Kitabı oxu: «Un petit monde d'enfants»

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Élise de Pressensé

Un petit monde d'enfants


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066326968

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX


I

Table des matières

MADELEINE

Quand Madeleine vint au monde elle ne fut pas reçue par des visages joyeux et des bras caressants; sa mère seule la serra contre son cœur en pleurant, puis on l’enveloppa d’un lange grossier, et on couvrit sa tête mignonne d’un bonnet d’étoffe brune. Alors la femme qui venait de faire cette toilette d’un air un peu revêche, — car elle savait bien qu’il n’y avait pas grand profit à attendre dans cette pauvre demeure, — posa l’enfant à côté de la mère en disant:

— Voilà votre fille bien ficelée, maintenant vous n’avez plus qu’à dormir toutes deux; je reviendrai ce soir.

Et elle sortit, laissant la clef sur la porte.

Dormir!... Ah! la pauvre mère ne songeait même pas à dormir. Pendant les longues heures de cette journée elle regarda la petite créature qu’elle avait entourée de son bras et qu’elle pressait contre elle, et continua de pleurer. Elle était toute jeune, et sa figure pâle et douce était charmante à voir ainsi penchée sur ce frêle petit être qu’elle regardait avec tant d’amour, de joie et de tristesse. Hélas! il n’y avait personne près d’elle pour partager sa joie et sa tristesse, personne pour regarder avec elle la petite créature si nouvelle dans ce monde et pour lui dire que c’était un beau don de Dieu.

Quand l’enfant s’éveilla et fit entendre un cri douloureux, la pauvre mère n’avait. pas même à sa portée une cuillerée d’eau sucrée pour l’apaiser. Elle le berça dans ses bras, chanta doucement, mais ne put y réussir. Faible et épuisée comme elle l’était, elle recommença à pleurer.

— Tu n’as au monde que ta pauvre mère, disait-elle, et elle ne peut pas même te donner la goutte d’eau dont tu as besoin. Oh! mon Dieu, les enfants ne devraient pas naître pour souffrir!...

Et elle retomba sur son oreiller, n’essayant même plus de consoler la petite fille, qui continuait à crier lamentablement. Elle entendit alors la clef tourner dans la serrure, on entr’ouvrit la porte et une voix inconnue demanda la permission d’entrer.

C’était une femme âgée qui habitait la chambre voisine. Bien que la mère de Madeleine l’eût rencontrée quelquefois, elle ne lui avait jamais parlé. La vieille dame s’approcha du lit avec un regard si bienveillant que la jeune femme se sentit aussitôt moins seule au monde.

— Eh bien, quoi!... dit-elle d’une voix un peu grondeuse mais caressante aussi, des larmes!... quand on a un beau petit enfant comme ça, joli comme un amour et qui a une bonne voix pour se faire entendre! Est-ce qu’il n’y a pas de quoi être contente et reconnaissante envers le bon Dieu? Mais pourquoi vous laisse-t-on toute seule? Votre mère devrait être ici aujourd’hui.

— Je n’ai plus ma mère, dit la jeune femme; je n’ai personne au monde.

La vieille dame retint une exclamation de pitié.

— Eh bien,, quand on n’a personne, il reste encore les voisins. Nous sommes ici pour nous entr’aider quand nous le pouvons. Attendez un instant. Il suffit d’une goutte d’eau sucrée pour contenter ce pauvre petit agneau; j’ai tout ce qu’il faut.

Elle retourna dans sa chambre et revint avec un verre et une cuiller.

— Donnez-la-moi, dit-elle; l’eau sucrée est tiède, elle lui fera du bien.

On voyait bien vite que la bonne voisine s’entendait à sa besogne: la petite n’eut pas plutôt goûté à la boisson qu’elle lui avait préparée qu’elle s’apaisa et en suça cuillerée après cuillerée avec une satisfaction évidente. La mère suivait chaque mouvement d’un regard attentif et inquiet d’abord, puis reconnaissant.

— Vous avez peur, je vois bien ça, dit la voisine; mais vous pouvez avoir confiance en moi. Vous ne m’apprendrez pas à soigner un enfant, j’en ai eu treize. C’est une petite fille, n’est-ce pas? elle est toute mignonne.

— Oui, c’est une fille.

— Eh bien, tant mieux. Elle vous sera plus vite une consolation. Ah! si j’avais gardé une des miennes, je ne me plaindrais de rien. Tenez, la voilà qui s’endort. Je vais vous la donner; vous resterez toutes deux bien tranquilles et je reviendrai si j’entends crier.

La mère et l’enfant restèrent seules de nouveau, mais le sentiment de cette solitude n’était plus si amer pour la jeune femme. Comme elle regardait la petite créature endormie, en pensant au passé et à l’avenir, un rayon de soleil perça les nuages et tomba sur la tête de l’enfant. Alors la mère sentit qu’elle avait reçu dans ce jour une grande joie et une grande consolation.

— Non, dit-elle, en baisant la petite main qu’elle réchauffait dans la sienne, non, tu n’es pas venue seulement pour souffrir. Je t’aimerai tant que tu auras aussi un peu de bonheur.

Madame Jacques,— c’était ainsi que s’appelait la mère de la petite Madeleine,— fut bien tôt sur pied, car il fallait travailler. Heureusement l’ouvrage ne manquait pas. La bonne voisine, Madame Dubois, aimait tant l’enfant à qui elle avait donné sa première cuillerée d’eau sucrée, qu’elle ne pouvait rester une demi-journée sans la voir; aussi venait-elle souvent s’établir dans la chambre de la mère, et les deux femmes cousaient ensemble pendant des heures sans échanger beaucoup de paroles, si ce n’est quelques observations sur la gentillesse de la petite, ses progrès et ses sourires. Elles n’étaient bavardes ni l’une ni l’autre, et, sauf quelques souvenirs du passé que la plus vieille aimait à raconter, elles n’avaient d’autre sujet de conversation que leur petite Madeleine. Madame Dubois reprochait à Madame Jacques sa tristesse et lui disait qu’il fallait qu’un petit enfant entendît des voix joyeuses et vît des visages riants autour de lui. Alors la pauvre mère prenait sa fille dans ses bras et la couvrait de caresses comme pour dire qu’elle l’aimait tant que cet amour pourrait lui tenir lieu de tout. Et Madeleine riait et gazouillait, et semblait dire, elle aussi, qu’elle ne demandait rien de plus que ce qu’elle avait.

A force de travail, Madame Jacques put, pendant tout l’hiver, faire un peu de feu dans son fourneau, manger du pain, du riz et des pommes de terre presque à sa faim et payer son loyer; elle avait même acheté de l’étoffe bien chaude pour faire une petite robe, et une paire de bas de laine. Elle-même n’avait que sa robe d’indienne et un vieux manteau tout luisant qu’elle mettait lorsqu’elle allait reporter son ouvrage; mais l’enfant n’avait pas froid, c’était l’important. La mère s’inquiétait peu du reste. Madame Dubois la rudoyait quelquefois, et lui disait qu’on ne devait pas gâter comme ça une enfant, que le bon Dieu la punirait en la lui reprenant. Elle était très-sévère pour ce qu’elle regardait comme la déraison de l’amour maternel, et faisait dans certaines occasions de très-gros yeux et une très-grosse voix pour parler de sagesse et pour dire que les enfants doivent apprendre tout petits que la vie est dure et qu il faut souffrir; puis, en cachette, elle donnait à Madeleine le morceau de sucre qu’elle retranchait à la tasse de café qui était pourtant son seul régal.

A l’approche de l’hiver, quand la petite eut un peu plus d’une année, la bonne dame commença à économiser dans un but mystérieux. Il lui fallut du temps, car ses yeux étaient mauvais, et elle ne pouvait plus travailler comme autrefois; mais quand elle eut mis de côté trois francs cinquante, elle acheta pour Madeleine, qui commençait à se tenir debout, la plus jolie petite paire de souliers mignons qu’on eût jamais vue. Ils étaient rouges et doublés de flanelle, et quand la petite les vit, elle poussa un cri de joie et ne voulut plus s’en séparer. Seulement, elle n’entendait pas qu’on les mît à ses pieds; elle voulait les tenir, les admirer, les embrasser, et, pour la première fois de sa vie, elle cria sans avoir mal et sans avoir faim, quand on lui ôta, pour la coucher, les beaux souliers rouges.

Ces souliers furent une grande joie dans la vie de la pauvre mère comme dans celle de sa petite fille. Elle parvint à persuader à cette dernière qu’il fallait les laisser à ses petits pieds, qu’ils rendaient si fermes et si adroits à marcher sur le carreau; et quand on sortit un moment, le dimanche, par un beau soleil d’avril, Madeleine fit trois ou quatre pas sur le trottoir, en donnant la main aux deux femmes ravies.

Elle n’avait alors que dix-sept mois à peine, et pourtant elle n’oublia jamais la joie et la fierté de ce moment-là, ni les beaux petits souliers rouges. Peut-être beaucoup d’enfants qui ont eu des souliers rouges, bleus ou noirs autant qu’ils en pouvaient user, n’ont-ils aucun souvenir aussi joyeux dans leur petit cœur trop habitué aux satisfactions de ce genre.

Mais les beaux souliers rouges ne devaient servir que le dimanche; on les avait pris un peu grands, afin qu’ils pussent aller longtemps; les mettre tous les jours eût été une prodigalité insensée, et pourtant il fallait bien marcher tous les jours, et non pas seulement le dimanche. Que faire? Madame Jacques travailla une heure de plus chaque jour pendant quelques semaines, et elle acheta une paire de souliers de rencontre beaucoup moins beaux que les rouges, mais bons et solides.

Voilà donc notre petite Madeleine propriétaire de deux paires de chaussures. Elle avait aussi une robe d’indienne violette que sa mère avait taillée dans un vieux jupon à elle, et vraiment il ne lui manquait rien, comme les deux femmes se le disaient avec satisfaction. Elle n’avait plus aucun besoin de bonnet, car ses cheveux blonds, épais et frisés, lui en tenaient lieu, et même de chapeau quand elle sortait, ce qui, du reste, arrivait rarement. Elle jouait tout le jour avec mille petits objets sans nom, car elle n’avait pas de jouets; elle allait et venait d’une chaise à l’autre dans un tout petit espace, évitant toujours, comme par un miracle de prudence, le fourneau quand il était chauffé pour faire cuire la soupe, et restant souvent de longs moments dans une tranquillité absolue à regarder les oiseaux qui voletaient autour des cheminées et sautillaient sur les toits voisins, ou les nuages qui passaient dans le petit coin du ciel que l’on pouvait apercevoir de l’étroite fenêtre. Madame Dubois déclarait sans cesse que Madeleine n’avait pas sa pareille.

— C’est une enfant comme on n’en voit pas, disait-elle; elle est tranquille et éveillée comme une souris; elle voit tout, elle s’amuse de tout et elle est toujours de bonne humeur. Allez, vous pouvez vous dire que le bon Dieu vous a fait un beau cadeau le jour où je vous ai trouvée tout en larmes, comme si c’était un malheur qui vous arrivait. Ce serait péché de la gâter.

Madame Jacques souriait, puis ses yeux se remplissaient de larmes, et elle disait:

— Comme son père l’aimerait!

Mais elle essuyait bien vite ses yeux, car les larmes n’aident pas à faire la fine couture, et elle ne se les permettait que très-rarement, quoiqu’elle en eût toujours plein le cœur.

Un jour, Madame Jacques ne prit pas Madeleine pour aller reporter son travail. Il pleuvait à verse, et elle pria Madame Dubois de la garder. Quand elle rentra, et que la petite courut au-devant d’elle pour l’embrasser, outre le lourd paquet qui contenait l’ouvrage de la semaine, elle en portait un autre soigneusement ficelé. Elle prit Madeleine sur ses genoux et lui fit défaire avec ses tout petits doigts le nœud de la ficelle et les enveloppes de papier gris. La petite ne savait ce que cela voulait dire et ne soufflait mot, mais elle poussait de temps en temps un gros soupir, comme si ce mystère l’eût oppressée. L’opération fut longue, car les doigts mignons n’étaient pas encore très-habiles. Enfin la dernière enveloppe tomba, et le mystère se découvrit: c’était une poupée habillée de rose. Les yeux de Madeleine s’agrandirent, et elle resta muette. Elle n’avait jamais rien vu de semblable, si ce n’est dans les vitrines des boutiques, et elle n’en savait pas même le nom; mais le cœur d’une petite fille ne peut rester indifférent devant une poupée; après l’avoir contemplée un moment, elle la pressa dans ses bras, en faisant entendre un petit murmure plus expressif que des cris de joie. Quel beau moment pour la mère, qui attendait l’effet de cette surprise!

Mais Madame Dubois regardait cette scène d’un air sévère.

— C’est de la folie, dit-elle; on n’achète pas une poupée comme celle-là à son enfant, quand on n’a pas soi-même de chaussures. Je n’approuve pas cela. Montrez-moi vos souliers.

Madame Jacques montra avec répugnance un pied qui sortait à demi d’un vieux soulier déchiré.

— Voyez, n’est-ce pas une honte? Est-ce qu’on doit se négliger à ce point? Cette petite jouait avec un chiffon aussi bien qu’avec cette belle poupée. Combien l’avez-vous payée?

— Rien, dit Madame Jacques d’un air triomphant.

— Comment, rien?...

— Ecoutez mon histoire; cela me fait encore pleurer d’y penser. Quand je suis arrivée au magasin, Madame n’y était pas comme de coutume; la demoiselle qui la remplaçait m’a dit qu’elle ne venait pas depuis plusieurs jours, parce qu’elle avait eu un grand malheur.

— Mon Dieu, ai-je dit, serait-ce cette jolie petite demoiselle qui était toujours autour d’elle?...

— Oui, elle est morte d’une angine en deux jours.

— Oh! c’est affreux!... — Et comme une égoïste que je suis, je pensais à ma petite Madeleine, et je pleurais tout en faisant mon compte avec la demoiselle, quand on vint me dire que Madame voulait me parler. Elle était toute seule dans une chambre, derrière la boutique, entourée de vêtements et de jouets d’enfants; sa figure était très-pâle et ses yeux enfoncés, mais elle ne pleurait pas. Je restai à la porte, n’osant pas m’approcher d’elle.

— Comment s’appelle votre petite fille? me dit-elle.

— Madeleine, Madame.

— Je ne me trompais pas. La mienne aussi s’appelait Madeleine. Tenez, prenez cette poupée pour elle. Je l’ai vue quelquefois avec vous; elle est du même âge, et blonde aussi. Prenez-la et priez pour moi, car je suis bien malheureuse.

— Et qu’avez-vous dit? demanda Madame Dubois, voyant que la mère de Madeleine tout émue ne continuait pas son récit.

— Oh! répondit-elle, je lui ai pris les mains. et nous pleurions toutes deux, et je ne sais comment cela s’est fait, mais nous nous sommes embrassées. J’avais pourtant toujours un peu peur d’elle avant; elle était si difficile pour l’ouvrage!... mais en la voyant ainsi toute désolée, j’ai tout oublié si ce n’est qu’elle avait perdu sa petite Madeleine, et que si je perdais la mienne je mourrais de chagrin.

Alors elle prit la petite fille et la serra contre elle en pleurant de nouveau comme si son cœur allait se briser.

Madeleine avait alors plus de deux ans. Elle parlait gentiment, et tout le jour on entendait des conversations animées entre elle et sa belle poupée dont elle ne voulait jamais se séparer.

Ainsi le temps passait. L’hiver était revenu pour la troisième fois depuis la naissance de Madeleine. Madame Jacques, grâce à la faveur que lui faisait la pauvre mère affligée en lui donnant un peu plus de travail qu’aux autres ouvrières, avait pu s’acheter une paire de chaussures. Elle avait reçu aussi quelques vêtements pour la petite, des bas, un jupon de laine, une robe chaude, un petit manteau; tout cela trop grand, car la petite Madeleine morte avait été une belle enfant en pleine prospérité, tandis que la petite Madeleine vivante était mignonne, mince, un peu chétive, comme une enfant qui n’a ni beaucoup d’air ni une nourriture bien fortifiante. Madame Jacques arrangea tout cela de manière à se ménager des ressources pour l’année suivante, et la petite fille était bien vêtue et faisait plaisir à voir quand le dimanche elle sortait avec sa maman et Madame Dubois, qui l’une et l’autre savaient donner à leurs vieux vêtements rapiécés un air d’ordre et de propreté. On allait se promener jusqu’au boulevard, on s’asseyait sur un banc et Madeleine regardait avec curiosité les autres enfants qui jouaient, criaient et se bousculaient joyeusement. Sa mère, inquiète et craintive, ne lui permettait guère de se mêler à leurs jeux, tout comme elle-même ne causait jamais avec les personnes qui venaient s’asseoir sur le même banc et ne se familiarisait avec qui que ce fût. Aussi Madeleine à trois ans n’avait échangé de discours qu’avec sa poupée et regardait les enfants bruyants avec plus d’effroi que de plaisir. Une fois seulement sa mère l’avait conduite dans un jardin public, et la petite était restée saisie d’admiration devant les parterres éblouissants et les arbustes en fleurs. Ce jardin était pour elle un paradis; elle en rêvait la nuit et, quand elle y pensait au milieu de ses jeux, elle s’arrêtait tout à coup et se mettait à en rêver tout éveillée, Alors elle disait à sa poupée:

— Te souviens-tu de ce beau jardin où nous sommes allées un jour? tu voudrais bien y retourner, n’est-ce pas? Mais c’est que, vois-tu, c’est bien loin, bien loin. Nous y irons une fois si nous sommes bien sages.

Ainsi s’écoulèrent les premières années de la vie de Madeleine. Parmi les enfants qui lisent son histoire, n’en est-il pas quelques-uns qui trouvent qu’elle n’était guère heureuse, cette petite Madeleine? Une seule chambre, et bien étroite encore, froide en hiver, chaude en été, pour y dormir, pour y jouer, pour y rester tout le jour; une mère qui travaillait sans relâche et une vieille amie qui devenait un peu revêche avec l’âge et les infirmités, dont la tendresse était un peu grondeuse, et qui, prête à soutenir envers et contre tous que Madeleine n’avait pas un défaut, répétait cependant sans cesse que sa mère l’élevait très-mal; un seul jouet d’autant plus aimé qu’elle n’en avait jamais eu d’autre, cette pauvre poupée qui maintenant n’avait plus de nez et dont la tête n’était qu’un large trou; souvent pour tout déjeuner du pain sec; pas de frère, pas de sœur pour jouer avec elle, pas même de petite amie qu’elle pût rencontrer de temps en temps pour s’égayer un peu.

Eh bien, Madeleine était heureuse, joyeuse comme une alouette, et vous n’auriez pu en douter si vous aviez vu sa figure épanouie et ses yeux brillants. Madeleine ne connaissait ni la bouderie ni le mécontentement. Ce qu’elle avait lui suffisait et ce qui lui manquait, elle ne s’en doutait même pas.

II

Table des matières

UN CHANGEMENT DANS LA VIE DE MADELEINE

Ce fut ainsi, sans avoir jamais eu de chagrin, que Madeleine entra dans sa huitième année.

Alors sa mère et Madame Dubois consultèrent ensemble sur le système d’éducation qu’il fallait adopter. Madame Dubois n’était pas d’avis qu’on l’envoyât à l’école.

— Montrez-lui vous-même à coudre et à faire le ménage, elle en saura toujours assez, disait-elle. Nous n’apprenions pas davantage de mon temps et nous étions de bonnes ouvrières et de bonnes mères de famille. Mon mari disait toujours qu’une femme n’a pas besoin de savoir autre chose que tenir son aiguille.

— Mon mari ne pensait pas ainsi, répondit la mère de Madeleine; il disait que l’ignorance est notre grand malheur à nous autres pauvres gens, et que nous devons tout faire pour donner à nos enfants une bonne éducation. Je conduirai demain Madeleine à l’école.

— Oui, pour qu’elle y apprenne à mépriser sa mère et sa vieille grand’mère Dubois, parce qu’elles n’en sauront pas si long qu’elle. A quoi ça lui servira-t-il de lire et d’écrire? est-ce qu’elle aura beaucoup de temps pour s’amuser à ces bêtises-là ? Non, non, moi je disque Madeleine n’a pas besoin de ça, et que c’est une folie de lui mettre toutes sortes d’idées en tête et de l’envoyer loin de nous tout le jour.

C’était là le fin mot de la résistance de Madame Dubois. Elle ne pouvait penser aux longues journées sans Madeleine; la présence de cette petite lui était devenue plus nécessaire que ne le lui avait jamais été celle de ses propres enfants. Sa gaieté réjouissait son vieux cœur et sa figure souriante lui rappelait toutes les joies du passé. Il lui semblait que les heures que l’enfant passerait à l’école n’auraient pas de fin et, sans se rendre compte de son égoïsme, elle voulait la garder auprès d’elle.

Mais la mère de Madeleine tint bon et le dimanche matin, seul jour où elle se permît de quitter son travail, elle mit un bonnet blanu qu’elle avait repassé avec soin, prit par la main sa petite fille propre et bien peignée, et se dirigea, non sans un battement de cœur, vers une grande maison qu’elle avait souvent regardée en passant.

C’était une école récemment bâtie dans le voisinage. Elle était gaie et avenante, cette maison neuve avec ses deux rangées de grandes fenêtres qui laissaient pénétrer tant de jour et de lumière, avec ses deux portes toujours ouvertes pour laisser entrer et sortir un petit monde éveillé et joyeux.

— C’est l’école où je voudrais t’envoyer, dit Madame Jacques en la regardant de loin.

— Est-ce que tu viendras toujours avec moi? demanda Madeleine en serrant la main de sa mère.

— Je t’amènerai et je viendrai te chercher jusqu’à ce que tu sois bien habituée.

— Tu me laisseras seule?...

— Je ne suis pas une petite fille, on ne me permettrait pas de rester avec toi.

— Oh! non, s’écria Madeleine avec effroi, oh! non, ne me laisse pas toute seule!...

— Attends d’avoir vu ce que c’est, répondit sa mère.

C’était dimanche, les enfants ne devaient pas être à l’école; cependant on entendait un bourdonnement joyeux comme celui d’une ruche pleine. La maison était ouverte et les deux visiteuses montèrent les marches du perron. Tout le bruit semblait partir d’une seule salle dont la porte aussi n’était pas entièrement fermée; elles s’approchèrent et virent un spectacle inattendu. Il y avait beaucoup d’enfants en effet dans cette salle, mais au lieu d’être réunis et assis par rangées dans les bancs d’école, ils étaient disséminés par petits groupes de huit ou dix. Dans chaque groupe on parlait, mais les voix étaient contenues en sorte que le bruit n’était pas trop assourdissant. Madeleine ayant poussé la porte sans le vouloir, quelqu’un se retourna et on leur fit signe d’entrer; elles obéirent et restèrent debout contre le mur, regardant de tous leurs yeux et écoutant de toutes leurs oreilles.

Les enfants paraissaient heureux et attentifs; personne ne bâillait, personne ne semblait s’ennuyer. Au bout d’un moment, à un signal donné, tous quittèrent leurs places et se rangèrent dans les bancs, les plus petits devant, les plus grands derrière eux. Puis ils chantèrent tous ensemble; ensuite on leur adressa des questions, et de petites voix impatientes de répondre partaient à la fois de tous les coins de la salle.

— Qu’avez-vous appris dans la leçon d’aujourd’hui? demanda le Monsieur qui leur parlait.

— Qu’il faut aimer nos ennemis, répondirent un certain nombre d’enfants.

— Avez-vous des ennemis?

Les enfants se taisaient. Tout à coup, une voix partit du milieu des garçons:

— Oui!

— Qui a dit: Oui?

— C’est moi, dit un petit blondin joufflu.

— Toi, Jean! et qui est ton ennemi?

— C’est lui!...

Et il montrait du doigt un garçon plus grand.

— Pourquoi donc est-il ton ennemi?

— Parce qu’il m’a déchiré mon image qu’on m’avait donnée.

— Eh bien! l’aimes-tu?

Jean baissa la tête sans répondre.

— Voudrais-tu lui faire du mal?

— Non.

— Lui ferais-tu plaisir si tu le pouvais?

La tête frisée se baissa de nouveau: l’esprit de pardon n’allait pas jusque-là.

— Eh bien, mon ami, souviens-toi que lorsque quelqu’un t’a fait du mal, il faut être disposé à lui faire du bien. Dieu nous aime et nous fait du bien; pourtant nous ne l’aimons pas, nous.

Madeleine ne perdait pas une des paroles qu’elle entendait.

Les enfants, quand l’école fut finie, commencèrent à défiler, non sans que la plupart d’entre eux fussent venus réclamer un baiser ou une poignée de main de leurs instituteurs et de leurs institutrices. Madame Jacques, la main de Madeleine dans la sienne, restait debout à la même place, si absorbée par ce qu’elle venait de voir et d’entendre qu’elle en oubliait ce qu’elle était venue faire.

— Vous venez nous amener votre petite fille? lui dit une voix.

Elle tressaillit et répondit qu’elle voudrait bien faire recevoir sa fille à l’école.

— Quel âge a-t-elle? demanda l’institutrice. Sait-elle quelque chose?

— Rien, Madame.

— Pas même ses lettres?...

— Non, elle n’a encore rien appris...

Et Madame Jacques, croyant qu’on la blâmait, ajouta tout bas d’un air honteux:

— Je ne sais pas lire et je travaille tout le jour...

— Pauvre femme! dit l’institutrice avec compassion en regardant cette figure encore si jeune mais toute creusée déjà par la fatigue et la souffrance, vous êtes donc veuve?

— Mon mari est mort avant la naissance de ma petite fille. Il est tombé d’un échafaudage...

— Maman, dit Madeleine tout bas, ne parle pas de papa; ça te fait toujours pleurer.

L’institutrice entendit ces paroles et posa la main sur la tête blonde de l’enfant.

— Amenez-moi votre petite fille demain matin, dit-elle; nous l’inscrirons, et si elle veut se donner de la peine, dans trois mois elle saura lire. Je crois que nous nous aimerons. A demain, ma fillette.

— Oh! maman, dit la petite avec un grand soupir quand elles furent dans la rue, comme c’était beau quand tous les enfants chantaient! Est-ce que ce n’est pas comme cela au ciel?

Pauvre petite Madeleine, ses oreilles n’étaient pas bien délicates pour qu’elle pût parler ainsi, car ce chant qui lui avait inspiré tant d’admiration laissait beaucoup à désirer; les voix étaient un peu dures et criardes; ni la mesure ni l’expression n’étaient bien observées, mais les anges du ciel sont peut-être de son avis. Qui sait s’ils ne préfèrent pas les chants de ces pauvres petits à la musique la plus étudiée et la plus parfaite?

Tout le reste de ce dimanche, Madeleine ne pensa qu’à ce qu’elle avait vu et entendu le matin. Elle le raconta à Madame Dubois, qui dit qu’il n’en était pas moins vrai que les enfants étaient toujours mieux chez eux que partout ailleurs et que Madame Jacques se repentirait d’avoir voulu se débarrasser de sa fille. Madame Jacques, forte du sentiment de son amour maternel, ne répondait rien et n’en était pas moins bien résolue à conduire la petite le lendemain à cette source de science.

— La dame a dit que je saurai bientôt lire, répétait l’enfant.

— Eh bien! disait Madame Dubois, la belle affaire de savoir lire! est-ce que tu en vaudras mieux que nous?

— Elle en sera peut-être au moins plus heureuse, dit Madame Jacques.

— Ah bah! elle en sera plus vaniteuse, voilà tout.

On se sépara sans avoir pu arriver à une entente, et le lendemain Madame Dubois resta obstinément enfermée dans sa chambre jusqu’après le départ de la mère et de la fille.

C’était tout plaisir d’aller à l’école par cette belle matinée; Madeleine sautait et jasait tout le long du chemin. Elle était proprement vêtue d’une robe bien rapiécée avec un tablier de cotonnade tout neuf par-dessus. Sa mère avait fait le sacrifice de ses beaux cheveux pour qu’il fût plus facile de la tenir en ordre, mais la petite figure de Madeleine n’en paraissait que plus gentille ainsi découverte, et la maîtresse d’école ne put s’empêcher de la caresser en la recevant.

— Je viendrai te chercher à midi, lui dit sa mère en l’embrassant et en dégageant sa robe de la petite main qui la serrait convulsivement, car Madeleine avait tout à coup compris qu’elle allait réellement rester seule au milieu de cette foule d’enfants bruyants et remuants, et le cœur lui manquait. Sa mère s’éloigna à la hâte pour ne pas laisser voir qu’elle avait elle-même les yeux pleins de larmes, mais elle se retourna encore pour lui faire de loin un signe d’encouragement: la porte se referma sur elle et la petite fille se trouva perdue au milieu de ce monde nouveau, inconnu et plein pour elle de terreurs en même temps que d’attraits.

— A vos places! dit la maîtresse d’une voix ferme.

En parlant ainsi elle prit Madeleine par la main et la fit entrer dans le banc le plus rapproché de son pupitre à elle. Le cœur de la petite était gonflé et ses lèvres tremblaient, mais elle se contint et ne laissa pas couler une larme. Quand elle put voir ce qui se passait autour d’elle, elle s’aperçut que sa voisine de gauche la regardait avec intérêt et tenait sa main tout près de la sienne, comme si elle avait voulu la caresser mais ne l’osait pas. Madeleine retira d’abord sa main, puis ayant jeté un coup d’oeil à la dérobée sur le visage de la petite fille, elle se rapprocha d’elle comme si elle se fût subitement apprivoisée. C’était, il est vrai, une douce figure que celle que son regard rencontra, une figure souffrante et maladive mais dont l’expression gagnait le cœur. Madeleine la regarda à plusieurs reprises et chaque fois elle se sentit plus attirée vers sa petite compagne. De l’autre côté était assise une brune aux joues rebondies qui lui donnait sans cesse des coups de pied avec ses gros souliers qu’elle balançait au bout de ses jambes remuantes.

— Sais-tu tes lettres? demanda cette dernière à Madeleine, pendant que la maîtresse s’occupait un moment des plus grandes.

— Non, dit la petite un peu honteuse.

La grosse brunette parut ravie.

— Oh! dit-elle, moi je sais toutes mes lettres. Je sais aussi compter jusqu’à cent, et toi?

— Non, dit encore Madeleine en baissant la tête.

— Eh bien, moi, je ne voudrais pas être toi, dit la fillette avec dédain.

Madeleine avait bien envie de pleurer. Elle allait donc être, au milieu de toutes ces petites savantes, un sujet d’étonnement et de risée à cause de son ignorance. Elle se retourna vers son autre voisine pour reprendre un peu de courage. Cependant la petite aux doux yeux ne lui disait rien, elle la regardait seulement à la dérobée et se détournait bien vite comme si elle eût peur d’être surprise. L’une de ses voisines était si timide, l’autre si hardie, pauvre petite Madeleine!...

— Au tableau, le premier banc! dit la maîtresse.

Aussitôt les huit petites filles du premier banc se levèrent et se réunirent dans un coin de la salle autour d’un tableau de lecture.

— Henriette, c’est toi qui donnes la leçon.

Et Madeleine vit sa voisine de droite s’armer d’une baguette et d’un air assuré se placer au centre du groupe et montrer la première lettre du tableau. Six petites voix un peu criardes répétèrent le son, six petites mains se levèrent et imitèrent le geste avec plus ou moins de grâce. Madeleine seule, étonnée, restait muette et immobile.

— Fais comme moi, lui cria Henriette.

Elle ne répondit pas. Alors la baguette, tenue par une main qui n’était ni douce ni légère, tomba sur sa petite tête et la frappa rudement. Il y eut un murmure de désapprobation dans le groupe; Madeleine recula en poussant un cri.

— Qu’est-ce qu’il y a? demanda Madame Martel, la maîtresse d’école.

— Madame, c’est la nouvelle qui ne veut pas lire.

— Eh bien! est-ce qu’on la frappe au lieu de lui parler doucement? Je ne veux pas de coups ici. Allez à votre place, Henriette; vous ne serez plus monitrice aujourd’hui.

Madame Martel regarda Madeleine et vit qu’elle était toute pâle.

— T’a-t-elle fait mal, mon enfant?

— Pas beaucoup, Madame.

Mais en essayant d’être ferme, sa voix tremblait et elle avait bien de la peine à ne pas sangloter.

— Viens, ma pauvre petite, dit Madame Martel, je vais te montrer tes lettres moi-même et je suis sûre que tu feras de ton mieux pour apprendre vite.

Quand Madeleine retourna à sa place, elle trouva celle de ses petites voisines qu’elle aimait déjà tout en larmes. Elle lui demanda ce qu’elle avait; Lydie ne répondit pas, mais ses sanglots soulevaient sa pauvre petite poitrine.

— Elle pleure parce que je lui ai dit qu’elle est comme un chameau, dit Henriette en avançant sa méchante petite figure; je ne puis pas la regarder sans rire et ça la fâche.

Madeleine se rendit alors compte pour la première fois de l’infirmité de sa petite compagne. Elle se rapprocha d’elle et passa son bras autour de son cou.

— Je t’aime bien, moi, lui dit-elle.

Alors Lydie essuya ses yeux et sourit.

Oh! quel sourire que celui qui venait illuminer cette pâle figure lorsqu’une parole d’affection avait réjoui ce pauvre cœur. Il fallait être bien dur pour ne pas aimer Lydie quand elle vous regardait en souriant ainsi.

A ce moment, là maîtresse frappa sur son pupitre pour attirer l’attention de toute la classe. Elle allait donner une leçon générale, et l’esprit de Madeleine fut bientôt si absorbé parce qu’elle entendait de nouveau, qu’elle en oublia ses deux compagnes et tout ce qui se trouvait autour d’elle.

A midi, sa mère vint la chercher et Lydie la regarda s’en aller d’un air de regret.

— Tu ne retournes pas chez toi? lui demanda Madeleine.

— Non, il n’y a personne.

Elle avait l’air si triste toute seule dans un coin pendant que les autres se réunissaient pour jouer et babiller ensemble, que Madeleine avait le cœur un peu serré de ne pas rester avec elle.

Après la classe du soir, elles sortirent ensemble; Madeleine donnait la main à sa mère et la pauvre petite, s’arrêtant sur le seuil de la porte, les regardait s’en aller.

— Elle n’a peut-être pas de mère, dit Madame Jacques avec compassion.

Madeleine quitta sa main et revint auprès de Lydie pour l’embrasser.

— N’as-tu pas de maman? lui dit-elle.

— Oh! si, j’en ai une.

— Est-ce qu’elle ne vient pas te chercher?

— Non, elle est au lavoir.

— Mais elle reviendra pour prendre soin de toi?

— Oh! oui.

Il n’y avait pas de rayon dans ses yeux quand elle dit cela.

— A demain, lui dit Madeleine en l’embrassant encore.

Elle se retourna plusieurs fois pour la regarder. Lydie restait toujours immobile, et semblait n’avoir pas le courage de se mettre en route. Qu’est-ce qui l’attendait donc à la maison, pour qu’elle eût si peu de hâte d’y retourner? Cela fait bien mal de voir un enfant triste et seul, surtout quand cet enfant est infirme comme l’était Lydie, et qu’il lui faudrait une double mesure d’amour; mais, sauf Madeleine, qui l’aimait déjà, personne ne semblait porter beaucoup d’intérêt à la pauvre petite.

Peu de jours après son entrée à l’école, Madame Jacques voyant que Madeleine ne redoutait plus d’y aller, et qu’elle savait son chemin, lui donna son déjeuner dans un petit panier, afin qu’elle pût y rester à midi, comme les autres. La petite fut très-fière de cette innovation. Elle montra son panier à Lydie, dont la figure rayonna.

— Tu resteras!... dit-elle comme en extase.

— Oui, maman a dit que je pouvais rester si seulement je lui promettais de ne pas jouer avec les petites filles mal élevées. Elle m’a dit de rester avec toi.

Pauvre petite Lydie! quelle joie et quel honneur pour elle, qui n’était guère accoutumée qu’à être oubliée ou traitée avec dédain! Elle releva la tête et sourit à Madeleine.

Quand la classe fut finie, elles s’en allèrent ensemble s’asseoir dans un coin du préau; Madeleine ouvrit son petit panier et en sortit un grand morceau de pain et une petite tranche de viande soigneusement enveloppée.

— Qu’as-tu pour ton déjeuner? demanda-t-elle à Lydie, qui la regardait faire et qui n’avait, elle, pas de panier.

Lydie mit sa main dans sa poche et en retira un morceau de pain si sec, qu’il semblait difficile que la pauvre enfant pût le manger.

— Tu n’as que ça?

— Il n’y avait rien chez nous ce matin. C’est une voisine qui m’a donné ce morceau de pain.

— Tiens! dit Madeleine, et elle mit sur les genoux de Lydie la moitié de ses provisions.

Les yeux de la pauvre petite brillèrent. Elle n’avait pas mangé de viande depuis si longtemps! Mais un scrupule l’arrêta.

— Peut-être que ta maman ne voudrait pas... dit-elle.

— Oh! maman dit toujours qu’on est bien heureux de pouvoir donner, et souvent elle porte sa soupe à une voisine malade, et elle ne mange rien. Tu vois bien qu’elle ne me gronderait pas.

Rassurée, Lydie goûta la viande d’un air de satisfaction, et les deux petites se mirent, en riant et en causant, à leur repas fraternel. Elles n’avaient plus que le reste de leur pain, lorsque Henriette arriva en courant et en sautant.

— Comment! vous avez déjà fini, vous deux! Voyez, moi, ce qui me reste encore. En voilà un déjeuner!... qu’en dites-vous?

Et elle leur montrait dans son tablier un mélange de viande, de fromage blanc et de gâteaux, bien fait pour exciter l’envie.

— Ah! mais, c’est que, moi, on me donne tout ce que je veux. Ma maman à moi est riche. Quand je rentrerai, je prendrai dans la boutique tout ce dont j’aurai envie; on ne me dira rien. Je ne voudrais pas manger du pain sec comme vous autres.

Elle les quitta pour aller tâcher d’exciter l’envie d’autres petites filles moins bien partagées qu’elle.

Henriette était la fille d’une fruitière qui pouvait, sans se priver, lui donner non-seulement tout ce qu’il lui fallait, mais bien plus encore. La pauvre enfant n’avait jamais vu autour d’elle que des exemples d’égoïsme brutal. Quand il arrivait qu’une malheureuse mère de famille implorât de Madame Redel un secours pour ses enfants, elle répondait durement:

— Est-ce pour vous que je travaille? Chacun pour soi, dans ce monde. Si vous vous étiez donné autant de mal que moi, vous n’auriez pas besoin de mendier.

Elle recommandait toujours à Henriette de ne pas partager, et, en vérité, c’était une recommandation bien inutile, car Henriette n’était pas généreuse de sa nature. Mieux habillée, mieux nourrie que la plupart des autres petites filles de l’école, elle se croyait infiniment supérieure à elles, et saisissait toutes les occasions de les humilier.

Henriette avait une aversion particulière pour Lydie, dont la faiblesse et l’infirmité faisaient contraste avec sa vigueur, et qui était si misérable, qu’elle apportait bien rarement autre chose qu’un morceau de pain. Jamais l’idée ne lui était venue d’offrir à la pauvre petite un peu de son superflu; elle trouvait plus simple de se moquer de sa misère. Et cependant Henriette entendait chaque jour lire les paroles de l’Evangile; elle les apprenait par cœur et les répétait d’un air dégagé, mais son cœur était fermé et elle n’en comprenait pas le sens.

— Je ne l’aime pas, dit Madeleine, quand elle se fut éloignée.

— Ni moi non plus, répondit Lydie.

Puis, se reprenant:

— Mais c’est mal de ne pas l’aimer.

— Comment, mal!... elle qui est si méchante!

— Oui, elle est bien méchante; mais tu sais qu’il faut aimer ceux qui nous font du mal, et elle me fait du mal très-souvent.

— Oui, j’ai entendu qu’on disait cela l’autre jour, dit Madeleine d’un air pensif. Mais pourquoi faut-il aimer ceux qui nous font du mal?

— C’est Jésus qui l’a dit. Est-ce que tu ne le sais pas? Nous voulons tâcher d’aimer Henriette, n’est-ce pas, Madeleine?

Madeleine sentait l’influence du doux regard de Lydie, mais elle n’était pas convaincue encore. Comment aimer ce qui était si peu aimable? Elle ne répondit pas.

Lydie était plus âgée que sa nouvelle amie. Elle avait plus de dix ans, tandis que Madeleine n’en avait pas encore huit; mais elle était si petite, si chétive, qu’on lui eût à peine donné le même âge. La pauvre enfant avait déjà beaucoup souffert dans sa vie. Son père, qui était ivrogne et brutal, lui reprochait durement son infirmité ; elle avait peur de lui, et lorsqu’il était à la maison, ce qui n’arrivait pas souvent, elle se tenait dans un coin et tâchait de se faire oublier. Sa mère, souvent malade elle-même, et tout usée par l’excès de travail et les mauvais traitements, ne lui témoignait aucune tendresse. Elle pourvoyait à ses besoins dans la mesure où elle le pouvait, mais elle la regardait comme un fardeau. Lydie avait un grand besoin d’affection, et n’en trouvait aucune autour d’elle. Son intelligence n’était pas vive; elle ne donnait pas beaucoup de satisfaction à ceux qui s’occupaient de l’instruire, et bien qu’elle fût douce et attentive, elle recevait rarement un éloge ou un encouragement. La souffrance physique qui ne la quittait jamais la rendait un peu triste et apathique. Il fallait avoir le loisir de l’observer de près et de la bien connaître pour deviner un peu de ce qu’il y avait en elle.

Ce n’était qu’à l’école du dimanche que Lydie était entièrement heureuse. Là, son apathie disparaissait; elle était tout yeux et tout oreilles; et quand on lui parlait de Jésus, qui aimait les petits, les faibles, les misérables, ses yeux se remplissaient de larmes. Elle aimait aussi à entendre parler du ciel, de ce ciel qui s’ouvrirait pour elle un jour; elle avait alors une figure attentive et ravie qui faisait plaisir à voir. Mais personne ne prenait la peine de pénétrer ce qui se passait dans cette petite âme solitaire et aimante.

III

Table des matières

TROIS INTÉRIEURS

En sortant de l’école, quelques jours après l’entrée de Madeleine, les deux nouvelles amies cheminèrent un moment ensemble. Madame Jacques n’était pas venue chercher sa petite fille, pensant que, maintenant qu’elle savait bien le chemin, il n’y avait rien à craindre pour elle.

— Où demeures-tu? demanda Madeleine à Lydie.

— Là-bas, dans cette grande maison noire, où il y a tant de fenêtres.

— Moi, je demeure bien plus près. Vois-tu, c’est cette petite maison au coin de la rue. Notre fenêtre est la plus haute; il y a des capucines tout autour.

— Comme c’est joli! dit Lydie avec un soupir. Nous n’ayons pas de fleurs chez nous. J’aimerais bien mieux demeurer dans ta maison que dans la nôtre.

— Pourquoi?

— Oh! c’est qu’il y a tant de méchants garçons qui me crient des injures et qui se moquent de moi quand je passe, et une fois même ils m’ont jeté de la boue.

— Les méchants!... pourquoi font-ils cela? Moi, s’ils me jetaient de la boue, je leur en jetterais aussi.

— Mais il ne faut pas rendre le mal pour le mal.

— C’est drôle, ça, dit Madeleine. Tu ne voudrais pas faire du mal à ceux qui t’en font, ni à Henriette, ni à ces vilains garçons?

— Non, répondit Lydie, parce que je sais que Dieu ne le veut pas.

Madeleine resta silencieuse.

— Adieu, dit-elle enfin; maman m’attend, il faut m’en aller vite, et toi?

— Personne ne m’attend, maman travaille dehors. J’irai chez la voisine.

A ce moment, Henriette passa près d’elles en courant, les cheveux au vent, les joues rouges, les yeux étincelants. Elle mordait à belles dents dans une poire énorme, reste de son déjeuner, et elle les salua d’un éclat de rire moqueur et d’une grimace.

Lydie rentra dans la sombre maison, regardant avec effroi autour d’elle, de peur de voir les mines effrontées des gamins qui se moquaient de son infirmité et poussaient même quelquefois la cruauté jusqu’à lui donner des coups, eux si forts à elle si chétive et si faible!

Pour l’honneur de l’humanité, je dirai que les enfants capables de tant de lâcheté ne sont pas nombreux; mais il y avait dans cette grande maison mal habitée un nid de petits mauvais sujets qui n’allaient pas à l’école, ne travaillaient jamais, et dont les parents ne s’inquiétaient guère. L’ignorance et la fainéantise sont de mauvaises conseillères.

Ils n’étaient pas là, heureusement, quand Lydie rentra. Elle traversa la cour, monta l’étroit escalier, si sombre et si sale, et chercha à tâtons la clef de la porte, bien qu’elle sût que sa mère devait l’avoir ôtée. Celle de la voisine aussi était fermée. Que faire? Retourner dans la rue?... Oh! non, car on entendait les voix redoutables des gamins, qui peut-être guettaient son retour. Elle n’avait pas d’autre parti à prendre que de rester sur l’escalier noir. Pauvre petite Lydie! elle s’assit sur la dernière marche et s’appuya contre le mur, car elle était faible et lasse. Quelques habitants de la maison passèrent tout à côté sans même la voir; un homme seulement trébucha contre elle et jura. Elle ne bougea pas, et il s’éloigna sans même savoir peut-être contre quoi il s’était heurté. Tout rentra dans le silence.

Lydie passa deux grandes heures dans l’obscurité, ainsi repliée sur elle-même; elle pensait à beaucoup de choses: à son père, si dur pour elle; à sa mère, qui semblait ne pas l’aimer, mais qu’elle aimait, elle, de toute la force de son petit cœur altéré d’amour; à l’école, où elle était plus heureuse qu’elle ne l’avait jamais été ailleurs, et où pourtant on l’accusait quelquefois de mauvaise volonté et de paresse. Elle savait bien que si elle n’apprenait pas facilement comme les autres, il n’y avait pas de sa faute; mais elle ne s’étonnait pas qu’on aimât mieux les plus intelligentes.

Elle pensait aussi à cette école du dimanche qui ne revenait qu’une fois par semaine, et qui était la grande joie de sa pauvre petite vie. De là, sa pensée alla naturellement plus loin. Elle se demanda si Jésus l’aurait aimée, lui, quand il était sur la terre, et s’il aurait dit de sa voix douce: Laissez-la venir près de moi. — Elle était encore plongée dans cette rêverie, qui était devenue un demi sommeil plein d’images vagues et à moitié fantastiques, quand sa mère rentra chargée d’un énorme paquet de linge qu’elle venait de laver.

— Qu’est-ce que tu fais là à dormir, paresseuse, engourdie?... Allons vite, ouvre-moi la porte. Ne vois-tu pas que je suis abîmée? La clef est dans ma poche, prends-la; dépêche-toi.

Lydie, tirée brusquement de son beau rêve, prit la clef et fit ce qu’on lui commandait; mais elle était lente, et sa mère eut encore le temps de s’impatienter. Elles entrèrent enfin dans la chambre, où il faisait déjà nuit. Un misérable lit, dans un coin une paillasse pour Lydie, une vieille commode et deux chaises de paille défoncées, c’était tout l’ameublement, sauf pourtant les cordes tendues en travers, d’un mur à l’autre, pour faire sécher le linge.

— Ouf! dit la mère, en laissant tomber son lourd fardeau. Quand est-ce que tu pourras m’aider, toi, quand ce ne serait qu’en t’ôtant de mon chemin. Ah! faut-il que j’aie peu de chance de n’avoir gardé que celle-là !

Madame Lebrun avait perdu plusieurs enfants, dont deux ou trois beaux, vigoureux et déjà élevés; il ne lui était resté que la plus chétive de tous. Cette pensée l’exaspérait, et elle ne se rendait pas compte des tortures qu’elle infligeait au cœur aimant de sa fille, quand elle lui parlait ainsi. L’habitude d’être elle-même injuriée, maltraitée, l’avait endurcie pour les autres; elle n’avait d’ailleurs aucune idée des trésors de tendresse et de la faculté de souffrir que renfermait l’âme cachée dans ce corps frêle et difforme. Si elle l’avait su, elle n’aurait pas parlé comme elle venait de le faire; car elle n’était pas méchante. Elle aimait Lydie à sa manière, et travaillait sans relâche pour lui procurer le nécessaire; mais elle n’avait jamais le temps de s’occuper de ce qui se passait en elle, de ce qu’elle pouvait penser et sentir. Vraiment, la vie était si dure pour la pauvre femme, qu’on ne saurait s’étonner qu’elle, à son tour, fût un peu dure pour les autres.

Quand le linge fut étendu, le feu allumé, et que Lydie et sa mère eurent mangé, sans échanger une parole, la soupe réchauffée à la hâte, la petite s’étendit sur la paillasse, où elle passait souvent de longues heures sans sommeil. Mais cette fois, elle s’endormit et rêva que sa maîtresse de l’école du dimanche la prenait sur ses genoux et lui donnait un baiser.

Pendant ce temps, Madeleine était rentrée dans un intérieur bien différent. Ce n’est pas qu’il fût plus riche, mais l’ordre, le soin, la propreté lui donnaient un aspect agréable; le lit était couvert d’un vieux morceau de perse fané, mais bien raccommodé ; il y avait de petits rideaux à la fenêtre, et chaque chose occupait sa place. Madame Jacques était même parvenue à conserver quelques débris d’un temps plus heureux: une petite pendule et trois tasses de porcelaine ornaient la commode. Le fourneau était allumé, et la soupe y cuisait, répandant autour d’elle un fumet appétissant. Elle se hâtait de finir une camisole d’un travail très-fin et très-compliqué qu’elle devait rendre le lendemain; elle quitta pourtant son ouvrage pour embrasser sa fille, et lui fit raconter tous les événements de sa journée. Après cela, la petite mit le couvert: deux assiettes sur un bout de la petite table. Elle avait été accoutumée à faire tous ces petits arrangements avec gentillesse, et c’était plaisir de la voir mettre chaque chose à sa place avec une précision minutieuse.

Madame Dubois entra comme elle achevait; elle n’était plus la même depuis que Madeleine allait à l’école: rechignée, grondeuse, elle ne rendit même pas à la petite son baiser. Pour dire la vérité, Madeleine avait un peu peur d’elle, en la voyant de si mauvaise humeur, et elle se réfugiait tant qu’elle pouvait auprès de sa mère, dont la douce figure pouvait bien être triste, mais jamais sévère ou repoussante.

— Vous n’êtes pas venue me voir, aujourd’hui, dit Madame Jacques.

— Non. A quoi bon? Nous sommes aussi bien seules, chacune dans notre coin; nous n’avons rien de bien gai à nous dire.

— Je serais bien allée moi-même auprès de vous; mais vous savez que j’ai un ouvrage très-pressé à finir, et le jour est meilleur dans cette chambre que dans la vôtre.

— Je ne vous demande rien, vous le savez bien. Puisque le bon Dieu m’a ôté mes enfants, c’est sans doute pour que je sois seule. Si seulement j’avais encore mes yeux, je ne dirais rien.

— Est-ce que vos yeux vous font mal?

— Non; ils ne me servent plus à rien, voilà tout. J’y vois encore pour me conduire; mais regardez mon ouvrage d’aujourd’hui, et vous me direz ce que vous pensez de mes yeux.

Madame Jacques jeta un coup d’œil sur l’ouvrage de sa pauvre voisine; elle fut consternée de le voir si irrégulier, si mal fait.

— Qu’est-il donc arrivé ? dit-elle; il y a huit jours, ce n’était pas ainsi, n’est-ce pas?

— Non, ce n’était pas ainsi, sans doute. Voilà pourtant plusieurs semaines que ma vue baisse d’une manière effrayante. Je voulais me le dissimuler, mais il n’y a plus moyen. Samedi dernier, on m’a dit qu’on ne pourrait plus me donner d’ouvrage s’il était aussi mal fait. Croyez-vous qu’on acceptera celui-ci? Non, c’est bien fini; ils me diront poliment de ne plus revenir. C’est tout simple. Qu’est-ce que ça leur fait, une pauvre vieille femme qui meurt de faim? Le bon Dieu ne peut pas tarder à me prendre, puisqu’il m’ôte les moyens de gagner mon pain; car je n’ai personne au monde qui puisse me venir en aide, et quant à aller vivre d’aumône dans un établissement de charité, j’aimerais mille fois mieux mourir de faim!

Le jour commençait à baisser; Madame Jacques avait fini son travail; elle le secoua, le plia, regarda un moment, sans rien dire, du côté du ciel que doraient faiblement les lueurs du couchant; puis, se tournant tout à coup vers sa vieille amie:

— Vous n’irez pas dans un établissement de charité, et vous ne mourrez pas de faim, dit-elle; avec l’aide de Dieu, je vous soutiendrai par mon travail.

— Pauvre enfant! dit la vieille femme émue, vous ne pouvez pas vous charger de moi, quand vous avez à peine assez pour vous et Madeleine.

— Nous pouvons nous passer de bien des petites choses... D’ailleurs, vous mangez comme un oiseau, Madame Dubois. Quant au loyer, il est certain que je ne pourrais pas le payer; il faut venir loger ici. Nous pouvons mettre votre lit dans le coin, derrière la porte, votre fauteuil à côté. La commode, il n’y faut pas songer; mais je connais une personne qui vous l’achètera à un prix raisonnable. Nous saurons bien nous arranger.

— Mais il n’y aurait plus moyen de remuer dans cette petite chambre!

— Maintenant que Madeleine va à l’école, nous n’avons plus besoin de tant de place. Il ne m’en faut pas beaucoup, à moi.

Après un moment de silence, Madame Dubois reprit, les yeux pleins de larmes et la voix toute tremblante:

— Avez-vous bien réfléchi à ce que vous voulez faire? Je ne vous suis rien.

— Vous avez été ma seule amie depuis que j’ai perdu mon mari. Si nous devons souffrir un peu, nous souffrirons ensemble; ce ne sera rien de bien nouveau. N’avez-vous pas souvent partagé avec moi votre morceau de pain, quand moi je n’avais rien?

— Et Madeleine?

— Eh bien, Madeleine sera contente d’avoir sa bonne amie toujours avec elle. Embrasse Madame Dubois, Madeleine, et dis-lui que tu prendras soin d’elle.

Madame Dubois resta un moment la tête dans ses mains.

— Je ne sais, dit-elle enfin, si mes propres enfants feraient pour moi ce que vous faites. Que Dieu vous le rende!

Son cœur plein d’amertume quelques instants auparavant débordait de reconnaissance et d’émotion.

Madeleine mit sans qu’on le lui dît une troisième assiette sur la table, et la soupe qui avait été préparée pour deux servit pour trois.

Pendant que cette petite scène avait lieu dans la chambre de Madame Jacques, Henriette était rentrée chez elle longtemps après l’heure, car elle n’aimait rien tant que de courir les rues avec de petits compagnons mal élevés comme elle, qu’elle rencontrait sur son chemin.

— Allons! te voilà enfin, dit la mère en la voyant rentrer. Où as-tu été courir? tu es sale à faire peur! Pourquoi n’es-tu pas rentrée tout de suite?

Henriette ne se crut pas obligée de répondre. Elle n’avait pas grand respect pour sa mère qui la grondait beaucoup et criait sans cesse après elle, mais qui n’exigeait guère d’obéissance. Elle se mit donc, sans paraître l’écouter, à fureter dans la boutique, pour voir ce qu’elle pourrait prendre. Son choix se fixa sur une corbeille de prunes.

Pendant que Madame Redel avait le dos tourné pour servir une pratique, la petite en fourra plusieurs poignées dans sa poche. Comme elle y mettait la dernière, la mère se retourna tout à coup.

— Ah! cria-t-elle, je t’y prends encore, petite voleuse! Est-ce que tu ne pourrais pas m’en demander si tu as faim? Dieu merci, ce n’est pas que je regarde à quelques prunes de plus ou de moins, mais tu peux bien prendre la peine de les demander pour les avoir. Puisque tu les as prises, attrape ça avec.

Et Madame Redel ajouta à la leçon un soufflet qui retentit sur la joue ronde d’Henriette et qu’elle reçut sans sourciller, comme un accompagnement nécessaire de sa bonne aubaine.

— Où vas-tu encore?

— Devant la porte.

— Ne t’éloigne pas. Nous allons bientôt manger la soupe.

— Elle n’aura pas faim pour la soupe, dit l’acheteuse qui avait vu le bel approvisionnement fait par Henriette aux dépens du panier de prunes.

— Ah bah! les enfants, ça a toujours faim.

La pauvre femme qui en tenait un dans ses bras et qui savait que trois autres petits affamés l’attendaient à la maison, tira son porte-monnaie pour payer la mince provision qu’elle venait de prendre au retour de son travail.

— Les miens ne mangent pas souvent à leur faim, dit-elle en donnant son dernier sou.

Madame Redel ne répondit rien. Elle se gardait de la compassion comme d’une maladie.

— C’est bien assez de prendre soin des miens, disait-elle quelquefois. Je ne suis pas plus riche que ces gens qui viennent toujours se plaindre, mais je travaille et je donne à mes enfants tout ce qu’il leur faut. Personne ne peut m’en demander davantage.

Henriette profitait bien des leçons de sa mère. Elle mangea toutes ses prunes jusqu’à la dernière au nez de plusieurs pauvres petits qui la regardaient faire, la bouche ouverte, comme s’ils espéraient qu’il y tomberait par miracle quelque chose, mais la petite fille qui remplissait la sienne dès qu’elle était vide, supporta vaillamment jusqu’au bout leurs regards suppliants et ne leur donna rien.

Quand le père fut rentré on l’appela pour dîner. Ses frères et sa grande sœur étaient tous réunis autour de la table. Chacun but et mangea autant qu’il le put sans échanger beaucoup de paroles. C’était une famille active et énergique, cette famille Redel. La fille aînée était déjà demoiselle de magasin; deux garçons étaient en apprentissage, le père gagnait de son côté de bonnes journées d’ouvrier, la mère s’entendait fort bien à son petit commerce, tout chez eux était en pleine prospérité, mais il y manquait une chose sans laquelle toute la prospérité du monde ne saurait être du bonheur: l’amour. La table était abondamment servie, mais on s’y disputait souvent et les Redel n’avaient entre eux aucun de ces égards, aucune de ces attentions qui donnent du charme à la vie de famille. On n’entendait guère que le cliquetis des fourchettes et des couteaux, et des paroles telles que celles-ci:

— Tu as pris le meilleur morceau!

— Eh bien, et après?

— Tu es un égoïste.

— Qu’est-ce que ça me fait.

— Allons, enfants, ne vous chamaillez pas toujours, disait la mère.

— Avec ça que vous n’en faites pas autant! répondait un des fils respectueux.

Et dès qu’on avait fini le repas, chacun en ayant pris la plus large part qu’il avait pu, on se dispersait pour retourner aux affaires ou aux plaisirs.

Ce soir-là Henriette se mit au lit fatiguée et de mauvaise humeur. Elle avait mal à l’estomac, ce qui n’était pas étonnant, et elle n’avait pas appris sa leçon pour le lendemain. Elle était mécontente d’elle-même et des autres, mais elle ne savait pas bien pourquoi. En s’endormant avec peine, elle pensait à ses petites compagnes et aux paroles de sa maîtresse qui lui revenaient plus distinctement qu’au moment même où elle les avait entendues sans essayer de les comprendre.

— Mère, dit-elle tout-à coup à Madame Redel qui, devant se rendre de grand matin à la Halle, se mettait au lit en même temps que sa fille, Madame Martel nous a dit ce matin que nous devons tâcher de ne jamais nous coucher sans avoir rendu service à quelqu’un.

— Bah! dit la mère en soufflant sa bougie, c’est des bêtises toutes ces belles paroles-là. Ne te mets pas en peine de ça et dors vite. Chacun pour soi et les siens dans ce monde. Je n’ai pas le temps de m’inquiéter des autres, tant mieux pour Madame Martel si elle l’a.

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