelle on descendait au moyen de cinq ou six marches, était beaucoup plus vaste. Elle contenait deux longues files de caisses noires, à dos bombé, espacées régulièrement. En tête de quelques-unes, il y avait des étiquettes de papier soutenues par des tringles de fer. Dans un coin, on entrevoyait un monceau de caisses en bois, ayant la forme allongée et caractéristique des cercueils.
Cette salle, qui existe encore aujourd’hui, bien que notablement diminuée depuis la démolition partielle des cagnards de la rive gauche, était la salle des morts de l’Hôtel-Dieu.
Ce lieu funèbre produisait une impression d’horreur. Quoique l’on ne vît pas de cadavres, on les devinait nombreux et livides, dans ces caissons noirs; l’air lourd de la salle semblait chargé de leurs émanations. Le silence de ce souterrain, où le moindre son de voix était répété d’une manière mystérieuse, cette lumière tremblotante qui donnait aux objets des proportions fantastiques, tout éveillait l’idée d’un sépulcre où les vivants ne pouvaient pénétrer sans profanation.
Aussi l’artiste, en se trouvant dans cette partie de la salle qui servait de chapelle, éprouva-t-il un redoublement de faiblesse. Le cœur lui manqua, et il tira de sa poche un mouchoir imbibé de parfums qu’il se mit à respirer.
Le docteur restait impassible et examinait le guide qui venait d’allumer un nouveau flambeau.
Ce guide avait une figure basse et vulgaire et ne devait être rien de plus qu’un infirmier ou un employé d’ordre inférieur à l’Hôtel-Dieu. Enveloppé presque en entier d’un tablier de toile, qui était semé de taches noirâtres, il semblait avoir dans ses attributions la surveillance de la salle des morts.
–Ah çà! Bousquin, lui dit le docteur, est-ce que vous êtes seul ce soir?
–Mon camarade Millot fait le guet à l’entrée du pont Saint-Charles, car une ronde pourrait nous surprendre; on est tant mouchardé!. C’était bien plus commode, quand nous commercions là, par les fenêtres qui donnent sur la rue de la Bûcherie! Mais la police s’est défiée et on a posé des treillis de fer où je ne passerais pas le petit doigt.
–Ce qui nous oblige, répliqua le docteur, à venir par la rivière, où l’on est exposé à toutes sortes de mauvaises rencontres. Mais, hâtons-nous. Bousquin, qu’avez-vous aujourd’hui?
Bousquin déposa sur l’autel le flambeau qu’il venait d’allumer et alla prendre dans un vieux cercueil, son magasin ordinaire, deux paquets qu’il apporta avec empressement. L’un, assez exigu, était plié dans un journal; l’autre, beaucoup plus volumineux, avait pour enveloppe un morceau de toile. Il les ouvrit tous les deux, étala le contenu sur l’autel et dit, avec la satisfaction d’un vendeur qui est sûr de l’excellence de sa marchandise:
–Examinez-moi cela. c’est du numéro un; on peut en juger!
Le petit paquet contenait des dents humaines, dont plusieurs conservaient encore leurs gencives sanglantes, mais qui toutes étaient blanches, saines et avaient dû appartenir à des sujets jeunes et vigoureux. Dans l’enveloppe de toile se trouvaient de belles chevelures de femmes, les unes noires comme l’aile d’un corbeau, les autres blondes comme les blés ou dorées comme les épis de maïs. Il y en avait même une très longue et d’une blancheur de neige, rareté qui excita tellement l’admiration de l’artiste qu’il en oublia pour un moment ses terreurs.
Alors on se mit à débattre les conditions d’un marché infàme et sacrilège. L’infirmier Bousquin, on l’a compris sans doute, faisait marchandise de la dépouille des morts confiés à sa garde. Quant aux deux acheteurs, l’un le docteur, était tout bonnement un dentiste, réputé dans Paris pour ses râteliers de dents naturelles; l’autre, l’artiste, n’était rien de plus qu’un «artiste capillaire» ou coiffeur, qui, dans son élégante boutique, vendait chèrement les chevelures des pauvres femmes mortes à l’Hôtel-Dieu.
Bousquin aimait l’argent; mais le prétendu docteur et l’artiste en cheveux étaient non moins avides et voulaient que la grandeur des profits compensât les périls de ce commerce. Aussi un débat très vif s’engagea-t-il sur les conditions dû marché. Comme vendeur et acheteurs s’animaient, un bruit assez prolongé, semblable à un gémissement, se fit entendre dans la partie inférieure de la salle où se trouvaient les caisses noires.
Le coiffeur tressaillit et se redressa tout pâle.
–Entendez-vous? balbutia-t-il; on dirait que quelqu’un se plaint là-bas!
Bousquin haussa les épaules.
–Bah! répliqua-t-il, ceux qui sont là-bas n’ont plus l’idée de se plaindre, je vous le garantis. Voyons! vous me donnerez bien cent sous de cette belle tignasse blanche, qu’on dit que ce sont les plus recherchées?
Le marchand de cheveux, rappelé au sentiment de sa profession, reprit le débat sur nouveaux frais, tandis que le dentiste, de son côté, accusait l’infirmier de surfaire une douzaine d’incisives, nacrées et brillantes comme des perles. La discussion s’étant ranimée, l’espèce de gémissement, qu’on avait entendu déjà, se répéta et, cette fois d’une manière si bruyante, si distincte, que tout doute devenait impossible.
–Tenez. encore! dit l’artiste épouvanté en se tournant vers les caisses noires; certainement il y a là quelqu’un qui pousse des plaintes. Je veux partir, laissez-moi m’en aller!
Il tremblait de tous ses membres, et se serait enfui s’il eût pu se diriger dans l’obscurité. Le dentiste lui-même montrait quelque inquiétude; mais Bousquin, après avoir écouté, reprit tranquillement:
–Cela part de la salle Sainte-Jeanne. Quelque malade qui fait des simagrées pour tourner de l’œil!
–Non, non, répliqua le coiffeur affolé et tout près de tomber en faiblesse; le bruit part des cercueils. Mon Dieu! les morts seraient-ils offensés de notre trafic? On dit qu’il y en a qui reviennent pour.
Un éclat de rire du dentiste et de Bousquin empêcha l’artiste capillaire d’achever sa pensée; mais, en dépit de ces moqueries, il restait inquiet, agité, regardant fréquemment derrière lui. Pendant que l’odieux marché se poursuivait, il croyait toujours entendre des plaintes vagues, dés cris étouffés, des remuements inexplicables.
V
LA RONDE
Table des matières
Une circonstance, qui n’avait rien de fantastique, vint donner un nouveau cours à ses terreurs. Un homme effaré, portant encore le tablier blanc des infirmiers et glissant sans bruit, grâce à ses chaussons de lisière, sur les dalles, apparut tout à coup et dit d’une voix haletante:
–Sauvez-vous, messieurs; une ronde traverse le pont Saint-Charles et s’avance de ce côté. On cherche quelqu’un ou quelque chose; mais sauvez-vous bien vite, car, si l’on vous voyait, Bousquin et moi nous serions perdus!
–Millot a raison, dit Bousquin, partez, messieurs, et emportez la marchandise. Nous réglerons à votre prochaine visite, c’est-à-dire, dans trois jours.
Tout en parlant, il enveloppait lestement ce qu’il appelait «la marchandise». Il présenta les deux paquets aux destinataires, qu’il poussa, sans trop de façons, vers la porte des cagnards. Mais quand on atteignit cette porte, Bousquin s’aperçut qu’il l’avait refermée pour plus de sûreté peu d’instants auparavant.
–Sapristi! où ai-je mis la clef? dit-il en fouillant dans ses poches; je l’avais tout à l’heure à la main.
Millot, qui était retourné à la porte principale donnant dans l’intérieur de l’hospice, accourut de nouveau.
–La ronde se compose de quatre infirmiers et de deux religieuses, dont l’une, la mère Eudoxie est d’une sévérité extrême. Ils sont là dans la salle de dissection et ils vont certainement entrer ici. Cachez-vous; il n’y a pas de temps à perdre.
–Oui, oui, cachez-vous, reprit Bousquin; je ne sais plus où j’ai mis cette maudite clef.
–Mais, braves gens, dit le prétendu docteur d’un ton majestueux, ma dignité ne me permet pas.
–Oui! notre dignité! balbutia le coiffeur.
–Eh! parbleu! messieurs, répliqua Bousquin, si nous allons en prison et si nous sommes jugés, croyez-vous que vous n’irez pas en prison et que vous ne serez pas jugés comme nous?
–En prison! répéta le marchand de cheveux. Que deviendrait Zélie?
–Ce serait ma ruine, dit le dentiste; voyons! Bousquin, où faut-il nous cacher?
–Là, là, sous les châssis noirs, répondit l’infirmier en désignant la double file de cercueils alignés dans la partie basse du souterrain; ce sera pour une minute seulement, car la ronde ne fera que passer.
–Quoi! bégaya le coiffeur épouvanté, dans les caissons. avec les.
–Bah! la plupart sont vides. Dépêchez-vous, si vous ne voulez pas être arrêtés comme voleurs.
L’artiste hésitait encore; le prétendu docteur le saisit par la main et l’entraîna avec autorité. Toutefois, il ne tarda pas à le lâcher et, sans s’occuper de lui davantage, il chercha presque à tâtons une des caisses noires. L’ayant trouvée, il en souleva le couvercle bombé et, après s’être blotti dans l’intérieur, il la referma sur lui.
Le coiffeur se montra beaucoup moins résolu; une invincible répugnance l’empêchait d’imiter son compagnon. Comme il demeurait dans une anxiété mortelle, les gémissements se renouvelèrent et cette fois tout près de lui. En même temps, un murmure de voix s’éleva à la grande porte où l’on voyait déjà le reflet des lumières.
Le malheureux n’y tint plus; fou d’épouvante, il ouvrit machinalement, à son tour, le caisson qui se trouvait sous sa main; et, sans s’arrêter à l’abominable odeur qui en sortait, il se glissa dedans.
Horreur! à peine eut-il essayé de s’étendre dans ce cercueil banal, qu’il sentit quelque chose de mou et d’immobile qui en occupait le fond. Il n’était pas difficile de deviner ce que ce pouvait être; comprenant la vérité, l’artiste poussa un faible cri et perdit connaissance, tandis que le couvercle du cercueil retombait sur lui avec un bruit lugubre.
Alors la ronde se montra à l’entrée de la chapelle. Elle se composait, comme nous l’avons dit, de deux religieuses portant le costume blanc et l’ample coiffe empesée de l’ordre de Saint-Augustin, puis de quatre infirmiers tenant des lanternes. Une vieille religieuse, qui semblait avoir autorité sur la troupe, disait, en regardant de tous côtés:
–Il ne peut être qu’ici. cherchez. Inévitablement vous le trouverez blotti dans quelque coin.
Bousquin et son acolyte Millot s’étaient emparés, l’un d’un balai, l’autre d’une éponge, et semblaient fort occupés de mettre tout en ordre dans la salle des morts.
–Quoi! messieurs, encore au travail? demanda la religieuse principale avec une surprise défiante.
–Comme vous voyez, mère Eudoxie, répliqua humblement Bousquin; on a tant à faire! J’aime que rien ne cloche dans mon service, moi! Ce n’est pas à moi qu’on reprochera jamais.
–Il suffit; vous avez dû voir un malade qui, tout à l’heure, dans un accès de fièvre chaude, s’est échappé de la salle Sainte-Marthe?
–Je n’ai vu personne, répliqua Bousquin avec un étonnement réel.
–Vous êtes pourtant ici depuis une heure?
–Oui, sans doute. L’ouvrage presse. Ce malade, qui a la fièvre chaude, a tourné certainement d’un autre côté.
–Il a pu se glisser près de vous sans être aperçu. Il fait si sombre ici! Et ces pauvres frénétiques ont des ruses ainsi que les fous véritables.
Comme les infirmiers se mettaient en devoir d’obéir, Bousquin et son camarade éprouvèrent une vive inquiétude, car, en cherchant le fugitif, on risquait de découvrir les deux commerçants. Bousquin fut frappé d’une idée:
–Attendez, ma mère, dit-il; tandis que Millot et moi nous faisions notre ouvrage, des plaintes ont paru s’élever du cabinet aux outils. Je m’imaginais que ces plaintes venaient de la salle Sainte-Jeanne; mais il serait possible. Restez là, vous autres, ajouta-t-il en s’adressant aux infirmiers, et tenez-vous sur vos gardes, car le fiévreux nous échapperait.
Il prit sa lanterne et se dirigea vers une porte basse, qui donnait dans une espèce de cabinet noir. Néanmoins, un des infirmiers ne tint pas compte de ses recommandations et, pour montrer du zèle, s’approcha des files de cercueils. Bousquin s’écria d’un ton de colère:
–Je te dis de ne pas bouger, François. Chacun son service!. Je ne permets pas qu’on touche à mes morts.
–C’est que tout à l’heure j’ai cru entendre dans une de ces boîtes.
–Tu n’as rien entendu. Mes morts ne te regardent pas. Que dirais-tu si j’allais tout bousculer dans ta salle de malades?
Mais l’obstiné François ne semblait pas disposé à se tenir tranquille et continua de rôder autour des caissons. Il avait réellement entendu du bruit, car le dentiste, qui étouffait dans son cercueil, en avait soulevé le couvercle afin de respirer, et le couvercle était retombé brusquement.
François, se croyant sûr de son fait, posait déjà la main sur le lugubre coffre, quand Bousquin se hâta d’ouvrir le cabinet.
–Tenez! quand je disais! s’écria-t-il tout joyeux; le voilà!
On accourut et on aperçut, en effet, au milieu de balais, de brosses, de lampes hors de service, un homme accroupi dans un coin. Il était enveloppé d’une houppelande grise de malade; on ne distinguait de lui qu’une tête aux cheveux hérissés, aux yeux étincelants, aux joues rouges de fièvre. Il regardait les nouveaux venus avec un mélange d’effroi et de colère, méditant quelque résistance sournoise et grinçant des dents.
–Il aura passé pendant que nous avions le dos tourné, reprit Bousquin, et je m’explique maintenant. Eh bien! mère Eudoxie, qu’allons-nous faire?
–Emparez-vous de ce malheureux et transportez-le dans son lit, où l’on prendra soin que désormais.
Avant que la mère eût achevé de donner ses ordres, le fiévreux, dont on ne se défiait pas, se releva d’un bond et essaya de s’échapper. C’était un homme grand et robuste, dont la frénésie augmentait encore la vigueur. Bousquin fut renversé par ce choc inattendu; mais tous les autres infirmiers se jetèrent à la fois sur le malade en délire, tandis que les religieuses reculaient effrayées. Il se défendait avec acharnement et prononçait des paroles sans suite, entrecoupées de cris rauques.
Toutefois, il avait affaire à des gens trop expérimentés dans les luttes de cette nature pour que sa résistance pût être victorieuse. Ils s’emparèrent de lui, malgré ses efforts, l’entortillèrent dans sa houppelande de manière à paralyser ses mouvements, et le chargèrent sur leurs épaules. Le pauvre frénétique ne cessait de se débattre, poussait des cris affreux; mais on n’en tenait aucun compte et on l’emporta hors de la salle.
Les deux religieuses étaient restées en arrière. Mère Eudoxie dit à Bousquin, qui venait de se relever un peu froissé de sa chute, mais qui affectait encore plus de souffrance pour se rendre intéressant:
–Si vous êtes blessé, mon cher, il faut aller vous faire panser par l’interne de service. Dans tous les cas, votre camarade et vous, vous achèverez votre travail demain. Il est contraire au règlement que vous soyez sur pieds à pareille heure.
–Bien, bien, ma mère; nous allons nous retirer dans nos chambres. D’ailleurs, je sérais hors d’état de travailler davantage; ce brutal m’a jeté si rudement par terre. j’ai tous les os rompus.
–Retirez-vous donc. et que je ne vous trouve pas ici à ma prochaine ronde, qui aura lieu dans quelques instants.
Les deux religieuses s’éloignèrent en faisant cliqueter les grands chapelets suspendus à leur ceinture.
Alors) Bousquin dit précipitamment à son camarade:
–Vite, vite, renvoyons les marchands. Cette mère Eudoxie a le diable au corps et si elle revenait sur ses pas.
Il saisit la lanterne et s’avança de nouveau vers les caissons noirs, au milieu desquels une espèce d’ombre s’agitait, en marmottant des mots inintelligibles, des jurons sans doute. C’était le dentiste qui, à demi suffoqué, venait de sauter à bas du cercueil.
–Allons! il faut filer lestement, dit Bousquin; nous jouons gros jeu et si cette mère Rabat-Joie vous avait trouvés ici. Mais où est l’autre monsieur?
–Ma foi, je n’en sais rien, répliqua le prétendu docteur. Que le diable le confonde et vous aussi!. Quelle désagréable aventure! J’étouffais là-dedans et il y avait une odeur.
–Voyons, c’est pas tout ça! Il s’agit de déguerpir et au pas accéléré; mais, encore une fois, où est votre ami?
–Je vous répète que je l’ignore; chacun de nous s’est sauvé de son côté.
On appela l’artiste à haute voix, on ne reçut aucune réponse.
–Il ne peut pourtant être loin, disait le docteur.
Les deux infirmiers se mirent à soulever successivement le couvercle des cercueils qui, hélas! n’étaient pas vides pour la plupart. Dans l’un d’eux on finit par découvrir le malencontreux artiste, étendu sur un cadavre que recouvrait un suaire. Il ressemblait à un cadavre lui-même, car il était pâle, sans mouvement, complètement évanoui.
On s’empressa de le retirer du cercueil, d’où s’exhalaient. des émanations méphitiques, et on le déposa sur le sol.
–Voyez-vous le finaud! dit Bousquin avec un ricanement sinistre; il a choisi justement la vieille dame à laquelle appartenait la belle chevelure blanche!. Mais, sacrebleu! il ne bouge pas et on croirait qu’il est défunt aussi.
–En ce cas, reprit Millot non moins facétieux que son chef, il fallait les laisser ensemble et il eût passé par-dessus le marché!
–Nous pourrions le porter jusqu’au bateau, cependant il vaudrait mieux. Mille démons! que faire?
Réellement le pauvre coiffeur restait immobile sur les dalles, le visage livide, les yeux fermés, et rien n’annonçait qu’il dût reprendre connaissance de sitôt.
Bousquin eut une inspiration. Il courut chercher un grand seau d’eau destiné aux lavages de la salle et vida la moitié du contenu sur le visage du marchand de cheveux.
Le remède était violent, mais il fut héroïque. L’artiste, vivement secoué par cette submersion brutale, sortit comme d’un profond sommeil et commença de remuer. A son tour, il poussa un juron et regarda autour de lui d’un air hébété.
–A la bonne heure! reprit Bousquin joyeusement; le tout est de savoir s’y prendre!… Allons, monsieur, pour-suivit-il, ne lambinons pas; on vous attend. et la mère Exdoxie peut revenir.
Le coiffeur n’avait pas l’air de comprendre. Il agitait ses bras dans le vide et balbutiait:
–Où sommes-nous donc? Zélie, es-tu là?
–Zélie! répéta Bousquin. Eh! mon gaillard, ce n’était pas avec Zélie que vous vous trouviez tout à l’heure!. Mais tout ça, c’est des bêtises. Allons! essayez de marcher. Il faut marcher, que je vous dis!
On posa le malencontreux coiffeur sur ses jambes, qui fléchissaient. Soutenu par les infirmiers, dont un s’était chargé de la lanterne, il avança tant bien que mal et comme machinalement. Ses vêtements étant imprégnés d’eau, le froid le gagna et ses dents se mirent à claquer. Néanmoins, il obéissait, sans pensées et sans paroles, à l’impulsion donnée, tandis que le docteur, qui portait «la marchandise» de son compagnon et la sienne, suivait en pestant tout bas.
On sortit ainsi de la salle des morts, on traversa la partie abandonnée des cagnards et on atteignit la porte d’eau où Brai-Sec attendait avec sa barque.
L’artiste était déjà mieux, et le grand air ne pouvait manquer de le remettre promptement. Toutefois Bousquin dit au docteur:
–Ayez l’œil sur lui, monsieur. Il est encore «tout chose» et pourrait faire quelque sottise dont nous attraperions les éclaboussures. Reconduisez-le vous-même jusqu’à sa demeure.
–Vous avez raison, Bousquin, répliqua le dentiste; c’est un assez triste sire dont la tète n’est pas solide. Eh bien! je vais le remettre chez lui. Adieu donc! vous savez que nous nous reverrons dans trois jours?
L’infirmier fit un signe de la main et se hâta de rentrer avec son compagnon. Pendant ce temps, le bateau descendait vers le quai Saint-Michel et on eût pu entendre l’artiste balbutier avec égarement:
–J’exhale une odeur de cadavre. Oh! comme je sens le cadavre!. Que va dire Zélie?. Si pourtant cette odeur ne s’en allait plus jamais!
Le dentiste haussait les épaules.
–Il a la fièvre ou il extravague! grommelait-il.
VI
LES FINESSES D’ANTOINE
Table des matières
Revenons maintenant à Antoine Loustand, connu parmi les vagabonds sous le sobriquet de Morfondu.
Nous l’avons laissé debout, au milieu d’une obscurité profonde, sur les marches de la petite porte d’eau, au côté droit de l’Hôtel-Dieu.
La place était fort exiguë, et on pouvait se demander où il allait s’établir pour la nuit. Mais Antoine ne montrait aucun embarras. Demeuré seul, il se retourna et palpa les gros barreaux de fer de la grille. Sans doute il connaissait un secret pour ouvrir cette grille, si solide et si bien close en apparence, car bientôt elle tourna lourdement sur ses gonds, laissant un espace libre dans lequel il se glissa.
Il ne la referma pas complètement, afin peut-être de se ménager une retraite en cas de nécessité et, il se trouva dans les cagnards de la rive droite.
Ces cagnards qui, comme nous l’avons dit, existent encore aujourd’hui, quoique destinés à disparaître prochainement avec tout le vieil Hôtel-Dieu, n’étaient pas alors coupés par les installations modernes des bûchers, des calorifères et du laboratoire; ils se prolongeaient, presque sans interruption, sur toute cette face du bâtiment, du côté de la rivière. Leur nom provenait, d’après un antiquaire parisien, de cagna qui, en italien, signifie chien, comme pour faire entendre que ces substructions avaient l’apparence de chenils. Un autre historien rapporte que l’on appelait cagnards, au moyen âge, tous les mendiants qui, la nuit, couchaient sous les ponts de Paris, alors chargés de maisons. De là venait peut-être qu’on avait donné aux refuges de l’Hôtel-Dieu le nom de leurs habitants ordinaires.
Quoi qu’il en soit de ces étymologies, la dernière semblait être la véritable à l’époque où se passent les événements de cette histoire, car les cagnards servaient souvent de refuge à des gens sans aveu, peu nombreux, du reste, vu la difficulté des abords. Il fallait, en effet, y arriver soit en bateau, soit à la nage, et l’une ou l’autre voie présentait bien des inconvénients. Cependant, il n’était pas rare que quelqu’un de ceux qui connaissaient le secret de ces souterrains aquatiques n’y cherchât une retraite pour la nuit, et cette retraite, ignorée de la police, présentait plus de sécurité qu’aucune autre de ce genre à Paris ou dans la banlieue.
Aussi Antoine Loustaud avait-il la certitude de rencontrer à qui parler dans ces galeries en ruines, dont il n’est pas facile aujourd’hui de deviner l’ancien usage; et comme elles étaient fréquentées surtout par des hommes de la plus dangereuse espèce, sa rencontre avec de telles gens pouvait n’être pas sans péril.
L’obscurité la plus complète y régnait, et il fallait une grande habitude pour oser s’y engager. Antoine s’avançait avec lenteur, en tâtonnant. A chaque instant, il se heurtait à des amas de pierres, qu’il était obligé de tourner, ou bien, sa main, qui suivait la muraille, rencontrait tout a coup le vide d’un caveau. Rien ne troublait le silence morne des souterrains, et il semblait qu’ils ne recélassent, cette nuit-là, aucun de leurs hôtes accoutumés.
Néanmoins, Antoine ne perdait pas l’espérance, et il approchait d’un endroit où se tenaient plus particulièrement les habitués des cagnards, à l’extrémité du bâtiment, vers le Petit-Pont. C’est un assez vaste emplacement, bouleversé, crevassé, hérissé de gravois. On y entend sans cesse le murmure sourd d’un égout dont les eaux tombent tout près de là dans la rivière. Un de ses côtés est formé par la cage d’un puits appelé «puits du Limbe», où jadis on jetait les enfants morts-nés, tant de l’hospice que du reste de Paris, et qui est aujourd’hui entièrement comblé. A l’angle de ce lieu sinistre, on voit encore, dans le mur délabré servant de clôture, l’entrée d’un souterrain qui conduisait au Petit-Châtelet, à l’époque où cette forteresse était devenue une dépendance de l’Hôtel-Dieu.
Antoine marcha vers cette espèce de salle en redoublant de précautions, et sa constance ne tarda pas à être récompensée.
Une vague et lointaine lueur, provenant des becs de gaz allumés sur le Petit-Pont, pénétrait dans le cagnard par une grille étroite. D’ailleurs, un feu de charbon,– sans doute du charbon volé au marché voisin,–brûlait entre deux pierres, et sur ce feu rôtissaient des pommes de terre de la même provenance. Ce brasier, qui ne donnait ni flamme ni fumée, permettait d’entrevoir deux hommes, assis par terre et causant à demi-voix. Ils étaient grands, maigres, avec des visages couleur de bronze. L’un se drapait dans un manteau en haillons; l’autre n’avait que d’informes vêtements et portait un large chapeau à bords déchiquetés. Ils fumaient des cigarettes, dont l’odeur se mèlait à l’arome pénétrant des pommes de terre.
Antoine, avant de se montrer, resta quelques minutes en observation dans l’ombre, et il ne se gêna pas pour essayer d’entendre la conversation des deux causeurs. Mais sa curiosité fut déconcertée, car ils s’entretenaient en langue étrangère.
Il finit par reconnaître l’homme au grand chapeau; c’était un Espagnol qu’il avait vu plusieurs fois dans les lieux où les gens sans asile se réunissent pour passer la nuit, et, s’il n’en avait pas parlé à Georges Buffières, c’était afin de ne pas s’engager trop vite dans une affaire qui lui semblait épineuse.
Cet Espagnol, du reste, passait plutôt, ainsi qu’Antoine lui-même, pour un vagabond que pour un malfaiteur. Il avait pris part à une de ces guerres civiles qui alors désolaient l’Espagne, comme elles la désolaient encore naguère, et qui ont mis ce noble et beau pays à deux doigts de sa perte. Réfugié en France, à la suite de la défaite de son parti, il avait d’abord été interné dans une ville du Centre; mais renonçant aux faibles subsides que lui accordait le gouvernement français, il était venu à Paris, où il menait l’existence la plus misérable. Là, il avait retrouvé plusieurs de ses compatriotes, dont la situation ressemblait à la sienne, et c’était sur lui que comptait Loustaud pour obtenir les renseignements dont il avait besoin.
Certain de ne pas se tromper, le vagabond fit entendre un Hem! prémonitoire, et finit par s’écrier, en prenant soin de rester dans l’obscurité:
–Eh! l’ami Diégo, est-ce bien vous?
A peine eut-il prononcé ces paroles qu’il fut effrayé de leur résultat. Les deux hommes se relevèrent par un mouvement impétueux, regardant de tous côtés; à la lueur rouge du brasier brillaient entre leurs mains ces longs couteaux qu’on appelle en espagnol navajas. Ils ne parlaient pas, mais évidemment ils se préparaient à traiter en ennemi la personne qui venait troubler leur solitude.
Antoine se félicita de ne pas s’être montré d’abord; et, très résolu de n’avancer qu’à bon escient, il poursuivit:
–Comment! comment! est-ce ainsi qu’on reçoit un camarade? Ne me reconnaissez-vous pas, ami Diégo? Je suis le Morfondu.
Ce nom ne rassura qu’à moitié Diégo.
–Le Morfondu! repéta-t-il avec un accent espagnol très caractérisé et sans quitter son attitude menaçante; du moins êtes-vous seul?
–Pardi! avec qui viendrais-je?
–Alors approchez, Morfondu, que l’on vous dévisage!
Cette fois Antoine s’avança en affectant l’air le plus calme et le plus indifférent du monde. Diégo le saisit par la main et l’entraîna près du feu pour le reconnaître. Enfin rassuré, il dit quelques mots en espagnol à son compagnon, qui se hâta de cacher son couteau et se rassit majestueusement en se drapant dans son manteau troué.
On prit place autour du feu; et, comme l’on continuait d’observer Antoine avec réserve, celui-ci ne voulut pas tarder davantage à payer sa bienvenue.
–Vous avez de fameuses pommes de terre! dit-il en aspirant avec délices l’odeur de brûlé qui se répandait dans les ruines; vous m’en donnerez bien une part? De mon côté, j’apporte mon plat. et nous souperons ensemble comme de braves garçons.
Il souleva sa blouse et retira des vastes poches, qui, habituellement, contenaient toute sa garde-robe, des provisions dont il avait eu soin de se munir. C’était d’abord un énorme quignon de pain, puis quatre cervelas tellement bourrés d’ail, de poivre et d’oignons, que le parfum s’en faisait sentir à vingt pas à la ronde. Il posa le tout sur une grosse pierre tombée de la voûte, et ajouta avec complaisance:
–Voilà!. Par ainsi, camarades, je ne serai pas à votre charge.
L’Espagnol, comme l’Arabe, est sobre et sait se contenter de peu dans les cas de nécessité; mais, comme l’Arabe aussi, il prend volontiers sa revanche quand les vivres abondent. La vue de tant de bonnes choses fit briller de convoitise les yeux de Diégo et de son taciturne compagnon, et le repas commença.
Les navajas reparurent, mais pour remplir les pacifiques fonctions de couteaux de table. Quant à Antoine, il exhiba un petit eustache, à lame ronde et branlante, qui ne pouvait inspirer aucune crainte. Tout en mangeant, il faisait presque seul les frais de la conversation. Diégo ne rompait le silence que pour vanter la saveur des pommes de terre ou le goût délicieux des cervelas. L’autre Espagnol ne disait rien du tout, mais il produisait un grand bruit de mâchoires d’où l’on pouvait supposer qu’il remplaçait les paroles par l’action.
Il n’y avait autour du brasier qu’une clarté fort insuffisante, et Antoine souhaitait fort de voir plus en détail ses aimables convives. Sans rien exprimer de ce désir, il ramassa un journal, qui avait servi à envelopper la charcuterie et qui était maculé de graisse; il le froissa entre ses doigts et le jeta sur les charbons.
Aussitôt, il se fit une grande lumière et le vagabond en profita d’autant plus vite qu’elle devait durer moins longtemps. fort bien les traits de Diégo
Il connaissait fort bien les traits de Diégo, à qui sa figure longue et maigre ainsi que son costume en lambeaux donnaient un abord passablement suspect. Mais l’autre Espagnol, l’homme au manteau effiloqué, avec son visage bistré, ses yeux de feu, sa barbe épaisse et en désordre, offrait l’aspect d’un véritable brigand. Cette vive lumière semblait l’offusquer, comme un hibou, et il faisait entendre, la bouche pleine, un grondement de menace.
Une circonstance particulière frappa Antoine plus encore que la mauvaise mine de ses compagnons. Il était venu bien des fois dans cette salle délabrée où tout lui était familier, la cage du puits, les amas de ruines, les crevasses, sans compter l’égout dont le murmure monotone favorisait le sommeil. Or, dans un enfoncement, où il était habitué à ne voir qu’un mur de pierres sèches, il apercevait l’entrée d’un caveau, dont il n’avait jamais soupçonné l’existence, et qui, habituellement, devait être masqué par des décombres.
Son attention se porta donc sur ce point, mais il comprit bientôt qu’il ne serait pas prudent de manifester sa curiosité. Les deux Espagnols suivaient la direction de ses regards et leur physionomie exprimait autant de défiance que de mécontentement. Aussi Antoine se garda-t-il de bouger, de faire aucune question. Il continua de causer paisiblement et la flamme s’éteignit sans qu’il eût rien dit de sa découverte.
Les convives ne cessèrent pas de manger tant qu’il resta un atome des provisions; tout y passa, jusqu’à la dernière croûte de pain dur. Alors on alla puiser de l’eau a travers la grille, au moyen d’une gourde retenue par une ficelle; on se désaltéra et chacun parut enchanté du festin.
Il ne restait plus qu’à s’étendre sur un bon lit de plâtras, à se fabriquer un oreiller avec un pavé et à s’endormir jusqu’au jour. Mais cela ne faisait pas le compte d’Antoine qui, nous le savons, avait des informations à prendre. Comme il continuait son bavardage, tout en préparant sa couche peu moelleuse, l’homme au manteau effiloqué lui dit brusquement dans un jargon peu intelligible:
–Io aime pas les habladors… La sieste, por todos los diablos!
Son ton furieux suppléait à l’obscurité des paroles et Antoine, mieux fourni de ruse que de courage, en fut intimidé. Il s’étendit sur le sol, les pieds tournés vers le brasier, et garda le silence, en réfléchissant aux moyens d’aborder le sujet qui l’occupait.
Cependant les Espagnols, de leur part, ne paraissaient nullement vouloir se livrer au sommeil. Assis en face l’un de l’autre, ils s’étaient remis à causer et montraient une certaine agitation. On eût dit qu’ils attendaient quelqu’un, et l’un d’eux se levait fréquemment pour aller regarder à travers les grilles ou pour prêter l’oreille aux bruits du dehors. Antoine, impatienté de l’inaction silencieuse à laquelle on le condamnait, se redressa tout à coup.
–Écoutez donc! s’écria-t-il d’un ton jovial, si vous n’avez pas envie de dormir, je n’en ai pas envie non plus. Et pourquoi ne jaserions-nous pas un brin afin de tuer le temps?
L’homme au manteau parut irrité de cette hardiesse et reprit une attitude menaçante; mais Diégo, plein de reconnaissance pour le délicieux cervelas à l’ail dont on venait de le régaler, se hâta d’intervenir et le calma. Le sombre Espagnol s’accroupit de nouveau auprès du feu, laissant son compagnon libre de causer avec Antoine. Toutefois, par intervalles, ses yeux, phosphorescents comme ceux d’un chat, brillaient dans les ténèbres.
Antoine, après bien des circonlocutions, finit par demander, du ton de la plus parfaite indifférence:
–Ah çà! Diégo, n’avez-vous aucune relation avec ceux de vos compatriotes qui battent comme vous le pavé de Paris?
–Je les connais tous, au contraire, répliqua Diégo en se redressant; savez-vous qu’il y en a d’aussi nobles que le roi?
–C’est possible, monsieur Diégo; cependant peut-être n’en sont-ils pas moins pauvres comme Job. Et, parmi ces compatriotes, nobles ou non, ne s’en trouve-t-il pas de. très jeunes?
–Certainement. Mais pourquoi me demandez-vous cela, Morfondu?
–Mon Dieu! pour rien.
Et Antoine changea de conversation. Après quelques instants, convaincu qu’il avait détourné les soupçons de son interlocuteur, il reprit:
–Parmi ces compatriotes, réfugiés comme vous, ami Diégo, doit être un jeune homme dont on m’a parlé. un charmant jeune homme, à ce qu’on prétend. Il se nomme. il se nomme. vos diables de noms espagnols ne me viennent pas volontiers sur la langue!
–Eh! diable de Français, comment voulez-vous que je sache si je le connais, puisque vous ne pouvez pas me dire son nom?
–Attendez que je cherche. oui, c’est cela. Il s’appelle, je crois, Francesito.
A peine ce nom était-il prononcé que les deux étrangers se levèrent impétueusement.
–Francesito! répéta Diégo avec un accent de surprise et de colère.
–Francesito! gronda l’autre pendant que la terrible navaja revenait dans sa main crispée.
Antoine était très alarmé de l’effet que produisait sa question, mais il tâcha de faire bonne contenance.
–Eh bien! quoi? reprit-il; ce nom est-il donc si extraordinaire?… Ensuite, celui qui l’a porté en porte peut-être un autre à cette heure, car on assure qu’il en change souvent.
Sans doute l’explication donnée par le vagabond était des plus maladroites et elle accrut encore l’agitation des deux Espagnols. Antoine cherchait un moyen de réparer l’imprudence qu’il semblait avoir commise, quand Diégo lui demanda d’un ton rude:
–Que savez-vous de Francesito? Que voulez-vous à Francesito?
–Moi! rien, balbutia le pauvre Loustaud; on parle de lui. dans les gîtes, dans les carrières, partout. et naturellement. j’ai désiré le connaître.
–Hombre, dit à son tour l’homme au manteau, tu es un traître. on t’a donné des piastres pour trahir Francesito. Avoue-le, sinon io te perce le corazon!
Et il appuya la pointe de son couteau sur la gorge d’Antoine.
–Mais non, mais non, bégaya Loustaud, je ne trahis personne et je n’ai pas reçu de «piastres», je vous assure. Si je désire me trouver avec Francesito, c’est dans son intérêt à lui, c’est pour lui apprendre des choses. qui lui feront plaisir.
–Entends-tu? il avoue! reprit l’homme au manteau en se tournant vers Diégo.
Comme celui-ci demeurait irrésolu, une espèce de sifflement, d’un caractère bizarre, s’éleva au dehors, paraissant sortir du sein même de la rivière. Antoine ne donnait aucune attention à cette circonstance, mais elle eut une influence décisive sur la détermination des deux Espagnols. Ils échangèrent encore quelques mots avec volubilité; puis, ils se jetèrent à l’improviste sur le vagabond, l’enlevèrent dans leurs bras et, tandis que l’un lui posait une main sur la bouche pour l’empêcher de crier, l’autre le contenait avec vigueur. Ils le transportèrent ainsi dans la galerie en ruines, qui conduisait à la porte d’eau, et sans hésitation, ils le lancèrent dans la rivière, très profonde en cet endroit.
Au moment de la chute, Antoine avait senti dans le côté un choc qu’il crut d’abord être un coup de poing; c’était un coup de navaja que lui avait porté l’homme au manteau effiloqué. Par bonheur, le scélérat, dont une main était occupée à comprimer la bouche de la victime, n’avait pu bien diriger son arme qui ne fit qu’effleurer les chairs. Cependant, Antoine poussa un cri de douleur, aussitôt étouffé par l’eau qui se refermait sur lui, et ses deux assassins eurent sujet de croire qu’il avait reçu une mortelle blessure.
Tout cela s’était passé si vite, avec si peu de bruit, qu’aucune alarme n’avait pu se répandre dans les bâtiments de l’Hôtel-Dieu et dans les cagnards de l’une et de l’autre rives.
Le pauvre Antoine avait disparu sous les flots; mais hâtons-nous de dire qu’il était excellent nageur, et la douleur de sa blessure ne faisait qu’activer les fonctions de ses membres. Après avoir bu démesurément de l’eau de Seine, il revint à la surface et aspira une gorgée d’air. Il se garda bien toutefois de pousser un nouveau cri de détresse; il était seulement à quelques pas de ses meurtriers qui, sans doute, voulaient s’assurer de ce qu’il devenait et qui, à coups de pierres ou de bâton, pouvaient avoir la fantaisie de l’achever.
Il feignit de se débattre convulsivement comme une personne qui se noie; mais il manœuvrait pour s’éloigner au plus vite des deux Espagnols et il en fut bientôt à une certaine distance.
Que faire maintenant? On était au mois de septembre, et l’eau avait une désagréable fraîcheur. Antoine conçut d’abord l’idée de gagner l’autre rive et de chercher asile dans le bateau de Brai-Sec; mais, outre que Brai-Sec devait être parti déjà avec ses passagers, il eût fallu donner sur sa mésaventure des détails que le vagabond jugeait sage de tenir secrets. Il résolut donc de se laisser aller au courant, et, après avoir passé le Petit-Pont, d’aborder sur quelque point désert du quai Saint-Michel.
Son plan arrêté, il suivit à la nage le fil de l’eau, en prenant soin de se tenir le plus possible à l’ombre des bâtiments. Grâce à ces précautions, rien ne décelait sa présence, quand l’espèce de sifflement qu’il avait entendu déjà s’éleva de rechef, et cette fois tout près de lui.
Antoine se borna aux mouvements indispensables pour ne pas couler à fond, et regarda. Une tète humaine flottait à la surface de l’eau, et on pouvait croire qu’il s’agissait d’un de ces nombreux noyés dont les suicides ou les assassinats sèment le fleuve parisien. Mais il s’aperçut bientôt que cette tête ne cédait pas au courant; elle le remontait au contraire, comme si elle appartenait à un nageur habile et vigoureux.
Loustaud n’eut que quelques secondes pour faire ses observations; le nageur, quel qu’il fût, ne tarda pas à se perdre dans les ténèbres, en paraissant se diriger vers les cagnards.
–Je parierais, murmura le vagabond, que celui-là va rejoindre mes coquins d’Espagnols! C’est lui sans doute qu’ils attendaient et dont le signal les a mis en émoi!. Sacrebleu! voilà bien des mystères et de vilains mystères, j’imagine!. Merci, comme on y va! A peine ai-je prononcé le nom de ce damné Francesito qu’on me flanque à la rivière, sans explication, en y ajoutant un coup de couteau. Cette affaire commence bien et promet pour l’avenir!. C’est que ma blessure me cuit en diable et il me semble que toute l’eau de l’univers m’entre dans le corps par l’ouverture!
En pestant ainsi, Antoine avait passé sous les arches du Petit-Pont et longeait le quai Saint-Michel. Il profita du premier escalier qui se présenta pour aborder. Néanmoins, avant de monter sur le quai, il s’arrêta un moment pour reprendre haleine et aussi pour permettre à ses habits ruisselants d’eau de s’égoutter un peu.
Il était environ deux heures du matin, et aucun regard importun ne pouvait gêner le vagabond. Sa situation ne lui semblait pas moins triste. Une brise, très fraîche, qui soufflait aux approches du jour, le faisait grelotter; il n’avait jamais mieux mérité son surnom de Morfondu.
Tout en tordant du mieux qu’il pouvait ses piteux vêtements de toile, il inspecta sa blessure. Le couteau, nous le répétons, avait glissé le long des côtes et n’avait produit qu’une égratignure insignifiante, quoique passablement douloureuse; en revanche, la blouse et la chemise d’Antoine offraient des solutions de continuité toutes nouvelles.
–Mille tonnerres! disait-il, ces bandits m’ont détérioré mes hardes, comme si j’en avais de rechange!. Et ma casquette, qu’est-elle devenue? Une casquette superbe, dont la visière tenait encore!… Les gueux, me l’auraient-ils volée?. Ah çà! où passer le reste de la nuit? Si une patrouille me rencontrait, elle serait capable de me ramasser et de me ramener. où j’étais hier au soir!
Il se mit à réfléchir; bientôt, avec la rapidité de décision que donne l’habitude des mésaventures, il reprit résolument:
–Bah! je vais marcher et en marchant mes effets sécheront sur moi. Il me reste quelques pièces blanches que m’a données le fils du général, et, demain au jour, j’irai au Temple m’acheter une casquette neuve. peut-être même une blouse, si l’on n’en demande pas trop cher. Oui, oui, marchons, cela me réchauffera!
Et le pauvre hère, nu-tête, laissant derrière lui une trace humide pendant que ses mauvais souliers rendaient à chaque pas un son mouillé, se lança dans l’interminable dédale des rues de Paris. En courant ainsi, sans savoir où aller, il disait tout bas:
–La vie que je mène a bien ses inconvénients; n’importe! je n’en changerai pas. Et quant au fils du général, qui prétend m’entortiller dans sa méchante affaire, je ne veux plus en entendre parler. Qu’il s’arrange!. Une si jolie casquette!
VII
L’HÔTEL VAN BALEN
Table des matières
Aujourd’hui, la rue de la Santé, qui s’étend derrière le Val-de-Gràce, est entièrement bâtie et ne diffère en rien des autres rues du quartier. Mais au temps où s’est passée cette histoire, elle contenait seulement quelques maisons et était bordée par des terrains vagues ou des murs de jardins.
Parmi ses rares maisons, se trouvait un grand et somptueux hôtel, qui semblait avoir été, au siècle dernier, la villa d’un fermier général. Il était séparé de la voie publique par une grille en fer, doublée de planches, qui ne permettait de voir que ses œils-de-bœuf ouvragés et son toit en ardoises. Il avait pour dépendance un parc magnifique, planté d’arbres centenaires; et, mème à cette époque, on s’étonnait de rencontrer, dans l’enceinte de Paris, d’aussi beaux ombrages.
Cette habitation appartenait alors à un ancien banquier hollandais, que l’on disait dix fois millionnaire. Le baron van Balen, c’était son nom, l’avait achetée quelques années auparavant et était venu s’y établir avec sa famille. Il avait dépensé des sommes considérables en embellissements, tant dans les bâtiments que dans le parc, et on vantait beaucoup notamment ses splendides serres, où prospéraient les plantes les plus précieuses et les plus rares des pays tropicaux.
La position de M. van Balen était nette, claire, connue de tous ceux qui l’approchaient. Il avait quitté Rotterdam avec sa famille, parce que le climat froid et humide de la Hollande ne convenait pas à sa fille unique, mademoiselle Frédérica, dont la santé était gravement altérée. Il comptait trouver à Paris une température plus clémente pour la jeune malade; et les serres, où croissaient des palmiers, où régnait, été comme hiver, une chaleur constante, avaient surtout pour destination de servir de demeure à la jeune fille étiolée. En effet, pendant quelques’années, surtout pendant les saisons rigoureuses, Frédérica n’avait presque pas quitté l’asile délicieux qu’elle devait à la tendresse paternelle. On y réunissait tout ce qui pouvait l’occuper, la distraire, et elle y vivait dans un continuel printemps. Peut-être ce régime présentait-il des inconvénients réels; mais il avait fort bien réussi à la fille du banquier. Bientôt elle ne s’était plus tenue confinée exclusivement dans les serres; elle courait volontiers dans les jardins où le baron, horticulteur passionné comme la plupart des Hollandais, cultivait lui-même des fleurs. Enfin, chaque jour, quand le temps le permettait, elle; sortait en voiture avec sa mère, et, en la voyant fraîche, rose, souriante, on pouvait constater que les symptômes qui avaient tant alarmé ses parents avaient disparu sans retour.
Avant d’introduire le lecteur dans cette belle demeure de la rue de la Santé, disons quelques mots encore de ses principaux habitants.
Rien de simple et de patriarcal comme l’intérieur de la famille archimillionnaire. L’opulence dont elle jouissait ne nuisait en rien à la bonhomie de ses habitudes. Le baron, depuis qu’il avait renoncé aux comptes courants, au doit et avoir de sa maison de banque, ne semblait plus s’occuper que de deux choses au monde, sa fille et ses fleurs. C’était un homme de cinquante ans, court, replet, à figure froide, mais bienveillante. Il allait et venait sans cesse dans les jardins ou les serres, un chapeau de paille sur la * tête, une bêche ou un sécateur à la main. Quand il sortait; par hasard, au lieu de prendre sa belle voiture armoriée, que flanquaient des laquais galonnés sur toutes les coutures, il se promenait à pied, revêtu d’une grande redingote bleue et appuyé sur un jonc à pomme d’or, comme le plus humble rentier du faubourg Saint-Jacques.
La baronne n’était pas moins modeste dans sa mise et dans ses goûts. Elle avait l’apparence d’une grosse ménagère flamande, toujours habillée d’étoffes lourdes aux couleurs sombres, coiffée d’un bonnet de linge blanc sous lequel on voyait une figure large, béate, impassible, et des yeux bleus, ternes, dont les paupières semblaient appesanties par le sommeil. Elle ne quittait jamais Frédérica, qui était son idole et dont elle avait l’air d’être la gouvernante plutôt que la mère. Le reste de la maison partageait cette simplicité des maîtres, et les domestiques, hommes et femmes, originaires aussi de la Hollande, conservaient à Paris les allures lentes et paisibles qui caractérisent leur race.
Quant à Frédérica, la divinité de ce temple, l’objet des affections, du respect, du dévouement de tous, nous ne tarderons pas à la présenter au lecteur
La famille van Balen était très charitable, et, deux fois par semaine, elle faisait aux pauvres une abondante distribution d’aumônes. A une heure déterminée, que connaissaient bien les mendiants, la porte de la première cour s’ouvrait toute grande, et entrait qui voulait. Sous le porche, les gens de la maison servaient de la soupe chaude dans des écuelles d’étain à quiconque en demandait; puis, on répartissait entre les clients la desserte des maîtres du logis, desserte qui était mise chaque jour en réserve pour cet usage. Enfin, pour clore ces libéralités, madame van Balen et sa fille apparaissaient elles-mêmes sous le vestipule, et Frédérica remettait aux pauvres des secours en argent, proportionnés à leurs besoins ou à l’intérêt qu’ils inspiraient. Tout cela, grâce à l’esprit d’ordre et de méthode des domestiques hollandais, s’accomplissait avec une régularité merveilleuse; jamais de plaintes, jamais de tumulte. La séance finie, les mendiants se retiraient en silence, la grille se refermait, et l’hôtel retombait dans son calme habituel.
Or, le lendemain du jour où s’étaient passés dans les cagnards les événements que nous connaissons, la distribution ordinaire d’aumônes avait lieu à l’hôtel van Balen. La cour était pleine de monde, femmes, enfants, vieillards, estropiés ou infirmes. Néanmoins, ou pouvait voir, en dehors de cette foule déguenillée, quelques personnes convenablement vêtues, qui ne réclamaient aucune part dans les aumônes et qui sans doute étaient entrées là par curiosité.
Les écuelles de soupe avaient été vidées avec un entrain remarquable, et les lots de pain, de viandes cuites, de mets en tous genres, avaient été répartis à la satisfaction commune. Le moment où madame et mademoiselle van Balen devaient apparaître était venu, et tous les regards se dirigeaient vers le vestibule avec une expression d’impatience, d’affection et aussi d’avidité.
Ces dames ne se firent pas attendre, et un léger brouhaha, s’élevant dans la foule, annonça leur arrivée. Nous avons décrit déjà la grosse baronne avec ses vêtements sombres, sa coiffure puritaine et son air endormi. Sa fille Frédérica, au contraire, était brillante de jeunesse, de fraîcheur et de vivacité. Grande, souple, élancée, on ne voyait plus trace en elle de cette complexion délicate qui avait exigé des soins si minutieux. Ses yeux bleus, pleins de douceur, son opulente chevelure bond cendré, rappelaient seuls qu’elle appartenait à la race du Nord; quant à l’aménité des manières, à la grâce pétulante des allures, elle était toute française, nous dirons même toute parisienne; et sur son joli visage il y avait autant de bienveillance que de gaieté. Elle était mise avec une gracieuse élégance. Ses cheveux, relevés à la chinoise, selon une mode du temps, laissaient voir dans toute leur pureté les lignes correctes de son visage ainsi que deux petites oreilles roses, ornées chacune d’une grosse perle. Une robe de soie, de nuance claire, faisait ressortir les trésors de sa taille.
Frédérica était chargée de distribuer l’argent. Sa mère qui, raide et muette, se tenait à son côté, semblait n’être là que pour lui servir de porte-respect et sauvegarder les convenances. Un sac à la main, la jeune fille, avec un tact parfait, savait mesurer ses libéralités au degré de compassion que méritait chaque infortune et, souvent, elle ajoutait a son aumône une parole d’encouragement et de consola-– tion. La plupart des malheureux qu’elle secourait se montraient reconnaissants, .lui prodiguaient les bénédictions; mais, dans la foule, on eût pu trouver de vieilles mendiantes qui, après avoir empoché l’argent, se disaient entre elles:
–Bah! ces z-Hollandais sont si riches! Ça ne les ruine pas de donner quelques sous au pauvre monde!
La bonne jeune fille ne soupçonnait nullement cette ingratitude et poursuivait sa tâche avec une inaltérable sérénité. Elle ne s’arrêta que quand le sac fut à peu près vide. Aussi bien, comme les domestiques se hâtaient de faire sortir ceux qui avaient reçu leur part, afin d’éviter les fraudes, la cour était maintenant presque déserte et on n’y voyait plus que quelques oisifs attirés, comme nous l’avons dit, par la curiosité.
Parmi ces gens, se trouvait un jeune homme d’apparence robuste, à la barbe noire, au teint basané, au regard hardi. Son costume, presque pauvre, consistait en un large pantalon de coutil et une sorte de jaquette en drap de coupe bizarre; il était coiffé d’un béret basque, qu’une fantaisie parisienne de ce temps-là avait mis à la mode. Cet inconnu avait une mine haute et fière qui contrastait avec l’humilité étudiée des mendiants; et son béret, posé crânement sur l’oreille, annonçait certaines dispositions à la turbulence et à la dispute.
Appuyé contre un vase de fonte monumental, qui contenait un laurier-rose en fleurs, sur la première marche du perron, il n’avait pas un instant détaché ses yeux de dessus Frédérica van Balen. Il observait ses moindres mouvements, se penchait parfois pour recueillir ses paroles. Il ne songeait pas à cacher son admiration et s’y abandonnait avec autant de sans-gène que d’ardeur.
Il n’avait pas remarqué la retraite des mendiants, et les domestiques, chargés de la police de la cour, commençaient à le regarder de travers. M. Whilelm, leur chef, espèce de géant néerlandais, se préparait même à l’interpeller rudement, lorsque mademoiselle Frédérica, qui, la distribution finie, cherchait autour d’elle si personne n’avait été oublié, se tourna vers l’inconnu. En voyant cet homme pauvrement habillé, qui restait silencieux à quelques pas, elle crut deviner une infortune craintive et discrète. Elle s’avança jusqu’à la première marche du perron et dit au jeune homme d’un ton encourageant:
–Et vous, n’avez-vous rien à me demander?
L’inconnu tressaillit et se redressa impétueusement; ses yeux lancèrent un éclair de fureur et d’orgueil blessé. Mais il parut se raviser aussitôt; un sourire laissa voir ses dents blanches et bien rangées par-dessous son épaisse barbe noire. Puis, ôtant son béret, il s’inclina avec une sorte de politesse railleuse:
–Si, ma charmante demoiselle, répliqua-t-il; il est une chose que je serais heureux d’obtenir de votre inépuisable charité!
–Qu’est-ce donc? demanda Frédérica avec candeur.
–C’est… c’est un petit baiser sur votre jolie joue, répondit effrontément l’inconnu.
Joignant l’action aux paroles, il franchit d’un saut les marches de pierre et s’élança vers mademoiselle van Balen, les bras ouverts pour l’embrasser.
Cet acte insultant était tellement inattendu, tellement audacieux, qu’on pouvait l’attribuer à un véritable accès de démence. Les domestiques, un peu lents par nature, il est vrai, demeuraient bouche béante sans songer à défendre leur jeune maîtresse. Celle-ci s’était reculée vivement et avait poussé un cri d’effroi; elle se réfugia vers sa mère qui, sortant de son immobilité, étendit les bras pour la protéger et put seulement s’écrier d’une voix étranglée par la terreur:
–Mein Gott! mein Gott! (Mon Dieu! mon Dieu!)
L’homme au béret paraissait doué d’une force peu commune, et, souriant toujours, il poursuivait son insolent dessein. Déjà il avait saisi par le bras Frédérica tremblante, et se penchait pour lui dérober un baiser, quand arriva un secours sur lequel on n’avait pas compté.
Un jeune homme, élégamment vêtu de noir, et qui devait être un familier de l’hôtel, était entré dans la cour depuis quelques instants et avait paru, lui aussi, s’absorber dans la contemplation de la charmante demoiselle.
Tout à coup il s’élança, franchit lestement le perron, et, prenant l’insulteur par la nuque, le retira en arrière avec tant de violence qu’il faillit le renverser.
L’homme au béret, dès qu’il eut repris son équilibre, se retourna en poussant une sorte de rugissement sauvage, et un couteau brilla dans sa main. Le défenseur de Frédérica, quoiqu’il fût sans armes, ne parut pas s’effrayer et se plaça résolument devant les deux dames, qui se serraient l’une contre l’autre en continuant de pousser des cris d’épouvante.
Enfin les domestiques de la maison sortirent de l’espèce de stupeur où les avait plongés cette incroyable tentative, et accoururent de toute leur vitesse. M. Whilelm, le géant néerlandais, arriva le premier et se jeta par derrière sur l’insolent, auquel il arracha son couteau, tandis que les autres valets s’emparaient de sa personne.
Il se débattit avec rage; mais, si fort qu’il fût, il ne pouvait résister à trois solides gaillards. Il se trouva donc bientôt dans l’impuissance complète de se mouvoir, et Whilelm demanda, d’un ton aussi calme que si rien ne s’était passé:
–Qu’en ferons-nous à présent, madame la baronne?
La baronne, éperdue, ne pouvait que répéter ses mein Gott! Quant à Frédérica, elle n’avait même pas la force de parler. Leur vaillant défenseur se chargea de répondre pour elles:
–Bah! Whilelm, dit-il dédaigneusement, un ivrogne ou un fou a pu seul commettre de pareilles insolences. Jetez ce drôle à la porte; il ne mérite pas davantage!
L’audacieux inconnu parut sentir tout le mépris que renfermaient ces paroles, et il dit avec un accent de haine:
–Nous nous retrouverons, mon beau monsieur, et ce sera vous qui payerez.
On ne lui laissa pas le temps de finir; les domestiques, sur un signe de Whilelm, l’entraînèrent à travers la cour. Il essayait encore de se débattre, il vociférait, et, comme si la langue française ne lui suffisait pas pour exprimer sa rage, il proférait des injures et des menaces en langue étrangère. On ne s’en inquiéta nullement; quand on fut à la porte, on lui administra une bourrade qui l’envoya à plus de dix pas, et on referma la grille.
Pendant ce temps, le défenseur de Frédérica aidait Madame van Balen à soutenir la jeune fille qui chancelait.
–Merci, monsieur Buffières, balbutia-t-elle en s’efforcant de sourire; sans vous.
Elle ne put achever et perdit tout à fait connaissance; elle fût tombée sur le dallage en marbre du vestibule, si Georges, que le lecteur a déjà reconnu sans doute, ne l’eût reçue dans ses bras. Il resta chargé de ce gracieux fardeau, tandis que la baronne, de plus en plus bouleversée et trop faible d’ailleurs pour porter sa fille, se bornait à lever les mains au ciel en poussant des mein Gott désespérés.
Peut-être Georges n’était-il pas fâché que cette situation se prolongeât. La tête de Frédérica reposait sur son épaule, tandis qu’il enlaçait ce. corps souple et onduleux. Il regarda pourtant autour de lui, cherchant où déposer la jeune personne inanimée; le vestibule, selon l’usage, ne contenait que quelques banquettes destinées aux valets. Comme il hésitait sur le parti à prendre, la baronne s’écria:
–Par ici, monsieur Georges; portez-la dans la serre.
Elle marcha elle-même en avant pour indiquer le chemin, non sans se retourner à chaque pas, et Georges la suivit, en prenant les plus grandes précautions afin de ne pas froisser son précieux fardeau.
On traversa ainsi une somptueuse salle à manger, et on pénétra dans la serre, où se tenait habituellement mademoiselle van Balen.
VIII
LA SERRE
Table des matières
Cette serre, bien qu’on en voie aujourd’hui de plus belles et de plus vastes, passait alors pour une des curiosités de Paris. C’était une construction en fer et en verre, dans laquelle, grâce à un ingénieux système de nattes et de persiennes, on pouvait faire pénétrer avec mesure l’air et le soleil. Des calorifères cachés y entretenaient, été comme hiver, une température chaude et constante; c’était le climat de tropiques sous les brumes du ciel parisien. Les plus beaux arbres et arbustes exotiques prospéraient dans cette atmosphère artificielle et formaient des massifs toujours verts. Il y avait des palmiers au port élancé, des fougères arborescentes, des cafiers, des magnolias qui n’étaient pas encore habitués, comme aujourd’hui, à supporter les intempéries de nos saisons; il y avait mille plantes aux noms latins, au port élégant quoique souvent bizarre. On pouvait remarquer toutefois qu’aucune de ces plantes n’était fleurie. Autant les exhalaisons des feuilles vertes étaient salutaires à Frédérica, autant il fallait redouter pour elle l’arome pénétrant des fleurs. Aussi, dès qu’une de ces plantes venait à fleurir, la sollicitude vigilante du baron la faisait-elle emporter bien vite.
L’intérieur de la serre offrait un aspect pittoresque et délicieux. A l’une des extrémités, s’élevait une grotte en rocailles, enjolivée de coquillages nacrés et de guirlandes de verdure, au fond de laquelle murmurait une petite cascade d’eau limpide. Cette eau, après avoir rempli, au sortir de la grotte, un bassin où jouaient des poissons rouges, formait un mignon ruisseau qui serpentait sur un lit de sable doré, et qui, parvenu à l’autre extrémité de la serre, disparaissait tout à coup dans un bouquet d’herbes aquatiques. Ce murmure, ce mouvement des eaux, donnaient de l’animation au paysage en miniature; mais ce n’était pas tout. Au milieu de cette végétation exotique, toute une population d’oiseaux français et étrangers, vivait en liberté comme dans la campagne. Les bengalis, les cardinaux, les veuves, les tangaras aux couleurs brillantes, faisaient bon ménage avec notre gentil chardonneret, notre joyeux pinson, notre sémillant roitelet. Parfois un superbe cotinga du Sénégal prenait son bain dans le ruisseau, côte à côte avec un linot à calotte rouge, né dans les plaines d’Asnières. Des fauvettes, dénichées à Meudon, chassaient des insectes sur les nopals et les aloès venus du Mexique; et parfois, on entendait tout à coup sortir de l’éventail des palmiers quelque chant inconnu, la plainte d’un exilé qui regrettait la patrie.
Georges Buffières, toujours précédé par la baronne, transporta Frédérica dans ce lieu enchanté dont elle était le plus poétique ornement. Près de la cascade, se trouvait un léger cabinet, fait de treillages en bois doré et de plantes grimpantes; l’intérieur formait une sorte de boudoir, garni de divans; au centre, un guéridon de laque supportait les livres et la corbeille à ouvrage de mademoiselle Van Balen. C’était là, en effet, que se tenait habituellement la jeune fille, et Georges la déposa sur le canapé. Détail charmant, les oiseaux, à la vue de leur jeune maîtresse, s’étaient élancés de toutes parts et voltigeaient autour du cabinet de verdure, chantant, pépiant, rossignolant, comme pour célébrer son retour.
Quand Frédérica fut installée sur les coussins, la baronne, qui avait repris son flegme, dit à Georges:
–Merci, monsieur Buffières. Elle est un peu lourde, n’est-ce pas? C’est qu’elle est bien portante à présent. Mais laissez-nous un moment seules. Dans le jardin, vous rencontrerez M. le baron qui sarcle ses dahlias aujourd’hui.
Georges s’inclina.
–Je vous quitte, madame la baronne, répliqua-t-il; mais je vous demanderai la permission de revenir tout à l’heure, quand mademoiselle Frédérica pourra recevoir. Peut-être, poursuivit-il d’un air triste, serai-je absorbé bientôt par une mission difficile, périlleuse même, et avant de m’y donner tout entier, je voudrais prendre congé de mademoiselle van Balen.
–Ah çà! comment la générale Buffières, qui a pour vous tant de tendresse, vous permettra-t-elle. Mais, attendez dans le jardin. Je vous enverrai prévenir lorsque ma fille sera remise. Et tenez, ce ne sera pas long, je l’espère.
En effet, Frédérica commençait à s’agiter sur son divan et la couleur reparaissait sur ses joues arrondies. Georges, qui craignait d’être indiscret en restant davantage, se hâta de se diriger vers l’autre bout de la serre. Là, il ouvrit une porte vitrée, à moitié cachée par des plantes grimpantes, et se trouva dans les jardins.
Près des bâtiments s’étendait le parterre, rempli des fleurs admirables que M. van Balen cultivait. Au delà du parterre, au milieu des massifs verdoyants du parc, s’ouvraient de belles avenues qui, grâce à certains artifices de perspective, paraissaient beaucoup plus longues qu’elles ne l’étaient en réalité. Tout cela avait l’aspect à la fois agréable et grandiose qui convenait à une propriété presque princière.
Georges n’eut pas longtemps à chercher le baron. Il l’aperçut dans son équipement de travail, c’est-à-dire en bras de chemise et un chapeau de paille sur la tête, accourant de toute la vitesse de ses petites jambes. Il avait appris des domestiques l’accident arrivé à sa fille et en était aussi affligé, aussi irrité que le comportait sa nature. Cependant il secoua vigoureusement le bras de Georges.
–Brave garçon! dit-il; on assure que vous avez donné à ce coquin une fière gourmade… N’importe! il est inconcevable que, dans une ville comme Paris, on soit exposé, chez soi, à de pareils outrages. J’en parlerai à notre ambassadeur, qui précisément doit diner ici ce soir.
Georges Buffières répliqua qu’il était heureux de s’être trouvé, ne fût-ce qu’un moment, le défenseur de mademoiselle van Balen. Le baron l’interrompit par un éclat de rire:
–Oui, oui, mon gaillard, reprit-il, croyez-vous que je ne voie pas de quoi il retourne?… Ensuite, tout dépend de la petite, vous savez! La mère et moi, nous la laissons maîtresse absolue de son choix, pourvu qu’on ne songe pas à nous séparer d’elle. Mais, pardon, il faut que j’aille la rejoindre.
Le gros Hollandais frappa familièrement sur l’épaule de Georges et entra dans la serre. Les paroles qu’il venait de prononcer avaient fort ému Buffières, qui s’enfonça dans le parc en murmurant:
–J’en étais sûr!… Le père et la mère seraient pour moi; mais elle. elle, Frédérica!
Pendant qu’il errait tout rêveur dans les allées ombreuses, Whilelm, qui semblait le chercher, s’approcha de lui:
–Je supplie monsieur, dit le valet respectueusement, de ne pas sortir encore de l’hôtel, à moins que monsieur ne nous permette, soit à moi, soit à d’autres domestiques de la maison, de l’accompagner jusque chez lui., . Cet effronté, l’homme à la casquette de laine, est encore là dans la rue, assis sur une borne, et il semble guetter.
–Que m’importe! répliqua Georges.
–C’est un garçon aussi résolu qu’impudent, et il a du nerf. Monsieur peut voir le joli joujou que nous avons retiré de ses mains!
Et Whilelm exhiba l’arme arrachée à l’inconnu. C’était un énorme couteau catalan, à manche de corne, qui avait une mine tout à fait scélérate. Georges le prit d’abord machinalement et finit par l’examiner avec attention. La lame portait le nom d’une ville d’Espagne où elle avait été forgée, et sur le manche grossier on avait gravé un F, sans doute l’initiale de son possesseur.
Cette initiale, ce nom espagnol, frappèrent Buffières, toujours préoccupé d’une même pensée. Il tourna et retourna le couteau entre ses mains.
–N’avez-vous pas remarqué, Whilelm, demanda-t-il, que ce. jeune homme, quand vous l’avez expulsé de l’hôtel, proférait des menaces et des imprécations en langue étrangère?
–Certainement, monsieur, il parlait une langue qui n’était ni du français ni de l’allemand.
–Et vous n’avez pas une idée de la nation à laquelle il peut appartenir?
–Aucune; mais j’ai beaucoup voyagé et il n’appartient pas à une nation du Nord, j’en réponds.
Buffières rêva encore un moment.
–Je ne quitterai pas l’hôtel, reprit-il, sans avoir revu les dames van Balen; mais laissez-moi le couteau, Whilelm; sans doute, ce jeune homme n’en a pas d’autre, et s’il essayait de me barrer le passage, je le tiendrais en respect avec celui-ci.
–Monsieur a raison, répliqua Whilelm à qui cette idée parut lumineuse; cependant, peut-être fera-t-il mieux d’éviter une rencontre.
Georges mit le couteau dans sa poche et allait continuer sa promenade, quand une petite camériste toute ronde vint en courant lui annoncer qu’on l’attendait à la serre. Aussitôt il se dirigea de ce côté, tandis que le colossal domestique retournait vers la grille, en. grommelant:
–Il faut, Dieu me damne! que je sache si notre affronteur est toujours en sentinelle!
Georges semblait déjà avoir oublié les circonstances bizarres dont il était si préoccupé tout à l’heure, et rentra dans la serre pour rejoindre la famille van Balen
Avant même qu’il fût sorti de dessous la voûte de feuillage formée par les arbres tropicaux, il entendit un éclat de rire frais, perlé, argentin, auquel se mêlaient des chants et des sifflements d’oisillons.
Frédérica avait quitté l’espèce de réduit, en bois doré et en feuillage, où elle se tenait d’ordinaire, et était assise avec son père et sa mère sur des sièges de canne auprès de la grotte. Son visage ne portait plus trace de pâleur, ses yeux azurés brillaient de vivacité, et un léger désordre que l’on remarquait encore dans sa toilette offrait une grâce de plus. Ce qui excitait sa gaieté, c’étaient deux petits oiseaux privés, une fauvette et un troglotyde qui, campés sur son épaule demi-nue, se livraient, par jalousie sans doute, un combat acharné à coups d’ailes et à coups de bec. Le reste de la gent emplumée, perché sur les caisses à fleurs, sur les arbustes d’alentour, formait galerie et servait de juges de camp.
Georges Buffières s’arrêta pour admirer de loin ce délicieux tableau. Du reste, le combat ne fut pas long. Le troglodyte, sorte de roitelet, était le plus brave, quoique le plus petit, mais il n’était pas le plus fort. Un vigoureux coup de bec de son adversaire, la fauvette–une tête noire, parbleu!–le mit en fuite, et il se hâta de chercher retraite dans le corsage de mademoiselle van Balen, dont il fourrageait les dentelles avec un sans-gêne des plus divertissants.
Alors la gaieté de Frédérica fut à son comble. La jeune fille trépignait de plaisir, battait des mains et s’écriait en riant toujours:
–C’est bien fait! Le troglodyte a commencé. Il est si insolent! Mais il a trouvé à qui parler.
Georges s’approcha en ce moment et voulut, à son tour, entrer dans le badinage:
–Mademoiselle Frédérica a des motifs aujourd’hui, dit-il, pour se montrer sévère à l’égard des insolents. Toutefois, il me semble que celui-ci n’est pas trop maltraité.
Et il désignait le troglodyte qui, fortifié dans la guimpe de la jeune demoiselle, ne montrait au dehors que sa petite tête brune, au bec effilé. Frédérica rougit:
–Vous avez raison, dit-elle; je ne dois pas encourager le vice et l’arrogance. Va-t’en, petit!
Du bout de ses doigts roses elle débusqua l’effronté roitelet, qui ne s’envola qu’après avoir donné un coup de bec à ces doigts inexorables; puis, il alla retrouver son ancien adversaire dans un oranger voisin, où le chamaillis recommença sous la feuillée.
Le baron et la baronne n’avaient pris aucune part à ces enfantillages. M. van Balen paraissait toujours violemment irrité.
–Oui, disait-il avec la colère froide des hommes obèses, j’exige que l’insulte faite à ma fille soit sévèrement punie... Je vais écrire au préfet de police afin que ce misérable soit recherché, arrêté, mis en prison.
–Et il faut qu’on l’envoie aux galères! ajouta la bonne dame que l’inquiétude rendait féroce.
–Si la justice française, poursuivit le baron, ne tient pas compte de ma plainte, j’en référerai à mon ambassadeur, qui retirera son pavillon, demandera ses passeports.
–Et la Hollande déclarera sur-le-champ la guerre à la France! ajouta Frédérica; n’est-ce pas cela, mon excellent père?… Allons! ajouta-t-elle en faisant une jolie petite moue, voilà bien du bruit pour la frasque ridicule d’un homme brutal et mal élevé. J’ai vu déjà celui-ci plusieurs fois à nos distributions d’aumônes, et, jusqu’à ce jour, il s’était montré muet et respectueux. C’est moi qui, par une question peu mesurée et dans laquelle il a cru découvrir une insulte, ai déterminé cette action stupide. Du reste, grâce à M. Georges Buffières, la tentative n’a pas eu de résultat. et je pense qu’il vaudrait mieux pour tout le monde mettre en oubli cette sotte aventure.
–Bonté divine! s’écria le buron, c’est toi, ma fille, qui défends ce bandit?
–Je ne songe pas à le défendre; mais je gage que M. Georges, qui s’est montré si courageux et si délicat dans cette affaire, n’est pas d’avis que l’on fassse tant de bruit.
En même temps la charmante fille semblait, de son regard caressant, demander l’appui de Buffières.
–En effet, répliqua Georges, une pareille tentative ne peut être considérée que comme un acte de folie, et, quand il s’agit de mademoiselle van Balen, on ne saurait prendre trop de précautions pour éviter le scandale.
–Vous l’entendez, cher papa? M. Buffières pense que, même dans mon intérêt, il ne doit plus être question de cette ridicule histoire. Et M. Buffières est sensé, prudent; il est avocat et a toujours été votre oracle.
Georges essayait de distinguer si Frédérica parlait avec ironie; cet éloge, quoique fait d’un ton léger, paraissait sincère. Le baron n’en conserva pas moins sa mauvaise humeur:
–Buffières ne dit que ce qui peut t’ètre agréable, répliqua-t-il; cependant il devrait ressentir plus d’indignation pour l’insulte qu’on t’a faite. Ah! si le comte Oscar de Livry s’était trouvé là, ce n’est pas lui qui s’en serait rapporté à d’autres pour châtier le coupable!
Le nom qu’on venait de prononcer fit tressaillir Frédérica.
–Quoi! cher papa, dit-elle, vous croyez que M. de Livry aurait pu parler et agir autrement que ce bon et sage M. Georges? Qu’eût-il donc fait de plus?
–Il aurait. Mais, parbleu! interrompit le baron en riant, demande-le lui à lui-même, car justement le voici.
La porte de la serre, du côté du salon, venait en effet de s’ouvrir, et la petite camériste toute ronde introduisait un beau et élégant jeune homme, qui semblait être aussi un habitué de la maison.
Frédérica rougit de plaisir; ses mièvreries enfantines firent place tout à coup à l’air réservé d’une jeune demoiselle du grand monde, pendant que le baron se levait et s’avançait d’un air cordial au-devant du nouveau venu.
Georges Buffières avait vu le changement subit opéré dans mademoiselle van Balen, et un pli de contrariété se forma sur son front. Il voulut se retirer; mais le sentiment des convenances d’une part, une ardente quoique douloureuse curiosité de l’autre, le retinrent à sa place, et il se contenta de saluer froidement la personne qui venait d’entrer.
IX
LES RIVAUX
Table des matières
Le comte Oscar de Livry était le dernier représentant d’une des plus grandes familles de France et possédait une fortune à peine moins considérable que celle du banquier van Balen. Malgré sa jeunesse, il avait été tour à tour auditeur au Conseil d’État, puis attaché d’ambassade, et une rosette versicolore ornait sa boutonnière. Grand, mince, vêtu à la dernière mode du temps, il avait des traits nobles et réguliers, auxquels une légère pâleur ajoutait une distinction extrême. Oscar de Livry enfin semblait un de ces êtres privilégiés auxquels la nature et la société ont prodigué leur dons.
Buffières l’avait connu à la légation de Hollande, où il avait rencontré aussi la famille van Balen, et s’était senti d’abord attiré par les manières affables du comte Oscar. Ils se voyaient souvent soit à l’ambassade, soit à l’hôtel van Balen, et leurs caractères, graves tous les deux, semblaient parfaitement s’accorder. Mais bientôt une cause de dissentiment s’était produite. Buffières aimait Frédérica et n’avait pas tardé à s’apercevoir que le comte l’aimait également; de plus, la charmante fille du banquier témoignait en toute occasion une préférence marquée pour Oscar. On comprend combien cette rivalité devait navrer le pauvre Georges. Dans sa modestie, il ne se croyait pas de force à lutter contre un pareil concurrent, et la jalousie lui déchirait le cœur. Aussi ses rapports avec le comte étaient-ils devenus insensiblement plus froids, et, quoique aucune explication n’eût été échangée, il se montrait avec lui réservé, contraint, presque hostile.
Quand Livry lui tendit la main, ce fut à peine s’il la toucha de l’extrémité de ses doigts, et il se contenta de s’incliner en silence.
L’accueil que Frédérica fit au nouveau venu n’était pas de nature à adoucir les sentiments secrets de Georges. L’enfant gâtée ne savait dissimuler aucune de ses impressions et laissa éclater la joie que lui causait cette visite.
–Vous arrivez à propos, Livry, dit le baron avec sa familiarité habituelle; vous savez peut-être déjà quelle insulte vient de recevoir notre chère petite, pendant qu’elle remplissait une mission de charité, et nous nous demandions ce que vous eussiez fait si vous vous étiez trouvé présent.
–J’aurais tué le misérable, répliqua le comte sans hésiter, et tandis que son œil noir lançait un éclair.
–A la bonne heure! s’écria le baron.
–Mein Gott! voilà parler! murmura la baronne.
Frédérica n’avait pu retenir un sourire d’orgueil en voyant avec quelle chaleur le comte prenait son injure. Cependant, elle dit de son petit ton boudeur:
–Y pensez-vous, monsieur de Livry? Tuer un homme pour si peu de chose!. Quant à moi, lorsqu’un de mes oiseaux vient à mourir, je suis triste pendant quinze jours.
–C’est que vous êtes bonne autant que belle, répliqua M. de Livry avec une admiration passionnée.
–Je ne sais pas si je suis bonne, mais je n’aime pas qu’on tue. M. Buffières a été bien plus raisonnable en se contentant de chasser l’insolent.
–Et pourtant, mademoiselle, dit Buffières avec énergie, j’ai la prétention de ressentir autant que personne les outrages qu’on peut vous faire.
Georges et le comte échangèrent des regards ardents; mais presque aussitôt le comte, quoiqu’il fût naturellement fier et emporté, détourna les yeux avec une sorte de tristesse.
La conversation se prolongea pendant quelques instants et tout le monde y prit part. Frédérica, dans sa naïveté candide, ne faisait attention qu’à M. de Livry; elle l’écoutait avec complaisance, approuvait ses opinions, souriait à ses saillies. Le pauvre Georges ne perdait aucun de ces détails, et bientôt, n’y tenant plus, il se leva pour prendre congé.
–Monsieur le baron, dit-il à van Balen, peut-être n’aurai-je pas le plaisir de vous revoir de sitôt, ainsi que ces dames. Comme je crois l’avoir dit déjà, je vais être occupé d’une affaire très difficile, très épineuse, et je ne saurais prévoir quel temps elle me retiendra.
Le baron et la taciturne baronne elle-même exprimèrent avec politesse le désir que l’absence annoncée ne durât pas trop. Frédérica dit distraitement:
–J’espère que cette affaire n’est pas de nature à inquiéter vos amis?. Revenez-nous bientôt, monsieur Buffières, et présentez mes respects à votre excellente mère.
Puis, elle reprit avec le comte l’entretien interrompu.
–Mes amis se consoleront avec facilité de mon absence! soupira Georges.
Comme il allait se retirer, le comte de Livry, bien qu’absorbé en apparence par le gentil babillage de Frédérica, se retourna tout à coup, et dit d’une voix émue:
–Monsieur Buffières, avant que vous quittiez la maison, me permettrez-vous de vous dire un mot en particuier. là, dans le parc?
Il y eut un moment de surprise générale. Quoique Liry n’eût pas parlé sur un ton de menace, ce brusque rendez-vous pouvait avoir une signification fâcheuse. Le baron et la baronne se regardèrent avec inquiétude. Quant i Georges, un sourire amer effleura ses lèvres.
–Je suis à vos ordres, monsieur le comte, répliqua-–il; et je vais vous attendre dans l’allée du Cèdre.
Il salua les dames, pressa la main de van Balen et se diigea de nouveau vers la porte de la serre.
Il se mit à arpenter précipitamment les allées du parc et ne doutait pas que Livry ne l’eût retenu pour lui adresser une provocation. Mais cette idée ne semblait ni l’effrayer ni lui déplaire; il pinçait les lèvres avec opiniâtreté, comme s’il était prêt à tout événement.
Il errait dans une allée, plus vaste que les autres, qui tirait son nom d’un cèdre du Liban, contemporain de Jussieu, quand il se trouva encore face à face avec M. Whilelm. Il voulait l’éviter en faisant un mouvement d’impatience; le majestueux domestique l’aborda:
–J’espère, dit-il, que monsieur ne va pas sortir encore, et surtout sortir seul? Croiriez-vous que cet insolent, l’homme au béret, a eu l’audace de revenir pour réclamer son couteau? J’avais envie de l’échiner, de le livrer à la police; mais, comme je n’avais pas d’ordre, je me suis contenté de le rembarrer de la bonne façon.
–Vous avez bien fait.
–Oui, mais il a repris son poste sur la borne, à vingt pas de l’hôtel, et si monsieur sortait. Voyons! ne conviendrait-il pas d’aller chercher la garde au Val-de-Grâce et de faire coffrer cet obstiné coquin?
–Je vous le défends.
–Songez néanmoins, monsieur.
–Laissez-moi, dit brusquement Georges qui voyait le comte à l’extrémité de l’allée; M. de Livry a besoin de me parler, et nous voulons être seuls.
Whilelm, en valet bien appris, se tut et se hâta de se retirer.
Buffières s’était arrêté et regardait le comte s’avancer à pas rapides. Les beaux et nobles traits de Livry étaient profondément bouleversés et d’une extrême pâleur. Toutefois, ce bouleversement et cette pâleur semblaient moins provenir de la colère que d’une douleur sombre voisine du désespoir. Ne sachant que penser, George attendait d’un air calme.
En l’abordant, le comte, au lieu de l’interpeller vive ment, comme Georges pouvait le craindre, lui prit bras, d’une façon presque amicale, et dit d’une voi très altérée:
–Excusez-moi de vous avoir retenu, mon cher Bu fières; mais aux termes où nous en sommes, il est absolument nécessaire que nous ayons ensemble une explication.
–Je vous ai dit, monsieur, que j’étais entièrement à vos ordres.
Ils marchèrent un moment en silence; Livry paraissait de plus en plus agité.
–Buffières, reprit-il enfin, si bas qu’on l’entendait à peine, est-il vrai que vous aimez mademoiselle van Balen?
Georges essaya de se dégager.
–Monsieur, répliqua-t-il sèchement, je ne vous reconnais pas, je ne reconnais à personne le droit de m’adresser une semblable question. Mes secrets n’appartiennent qu’à moi.
–Eh! monsieur, dit Livry avec un accent mélancolique, il ne s’agit pas d’une vaine curiosité à satisfaire; il y va de votre bonheur, du mien, de celui de cette adorable enfant elle-même, que nous nous expliquions avec franchise.
Georges commençait à comprendre que cet entretien n’avait pas le but présumé, et l’air égaré, les paroles tristes du comte lui causèrent une vive impression.
–Je pense, monsieur, qu’il serait inutile de le nier. La passion que j’éprouve pour mademoiselle Frédérica se manifeste dans mes actions, dans mes paroles, dans mes moindres gestes, et vous, mieux que personne, avez dû vous en apercevoir.
–Oui, vous l’aimez, j’en étais sûr. Mais elle, Buffières, elle, croyez-vous qu’elle vous aime?
–Il est cruel, monsieur, de m’obliger à reconnaître qu’elle en aime un autre.
–Et cet autre c’est.
–Vous êtes impitoyable! Cet autre, vous ne pouvez ignorer que c’est vous-même.
Oscar tressaillit.
–Moi! balbutia-t-il, moi!… Comment le savez-vous? Est-ce qu’elle vous l’a dit?
–Ce n’est pas à moi qu’elle aurait pu faire cette confidence. Mais la préférence qu’elle vous accorde n’est-elle pas évidente comme l’indifférence que je lui inspire!
Livry éprouvait un désespoir inexplicable. Sa face était convulsée, des larmes brillaient dans ses yeux.
–Moi! moi! répétait-il; c’est donc vrai?… Je ne voulais pas y croire. Ah! voilà un grand malheur pour nous tous!
Il se laissa tomber sur un banc de gazon qui se trouvait à portée et, se cachant le visage dans ses mains, il éclata, en sanglots.
Buffières, debout devant lui, ne pouvait se défendre d’un sentiment de pitié pour une douleur si profonde, quoique incompréhensible.
–Ah çà! vous, monsieur de Livry, demanda-t-il, vous n’aimez donc pas mademoiselle van Balen?
–Si, si, je l’aime! s’écria le comte avec explosion; toute mon àme, au contraire, toutes mes pensées, tous les battements de mon cœur sont pour cette belle et pure enfant. Mais j’avais cru bien cacher jusqu’ici la passion qui me dévore, et j’espérais que Frédérica ne l’aurait pas soupçonnée.
–Une femme, si jeune et si naïve qu’elle soit, ne se trompe jamais en pareille matière. Mais, si vous aimez Frédérica, d’où vient donc votre chagrin? Qui, plus que vous, est digne de son affection? qui, mieux que vous, peut aspirer à sa main? Vous êtes jeune, riche, de grande naissance; vous avez toutes les qualités du corps et de l’esprit, tous les avantages que la société donne à ses privilégiés. Enfin, Frédérica vous aime, et n’avez-vous pas entendu le baron affirmer de la manière la plus précise que sa fille sera maîtresse absolue de son choix?
Ces consolations de Buffières étaient généreuses, mais le comte ne remarqua pas la magnanimité de son rival. L’œil fixe, la poitrine oppressée, il semblait en proie à une cruelle rêverie. Tout à coup il saisit la main de Georges:
–Buffières, reprit-il d’une voix solennelle, Buffières, je ne pourrai jamais être le mari de Frédérica. Jamais! jamais!
–Sans doute quelque engagement antérieur.
–Frédérica est mon premier, mon seul amour.
–Alors une opposition du côté de votre famille.
–Je suis le chef de ma maison; je n’ai d’ordres ni de conseils à recevoir de personne. Non, l’obstacle ne vient que de moi, de moi seul; mais il est si grand, si terrible, que je dois reculer devant lui.
–En aurez-vous la force, si l’obstacle ne provient que de votre volonté?
–Voilà ce que je crains! s’écria le comte avec une exaltation extraordinaire; et pourtant un acte de faiblesse ferait de moi un monstre. Je vous le répète, Buffières, je ne peux pas, je ne veux pas, je ne dois pas épouser Frédérica van Balen. Si j’étais capable de m’abandonner à cet amour, je mériterais tous les châtiments, tous les supplices; je serais un misérable, un scélérat! Vous, Georges, vous qui aimez aussi cet ange, sachez le défendre au besoin contre moi. Si vous me voyez fléchir, céder à un entraînement plus fort que ma volonté, tuez-moi sans hésitation; faites-moi sauter le crâne, écrasez-moi comme une vipère. et, en mourant, je vous remercierai!
Le malheureux comte paraissait en proie à une sorte de frénésie, des sanglots continuaient à soulever sa poitrine. Buffières le regardait avec stupeur et ne savait que penser.
Il y eut un nouveau silence. Enfin M. de Livry releva la tête.
–Excusez-moi, Buffières, reprit-il d’un ton plus calme; vous ne comprenez pas, vous ne pouvez pas comprendre. Tenez, parlons de vous, de vos projets, de votre avenir. Est-il bien vrai que, découragé par l’indifférence de mademoiselle Frédérica, vous prétextez d’une affaire pour ne plus venir à l’hôtel van Balen?
–A la vérité, Oscar, dit Buffières en reprenant le top amical qu’il avait autrefois avec le comte, l’indifférence que l’on ressent pour moi m’a jeté dans un cruel découragement; mais l’affaire dont il s’agit est très réelle, et peut-être, en effet, interrompra-t-elle mes assiduités à l’hôtel.
–Il ne faut pas qu’elles soient interrompues, Georges, s’écria le comte; au contraire, il faut que vous veniez ici souvent. tous les jours! Il faut que vous redoubliez de soins, de prévenances auprès de Frédérica. A son âge, les impressions sont vives, mais mobiles; il faut qu’elle vous aime, il faut que vous l’épousiez. Liguons-nous ensemble pour obtenir ce résultat. Moi, je m’abstiendrai le plus possible de paraître ici; j’ai promis tout à l’heure de revenir demain, mais je manquerai à ma promesse. si j’en ai le courage. Dans tous les cas, mes visites à la famille van Balen seront désormais très rares. Profitez de ces absences pour me dénigrer auprès des parents et de la jeune demoiselle. Calomniez-moi, s’il en est besoin; je vous y autorise, je vous en prie. Dites que je suis joueur, débauché. Et, par le ciel! je vous fournirai l’occasion de dire vrai. Je vais fréquenter les tripots, risquer des sommes énormes. Je vais prendre pour maîtresse quelque danseuse ou quelque actrice en renom, et je ferai pour elle les plus scandaleuses folies. Cette chaste enfant, en apprenant la vérité, n’éprouvera plus pour moi que de l’horreur, et son affection se tournera vers vous, qui la méritez à tous égards
Georges Buffières ne concevait rien à une abnégation si complète et dont pourtant il était impossible de suspecter la sincérité.
–Mais enfin, mon cher Oscar, reprit-il, pour quel motif renoncez-vous à un bonheur qui ne peut vous échapper, si vous le voulez sérieusement?
–Ne me le demandez pas, Buffières; je ne saurais vous le dire. Peut-être un jour l’apprendrez-vous et, alors, vous vous expliquerez sans peine. Souvenez-vous seulement de mes paroles: si une passion aveugle me poussait, en dépit de moi-même, à vouloir épouser Frédérica, tuez-moi, tuez-moi. et vous aurez fait acte d’honnête homme!
Il renouvela ses instances pour que Georges ne cessât pas ses visites à l’hôtel van Balen, et il ajouta avec accablement:
Pulsuz fraqment bitdi.