Kitabı oxu: «Rosa»

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Élise de Pressensé

Rosa


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331993

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX LA LÉGENDE DU DRAGON.

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

NOUVELLE BIBLIOTHÈQUE DES FAMILLES PUBLIÉE Sous la direction de M. BERSIER.

I

Table des matières

–Ce n’est pas vrai! je dis, moi, que ce n’est pas vrai! criait d’une voix impérieuse et en frappant du pied, une petite fille rouge de colère, que sa bonne s’efforçait en vain de faire tenir tranquille, tandis qu’elle lui essayait une robe de mérinos bleu foncé dont elle venait d’achever le corsage.

–Je le voudrais, ma pauvre chérie, dit la bonne dont les yeux étaient obscurcis de quelques larmes et qu’un léger tremblement empêchait d’attacher une épingle; il y a plusieurs jours que votre papa me l’a dit, mais il m’avait défendu de vous en parler. Pauvre ange, ce n’est que trop vrai. J’ai eu assez de peine à ravaler mes larmes pendant tout ce temps; ça me fendait le cœur de vous voir jouer et rire comme de coutume. A présent, il n’y a plus moyen de vous le cacher, puisque c’est demain que nous partons.

–Demain!… Oh! non, je ne partirai pas. On ne me forcera pas à partir! Pourquoi est-ce que papa veut me renvoyer? Je ne lui ai point fait de chagrin, il ne m’a jamais grondée. Je vais aller vers lui, et je lui dirai que je.

–Ecoutez, Mademoiselle Rosa, il faut tout vous dire. Votre papa voudrait bien ne pas se séparer de vous, car il vous aime plus que quoi que ce soit au monde; mais il ne peut faire autrement. Il était riche, il y a quelques jours, il pouvait vous accorder toutes vos fantaisies; mais il a perdu toute sa fortune, et il va la refaire dans un pays étranger où l’on ramasse l’or par poignées. Il reviendra, et vous serez encore riche et heureuse. Vous aurez des robes plus belles que celles de toutes vos amies.

–Qu’est-ce que cela me fait, s’il me faut quitter papa maintenant! s’écria Rosa qui avait écouté ce discours avec un mélange d’impatience et d’étonnement. Est-ce qu’il ne devrait pas savoir que j’aime mieux n’avoir qu’une robe de cotonnade et être avec lui? Vite, vite, ma bonne, ôte-moi ce corsage et laisse-moi aller!

Avant que sa jolie robe de cachemire d’Ecosse rose eût été agrafée du haut en bas Rosa avait glissé entre les mains de sa bonne et s’était élancée hors de la chambre.

Dans une autre pièce du même appartement, un homme encore jeune était assis d’un air soucieux devant un lourd bureau aux innombrables tiroirs. Pour la centième fois depuis quelques jours il venait de refaire un calcul qui, pour la centième fois, avait abouti à cette conclusion: Je n’ai plus rien, il ne me reste qu’à partir.–Il jeta un regard attristé tout autour de cet appartement qu’il occupait depuis bien des années et où il avait connu de grandes joies et une bien grande douleur, car c’était là qu’était morte la mère de Rosa, peu de temps après la naissance de cette unique enfant. Il tint un moment les yeux fixés sur son portrait suspendu au-dessus du fauteuil qu’autrefois elle venait souvent occuper près de lui pendant ses heures de travail; puis il les détourna avec amertume en pensant que, s’il pouvait emporter cette image sans vie de celle qu’il avait tant aimée, son image vivante, son enfant, devait rester en arrière. Son cœur se serra si péniblement qu’il eût donné beaucoup pour pouvoir verser quelques larmes; mais ce soulagement ne lui fut pas accordé, et cachant sa figure dans ses mains, il resta longtemps absorbé dans une lutte douloureuse.

La porte s’ouvrit brusquement, et Rosa s’arrêta sur le seuil, retenue dans son élan impétueux par l’expression de son père.

–Que veux-tu, mon enfant? demanda celui-ci en relevant la tête, ce n’est pas le moment de me déranger.

Sans se laisser intimider par un accueil sévère auquel elle n’était point habituée, Rosa courut à son père, passa ses deux bras autour de son cou, et attirant sa tête à son niveau pour mieux plonger dans les siens ses deux grands yeux encore humides de larmes, elle s’écria:

–Papa, dites que ce n’est pas vrai! dites que vous ne voulez pas m’envoyer loin de vous! Je ne veux pas vous quitter, moi! Non, je ne vous quitterai pas quand vous êtes triste et malade.… Oui, malade, j’en suis sûre, car je ne vous ai jamais vu si pâle, et vos mains brûlent, papa. Ne suis-je plus votre petite fille que vous aimez? Comment pourriez-vous avoir le courage de me renvoyer? Oh! papa, dites vite que tout cela n’est qu’un vilain mensonge de ma bonne, et qu’elle est une méchante de m’avoir fait peur ainsi!

Tout en parlant, la petite fille s’était nichée sur les genoux de son père, avait appuyé sa tête contre sa poitrine, et le regardait avec des yeux suppliants. M. de Lastès la serra longtemps contre lui sans essayer de parler. Enfin il la repoussa doucement, et la faisant asseoir près de lui sur une chaise, comme pour lui faire comprendre qu’il ne voulait pas la traiter en enfant, mais en appeler à sa raison, il posa sa main sur sa tête:

–Ma chérie, dit-il, tu as bientôt neuf ans. Tu es en âge de savoir ce que c’est que la nécessité et le devoir. Jusqu’ici je ne t’ai demandé qu’une chose, c’était d’être heureuse; j’ai eu tort peut-être, j’aurais mieux fait d’être un peu plus sévère et de penser que la vie ne pouvait pas être pour toi un long jour de fête. Mais je crois cependant pouvoir compter sur ta raison. M’écoutes-tu, mon enfant?

–Oui, papa, répondit Rosa d’une voix ferme, en tournant vers lui un regard attentif et sérieux.

Elle s’était redressée et son visage rayonnait de fierté et de plaisir en se voyant comptée pour une personne raisonnable.

–J’ai perdu tout ce que je possédais, mon enfant, reprit M. de Lastès. Je ne puis t’expliquer comment cela s’est fait, parce que tu ne le comprendrais pas. Il te suffit de savoir que, une fois mes dettes payées, il ne me restera que le prix de mon passage en Amérique et la somme nécessaire pour entreprendre de reconstruire ma fortune.

–Mais pourquoi ne m’emmenez-vous pas, papa?

–Mon enfant, c’est impossible. Une fois là-bas, je ne vivrai pas comme ici; je n’aurai pas de maison à moi, pas de voiture, pas de domestiques. Ta bonne, à elle seule, serait pour moi un surcroît de dépenses que je ne puis me permettre.

–Mais je me passerai de ma bonne, dit résolûment Rosa; je vous assure, papa, que je le puis. L’autre jour j’ai essayé, pour m’amuser, de m’habiller seule, et je suis parvenue à tout agrafer, excepté le dernier bouton de ma robe.

–Ma chère enfant, je ne doute pas de ton adresse et de ta bonne volonté; mais en admettant que tu puisses t’habiller seule et te servir toi-même, que ferais-tu pendant les longues journées que tu passerais abandonnée, tandis que je serais occupé? Crois-tu que cela me donnerait beaucoup de courage et de liberté d’esprit de sentir ma petite fille seule dans un pays étranger, où je n’aurais personne à qui la confier?

Rosa baissa la tête, car elle comprit que cet argument était sans réplique.

–Et où irai-je? demanda-t-elle d’une voix soumise.

–Voilà ce qui me reste à te dire, mon enfant, reprit M. de Lastès, en l’attirant de nouveau sur ses genoux, tandis qu’il prenait ses deux mains dans l’une des siennes. J’ai une tante que je n’ai pas vue depuis bien des années, mais dont je connais la bonté, et c’est à elle que je te remettrai. Elle demeure dans une jolie maison de campagne, toute seule avec une ancienne domestique qui lui est très dévouée. Ta bonne te conduira jusqu’à la station de chemin de fer la plus rapprochée de son habitation; j’ai écrit à ma bonne tante Darcy de t’y faire chercher.

–Est-ce que Virginie ne viendra pas avec moi? demanda Rosa.

–Non, mon enfant, elle retourne dans sa famille; je ne pourrais plus lui payer ses gages.

En faisant cette réponse, M. de Lastès regardait sa fille avec une certaine inquiétude, car il redoutait l’effet de cette communication. Mais Rosa ne parut pas en être émue. Elle se contenta de faire un signe d’assentiment comme si son cœur eût été trop fatigué d’impressions pour qu’une peine nouvelle pût l’atteindre.

Maintenant, chère enfant, laisse-moi, j’ai à travailler, dit son père.

Rosa obéit aussitôt et s’éloigna à pas lents; mais arrivée près de la porte, elle se retourna, revint en arrière, et appuyant sa tête contre la joue de son père, elle lui demanda tout bas.:

–Quand reviendrez-vous?

–Bientôt, mon enfant bien-aimée, bientôt, répondit M. de Lastès, en la baisant au front.

Elle retourna dans sa chambre si calme et si tranquille, que sa bonne crut un moment que le père avait cédé, et que Rosa ne partirait pas. Mais elle fut bientôt tirée d’erreur, car l’enfant, ouvrant une grande commode qui contenait une partie de sa garde-robe, dit d’une voix qui fit tressaillir Virginie:

–Puisque nous partons demain, il faut faire ma malle.

–Dieu vous bénisse, mon cher ange, ma douce colombe, dit la bonne d’un air stupéfait. Qui aurait pu s’attendre à un tel changement?

–Je ne prendrai pas ceci, ni ceci, ni cela, disait Rosa en mettant de côté quelques toilettes trop élégantes pour sa nouvelle position.

–Ces jolies robes, quel dommage que vous ne les portiez plus! elles vous allaient si bien! La dernière fois que nous sommes allées aux Tuileries, vous aviez mis votre robe bleu de ciel, avec votre chapeau à plume. Vous étiez jolie comme un cœur. Tout le monde vous regardait. Maintenant il n’y aura plus autour de vous que deux vieilles femmes qui ne savent peut-être pas distinguer une jolie figure d’une citrouille.

–Qu’est-ce que cela me fait?

–Dieu sait comme elles vont arranger votre belle chevelure! Ces cheveux si soyeux, si fins, qui en prendra soin? Ah! Mademoiselle Rosa, si votre papa l’avait voulu, je vous aurais suivie dans ce trou où vous allez vivre. Cela me fait trop de peine de penser que vous n’aurez personne pour vous choyer et vous servir.

–Papa n’aura personne pour le servir. J’aime mieux être comme lui.

–Mais vous n’aurez personne non plus pour vous aimer.

–Peut-être que ma tante m’aimera.

–Oh! comptez-y sur l’affection de ces vieilles momies qui sèchent depuis quarante ans dans leur égoïsme. Ne me parlez pas de ces gens-là.

–Mais, Virginie, papa dit que sa tante est très bonne.

–Je ne demande pas mieux.

A la suite de cette conversation, Rosa sentit défaillir au dedans d’elle le courage qui l’avait soutenue un moment. Elle alla se coucher de bonne heure et pleura amèrement pendant un espace de vingt minutes, qu’elle prit de bonne foi pour une nuit presque entière. Lorsqu’elle se fut endormie, des sanglots soulevèrent longtemps sa poitrine, et son sommeil fut troublé par des rêves confus, mais pleins de tristesse et de vagues appréhensions du lendemain.

Quand le jour vint, elle était tout énervée et beaucoup moins héroïque que la veille. Pendant que sa bonne faisait sa toilette de voyage, elle pleura et trépigna alternativement, suivant que l’enfant gâtée, ou l’enfant initiée depuis quelques heures aux souffrances réelles, l’emportait en elle. Enfin, son père la pressa dans une dernière étreinte, et laissa tomber sur elle une larme qui renfermait plus de douleur et d’amertume que toutes celles qui coulaient à flots sur les joues de son enfant. Cependant il avait pu voir qu’elle était capable d’énergie et d’empire sur elle-même, et il se sentait rassuré sur son avenir. Il l’aurait été bien plus encore s’il avait pu la remettre, par la foi et la prière, entre les mains de Celui dont on peut dire que ce qu’il garde est bien gardé.


II

Table des matières

–Marthe, venez un moment, s’il vous plaît.

–Qu’y a-t-il, Madame?

–Je viens de recevoir une lettre.

–Je le sais bien, puisque c’est moi qui vous l’ai apportée.

–Oui, mais vous ne savez pas qu’elle annonce un envoi qui vous intéresse autant que moi.

–Est-ce encore du thé de première qualité, ou du vin vieux comme celui que votre neveu vous envoya l’année dernière?

–Non, vraiment, c’est bien autre chose. Mon neveu a fait des pertes de fortune considérables. Il part pour l’Amérique, où il espère rétablir ses affaires, et il me demande de recevoir sa petite fille pendant son absence. Vous savez, Marthe, que la pauvre enfant a perdu sa mère presque au moment de sa naissance.

–Et qu’allez-vous faire, Madame?

–Je ne sais vraiment pas. Que me conseillez-vous, Marthe? demanda la vieille dame en levant les yeux d’un air un peu inquiet.

–Il me semble que c’est bien simple. Il faut écrire à votre neveu qu’on ne dispose pas ainsi des gens, et qu’il trouvera facilement une bonne pension pour cette petite fille. Avoir un enfant dans cette maison, miséricorde! la maison la plus tranquille de tout le pays, où l’on n’entend jamais un mot plus haut que l’autre, et qui est toujours propre et rangée comme si c’était une image. Vraiment, cette seule idée me met hors de moi! J’aimerais mieux en sortir aujourd’hui même, pour n’y plus rentrer.

–Mais, ma pauvre Marthe, vous ne savez pas qu’il n’est plus temps de refuser. C’est demain que l’enfant arrive; elle doit être en route à présent. Nous ne pouvons pas faire autrement que de la recevoir.

–Alors, à quoi bon me demander conseil?

–Voyons, Marthe, soyez raisonnable. Que voudriez-vous que je fisse?

–Ce qu’il vous plaira, Madame; si vous voulez rendre la maison intenable, je n’ai rien à dire.

En disant ces mots, Marthe ferma la porte d’un air bourru; et longtemps après, Madame Darcy entendait encore dans la cuisine les mouvements brusques et saccadés qui trahissaient son irritation.

Marthe n’était pourtant ni méchante, ni égoïste. C’était un de ces types, rares de nos jours, de ce qu’a été la domesticité autrefois. Dévouée, active, familière, brusque même, elle avait pour sa maîtresse une affection qui, depuis des années, était le sentiment dominant de sa vie. Elles vivaient dans la plus grande intimité. La porte de la cuisine, où Marthe régnait despotiquement depuis plus de dix ans, était toujours ouverte sur la chambre, où, pendant le même espace de temps, Madame Darcy avait chaque jour parcouru le cycle régulier et monotone des paisibles occupations qui remplissaient son existence. Chaque matin, à la même heure, après avoir procédé minutieusement aux soins de sa toilette, elle venait s’asseoir dans le grand fauteuil que Marthe avait mis près du feu en hiver, près de la croisée en été. Pendant que la bouilloire sifflait sur le foyer, Madame Darcy ouvrait la grande Bible placée devant elle sur une petite table, puis tirant ses lunettes de leur étui et les essuyant avec soin, elle lisait d’une voix lente et monotone le chapitre du jour. Après cela, elle se mettait à genoux et lisait encore une prière.

Elle était veuve depuis bien des années, et n’avait jamais eu d’enfant. La mort de son mari avait amené de grands changements dans sa position, et l’avait forcée à quitter une élégante demeure pour acheter la petite maison entourée d’un |étroit| jardin dans laquelle nous la trouvons. Marthe, après avoir participé à la prospérité de sa maîtresse, s’était associée à ses privations. Elle cultivait le petit jardin qui produisait assez de légumes pour entretenir leur table frugale, et assez de fleurs pour orner, pendant la plus grande partie de l’année, la cheminée de la pièce qui servait à la fois de chambre à coucher et de salle à manger. En outre, elle avait fait construire un poulailler, et les œufs de ses belles poules blanches et tachetées, dont le gloussement troublait seul le silence de cette habitation, étaient l’une des grandes ressources du ménage. Marthe caressait toujours la pensée que, si jamais une visite inattendue réclamait le déploiement de ses anciens talents culinaires, un poulet à mettre à la broche se trouverait là tout à. point pour la tirer d’embarras. Mais aucun événement de ce genre n’était venu nécessiter ce sacrifice, et la science de Marthe aurait bien pu se rouiller sans qu’elle s’en doutât, tant elle avait peu d’occasions de la mettre en pratique. Les poulets qu’elle nourrissait avec tant de sollicitude, dans la prévision d’un si glorieux destin, avaient tous vécu dans la plus entière sécurité, et s’étaient transformés en vieilles poules et en coqs coriaces, sans qu’aucune occasion se fût offerte de sacrifier leur jeunesse et leur embonpoint aux exigences de l’hospitalité. Quelquefois seulement, lorsque Madame Darcy était malade, Marthe avait fait main-basse sur son poulailler; mais, il faut l’avouer, elle n’avait pas choisi pour en faire le bouillon de poulet de sa maîtresse, ceux de ses élèves qui lui faisaient le plus d’honneur.

La brave fille ne s’était pourtant pas lassée d’attendre de jour en jour cette visite que rien n’annonçait. Souvent, dans ses conversations avec Madame Darcy, lorsqu’elle lui rendait compte de son administration,–formalité tout à fait volontaire, car jamais cuisinière ne fut plus reine et maîtresse que ne l’était Marthe,–elle lui disait, d’un air d’intime satisfaction:

–Voyez-vous, Madame, je m’arrange de manière à n’être jamais prise au dépourvu. S’il vous arrive du monde sans que nous en soyons prévenues, n’ayez pas de souci; j’ai un plan tout fait dans ma tête, et votre réception vous fera honneur, je vous en réponds.

Madame Darcy souriait, soupirait, et disait en secouant la tête:

–Ma bonne Marthe, je crois bien que votre prévoyance nous sera inutile. Le temps des réceptions est passé pour nous.

–Eh bien, Madame, reprenait Marthe, qui sentait une nuance de tristesse dans l’accent de sa maîtresse, les choses sont bien comme elles sont. Ce n’est pas moi qui regretterai le tracas des visites et des dîners de cérémonie.

Malgré ces consolations et la gaieté que Marthe affectait en les lui donnant, Madame Darcy soupirait encore, car elle ne pouvait s’empêcher de trouver son isolement un peu triste, et de faire des comparaisons un peu mélancoliques entre un brillant passé et un présent si solitaire. Il lui était pénible surtout de se voir abandonnée de ceux qui, autrefois, avaient recherché son intimité. Il est vrai qu’elle n’avait presque plus de proches parents et que les anciens amis, que la mort ne lui avait pas enlevés, lui étaient restés fidèles, bien que, vivant loin d’elle, ils ne pussent lui donner que peu de témoignages de leur affection. Ce n’était donc pas précisément son cœur qui souffrait de l’abandon où elle vivait; mais la solitude, lorsqu’elle n’est pas pour nous l’objet d’un libre choix, ne nous paraît jamais agréable. Comme beaucoup d’autres choses, nous ne l’aimons qu’en raison de la difficulté que nous trouvons à l’obtenir.

Marthe, quand elle était de bonne humeur, parlait ainsi que nous venons de le rapporter; mais le jour où commence notre histoire, elle ne se montra point aussi accommodante. Après avoir répondu comme nous savons à la communication de sa maîtresse, elle évita tout le jour d’entrer auprès d’elle, à moins que ses services ne lui fussent absolument nécessaires. Deux ou trois fois, Madame Darcy essaya de lui adresser des paroles conciliantes. Mais voyant qu’elle n’obtenait qu’une réponse laconique prononcée d’un ton bourru, elle se résigna au silence, et garda pour son propre compte les observations sur le temps, sur l’heure ou sur la conduite du chat, au moyen desquelles elle avait espéré adoucir l’humeur revêche de sa bonne.

Lorsque le repas du soir fut terminé, et que la dernière assiette eut été remise en place, Marthe apporta, comme de coutume, son ouvrage et vint s’asseoir près de la lampe, mais tout à fait à l’écart et avec un air cérémonieux qui ne lui était point habituel. La soirée parut longue, car les rares paroles qui furent échangées étaient aussi contraintes de la part de Madame Darcy, qu’elles étaient brèves de celle de Marthe. Au moment où celle-ci pliait son ouvrage pour se retirer, Madame Darcy, faisant un effort sur elle-même, lui dit d’une voix hésitante:

–Marthe, c’est à dix heures que ma petite nièce arrive demain. Il faut que quelqu’un aille la chercher. La pauvre enfant serait bien embarrassée si elle se trouvait seule au débarcadère; car mon neveu me dit que sa bonne ne s’arrête pas ici, et qu’il compte sur moi pour la faire chercher.

–On ira, Madame, répondit Marthe d’un ton bref.

Les rafales d’un vent perçant s’engouffraient dans la cheminée et secouaient en gémissant les branches à peine feuillées des arbres qui entouraient la petite maison.

–Vous aurez un bien mauvais temps pour cette course, ma pauvre Marthe. J’en suis fâchée, mais peut-être changera-t-il d’ici à demain.

–Est-ce que j’ai l’habitude de me plaindre? répondit Marthe.

–Non, en vérité, personne ne vous en accusera; mais le chemin de fer est bien loin.

–Est-ce que vous vous couchez maintenant?

–Non, pas encore, faites ma couverture, donnez-moi mes pantoufles, et ensuite vous pourrez vous retirer.

Marthe exécuta ces ordres sans prononcer une parole, et ayant allumé sa petite lampe et souhaité le bonsoir à sa maîtresse, elle quitta la chambre.

Madame Darcy resta plongée dans des réflexions qui n’avaient rien de très agréable.

–Si c’est ainsi que Marthe prend les choses, se disait-elle, nous n’aurons pas une vie facile. Personne n’est tenace comme elle, quand une fois une idée lui est entrée dans l’esprit. Je ne puis pas dire que je renonce volontiers moi même à ma tranquillité; je n’ai jamais eu d’enfant, c’est un peu tard pour commencer. Mais enfin il faut accepter ce qui est inévitable. Si la petite est douce et bien élevée, tout ira bien. On se fait à tout avec un peu de bonne volonté, Mais si Marthe ne veut pas la supporter, la pauvre enfant sera malheureuse. Il faudra vivre en guerre continuelle, moi qui aime tant la paix, et qui n’ai jamais eu le courage de faire un reproche à personne. Tout allait si doucement jusqu’à présent. Faudra-t-il donc que cette petite fille vienne mettre le trouble dans la maison? Mais, au fond, Marthe a bon cœur et ne voudrait pas rendre malheureuse une pauvre petite créature qui n’y peut rien si elle nous dérange. Il est vrai qu’elle n’aime guère les enfants. Du moins je le suppose, et je la trouve bien excusable. Ce doit être un grand trouble-vie. L’Evangile dit cependant que le royaume des cieux est à ceux qui leur ressemblent. Cette parole m’a toujours paru bien étrange, car tous les enfants que j’ai vus dans ma vie étaient remuants, bruyants, fatigants et donnaient infiniment plus de tracas que de plaisir.

Comme la vieille dame en était là de son monologue, elle s’aperçut que le pas de Marthe, qu’elle avait crue couchée depuis un moment, retentissait lourdement à l’étage supérieur, comme si elle eût transporté des objets pesants d’une chambre à l’autre.

–Que peut-elle faire si tard? se demanda-t-elle, toute surprise d’une pareille innovation dans les usages de la maison, où sa mémoire ne lui rappelait pas qu’on eût jamais fait tant de bruit passé dix heures du soir.

Quelques minutes après, le petit escalier de bois craquait sous les pieds de Marthe, qui, s’avançant à pas de loup, entr’ouvrit doucement la porte de sa maîtresse. Elle fit une exclamation en la voyant encore debout.

–Comment! dit-elle, pas encore couchée! Vous n’êtes pas malade pourtant? Je venais justement voir si vous aviez besoin de quelque chose avant de vous endormir.

–Non, Marthe, je ne suis pas malade, répondit Madame Darcy, touchée de cette sollicitude et plus encore du ton affectueux et soumis que Marthe avait employé, et se doutant bien que c’était une sorte d’amende honorable pour sa conduite de la journée. Mais qu’est-ce donc que tout ce bruit que vous avez fait là-haut?

–Ce n’est rien. J’ai seulement préparé la chambre de la petite demoiselle.

–Ma brave Marthe! et moi qui n’y avais pas pensé! Où l’avez-vous mise?

–Nous n’avons pas beaucoup de choix. Je lui ai cédé la mienne.

–Votre chambre! Et vous, Marthe?

–Vous savez bien que tout à côté il y a un petit cabinet dont nous ne faisons rien.

–Oui, mais c’est si petit, si étouffé, une espèce de soupente.

–Bah! c’est bien bon pour moi. Il y a justement place pour une étagère et une petite table à côté de mon lit. Ma grande armoire, que je n’ai pas la prétention d’y faire entrer, restera sur le carré; mais il faut que je me fasse aider demain pour l’y transporter.

–Et quel lit avez-vous mis dans votre chambre pour l’enfant?

–Ne vous souvenez-vous pas que nous en avions un en réserve dans le grenier? Il n’est pas trop grand, c’est juste ce qu’il faut. A propos de cela, quel âge a-t-elle, cette petite fille? J’ai oublié de vous le demander.

–Elle doit avoir huit ou neuf ans.

–Eh bien; si elle a peur d’être seule la nuit, je laisserai ma porte ouverte. Et maintenant, bonsoir, Madame, il est temps que je m’en aille pour tout de bon.

–Bonsoir, Marthe, vous êtes la meilleure créature que je connaisse, dit Madame Darcy en souriant.

Marthe ferma la porte sans répondre.

–Oui, la meilleure créature du monde, répéta la vieille dame restée seule. La voilà déjà qui s’oublie et se sacrifie pour cette petite fille dont elle ne voulait pas entendre parler ce matin. Allons, je ne veux plus me mettre en souci, je suis sûre que tout ira bien.

Et tout en se livrant à ces pensées consolantes, elle dénouait les cordons de son bonnet, ôtait son tour de cheveux bruns, et rassemblait ses rares cheveux gris sous une coiffe de nuit d’une forme bizarre, mais d’une blancheur irréprochable.

Bientôt on n’entendit plus dans la maisonnette, que le bruit de l’orage qui ne s’apaisa que vers le matin.

III

Table des matières

Ce ne fut pas sans une certaine appréhension que Madame Darcy se réveilla le lendemain, en songeant que cette journée devait introduire dans sa maison un hôte nouveau. Résolue cependant à faire contre mauvaise fortune bon cœur et à prendre les choses par leur meilleur côté, elle demanda à Dieu, dans sa prière particulière, de l’aider à remplir ses devoirs envers la petite abandonnée, qui venait chercher auprès d’elle un abri et une protection. A neuf heures, Marthe parut, chaussée de ses gros sabots, armée d’un panier et d’un vaste parapluie, et coiffée du bonnet rond qui encadrait si bien sa bonne figure; elle demanda à sa maîtresse si elle avait des commissions pour la ville.

–Non, répondit celle-ci, mais vous partez de bien bonne heure, Marthe.

–Je n’aurai pas beaucoup de temps de reste quand j’aurai fait mes emplettes, et je ne veux pas risquer de me trouver trop tard au chemin de fer.

Il était près de onze heures quand le bruit d’une voiture qui s’arrêtait devant la maison fit tressaillir Madame Darcy, qui, tout absorbée dans son tricot, avait presque oublié qu’elle se trouvait dans une journée de grands événements.

–Qu’est-ce que ce peut être? se dit-elle, une voiture! et Marthe qui n’est pas à la maison! Quel contre-temps! est-ce que les visites vont commencer aujourd’hui?

Elle se leva promptement, arracha son bonnet de nuit pour se coiffer d’une manière plus convenable, et tout en rajustant son costume d’une main tremblante elle attendait avec effroi le coup de sonnette qui devait annoncer une arrivée.

Au lieu de ce retentissement redoutable un bruit de pas se fit bientôt entendre dans le corridor d’entrée.

–Où faut-il que je mette la malle? disait une voix d’homme à laquelle la voix de Marthe répondit:

–Par ici, il faut la monter. Prenez garde! la porte est étroite et l’escalier rapide. C’est cela!

Quand l’homme fut redescendu, Marthe lui dit d’entrer un instant à la cuisine en ajoutant qu’elle allait venir le payer. Devinant enfin de quoi il s’agissait, Madame Darcy s’était promptement rassise et avait repris son ouvrage comme pour se donner une contenance. La porte s’ouvrit et Marthe entra, tenant par la main une petite fille dont la figure disparaissait sous un grand chapeau de voyage, et qui se serrait contre elle de manière à prouver qu’elles avaient déjà fait bonne connaissance.

–Allez embrasser votre tante, dit Marthe.

La petite fille fit deux pas en avant, puis s’arrêta au milieu de la chambre et fondit en larmes.

–Qu’a-t-elle donc? demanda Madame Darcy que ces larmes mettaient dans une vraie détresse.

–Elle a qu’elle ne nous connaît ni l’une ni l’autre, et que c’est un peu dur pour une pauvre enfant de cet âge de ne voir autour d’elle que de vieux visages qui sont pourtant tout nouveaux, n’est-ce pas, ma petite chérie?

–Oh! je vous connais déjà, et vous n’avez pas du tout un vieux visage, dit l’enfant en reprenant la main de la brave fille.

–Venez vous chauffer près de votre tante. Elle a si froid! ses pauvres petites mains sont glacées.

Rosa s’approcha du feu et mit sa main dans celle de Madame Darcy sans la regarder.

–Quel âge avez-vous, ma chère enfant? demanda celle-ci.

–Neuf ans bientôt, Madame;

–Vous êtes partie hier de Paris?

–Oui, Madame.

–Et votre papa, se portait-il bien?

L’enfant répondit encore affirmativement et recommença à pleurer.

–Je n’aurais pas dû lui parler de son père, pensa la vieille dame en voyant redoubler ses sanglots.

–Votre bonne vous a amenée jusqu’ici?

A cette question Rosa sanglota de plus belle, et au lieu de répondre se mit à crier:

–Ma bonne, je veux la revoir, je veux retourner vers papa! Je ne veux pas rester ici! oh! je ne veux pas rester ici!

–Ne pleurez pas ainsi, ma chère petite, nous aurons bien soin de vous.

–Non, non, criait Rosa en s’éloignant de sa tante qui lui tendait la main pour la rapprocher d’elle; je ne veux pas que personne prenne soin de moi que ma bonne. Je veux la revoir! je veux revoir papa!

Madame Darcy était pétrifiée de tant de violence. Une pareille révolte contre la nécessité et les faits accomplis lui semblait présager chez cette enfant une étrange perversité de nature.

Elle essayait de se faire entendre et lui répétait que tout était pour son bien, et qu’elle ne devait, pas même désirer de retourner auprès de son père puisqu’il était nécessaire qu’elle fût séparée de lui pendant quelques années.

Mais ces sages exhortations ne produisaient aucun effet sur Rosa dont la douleur et l’irritation s’exprimaient en même temps par des torrents de larmes, et par la violence de ses trépignements. De toutes ces bonnes paroles elle ne saisit qu’une seule:

–Quelques années! s’écria-t-elle, cessant tout à coup de pleurer et attachant sur la vieille dame un regard fixe et épouvanté.

Puis comme sa tante ne répondait pas, elle s’assit par terre de l’autre côté de la cheminée, aussi loin d’elle que possible, et cachant son visage dans ses mains elle resta immobile, le corps secoué par des sanglots convulsifs.

Madame Darcy s’était renversée dans son fauteuil pour attendre avec résignation une issue quelconque de cette crise.

–Qu’y a-t-il? dit Marthe en rentrant, que lui est-il arrivé?

Et elle jeta sur sa maîtresse un regard courroucé, comme pour lui demander compte du désespoir de l’enfant.

–Elle ne veut rien écouter de ce que je lui dis pour la consoler, répondit Madame Darcy d’une voix qui exprimait le plus profond découragement.

–Est-ce que je resterai des années sans revoir papa? demanda Rosa en levant sur Marthe des yeux qui interrogeaient avidement les siens.

–Qui est-ce qui parle d’années? occupons-nous des jours qui passent vite quand on sait les remplir. Voici bientôt l’heure du dîner, et nous n’aurons rien fait. Il est temps que nous allions voir votre petite chambre qui est tout près de la mienne, et mettre un peu en ordre vos affaires.

Cette diversion venait à propos. Rosa, qui avait d’ailleurs épuisé son chagrin à force de violence, se leva et suivit Marthe. Celle-ci, en passant devant la cuisine, lui montra la chatte grise couchée dans un panier, qui lui servait de lit, avec deux petits qu’elle avait mis au monde peu de temps auparavant.

–Allez faire connaissance avec Grisette, lui dit-elle. Elle ne vous fera pas de mal. C’est la douceur même.

Oubliant tout à la vue de cette intéressante famille, Rosa s’élança vers le panier, et pendant qu’elle jetait les bases d’une liaison intime avec ses habitants, Marthe rentra un instant dans la chambre de sa maîtresse.

–Ecoutez, Madame, dit-elle, vous n’avez pas l’habitude des enfants. Laissez-moi le soin d’apprivoiser cette petite, ne vous en mêlez pas, vous gâteriez tout. Je vous promets que dans quelques jours elle se trouvera heureuse ici.

–Je n’ai pas l’habitude des enfants, c’est vrai, dit Madame Darcy d’un ton un peu piqué; mais vous, Marthe, l’avez-vous plus que moi? Je ne sais vraiment où vous l’auriez prise?

–Ni moi non plus, mais il y a des personnes, voyez-vous, qui ont le don de leur parler.

Un moment après Madame Darcy eut l’idée d’aller voir comment les choses se passaient. Elle n’était pas encore au bas du petit escalier qu’un bruit de voix, des exclamations et même un joyeux éclat de rire vinrent frapper son oreille.

–Eh bien, disait Marthe, la trouvez-vous jolie, cette petite chambre?

–Oh! oui, je n’ai jamais eu de chambre pour moi toute seule. Je veux la tenir bien en ordre. Il faudra qu’il y ait toujours des fleurs comme à présent. C’est si joli, les fleurs!

–Des fleurs, se dit Madame Darcy, où est-ce que Marthe a pris des fleurs? Ce ne peut pas être au jardin.

Mais lorsqu’elle arriva sur le seuil de la chambre que Marthe avait cédée de si bonne grâce à la nouvelle arrivée, son étonnement fut bien plus grand. Elle ne l’avait jamais vue que sous l’aspect le moins agréable, car, dans un étroit espace, outre le lit, deux chaises, une commode, une grande armoire et une petite table surchargée d’objets de toute espèce, Marthe y avait entassé plusieurs caisses dont elle n’avait pas consenti à se séparer, bien qu’il eût été facile de leur trouver une autre place. Et maintenant c’était une jolie petite chambre, simple, proprette et tout à fait appropriée à l’âge de celle qui devait l’occuper. En face de la cheminée était une commode surmontée d’une petite glace, à côté de la fenêtre une table sur laquelle on voyait un beau rosier tout couvert de fleurs et de boutons. C’était une emplette que Marthe avait faite le matin de sa propre bourse. Elle était, de même que Rosa, fort occupée à défaire la malle et à ranger dans les tiroirs son contenu. Ni l’une ni l’autre ne s’aperçurent de l’arrivée de Madame Darcy.

Lorsque tout fut en ordre, Marthe observa qu’il était temps de songer à son dîner, qui n’aurait pas eu l’obligeance de se faire tout seul.–Heureusement, ajouta-t-elle, que pour aujourd’hui il ne me prendra pas beaucoup de temps. Nous avons de la viande froide et je vais faire de la soupe et une omelette. Voulez-vous me casser mes œufs? je vous mettrai un grand tablier blanc afin que vous ne salissiez pas votre jolie robe de mérinos bleu.

Les yeux de Rosa brillèrent de plaisir à cette proposition, et elle s’élança vers la porte où elle se trouva tout à coup arrêtée par la présence de sa tante. Madame Darcy se pencha vers elle avec bonté, et lui donna un baiser sur le front:

–Je suis bien aise que votre chambre vous plaise, ma chère enfant. Ne pensez-vous pas que vous pourrez être heureuse avec nous, et ne voulez-vous pas tâcher d’être plus raisonnable que vous ne l’étiez en arrivant?

–Oui, Madame, répondit Rosa tout bas et les yeux déjà remplis de larmes, car ces paroles lui rappelaient qu’elle était avec des étrangers.

–Il ne faut plus m’appeler Madame; vous savez que je suis votre tante; appelez-moi ma tante. Ne le voulez-vous pas?

–Oui, ma tante.

Et cette fois l’enfant parlait plus bas encore que la première.

–Eh bien, c’est convenu, et quand vous serez sage, vous serez ma chère petite fille que j’aimerai beaucoup.

Ces paroles d’affection trouvèrent le chemin du cœur de Rosa qui se dressa sur la pointe des pieds et jeta ses bras autour du cou de la vieille dame.

–Je vous aimerai aussi, lui dit-elle.

Madame Darcy se sentit heureuse de ce témoignage spontané, car elle venait de comprendre qu’en aimant elle-même elle trouverait du retour.

L’omelette réussit parfaitement. Rosa avait cassé les œufs; aussi lui parut-elle excellente, et elle prit pour elle tout l’honneur du succès. Les petits chats remplirent une partie de son après-midi, puis elle alla chercher sa tapisserie, et s’asseyant comme une personne très raisonnable à côté du fauteuil de sa tante, elle s’occupa activement de son travail, si attentive, si tranquille, que la bonne dame s’endormit comme cela lui arrivait souvent quand elle était seule.

Rosa la regarda plusieurs fois, et, quand elle fut sûre que sa tante était réellement tombée dans un profond sommeil, elle jeta son ouvrage loin d’elle et se glissa tout doucement hors de la chambre.

IV

Table des matières

Où donc s’en allait ainsi notre petite aventurière? Elle ouvrit et referma si doucement la porte que le sommeil de la vieille dame n’en fut point troublé. Elle passa avec le même succès devant la cuisine, où Marthe, qui était occupée à polir une casserole avec autant de conscience que si c’eût été un ustensile d’argent, ne se retourna point au bruit léger de ses pas. Les yeux de Rosa brillaient comme des escarboucles. D’où leur venait donc cette étincelle? Etait-ce bien la même enfant qui la veille s’était endormie et réveillée dans les larmes, et qui le matin même repoussait toute consolation et sanglotait comme si son petit cœur eût été brisé? Sa nature était vivace, mobile, prompte aux sentiments violents, mais vite fatiguée des impressions pénibles, et revenant à la gaieté par une pente naturelle comme une branche que l’on a courbée et qui se redresse d’un élan en secouant autour d’elle une pluie de rosée. Active, remuante, elle était toujours pleine de projets, de désirs, d’inventions. Dans la maison paternelle on lui avait laissé faire tout ce qui lui plaisait; elle ignorait qu’il y eût au monde des devoirs difficiles à accomplir. Sa bonne et franche nature avait supporté mieux que d’autres ce régime dangereux, mais sa vivacité naturelle avait été redoublée par l’absence de tout frein salutaire. Pauvre petite hirondelle, dans quelle cage voulait-on l’enfermer? mais surtout pauvre Madame Darcy! Puisse son doux et paisible sommeil durer longtemps encore! Ses plus sombres prévisions n’avaient rien entrevu de pire que les tribulations qui l’attendaient. Peut-être avait-elle un peu oublié son enfance, mais ce qui est certain c’est qu’elle se figurait de bonne foi avoir toujours été soumise à la règle et docile à l’habitude comme elle l’était alors.

Un rayon de soleil qui avait entr’ouvert les nuages, en tombant sur le canevas de Rosa, avait triomphé de ses bonnes résolutions de tranquillité et de travail, On était aux premiers jours du printemps. Les arbres commençaient à se feuiller, les violettes à fleurir. La porte de la maison était entr’ouverte. Qui aurait pu résister à la tentation? Cependant l’air était encore imprégné des rudes haleines de mars; mais Rosa ne craignait pas le froid, elle avait en elle assez de chaleur et de vie pour braver les glaces du Groënland. La pauvre Grisette, qu’elle emportait dans ses bras bon gré mal gré, n’avait peut-être pas les mêmes raisons pour s’exposer à la température de cette froide journée. Arrachée à sa jeune famille et à ses moelleux coussins, elle faisait la mine du monde la plus piteuse, regardait autour d’elle d’un air effaré et accrochait ses deux pattes, garnies d’ongles acérés, aux deux épaules de la petite fille, qui lui faisait faire une course à perdre haleine tout autour du jardin. Tout à coup le gloussement des poules attira l’attention de Rosa, qui, ralentissant le pas, s’arrêta devant le petit palais peint en rouge qu’habitait la gent emplumée. Le coq, à son approche, battit majestueusement de l’aile, et redressa la tête en agitant sa crête d’une manière qui eût intimidé une petite fille moins intrépide que Rosa ne l’était de sa nature. Elle souleva le loquet, referma la porte sur elle, et passant près du coq sans daigner s’inquiéter de ses démonstrations hostiles, s’approcha d’une poule couveuse consciencieusement établie sur dix beaux œufs qui renfermaient toutes ses espérances et celles de Marthe.

–Que fait-elle là? se dit la petite fille. Ah! j’y suis. Elle couve ses œufs. C’est pour cela qu’elle me regarde d’un air si menaçant. Sois tranquille, bonne petite bête, je ne veux point te faire de mal. Il faut seulement que tu me cèdes la place un petit moment. Ce n’est pas que j’aie l’intention de la prendre pour tout de bon et de couver tes œufs pour toi, car je crois bien que je n’en aurais pas la patience. Je veux seulement les voir.

En parlant ainsi, Rosa écarta la poule, qui, intimidée par la présence du chat dans les bras de son ennemie, n’osa pas lui sauter aux yeux comme elle en avait une forte tentation et se contenta de se ranger du côté du coq et de témoigner comme lui de son indignation par des battements d’ailes et de sourds gloussements. Notre petite imprudente, en se baissant pour prendre un des jolis œufs que la poule couveuse venait d’abandonner, laissa échapper Grisette. Ce fut un événement désastreux, car cette chatte, apprivoisée et soumise avec ses supérieurs, avait conservé des instincts de férocité envers ses égaux. Elle se jeta donc sur la pauvre poule inoffensive qui n’avait d’autre tort que d’oser exprimer trop librement son opinion sur l’injustice dont on usait envers elle, et avant que le coq, son protecteur naturel, pût la défendre, l’infortunée gisait sur la terre, une aile à moitié déplumée et une large blessure dans le côté. Effrayée de tout ce vacarme, Rosa comprit trop tard qu’elle avait mal fait d’introduire un pareil ennemi dans le paisible poulailler; elle n’osa s’interposer entre les combattants, et laissant retomber dans le nid l’œuf qu’elle tenait et qui en se cassant en brisa plusieurs autres, elle s’enfuit pour demander du secours.

Sur le seuil de la maison elle rencontra Marthe qui venait voir quelle était la cause du bruit effroyable qu’elle entendait:

–Oh! Marthe, criala petite fille, courez vite! le chat va tuer toutes vos poules.

–Le chat! et qui est-ce qui l’a laissé entrer dans le poulailler? Mes pauvres poules! Miséricorde! quels cris!

Mais malgré tant de raisons de redouter ce qu’il y avait de pire, Marthe n’était point préparée au spectacle qui s’offrit à ses regards. Une poule sanglante étendue sur la terre, entourée des débris de ses ailes mutilées; le coq blessé aussi, mais toujours debout et furieux; les autres volatiles se cachant et gémissant dans le coin le plus reculé de la basse-cour, et pour comble de malheur, ses œufs, ses pauvres œufs, tous ses rêves de couvée printanière brisés et perdus! La coupable s’enfuit à sa vue, car sa conscience de chatte lui disait qu’elle avait quelque chose à se reprocher, et qu’une bonne correction pourrait bien être le résultat de cette sanglante équipée.

Marthe emporta la pauvre blessée pour lui administrer de prompts secours, et la couvée détruite dont on ne pouvait pas même tirer une omelette. Elle jeta quelques poignées de grain à ceux des habitants du poulailler qui n’avaient d’autre mal que la peur, remède très efficace à ce qu’il paraît, car au bout de quelques instants, les poules sautillaient, picotaient et gloussaient comme si rien n’eût troublé leur appétit. Le coq, il faut lui rendre cette justice, conserva plus longtemps une attitude de dignité offensée, mais on aurait pu prévoir que ses résolutions perdraient bientôt de leur vigueur en le voyant piquer rapidement un grain ici, un grain là, quand il pensait que, personne ne le regardant, ses grands airs courroucés n’avaient plus d’à-propos.

La petite fille attendait avec une certaine émotion le retour de la cuisinière.

–Ah! çà, Mademoiselle Rosa, dit Marthe d’un ton sévère, il paraît que vous vous croyez tout permis, ici? Si vous vous étiez conduite comme une petite fille bien élevée, vous n’auriez pas ouvert une porte sans en demander la permission. Les enfants doivent apprendre à respecter ce qui ne leur appartient pas.

Rosa fondit en larmes en entendant cette réprimande.

–Comment pouvais-je savoir, dit-elle, que ce malheureux chat ferait un tel dégât? C’est lui qui est mal élevé.

–Je ne vous punirai pas pour aujourd’hui, reprit Marthe, mais une autre fois, si pareille chose vous arrive, n’espérez pas vous en tirer à si bon marché. Voilà une pauvre poule qui porte toute la peine de vos sottises, car il se passera bien des jours avant qu’elle puisse reprendre ses habitudes. Et que dira Madame Darcy quand elle saura qu’il faut renoncer à notre jolie couvée?

–Oh! croyez-vous qu’elle sera bien fâchée? demanda Rosa en pâlissant.

–Sans doute, elle vous prendra pour un vrai petit démon.

Rosa hésita un moment, puis son courage et la vivacité naturelle de son caractère reprenant le dessus, elle franchit brusquement le seuil de la porte, ouvrit celle de la chambre de sa tante, et courant à elle, la figure tout animée par sa résolution:

–Ma tante, s’écria-t-elle, j’ai fait une grande sottise, j’ai ouvert la porte du poulailler, j’y suis entrée avec le chat; tous les poulets sont tués, une poule est blessée… J’en suis si fâchée! je ne le ferai plus. Voulez-vous me pardonner?

Ce compte rendu des malheurs de la journée fut fait tout d’une haleine avec une volubilité qui ne permit pas à Madame Darcy de se rendre compte de l’étendue du désastre. Elle n’entendit que les mots de tués et de blessés qui prirent dans son esprit une gravité effrayante. D’ailleurs l’entrée inattendue de Rosa la tirait subitement du sommeil dans lequel nous l’avons laissée. Elle ne savait pas qu’elle eût dormi et croyait la petite fille tranquillement assise à côté d’elle et tout occupée de son ouvrage. Il lui sembla donc au premier moment avoir affaire à un être doué de la faculté d’être partout à la fois, à un génie malfaisant qui bouleversait sa maison et ne lui laisserait plus un instant de repos. Elle se tourna avec angoisse vers Marthe, qui avait suivi l’enfant.

–Que veut-elle dire? demanda-t-elle d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre calme.

–Rien qui doive vous effrayer, Madame. Comment pouvez-vous raconter les choses d’une pareille manière, Rosa? On dirait vraiment que vous prenez plaisir à tourmenter votre tante.

Et la bonne fille, tout en rétablissant les faits dans leur stricte vérité, atténua autant qu’elle le put, les torts de l’enfant. Un peu soulagée en apprenant que la poule blessée serait vraisemblablement remise au bout de quelques jours, et que les autres n’avaient aucun mal, Madame Darcy se sentit dans le cœur une velléité de pardonner la destruction de la couvée, en considération de la franchise qui avait inspiré un si brusque aveu. Mais elle crut plus prudent de se montrer sévère, et ordonnant à Rosa de s’asseoir sur son tabouret vis-à-vis d’elle, elle lui doubla sa tâche de tapisserie pour lui apprendre à ne pas la quitter une autre fois. La petite fille se soumit de bonne grâce, mais tandis qu’elle faisait mouvoir ses petits doigts, des pensées mélancoliques gonflaient son cœur.

–Comme tout est triste ici, se disait-elle en jetant à la dérobée un regard autour d’elle; il me semble que ces beaux rayons de soleil deviennent moins brillants en passant par cette fenêtre. Et ce grand lit, avec ces vieux rideaux verts! Oh! je ne voudrais pas y dormir pour rien au monde. J’y au rais peur. Comment ma tante peut-elle se tenir toujours si tranquille dans ce vieux fauteuil? Je mourrais s’il me fallait être comme elle. Il est vrai que je suis une petite fille et qu’elle est une vieille dame; mais je sais bien que jamais, non jamais, quand même j’aurais cent ans, je ne pourrais me tenir ainsi immobile toute la journée à tricoter et à écouter le tic-tac de cette pendule. Comme on doit s’ennuyer de faire toujours la même chose! Je crois vraiment que ma tante a dû avoir de tout temps cette même figure et ce même bonnet avec cette large garniture. Et pourtant elle a été une fois une petite fille comme moi. Peut-être qu’elle aimait aussi à sauter et à courir, et qu’on la grondait parce qu’elle ne pouvait pas se tenir tranquille sur sa chaise.

Cette idée lui parut si comique qu’elle partit d’un grand éclat de rire et laissa tomber son ouvrage sur ses genoux. Madame Darcy leva les yeux d’un air fort surpris.

–Qu’y a-t-il encore? demanda-t-elle, non sans impatience, car cette subite interruption du calme qui l’entourait lui avait fortement ébranlé les nerfs. Qu’avez-vous, Rosa ? Parlez ! répondez-moi.

L’enfant devint toute rouge.

–Je pensais… balbutia-t-elle.

— Eh bien ! que pensiez-vous ?

— Je pensais, reprit la petite fille, qui ne put s’empêcher de rire encore malgré son embarras, que vous aviez peut-être été une petite fille comme moi, et…

— Je ne suis certainement pas née toute vieille comme vous me voyez. Qu’y a-t-il là de si amusant?

Ma tante, est-ce que vous aimiez à jouer quand vous étiez petite?

— J’aimais à jouer, mais j’aimais aussi à faire mon devoir, et mon ouvrage ne restait pas sur mes genoux, comme celui d’une petite fille de ma connaissance.

–C’est qu’on ne vous donnait peut-être pas de si longues tâches.

—Au contraire, on me faisait beaucoup travailler.

Le silence recommença jusqu’au moment où Rosa montra sa tapisserie à sa tante en s’écriant : J’ai fini.

Et là-dessus on croira peut être qu’elle s’empressa de plier son ouvrage et de le serrer; mais Rosa n’était point accoutumée à prendre tant de peine. Elle le jeta pêle-mêle avec ses pelotons de laine sur une chaise qui se trouvait à côté d’elle, et laissant à terre le panier qui devait le contenir, elle s’élança vers la porte pour profiter de sa liberté recouvrée. Sa tante la rappela, et, nous devons lui rendre cette justice, Rosa revint sans mauvaise humeur et sans impatience, et répara son oubli, puis elle courut à la cuisine.

Marthe était assise et occupée à peler des pommes. L’enfant s’amusa un moment de la vitesse surprenante avec laquelle le long ruban de pelure se déroulait en spirale sous son couteau. Mais sa langue ne pouvait rester longtemps inactive.

–Marthe, dit-elle tout à coup, avez-vous connu ma tante quand elle était à mon âge?

–Non, vraiment; je n’étais pas née dans ce temps-là.

–Elle m’a dit qu’elle était toujours sage et qu’elle travaillait beaucoup. Etiez-vous aussi toujours sage, Marthe?

–Loin de là. J’ai donné du fil à retordre à ma pauvre mère. Que le bon Dieu lui rende là-haut tout ce que je lui ai dû dans ce monde! Je désobéissais souvent, et surtout j’étais très étourdie.

–Ah! soupira Rosa d’un air d’intime satisfaction.

–Imaginez-vous qu’un jour que ma mère voulait m’envoyer à l’école; je m’étais si bien cachée dans un arbre qu’on ne put pas me trouver. Aussi je fus bien battue quand je redescendis.

–Oh! que ce devait être amusant! Vous saviez donc grimper sur les arbres? Quelle bonne idée vous aviez eue là, Marthe.

–Ma mère ne pensa pas comme vous, et ce fut moins amusant pour moi d’être mise au lit pour le reste de la journée.

Rosa prit un air grave.

–On était bien sévère pour vous.

–Je le méritais, car j’avais entendu ma mère m’appeler bien des fois sans vouloir répondre, et ce ne fut que l’odeur des choux au lard qu’elle cuisait pour le dîner qui me fit descendre de ma cachette.

De ce moment, Rosa ne prêta plus qu’une attention distraite à la conversation; et profitant d’un moment où Marthe s’était levée pour remettre un panier de pommes dans l’office, elle se glissa dans le jardin et se mit à chercher de l’œil un arbre assez noueux pour qu’elle pût exécuter le plan qu’elle venait de concevoir.

Rosa n’avait jamais de sa vie grimpé sur un arbre, car elle avait été élevée à Paris où l’on peut difficilement s’accorder ce divertissement quand on n’a d’autre promenade que les Tuileries ou les Champs-Elysées. Mais elle ne doutait pas d’y réussir du premier coup, et son esprit entreprenant goûtait fort une tentative de ce genre.

Tout au fond du jardin, au milieu d’un fourré d’arbustes qui commençaient à bourgeonner, s’élevait un vieux pommier, plus grand que ne le sont d’ordinaire les arbres de son espèce, et dont les branches noueuses s’entrelaçaient, puis se séparaient de manière à former plus d’un siège commode, mais difficile à atteindre. Ce fut lui qui fixa tout d’abord le choix de Rosa comme répondant le mieux à l’idée qu’elle s’était faite. Les nœuds énormes du tronc lui promettaient une ascension praticable. Après quelques efforts infructueux, elle réussit à se percher tant bien que mal dans une espèce de nid que formaient les grosses branches à leur séparation d’avec le tronc.

Mais ce n’était que le premier pas, et bien qu’on dise souvent que c’est celui-là seul qui coûte, le plus difficile restait encore à faire. Rosa ne se laissa point décourager par les obstacles. Elle travailla des pieds et des mains, tant et si bien que, quelques minutes après sa première escalade, on aurait pu la voir perchée sur une branche très élevée, les pieds pendants et se retenant avec les deux mains et de toute sa force à un rameau qui lui offrait un point d’appui très nécessaire. Ce qui gâtait un peu son plaisir, c’était que personne ne fût là pour admirer l’adresse qu’elle avait déployée. Elle éprouvait bien aussi une légère inquiétude en songeant qu’il faudrait redescendre, mais après avoir si bien réussi à monter elle se sentait une grande confiance en elle-même. Cependant le plaisir de cette situation émouvante, si grand dans sa nouveauté, commençait à lui paraître un peu monotone. Déjà elle mesurait de l’œil l’espace qu’il lui fallait franchir pour trouver où poser le pied, et se demandait s’il valait mieux descendre avec prudence et lenteur, ou bien se lancer aveuglément et sans précaution dans cette route aérienne, lorsqu’elle aperçut Marthe qui traversait le jardin dans la direction du poulailler. Elle ne résista pas à l’envie de lui faire admirer sa hardiesse. L’appeler, faire un mouvement imprudent, lâcher prise, tomber de branche en branche avec un cri perçant, et rouler quelques pas plus loin au pied de l’arbre, tout cela fut l’affaire d’un clin d’œil. Marthe avait entendu son nom sans pouvoir comprendre d’où il partait, car elle était loin de soupçonner chez Rosa des goûts aussi aventureux. Le cri qui suivit lui donna une si vive émotion qu’elle laissa tomber toute la provision de blé que contenait son tablier et s’élança vers le point d’où il partait. Lorsqu’elle arriva, Rosa s’était déjà relevée. Elle essayait de rire de sa mésaventure, mais elle ne put y réussir, ni même contenir les sanglots nerveux causés par l’émotion de sa chute. Elle avait le visage et les mains tellement ensanglantés, que Marthe crut au premier moment le mal beaucoup plus grand qu’il ne l’était en réalité. La brave fille, tout effrayée, prit Rosa dans ses bras, la porta à la maison, la lava avec de l’eau fraîche, et ce ne fut qu’après cette opération qu’elle découvrit que les légères blessures de l’enfant étaient des égratignures plutôt qu’autre chose. Après s’être assurée avec une inquiète sollicitude qu’elle pouvait marcher, remuer tous ses membres et que sa tête n’avait reçu aucune contusion dangereuse, elle reprit un air sévère pour lui reprocher son étourderie, puis elle la fit monter dans sa chambre, la déshabilla sans ajouter une parole, et la mit au lit, au grand désappointement de Rosa, qui trouvait un peu dur de se coucher si longtemps avant le soleil, mais qu’ n’osa faire aucune résistance, ni même la moindre objection. En ôtant les vêtements de la petite fille Marthe avait découvert, avec un grand chagrin que non-seulement ils avaient été salis par sa chute sur un terrain détrempé des pluies de la nuit, mais qu’ils étaient déchirés en plusieurs endroits.

–Voyez, dit-elle, en les lui montrant, quel dommage!

Rosa se retourna dans son lit sans répondre, mais lorsque Marthe fut sur le point de quitter la chambre, la conscience parla plus haut que l’orgueil. Elle se souleva et lui tendit les bras en criant:

–Oh! ne vous en allez pas sans m’avoir pardonné. Je suis si fâchée de vous donner tant de peine!

–A la bonne heure, dit Marthe en revenant sur ses pas pour l’embrasser, je pensais bien que vous ne me laisseriez pas partir comme cela.

Madame Darcy prit au tragique le récit de cet épisode.

–Mais c’est un vrai lutin que cette enfant! s’écria-t-elle, lorsque Marthe le lui eut raconté, nous pouvons être sûres que chaque jour elle se cassera un membre ou brisera quelque autre chose.

–Il faut espérer que ce sera plus souvent autre chose que ses membres.

–Quelle tâche! quel fardeau pour une pauvre femme comme moi! soupira encore Madame Darcy. Ah! mon neveu ne s’est pas fait une idée du sacrifice qu’il m’imposait.

Marthe porta à l’enfant dans son lit une tasse de lait avec une grande tartine de confiture. Rosa reçut son repas d’un air triste et soumis qui fit presque venir les larmes aux yeux de la bonne fille.

–Quelle heure est-il? demanda-t-elle, en regardant vers la fenêtre.

–Il est six heures et demie, répondit Marthe.

Les derniers rayons du soleil doraient les troncs des vieux marronniers. Les oiseaux chantaient leur chant d’adieu, si bruyant, si animé, et qui donne à ceux qui l’écoutent l’idée d’une multitude de baisers, de joyeux propos, d’amicales plaisanteries et de sages recommandations échangées au moment du repos entre les habitants du feuillage. Rosa soupira en pensant que le temps serait long encore avant le moment où elle avait coutume de s’endormir. Elle enviait ces petits chanteurs ailés, si libres et si joyeux. Une ou deux fois la pensée de se lever et de chercher à l’aventure quelque distraction en explorant le grenier voisin de sa chambre qui ne lui était pas encore connu, traversa sa petite tête folle, mais la conscience en triompha. Elle sentit qu’elle devait porter la peine de son étourderie. Elle soupira plus fort, et plus d’une fois elle murmura: «Oh! papa, papa, quand pourrai je vous embrasser encore avant de m’endormir!» Lorsque Marthe vint le soir auprès de son lit avant d’entrer dans le sien, elle la trouva toute trempée de larmes et la poitrine encore soulevée dans son sommeil par des soupirs convulsifs.

En bas la soirée s’était écoulée comme les autres. Madame Darcy s’était remise peu à peu du choc qu’elle avait ressenti. Elle approuvait beaucoup la mesure de rigueur qui avait été prise, et goûtait un certain plaisir à se retrouver comme de coutume dans un paisible tête-à-tête.

Ce soir-là, elle ne s’endormit pas de bonne heure. Elle était poursuivie comme par un cauchemar de la pensée de tous les désastres sans nom que pouvait amener le séjour de Rosa dans sa maison, si les jours suivants devaient ressembler au premier. Elle n’entrevoyait plus qu’un mélange confus de poules blessées, de robes déchirées, d’objets de tout genre brisés et mis hors d’usage. C’était à faire dresser les cheveux sur la tête. Lorsque enfin elle s’endormit, elle rêva que Rosa avait grimpé au plus haut sommet d’un arbre gigantesque, d’où elle la regardait de l’air d’un singe malicieux, et s’amusait à lui jeter tout ce que sa maison renfermait de plus précieux. C’étaient son déjeuner de porcelaine, débri sacré pour elle de ses splendeurs passées, les vases de chine qui ornaient sa cheminée, des assiettes, des verres qui volaient en éclat ou se brisaient en poussière. Puis tout à coup, ô comble d’horreur!–ses lunettes, ses précieuses lunettes elles-mêmes venaient tomber à ses pieds dans un état digne de pitié. Ce spectacle était trop douloureux pour qu’elle pût le soutenir sans s’éveiller, et s’étant assurée par un mouvement instinctif que l’utile instrument qui depuis tant d’années n’avait quitté son nez que pour reposer sur la table tout près d’elle, occupait en sûreté sa place accoutumée, elle se rendormit plus tranquille.

V

Table des matières

Quand Rosa se réveilla le lendemain, sa robe était nettoyée et raccommodée, de même que les autres articles de sa toilette qui avaient été endommagés, et la bonne figure souriante de Marthe lui souhaita le bonjour. Elle avait oublié ses chagrins de la veille et ne se souvenait même plus d’avoir tant pleuré avant de s’endormir. Le soleil brillait, plusieurs boutons de son joli rosier s’étaient épanouis; c’était assez pour lui faire commencer joyeusement sa journée. A neuf ans, il faut peu de chose pour être heureux, ou plutôt, à cet âge, on porte en soi un bonheur facilement troublé, il est vrai, mais aussi vite revenu qu’il s’est vite envolé.

Cette journée fut moins orageuse que la précédente. Rosa se prêta de bonne grâce aux occupations qu’on lui prescrivit. Elle lut à haute voix, fit de la tapisserie et apprit par cœur une petite fable; puis, il faut le dire, certaines douleurs que sa chute lui avait laissées dans tous les membres, faisaient de sa tranquillité un mérite moins volontaire qu’on n’aurait pu le croire. Marthe lui fournit quelques amusements de circonstance, comme d’éplucher son légume et des amandes pour un gâteau. Rosa était heureuse et fière de pouvoir lui rendre de si importants services. L’après-midi, Marthe qui avait quelques commissions à faire à la ville lui offrit de l’accompagner. En entendant cette proposition elle oublia que ses jambes lui faisaient encore un peu mal et courut mettre son chapeau.

–Quel joli chemin! s’écria-t-elle enchantée, en voyant les beaux arbres qui bordaient la route, et quelles belles maisons sur ces collines! Je voudrais pouvoir courir tout le jour dans ces prés. Oh! quelle énorme touffe de violettes! Marthe, voyez donc comme elles sont foncées, et quel délicieux parfum!

Marthe s’arrêta complaisamment pour laisser cueillir jusqu’à la dernière des violettes qui composaient la belle touffe. Elles furent soigneusement entourées de feuilles et formèrent un charmant bouquet que Rosa ne pouvait se lasser d’admirer. On arriva bientôt aux premières maisons de la petite ville. Elle était située sur une colline boisée. De loin, l’aspect en était charmant; mais Rosa, habituée au mouvement d’une grande ville, fut étonnée de trouver les rues désertes et silencieuses.

–Où allons-nous? demanda-t-elle à Marthe, en jetant autour d’elle un regard désappointé.

–Il faut d’abord que nous passions chez l’épicier où j’ai une commande à faire, puis nous ferons quelques emplettes.

Dans la boutique de L’épicier une grosse dame, dont la figure haute en couleurs brillait comme un soleil derrière le comptoir, offrit gracieusement à Rosa quelques dragées. Tout en prenant sur une étagère le bocal qui les contenait, elle se pencha vers Marthe, et lui demanda, assez haut pour être entendue de l’enfant: Qui est cette charmante petite demoiselle?

–C’est une nièce de madame, répondit laconiquement Marthe, qui n’aimait ni la flatterie, ni la curiosité.

–Et d’où vient-elle?

–De Paris.

–De Paris! ah! il n’y a que Paris pour les jolis enfants. Ça vous a une élégance, une grâce dans la tournure! Tous nos enfants paraîtraient des lourdauds à côté de cette petite demoiselle. Servez-vous, mon amour, ne craignez pas d’en prendre autant que cela vous fera plaisir. Oh! qu’elle est donc discrète! Donnez-moi votre main, je vous servirai moi-même.

En disant cela, elle remplit le creux de la main de Rosa de dragées blanches et roses des plus appétissantes. La petite fille regardait Marthe avec inquiétude, car quelque chose lui disait que celle-ci n’était pas contente. Cependant elle remercia poliment la marchande, et l’on sortit de la boutique, non sans que quelques paroles flatteuses eussent encore atteint ses oreilles. Marthe ne fit aucune observation sur ce qui venait de se passer.

Rosa reprit son air naturel, dès qu’elles eurent tourné le coin de la rue et qu’elle ne se sentit plus sous l’inspection du regard admiratif de la grosse dame, restée debout sur le seuil de son magasin.

Elles entrèrent dans une petite rue étroite et sombre, composée de maisons de pauvre apparence. Marthe s’arrêta devant l’une des plus petites et des plus délabrées. Deux marches tout usées conduisaient à un étroit passage où l’on respirait un air humide et lourd. Marthe les descendit. Rosa paraissait peu disposée à la suivre.

–Ne puis-je pas vous attendre ici? demanda-t-elle.

–Non, dit Marthe, je ne veux pas vous laisser seule.

Après avoir traversé ce long corridor, il fallait monter deux étages. Marthe frappa à une petite porte à droite. Une voix lui cria d’entrer. Une vieille femme était assise près de la fenêtre. Elle tourna la tête vers la porte quand elle s’ouvrit; mais ce ne fut que lorsque Marthe l’eut amicalement saluée, qu’elle s’écria:

–Ah! c’est vous, Mademoiselle Marthe. Que le bon Dieu vous bénisse! il y a bien longtemps que nous ne vous avons vue.

–C’est vrai, Catherine, mais il n’y a pas de ma faute. Je serais venue plus tôt si je l’avais pu. Je vous apporte de l’ouvrage, deux paires de bas à faire. Voici le coton et le modèle.

–Tant mieux, car voilà huit jours que je ne fais plus rien, et l’oisiveté est ce que je crains le plus. Elle fait paraître le temps si long!

–D’ailleurs vous avez grand besoin de gagner quelque chose. Mais voilà Jenny qui ne vous laisse manquer de rien.

–Ah! la pauvre petite, elle travaille trop, beaucoup trop pour son âge, c’est ce qui me chagrine.

En disant ces mots, la vieille femme posa sa main sur la tête d’une petite fille, qui, après s’être levée sans mot dire pour avancer des chaises aux deux visiteuses, s’était rassise et avait repris son ouvrage, auquel elle travaillait avec une étonnante assiduité. Elle n’était pas beaucoup plus grande que Rosa; mais sa figure, un peu boursoufflée et d’une pâleur maladive, paraissait beaucoup plus âgée. Rien dans son extérieur ne pouvait plaire au regard. Elle avait des traits grossiers, de petits yeux d’un bleu pâle, des cheveux jaunâtres et rares. Rosa la regarda un moment et détourna les yeux avec une sorte de dégoût. Son cœur avait été trop récemment gonflé de l’orgueil de sa beauté, pour qu’elle vît d’un œil indulgent la laideur d’une autre. Elle ne savait pas combien devant Dieu et pour sa grand’mère aveugle, cette pauvre enfant qu’elle dédaignait était douée d’une beauté supérieure à la sienne.

Si Jenny avait un teint jaune et maladif, c’est qu’à l’âge où d’autres enfants sont entourés à toute heure de tendresse et de sollicitude, elle avait dû pourvoir, non-seulement à sa propre existence, mais aussi à celle de sa grand’mère, la seule parente qui lui restât. Si elle n’avait pas atteint un développement physique proportionné au nombre de ses années, c’est qu’elle avait vécu dans cette petite chambre, privée d’air, de soleil, d’exercice, toujours assise et courbée sur son ouvrage, ne le quittant que pour vaquer aux soins du ménage, quand l’aveugle ne pouvait plus le faire elle-même. Elle faisait de la dentelle, et était devenue si habile qu’elle avait toujours plus de commandes qu’elle n’en pouvait accepter. Rosa regarda un moment, avec étonnement, ses fuseaux si agiles, dont il lui était impossible de suivre les mouvements compliqués et rapides; mais, contre son habitude, elle était saisie d’un accès d’humeur et de silence; elle ne s’approcha pas de la petite ouvrière, et ne lui adressa pas la parole. Elle se sentait mal à l’aise et fut soulagée quand Marthe la prit par la main pour partir.

Ce ne fut que lorsqu’elles se trouvèrent dans la campagne, que Rosa recommença la conversation.

–Qu’il faisait chaud dans cette chambre en plein soleil et avec ce fourneau allumé dans la cheminée, dit l’enfant. J’ai cru que j’y étoufferais. Cette petite fille travaille bien vite; mais elle est horriblement laide avec ses cheveux jaunes.

En parlant ainsi, elle ramenait sur son visage une des belles boucles brunes dont la marchande aux dragées avait vanté l’abondance et les reflets dorés.

Il y eut un moment de silence.

–Cette petite fille, dit enfin Marthe, a déjà treize ans, quoiqu’elle ne soit pas de beaucoup plus grande que vous. Voilà plus de trois ans qu’elle soutient, par son travail, sa pauvre grand’mère aveugle. Non-seulement elle gagne de quoi la faire vivre, mais elle est toute sa consolation. Quand elle a fini sa tâche de la journée, et qu’elle a mis en ordre leur petit ménage, au lieu d’aller se promener pour respirer l’air et se distraire, elle vient s’asseoir auprès d’elle et lui lire dans leur vieille Bible. Sa grand’mère m’a dit bien souvent qu’elle ne savait pas ce qu’elle serait devenue sans elle.

Rosa ne répondit pas, mais sa figure prit une expression sérieuse.

Elle ne regarda, le long du chemin, ni les haies d’aubépine, ni les prés en fleurs. Lorsque Marthe eut rendu compte de ses commissions à sa maîtresse et qu’elle fut dans sa cuisine, occupée des préparatifs du souper, Rosa entra silencieusement et s’assit sur une petite chaise entre la table et la fenêtre.

–Marthe, dit-elle à voix basse, voulez-vous me ramener une autre fois chez la petite fille qui fait de la dentelle?

–Pourquoi donc, Mademoiselle Rosa? vous l’avez trouvée si laide, et vous avez failli étouffer dans cette chambre.

–Oh! Marthe, je suis très honteuse d’avoir parlé ainsi. J’étais si contente de ce que cette grosse dame du magasin avait dit de moi que…

Les larmes lui coupèrent la parole.

–J’ai été bien méchante, je le sais, reprit-elle, au bout d’un moment. Oh! je voudrais la revoir. Elle doit croire que j’ai le cœur si dur.

Touchée de ce repentir, Marthe lui promit qu’elle la conduirait chez Catherine, la première fois qu’elle y retournerait.

La promenade avait un peu retardé le repas du soir; Rosa demanda la permission de mettre le couvert. Comme elle était adroite et intelligente, Marthe y consentit de grand cœur, et la chose se fit sans accident.

–Voilà donc une journée entière passée sans nouveau malheur, se dit la bonne dame Darcy qui avait un certain plaisir à contempler, du fond de son fauteuil, l’activité gracieuse et empressée de sa petite nièce. Je ne m’y attendais certes pas en me levant ce matin.

VI

Table des matières

Un vent d’ouest avait complétement dérangé le temps. Pendant toute une semaine, la pluie tomba sans interruption. Sans le soin que prenait Marthe de l’associer à toutes ses occupations, la pauvre Rosa n’aurait su que devenir. Il ne pouvait être question du jardin; sa chambre était bien petite, et celle de Madame Darcy, était, à ses yeux, le sanctuaire de l’ennui, d’autant plus que la vieille dame, qui se ressentait du mauvais temps et était très souffrante, craignait le bruit et le mouvement encore plus que de coutume. Quelquefois Rosa prenait la vieille Bible, l’ouvrait sur le tapis et s’étendait tout de son long devant elle pour en admirer les images. Mais ces antiques gravures, avec leur texte en vieux français, étaient la plupart du temps incompréhensibles pour elle. Il lui arrivait donc souvent de refermer le livre et de le reporter à sa place, l’air plus triste encore qu’en le prenant. On n’entendait plus de joyeux éclats de rire, plus de courses précipitées du haut en bas de la maison, et, chose remarquable, depuis huit jours, sa vivacité s’était tellement éteinte, qu’on n’avait pas à lui reprocher la plus petite étourderie, pas le plus mince dégât. Madame Darcy était trop absorbée par ses maux pour observer ce changement. Elle avait grand besoin de silence et de tranquillité; pourvu qu’elle en eût autour d’elle, elle croyait que tout allait bien, et rien ne lui semblait plus naturel que de voir Rosa immobile sur son petit tabouret, absorbée dans ses pensées en suivant des yeux les nuages du ciel et le vol des oiseaux. Mais Marthe ne pensait pas de même et faisait tout ce qui était en son pouvoir pour distraire la petite fille et ranimer sa gaieté.

Un matin cependant le soleil se leva dans un ciel sans nuages. Aussitôt après le déjeuner, Rosa demanda la permission de sortir, et l’ayant obtenue, elle s’élança dans le jardin, joyeuse de sa liberté et aussi légère que si elle avait eu des ailes.

Chaque fleur, chaque buisson, chaque petit nid bien connu (car elle en avait découvert plus d’un dans les branches touffues) reçut à son tour sa visite. Il lui semblait que jamais les plantes n’avaient eu autant de parfums, la verdure autant de fraîcheur. Les lilas, que la pluie avait effeuillés, jonchaient la terre autour des arbres dépouillés de leur parure. Mais Rosa ne pensait pas à s’en attrister. Elle ne pouvait que se réjouir et admirer. Elle se sentait renaître avec le soleil, et reprenait la vie en même temps que la liberté de ses mouvements. Toute tristesse était déjà oubliée, et le jardin de Madame Darcy lui semblait le paradis sur la terre.

Bientôt cependant l’étroit espace qu’enfermait la haie de jasmin et de rosiers ne lui parut plus assez vaste pour contenir son activité. Une petite porte ouvrait au bout du jardin sur un sentier ombragé qui conduisait du côté des collines. Elle était généralement fermée, mais ce jour-là, un vieux jardinier qui venait aider Marthe dans les travaux les plus pénibles et dont la chaumière était voisine, l’avait laissée ouverte un moment pour aller chercher chez lui un outil qu’il avait oublié. Rosa fut fortement tentée de profiter de cette inadvertance. Sa conscience lui disait bien qu’elle avait tort, car elle jeta autour d’elle un regard inquiet; mais le désir de voir du pays et de se sentir plus au large dans la vaste campagne, l’emporta sur tous ses scrupules. Elle commença par marcher très vite comme une personne qui se sent coupable et qui veut s’échapper à elle-même par la rapidité de ses mouvements; mais bientôt les prairies émaillées de fleurs et la variété des objets qui s’offraient à ses regards, lui firent oublier tout le reste. De loin en loin une violette tardive ou une anémone rosée qui lui souriait au bord du chemin, l’invitait à poursuivre et à enrichir encore son bouquet. Une heure entière s’était écoulée avant que la petite étourdie songeât à regarder autour d’elle. Lorsqu’elle le fit enfin, il lui sembla se trouver dans un pays tout à fait inconnu; les collines avaient changé d’aspect, le ruisseau ne coulait plus dans la même direction, et au lieu du bouquet de marronniers qui abritait la maison de sa tante, elle ne voyait plus derrière elle que les noyers qui bordaient le chemin qu’elle venait de parcourir. Rosa était courageuse et ne se troublait pas pour peu de chose. Il y avait d’ailleurs dans cette aventure un certain attrait pour sa vive imagination. Elle se remit donc en marche, croyant fermement retourner sur ses pas. Malheureusement elle se trompait, et au lieu de se rapprocher de la maison s’en éloignait toujours davantage. Le soleil commençait à tomber d’aplomb sur la route, et bien que ce ne fut pas encore un soleil de juillet, il avait ce jour-là une chaleur suffisante pour lui donner un violent mal de tête. Elle s’aperçut bientôt que le pays changeait de plus en plus et que rien autour d’elle ne ressemblait à ce qu’elle avait vu dans le voisinage de l’habitation de sa tante. Au lieu des grands noyers elle ne voyait plus que des châtaigniers et des chênes entremêlés de quelques arbres fruitiers. Longtemps elle voulut douter qu’elle fût bien réellement égarée, mais tout à coup la détresse la prit si fortement qu’elle fondit en larmes. Peu accoutumée à une si longue marche par la chaleur, elle ne se sentait plus la force de faire un seul pas, et sans même chercher un arbre qui pût l’abriter du soleil, elle se laissa tomber au bord de la route. Au bout d’un moment elle essuya ses yeux et s’efforça de distinguer au loin si l’on ne voyait personne dans la campagne; mais partout où son regard pouvait atteindre, les champs étaient aussi déserts que silencieux. Tout à coup cependant, le hennissement d’un cheval se fit entendre à une grande distance, et un moment après Rosa vit paraître tout au bout de la route une voiture dont le devant recouvert en toile formait une sorte de cabriolet; derrière s’entassaient pêle-mêle des peaux de lapins de toutes couleurs. Le conducteur de cet équipage élégant était une vieille femme, dont la figure ridée et rouge comme une pomme d’hiver était pittoresquement encadrée d’un mouchoir plus rouge encore, d’où s’échappaient quelques mèches de cheveux gris. De l’autre côté de la banquette, tout ratatiné dans son coin, les deux mains sur ses genoux, se tenait un vieux petit homme vêtu d’un habit de toutes nuances et d’un chapeau noir défoncé. Rosa cessa aussitôt de pleurer et arrêta ses yeux sur le véhicule qui approchait d’elle à loisir et par soubresauts. La femme conduisait son maigre cheval avec force expressions énergiques de sa volonté, ne cessant de l’interpeller, de l’encourager, de le caresser et même de le frapper avec son bâton, toutefois sans lui faire grand mal. Elle remarqua de loin la petite fille et arrêta tout court sa carriole quand elle fut arrivée auprès d’elle.

–Que faites-vous là toute seule, petite? lui dit-elle d’une voix forte et rude qui la fit tressaillir.

Cette interpellation venait à propos, car Rosa après s’y être préparée d’avance par une ferme résolution, avait senti le courage lui manquer complétement pour demander du secours. Elle se leva et répondit qu’elle s’était égarée et ne savait comment retrouver son chemin. La vieille femme lui demanda toutes les indications possibles sur le lieu de sa demeure et finit par conclure qu’elle habitait près de la ville; mais où et avec qui? c’était moins facile à comprendre, car le nom de Madame Darcy lui était inconnu. Une petite maison à quelque distance de la grande route, une vieille dame et sa bonne, c’étaient là des renseignements bien vagues et d’après lesquels on ne pouvait prendre aucune détermination.

–Il faut toujours l’emmener avec nous, dit la femme.

–Je veux bien, répondit d’une voix sourde le vieux bonhomme qui avait écouté le dialogue sans s’en mêler.

–On doit être aux cent coups chez elle; on ne perd pas une petite fille comme celle-là sans s’en apercevoir. Nous la conduirons au bureau de poste ou chez l’un des marchands qui fournissent la maison, si elle peut nous en indiquer un, et pour ce qui est de nous, eh bien, nous irons à Villefranche demain si ce n’est pas aujourd’hui.

–Je veux bien, répéta le vieillard.

Il était tout émerveillé d’une si heureuse combinaison qui jamais ne lui serait venue à l’esprit, mais il ne trouvait pas d’autre moyen d’exprimer sa pensée que ces trois mots, les seuls qui sortissent naturellement de sa bouche.

–Venez, mignonne, dit la femme en se penchant pour tendre la main à Rosa, mettez votre pied sur l’essieu, l’autre sur le rebord.… Là, n’ayez pas peur! Maintenant asseyez-vous sur la paille. Ne craignez rien quand même vous sauteriez un peu. Dame, ma belle petite, nous nous passons de voitures suspendues, nous autres.

Rosa se trouvait bien heureuse que quelqu’un voulût se charger de son sort, car depuis deux heures, son indépendance lui paraissait lourde à porter.

–Connaissez-vous quelqu’un à la ville? demanda la brave femme avant de remettre son cheval en mouvement.

–Non, répondit Rosa, mais je suis allée une fois dans un magasin avec ma bonne. Je crois bien que je pourrais le retrouver. Il est dans la plus large rue.

–Qu’est-ce qu’on y vend?

–C’est une boutique d’épiceries, Madame.

–Eh bien, en route!

Le vieux manche de fouet toucha les flancs du vieux cheval, qui partit lourdement de son meilleur trot, Rosa se retint instinctivement au rebord de la voiture, car elle était si rudement secouée qu’il lui semblait à tout moment qu’elle allait être lancée dans les airs. La vieille femme se mit à rire et lui dit de sa grosse voix:

–Faut se faire à tout, ma poulette.

Plus d’une fois le véhicule s’arrêta en route. Alors la femme remettait un instant les rênes à son mari, descendait délibérément, traitait avec ses pratiques et venait reprendre sa place et son fouet que le vieux bonhomme lui rendait d’un air soumis qui semblait dire aussi: Je veux bien.

–Eh bien, mignonne, comment vous va? demandait-elle de temps en temps à la petite fille.

–Très bien, Madame, je vous remercie. C’est très amusant de voyager ainsi.

La figure de la bonne vieille s’épanouit de satisfaction.

–C’est un bonheur que nous ayons passé par là, dit-elle, car ce chemin est très désert. Il n’y passe quasiment personne dans le gros du jour. Vous auriez pu rester là jusqu’à la nuit toute seule, pauvre petit agneau.

Rosa frissonna.

–J’aurais eu bien peur, dit-elle à voix basse.

La conversation fut ici forcément interrompue. La route devenait si mauvaise, que la charrette était de plus en plus rudement cahotée. C’était un vrai travail que de s’y maintenir en équilibre et d’y garder sa respiration. Le soleil commençait à redescendre à l’horizon, et Rosa pensait à l’angoisse de sa tante et de Marthe. Enfin on entra dans la grande route et elle s’aperçut qu’on approchait de la ville. Quelques minutes avant de l’atteindre, la marchande de peaux de lapins arrêta sa voiture et dit:

–Avant de continuer il faut bien savoir ce que nous allons faire.

Son mari la regarda d’un air consterné, car personne moins que lui ne pouvait lui donner un semblable renseignement. Rosa ne savait non plus que répondre.

–Vous dites que cette boutique est dans la plus grande rue de la ville?

–Oui, Madame, je crois bien me le rappeler.

–Allons-y donc!

Et elle fouetta vigoureusement son pauvre che val, tandis que son mari très soulagé de ne pas être appelé à donner son avis, murmurait en reprenant son attitude qu’il avait quittée un instant:

–Je veux bien.

–Est-ce ici? demanda la femme à l’entrée d’une rue assez régulière et assez large, où quelques magasins étalaient de loin en loin leurs maigres devantures.

Rosa regarda tout autour d’elle d’un air indécis. Elle ne se rappelait pas y être venue avec Marthe.

–Je ne crois pas, répondit-elle tristement.

–Ecoutez! il n’y a dans cette rue qu’une seule boutique d’épicier.; si ce n’est pas celle que vous connaissez c’est qu’il faut la chercher ailleurs. Tenez, la voici! est ce la même?

–Oh! non, j’en suis bien sûre. Celle où je suis allée avait un beaucoup plus bel étalage de fruits secs, de bougies et de dragées. Il y avait aussi des fruits confits.

–Alors je sais ce que vous voulez dire. Il n’y en a qu’une dans toute la ville où l’on vende de ces choses-là. Nous allons y être dans deux minutes. En route!

Rosa jeta un cri de joie en reconnaissant bientôt à l’angle d’une rue un peu moins large, mais non moins déserte que celle qu’ils venaient de quitter, une boutique qui lui sembla appartenir, à n’en pouvoir douter, à la grosse dame aux dragées. En effet, la marchande était debout en personne sur le pas de sa porte. Elle salua Rosa d’un regard de profond étonnement lorsqu’elle la vit en si étrange compagnie et parut encore plus surprise quand le véhicule s’arrêta devant son magasin.

–Est-ce bien possible? s’écria-t-elle,–non, je ne me trompe pas! on n’oublie pas une figure comme celle-là. Que faites-vous donc avec ces gens-là, ma charmante petite demoiselle?

Rosa voulut répondre, mais elle était si troublée que sa langue se refusa à faire son service. La vieille femme ne se laissa point intimider par le regard superbe et méprisant qui la toisait. Elle raconta simplement ce qui avait eu lieu, en ajoutant qu’elle pensait que puisque la petite demoiselle lui était connue et appartenait à l’une de ses pratiques, la dame qui l’écoutait voudrait bien la faire reconduire de suite chez elle.

Lorsque la marchande eut compris que c’était un service qu’on lui demandait, elle changea un peu de physionomie. Cependant elle s’approcha de Rosa et lui dit de sa voix mielleuse qu’elle serait charmée de la recevoir chez elle; puis se tournant vers la vieille femme au mouchoir rouge:

–Vous pouvez être tranquille, lui dit-elle, elle sera bien soignée. Pour ce qui est de la reconduire tout de suite, c’est autre chose. Nous sommes très occupés, et je ne sais pas même où elle demeure. Ce ne sont pas les commandes de cette maison qui font aller notre commerce. Ce soir, quand on aura fermé la boutique, notre garçon pourra l’accompagner.

–Ce soir! s’écria la pauvre femme indignée, ce soir! mais vous n’y pensez pas, Madame; quand depuis ce matin on ne sait pas chez elle ce que cette enfant est devenue.

–Ecoute, mon vieux, ajouta-t-elle en se tournant vers son mari, irons-nous reconduire nous-mêmes cette petite? cela nous mettra un peu loin de chez nous, mais personne ne nous attend et notre bidet fera bien encore une lieue pour une bonne action.

–Je veux bien, répondit le brave homme.

Rosa reprit sa place, et la vieille marchande s’adressant à l’épicière:

–Peut-être, dit-elle, que Madame voudra bien me donner l’adresse, à moins pourtant que ce ne soit trop de peine.

A cet instant Rosa, qui depuis quelques minutes se sentait épuisée et éprouvait une sorte d’étourdissement, pâlit d’une manière effrayante. Une dame qui se trouvait dans la boutique et qui, après avoir fuit ses emplettes, avait assisté, sans être vue de personne, à cette petite scène, s’avança vivement et la prit dans ses bras.

–Il ne faut pas songer à emmener cette enfant plus loin, dit-elle, elle n’est pas en état de le supporter. Je vais la conduire chez moi et la mettre dans un bon lit chaud. On ira immédiatement rassurer sa famille. Retournez chez vous, braves gens, mais avant cela dites-moi où vous demeurez. Je vous remercie de tout ce que vous avez fait pour cette enfant.

Munie de l’adresse de Madame Darcy et de celle des marchands de peaux de lapins, la dame secourable prit dans ses bras la pauvre petite qui s’était tout à fait évanouie et la porta dans sa maison située à peu de distance. Une petite fille qui l’avait vue de la fenêtre accourut au-devant d’elle.

–Oh! maman, qu’est-ce qui est arrivé? qui est cette petite fille? est-elle malade? est-elle morte, maman?

Et sa figure exprima l’effroi en voyant le pâle visage de Rosa et ses membres sans vie.

–Non, mon enfant, Dieu merci, elle vit. Mais ne me fais pas de questions, ce n’est pas le moment. Ouvre vite la porte de la chambre de Cécile et découvre le lit afin que je puisse la mettre dedans. Appelle Mariette et garde ton petit frère pendant qu’elle fera tout de suite chauffer de l’eau. Je crois que le mal vient d’un coup de soleil et que le meilleur remède sera un bain de pieds. Dis-lui de m’apporter aussi du vinaigre, ou plutôt envoie-le-moi par Cécile.

Tout en donnant ces ordres avec beaucoup de calme, la bonne dame déshabillait Rosa et la mettait au lit. La petite fille était partie comme un éclair, et un moment après une jeune fille un peu plus grande était entrée un flacon à la main. Grâces aux soins intelligents qui lui furent prodigués, la petite malade reprit bientôt connaissance, mais trop épuisée pour s’étonner de se voir entourée et soignée si tendrement par des personnes inconnues, elle referma les yeux et s’endormit d’un sommeil réparateur. Madame Reynold se retira doucement avec Cécile et ferma la porte sans bruit.

–Oh! ma tante, dit celle-ci en la suivant au salon, ne trouvez-vous pas qu’elle ressemble à Blanche?

–Cela m’a frappée dès le premier moment, dit Madame Reynold, en attachant un regard plein de larmes sur le portrait d’une enfant qu’elle avait perdue quelques mois auparavant et que Rosa lui avait rappelée par l’expression et l’ensemble de sa figure.–Je t’ai laissé bien longtemps seul, mon cher Alfred, ajouta-t-elle en se tournant vers un jeune garçon qui était assis ou plutôt couché sur une chaise longue dans un coin du salon. T’es-tu ennuyé?

–Non, ma tante, mais vous savez que le temps est toujours trop long quand vous n’êtes pas là. Maintenant, racontez-moi ce que c’est que cette aventure dont le bruit est parvenu jusqu’à moi. Une petite fille évanouie, c’est rare et très remarquable. Ordinairement une dame ne se permet d’être si intéressante qu’à partir de l’âge de seize ans, et jusque-là on se contente de crier à tue-tête ou de pleurer à chaudes larmes toutes les fois qu’il y a lieu. Mais il parait que notre petite héroïne est très avancée pour son âge. Que lui est-il arrivé?

–Je ne puis te dire que ce que je sais moi-même. Elle s’est égarée dans la campagne et a été ramenée de très loin par de braves gens qui l’ont recueillie sur une route où elle était assise et se désespérait en plein soleil. L’émotion, la chaleur et la fatigue se sont réunies pour la rendre malade.

–La verrai-je?

–Sans doute, demain matin. Je viens d’envoyer chez la tante de notre petite amie pour la rassurer sur son sort, et lui dire que nous la gardons, afin qu’elle se repose auprès de nous jusqu’à demain.

–Est-elle jolie?

–On croirait voir Blanche. Je n’ai jamais vu de ressemblance plus frappante.

Alfred ne répondit pas. Sa lèvre trembla légèrement et il devint un peu plus pâle. Après un moment de silence, il reprit la conversation; mais sans revenir au même sujet.

Il est temps que nous sachions quelle était cette famille dans laquelle notre petite Rosa venait d’être si brusquement introduite. Madame Reynold avait eu cinq enfants. La mort de sa fille aînée ne lui en, avait laissé que quatre; mais elle avait adopté, depuis plusieurs années, les enfans d’une sœur, restés orphelins. Alfred et Cécile pouvaient se considérer comme les aînés de cette nombreuse famille. Il était impossible de se douter qu’ils n’eussent pas les mêmes droits que les autres enfants à la tendresse de la mère. Alfred surtout, dont l’état maladif réclamait des soins constants et dévoués, absorbait à lui seul une partie considérable du temps, des préoccupations et des sollicitudes de sa tante. Elle n’était jamais lasse de le soigner, de le distraire, de le veiller, de l’encourager, et la source vive de ce dévouement qui jaillissait de son cœur était si riche et si abondante qu’elle ne faisait jamais défaut. Cécile ne lui donnait pas moins de peine, non par sa santé qui était aussi florissante que son intelligence était vive, mais par son caractère difficile et mécontent. Blanche, plus jeune que Cécile de quelques mois seulement, savait alléger la tâche de sa mère par sa tendresse et son aimable naturel. Elle était le charme, la joie de la maison. Il semblait qu’en sa présence la mauvaise humeur et l’ennui fussent forcés de se dissiper comme un brouillard sous les rayons d’un beau soleil. Sa mère aurait pu compter les jours par les jouissances que lui donnait l’heureux développement de cette fille bien-aimée. Une maladie violente la lui ravit en moins d’une semaine.

Après sa mère, personne n’avait aimé Blanche comme Alfred. Chétif, mélancolique et privé de tous les plaisirs de l’enfance, il n’avait compris les joies de la vie que par l’intermédiaire de sa petite cousine. C’était son sourire qui illuminait la chambre sombre où il devait souvent rester enfermé pendant de longues semaines. Sa présence le calmait et rendait ses souffrances tolérables; le son de sa voix et de son rire perlé était pour lui la plus harmonieuse des musiques. C’étaient ses petites mains adroites qui devaient, lorsqu’il avait la fièvre, préparer ses boissons pour qu’il les trouvât agréables et rafraîchissantes. En retour, il ne se lassait jamais de faire pour elle de jolis dessins et de merveilleuses découpures; jamais non plus de lui raconter des histoires gaies ou fantastiques qu’il s’amusait à composer pendant ses fréquentes insomnies. Alfred et Blanche étaient inséparables, et Madame Reynold était souvent obligée d’employer son autorité pour forcer celle–ci à faire l’exercice nécessaire à sa santé. Aussi lorsqu’un matin, après quelques jours d’angoisses, il fallut la coucher pâle et froide dans son petit cercueil, on craignit que la frêle constitution du jeune garçon ne pût pas supporter un choc aussi cruel. Il voulut qu’on le portât auprès de cette couche étroite où l’enfant reposait tout entourée de roses blanches, et portant sur ses traits délicats l’empreinte solennelle du monde invisible. Personne ne sut ce qui se passa en lui auprès de ce cercueil; mais de ce moment un grand changement s’opéra dans son caractère. D’irritable, il devint patient et doux; d’orgueilleux et exigeant qu’il était, humble et sans cesse préoccupé de la crainte de fatiguer ceux qui l’entouraient. Mais il ne parlait pas de ce qui se passait en lui, et même avec sa tante, il semblait éviter toute allusion à sa petite cousine.

Tels étaient donc les principaux habitants de cette maison, dans laquelle Rosa devait s’éveiller le lendemain, après de longues heures d’un sommeil profond et non interrompu. Plusieurs fois, pendant la soirée, Madame Reynold alla sans bruit écouter à la porte de sa chambre. Une respiration égale et lente l’avertit que son repos était aussi restaurant qu’on pouvait le désirer. Le messager était revenu, rapportant tous les remercîments de Madame Darcy. Il était arrivé au moment où Marthe et le jardinier rentraient dans une mortelle inquiétude, après une longue et infructueuse recherche. On avait ajouté que l’on viendrait reprendre la petite coupable le lendemain vers dix ou onze heures. Tout était donc pour le mieux, et jamais journée aventureuse n’aboutit à une nuit plus paisible et plus longue que celle dont Rosa s’éveilla enfin bien longtemps après que les petits oiseaux eurent salué le lever du soleil.

VII

Table des matières

Lorsque Rosa ouvrit les yeux, une femme en deuil était penchée sur elle. Il lui sembla qu’elle avait déjà vu cette douce figure, mais elle ne savait ni où, ni en quelle circonstance. Sa présence, loin de l’étonner ou de lui être désagréable, lui donna un sentiment de bien-être indéfinissable, et son premier mouvement fut de lui tendre les bras. Madame Reynold sourit en se voyant ’si bien accueillie.

–Comment vous sentez-vous, chère enfant? lui demanda-t-elle, cette bonne nuit vous a-t-elle tout à fait remise?

Ces paroles rappelaient à Rosa tous les événements de la veille, mais sans lui expliquer comment elle se trouvait dans cette maison étrangère, sous ces jolis rideaux blancs si frais, et comment il se faisait qu’une figure aussi maternelle se penchât à son chevet.

–Je suis très bien, répondit-elle, je vous remercie, Madame. Pourtant tous mes membres me font mal, et j’ai encore la tête un peu lourde. Elle me faisait tant souffrir hier! Mais qu’est-il donc arrivé? Pourquoi suis-je ici?

Madame Reynold le lui expliqua en peu de mots, et ajouta qu’elle allait lui apporter à déjeuner, et que la fatigue dont elle se ressentait encore se dissiperait bientôt.

Une tasse de chocolat parfumé et un petit pain furent savourés par Rosa, de manière à faire prévoir que sa convalescence ne serait pas longue. Quand elle eut achevé ce repas, elle se sentit plus en train de causer.

–Il me semble, dit-elle, que j’ai vu hier une petite fille près de mon lit; mais j’étais si fatiguée, que je n’ai pas pu tenir mes yeux ouverts assez longtemps pour en être bien sûre.

–Vous ne vous êtes pas trompée, chère enfant, c’était ma nièce Cécile.

–Est-elle de mon âge?

–Un peu plus âgée, je pense; elle a douze ans.

–Alors elle a trois ans de plus que moi, car je n’en ai que neuf. Pourrai-je la voir?

–Elle se réjouit beaucoup de venir près de vous.

–Est-ce sa chambre? qu’elle est jolie! Et tous ces livres que je vois là-bas sont à elle aussi? Oh! quelle belle gravure! Qu’est-ce qu’elle représente?

–C’est Jésus bénissant les enfants. N’en avez-vous jamais vu de semblable?

–Non, jamais. Elle est aussi à Cécile?

–Elle est à elle maintenant. Elle appartenait à une chère enfant qui l’aimait beaucoup.

–Est-ce votre petite fille? demanda timidement Rosa.

–Oui, mais elle n’est plus avec moi; elle est au ciel.

Rosa vit qu’une larme brillait dans l’œil de la pauvre mère. Elle lui prit doucement la main, et se tut un moment.

–Et elle aimait ce tableau? reprit-elle.

–Beaucoup. Elle l’avait fait mettre près de son lit, de manière à le voir le matin quand elle s’éveillait. Une heure avant sa mort, elle l’a encore regardé longtemps. Elle ne pouvait presque plus parler, mais ses lèvres remuaient comme pour demander à ce bon Sauveur qui a béni les petits enfants de la prendre, elle aussi, dans ses bras.

–Elle était bonne? demanda Rosa.

–Oui, mon enfant, aussi bonne, je crois, qu’on peut l’être sur cette terre, avec le secours de Dieu. Elle ne m’a jamais donné que de la joie.

–Mais à présent, s’écria la petite fille en fondant en larmes, à présent que vous ne l’avez plus, vous êtes bien malheureuse?

–Je souffre, sans doute, chère enfant, mais je ne suis pas bien malheureuse, parce que je sais qu’elle est près de Dieu et que j’irai vers elle un jour.

Rosa cessa de pleurer et parut réfléchir.

–Je voudrais lui ressembler, dit-elle.

–Eh biep, chère petite, votre souhait est eu partie accompli, car vous avez presque les mêmes traits, les mêmes cheveux, le même regard que ma bien-aimée petite Blanche. En vous voyant hier, cette ressemblance m’a donné beaucoup d’émotion.

–Oh! j’en suis bien contente, car peut-être que vous m’aimerez à cause de cela.

–Je vous aimerais sans cela, mon enfant, mais certainement le souvenir de ma fille rendra cette affection plus vive encore.

Rosa fixa de nouveau les yeux sur le tableau.

–Je ne savais pas, dit-elle, que Jésus aimait ainsi les enfants.

–N’avez-vous donc jamais lu ce récit dans l’Evangile? demanda Madame Reynold surprise de tant d’ignorance.

–Non. Chez nous on ne lisait jamais la Bible. Chez ma tante Darcy on la lit bien le matin, mais je n’y comprends pas grand’chose et cela m’ennuie souvent. Je me trompe pourtant; une fois avec papa, nous avons lu la Bible. C’était le matin du jour où je suis partie. Voulez-vous que je vous le raconte?

–Volontiers, ma chérie.

–Eh bien, vous savez que papa est parti pour un grand voyage et qu’il n’a pas pu me prendre avec lui. Lorsqu’on me l’a dit j’ai été bien malheureuse, et j’ai dit que je ne voulais pas rester sans lui; mais papa m’a parlé et j’ai senti que je pourrais tout supporter pour ne pas lui causer de la peine. Le matin du jour où je devais partir pour venir chez ma tante Darcy, il m’a appelée dans son cabinet. Il a fermé la porte à clef, puis il a pris un livre doré et relié en noir qui était sur sa table, en me disant:

–C’est la Bible de ta mère. Elle est toute soulignée de sa main. Je l’emporte avec moi, mais plus tard elle t’appartiendra, mon enfant, et je désire y lire une fois avec toi avant que nous nous séparions.

Alors papa me prit sur ses genoux et me lut à haute voix quelques paroles dont je ne me rappelle que les premières. «J’élève les yeux vers les montagnes.»

–C’est le psaume CXXIe celui qu’on appelle souvent le psaume des voyageurs.

–Ah! je comprends pourquoi papa l’avait choisi. C’est que nous étions tous deux des voyageurs. Ensuite il m’a prise dans ses bras, et il m’a tenue longtemps, bien longtemps serrée contre lui. Puis il s’est tourné brusquement et s’est remis à son bureau, mais j’avais bien vu qu’il y avait des larmes dans ses yeux. Oh! que je voudrais être encore près de lui!

–Il reviendra, ma chère enfant; il faut demander tous les jours à Dieu de le garder et de le ramener. Ne le faites-vous pas?

–Non, Madame, répondit Rosa en rougissant sans bien savoir pourquoi, personne ne m’a dit de le faire.

–Eh bien, nous prierons ensemble aujourd’hui, et vous le ferez ensuite toute seule.

Madame Reynold s’agenouilla près du lit et prononça une courte prière, si simple et si confiante que Rosa la comprit tout entière, et que son cœur en fut tout ému.

–Je suis sûre que maman devait vous ressembler, dit-elle à sa nouvelle amie en l’embrassant.

Qu’aurait-elle pu dire de plus pour exprimer sa reconnaissance et son affection? Madame Reynold fut heureuse d’avoir si vite gagné ce jeune cœur et se promit d’en profiter pour lui être utile, et de remplacer autant qu’elle le pourrait la douce influence de cette mère que l’enfant n’avait pas connue.

Une pluie torrentielle avait succédé ce jour-là à la chaleur orageuse de la veille. Lorsque Rosa fut levée elle était pâle et se sentait encore un peu mal à son aise. Aussi quand la bonne Marthe arriva, avec ses sabots et son immense parapluie, on ne voulut pas lui rendre son bien qu’elle venait réclamer. Il fut décidé que Rosa ne pouvait sans imprudence affronter une pareille humidité, et que si le lendemain le temps était passable et elle-même tout à fait bien, on la reconduirait chez sa tante. Marthe ne put nier que ce ne fût le parti le plus sage, bien qu’elle eût l’air un peu contrarié de s’en retourner comme elle était venue. Rosa qui goûtait fort la perspective de passer quelques heures dans cette maison hospitalière, et qui ne pensait pas sans effroi à une longue journée de pluie dans la chambre de sa tante, sauta au cou de Marthe, et effaça toute impression pénible par une effusion de tendresse.

–Ah! dit celle-ci, c’est comme cela, petite câline, que vous croyez tout réparer avec des baisers. Pensez-vous que nous ayons passé hier une agréable journée, votre tante et moi? Depuis midi que nous nous étions aperçues que vous manquiez, jus qu’à cinq heures et demie que le message est arrivé, nous n’avons fait que chercher, appeler et nous désoler. Le vieux jardinier, sa femme et moi nous sommes partis dans trois directions différentes et nous vous avons cherchée absolument comme une épingle. 11n’y a pas de coin ou de recoin que nous n’ayons fouillé, et vraiment je rirais volontiers, maintenant que je vous vois saine et sauve, des drôles d’idées que je me faisais dans mon angoisse. N’ai-je pas été me figurer que vous vous étiez noyée dans le petit bassin de la basse-cour?

Rosa éclata de rire à cette idée.

–C’est très bien de rire aujourd’hui, reprit Marthe, mais certes hier ce n’était pas risible. Votre tante, la pauvre chère dame, en a eu une crampe d’estomac avant de s’endormir.

–Oh! j’en suis bien fâchée, s’écria Rosa. Je ne vous causerai plus jamais tant de peine. Mais, Marthe, ma bonne Marthe, comment voulez-vous que je sois triste aujourd’hui? Cette dame est si bonne pour moi qu’il me semblait en l’écoutant que j’avais trouvé une maman.

–Eh bien, tant mieux, mais il ne faut pas nous oublier pour cela. A demain.

–Oui, à demain. Embrassez-moi encore et dites-moi que vous n’êtes plus, mais plus du tout fâchée.

–Il n’y a pas moyen d’être fâchée, répondit Marthe.

Et reprenant son parapluie, elle s’en alla seule braver le déluge qui avait déjà rendu les chemins presque impraticables.

Rosa debout près de la croisée la suivit des yeux, et quand elle se retourna la jeune fille qu’elle avait entrevue la veille était à côté d’elle.

–Est-ce votre bonne? demanda-t-elle.

–C’est la cuisinière de ma tante; c’est elle qui prend soin de moi depuis que je demeure ici.

–Quelle drôle de mine elle a avec son bonnet rond.

–Je ne vois pas ce qu’elle a de drôle, répondit Rosa un peu piquée. Si vous saviez combien elle est bonne vous ne parleriez pas ainsi.

–Oh! ne vous choquez pas, cela n’en vaut pas la peine. Je suis venue vous chercher pour vous conduire au salon. Mon frère meurt d’envie de vous voir. Vous savez qu’il est touj ours malade, et depuis la mort de ma cousine Blanche il est plus ennuyeux que jamais; un ne lui arrache pas trois paroles par jour. Bien ne peut lui faire plaisir ou le distraire. Notre maison est bien triste, maintenant! C’était bien différent quand Blanche était avec nous!

Lorsque les deux petites filles entrèrent dans le salon, Alfred ne fit pas un mouvement. Il était à sa place accoutumée, sur le canapé, la tête tournée vers la muraille.

–Ah! dit sa tante, voici notre petite prisonnière! Alfred, ne lui dis-tu rien?

–J’espère que vous êtes mieux? dit le jeune garçon sans changer d’attitude.

–Oui, je vous remercie, répondit Rosa, un peu étonnée de cet accueil.

–Cécile, dit Madame Reynold, il faut que tu ailles mettre ta chambre en ordre, mon enfant; après cela tu achèveras la traduction que tu as commencée hier et tu me l’apporteras.

–Toujours travailler! dit Cécile en se dirigeant d’un air maussade vers la porte.

Sa tante la suivit d’un regard peiné.

–Ma chère enfant, tu sais que la bonne grâce double le prix de l’obéissance, lui dit-elle doucement.

Cécile sortit et Madame Reynold ne tarda pas à en faire autant, après avoir mis entre les mains de Rosa un livre de gravures.

Les enfants se trouvèrent donc seuls ensemble. Rosa tournait et retournait machinalement les feuillets de son livre. C’étaient pourtant de belles gravures qui l’auraient fort amusée en tout autre moment, mais elle était trop préoccupée de la présence d’Alfred, et surtout de son silence obstiné, pour trouver quelque plaisir à les regarder.

Il y avait bien cinq minutes au moins que cette situation durait et rien ne faisait prévoir qu’elle dût changer autrement que par le retour de madame Reynold, lorsque Rosa tressaillit en entendant tout à coup le son de voix de son compagnon.

–Quel âge avez-vous? demanda-t-il brusquement.

–Neuf ans, répondit-elle.

–Elle était plus âgée, reprit-il comme se parlant à lui-même, mais de manière à ce qu’elle put l’entendre. Comment vous appelez-vous?

–Rosa.

–J’aime bien mieux le nom de Blanche. Regardez-moi, s’il vous plaît.

Rosa leva les yeux involontairement, bien qu’elle fût un peu offensée de ces façons impératives.

–Peut-on dire qu’elle lui ressemble! reprit-il d’un ton dédaigneux, après un instant d’examen; ma cousine Blanche avait les plus beaux yeux du monde et un teint si transparent! Vous êtes bien orgueilleuse si vous vous imaginez que vous lui ressemblez.

–Comment voulez-vous que ce soit de l’orgueil, puisque je ne l’ai jamais vue? Je ne puis croire que ce que l’on me dit.

–Eh bien, je vous conseille de ne rien croire du tout, car je ne comprends pas comment ma tante a pu se fourrer une pareille idée dans la tête.

Rosa, un peu choquée, baissa de nouveau les yeux sur son livre, et cette fois elle fit semblant d’être complétement absorbée par une gravure qui représentait un chien du Saint-Bernard retrouvant un jeune enfant dans la neige. Au bout d’un moment un sanglot étouffé attira son attention. Elle vit qu’Alfred avait caché sa figure dans ses mains, et que de grosses larmes coulaient entre ses doigts, tandis qu’il murmurait comme vaincu par une émotion trop forte: «Blanche, Blanche, ne reviendras-tu jamais vers moi?»

Rosa oublia en un instant les petits froissements que venait de subir son amour-propre. Elle se leva, s’approcha du canapé, et prenant doucement une des mains d’Alfred dans les siennes, elle lui dit:

–Elle ne peut plus revenir, mais vous irez une fois vers elle.

Elle ne savait pas qu’en parlant ainsi elle citait presque textuellement les belles paroles du roi David lorsqu’on lui annonça la mort de son enfant, ces paroles de foi qui ont consolé tant d’âmes abattues par la séparation en leur montrant ce grand revoir qui nous rendra tous ceux qui sont partis avant nous.

–Voulez-vous me parler d’elle? continua la petite fille, cela me ferait beaucoup de plaisir.

Alfred ne répondit pas directement, mais il cessa de pleurer et se tourna vers elle en disant:

–C’est vrai que votre voix est comme la sienne; j’aime à l’entendre. Elle était si douce!

–Elle ne se fâchait jamais?

–Elle, se fâcher! oh! non; jamais elle n’a dit une parole dure ou orgueilleuse à personne. Pourtant elle était très vive, et je sais qu’autrefois elle avait des accès de colère. Mais depuis une année elle avait bien changé, et ma tante disait qu’elle n’était pas reconnaissable. Je ne sais pas comment nous avons pu croire qu’elle resterait avec nous. Elle était beaucoup trop bonne pour la terre.

–Je voudrais bien l’avoir connue, soupira Rosa.

–Vous seriez bien malheureuse à présent, tandis que vous ne pouvez pas la regretter.

–Oh! je la regrette et je l’aime! s’écria Rosa; comment pourrais-je ne pas l’aimer?

Et elle fondit en larmes; car, agitée comme elle l’était encore par tout ce qui s’était passé depuis vingt-quatre heures, ses impressions, toujours si vives, ne trouvaient pas d’autre moyen de s’exprimer.

–Voulez-vous m’embrasser? demanda Alfred. Vous n’êtes pas fâchée contre moi, n’est-ce pas? Pardonnez-moi tout ce que je vous ai dit au commencement. Je vois bien maintenant que vous lui ressemblez, mais vous n’êtes pourtant pas tout à fait si jolie qu’elle.

–Ah! cela ne fait rien, pourvu que vous m’aimiez un peu à cause d’elle.

Lorsque Madame Reynold et Cécile rentrèrent, l’intimité s’était complétement établie, et Alfred paraissait plus heureux qu’il ne l’avait été depuis longtemps.

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16 yanvar 2025
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