Kitabı oxu: «Deux ans au lycée»
Élise de Pressensé
Deux ans au lycée

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331870
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I COMMENT ON DEVIENT AMIS.
II RAOUL CHEZ LUI.
III DEUX MISÈRES.
IV AGIR MIEUX QU’ON NE PARLE.
V UNE MAXIME DE M. LANDEL
VI LA TROUVAILLE DE GABRIEL.
VII L’INTÉRIEUR DE MADAME PERNAUD.
VIII LE RÉVEIL D’UNE IMAGINATION.
IX CALME AUX GRANDS BOIS, TUMULTE AU LYCÉE.
X UNE GRANDE JOURNÉE.
XI L’ACCUSATION.
XII MALENTENDU
SECONDE PARTIE
I RECONNAISSANCES
II LE MERLE BLANC.
III L’ÉCOLE DE MADEMOISELLE GERTRUDE,
IV LES SECRETS.
V PENTE GLISSANTE.
VI COMMENT AIMER DIEU?
VII UNE HEUREUSE FANTAISIE.
VIII ACHAT D’OR ET D’ARGENT.
IX UN RAYON DISPARU.
X LA FERME.
XI LA LUTTE.
XII LE TÊTE-A-TÊTE.
XIII LA VICTOIRE.
XIV FRÈRE ET SŒUR.
XV ENCORE UNE CONFESSION.
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
COMMENT ON DEVIENT AMIS.
Table des matières
On était aux premiers jours d’octobre. Les coliers, déshabitués du travail par quelques semaines de liberté, sortaient en troupe bruyante u lycée où ils venaient d’être enfermés pendant eux mortelles heures et se formaient en groupes apageurs ou s’éloignaient en longues bandes, maintenues dans l’ordre par la présence du maître ’études. Celui qui parut le dernier de tous au aut des marches s’arrêta pour regarder autour le lui, puis descendit lentement et s’éloigna ans être abordé par aucun de ses camarades.
Evidemment, il était nouveau venu et ne conlaissait personne dans ce petit monde où il ne s’éait pas encore fait une place et où, sans doute, il se sentait bien seul. Il marchait la tête baissée, absorbé dans ses réflexions, et ne s’apercevait pas qu’il était l’objet de l’attention et des remarques de trois jeunes garçons qui suivaient la même direction que lui sur le trottoir opposé.
–Je vous dis que sa maman l’a accompagné ce matin et hier aussi jusqu’au coin de la rue Caumartin, disait l’un d’eux, n’est-ce pas vrai, Lucien?
–Oui, répondit Lucien qui avait les cheveux rouges et l’air lourdaud, oui, je l’ai vue de mes propres yeux, et elle est restée au coin de la rue à le regarder jusqu’à ce qu’il fût entré.
–Pas possible! dit avec nonchalance le plus grand des lycéens qui dépassait les deux autres de toute la tête et marchait près d’eux d’un air moitié dédaigneux, moitié protecteur.
–Il faut que ce soit un fameux niais, ajouta le premier interlocuteur.
–Eh bien, je me charge de le déniaiser, reprit le grand, nous allons commencer son éducation à l’instant même. Vous verrez comment je m’y prendrai.
Alors, traversant la rue et abordant le petit étranger avec toutes sortes de démonstrations de politesse:
–Mademoiselle, dit-il, comment se fait-il que, contre vos habitudes, vous vous aventuriez seule dans la rue? Permettez-moi de vous offrir ma protection et de vous accompagner jusqu’à votre porte.
Le jeune garçon rougit jusqu’aux oreilles en se voyant apostrophé de cette manière et voulut hâter le pas sans répondre, mais on ne le lui permit pas; on le retint, on l’entoura, on l’accabla de plaisanteries plus ou moins fines, jusqu’au moment où, sentant qu’il allait avoir des larmes dans les yeux s’il ne laissait pas un libre cours à son indignation, il s’arrêta et jeta bravement à la face de l’ennemi ces deux mots vigoureux:
–C’est lâche!
–Oh! oh! dit le plus grand des persécuteurs, voilà un bien gros mot. Sans les égards qui vous sont dus, Mademoiselle, je ne le supporterais pas. Qu’est-ce qu’il y a de lâche à vous offrir ma protection?
–Oui, c’est lâche, parce que vous voyez bien que je suis étranger, que je ne connais personne et que vous vous mettez trois contre un. Vous vous moquez de moi parce que ma mère m’a accompagné. Je n’en ai pas honte, moi, mais j’aurais honte de faire ce que vous faites.
A ce discours véhément, le gamin aux cheveux rouges et son camarade commencèrent à ricaner de plus belle, mais leur chef leur imposa silence.
–Bien dit, mon petit lion,–et en parlant il posa sa main sur l’épaule du jeune garçon qui se taisait, tout surpris lui-même de sa sortie, et qui tremblait encore de tous ses membres du conflit de ses émotions.–J’aime ça. Il faut avoir bec et ongles dans le monde où nous vivons; je vois qu’il y aura moyen de s’entendre avec vous. Allons, vous autres, passez votre chemin et laissez-nous tranquilles. Voilà l’autre trottoir là-bas où vous pourrez ricaner tout à l’aise sans que je sois tenté de vous tirer les oreilles.
–C’est un peu fort ça, dit la tête rouge, c’est lui qui commence le jeu et puis tout à coup il lui prend fantaisie de nous traiter comme des chiens.
–Oui, comme des chiens, grommela l’autre.
–Vous avez dit le mot, mes roquets; allez, et tâchez de ne pas japper sur mes talons ni sur ceux de mes amis.
–C’est bien, Raoul, nous nous en souviendrons, dirent les deux gamins en s’éloignant.
–A votre aise, je suis enchanté que vous ayez bonne mémoire, leur cria Raoul; puis se retournant vers son nouveau compagnon, il déclama:
–Soyons amis, Cinna, c’est moi qui t’en convie!
–Mais, dit le jeune garçon, c’est un peu vite.
–Bah! est-ce que vous seriez rancunier, par hasard? Voyez quel bel exemple je vous donne: je vous pardonne les injures que vous m’avez dites, et ce qui est bien plus difficile, toutes les sottes plaisanteries que je vous ai faites. On ne peut rien demander de plus. Quel âge avez-vous?
–Bientôt quatorze ans.
–Votre nom?
–Je m’appelle Gabriel.
–Un nom d’ange, je vous plains. Gabriel tout court?
–Sorbier.
–Un nom d’arbre, c’est moins compromettant. Gabriel Sorbier. Et vous vénez des champs?
–Je viens de la campagne. Comment le savez-vous?
–Cela se devine tout de suite. Si ce, n’était un plagiat je vous appellerais Pâquerette; vous avez la fraîcheur et la simplicité de cette fleur champêtre entre toutes. Mais votre biographie, que vous vous faites arracher brin à brin, est bien succincte. Depuis combien de temps êtes-vous à Paris?
–Depuis quinze jours.
–En pension?
–Non, avec ma mère.
–Ah! c’est vrai, j’oubliais. Et votre mère vous accompagne au lycée?
Gabriel rougit et jeta un regard de reproche sur le questionneur.
–Ma mère est veuve, dit-il, elle n’a que moi. Elle est seule ici et ne connaît personne.
Il se tut. Raoul regarda les vêtements noirs de son nouvel ami et comme au fond, malgré sa légèreté, il avait du cœur, il se promit de ne plus plaisanter sur ce sujet.
–Eh bien! reprit-il, moi je vais vous faire mon historique sans qu’il soit nécessaire de me tant prier. Je me nomme Raoul Landel, je suis Parisien pur sang, j’ai seize ans et je commence ma seconde. Si vous vous adressez à mes professeurs pour avoir des renseignements sur moi, il est probable qu’ils ne vous donneront pas une haute idée de mon mérite. Mon père n’a pas le fétichisme des bonnes places et du livre d’honneur. Rien ne lui paraît plus ridicule que la pédanterie des professeurs, et la niaiserie des parents qui croient que leur fils sera un grand homme parce qu’il est premier ou second sur cinquante imbéciles. Il dit qu’il y a cent à parier contre un qu’un bon élève ne sera qu’un cuistre. Mon père a des doctrines bien arrêtées, vous voyez, et moi je suis trop soumis pour ne pas les mettre en pratique. Ce qui est assez curieux, c’est que sa manière d’agir n’est pas toujours d’accord avec ses théories. Cette année, par exemple, il voulait me retrancher mon voyage de vacances parce que je n’avais pas eu de prix. Sans ma mère il aurait peut-être tenu bon. Quelquefois aussi il menace de ne pas me donner mon argent de semaine quand je ne suis pas dans les premiers, et quand je réponds que je ne veux pas devenir un cuistre, il se met dans de roides colères. Alors ma mère vient en cachette me donner de son argent, et comme mon père oublie souvent d’exécuter sa menace, je me trouve riche au double. J’ai cinq francs par semaine, sans parler de ces bonnes chances-là, mais l’année prochaine j’aurai une pension trimestrielle. Combien avez-vous?
–Dix sous par semaine, répondit innocemment Gabriel.
–Et que faites-vous de cela? demanda Raoul en se mordant les lèvres pour ne pas rire.
–J’achète mes plumes et je mets le reste de côté pour mes cadeaux.
–0vertu! s’écria Raoul en prenant une pose comique, qui a pu dire que tu n’es qu’un nom? C’est un païen, très-certainement, un vieux mécréant de païen. Mais moi, je pourrai affirmer que je l’ai vue, la vertu, que je l’ai contemplée de mes yeux, sous les traits. d’une simple fleur des champs.
–Je n’ai pas honte de ce que ma mère n’est pas riche, dit Gabriel, qui dompta une forte envie de se mettre en colère avant de pouvoir prononcer ces paroles.
–Il n’a honte de rien, il n’a peur de rien, c’est un héros! s’écria Raoul, toujours du même ton d’emphase comique.
Gabriel, vraiment fâché de cette persistance de plaisanterie, détourna la tête et fit quelques pas en regardant droit devant lui d’un air un peu offensé.
–Voyons, mon camarade, reprit Raoul d’un ton plus simple, ne vous formalisez pas de ce que je plaisante. Je m’égaye un peu en plein air, parce que je sais qu’une fois rentré à la maison, je vais être triste comme un bonnet de nuit.
–Et pourquoi donc?
–Est-ce que je sais? c’est toujours comme ça. Je m’y ennuie; ma mère se lève tard et sort toute l’après-midi; mon père est toujours à son bureau. Quand j’aurai fait mon devoir, je flânerai un peu, je lirai le journal; ça n’est pas bien gai.
–Vous n’avez ni frère ni sœur? demanda Gabriel.
–J’ai une sœur, mais elle ne sort pas de sa chambre jusqu’au soir. On la porte au salon quand il n’y a pas de visites et qu’elle n’est pas trop souffrante.
–Elle est donc bien malade?
–Non. oui. Je ne sais pas trop ce qu’elle a; je l’ai toujours vue ainsi. Mais voici notre maison, ajouta-t-il en s’arrêtant devant un petit hôtel dont la façade élégante était précédée d’une cour. Où demeurez-vous? si ce n’est pas trop loin, j’irai vous accompagner.
C’était dans une des rues les plus rapprochées, une petite rue silencieuse et paisible, au cinquième étage d’une maison de modeste apparence. Arrivé là, Raoul dit adieu à son nouvel ami, en lui recommandant de prendre le même chemin pour retourner au lycée, et de l’attendre un moment devant la porte de l’hôtel, s’il ne le trouvait pas sur le trottoir.
Gabriel monta les cinq étages un peu étourdi de tout ce qu’il avait vu et entendu pendant les vingt minutes qui venaient de s’écouler. Raoul l’attirait et lui déplaisait en même temps. Son sourire était franc; ses grands yeux bruns semblaient dire des choses meilleures que celles qui sortaient de ses lèvres. Gabriel, qui n’avait jamais eu pour camarades que de petits paysans sans instruction, subissait le charme de son langage facile et de ses manières aisées. Mais ce ton de perpétuelle plaisanterie lui semblait fatigant et irritant, accompagné, comme il l’était, d’un petit air de supériorité qui n’avait rien de bien agréable. Raoul, il est vrai, était plus grand que lui de toute la tête; mais cela ne suffisait pas pour l’autoriser à prendre des airs de protecteur avec le jeune provincial. Arrivé à la dernière marche du cinquième étage, celui-ci conclut qu’il ne fallait pas supporter cette façon d’agir, et, sur cette ferme résolution, sonna vigoureusement. Sa mère elle-même vint lui ouvrir.
–Eh bien, dit-elle en jetant un regard sur sa figure qui portait les traces de ses pensées, qu’est-ce qui te donne l’air si martial? On dirait que tu vas me prendre d’assaut.
–Non, maman, je n’ai point d’intention hostile contre toi, répondit-il en laissant sa physionomie s’adoucir. Je vais vite travailler, et pendant que nous dînerons, je te raconterai tout ce qui m’est arrivé.
–Tout ce qui t’est arrivé!. Il me faut de la patience pour attendre jusque-là.
–Oh! c’est peu de chose, à tout prendre. Je connais maintenant un de mes camarades, voilà tout. Mais il ne faut pas que je m’arrête; j’ai un long devoir, et je voudrais faire honneur.
Il s’arrêta; mais sa mère acheva la phrase:
–A ton père, à ton seul précepteur. Ah! tu le lui dois, mon enfant. Quelle peine ne s’est-il pas donnée pour t’enseigner, et avec quelle joie il le faisait, même après les plus grandes fatigues. Jamais, sous aucun prétexte, il ne négligeait une leçon ou ne la remettait au lendemain. Quand je lui demandais de le faire, il me répondait: «Comment pourrais-je inculquer à Gabriel le sentiment de son devoir, si je manque au mien?» Mais va, mon cher garçon, je ne veux pas te retenir.
–Ne pleure pas, chère maman, dit-il en embrassant sa mère, je n’oublierai jamais tout cela.
Madame Sorbier suivit des yeux son fils jusqu’à ce que la porte de sa petite chambre se fût refermée sur lui; puis, malgré sa prière, elle s’assit, cacha sa figure dans ses mains et pleura quelques moments en silence. Le peu de mots qu’elle venait d’échanger avec lui avaient réveillé en elle tout un essaim de tristes pensées, et les souvenirs du passé assaillaient son cœur comme la marée envahit le rivage. Ils étaient bien beaux et bien doux, ces souvenirs, et ils faisaient avec le présent un contraste bien douloureux. Pendant quinze ans, la vie de Madame Sorbier avait été calme et heureuse. C’était une vie de devoirs, d’affections, de joies simples et profondes. Son mari exerçait la profession de médecin dans la campagne, et n’avait jamais rien désiré au delà de cette sphère modeste où il trouvait l’emploi de toutes ses forces, et où son influence était plus grande et plus utile qu’elle n’eût pu l’être ailleurs. Il n’était pas seulement le médecin, il était aussi le conseiller et l’ami des paysans; il travaillait à les guérir de leurs préjugés et de leurs superstitions, et comme sa profession lui donnait accès dans toutes les familles, il se trouvait admirablement placé pour connaître leurs idées fausses et pour les combattre. Il leur apprenait à voir dans la religion, non pas un tissu de formes grossières qui ne correspondent à rien de vrai, mais une relation entre l’homme et Dieu dont l’influence doit se retrouver dans tous les actes de la vie. Si M. Sorbier agissait beaucoup au dehors, il ne négligeait pas pour cela les devoirs plus prochains. C’était lui qui faisait toute l’éducation de son fils; il le développait sans cesse par ses entretiens, et il l’instruisait par des leçons spéciales qui étaient un plaisir pour le professeur comme pour l’élève. Il exigeait beaucoup de régularité et de conscience dans le travail, mais en même temps il laissait aux facultés leur libre jeu, et permettait des essais, des innovations, des infractions à la coutume, pourvu qu’elles eussent leur raison d’être. Cette méthode d’éducation n’avait pas fait de Gabriel un prodige; il n’avait pas l’esprit brillant, et se distinguait plutôt par l’harmonie de ses facultés que par une supériorité quelconque; mais il était plus développé d’une manière générale qu’on ne l’est d’ordinaire à quatorze ans. Sa raison et son cœur s’étaient élargis ensemble; ce qui lui manquait, c’était la vie commune avec d’autres enfants de son âge. Il ne savait rien de leurs coutumes, rien de leur langage, ni de leurs rapports les uns avec les autres. Le monde dans lequel il venait d’entrer lui était absolument étranger; c’était là ce qui effrayait sa mère et lui serrait le cœur, quand elle pensait aux tentations inconnues qu’il allait rencontrer.
Quelques mois auparavant, M. Sorbier était mort subitement, jeune encore, et sans avoir pu donner à sa femme aucune direction pour l’éducation de son fils. N’ayant pas de liens de famille très-étroits, elle s’était décidée à venir avec celui-ci s’établir à Paris, où il pouvait faire toutes ses études sans la quitter. A la campagne, Madame Sorbier aurait pu vivre dans l’aisance; mais à Paris, il fallut se réduire à la plus stricte économie. Elle loua un très-petit appartement, prit une femme de ménage pour quelques heures de la journée, et commença courageusement une vie de solitude et de travail. Sous un extérieur simple et doux, elle avait beaucoup de fermeté et de courage; son bonheur passé, loin de l’amollir, l’avait fortifiée, et, comme au milieu du calme et des douceurs de sa vie d’autrefois elle n’avait jamais vécu pour elle-même, le dévouement lui était familier comme il ne l’est pas toujours aux personnes qui ont marché dans des sentiers faciles.
La mère et le fils se retrouvèrent au dîner. L’heure de midi était restée pour eux celle du repas principal de la journée; le soir, Madame Sorbier en préparait elle-même un plus léger.
–Eh bien, dit-elle, tu m’as promis de me raconter tes aventures.
Gabriel avait oublié qu’il ne pouvait le faire sans dire ce qui lui avait attiré les méchantes plaisanteries de ses camarades. Il resta donc un peu interdit, craignant d’attrister sa mère en lui disant que c’était à cause d’elle qu’on s’était moqué de lui. Elle le regardait avec inquiétude, il n’y avait plus moyen de reculer, et il fit son récit en passant le plus légèrement possible sur l’origine de cette rencontre. Le cœur de Madame Sorbier se serra encore en l’entendant. Elle ne pourrait donc plus même s’accorder la douceur de suivre son enfant sans l’exposer aux railleries de cette jeunesse impitoyable. Qu’étaient devenues les longues promenades dans les bois, la vie commune à tous les instants du jour? Ah! qu’elle lui semblait déjà loin d’elle, cette belle et douce vie, belle même depuis que la mort l’avait brisée et assombrie, car son fils était encore tout à elle!
–Ce grand garçon ne me plaît pas beaucoup, dit-elle d’un air pensif; ne te laisse pas entraîner à trop d’intimité, Gabriel, crois-moi. Ne te livre pas avant de le connaître mieux.
–Je voudrais l’amener ici une fois, dit Gabriel; je serais étonné si sa figure ne te plaisait pas.
–Comme tu voudras, mon enfant. Mais tu sais que ses parents pourraient ne pas désirer qu’une camaraderie de collége prît un caractère plus sérieux. Notre position est sans doute bien différente de la leur.
–Qu’est-ce que cela peut faire? En tout cas, lui et moi nous recevons la même éducation.
–L’éducation n’est pas tout, ni pour rapprocher ni pour séparer. Avec une instruction égale, les habitudes peuvent être absolument différentes; les nôtres doivent l’être beaucoup de celles des habitants de cette grande ville.
–De cette grande prison, dit Gabriel en soupirant.
Et il s’approcha de la fenêtre, qui ne lui offrait qu’une vaste perspective de toits et les sommets de quelques arbres déjà dépouillés. Madame Sorbier ne répondit pas. Elle se sentait trop bien d’accord avec ce soupir et cette parole.
II
RAOUL CHEZ LUI.
Table des matières
Raoul était rentré chez lui et s’était mis, suivant son habitude, à fumer un cigare à la fenêtre de sa chambre, qui donnait sur le jardin. Cette chambre était assez grande et meublée avec élégance. Le lit, placé dans une alcôve, se trouvait à moitié caché par une draperie; les murs étaient ornés de belles gravures, de fusils et de pistolets d’un travail précieux. Une grande bibliothèque vitrée occupait le fond de la pièce. Près de l’une des fenêtres, était le bureau de Raoul, aussi vaste et aussi compliqué de tiroirs et d’arrière-tiroirs que s’il eût appartenu à un ministre d’Etat.
Raoul était du nombre de ceux qui n’ont jamais eu le temps de désirer. Tout petit garçon, ayant déjà reçu montre, chaîne d’or, meubles de toutes sortes et jouets coûteux de toute espèce, il n’avait pu trouver à demander pour ses étrennes qu’une paire de bottes. Il les avait reçues et, le premier moment de joie passé, ne s’était pas senti plus heureux.
Quand il eut fini son cigare, on vint lui dire que sa mère l’attendait pour déjeuner. Madame Landel était une femme élégante et d’un extérieur agréable. Raoul la trouva au coin du feu de la salle à manger, son petit chien sur ses genoux; elle lui sourit et mit de côté le journal qu’elle lisait. Raoul se pencha sur sa mère, et au même instant le petit animal, roulé en boule soyeuse et à moitié endormi, se secoua brusquement et aboya avec colère.
–Raoul! dit Madame Landel vivement, tu l’as pincé, j’en suis convaincue; c’est de la méchanceté pure.
–C’est de la charité pure, maman; ce chien est trop heureux, toujours couché sur vos genoux ou sur des coussins, choyé, caressé, nourri de friandises. Il prendrait ce monde pour un paradis, et il faut bien de temps en temps le tirer de cette erreur. Love n’a dans la maison que deux vrais amis, moi et Guillaume, qui a coutume de l’éveiller par un grand coup de pied quand il est sûr que vous ne pouvez pas l’entendre crier.
–Ah! c’est indigne. Eh bien, Love couchera, à partir d’aujourd’hui, dans mon cabinet de toilette. Pauvre petite bête, quel plaisir peut-on avoir à la faire souffrir?
–Ce n’est qu’un besoin de compensation qui a sa source dans l’amour de la justice. Je n’ai jamais la moindre envie de donner un coup de pied à un chien que je rencontre assis sur la pierre du trottoir.
Pendant que ces paroles s’échangeaient, Love était descendu des genoux de sa maîtresse et s’était blotti dans un coin, d’où il regardait Raoul d’un air sournois.
–Hélène a été souffrante cette nuit, dit Madame Landel en déjeunant; cela me coûte beaucoup de devoir la quitter toute l’après-midi et la laisser seule encore ce soir. J’ai des visites indispensables à faire et nous attendons du monde à dîner.
Raoul regarda sa mère et parut réprimer une envie de parler.
–Ne pourrais-tu aller un peu auprès de ta sœur ce soir? continua Madame Landel.
–J’aurai à travailler, dit le jeune garçon d’un ton bref.
–Ah! combien je voudrais lui consacrer plus de temps; mais les obligations de la société sont si tyranniques! Heureusement je sais qu’avec des livres elle est contente. Sa femme de chambre est inappréciable; elle se mettrait au feu pour la pauvre enfant. Son dévouement me donne une sécurité complète. Je ne sais ce que je ferais sans elle.
–Sa figure n’est pas réjouissante, observa Raoul.
–Elle n’a pas l’air gai, mais elle est douce et ne manque pas de distinction pour sa classe. Je crois, d’ailleurs, qu’elle a quelque chagrin. Elle est veuve et a des enfants à elle, un garçon ou une fille, ou tous les deux peut-être. Hélène m’a dit quelque chose de semblable. Sais-tu que ce n’est pas très-aimable, Raoul, de lire le journal pendant le petit moment que nous passons ensemble.
Raoul jeta le journal d’un air maussade.
Il y eut un silence prolongé que Madame Landel rompit en lui demandant s’il travaillait bien.
–Comme de coutume, répondit négligemment l’aimable garçon.
–Et ton professeur de cette année paraît-il mieux disposé pour toi que celui de l’année dernière?
–J’ai de bonnes raisons pour croire que ce sera exactement la même chose.
–C’est singulier. Que peuvent-ils avoir contre toi? Nous devrions peut-être les inviter.
–Celui-ci est un ours qui ne viendrait pas.
Raoul se leva en disant ces mots.
–Déjà! dit sa mère; tu ne vas pas travailler immédiatement après le déjeuner.
–Oui; je vais travailler sans perdre une minute.
–Pauvre enfant!–Madame Landel l’aurait-elle plaint de même, si elle avait su comment il avait passé son temps avant le déjeuner?–Fais au moins un tour de jardin.
–C’est si amusant, un tour de jardin!
–J’irais bien avec toi, mais il faut que je monte un moment auprès de ta sœur, pendant que Susanne déjeune.
–La couturière attend Madame, dit un domestique en ouvrant la porte.
–Ah! quel ennui! j’avais oublié ce rendez-vous. Je n’aurai pas un moment à passer avec Hélène; pauvre petite!
–Je vais y aller, se dit Raoul en bâillant d’un air nonchalant, quand sa mère fut partie. Tant pis pour ma rédaction; elle se fera comme elle pourra.
Hélène Landel était une jeune fille de dix-sept ans que la plus cruelle des maladies, une affection de l’épine dorsale, avait atteinte et brisée au sortir de l’enfance. Ses jambes étaient paralysées; elle avait perdu la fraîcheur de son âge, et ses traits délicats portaient l’empreinte de la souffrance; mais il s’y mêlait tant de douceur et de grâce que sa physionomie semblait n’en avoir que plus de charme. Elle reçut son frère avec un sourire, et lui tendit sa main froide et un peu tremblante.
–Est-ce que tu souffres beaucoup? demanda-t-il.
–J’ai eu une crise cette nuit, mais c’est passé maintenant. Je suis contente de te voir, Raoul; sais-tu que je ne t’ai pas aperçu depuis hier matin?
–A quoi servent les reproches? répliqua le jeune garçon d’un ton bourru.
–Les reproches! Je ne voulais pas t’en faire, je t’assure; je sais bien que tu as à travailler.
–On étouffe ici avec ce feu. Je ne comprends pas comment tu peux y tenir.
–Ouvre la fenêtre, si tu as trop chaud; il y a justement un rayon de soleil. C’est sans doute parce que je ne fais pas de mouvements, que je suis toujours glacée.
–Comment peux-tu supporter cette vie? demanda Raoul sans regarder sa sœur.
Les grands yeux bleus d’Hélène se remplirent de larmes.
–Il le faut bien, dit-elle.
Puis se reprenant:
–Non, je ne veux pas employer ce mot, il faut, qui est si froid et si sec. Je dois et je puis supporter cette vie, puisque Dieu veut que ce soit la mienne. Tu sais, Raoul, mon refrain favori: Vouloir ce que Dieu veut.
Raoul allait dire que c’était du jargon, et qu’il détestait le jargon; mais il rencontra le regard de sa sœur, et les paroles s’arrêtèrent sur ses lèvres. Il se leva et alla regarder par la fenêtre.
–Voilà qu’on prépare la voiture. Est-ce que maman sort déjà?
–Oh! pas encore, dit Hélène; il est de trop bonne heure. Elle m’avait promis qu’elle viendrait un moment.
–Hélène, dit Raoul en se retournant et attachant sur sa sœur un regard pénétrant, quand maman gémit de ce qu’elle ne peut pas rester avec toi, et s’en va faire des visites tout le jour, cela s’appelle-t-il vouloir ce que Dieu veut?
Hélène rougit, puis pâlit, et répondit d’une voix tremblante:
–Maman a tant de relations. La position de notre père exige qu’elle les entretienne, et elle pense que cela est très-important pour nous....
–Cela nous est, en effet, d’une singulière utilité, dit Raoul avec amertume. Je hais les prétextes, les sophismes, et tout ce qui est faux.
–O Raoul!.
–Je ne suis pas un ange, moi. Les anges ont le privilége de ne pas voir les choses comme elles sont, mais je ne l’ai pas. J’appelle un chat un chat, et.
–Je t’en supplie, Raoul!
Le jeune garçon s’arrêta, puis se rapprochant de sa sœur:
–Soyons dans le vrai, Hélène, quel intérieur avons-nous? Un père toujours occupé, toujours surchargé d’affaires et de soucis, sachant à peine ce que nous faisons, et pas du tout ce que nous sommes. Quand il est à la maison, on peut être sûr qu’il y a du monde; les autres jours, il dîne en ville. Une mère qui ne nous connaît guère mieux, qui sort tout le jour, qui ne trouve pas une heure à te donner, entre sa couturière et ses visites, à toi qui es malade et toujours seule.
–Raoul, tu te trompes, dit la jeune fille avec vivacité; maman vient très-souvent me voir un moment. Elle prend soin que j’aie tout ce qu’il me faut; et puis elle sait que Susanne me soigne si bien!
–Oui, elle entre trois ou quatre fois par jour dans ta chambre pour s’informer de toi, et à moi elle me demande au moins une fois par semaine si je travaille bien. Cela ne lui donne pas trop de peine. Hélène, je déteste notre intérieur, je déteste notre vie, je m’ennuie. Je voudrais m’en aller loin d’ici!.
La pauvre enfant ne put s’empêcher de se dire que son frère était bien ingrat, lui qui avait la liberté de ses mouvements, des études, des camarades. mais elle n’exprima pas cette pensée qui traversait son esprit.
–Ne crois-tu pas, dit-elle timidement, que nous serions plus heureux si nous vivions un peu plus ensemble à nous deux? Si tu venais quelquefois le soir avec tes livres, je ne t’empêcherais pas de travailler, et je serais moins seule. Tu me dirais ce que tu as vu, ce que tu as pensé et fait pendant la journée. 0Raoul, ce serait délicieux! Veux-tu venir ce soir?
–Oui, dit Raoul, je viendrai.
Il la quitta en l’embrassant, et Hélène, restée seule, se mit à penser à la relation qu’elle allait avoir avec ce frère qui, jusqu’alors, s’était tenu éloigné d’elle, et qu’elle ne pouvait chercher pour lui faire sentir son affection. Sa mère ne fit qu’entrer en passant pour lui donner un rapide baiser; mais l’après-midi lui parut courte, et les occupations monotones qui la remplirent eurent ce jour-là un charme particulier. Aussi, quand Madame Landel, tout habillée pour le dîner, entra encore en passant, elle dit à sa fille:
–Tu as l’air bien, ce soir, ma chérie; tu ne souffres pas? tu es contente?
Hélène l’embrassa et-répondit qu’elle était très-bien, très-contente, et que sa mère devait jouir de sa soirée sans se préoccuper d’elle.
Bientôt après Susanne entra apportant sur un plateau le petit dîner solitaire de la jeune fille. Avec la pénétration que donne un intérêt sincère pour les autres, Hélène s’aperçut aussitôt que sa femme de chambre était pâle, agitée, et que ses yeux étaient pleins de larmes qu’elle cherchait à retenir.
–Qu’avez-vous, Susanne? dit-elle; est-il arrivé quelque chose?.
–Ce n’est qu’une mauvaise nouvelle que je viens de recevoir, Mademoiselle; ma petite Lisa est malade.
–Malade! J’espère que ce n’est rien de grave?
–Elle est sans connaissance, dit la pauvre mère, qui éclata en sanglots.
–Oh! pauvre Susanne... et depuis quand?
–Depuis ce matin. Il y a plusieurs jours qu’elle est tombée malade, mais on croyait que ce ne serait rien. C’est aujourd’hui seulement qu’on a demandé le médecin. Il a dit que le mal était dans la tête, et qu’il fallait me prévenir.
–Et vous n’êtes pas allée tout de suite, Susanne? Que faites-vous ici?
–Je ne pouvais pas m’en aller sans le demander à Madame.
–Eh bien! ne l’avez-vous pas fait?
–J’ai prié Guillaume de lui en dire un mot avant qu’on se mît à table. Madame m’a fait répondre qu’elle viendrait me parler après le dîner; mais ils sont si longs, ces grands dîners!.
–Maman ne savait pas que c’était une maladie si grave, dit Hélène. Susanne, vous allez partir tout de suite; je le prends sur moi. J’expliquerai tout à maman. Je n’ai pas besoin de vous. Mon frère viendra passer la soirée avec moi; je ne serai pas seule.
–Mais la nuit?
–Eh bien, la nièce du concierge peut venir coucher dans votre chambre. Elle le fera volontiers, j’en suis sûre, et c’est la personne que j’aime le mieux avoir après vous. Ne pensez plus à moi, dépêchez-vous!
Tous les obstacles ainsi levés, Susanne se précipita dans la petite chambre qu’elle occupait à côté de celle d’Hélène, jeta un châle sur ses épaules et sortit. Elle ne trouva aucun des domestiques sur son chemin, tous étaient occupés dans la salle à manger ou l’office. La loge même était vide. Susanne se hâta de descendre à la cuisine, située au sous-sol et pria la cuisinière, qui se reposait sur ses lauriers, de ne pas oublier de prévenir la nièce du concierge, dès qu’elle serait rentrée, que Mademoiselle Hélène avait besoin d’elle.
–Ainsi vous vous en allez courir le monde, et vous laissez votre besogne aux autres? dit la cuisinière d’un air revêche.
–Mademoiselle n’a pas besoin de moi, répondit la pauvre Susanne avec douceur, et ma petite fille est très-malade.
Déjà elle était bien loin et la porte d’entrée se refermait sur elle.
–C’est bon, dit le cordon bleu, qui avait un détestable caractère et se sentait protégée contre le blâme qu’il eût pu lui attirer par des mérites d’un autre ordre, on verra. Cette mijaurée n’aura peut-être pas demain de si grands airs. Ce n’est pas moi qui irai rien dire à la petite concierge. S’il n’y a personne là ce soir toute la faute en retombera sur Madame Susanne, et je m’offrirai pour coucher dans la chambre de Mademoiselle. Je voudrais bien savoir si je ne suis pas aussi bonne pour cela que cette pauvresse de femme de chambre qui y regarde à deux fois avant de s’acheter une paire de souliers. C’est honteux de voir comme elle est habillée dans une maison si comme il faut. Je ne comprends pas qu’on la garde. Moi, Dieu merci, je n’ai à m’occuper que de moi-même, aussi je ne manque de rien et quand je serai lasse de mon métier, je ne serai pas en peine.
Après ce monologue satisfaisant, la cuisinière reprit son attitude somnolente.
Elle n’était pas fâchée de la perspective de se voir nécessaire à Hélène, car dans la maison tous les domestiques éprouvaient un sentiment d’intérêt pour la jeune malade si douce et si patiente. Guillaume qui aidait Susanne à la porter quand elle descendait au salon ou au jardin, la cuisinière qui lui faisait de petites soupes légères quand elle ne pouvait supporter d’autre nourriture, le cocher lui-même qui l’avait quelquefois conduite au Bois de Boulogne quand elle était assez bien pour se promener en voiture, tous avaient reçu d’elle quelque remercîment gracieux, quelque parole bienveillante, aussi le rôle que Susanne avait auprès d’elle, excitait l’envie de ses camarades, qui l’accusaient à la fois de grands airs et de sordide économie. Les grands airs de la pauvre femme n’étaient autre chose qu’une tristesse habituelle et une distinction de nature qui la rendait un peu étrangère dans un milieu où les conversations et les plaisanteries n’étaient pas toujours du meilleur goût. Son économie sordide était une nécessité, puisqu’elle avait à subvenir aux besoins de ses enfants sans autre ressource que des gages qui étaient à peine proportionnés aux services qu’elle rendait. Susanne n’avait qu’une amie dans la maison, c’était Hélène, mais celle-ci connaissait ses soucis, ses chagrins et en portait avec elle le fardeau.
La soirée passa sans amener Raoul dans la chambre de sa sœur. Le dîner avait été fort long, puis il avait cédé à l’envie de fumer un cigare, puis enfin, se voyant en retard, il s’était mis au travail et n’avait plus songé à sa promesse. Hélène attendit, attendit en vain. Elle s’efforça de lire, mais sa tête était fatiguée, les yeux lui faisaient mal, elle ne pouvait fixer son attention. Déjà depuis longtemps elle avait entendu les convives passer de la salle à manger au salon, ce n’était donc pas le dîner qui pouvait retenir Raoul. La solitude, qu’elle ne redoutait pourtant pas, lui semblait plus triste à cause du mouvement qui se-faisait dans la maison, et du bruit des voix qu’elle entendait indistinctement. Une grande agitation nerveuse s’empara d’elle, le sentiment de sa complète dépendance, le l’impossibilité où elle était de se lever et de marcher pour appeler, lui devint intolérable. Et lorsque, après un temps d’angoisse et d’attente lui lui parut d’une longueur mortelle, la pendule sonna enfin onze coups, la pauvre enfant sentant venir une des douloureuses crises de son mal et persuadée qu’on l’avait oubliée et qu’elle devrait rester seule toute la nuit, perdit connaissance.
Ce fut dans cet état d’insensibilité que la cuisinière la trouva, quand elle entra dans son appartement pour prendre la place de Susanne. Très-effrayée, elle sonna avec violence et en un instant la chambre fut encombrée de gens alarmés qui ne savaient ce qu’ils devaient faire et couraient çà et là.
–Comment se fait-il que, si tard, elle soit encore debout? où est Susanne? demandait Madame Landel.
–Oui, où est Susanne? répéta M. Landel d’un ton irrité.
–J’ai trouvé Mademoiselle seule et évanouie, dit la cuisinière, Susanne est sortie.
–Sortie, c’est inqualifiable!–Mais le souvenir de la requête que la femme de chambre lui avait fait parvenir, arrêta les paroles sur les lèvres de Madame Landel. Elle l’avait oubliée jusqu’à ce moment, et pourtant elle savait que c’était pour voir son enfant bien malade que Susanne avait demandé à sortir.
–Mais comment a-t-elle pu laisser ma fille seule? reprit–elle après un moment de silence.
–Elle ne remettra pas les pieds dans la maison, dit M. Landel d’un ton absolu, elle s’est montrée complétement indigne de la confiance que nous lui avons accordée. Laisser cette enfant seule, et sans prévenir personne, . c’est impardonnable!.
–Je ne la croyais pas capable d’une chose pareille, ajouta Madame Landel.
La cuisinière se garda bien d’éclaircir ce mystère.
Une heure après tout était rentré dans l’ordre. Hélène qui, en rouvrant les yeux, avait demandé Susanne, s’étonna aussi que sa fidèle garde eût pu la quitter sans lui assurer les soins nécessaires, et pensa que l’émotion causée par l’état de son enfant lui avait fait perdre la tête. En entendant son père répéter d’une manière aussi positive que la première fois que Susanne ne remettrait pas les pieds dans la maison, elle voulut l’excuser et supplier qu’on ne prononçât pas un arrêt aussi sévère, mais on lui imposa silence en lui enjoignant de tâcher de dormir. Dormir!. avec une pensée comme celle-là pour ajouter l’angoisse morale aux souffrances physiques!. Quand chacun se fut retiré, laissant la malade aux soins de Stéphanie, elle essaya de se calmer, de se raisonner et d’espérer, mais elle ne put y parvenir, et pendant ces longues heures d’insomnie elle tourna et retourna sa pauvre tête endolorie sur son oreiller en écoutant les ronflements sonores de sa garde et les comparant au sommeil léger de Susanne qui était toujours auprès d’elle pour adoucir ses souffrances avant qu’elle eût le temps de l’appeler.
Cette longue nuit finit pourtant par s’écouler. De très-bonne heure Susanne frappa à la porte de service. Ce fut le domestique qui lui ouvrit.
–Que voulez-vous? lui demanda-t-il brusquement.
–Je viens demander la permission de rester encore vingt-quatre heures auprès de mon enfant; le médecin dit que la crise décisive ne peut pas tarder beaucoup plus longtemps. Je reviendrai après. D’une manière ou d’une autre la pauvre petite n’aura plus besoin de moi.
–Vous pouvez bien rester tant que cela vous conviendra. Monsieur a défendu qu’on vous laisse rentrer.
Susanne le regarda sans paraître saisir le sens de ces paroles.
–Ne m’entendez-vous pas? répéta le domestique, qui prenait parti pour la cuisinière, de qui la bienveillance lui était plus précieuse que celle de la pauvre et mélancolique femme de chambre. Pourquoi restez-vous là sans bouger?
–Je ne vous comprends pas, dit-elle.
–C’est pourtant clair comme le jour: Monsieur a défendu qu’on vous laisse rentrer. Vous allez me dire votre adresse, on vous enverra ce qu’on vous doit.
–Mais qu’ai-je donc fait?
–Jolie question, ma foi! N’est-ce rien de laisser Mademoiselle sans prévenir personne, et si souffrante, qu’on l’a trouvée à minuit évanouie et toute seule?
–Mon Dieu! est-ce possible? dit Susanne.
–Est-ce possible!. Vraiment, c’est bien à vous de faire l’étonnée. Qui est-ce qui l’a laissée seule?
–Mais la nièce du concierge.
–Elle affirme qu’on ne lui a rien dit et qu’elle ignorait complétement que vous fussiez sortie, et ce n’est pas une menteuse, bien qu’elle ne se fasse pas passer pour une sainte.
Susanne comprit tout.
–Je ne pouvais pourtant pas laisser mourir ma petite Lisa sans la revoir, dit-elle. Laissez-moi monter auprès de Mademoiselle.
–J’ai ma consigne, vous ne passerez pas la porte.
–Je vous en supplie.
–C’est parfaitement inutile. Vous savez que je n’ai pas le cœur tendre. Donnez-moi votre adresse et ne me demandez rien.
–Dites-moi au moins si Mademoiselle va mieux ce matin.
–Stéphanie a couché dans sa chambre, et elle n’est pas encore sortie; d’ailleurs, cela ne vous regarde plus. Allons, dépêchez, j’ai à faire mon service.
Susanne donna l’adresse demandée et se retira le cœur horriblement serré. Ne devait-elle plus revoir sa chère jeune maîtresse? Hélène elle-même ne la justifierait-elle pas au moins en partie en disant ce qui s’était passé? Mais bientôt sa pensée se reporta sur son enfant mourante; elle hâta le pas pour la retrouver et oublia tout dans cette terrible anxiété.
III
DEUX MISÈRES.
Table des matières
–Où vas-tu, maman? demanda Gabriel avec une nuance d’inquiétude en voyant, ce matin-là, sa mère mettre son chapeau pendant que lui-même préparait ses livres.
–Ne crains rien, répondit Madame Sorbier, je ne veux pas t’exposer inutilement aux railleries de tes camarades; mais je voudrais être bien sûre que tu saurais les supporter s’il y avait un devoir à remplir.
Gabriel rougit et répondit en embrassant sa mère:
–Je veux savoir les supporter pour ne pas me priver d’un plaisir. Maman, viens avec moi, je t’en prie.
Madame Sorbier le regarda avec un doux sourire.
–Non, mon cher enfant, je ne puis aller avec toi. Je vais voir une pauvre petite fille malade, dont Rose, notre femme de ménage, m’a parlé. Cette enfant lui est confiée par sa mère, qui est en service; elle est malade depuis quelques jours, et hier, en rentrant chez elle, Rose l’a trouvée sans connaissance. La pauvre mère y a passé la nuit; mais ce matin, elle a dû retourner dans la maison où elle sert, et Rose a laissé la petite seule avec sa vieille mère pour venir ici. Je lui ai promis d’aller la soigner pour qu’elle puisse être tranquille.
Ils sortirent ensemble et se séparèrent aussitôt. Gabriel prit le chemin sur lequel il devait rencontrer son nouvel ami. Madame Sorbier, à travers des rues inconnues, se dirigea vers la demeure de la pauvre femme de ménage. Elle se sentait le cœur plus au large qu’elle ne l’avait eu depuis longtemps. C’était la première fois, depuis son arrivée à Paris, qu’elle avait l’occasion de faire quelque bien à son prochain. Accoutumée à regarder ceux qui l’entouraient comme des frères, elle avait souffert de cette inaction. Le petit incident de la veille lui avait causé un peu de peine, mais il avait eu pour résultat une plus complète abnégation d’elle-même; elle remettait son fils avec un plus entier abandon entre les mains de Dieu, se disant que ce qu’il garde est bien gardé.
Madame Sorbier suivait donc d’un pas rapide les rues écartées que Rose lui avait indiquées. Elle trouva la maison, puis, ayant reçu les directions les plus minutieuses, elle passa sans s’arrêter devant la loge, qui était vide, monta six étages, et, arrivée tout au fond d’un long corridor, elle frappa à une porte numérotée.
–Entrez! dit une voix cassée.
Elle tourna la clef et entra.
C’était une grande chambre à peine meublée, mais propre. Une vieille femme accroupie devant un petit fourneau de fonte allumait un peu de feu pour faire bouillir son lait. Elle fit, pour se lever, un effort qui lui arracha un gémissement.
–Ne bougez pas, lui dit Madame Sorbier, je viens de la part de Rose, votre fille.
–Oui, Rose est ma fille, dit la vieille d’une voix grondeuse en reprenant sa besogne. C’est bien malheureux qu’elle me laisse comme ça pour aller servir le monde. A mon âge, on est mieux dans un fauteuil qu’à genoux sur le carreau. J’ai les membres tout perclus de rhumatismes. Ça n’est pas gai.
Madame Sorbier s’approcha du lit de l’enfant malade, devinant bien que c’était la mère qu’elle voyait agenouillée près d’elle, si pâle et si absorbée. La pauvre petite créature était toujours roide et immobile. On avait coupé ses cheveux blonds qui, depuis la veille, étaient restés oubliés sur le rebord intérieur de la fenêtre. Susanne renouvelait sans cesse des compresses sur le front et aux poignets de l’enfant, et la regardait avec une expression de si intime douleur, qu’il était impossible de n’avoir pas le cœur ému.
–Dieu peut encore vous la rendre, lui dit Madame Sorbier de sa voix sympathique.
Susanne leva sur elle un regard où il n’y avait ni révolte ni amertume.
–J’en ai perdu trois de cette maladie, dit-elle.
Et elle baisa la petite main froide qui ne pouvait plus lui rendre caresse pour caresse.
–Vous êtes épuisée, dit Madame Sorbier en regardant les traits décomposés de la pauvre femme, laissez-moi prendre votre place un instant. Mettez-vous sur le lit et tâchez de fermer les yeux. Il n’y a rien à faire que ce que vous faites en ce moment, n’est-ce pas?
Susanne hésita. Il lui paraissait impossible de confier sa petite mourante à une étrangère, même en restant si près. Mais un regard jeté sur la douce et sérieuse figure de Madame Sorbier transforma cette impression en un sentiment tout contraire: il lui sembla que son enfant serait mieux soignée que par elle-même. Elle s’étendit donc sur le lit de Rose, le visage tourné vers le coin de la chambre où elle voyait la petite figure pareille déjà à celle d’une morte, et se sentit calmée et soulagée par la présence de cette inconnue. Pendant ce temps, la vieille femme s’agitait et continuait à grommeler ses plaintes, qui se terminaient invariablement par ces mots: «Ça n’est pas gai.» Elle laissait choir tantôt une chose tantôt l’autre et s’en prenait aux objets eux-mêmes de la maladresse de ses pauvres mains tremblantes.
–Je crois qu’il faudrait beaucoup de tranquillité autour de l’enfant, dit Madame Sorbier en se tournant vers elle, après un cataclysme plus bruyant que les autres qui lui avait semblé provoquer un léger tressaillement nerveux dans les traits de la petite malade.
Bien qu’elle eût parlé de sa voix la plus douce, cette suggestion ne fut pas bien reçue.
–Je suis chez moi, dit la vieille en élevant la voix; je ne sais pas pourquoi des étrangers viendraient me donner des leçons. Je ne comprends pas ma fille de m’exposer à être traitée ainsi. C’est déjà bien assez ennuyeux d’avoir dans sa chambre un enfant malade, et tout ce tracas, et toutes ces histoires qui ne vous regardent pas. Au moins faut-il être libre de se faire une pauvre tasse de café, quand on n’a pas fermé l’œil de la nuit.
Madame Sorbier regarda la mère de Lisa. Elle ne paraissait pas avoir entendu ce monologue peu gracieux; cependant, ses yeux étaient ouverts et toujours attachés sur le lit. Sans doute elle était accoutumée à l’humeur maussade de la vieille femme.
–Je voudrais m’en aller, puisque vous le désirez, dit Madame Sorbier, se rapprochant un peu de celle-ci pour se faire entendre sans élever la voix; mais voyez, la pauvre mère se repose un peu, et vous-même vous serez plus libre de faire votre petit ménage pendant que je resterai près de l’enfant. Je n’ai aucune intention de vous fâcher; mais mon mari était médecin et recommandait toujours beaucoup de silence pour cette maladie.
A partir de ce moment, on eût dit que la chute tapageuse des pincettes devenait moins fréquente.
Les heures s’écoulaient, et Madame Sorbier restait toujours. Elle espérait assister à un changement dans l’état de l’enfant, mais aucun ne se faisait pressentir. Susanne s’était levée sans que le sommeil eût pu fermer ses yeux un seul instant, et était revenue à son poste. Madame Sorbier et elle échangèrent quelques mots à voix basse. La pauvre mère recevait les paroles de consolation, et refusait celles d’espoir. «J’en ai perdu trois de cette maladie,» répétait-elle. Tout à coup ses larmes, que jusqu’alors elle avait retenues, coulèrent à flots. Elle cacha sa figure dans ses mains.
–Ah! dit-elle, je vais perdre mon enfant; j’en ai un autre qui est pour moi comme s’il ne m’appartenait pas, et celle qui aurait pleuré avec moi, ma chère, ma douce Mademoiselle Hélène, je ne la verrai plus.
Elle raconta en quelques mots le malheur qui était venu se joindre à son angoisse.
–Mais ne pouvez-vous expliquer ce qui s’est passé, dit Madame Sorbier, écrire une lettre?. Sans doute on ne voudrait pas persister dans une injustice, une fois qu’elle serait reconnue.
–Monsieur est si absolu, dit la pauvre femme d’un ton découragé; je ne crois pas qu’il revienne jamais sur une décision prise. Oh! si ce n’était que Mademoiselle Hélène m’aime et a besoin de moi, je ne m’inquiéterais pas d’avoir perdu ma place; je n’aurais qu’une seule pensée.
Elle se pencha vers l’enfant, et baisa encore la petite main glacée en murmurant: Pauvre agneau! cherpetit ange! comme pour lui demander pardon le s’être occupée d’antre chose que d’elle seule. Pendant ce temps, Gabriel avait attendu un moment devant la porte de Raoul; puis, craignant d’être en retard, il s’était remis rapidement eu marche. Mais à peine était-il au bout de la seconde rue qu’un pas pressé et un coup de sifflet derrière lui l’avertirent de s’arrêter.
–Eh bien! dit Raoul en s’arrêtant, et nos conventions?
–Elles ne m’engageaient pas à manquer l’heure de la classe par dévouement d’amitié, dit Gabriel en riant.
–Manquer l’heure de la classe! répéta Raoul de son ton railleur; non, non, je n’attends pas de vous de pareils sacrifices. Mais je vous ferai observer qu’il est huit heures moins douze minutes, et que par conséquent nous avons une fois et demie le temps de nous y rendre, sans nous presser plus que de raison. J’aurais dû deviner que la peur d’être en retard était encore une de vos vertus.
Malgré son ton léger, Raoul n’avait pas d’entrain ce matin-là. Il marchait la tête basse, sans parler, les yeux fixés sur la terre.
–Pourquoi m’avez-vous évité hier soir? demanda-t-il enfin; vous avez filé si vite que je ne vous ai pas vu.
–J’étais pressé de retourner à la maison.
–Qu’avez-vous donc tant à faire à la maison?
–Mais rien de particulier. Quand j’ai fini mes devoirs, ma mère et moi, nous lisons ou nous causons ensemble.
–Et vous aimez ça?
–C’est ce que j’aime le mieux, causer surtout. Nous avons toujours cent choses à nous dire. Ma mère s’intéresse à tout ce que je fais et à tout ce que je pense.
–Eh bien, moi, quand je retourne à la maison, il est rare que je ne m’ennuie pas à périr. Hier, il y a pourtant eu chez nous deux événements: d’abord un dîner qui a duré deux mortelles heures; puis ma sœur a jugé à propos de se trouver mal toute seule dans sa chambre, et de mettre toute la maison en émoi.
–Cela a dû vous désennuyer un peu, dit Gabriel.
–Bravo! l’enfant se forme; il devient caustique! s’écria Raoul avec une gaieté forcée.
Mais il ajouta d’un ton plus naturel et un peu triste:
–Eh bien, le fait est qu’il y avait de ma faute dans tout cela, et que je voudrais n’avoir pas été si égoïste.
Un regard interrogateur de Gabriel fut sa seule réponse à ce demi-aveu. Raoul raconta en peu de mots ce qui s’était passé, et ajouta:
–Vous seriez meilleur que moi, n’est-ce pas? Si vous aviez une sœur malade, vous ne l’oublieriez pas ainsi?
–Je ne sais pas, mais je vous trouve bien heureux d’avoir une sœur.
Les deux jeunes gens achevèrent la route en silence. Comme ils se rejoignaient après la classe, les regards de Gabriel furent attirés par un jeune garçon qui, appuyé contre le mur de l’une des maisons faisant face au lycée, suivait d’un œil moitié curieux, moitié malveillant, les écoliers s’en allant un à un, ou par groupes, leurs livres sous le bras. Le pauvre enfant était mal vêtu, mal peigné; sa figure pâle et chétive n’avait rien de bien attrayant. Cependant Gabriel ne pouvait le quitter des yeux.
–Que regardez-vous donc? demanda Raoul.
–Voyez-vous ce garçon là-bas qui regarde passer les élèves? Je voudrais lui parler.
–Lui parler! quelle absurde idée! Est-ce votre habitude d’entrer en conversation avec les mendiants que vous rencontrez dans la rue?
–Ce n’est pas un mendiant. Comme il a l’air triste!
–Il a l’air sale surtout.
–Je crois que nous lui faisons envie.
–Des lycéens faire envie à un gamin des rues! quelle idée romanesque! Vous ne savez donc pas que nous sommes des parias. Personne au monde ne vous portera envie, tant que vous serez sous la férule. Est-ce que vous trouvez vous-même ce régime de travail forcé bien agréable?
–Je n’y suis pas depuis longtemps, et vraiment, jusqu’ici, je ne me trouve pas bien à plaindre. Attendez moi, je veux dire un mot à ce garçon.
Mais Raoul le retint; et pendant que Gabriel s’efforçait de secouer son étreinte, le pauvre enfant s’éloignait d’un pas lent et morne dans la direction opposée.
–Qu’est-ce que vous lui trouvez donc de si séduisant? demanda Raoul en lâchant Gabriel, quand il fut sûr qu’il avait renoncé à Je suivre. Il est fort laid à voir, l’air maussade, refrogué. Je ne comprends pas ce qui a pu vous charmer en lui.
–Il a l’air malheureux, plutôt que maussade. Je suis sûr qu’il ne sait pas lire.
–C’est très-probable.
–Et qu’il voudrait apprendre.,
–Eh bien, qu’il aille à l’école! Vous n’avez pas l’intention de vous charger de son éducation, je pense?
–Je l’ai vu déjà plusieurs fois à la même place, quand nous sortons.
–Il a peut-être dessein de faire quelque mauvais coup. Mon père dit qu’il faut se défier des gens mal vêtus, et passer le plus loin d’eux possible, quand ce ne serait que pour ne pas se salir.
–Ma mère ne me parle pas ainsi, dit Gabriel avec indignation; elle ne me donne pas l’exemple de se tenir le plus loin possible de ceux qui peuvent avoir besoin d’elle.
–Oh! les femmes sont si chimériques. Elles font du sentiment à propos de tout. Ma mère, à moi, se morfond de tendresse pour un vilain petit chien à longs poils que je pince toutes les fois que je le puis. Le drôle crie comme si on l’écorchait, et m’attire de salutaires réprimandes; mais quand je devrais être grondé pendant vingt-quatre heures consécutives, je ne me priverais pas du plaisir de pincer Love, lorsque sa petite personne dodue se trouve sur mon chemin, et qu’il me regarde avec son air hargneux et suffisant. Tenez, il ressemble vraiment à votre protégé de tout à l’heure. Il a l’air rébarbatif comme lui; mais il est plus propre, il faut en convenir.
Gabriel se détourna avec impatience. Raoul, en ce moment, lui était antipathique.
Comment se fit-il que l’image du jeune garçon déguenillé lui revint tout le jour avec tant de persistance? Il croyait sans cesse voir sa figure pâle et ses yeux ardents fixés sur les lycéens qui passaient sans le regarder, ou ne le remarquaient que pour s’éloigner instinctivement, afin de ne pas le toucher. Il ne manque certainement pas d’enfants sales et ignorants dans les rues; pourquoi celui-ci ne se laissait-il pas oublier?
Madame Sorbier s’aperçut de la préoccupation de son fils et lui en demanda la cause.
–Ah! dit-elle, après avoir écouté son récit, rien ne me parait plus triste que cette habitude que l’on prend dans une grande ville de passer à côté de tant de misères et de souffrances sans les deviner, ou si on les devine, sans essayer de les soulager; je suis sûre que le cœur s’endurcit à la longue. Puis elle raconta en peu de mots à Gabriel le chagrin que lui avait confié la mère de Lisa auprès du lit de son enfant.
–Je suis sûr que c’est de la sœur de Raoul qu’elle voulait parler, s’écria le jeune garçon.
–Comment peux-tu le savoir?
–J’en suis sûr, maman. Quand j’ai rencontré Raoul ce matin il avait l’air préoccupé et le ton e plaisanterie qu’il essayait de prendre était forcé. Après quelques instants il m’a raconté que a sœur malade avait été laissée seule dans sa chambre pendant un grand dîner par la personne qui prend soin d’elle, et que très tard dans la soirée on l’avait trouvée évanouie. Il m’a dit qu’il y avait dans tout cela un peu de sa faute à ni, parce qu’il avait promis de venir auprès l’elle et qu’il l’avait oublié.
–C’est bien cela. Ah! si nous pouvions être utiles à cette pauvre femme! Elle semble aimer cette jeune fille autant que son propre enfant. Si a petite fille meurt elle ne supportera pas ce double chagrin; mais comment faire?
–Si je le disais à Raoul aujourd’hui, maman? ) eut-être quand il saura combien elle est malheureuse trouvera-t-il quelque moyen de lui faire rendre justice?
–Je ne compte guère sur l’intervention d’un garçon de cet âge et de ce caractère, dit Madame Sorbier. Il ne doit pas avoir l’habitude de se mettre à la place des autres et de se préoccuper de ce qu’ils peuvent souffrir.
–Pourtant, maman, je t’assure que cela me fait beaucoup de peine de voir souffrir. Pourquoi cela n’en ferait-il pas à Raoul?
–Mon Gabriel, tu as eu constamment sous les yeux l’exemple de ton père qui ne pouvait voir une souffrance morale ou physique sans chercher à la soulager ou à la guérir. Il n’est pas étonnant que tu te sois accoutumé à tenir quelque compte des sentiments des autres. Mais combien d’enfants y a-t-il qui voient mettre en pratique autour d’eux cet esprit de dévouement qui pénétrait toute la vie de ton père?
–Crois-tu que je pourrai jamais lui ressembler? demanda Gabriel en embrassant sa mère.
–Je l’espère, mon enfant. Tu as quelque chose de lui dans les traits et dans les attitudes. Pour ce qui est du caractère cela dépend de toi et de la direction que tu donneras à ta vie. La semence a été répandue dans ton cœur, c’est à toi à lui faire porter des fruits, sous la bénédiction de Dieu. C’est un grand privilége d’avoir eu un père comme le tien, mais c’est aussi une grande responsabilité, car si le travail des années pendant lesquelles il s’est occupé de toi était perdu, si tu avais une vie égoïste et vulgaire, tu serais plus coupable que tout autre.
–J’espère que je n’aurai pas une vie égoïste et vulgaire, dit Gabriel. Maman, ce n’est pas de toi non plus que je l’apprendrai.
IV
AGIR MIEUX QU’ON NE PARLE.
Table des matières
En revenant du lycée Raoul entra dans la chambre de sa sœur. Il éprouvait un vague malaise et aurait voulu réparer d’une manière quelconque son tort de la veille, mais il était si peu accoutumé à faire quelque chose pour les autres, qu’il ne savait comment s’y prendre. Hélène était encore au lit et le sourire avec lequel elle l’accueillit n’empêcha pas son frère de remarquer combien elle était pâle et abattue.
–Raoul, dit-elle en retenant sa main dans les siennes et en le regardait d’un air suppliant, veux-tu faire quelque chose pour moi?
–Quoi? dit le jeune garçon d’un ton peu encourageant.
–Si tu savais, poursuivit Hélène, ce que c’est que d’être dépendante pour tout, incapable de rien faire par soi-même, je suis sûre que tu ne me le refuserais pas.
–Enfin, dis ce que tu veux. Il faut que j’aille travailler.
–Auras-tu à travailler tout le jour?
–Oui. je n’en sais rien, mais qu’est-ce que cela te fait? Explique-toi donc.
–Eh bien, Raoul, si tu voulais, si tu pouvais me donner une demi-heure ou trois quarts d’heure de ton temps pour aller jusque chez Susanne lui parler pour moi. J’ai son adresse, ce n’est pas très-loin d’ici.
La figure de Raoul se rembrunit. Cette mission ne lui souriait nullement.
–Quelle idée! dit-il, et que veux-tu que j’aille lui dire? Ecris-lui. Moi, je ne peux pas perdre mon temps comme cela.
En achevant ces paroles Raoul se souvint tout à coup des longues heures qu’il passait à fumer son cigare à la fenêtre de sa chambre et il se sentit rougir malgré lui.
–J’écrirai, dit Hélène, mais si tu voulais lui porter la lettre, j’aurais au moins une réponse aujourd’hui; je ne puis me fier qu’à toi, car les domestiques sont tous contre elle.
–Cela ne parle pas en sa faveur, dit Raoul sèchement.
–Ah! si je te disais tout ce qu’elle a fait pour moi!
–Non, tout bien réfléchi, je ne puis le faire, cela m’ennuierait trop et d’ailleurs mon père n’en serait pas content.
Et Raoul tourna sur ses talons.
O Raoul, Raoul! disait la voix intérieure qu’il ne voulait pas entendre, es-tu toujours aussi scrupuleux quand il s’agit de satisfaire une de tes fantaisies?
Il quitta la chambre. Hélène retomba sur ses oreillers affaissée par le désappointement qu’elle venait d’éprouver, et pleura amèrement jusqu’au moment où elle entendit le pas de sa mère. Elle aurait pu s’épargner la hâte avec laquelle elle essuya ses larmes. Madame Landel n’était pas perspicace et ne soupçonnait même pas que l’éloignement d’une femme de chambre, si dévouée qu’elle fut, pût être pour sa fille une cause de chagrin profond.
–J’ai déjà écrit de plusieurs côtés pour te trouver une personne de confiance, dit-elle; j’espère que nous tomberons mieux cette fois. Vraiment, cette pauvre Susanne m’a bien trompée. Je la croyais scrupuleuse à l’excès, et incapable d’abuser ainsi de ma confiance.
–Maman, réfléchissez donc que son enfant était mourante et qu’elle avait fait demander la permission de sortir.
–Rien ne l’excuse, répondit Madame Landel d’un ton qui n’admettait pas de réplique.
Après ces deux visites, Hélène se sentit comme dans un désert. Personne ne pouvait donc la comprendre, personne ne voulait lui venir en aide. Oh! comme elle était seule, seule, entièrement seule dans cette maison où elle avait pourtant ses liens les plus intimes. Elle n’avait jamais jugé sévèrement personne, mais ce jour-là des pensées d’amertume lui vinrent au cœur, et elle fut d’autant plus malheureuse qu’elle se sentait coupable de les accueillir et que le courant de sa vie intérieure, si doux et si paisible, était troublé par ces impressions nouvelles. Elle ne s’étonnait pas de la détermination de son père, dont elle connaissait la sévérité qui ne s’adoucissait un peu que pour elle; mais que sa mère ne pût se mettre à sa place, que Raoul lui refusât un service demandé avec tant d’instance, voilà ce qui lui était dur et amer. Sa mère lui parlait comme d’une chose toute simple de l’arrivée d’une personne inconnue, et le cœur lui manquait à cette seule pensée. Son frère pouvait lui donner les moyens d’échapper à cette souffrance, et il ne le voulait pas, quand cela lui était si facile!.. Et le refrain de ces pensées était toujours: Je suis seule, seule..!
Raoul reparut après la classe du soir.
–As-tu écrit ton billet? dit-il d’un ton brusque.
–Quel billet? demanda Hélène étonnée.
–Quel billet? celui dont tu m’as scié les côtes ce matin, je pense. De quel billet est-ce que je pourrais vouloir parler?
–Comment veux-tu que je le devine puisque tu m’as refusé positivement de le porter?
–Bah! dit Raoul d’un air indifférent, tu ne m’as pas compris.
–Dis plutôt, reprit Hélène en essayant, mais en vain, de l’attirer vers elle pour lui donner un baiser, que tu as vaincu ta répugnance afin de faire plaisir à ta sœur qui t’en remercie.
–Ecris vite! je n’ai pas de temps à perdre.
Malgré la forme un peu rude que prenait le dévouement de Raoul, Hélène, peu accoutumée à de semblables procédés, en était vivement touchée. Elle écrivit promptement le billet, le tendit à son frère sans une parole de plus, et celui-ci partit comme un trait.
Arrivé à la rue indiquée, Raoul ralentit un peu sa marche. C’était la première fois qu’il entrait dans une maison de si pauvre apparence, et cela lui répugnait. Il franchit cependant le seuil sans hésiter, puis monta les escaliers, traversa le long corridor et s’arrêta enfin devant la petite porte. Il frappa, mais comme aucune voix ne répondait, il tourna la clef et entra. Personne ne parut d’abord s’apercevoir de sa présence.
Susanne était agenouillée près du petit lit et tournait le dos à la porte. Près d’elle était assise une dame dont le regard, comme celui de la pauvre mère, était attaché sur la petite figure immobile de l’enfant. Plus près de Raoul, dans un fauteuil, une vieille femme tricotait et grommelait en même temps. Elle devait être un peu sourde, car elle ne tourna pas la tête quand il ouvrit la porte. Se trouvant bien embarrassé pour se faire apercevoir, il toussa, fit un pas et, comme son ombre passa sur la vieille, ce fut elle qui le vit la première.
–Eh bien! qu’est-ce? dit-elle, que veut-on encore? il faut donc que ma chambre soit comme la rue où tout le monde passe. C’est bien agréable, ça, bien agréable pour une pauvre vieille comme moi qui ne demande qu’à être tranquille.
Tout cela fut dit à demi voix, mais après s’être ainsi déchargé le cœur elle adressa directement à Raoul un: Que voulez-vous? si retentissant, que les deux femmes penchées sur le petit lit tressaillirent et se retournèrent vivement. Susanne courut à Raoul.
–Oh! Monsieur Raoul! il n’y a pas de mauvaises nouvelles, dites?
–Non, répondit le jeune garçon, voici une lettre de ma sœur; j’ai promis de lui porter votre réponse.
Susanne la prit, tout étonnée d’une manière d’agir si nouvelle de la part de Raoul qui ne lui avait jamais adressé la parole que pour lui demander des services pour lesquels il ne croyait pas lui devoir le moindre remerciment.
Madame Sorbier avait compris que ce Raoul qu’elle avait sous les yeux était celui de qui son fils lui parlait chaque jour et qui était devenu pour elle un objet de préoccupation et d’inquiétude. Elle le regarda avec intérêt, et sa figure ouverte la prévint en sa faveur.
–Il peut être léger, élevé dans des idées fausses et des habitudes d’égoïsme, se dit-elle, mais en tout cas il doit avoir de la droiture et un fond de bonté.
Susanne lisait le billet et pleurait.
–Ah! dit-elle enfin, je savais bien que ma chère Mademoiselle Hélène ne m’accusait pas de l’avoir quittée sans m’inquiéter d’elle. Ecoutez, Monsieur Raoul, dites-lui, je vous en prie, que jamais je n’aurais agi de la sorte, non pas même pour venir auprès de ma pauvre petite fille. Vous lui aviez promis de venir passer votre soirée avec elle, Monsieur Raoul.
–Oui, dit Raoul, sans pouvoir s’empêcher de baisser les yeux.
Susanne lui dit alors en peu de mots ce qui s’était passé entre elle et la cuisinière, et Raoul promit de le redire à sa sœur.
–J’ai reçu mon congé, dit la pauvre Susanne en sanglotant, je ne reverrai plus Mademoiselle Hélène, mais au moins elle saura.
–Regardez! dit la voix douce de Madame Sorbier, qui l’attira vers le lit, essuyez vos larmes, il ne faut pas que votre petite fille voie en revenant à elle une figure bouleversée.
Les yeux de Lisa étaient grands ouverts, mais ils n’avaient encore rien vu; ils avaient l’expression vague et incertaine qui succède à une longue suspension de la vie. Susanne essuya ses larmes et, plus pâle encore qu’avant, s’agenouilla à la place qu’elle venait de quitter, et couvrit doucement de sa main tremblante la petite main de son enfant.
Un profond silence se fit dans la chambre. Raoul comprenait vaguement ce qui en était et restait immobile suivant des yeux cette scène. La vieille femme, seule étrangère à ce qui se passait, continuait à tricoter et laissait tomber quelques paroles indistinctes.
Tout à coup la petite Lisa tourna les yeux vers sa mère et dit d’une voix faible:
–Maman!
Madame Sorbier murmura:
–Soyez calme.
Mais Susanne était calme, elle avait de la présence d’esprit et cet oubli d’elle-même et de ses propres sentiments qui est le grand secret du savoir-faire dans tous les moments difficiles. Elle se pencha sur l’enfant en prononçant quelques paroles caressantes, puis elle lui donna à boire et bientôt Lisa se rendormit en tenant la main de sa mère dans les siennes.
–Elle est sauvée, dit Madame Sorbier.
Elle se leva sans bruit, prit son chapeau qu’elle avait déposé sur le lit, et fit signe à Raoul de sortir avec elle. En passant près de la vieille, elle laissa sur ses genoux une pièce de monnaie et lui montra sa tabatière. Celle ci qui n’avait rien vu ni rien entendu la prit d’un air de satisfaction et se remit à son travail sans plus manifester de mauvaise humeur.
Quand Madame Sorbier se trouva avec Raoul sur l’escalier, elle se tourna vers lui et lui dit avec un sourire:
–Je crois que nous ne sommes pas tout à fait étrangers l’un à l’autre; au moins j’entends parler de vous tous les jours. Je suis la mère de Gabriel Sorbier, et je vous remercie de lui avoir fait accueil et de lui avoir ainsi ôté le sentiment de complet isolement si pénible pour un étranger.
Raoul rougit en se rappelant sa première rencontre avec Gabriel. En la voyant, en subissant l’attrait de ce doux regard, de ce sourire gracieux, il comprenait mieux comment Gabriel pouvait trouver tant de plaisir dans la société de sa mère. Il balbutia quelques mots de réponse et descendit en silence derrière Madame Sorbier. Arrivée sur le pas de la porte, celle-ci lui adressa encore la parole.
–Je suis contente que vous ayez une bonne nouvelle à donner à votre sœur, dit-elle.
Cette phrase était tout juste le prétexte qu’il fallait à Raoul pour s’échapper. Il le saisit avec empressement en disant:
–Je vais vite la lui porter.
Et saluant poliment la mère de son ami, il tourna le premier coin de rue qu’il rencontra et disparut avec la prestesse de ses jambes de seize ans.
Madame Sorbier continua plus lentement son chemin qui était celui que Raoul aurait dû suivre pour retourner chez lui, mais que la terreur de marcher près d’elle lui avait fait quitter. Elle se sentait heureuse. La joie de la pauvre Susanne avait un écho profond dans son cœur, mais elle avait encore un autre motif de satisfaction; la physionomie de Raoul et l’acte de complaisance pour sa sœur qu’elle l’avait vu faire, lui donnaient bonne opinion de ce jeune garçon, dont elle redoutait l’influence sur son fils. Elle retourna chez elle d’un pas léger, et quand elle vint relever pour le baiser au front, la tête de Gabriel qui travaillait assidûment, celui-ci lui dit aussitôt après l’avoir regardée:
–Maman, quelque chose t’a fait plaisir, j’en suis sûr.
–Tu ne te trompes pas, dit-elle, la petite Lisa vivra et j’ai vu ton ami Raoul.
–Vrai?. où donc? comment l’as-tu reconnu?
–Je l’ai vu chez Rose, notre femme de ménage. Il y venait pour voir la pauvre femme de chambre qui a été renvoyée.
Gabriel parut étonné et ravi.
–Ah! dit-il, je suis sûr qu’il est bien meilleur qu’il ne veut en avoir l’air.
–Ou plutôt, je pense qu’il a en lui de quoi devenir bien meilleur qu’il n’est maintenant. Son regard a beaucoup de douceur et de franchise.
–Que je suis content que tu le juges ainsi! dit Gabriel, dont les yeux brillaient; j’avais une si grande peur qu’il ne te déplût.
–Je le craignais aussi. Nous voilà maintenant avec des connaissances dans ce Paris qui me semblait jusqu’à présent si vide. Tu verras que peu à peu le désert se peuplera. Ce que je désire, ce n’est certainement pas d’avoir beaucoup de relations, mais un ou deux amis et quelques objets d’intérêt. Dans notre village nous étions au milieu d’une grande famille; ici je me suis sentie bien seule jusqu’à aujourd’hui. Cela paraît si étrangement triste de n’aimer personne dans cette foule que l’on coudoie, de ne rencontrer que des regards indifférents, de ne pas échanger une parole avec qui que ce soit, mais je commence à ne plus me sentir étrangère.
Quand le soir fut venu et que la mère et le fils furent réunis pour finir leur journée ensemble, Madame Sorbier lut à haute voix ces paroles de saint Jean.
«Aimons-nous les uns les autres, car l’amour vient de Dieu. Quiconque aime les autres aime Dieu et connaît Dieu.»
«Celui qui ne les aime point, n’a point connu Dieu, car Dieu est amour.»
Puis d’une voix émue elle demanda pour elle et pour son enfant, qu’il leur fût donné d’aimer assez pour ne jamais se sentir seuls.
V
UNE MAXIME DE M. LANDEL
Table des matières
–Hélène, ma chérie, dit Madame Landel deux jours plus tard en entrant dans la chambre de sa fille, je voudrais que ton père cédât et reprît cette pauvre Susanne, puisque sa petite fille va mieux, car j’avoue que si elle l’avait perdue j’aurais eu de la répugnance à voir auprès de toi une figure plus lugubre encore qu’avant; mais il n’y a pas moyen de lui faire entendre à cela. Je suis toute prête, moi, à pardonner les torts qu’elle a eus.
–Mais, maman, vous savez bien qu’elle n’en a pas eu. Elle n’avait rien oublié. Et quand elle aurait oublié?. Songez donc que sa petite fille était mourante.
–Dans sa position, dit Madame Landel, on ne devrait vraiment pas se marier; les sentiments d’une mère pour ses enfants ne sont pas compatibles avec les devoirs d’une servante. Je trouve bien que c’est un grand inconvénient d’avoir auprès de toi une femme qui a d’autres préoccupations et d’autres affections; mais comme elle a vraiment de bonnes qualités et qu’elle te convient sous bien des rapports, comme d’ailleurs nous ne trouvons personne pour la remplacer, je voudrais que ton père revînt sur sa détermination.
Hélène soupira sans répondre. Les paroles de sa mère tombaient sur son cœur comme des gouttes d’eau glacée; mais elle n’avait jamais pensé que ses souffrances lui donnassent une mission d’enseignement auprès de ceux qui lui étaient supérieurs par l’âge, et elle se contenta de dire après un silence:
–Ne croyez-vous pas que papa me l’accordera si je lui dis combien je le désire?
Madame Landel secoua la tête.
–Je l’ai à peine vu depuis que nous savons comment tout s’est passé, et peut être si je pouvais lui parler. J’espère qu’il viendra un moment aujourd’hui!
Madame Landel ne restait pas davantage auprès de sa fille depuis que Susanne était partie. Il ne lui était pas même venu à l’esprit qu’elle pût renoncer pour quelques jours à la petite routine de sa vie; la nièce du concierge venait s’établir dans la chambre voisiné, Hélène lui demandait ce dont elle avait besoin et échangeait quelques paroles avec elle quand l’envie lui en prenait. Mais si la jeune fille était douce et prévenante, elle ne pouvait remplacer Susanne, si dévouée, si sympathique, si prompte à deviner et à soulager la souffrance. Hélène voulut se lever et s’habiller pour recevoir son père. Ce fut une véritable épreuve pour elle. Personne n’avait la promptitude, l’adresse et la douceur de mouvements auxquelles elle était accoutumée. L’élégante femme de chambre de Madame Landel, Mademoiselle Anaïs, si habile à coiffer et à faire les robes, était aussi inexpérimentée que possible quand il s’agissait de soigner une malade. Elle poussait à chaque instant de petits cris affectés et faisait dix fois plus de mouvements que ce n’était nécessaire; mais tout cela n’était que d’un très-médiocre secours. Enfin la pauvre enfant se trouva revêtue de sa robe de chambre de cachemire bleu, qui faisait ressortir la pâleur et la délicatesse de son teint, et installée auprès de sa petite table où personne n’avait renouvelé les fleurs ni posé les livres qu’elle aimait. Il lui fallut tout demander, tout prescrire, et cela seul était une souffrance pour une nature aussi délicate et aussi timide que la sienne. Mademoiselle Anaïs se retira en disant qu’elle avait à s’occuper de la toilette de Madame pour sa promenade en voiture, et Hélène, accablée de fatigue et de ce sentiment d’isolement qui, depuis quelques jours, lui était si familier, appuya sa tête sur son oreiller et ferma les yeux. Ce fut à ce moment que son père entra. Il s’approcha d’elle sans qu’elle s’en aperçût et la regarda un moment en silence. Deux larmes avaient coulé sur ses joues pâles à travers ses paupières à demi fermées; elle n’était pas sur ses gardes, M. Landel eut le temps de les apercevoir avant que, entr’ouvrant les yeux, elle les eût essuyées par un mouvement précipité. La vue de ces larmes silencieuses, discrètes, qu’on s’efforçait de lui cacher, lui en dit plus que beaucoup de plaintes et de gémissements, car il savait bien qu’Hélène le recevait toujours avec un sourire. Elle lui parut plus pâle et plus frêle encore que de coutume.
–Eh bien, dit-il en s’efforçant de raffermir sa voix qui tremblait un peu, comment va cette petite fille?
–Mieux, papa, beaucoup mieux, répondit-elle.
–Mieux, toujours mieux, dit-il en imitant son ton et en essayant de rire. Je ne crois pas que j’aie jamais reçu une autre réponse. A force d’aller mieux, il me semble qu’on devrait arriver à la santé parfaite. En sommes-nous là?
–Pas tout à fait, pas encore.
En disant ces mots, Hélène le regardait avec son doux sourire.
–Eh bien, espérons, ayons patience; cela viendra. J’ai entendu parler l’autre jour d’un médecin qui fait des cures merveilleuses.
–Oh! papa, vous savez que tout ce qui peut se faire on l’a fait, et que je pourrai me fortifier encore, mais jamais me guérir.
–En vérité! si un médecin qui n’a pas su trouver le moyen de te guérir prétend qu’il n’y en a pas, nous serions bien fous de le croire. Nous en consulterons d’autres, nous irons les chercher bien loin s’il le faut. Il y a des eaux qui font des miracles. Nous y irons. Avec de l’argent, on peut tout, ou du moins presque tout.
M. Landel ajouta instinctivement ces dernières paroles en voyant une expression douloureuse sur les traits de sa fille. Hélène ne répondit pas. Il continua.
–Voyons, que pourrais-je te donner qui te fît plaisir? Si tu as un désir, dis-le sans hésiter. Ne crains pas que je trouve que c’est trop cher. Rien ne sera trop coûteux pour que je te le donne, si cela peut te faire oublier un moment tes privations.
–Je n’ai envie de rien, papa, de rien au monde que vous puissiez m’acheter. Maman et vous me donnez tout ce que je puis désirer; mais, si vous voulez me rendre bien heureuse.
–Eh bien, parle.
–Laissez revenir Susanne, cher papa, elle me manque tant.
La figure de M. Landel, lorsqu’il entendit le nom de Susanne, prit une expression de mécontentement et de dureté.
–Je ne comprends pas, dit-il, que tu puisses tenir autant à une personne de cette sorte. Elle a manqué à son devoir, il faut qu’elle en porte la peine.
–Laissez-moi vous raconter tout ce qui s’est passé.
Et Hélène exposa les faits tels qu’elle les connaissait, aussi brièvement que possible, car elle voyait des marques d’impatience sur la figure de son père.
–C’est elle qui le dit.
Telle fut la seule réponse de M. Landel, et il se leva pour partir. En se penchant vers la jeune fille pour l’embrasser, il ajouta:
–Il ne faut pas que nous dépendions de nos inférieurs; ce sont eux qui doivent dépendre de nous. Nous te trouverons une autre femme de chambre qui te conviendra mieux, et tout ira bien..
–Ah! dit Hélène, vous croyez ma pauvre Susanne coupable, et vous voulez la punir; mais vous me punissez avec elle.
M. Landel ne répondit rien à ces paroles, qui cependant lui revinrent plusieurs fois à la mémoire.
Le lendemain matin, Hélène vit apporter dans sa chambre une jardinière garnie de fleurs rares et charmantes. En tout autre moment ce cadeau l’eût ravie, car elle aimait les fleurs, et c’était son plus grand plaisir d’en avoir autour d’elle. Mais elle pensa que celles-ci étaient destinées à la consoler de l’arrêt porté contre Susanne, et elle ne put les regarder sans avoir le cœur serré.
Raoul venait plus souvent qu’autrefois dans la chambre de sa sœur. Tantôt il y apportait de la gaieté et de l’animation; tantôt, selon le caprice du moment, il gardait un silence morose. Il était loin de comprendre encore que nous devons et que nous pouvons, au lieu d’être esclaves de nos dispositions du moment, les dominer et les transformer pour l’amour de ceux qui nous entourent. A certains jours, Hélène ne pouvait tirer de lui qu’un seul mot, mot de collégien s’il en fût, qu’il prononçait avec un circonflexe formidable et un bâillement assorti:
–Je m’embête!
–Pauvre garçon! disait-elle de sa voix caressante. Puis, sans faire de sermons inutiles, elle essayait de le sortir de cet égoïsme, qui est la vraie source de l’ennui; mais elle ne réussissait guère. Raoul s’étirait, bâillait encore, allait et venait dans la chambre, touchant à tout, ôtant chaque objet de sa place, et quand sa pauvre sœur, immobile sur sa chaise longue, laissait échapper un mot de remontrance ou d’impatience, il s’en allait en disant qu’elle était d’une humeur insupportable, et qu’il n’y avait pas moyen de rester avec elle.
Il retournait dans sa chambre, et Hélène pleurait et se reprochait de ne pas savoir retenir son frère, et être aimable et amusante pour lui.
C’est ainsi que souvent on gâte la vie de famille, on lui ôte tout son charme, faute de savoir s’oublier dans les rapports journaliers, et de faire d’infiniment petits sacrifices qui ne coûtent rien, une fois qu’on en a pris l’habitude, et qui rapportent au centuple la joie et le bien-être du cœur. Un mot retenu au moment où les lèvres allaient le laisser tomber, ou un mot prononcé lorsqu’on était tenté de garder le silence, un bâillement réprimé, une plainte égoïste étouffée, une petite volonté de détail oubliée pour satisfaire un désir deviné chez un autre, voilà ces sacrifices qui rendent la vie de famille si douce, quand elle est ce qu’elle doit être. Ils n’ont rien de bien effrayant; mais Raoul, comme beaucoup de jeunes gens de son âge, comme beaucoup de personnes plus âgées, hélas! n’avait pas même l’idée qu’on pût les attendre de lui. Il ignorait absolument une science, qui est vraiment la science de la vie; il ne savait pas se mettre à la place des autres.
Pulsuz fraqment bitdi.