Kitabı oxu: «Nouvelles»
Émile Bosquet
Nouvelles
Une villégiature ; Séraphine et Léonie ; Les Oiseaux de Berthe

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331429
Table des matières
UNE VILLEGIATU
SÉRAPHINE ET LÉONIE.
LES OISEAUX DE BERTHE
UNE VILLEGIATU
Table des matières
I
Pendant l’une de ces épidémies qui marquèrent les années1865et1866, M. Lemarrois, riche propriétaire et capitaliste, abandonna Paris en hâte pour venir habiter une demeure villageoise qu’il possédait dans le pays d’Auge.
Ce n’était qu’une simple maison; mais, par ses dimensions, elle justifiait le nom de château que les habitants du pays persistaient à lui donner. Elle l’aurait mérité tout à fait si elle eût possédé au moins une tourelle ou si les deux corps de logis, situés à ses extrémités, au lieu de faire sur sa façade un ressaut de quelques centimètres seulement, s’étaient projetés en avant en forme d’ailes. Quoi qu’il en fût, son large perron de cinq marches, son solide appareil de briques chaînées en pierre, les espaliers qui ouvraient familièrement leurs bras en éventail sur la base de sa façade, les. glycines aux molles ramures qui s’élançaient jusqu’au second étage, le lierre qui, du côté du nord, lui formait un revêtement épais sous le moiré sombre de ses larges feuilles, contribuaient à lui donner un air de confortable, rustique sans doute, mais plein de promesses avenantes et hospitalières.
L’entourage correspondait à la bâtisse: il n’y avait pas de parc, mais un vaste jardin anglais, une cour de ferme qui le longeait et l’enveloppait, excepté par un seul côté, où s’étendait une avenue qui, à travers champs, s’en allait rejoindre la route; à une autre extrémité, un joli boulevard de coudres et de chênes conduisait à un petit bois traversé par un ruisseau d’eau vive.
Le jardin anglais était d’une frondaison si merveilleuse que les haies et les massifs dont se composaient ses contours formaient de véritables bastilles de feuillage, dans lesquelles il fallait pratiquer de nombreuses trouées pour donner de l’air aux arbres qui s’y étouffaient. Ces arbres appartenaient pour la plupart aux espèces choisies que fournit la flore exotique. La diversité de leurs teintes, la variété de leur feuillage, occupaient le regard sans le lasser, de même que les variations harmoniques d’un thème mélodieux renouvellent sans cesse la surprise et le plaisir de l’oreille.
La masure ou cour, suivant l’expression normande, renfermait la maison du fermier et les bâtiments ruraux; elle était entourée d’un fossé garni de haies, plantée de pommiers disposés en quinconces, et elle offrait une surface d’une herbe aussi verte et aussi drue que celle des prairies. De superbes vaches, grosses comme des bœufs et fières comme des taureaux, y broutaient ou s’y couchaient à l’heure de la sieste. On les apercevait de la maison par une large ouverture faite à la haie du jardin, formant des tableaux qui eussent servi de modèle à Paul Potter ou à Troyon.
Partout, à plusieurs lieues à la ronde, le pays offrait la même végétation vigoureuse, le même aspect riant, le même éclat doux et frais que dans les abords de la demeure de M. Lemarrois. Aussi le sage propriétaire n’avait-il pas hésité à choisir cette contrée comme le plus salubre refuge contre l’épidémie, entre plusieurs domaines qu’il possédait dans diverses parties de la France. En effet, la sève printanière qui circulait ici des plantes aux animaux, puis aux hommes, semblait y décupler les forces et le bien-être de se sentir vivre.
Il était à craindre cependant que ces influences salutaires ne parvinssent pas à ressusciter M. Lemarrois, qui était un vieillard penchant vers le terme du déclin, et plus affaibli encore au physique qu’au moral. Aussi la vie plantureuse de la Normandie ne lui aurait point fait oublier l’habitude attachante de ses distractions parisiennes, s’il n’avait eu auprès de lui une compagne qui le garantissait complétement contre l’ennui.
C’était sa nièce, Mme Esther de Livet, jolie veuve de vingt-quatre ans, dont le caractère de beauté rappelait la belle Ferronnière. Elle avait un front plein, mais peu élevé; des yeux bruns, aux éclairs d’une intensité profonde, voilés par des arcades sourcilières un peu proéminentes. Un ovale charmant, dessiné avec une régularité exquise, lui conservait l’élégance des visages allongés, avec la mutinerie des figures arrondies. Ses traits fins avaient une douce enveloppe charnue qui entourait délicatement la ligne osseuse. Dans sa physionomie habituellement sérieuse et contenue, quelque chose demandait à éclater. Aussi rien n’était plus facile, même lorsqu’elle était entièrement calme, que de se la représenter animée par la gaieté ou par la passion.
Les proportions de son corps étaient en harmonie avec son visage: sa taille était moyenne; son corsage et ses membres n’offraient que des rondeurs fines sans pauvretés et sans épaississements.
Mme de Livet, qui ne quittait ordinairement Paris que pour quelque brillante ville d’eaux ou quelque château bruyamment habité, n’avait pas éprouvé trop de déplaisir à venir se renfermer dans cette solitaire oasis normande. Elle n’était pas fâchée de faire l’épreuve de cette oisiveté d’esprit qui est, dit-on, le partage des provinciaux, et qui, suivant la disposition de leur humeur ou la portée de leur intelligence, fait leur bonheur ou leur tourment.
A Paris, dans la maison de son oncle, où l’on recevait nombreuse compagnie, la charmante Esther était toujours sur la brèche, en frais de toilette, de belle humeur et d’esprit. Sa pensée, comme celle de la plupart des Parisiennes, était une véritable Benoîton, jamais renfermée à l’intérieur, se gardant de vivre sur elle-même, mais toujours poussée à de vives excursions par la nécessité de se mettre à la poursuite des à-propos du jour, de cette multitude de faits et d’idées qui ne semblent éclore, dans le monde entier, que pour défrayer la conversation ingénieuse de cette amusante ville, où l’on s’exerce à tirer de tout une étincelle, sans allumer un incendie.
Mais Mme de Livet aspirait peut-être à des plaisirs intellectuels plus complets. Elle avait d’ailleurs l’esprit trop fin pour ne pas s’apercevoir que ces renseignements moitié sérieux, moitié légers, quelquefois équivoques, qu’elle réclamait de son entourage, étaient enregistrés tout au long dans les grands et les petits journaux qui encombraient chaque jour la table du salon. Il lui suffisait, , par exemple, de lire le Reporter le soir pour savoir de quoi l’entretiendraient les hommes qui viendraient la visiter le lendemain. Lorsque trois, quatre, cinq, six se succédaient à la file, c’étaient trois, quatre, cinq, six éditions du Reporter à repasser. Elle trouvait que la première était de beaucoup la meilleure, et que toutes les redites sont fatigantes à la longue. Elle se fâchait aussi de voir que l’esprit n’était .plus qu’un monopole, une entreprise réservée à d’habiles faiseurs qui forçaient la consommation. Elle aurait préféré quelque chose de moins bien réussi, mais de plus personnel. C’est pourquoi un pays primitif ne l’effrayait pas, espérant y trouver quelque nouveauté, ou simplement quelque ingénuité de sentiments et d’idées.
Mais elle ne pouvait pas compter sur la compagnie de M. Lemarrois, comme il comptait sur Ja sienne. Ce vieillard apportait dans sa conversation un tic, une manie qui la rendait peu amusante dans les bons jours et assommante dans les mauvais. Originaire du département de la Manche, ainsi que le lieutenant général Lemarrois, célèbre par ses brillantes campagnes sous l’empire, il se disait son parent, sans pouvoir fournir les preuves de cette parenté. Son père, qui avait été commissaire des guerres, avait gagné, comme on la gagnait alors, une fortune princière, à la suite des armées impériales. Toutes ces circonstances avaient fait de M. Lemarrois un fougueux bonapartiste. Etant par sa vie sédentaire et ses habitudes pacifiques en dehors des complots qui furent formés par son parti sous la Restauration et le règne de Louis-Philippe, il avait au moins témoigné sa sympathie pour la cause impériale en faisant à huis-clos le panégyrique de Napoléon1er, ou en rappelant sans cesse, à tort et à travers, par allusion ou par récit, l’histoire de son héros et celle des membres de sa famille.
L’avénement de Napoléon III n’avait fait que renforcer ce prétentieux radotage. Il n’était pas de jour où le soleil d’Austerlitz ne jetât quelques rayons à travers les phrases redondantes de M. Lemarrois, même lorsqu’il pleuvait à verse. On ne pouvait parler d’une femme inconsolable, sans réveiller dans son âme sensible le souvenir de Joséphine, pleurant, sous les ombrages de Navarre ou de la Malmaison, l’amour de son époux usurpé par l’Autrichienne. Le canon grondait-il pour une réjouissance publique, M. Lemarrois se remémorait les occasions où on’ l’avait entendu retentir pour annoncer les victoires du grand homme ou les triomphes des coups d’Etat. Les neiges et les misères de l’hiver l’attendrissaient surtout sur les désastres de la campagne de Russie, après laquelle pourtant, énorme compensation! l’empereur se portait bien. Présentement les nouvelles qui arrivaient de Paris ou de la province sur les ravages du choléra valaient chaque matin à Mme Esther des peintures funèbres de la peste de Jaffa, bravée par Napoléon, ou de la fièvre jaune des Antilles, à laquelle le général Le clerc avait succombé: tout cela redit avec une infatuation dans laquelle l’absurdité s’équilibrait avec la niaiserie.
Pendant tous ces discours dépourvus de nouveauté, Esther écoutait peu, mais en revanche elle ne parlait pas. Elle restait donc dans son isolement d’esprit. Bientôt cet isolement fut complet. Après deux ou trois mois de séjour, elle reconnut que la fréquentation de ses voisins de campagne ne lui offrirait guère de ces ressources intéressantes qu’elle s’était flattée de rencontrer. Les hommes (c’était toute l’aristocratie du chef-lieu de canton, situé à dix minutes de marche du château, médecin, notaire, receveur des domaines, juge de paix, percepteur, etc.), n’étaient préoccupés que de leurs intérêts, un peu de leurs travaux, et beaucoup des jouissances matérielles d’une existence large et facile. Les femmes étaient guindées et mystérieuses; peut-être avaient-elles leur roman tout fait dans le cœur ou dans l’imagination; mais il aurait fallu beaucoup de temps et beaucoup de pour parlers, de préliminaires, d’insinuations et de diplomatie avant d’en obtenir la confidence.
Cependant un jour Mme Esther, travaillant à une tapisserie devant la fenêtre ouverte du salon, suspendit tout à coup son ouvrage et fit à haute voix cette remarque d’un ton calme, mais non sans surprise:–Comment se fait-il que M. La Chesnaye ne soit pas encore arrivé?
Cela dit, elle monta à sa chambre et, après avoir jeté en passant un coup d’œil à la glace, , elle alla se coller le front contre une persienne close de sa fenêtre. A peine y était-elle, qu’un homme se montra dans l’allée sablée qui conduisait, par un large contour, de la barrière du jardin anglais au perron du château.
De la place où se tenait Mme de Livet, on n’apercevait pas le visage du nouveau venu, car il marchait la tête un peu penchée en avant, mais on voyait d’épais cheveux noirs qui tombaient sur son front, ses oreilles et sa nuque, sans souci de l’élégance. Sa taille élevée, aux formes vigoureuses sans être épaisse, paraissait lourde, peut-être à cause de la négligence de sa démarche, qui se trahissait par la courbure des épaules. Ses habits le distinguaient d’un paysan ou même d’un simple bourgeois, parce qu’ils étaient pliés à une souplesse qui n’appartient qu’à ceux de l’homme du monde; mais leur coupe n’indiquait aucune recherche de la mode; son pied paraissait petit, quoiqu’il fût chaussé de bottes solides; ses mains brunes, sèches et nerveuses comme celles des gens qui aiment le travail, étaient cachées sous des gants de chevreau noir, pas trop étroits.
Il s’arrêta un instant, tira de sa poche une tabatière d’argent, et respira lentement une prise de tabac, en paraissant réfléchir.
–Horreur! se dit mentalement Mme de Livet, et elle recula de quelques pas.
L’hétéroclite personnage qui lui avait arraché cette exclamation n’était autre que M. La Chesnaye, dont on pouvait établir ainsi l’état civil veuf, propriétaire-fermier et maire de Saint-Désir, ce chef-lieu de canton d’où dépendait la propriété de M. Lemarrois, et qui était situé à quelques lieues de Lisieux et à peu de distance de la route conduisant de cette ville à Caen.
Le mouvement qu’avait fait M. La Chesnaye pour humer son tabac avait laissé voir son visage, et ce n’était point à lui certainement que s’était adressée la dédaigneuse exclamation d’Esther. Rien, en effet, ne l’aurait motivée dans ces traits un peu forts mais réguliers, auxquels il ne manquait, pour être parfaitement agréables, que cette mobilité d’expression donnée par l’habitude d’affiner ses sentiments et d’aiguiser son esprit, pour correspondre à un milieu où les impressions sont vives et multiples. Ses yeux étaient couronnés d’épais sourcils et ombrés de longues paupières. Esther ne les interrogea point, elle les connaissait! Elle savait qu’ils étaient souvent doux, naïfs, caressants, comme ceux d’un enfant, et quelquefois animés de ces flammes violentes et sombres qui s’échappent des profondeurs d’une âme passionnée comme des soupiraux d’un volcan.
–Horreur! répéta Mme Esther, mais cette fois avec une ironie rieuse. C’est donc lui que j’attendais! reprit-elle dans un monologue moitié pensé et moitié parlé. Voilà qui est plaisant! et cependant je ne répondrais pas que mon cœur n’ait battu d’impatience. A quoi l’ennui ne peut-il pas conduire une femme? Mais non! je ne me suis pas ennuyée depuis que je suis ici. Ah! mon Dieu, suis-je assez ridicule? En vérité, il ne manque plus que j’aille lui demander de m’ouvrir sa tabatière pour partager avec lui la prise de tabac!
Elle tourna ses regards vers la cheminée.
–Tiens, dit-elle encore, c’est la pendule du salon qui avance! Il n’est pas en retard, comme je le croyais. Quelle précision! Jamais une minute avant, jamais une minute après l’heure fixée. Je serais curieuse de savoir si c’est d’instinct qu’il agit ainsi ou si cette parfaite exactitude est une préméditation de flatterie délicate. N’importe! Je voudrais revoir quelqu’un de notre monde, je voudrais que mon cousin Gustave Lemarrois arrivât promptement. Mon estime pour M. La Chesnaye me compromet devant moi-même; j’ai hâte de m’en débarrasser par une comparaison qui sera tout à son désavantage.
Mme Esther descendit, et quand elle entra au salon. il ne resta plus trace sur son visage de la moquerie, dénigrante en apparence et peut-être enthousiaste au fond, qui avait dicté son monologue. A son arrivée, M. La Chesnaye la salua profondément.
–Pardonnez-moi, lui dit-il, de vous avoir demandé une audience, mais l’honneur de Saint-Désir l’exigeait. Vous savez que c’est dimanche prochain la distribution des prix à l’école des filles. M. Bernier, ex-préfet d’un de nos grands départements sous le règne de Louis-Philippe, et qui possède une importante propriété dans notre voisinage, à Saint-Paër, doit la présider: c’est un honneur qu’il nous accorde ou que nous lui rendons. Il fera certainement un discours. La politesse muette nous conviendrait bien, mais l’usage veut que nous l’annoncions ou que nous lui donnions la réplique. C’est moi qui dois porter la parole; je ne cherche pas un effet d’éloquence, loin de là, mais je voudrais parler pour dire quelque chose. Je n’ai jamais réfléchi à ce qui concerne l’éducation des femmes, et, si je me hâtais d’y penser, peut-être ferais-je fausse route; il me semble qu’on ne les dirige pas par les simples lois d’équité qui servent de guide aux hommes. Qu’en pensez-vous? Je viens vous prier, madame, de me donner votre avis là-dessus; soyez assez bonne pour me faire un canevas que j’arrangerai suivant la circonstance. Avec l’appui de votre sentiment et le bon sens que je crois posséder, il est impossible que je n’exprime pas quelques vérités utiles.
–C’est une tâche sérieuse que vous m’imposez là, répondit Mme Esther; mais la paresse seule m’engagerait à m’y soustraire, et je ne veux pas l’écouter. Je ferai de mon mieux, à condition que vous ne mettrez pas de scrupule à retrancher ou à changer ce qui ne s’accorderait pas avec votre opinion.
Mais y a-t-il dans M. Bernier l’étoffe d’un juge sévère?
–Je ne le connais pas assez pour vous répondre. Il parle facilement. Les fonctions qu’il a remplies exigeaient, au moins, certaines capacités spéciales. Mais depuis quelques années, il s’est adonné à de petites intrigues, il a cherché à exercer de petites influences, ce qui ne me paraît pas la marque d’un grand esprit.
–Pauvre M. Bernier! si je n’avais devant moi la preuve du contraire, il me ferait croire que tout se rapetisse au village, et qu’en reprenant par la solitude l’entière possession de nous-mêmes, nous retrouvons peu de chose. Mais nous parlerons de l’éducation des femmes, monsieur La Chesnaye, quand j’aurai moi-même réfléchi à ce grave sujet. C’est une question difficile à résoudre que le choix des qualités qu’il convient le mieux de développer en elles.
–Oh! il faut qu’elles soient femmes partout et toujours, comme vous l’êtes: un type de grâce et de bonté.
–Ah! je vous y prends encore, monsieur La Chesnaye, vous ne perdez jamais l’occasion de faire un compliment; c’est une habitude arriérée, je vous en avertis Etre femme! être femme! voilà l’éternelle maxime, l’unique règle de conduite que les hommes nous proposent: leur théorie ne va pas plus loin. Mais ce n’est pas si simple peut-être qu’ils se l’imaginent: la femme est un être très-complexe.
–La bonté simplifie tout. Mais vous allez croire encore que je vous fais un compliment; excusez-moi. Je vous respecte et je vous admire, et nous autres provinciaux, paysans même, nous n’avons que de rares impressions, mais nous ne savons pas les taire: il nous semble tout naturel d’exprimer ce que nous sentons.
Votre excuse est adroite, mais elle n’est pas sincère. Vous n’êtes ni un paysan ni un provincial. Ne m’avez-vous pas dit qu’il y a à peine dix ans que vous avez quitté Paris?
–C’est vrai, et à l’époque où j’étais parisien, je ne vous aurais pas fait de compliments.
–Est-ce parce que vous étiez plus discret qu’aujourd’hui ou parce que je ne vous aurais pas paru digne de vos éloges?
–Ni l’un ni l’autre; c’est parce que je ne valais rien.
L’expression avec laquelle cette parole fut dite coupa net la conversation; les deux interlocuteurs se regardèrent avec surprise. Après avoir un peu réfléchi, M. La Chesnaye reprit:
–Je n’aimais à faire que des compliments assaisonnés d’insolences, et ce n’est pas à vous que j’eusse osé les adresser. Mais d’ailleurs vous aurais-je appréciée? Je ne puis dire, cependant, que je fusse aveugle ou imbécile; j’avais, au contraire, plus qu’à présent, la facilité du mot qu’on appelle l’esprit; mais elle était accompagnée de ce genre d’inintelligence remarquable dans tous ceux qui ne considèrent pas les choses intéressant la conscience comme l’affaire la plus importante de la vie.
–Seriez-vous puritain?
–Non, il me semble que je vis simplement, comme tous les honnêtes gens ici; mais j’espère avoir acquis le droit d’être sévère pour mon passé.
–Vous avez tous les droits que donne une estime méritée, car je n’ai encore rencontré personne qui n’eût quelque raison de se louer de vous.
–Merci au moins de le croire, madame.
Il s’était levé. Esther lui tendit la main, il la prit et y posa ses lèvres. C’était la première fois qu’il se permettait cette hardiesse; il y mit un mélange de grâce, de respect et de passion qui ne semblait point le fait d’un homme vivant dans un milieu rustique et avec des habitudes semblables. Mme Esther, en retirant sa main, paraissait réfléchir: ce n’était pas là le M. La Chesnaye qu’elle connaissait; était-ce celui qu’elle avait pressenti?
Au moment où ils allaient se séparer, M. Lemarrois entra. Il tenait une lettre à la main et s’écriait d’un accent de triomphe:
–Le vainqueur revient d’Égypte!
–C’est la nouvelle de l’arrivée de Gustave, dit Mme de Livet, qui avait reconnu l’écriture de la lettre et compris en même temps la confusion de pensées qui se faisait dans l’esprit de M. Lemarrois, assimilant le retour de son fils, qui était allé faire en Egypte un voyage de santé, à celui de Napoléon après son expédition guerrière.
–Recevez mes félicitations monsieur, dit M. La Chesnaye.
–Oui, je suis très-heureux que Gustave revienne. Il n’écrit pas souvent; j’étais fort inquiet; j’étais, comme le Directoire, sans nouvelles! S’il avait suivi mon avis, il n’aurait pas fait cette expédition. ce voyage, je veux dire. Dès l’année dernière, les bulletins sanitaires d’Alexandrie étaient mauvais, le choléra y régnait; mais la jeunesse est impatiente. Mon fils a prétendu qu’une maladie chasse l’autre. Enfin il revient, tout est pardonné. Nous l’acclamerons et lui tendrons les bras.
–De quelle maladie se plaignait donc M. Gustave?
–D’une maladie de poitrine: il se trompait, ce n’était rien qu’un peu de catarrhe. Que voulez-vous? ces messieurs vivent comme au bivac; ils dorment où ils se trouvent, sur le divan d’un cabinet particulier ou sur les banquettes d’un salon de jeu. Nulle précaution, ils s’échauffent et se refroidissent sans raison. ’Ce n’est pas un sage, mon fils.
–N’en dites pas de mal, mon oncle: amnistie pour les malades!
–Oui, sans doute, c’est une maxime digne du grand homme; mais c’est ainsi pourtant que vous et votre mère m’avez gâté Gustave.
Par ces paroles, M. Lemarrois faisait allusion à l’enfance de son fils. Comme il était devenu veuf lorsque Gustave n’avait que quatre à cinq ans, il l’avait confié à la mère d’Esther qui était sa propre sœur. Craignant toujours de remplir sa tâche en-deçà et non au-delà de son devoir, elle avait élevé son neveu avec des gâteries qu’elles n’aurait. pas eues pour ses propres enfants. En particulier, elle avait exigé d’Esther une abnégation, un-dévouement absolu à l’égard de son cousin. Par droit d’âge et de sexe, Gustave aurait dû cependant être le protecteur de sa cousine; mais sa débilité physique et la précocité plus vive de la jeune fille, au moral surtout, avaient renversé les rôles.
Ces précédents expliquent comment une joie tendre illuminait la charmante physionomie d’Esther depuis que le retour de Gustave était annoncé.
M. La Chesnaye, comprenant que pour le moment il était écarté de ses yeux et de son cœur, se hâta de se retirer; il avait, en prenant congé, cette dignité réservée des hommes habitués à contenir une souffrance silencieuse.
Le souvenir de l’expression de son visage, dans cet adieu, demeura sur la joie de Mme Esther comme une traînée de sombre vapeurs sur un ciel serein.
II
Quoique femme du monde, Mme de Livet n’avait rien de ce froid dédain et de cette sotte infatuation qui rendent si aisément aveugle sur les qualités d’autrui. C’était une nature simple et droite, un esprit piquant et gai, un cœur sympathique et tendre, une âme passionnée, peut-être. Mais toutes ces qualités diverses se fondaient dans un ensemble harmonieux parce qu’elles étaient contenues et réglées par cette réserve modeste qui vient de la pudeur unie à la fierté. Elle avait encore beaucoup des illusions et des aspirations de sentiment de la jeune fille. Cela tenait au caractère de son mari, qui avait laissé en elle, sur le terrain de l’affection, bien des espaces en friche. M. de Livet avait été pourtant un fort honnête homme et un charmant garçon, qui –avait même bravé le mécontentement de sa famille pour épouser Mlle Esther, car on trouvait que cette jeune fille, avec ses cinquante mille francs de dot qui devaient être seulement doublés à la mort de sa mère, n’était pas un parti fort avantageux pour l’héritier d’une fortune d’au moins deux millions. Mais assez romanesque pour faire un coup de tête en choisissant une femme à son gré, il ne l’était pas assez pour s’épancher en effusionséloquentes et tendres. Celui-ci ne cultivait pas le madrigal; les pointes, les jeux de mots, les plaisanteries, étaient mieux son fait, et il en assaisonnait, sans scrupule, les plus doux baisers qu’il donnait à sa femme. Elle avait essayé de le ramener à un amour plus sérieux: «Je suis sûre, mon cher ami, lui disait-elle quelquefois, que si je meurs avant, vous, vous suivrez mon deuil en faisant des calembours!»
Ne l’ayant pas corrigé, elle avait pris le parti de l’aimer tendrement, tel qu’il était. Leur union avait duré deux ans, et Mme Esther avait été aussi heureuse qu’il est possible de l’être dans une vie où l’on se sent des facultés oisives.
Cependant, après le douloureux étonnement de la mort et les premiers regrets d’une brusque séparation, le veuvage, sans amener l’oubli, avait laissé Mme de Livet complétement libre de cœur et, de plus, parfaitement indépendante de volonté. Elle était devenue orpheline depuis son mariage, et, quant aux parents de son mari, les rigoureux procédés dont ils avaient usé envers elle la dispensaient d’aucun assujettissement de convenance à leur égard. Voyant que leur fils épousait une femme relativement pauvre, ils ne lui avaient pas livré sa dot, qui était d’un demi-million, et ils s’étaient contentés de lui en servir le revenu; puis ils avaient supprimé cette rente à la jeune veuve, qui s’était trouvée réduite à sa modeste fortune personnelle, dont le chiffre ne dépassait pas cent mille francs.
Son oncle lui avait offert alors l’hospitalité. Elle tenait sa maison, en faisait les honneurs, et était devenue pour lui une compagne assidue; mais comme elle n’était pas son héritière, il ne s’attribuait point d’autre autorité sur elle que le droit de conseil, et elle-même ne se regardait pas comme soumise à d’autre obligation envers lui qu’à la déférence.
Cette grande liberté de cœur et d’esprit dont jouissait Mme de Livet explique comment elle s’était donné le temps d’examiner M. La Chesnaye, auquel elle accordait déjà une grande estime, tout en lui disputant un plus vif penchant.
Sur sa qualité de maire de village, elle avait été disposée d’abord à le considérer comme insignifiant et vulgaire; mais, en parcourant le pays, en causant avec les habitants de la commune, riches et pauvres, elle s’était convaincue que partout où il y avait un service à rendre, c’était M. La Chesnaye qui le rendait; que partout où il fallait prendre une généreuse initiative, c’était lui qui la prenait. Il était, en ce lieu, comme le marquis de Carabas de la charité. Prévenue favorablement par ces circonstances, Mme de Livet avait fait plus d’attention aux madrigaux dont il florissait ses discours; elle avait été étonnée de leur accent sincère; ils avaient un caractère d’inspiration qui leur enlevait toute banalité. Ils commençaient donc à résonner très-harmonieusement à ses oreilles, mais elle se défendait contre ce plaisir, car elle était bien décidée à ne passer à M. La Chesnaye ni sa tabatière, ni ses larges épaules, ni sa tenue semi-rustique, semi-bourgeoise, ni son admiration pour Voltaire, nouveau et dernier grief qu’elle avait inventé contre lui.
Ce n’était pas que l’extérieur du maire de Saint-Désir fût réellement pour elle une cause d’éloignement et d’antipathie; par une bizarrerie qu’elle ne s’expliquait pas, il la choquait dans ses habitudes d’esprit sans lui déplaire. Cette tolérance de ses instincts pour des choses que réprouvait son goût, était précisément ce qui l’effrayait; elle y voyait déjà un effet de l’influence de la vie de campagne, de son séjour dans un milieu moins intelligent et moins choisi. Elle craignait de perdre le sentiment du distingué, s’imaginant que c’était un acheminement vers la matérialité de l’existence. Heureusement Gustave Lemarrois arrivait: c’était un parfait homme du monde; il allait rendre à sa délicatesse le diapason qu’elle avait perdu.
La lettre que l’on avait reçue pendant la visite de M. La Chesnaye avait annoncé l’arrivée à Marseille du voyageur, qui se dirigeait immédiatement vers la Normandie. Le surlendemain, en effet, une calèche allait le prendre à la gare de Lisieux et l’amenait à Saint-Désir.
Son entrée ne répondit pas d’abord à l’idée triomphante que s’en formaient son père et sa cousine. En quittant le chaud climat de l’Egypte pour nos froides et brumeuses contrées de l’Ouest, au moment où l’automne approchait, Gustave Lemarrois s’était cru obligé à des précautions sans nombre. Enveloppé de toute sorte de manteaux et de couvertures, défendu contre la température extérieure par un rempart de coussins, il ne montrait de toute sa personne que sa pâle figure, au-dessus de cet attirail de la débilité et de la souffrance.
Esther, qui s’était précipitée au-devant de la voiture, éprouva une déception presque douloureuse en apercevant son cousin; mais il se débarrassa assez lestement de son entourage, enjamba du marchepied de la calèche aux marches du perron et, avec une vivacité saccadée, serra la main de sa cousine, puis celle de son père, qui arrivait plus lentement.
–Permettez, dit-il, que j’aille d’abord secouer la poussière du voyage: je ne suis pas présentable ainsi.
Et, ce disant, il se mit à grimper l’escalier du premier étage. Son domestique le suivait, tandis que la femme de chambre de Mme de Livet se hâtait d’accourir pour lui indiquer son appartement.
Au bout d’un quart d’heure, Gustave se présenta en veston d’une coupe élégante, qui copiait la mode sans exagération: le col de la chemise rabattu, les manchettes fortement empesées et d’une blancheur irréprochable; le visage reposé et doux, les joues dépourvues de favoris., la lèvre-supérieure couronnée d’une fine moustache blonde, une impériale pointant sur le menton.
Il embrassa son père avec respect, mais sans le moindre élan de tendresse, et salua une seconde fois sa cousine. Celle-ci, en revoyant le compagnon chéri de son enfance, se serait volontiers jetée dans ses bras; mais il s’arrangea tout de suite pour que leurs relations ne fussent pas fraternelles.
On se mit à table. Gustave Lemarrois mangea peu, avec plus de caprice que de goût, tout en paraissant principalement occupé du dîner. Cependant il répondait pertinemment aux questions que lui adressait son père et n’omettait auprès de sa cousine aucun de ces petits soins que les femmes attendent de leurs voisins de table, menue monnaie de politesse et de générosité qu’il paraissait distribuer sans s’en apercevoir. De temps en temps il examinait Mme de Livet avec le clignement d’yeux auquel l’obligeait sa myopie, puis il lui jetait des regards de jeune homme, dont elle commençait déjà à être embarrassée.
La journée du lendemain se passa pour Gustave Lemarrois en arrangements intérieurs et dans les soins nombreux qu’exigeait sa personne. Il ne se montra que vers le milieu de l’après-midi. M. La Chesnaye, que l’on avait invité à dîner, arriva. Depuis longtemps le maire de Saint-Désir avait mis tout amour-propre de côté, et généralement était très-peu préoccupé de l’effet qu’il produisait. Mais ce jour-là il fit la réflexion qu’il était peut-être destiné par la nature à servir de repoussoir à Gustave Lemarrois, aux yeux d’une femme élégante comme Mme de Livet.
Après les présentations d’usage, la conversation s’engagea, pendant qu’on parcourait les détours du jardin anglais, en attendant que la cloche annonçât le dîner.
Les deux interlocuteurs, en liant conversation, se causèrent une mutuelle surprise qui n’était pas précisément une impression agréable, quoiqu’elle tînt à la bonne opinion qu’ils prenaient l’un de l’autre. Gustave trouvait que M. La Chesnaye avait un bon sens trop juste e.t trop pénétrant; M. La Chesnaye, que Gustave avait une instruction trop sérieuse, vu son enveloppe frivole. En effet, sous son-masque de fatuité insouciante, ce jeune homme cachait une variété de connaissances que ne possèdent pas toujours ceux qui ont du savant le nom et la mine. Il répondait à tout avec une précision concise, qui annonçait le peu de désir qu’il avait d’étaler son savoir. Cependant il faisait face à tout le monde: à son père, sur l’histoire de Napoléon Ier, à M. La Chesnaye sur la chimie agricole et les théories de l’art cyrogénique, et à Mme de Livet, sur les romans et les livres nouveaux.
Où as-tu donc appris tout cela? dit M. Lemarrois, toi si paresseux!
–Oui, je suis paresseux, mais je ne suis pas toujours oisif. J’aime à lire, parce que cette occupation s’accorde avec mon apathie. Ma mémoire est complaisante; elle a classé et mis en ordre tout ce que j’ai lu et je l’ai laissée faire; c’est là mon seul mérite.
–Ah! si tu avais voulu…
–Permettez-moi de conserver l’illusion, mon père, que je ne vous laisse rien à regretter.
Gustave Lemarrois fit cette réponse avec un petit air ironique qui lui était assez habituel. Puis, changéant d’idée, il se remit à continuer l’examen très-attentif qu’il avait déjà commencé de sa charmante cousine.
–Vous m’effrayez, Gustave, dit Mme Esther avec enjouement; pourquoi m’examinez-vous avec tant d’attention? Suis-je donc changée? ou bien ai-je commis quelque hérésie de toilette? Vous n’avez fait que traverser Paris; mais cela vous suffit peut-être pour juger que je ne suis déjà plus une parisienne.
Avant que Gustave eût répondu, M. La Chesnaye s’écria:
–Je suis sûr que monsieur ne vous examine pas. Il vous admire.
–Je vous remercie de m’avoir soufflé cette amabilité, reprit Gustave, que j’aurais pensée peut-être mais que je n’aurais pas dite.
Vous êtes bien de votre village, monsieur La Chesnaye, s’écria Mme de Livet avec une nuance de dépit sous l’accent de la gaîté; vous savez bien qu’on n’admire plus!
–Parce que nous n’avons plus la générosité de cœur et la vivacité d’imagination qu’il faut pour admirer.
–Oh! je suis persuadé, reprit Gustave avec une intention de persiflage, que vous, monsieur, vous possédez encore toutes ces facultés.
–Peut-être ne les ai-je jamais eues, peut-être les ai-je perdues; mais je sais que si je les recouvrais, je saurais les conserver.
–Il est singulier, votre maire de Saint-Désir, dit tout bas Gustave Lemarrois à Mme de Livet, avec son enthousiasme et. sa tabatière.
Mme de Livet regarda du coin de l’œil M. La Chesnaye, qui jouait avec la boîte d’argent entre ses doigts. Elle passa à côté de lui et lui dit:
–Comment les sentiments raffinés peuvent-ils s’allier avec le goût du tabac?
–En poudre, ajouta M. La Chesnaye. La tabatière vous déplaît? On la passait pourtant aux petits marquis.
–Napoléon en faisait usage, dit M. Lemarrois qui venait d’entendre.
–Malgré ce précédent, je la supprimerai, puisqu’elle choque votre goût.
–Oh! je ne veux pas de sacrifices; ils exigent toujours une réciprocité, dit vivement Esther.
–Pas avec moi: je ne demande jamais de retour.
–C’est vrai, votre désintéressement est connu.
Mme de Livet cessa son à-parté. Elle ne résistait pas. souvent à lancer quelques railleries à M. La Chesnaye; mais, la chose faite, elle éprouvait une pitié attendrie très-voisine du remords. C’était encore son impression ce jour-là; aussi se montra-t-elle, pendant tout le dîner et la soirée, parfaitement aimable pour son hôte. Elle suivait l’entretien plutôt qu’elle n’y prenait part, tout en se demandant pourquoi la conversation de M. La Chesnaye (qui n’était plus un esprit brillant, en supposant qu’il l’eût jamais été), lui paraissait plus intéressante qu’aucune autre, même madrigaux à part.
Le lendemain, comme elle était à sa toilette, on lui remit une lettre et un petit paquet. Elle ouvrit la lettre d’abord ayant reconnu l’écriture du maire de Saint-Désir. Il la priait d’accepter, pour quelqu’une des loteries de bienfaisance auxquelles elle portait intérêt, la tabatière, objet de sa réprobation. Mme de Livet trouva cette offrande singulière; cependant elle déplia l’enveloppe du paquet. La tabatière était nettoyée et parfumée: c’était une jolie boîte d’argent avec des figures au repoussé d’un travail italien du XVIIIe siècle. Ces figures représentaient, sous un élégant motif d’architecture, la scène d’Esther devant Assuérus.
–Ma patronne! se dit Mme de Livet: je ferai estimer cette boîte; je pourrai en donner le prix aux pauvres et la garder pour moi.
Pendant plusieurs jours, Gustave Lemarrois et Mme de Livet restèrent à peu près dans un perpétuel tête-à-tête. La présence, souvent un peu somnolente du vieillard, qui vivait en tiers avec eux, ne les détournait pas beaucoup l’un de l’autre. Gustave se mit franchement à faire l’amour à sa cousine, dans le sens que Sterne l’entendait; mais de déclaration précise, point! Il lui avait insinué, dès le début de cette flirtation, que, suivant son opinion, c’était à la femme à saluer la première lorsqu’elle rencontrait dans la rue un homme de sa connaissance, comme à faire un aveu à celui dont elle se savait aimée, quand elle consentait à partager son amour.
–En vertu de quelle raison? avait dit Esther.
–Parce que la femme ne risque pas de commettre une indiscrétion ni d’exposer son amour-propre à un refus.
–C’est spécieux, avait répondu Mme de Livet, tout-en pensant qu’elle ne donnerait jamais son cœur à celui qui ne l’aimerait pas assez pour faire abnégation de son amour-propre devant elle. Mais M. La Chesnaye lui-même l’aimait-il? jamais il ne lui avait rien dit qui fût positivement un aveu.
III
Entre ses deux amis, Esther était bien résolue à défendre son indépendance. Mais, comme les femmes n’ont d’autre occupation sérieuse que le sentiment, cette résolution ne l’empêchait pas d’agréer les soins de son cousin; c’est-à-dire qu’elle causait et se promenait avec lui, du matin au soir, dans les détours des bois ou sur le bord des petits ruisseaux, comme les bergers de Florian ou ceux de l’Astrée.
Malgré l’inspiration de cette solitude si vivante de la campagne, de son silence si rempli de douces harmonies; malgré ces émanations puissantes qui circulent de toutes parts et qui semblent faites pour féconder le cœur, Gustave et Mme de Livet ne se dirent pas le mot décisif. Gustave savait pourtant simplifier très-adroitement la conversation quand il était avec une jolie femme: il ne lui parlait que de lui et d’elle-même. Mais un mélange de découragement et de dépit augmenta bientôt sa réserve. Il s’apercevait qu’il ne progressait pas: si Mme de Livet avait de l’affection pour lui, c’était par le souvenir de leur union fraternelle.
Quant à Esther, elle trouvait dans leurs entretiens les plus animés un vide, une absence de. quelque chose qu’elle ne définissait point, mais dont elle ressentait la privation. Peu à peu elle s’en rendit compte. Rien, dans ce que Gustave disait ou laissait soupçonner de sa pensée, n’indiquait qu’il possédât en lui, même à l’état latent, ce principe directeur qui fait les hommes forts et vertueux, de quelque nom qu’on l’appelle: droit, devoir, sentiment, conscience, Dieu, responsabilité, justice, etc. Ce jeune homme élégant et distingué, sur lequel Esther avait compté pour la ramener aux délicatesses d’esprit et de goût, paraissait complétement dépourvu de la-notion du bien et du mal; l’égoïsme régnait sur lui sans contrôle, et s’il avait accepté pour limites de ses passions les lois et les convenances, c’était afin de leur conserver, à l’abri de ces réserves, une action plus sûre et moins troublée.
On n’aurait pu dire cependant que Gustave n’accomplissait jamais un acte de justice ni de bonté; mais alors il n’obéissait pas à un principe ou à une conviction, il cédait à une fantaisie, il suivait le hasard de l’inspiration ou cherchait à se débarrasser d’une émotion pénible.
Quel contraste avec M. La Chesnaye, qui paraissait sans cesse aussi naturellement préoccupé de se dévouer et d’être utile que si la vie n’avait jamais eu pour personne d’autre but que celui-là, et dont les paroles avaient presque toujours comme une sorte de résonnance dans un monde invisible et profond!
L’un mettant l’autre en relief, Esther saisissait maintenant ce contraste, qui lui expliquait aussi une sympathie dont elle avait été prête à se railler elle-même, croyant que c’était.un goût ridicule inspiré par l’oisiveté.
Au bout de quelques jours, M. La Chesnaye vint, comme il était convenu, pour prendre les notes que lui avait promises Esther, et qui devaient faire le fond du discours qu’il aurait à prononcer le dimanche suivant.
On sonna la cloche du château pour avertir la jeune femme, qui était en promenade avec son oncle et son cousin, et on remit à M. La Chesnaye quelques feuilles de papier écrites, qui l’attendaient, disait-on, et dont la lecture pourrait l’occuper jusqu’au retour de Mme de Livet.
Il alla s’asseoir dans un des bosquets du jardin, devant une petite table rustique. A mesure qu’il lisait, son visage se rembrunissait, s’attristait; puis tout à coup, il laissa tomber sa tête dans ses mains, comme frappé d’une de ces émotions poignantes que cause le regret ou le repentir.
Mme de Livet, dont les pas s’étaient perdus dans les mille petits bruits de l’air et du feuillage, arriva tout près de lui et le surprit dans cet état. Il releva la tête et lui montra un visage attristé, et qui portait même l’empreinte ou d’une violente préoccupation ou d’une pensée douloureuse et pénible.
–Qu’avez-vous? lui dit-elle, vous est-il survenu quelque chagrin? Avez-vous reçu quelques nouvelles fâcheuses depuis que nous vous avons vu? Pardonnez-moi ces questions, mais votre émotion.
–Ne vous en préoccupez pas, répondit-il; les idées que vous avez exprimées ici en ont réveillé d’autres dans mon esprit, et des souvenirs. qui pourtant ne sont jamais complétement absents.
–Je vous comprends, répondit Mme de Livet, et elle pensa en même temps que ces souvenirs se rapportaient à la femme morte de M. La Chesnaye. Mais cette femme, lui avait-on dit, était un être faible, rachitique, sans autre charme que sa bonté, et il lui conservait tant de tendresse! et une image plus jeune et plus brillante n’éclipsait pas déjà cette vision du passé!
Mme Esther eut un mouvement de dépit, qui refoula toute sa sympathie pour M. La Chesnaye.
Ils se mirent à lire et à discuter ensemble les no tes qu’elle avait rédigées, et où elle s’était étendue particulièrement sur l’influence des vertus domestiques de la femme, les montrant comme un remède et même un préservatif de la misère, et l’un des moyens les plus sûrs d’arracher l’homme à ses vices grossiers, fléaux plus terribles et plus douloureux que la pauvreté qu’ils aggravent.
Elle avait ensuite tracé le tableau de la femme dévouée à ses devoirs d’épouse et de mère, jusqu’à cette complète abnégation qui sait accepter et supporter des souffrances équivalant à celle du martyre.
–Mais savez-vous quel singulier revirement s’est opéré en moi lorsque j’écrivais ces pages? dit Esther. Je me suis sentie prête à me révolter contre ces vertus que j’encourageais: elles sont si rarement payées de retour. Je ne suis pas bien certaine qu’elles n’engendrent pas l’ingratitude des hommes plus souvent que leur reconnaissance et leur vertu. Je crois même qu’il est bon que la femme tienne tête quelquefois à l’homme. Ces messieurs aiment toujours la résistance, et c’est ce qui nous sauve. Mais vraiment je n’imagine pas quels sont, au moins dans une certaine classe, les moyens de défense d’une pauvre femme, parfaitement honnête, douce et vertueuse, contre la tyrannie et la brutalité de son mari.
Il n’en existe aucun.
–Eh bien! est-ce juste cela? Mais je n’y avais jamais songé. Comment pouvons-nous nous habituer à supporter avec tant d’indifférence tous les maux qui existent sur la terre?
–Par la crainte de maux plus grands, répondit M. La Chesnaye. Que voulez-vous? Nous avons condamné la femme à l’obéissance, et nous craignons si nous la relevions de cette sujétion de désorganiser le mariage et de porter atteinte à la famille.
–Alors il vaut mieux souffrir en silence?
–Non pas! Je crois qu’il faut malgré tout protester en faveur de la justice, et se mettre au-dessus d’une crainte, aveugle peut-être. Quand un homme sème une idée de justice et de vérité, il ressemble à un jardinier qui sémerait une graine sans savoir quelle fleur ou quel fruit en éclora. Semons toujours, il en naîtra quelque chose: le temps, Dieu et l’humanité viendront en aide à la moisson.
–A la bonne heure, répondit Esther; vous-me relevez le cœur.
–Eh bien! dimanche prochain, après avoir indiqué à nos jeunes filles, d’après vos observations, les devoirs qu’elles auront à remplir dans l’avenir, je dirai aux jeunes gens à quelle réciprocité ces devoirs accomplis les engagent. Je leur montrerai la femme sans garantie sociale, n’ayant d’autres défenses de son droit que la conscience de chaque homme en particulier.
––M. La Chesnaye, si tous les hommes pensaient et parlaient comme vous, le monde serait bien vite réformé.
—Ah! madame, il est si difficile de réparer le mal qu’on a fait!
–Est-ce pour la société ou pour vous que vous dites cela?.
–Pour tous les deux peut-être.
C’était la seconde fois que M. La Chesnaye faisait allusion devant elle à son passé.
–Esther n’insista pas, mais sa curiosité était excitée, et, malgré les redoublements d’assiduité de Gustave Lemarrois, elle fut préoccupée de M. La Chesnaye jusqu’au jour de la distribution des prix. Elle s’intéressait aussi à la réussite de leur discours.
Le dimanche arrivé, tout le pays se mit en fête; les plus splendides toilettes se préparaient. Mme Esther de Livet n’opposait pas une résistance farouche aux invitations de la coquetterie, lorsqu’elle n’avait rien de déraisonnable. Elle mit une toilette-costume très-fraîche et très-simple dans sa fantaisie, et qu’elle avait fait venir depuis peu de temps de Paris; elle se coiffa d’un petit chapeau rond, en fine paille, orné d’une rose et d’un ruban assorti à la robe.
Gustave Lemarrois, habillé avec cette simplicité recherchée qui caractérise l’homme du monde, lui donna le bras pour l’accompagner. Ils formaient un couple si bien assorti, si remarquable par sa fine élégance, qu’il n’était pas un paysan ou un bourgeois qui ne s’arrêtât à les examiner. «C’est le fils à M. Lemarrois, disaient-ils; bien sûr, il épousera sa cousine. Ils sont faits l’un pour l’autre.»
Lorsqu’ils arrivèrent devant la porte de l’école, ils trouvèrent M. Bernier, subissant un des inconvénients de sa grandeur. Il était arrivé vingt minutes à l’avance, parce que l’exactitude est la politesse des rois. Mais les directrices de l’école, ponctuelles comme le professorat l’exige, attendaient pour ouvrir leur porte que l’aiguille du cadran marquât l’heure précise de la convocation. M. Bernier, qui avait renvoyé trop précipitamment sa voiture, se promenait de long en large dans les rues du bourg chauffées à blanc par le plus beau soleil de l’année.
Enfin la porte de l’école s’ouvrit. On entra avec précipitation. Les petites filles étaient déjà rangées sur leurs bancs, s’entre-regardant des deux côtés de la salle; les institutrices qui allaient et venaient dans l’espace étroit réservé au milieu, cherchant pour faire place à chacun les moyens de tassement les plus ingénieux, n’avaient encore réussi qu’à augmenter l’encombrement.
Avec la permission de M. le curé, elles firent placer M. Bernier au fauteuil du président. Il eut le curé à sa droite et M. La Chesnaye à sa gauche. Les familles les plus riches ou les plus distinguées furent invitées à prendre les meilleurs siégés occupant le premier rang. Mais, en un instant, cet ordre fut bouleversé, chaises et bancs se trouvèrent remplis au hasard. Les parents les envahissaient par émulation; les mères surtout s’empressaient à l’assaut, rouges d’émotion, de chaleur et de l’ardeur de la lutte.
Un groupe de jeunes femmes et de jeunes gens s’était formé à la porte; Mme de Livet et Gustave Lemarrois restèrent avec eux, quoi qu’on fit pour les attirer au milieu de la fournaise.
Les discours commencèrent. Qui s’en souciait peu c’étaient les mères et les jeunes filles; mais il fallait faire bonne contenance. Le curé parla le premier. On n’était point curieux de l’écouter, parce qu’on l’entendait tous les dimanches à la messe.
Mais M. La Chesnaye, c’était tout différent! L’assemblée lui sourit avec complaisance; on se disait qu’il serait court et que la distribution des prix allait bientôt commencer. La première partie de la petite allocution du maire eut un grand succès. Les femmes s’attendrirent sur elles-mêmes quand on fit le tableau des heureuses conséquences de leurs vertus; les hommes trouvèrent excellent que l’on recommandât à leurs filles ou à leurs futures épouses l’ordre, le travail, l’économie, etc., en vue de retenir les pères et maris à la maison et de faire contre-poids à leur penchant à l’ivrognerie. Mais quand on leur dit hautement qu’ils avaient des devoirs d’équité et de dévouement à remplir envers leurs femmes, en réciprocité de ceux qu’ils leur imposaient, ils s’étonnèrent de la leçon. Quelques-uns affirmèrent à leurs voisins que les hommes étaient toujours meilleurs pour les femmes que ne l’exigeaient les lois et la nature: la femme est la servante de l’homme, concluaient-ils naïvement. Cependant le maire de Saint-Désir fut très-applaudi: M. Bernier le félicita, mais en se promettant tout bas de lui souffler son succès avant la fin de la séance.
On commença à distribuer les prix: les mères tendirent le cou et ouvrirent les oreilles; leurs regards dilatés exprimaient une folle avidité. Chacune d’elles était affamée d’honneurs pour sa progéniture; celles qui avaient une enfant paresseuse ou incapable, étaient encore plus anxieuses et plus emportées que les autres, toutes prêtes à se répandre en murmures et même en violentes récriminations si leur fille n’avait pas sa part des récompenses. Loin d’être disposées à adopter la maxime: «A chacun suivant sa capacité,» elles trouvaient au fond. que l’on devait une compensation à celle qui avait le malheur de ne pas apprendre. Malheur mérité ou non, c’était le moins qu’on lui donnât une récompense au dernier jour pour compenser les punitions qu’elle avait subies toute l’année.
Les institutrices s’étaient efforcées de redresser la logique de ces bonnes femmes. Comme elles n’avaient pu y parvenir, elles avaient été obligées d’entrer en composition avec leurs exigences. Elles avaient multiplié les prix d’une façon non moins libérale qu’ingénieuse, mais qui ne trompait, cependant, que les aveugles. Quant aux petites élèves, les moins avisées même, avaient toujours une idée vague de la différence d’honneur attaché à tel prix ou à tel autre.
Esther et Gustave faisaient malicieusement cette remarque en entendant le long défilé de toutes les variétés de broderie et de couture auxquelles on décernait une récompense. Mais un silence se fit. M. Bernier allait prendre la parole, son discours devant clore la séance.
L’ex-préfet voulait aussi, comme nous l’avons dit, sa part de succès. Il avait cette extrême malléabilité d’esprit des hommes qui ont vécu dans le monde politique, sans y tenir un des premiers rangs et qui ont été obligés de fléchir à droite et à gauche pour conserver leur position. Il reprit le plaidoyer de M. La Chesnaye, en faveur des femmes, mais il le fit aboutir à des conclusions qui ne devaient point gêner l’égoïsme des hommes. Il prétendit que la nature de la femme lui faisait une loi d’un dévouement si parfait qu’il ne se fondait sur aucune espèce de réciprocité. Plus élevé et plus généreux que la justice, il ne la réclamait pas sur la terre parce qu’il la dominait.
Les vieilles femmes, qui n’avaient plus rien à sacrifier ici-bas, pleurèrent d’enthousiasme.
M. La Chesnaye rendit à M. Bernier, après son discours, la politesse des félicitations; mais ce ne fut pas sans lui adresser quelques observations critiques. Il objecta que l’établissement du règne de la justice, dans le monde futur, ne dispensait personne, bien au contraire, de remplir son devoir dans celui-ci.
–Il ne faut pas proclamer la justice, répondit M. Bernier, devant ceux qui ont quelque raison de se croire lésés; c’est les encourager à la révolte; ce n est pas d’une bonne politique. Comme tous les autres bienfaits de la civilisation, la justice doit venir d’en haut.
–La laisser venir de là, c’est peut-être s’exposer à attendre longtemps son jour.
–Je ne vous croyais pas si révolutionnaire, monsieur La Chesnaye.
–Je le suis sans préméditation.
–Mais c’est la manière la plus dangereuse de l’être.
A l’issue de la cérémonie, des groupes se formèrent sur la place du bourg et sur les différentes routes qui lui servaient de débouchés. On s’entretenait des divers incidents de la journée; on se faisait des adieux qui ne finissaient pas, Esther, qui était entraînée par Gustave, tâchait d’escamoter ces politesses, pour qu’on ne remarquât pas que son compagnon y répondait par une froideur qui affichait insolemment son ennui. Mais il parut disposé à faire quelques frais pour M. La Chesnaye. Il avait trouvé sa tenue bonne et son discours sensé. Puis il se rappela qu’il avait été chargé par son père de l’inviter, pour le vendredi suivant, à venir faire l’ouverture de la chasse sur leurs terres.–Vous viendrez ensuite vous reposer, ajouta-t-il, en nous faisant l’honneur de dîner avec nous.
–Je vous remercie, monsieur; chassez-vous aussi?
–Je n’y pensais pas; mais, au fait, pour avoir le plaisir de votre compagnie.
On fixa l’heure de la réunion.
–Je trouverai un fusil de chasse chez mon père. réfléchit Gustave, mais je ne sais si j’ai mis un habit de chasse dans ma malle.
–Ne vous tourmentez pas, dit Esther, votre habit ferait événement; ici on chasse en blouse.
–Encore faut-il en avoir une!
–On pourrait vous en procurer facilement, répondit M. La Chesnaye; mais nous vous ferions déchoir aux yeux de Mme de Livet.
–Prétendez-vous m’accuser d’intolérance? dit Esther en souriant.
–Nous tâcherons de ne pas contrarier ma cousine, répondit Gustave.
IV
Au jour convenu, la réunion fut si matinale que. Mme de Livet ne vit pas le départ des chasseurs. A midi, M. La Chesnaye fut obligé de retourner chez lui pour une affaire du genre de celles qu’il ne négligeait jamais: elle concernait un de ses administrés les plus pauvres. Le déjeuner en était une autre que Gustave Lemarrois ne négligeait pas non plus, et, par un temps un peu humide, il préférait la table de famille au couvert sous bois. Il fut donc enchanté de la circonstance qui le rappelait à la maison, d’autant plus qu’il se sentait habillé à la légère. Il avait trouvé, au fond de sa malle, un costume mi-partie oriental mi-partie européen, qui n’était point d’une excentricité trop marquée et l’habillait élégamment, mais n’était pas très-commode pour braver les froides vapeurs des plaines normandes.
Soit par l’effet du refroidissement qu’il avait. subi ou parce que les longues jambes de ses compagnons lui avaient imposé une trop rude corvée, Gustave Lemarrois se trouva assez fatigué après le déjeuner pour renoncer au reste de la partie; il alla se jeter sur son lit en accusant une migraine.
M. La Chesnaye vint le chercher vers les deux heures pour retourner à la chasse. Ce fut Mme de Livet qui le reçut. Elle excusa son cousin, et, tandis qu’elle parlait, une satisfaction moitié tendre moitié railleuse animait le sourire qu’elle adressait, à son auditeur.
M. La Chesnaye était transformé. Il lui avait suffi. pour abandonner la blouse, qu’Esther l’eût dénoncée par un mot qui ressemblait à une critique. Il portait un costume de chasseur simple et de bon goût, mais qui venait assurément d’un excellent tailleur: habit et culotte courte en velours noir uni et hautes guêtres en cuir jaune.
Le costume de chasse a cet avantage qu’il tire l’homme du vulgaire paletot ou de l’habit étriqué.
Mme de Livet, en voyant M. La Chesnaye sous ce nouvel aspect, se disait que, s’il n’avait pas ce type de beauté délicate que les romanciers se plaisent à donner aux amoureux, il avait bien ce caractère de force et de dignité qui convient à l’homme dans sa maturité et à la beauté virile du chef de famille. En un mot, il lui parut que M. La Chesnaye ferait un mari présentable, quoiqu’elle n’y pensât pas pour elle, parce qu’elle n’était pas de ces femmes qui jettent à l’avance leur dévolu.
Sa coquetterie était plus délicate, mais elle y céda en vraie femme, quand elle dit à M. La Chesnaye:
–Vous est-il indifférent de venir chasser du côté de Grandmesnil? J’ai le désir d’aller voir une pauvre femme qui demeure au fond du vallon. Vous me servirez d’escorte: il faut traverser plusieurs herbages, et j’ai peur de messieurs les bœufs.
M. La Chesnaye trouva tout facile; mais, à cause de cette circonstance des bœufs, il ne voulut pas prendre son chien.
–Je reviendrai le chercher, dit-il; je puis m’en passer, puisque je vais rejoindre nos chasseurs.
Ils partirent côte à côte. Mme de Livet, avec sa longue canne en bois blanc qui ressemblait à une houlette, les hauts talons de ses fines bottines, son petit chapeau rond et sa jupe sans traîne, avait la grâce pimpante de ces jolies bergères du XVIIIe siècle, dont les peintures de Boucher offrent les modèles, qui ne gardaient les moutons que pour attirer le loup.
Ils descendirent le long de charmants sentiers qui séparaient les fermes et étaient ombragés par les hautes haies des clôtures. Çà et là, on rencontrait quelques flaques d’eau, quelques sillons de boue; mais on était tout enfermé sous le feuillage, et baigné de la plus douce lumière et de la plus délicieuse fraîcheur.
Ils causaient intimement, sans contrainte et sans trouble, quand un danger imprévu, affreux, le plus redoutable de ceux qui menacent les habitants de la campagne, les arrêta au passage. Un chien, dont M. La Chesnaye constata d’un coup d’œil la mauvaise physionomie, s’avançait au devant d’eux. Il n’était pas possible d’éviter sa rencontre: grimper sur le fossé des haies, ç’eût été attirer sa poursuite et se mettre dans une position difficile pour se défendre. D’ailleurs ils n’en eurent pas le temps: l’animal s’élançait déjà sur Mme de Livet. La repousser derrière lui et lui arracher sa canne de la main furent pour M. La Chesnaye deux mouvements instinctifs opérés avec la plus rapide simultanéité.
Le chien, furieux d’avoir manqué son élan, se retourna, l’œil hagard, les poils désordonnés, la face troublée et baveuse. Son aspect seul était capable de paralyser la défense de ceux qu’il attaquait; car il ne suffisait pas de le vaincre, il fallait éviter surtout sa morsure empoisonnée. Mais M. La Chesnaye, possédé de la seule idée de protéger sa compagne, se sentait une force et une clairvoyance extraordinaires. Avant que le bond de l’animal l’eût touché, il avait enfoncé dans sa gueule haletante, jusqu’au gosier, le bâton dont il venait de s’armer. Avec des soubresauts et des tortillements, le chien faisait rage, poursuivi par ce bâillon qui l’étouffait. M. La Chesnaye sentait son poignet plier comme une branche qui va se rompre sous l’effort du vent.
–Tirez! s’écria-t-il en présentant de la main gauche son fusil à Esther:
La jeune femme avait une remarquable adresse. Elle allait tirer; mais le lieu de la scène était si restreint qu’elle s’aperçut qu’il lui était impossible de toucher son ennemi sans blesser son défenseur. Un balbutiement s’échappa de ses lèvres.
–Tirez toujours! répéta M. La Chesnaye.
Elle n’osait pas. Le chien reprenait ses forces; un mouvement plus violent lui rendit sa liberté. M. La Chesnaye, à qui la canne avait échappé, se jeta encore une fois en rempart devant sa compagne, prêt à saisir son ennemi à la gorge.
Esther n’hésita plus: le coup partit. Le chien reçut la charge dans le flanc et alla rouler dans le fossé.
–Il va se relever! s’écria M. la Chesnaye.
Esther comprit, elle tira le second coup. Mais cet effort hardi avait épuisé toute sa vigueur, et le repoussé du fusil lui avait causé une douleur si vive qu’elle tomba à la renverse.
M. La Chesnaye alla s’assurer que le chien était mort; puis il prit sa compagne entre ses bras et la transporta à quelques pas plus loin, afin qu’en revenant à elle, elle n’aperçut pas l’objet de sa terreur.
Ce mouvement avait suffi à Mme de Livet pour reprendre connaissance. En même temps qu’elle ouvrit les yeux, elle sentit que ses bras enlaçaient le cou de son défenseur. L’enthousiasme de leur commune victoire et la joie de leur salut lui portèrent. du cœur au cerveau, un rapide enivrement. Elle ne délia pas ses bras, et M. La Chesnaye s’agenouilla devant elle pour suivre cette étreinte qui l’attirait.
–Vous n’êtes pas blessé? demanda-t-elle.
–Non. Vous avez eu bien peur?
–Je ne sais pas, dit-elle après un instant de silence; car j’ai confiance en vous comme en Dieu: vous avez, pour protéger, la force et le dévouement.
M. La Chesnaye ne répondait pas, mais il sentait se décupler dans ses yeux et son âme l’exaltation que la jeune femme lui communiquait par ses paroles et son regard.
–Ceux qui vivent auprès de vous sont heureux, reprit-elle, sans avoir la conscience précise de ce qu’elle disait et comme en rêvant.
M. La Chesnaye courba le front; un voile d’humilité ou de tristesse obscurcit sa joie.
Esther crut répondre à sa pensée:
–Je suis entièrement libre de ma personne, dit-elle.
Il se redressa sur ses pieds.
–Mais je ne suis pas libre, moi! s’écria-t-il.
–Je vous comprends, répondit-elle avec un dédain marqué. une liaison!
–Non, non, pas cela! mais une promesse, un engagement que je ne puis reprendre, parce que c’est une morte qui l’a reçu.
–Comment! son souvenir est encore plus fort que.
Esther s’arrêta devant l’explosion de sa pensée.
–Vous ne l’oublierez jamais? demanda-t-elle timidement.
–On oublie peut-être ceux que l’on a aimés, mais on n’oublie pas ceux que l’on a fait souffrir.
–Vous n’aviez pas d’amour pour elle?
–Non.
Esther eut un mouvement de triomphe involontaire.
–Eh bien? dit-elle.
–Ne parlons pas de cela, ce n’est pas le moment. plus tard peut-être. Ce serait une confidence longue et douloureuse. Je craindrais de perdre votre estime.
Ils cessèrent l’entretien. M. La Chesnaye insista pour qu’Esther abandonnât son projet de promenade et retournât chez elle. Il invita le maître d’une des fermes voisines à enlever le chien et à l’enterrer. Ils se remirent ensuite en route. Esther avait perdu sa vive allure; elle s’appuyait sur le bras de M. La Chesnaye, qui tenait de l’autre côté les armes de la victoire, le fusil et la canne. Ils revinrent en silence: ils étaient attendris encore, mais toute leur joie s’en était allée.
Gustave Lemarrois écouta l’histoire du danger que Mme de Livet avait couru, avec un persiflage sous lequel perçait le dépit. Il prétendit que les chiens enragés n’existaient pas. «C’est une invention des Français, disait-il, j’ai voyagé à Constantinople et à Alexandrie où les rues sont remplies de chiens errants, jamais aucun n’a causé mort d’homme. Si ce chien avait été hydrophobe, il vous aurait dévorés avant que vous eussiez pu vous mettre sur vos gardes. Je crois que vous et M. La Chesnaye vous avez aimé à vous supposer en péril pour vous rendre plus intéressants l’un pour l’autre.»
Esther répondit que l’incrédulité allait très-bien à ceux qui dorment pendant l’heure du danger.
–Ce n’est pas sérieux, n’est-ce pas, reprit Gustave lorsqu’ils furent seuls, votre préférence pour M. La Chesnaye?
–Que voulez-vous dire par ma préférence?
–Je veux dire que ce n’est pas une plaisanterie de très-bon goût que de me donner le maire de Saint-Désir pour rival.
–Pour rival? mais c’est une déclaration cela; je croyais que vous n’en faisiez jamais.
–Vous avez un privilège, parce que vous êtes ma cousine. Enfin, je suis à vos ordres comme amant ou comme mari si vous voulez. Mon père désire beaucoup notre mariage.
–Quoi! mon oncle! c’est lui qui vous a donné cette idée?
–Non pas! nous l’avons eue en même temps, et je la trouve bonne. Jusqu’à présent je n’ai pas voulu que mon père se mêlât de mes affaires, et son égoïsme s’est arrangé aussi de me laisser mon indépendance; il a assez affaire de s’occuper de sa passion platonique pour les Napoléon et du soin de veiller sur sa vieillesse. Mais enfin je le respecte, parce qu’il me conserve sagement sa fortune, et j’écoute son avis cette fois parce que c’est aussi le mien.
–Comment! vous dont la jeunesse était si turbulente et si orageuse, penser au mariage!
–Je ne me laisserai jamais mettre le frein par personne que par une femme. Mais depuis la mort de votre mère, qui était aussi comme la mienne, je suis à l’abandon. Recueillez-moi, ma chère Esther, vous serez ma souveraine absolue.
–Si vous n’exigez qu’un sentiment fraternel?
–Je ne veux pas de la fraternité. Je me suis monté la tête, vous en porterez la peine. Moi aussi, je suis un égoïste ou un sceptique, je ne sais lequel des deux; mais jusqu’à la passion seulement; quand j’en ai une, je lui laisse dévorer ma vie: l’existence n’est bonne qu’à cela. Que décidez-vous?
–Je ne me remarierai jamais, répondit Esther, qui pensait que M. La Chesnaye s’était fait la même promesse.
–Vous réfléchirez, mais je ne vous conseille pas de choisir un autre mari que moi, ou je vous le tuerai. Ce sont les gens du peuple qui ne savent se débarrasser d’un gêneur que par l’assassinat: nous avons le duel, nous autres!
Esther ne répondit pas et l’entretien en resta là; mais, depuis ce jour, elle montra à Gustave une plus grande froideur. Cependant le mot qu’il avait dit: «Depuis la mort de votre mère, je suis à l’abandon», l’avait émue, et quelques mois auparavant il l’eût fait réfléchir, malgré le peu de confiance que lui inspirait son cousin. Dès qu’il y a prétexte à l’affection, une jeune femme est toute portée à se dévouer à un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans, surtout lorsqu’il est de ceux qui font de l’amour la principale occupation de leur vie.
Mais il n’en était plus, il ne pouvait plus en être ainsi pour Esther. Quelques mois de solitude avaient affermi son esprit, donné à son caractère une grande consistance morale. Auprès de M. La Chesnaye, elle avait pris aussi l’habitude d’une élévation d’âme dont elle ne voulait plus descendre. Il lui avait communiqué le goût d’une vertu active qu’elle n’exerçait peut-être pas encore, mais après laquelle elle aspirait avec cette préoccupation du bien dont il avait fait lui-même le mobile de toutes ses actions.
Avait-il autant la préoccupation du beau? C’était une question qu’elle s’adressait quelquefois. Elle savait qu’il était très-sensible au spectacle de la nature. Mais la littérature, mais les arts? Il est certain que son esprit n’était pas habillé à la mode du jour; il n’était pas au courant des petits journaux, ni des romans nouveau-nés, doués de plus ou moins de vitalité.
Il avait chez lui une bibliothèque assez vaste et il lisait souvent; mais quels étaient ces livres? Jamais il ne parlait de ses lectures. Esther avait deviné, cependant, que ses explorations littéraires ne s’étendaient que de Clément Marot à André Chénier inclusivement. Elle aurait voulu que son goût se modernisât un peu. Mais, pour l’étudier dans toutes ses prédilections, elle se décida à lire ou à relire quelques-uns des auteurs qu’elle supposait être l’objet de ses préférences. Elle les trouva chez son oncle, car M. Lemarrois possédait aussi une bibliothèque, comme pièce de mobilier, quoi qu’il n’ouvrît jamais un livre.
La plupart de ces œuvres du passé avaient une élévation et même une simplicité sublime dont nous avons perdu le secret. Les autres étaient marquées d’une vive empreinte de l’esprit français qui sait effleurer si légèrement les choses hardies, et dont la raillerie, si fine et si sûre, fait souvent une. blessure mortelle avec un trait imperceptible.
Mme de Livet rougit et sourit en même temps, pendant quelques-unes de ces lectures, sur lesquelles son approbation faisait ses réserves, mais qui séduisaient sa vivacité spirituelle de parisienne et son imagination délicate de femme du monde. Le résultat de cette épreuve l’encourageant, elle pensa que l’intimité intellectuelle s’établirait aussi facilement entre elle et M. La Chesnaye que celle de sentiment qui y existait déjà.
Une seule chose, nous. l’avons dit, faisait ombre et tache sur l’image idéale que composaient dans l’imagination de Mme de Livet les qualités de M. La Chesnaye. c’était son mariage avec une femme inférieure aux autres personnes de son sexe, au moins par les apparences physiques. De quelque manière qu’elle cherchât à s’expliquer cette étrange union, elle ne parvenait pas à lui donner une justification naturelle et honorable. Un calcul d’intérêt lui paraissait odieux, et, dans l’alternative que c’était la pitié qui avait déterminé le choix de M. La Chesnaye, Esther trouvait que ce sentiment constituait une déviation révoltante de la nature et de l’instinct, qui attirent l’amour vers la perfection et la beauté dans l’ordre physique comme dans l’ordre moral.
Toutes les suppositions que combinait Esther tourmentaient son cœur et fatiguaient son esprit; elle voulait connaître la vérité, quelle qu’elle fût, et elle résolut de l’obtenir. Mais la présence de Gustave Lemarrois la gênait, la vie commune leur devenait difficile; ils exerçaient l’un sur l’autre une contrainte, causée par le dépit du côté de Gustave, et par l’impatience du côté d’Esther. Enfin, après quelques jours d’une bouderie hautaine et dédaigneuse, Gustave prit un parti: il déclara qu’il retournait à Paris, mais qu’il reviendrait.
–Je vous laisse en tête-à-tête avec votre Céladon de village, dit-il à Esther au moment du départ. Une fantaisie bizarre est quelquefois amusante; mais quand elle est trop prolongée, elle devient ridicule, souvenez-vous-en.
–Je vous remercie de l’avis, répondit-elle, quoique je ne l’attendisse pas de vous, qui êtes d’un monde où l’extravagance est le régime ordinaire.
–Oui, mais nous connaissons nos folies, et comme nous ne les prenons pas au sérieux, personne n’a le droit de se moquer de nous.
Le sourire ironique et incrédule d’Esther répondit pour elle, et ce furent là toutes les tendresses de leur séparation.
v
Après le départ de son fils, M. Lemarrois éprouva quelques légères altérations dans sa santé. Au lieu de faire sa promenade chaque soir dans le jardin, il se coucha une heure ou deux plus tôt. L’amour tire parti de toutes les circonstances, fâcheuses ou non. M. La Chesnaye eut l’attention délicate de venir prendre tous les jours, après son dîner, des nouvelles de son voisin. Lorsque l’oncle s’était retiré, il tenait compagnie quelques instants seulement à son aimable nièce. Mais ces visites progressèrent rapidement en longueur, surtout quand le temps était beau et qu’on pouvait en causant parcourir les allées du jardin. Heureusement, cette année la saison était clémente, et le mois d’octobre qui commençait avait des douceurs à faire envie au printemps. Dans ces fréquentes rencontres, la confiance des deux amis devint absolue, et bientôt leur vie fut doublée, chacun apportant à l’autre la communauté de ses pensées et de ses sentiments.
Cet échange s’étendait maintenant, comme Mme de Livet l’avait désiré, jusqu’aux choses de l’esprit: M. La Chesnaye lisait les modernes qu’elle aimait, spirituels, futiles ou romanesques, et il lui en disait gravement son avis; il les traitait en choses d’importance, puisqu’elle y attachait de l’intérêt.
Mme de Livet était donc de plus en plus convaincue que c’était une sympathie et non une fantaisie, comme Gustave Lemarrois voulait le lui persuader, qui l’attirait vers M. La Chesnaye. Parfois, pour s’éprouver elle-même, elle se plaçait pendant quelques heures dans le milieu où elle devrait vivre, si elle devenait sa compagne.
M. La Chesnaye demeurait avec son père et sa mère, deux excellents vieillards qui épargnaient à leur fils une partie des fatigues de la surveillance dans l’exploitation de sa ferme. Sous prétexte de leur rendre visite, ou de se fournir chez eux, comme on fait entre voisins à la campagne, de quelques approvisionnements qui lui manquaient chez elle, Esther allait expérimenter si, dans cet intérieur, la vie lui paraîtrait agréable, douce et colorée, ou bien froide et insipide.
La fin de la journée était le moment qu’elle choisissait pour ces visites, et M. La Chesnaye en était averti. La maison du maire de Saint-Désir était située dans une grande masure, d’une surface très-régulière et toute plantée de pommiers: un parterre s’étendait devant la maison, et un jardin potager derrière. Dans le fond de la perspective, on apercevait, au-dessus des branches des haies, les teintes capricieuses du couchant, qui forment toujours dans nos climats la décoration la plus splendide du ciel.
Mme de Livet, après avoir soulevé la grosse clanche qui fermait la barrière, entrait comme en pays de connaissance. Elle cherchait du regard les deux grandes vaches, ses favorites, couchées sur l’herbe, quelle que fût l’humidité du jour ou de la saison. Le poulain venait au-devant d’elle, à pas comptés, d’abord pour faire admirer sa jolie tête élégante, qu’il portait si fièrement, ses reins cambrés et sa croupe délicatement arrondie; puis il s’échappait en folles gambades et caracolades, la crinière au vent, et sa queue, comme une longue chevelure, battait ses flancs et paraissait tourner autour de lui. La jument poulinière s’approchait ensuite, mais doucement et sans fracas, comme une discrète personne, et, en toute discrétion aussi, elle venait prendre dans la main d’Esther le morceau de sucre qui lui était présenté. Le chien, qui était sorti à demi de sa loge pour remplir son devoir de gardien, y rentrait satisfait, sans faire entendre le plus faible aboiement; mais quand Mme de Livet passait devant lui, il se traînait à plat ventre jusqu’au bout de sa chaîne et faisait osciller sa queue touffue par un mouvement de pendule, regardant la jeune femme de toute la tendresse de ses yeux pour qu’elle vînt lui donner un signe de reconnaissance en lui flattant la tête et lui caressant le cou. Pendant ce temps, le chat, qui s’était réveillé de sa sieste au coin de la haie, s’étirait les pattes, puis s’avançait derrière la visiteuse, de son pas de larron chaussé de bottes fourrées, et il la suivait au logis.
Il n’y avait pas de vestibule à la maison. On entrait tout droit dans la cuisine, d’une propreté reluisante. Esther saluait M. La Chesnaye, le père, qui fumait ordinairement sa pipe au coin de la cheminée, tandis que Victoire, servante d’une belle prestance, mais d’une dignité modeste, se tenait debout en face de lui, quelque cuiller ou écumoire en main, surveillant une grosse marmite suspendue au-dessus du feu à la lourde crémaillère en scie. Pendant ce temps, l’horloge à poids, enfermée comme une momie dans une étroite gaîne de bois rouge incrusté de filets blancs, parcourait des heures plus mesurées et plus lentes que celles du cadran parisien, toujours inégales et fiévreuses.
Après les informations d’usage, Esther entrait dans le salon par la porte située en face de la cheminée. C’était une pièce d’une dimension assez restreinte, carrelée froidement à larges pavés, mais qui, à part ce signe de rusticité, était chaude et confortable. On y trouvait un canapé, de bons fauteuils, un piano, une large bibliothèque, une garniture de cheminée d’un style simple et sévère, épaves sauvées de l’ameublement parisien de M. La Chesnaye. Suivant la température du jour, Mme La Chesnaye tricotait auprès de la fenêtre ouverte ou au coin du feu qui brûlait avec une flamme tempérée, si on la comparait à la haute flambée de la cuisine,
M. La Chesnaye, assis devant la table du milieu, lisait ou écrivait. Quelquefois il était en conférence avec un paysan qui, malgré l’invitation réitérée de s’asseoir, lui parlait debout, les mains passées sous sa blouse pour retrouver ses poches. C’était quelque garde-chasse ou quelque agent-voyer auquel il fallait donner des ordres; un braconnier que, moitié forcé, moitié persuadé, on faisait rentrer sous la loi. Quelquefois une pauvre femme venait, munie de ses papiers de famille, pour mettre M. le maire à la piste d’un héritage qu’elle réclamait. Cet héritage, longtemps attendu, qui devait être poursuivi plus longtemps encore, arriverait probablement tout juste pour sourire à l’agonie de l’héritière. Mais, en attendant, l’espérance refleurissait sans cesse pour elle, et celui qui espère possède déjà.
Esther s’asseyait sur le canapé devant la table et attendait son tour d’audience. La simplicité de sa toilette n’excluait point cet art qui consiste à étudier et à suivre les indications du goût. Elle lisait dans les yeux de M. La Chesnaye qu’il appréciait toutes ces nuances d’élégance, et elle éprouvait du plaisir à en amuser son regard.
Quand les visiteurs s’étaient retirés, il lui arrivait souvent de se mettre au piano, ce qui charmait autant Mme La Chesnaye que son fils. Esther excellait dans le solo et personne n’exécutait avec plus d’expression, de largeur et de style une sonate de Mozart ou une romance sans paroles de Mendelsohnn.
En se laissant aller à son inspiration, il lui prenait de grandes mélancolies. Elle se demandait ce que ferait cet homme, dont elle eût consenti à devenir la compagne, lorsqu’il serait rendu à son isolement. Son père, sa mère étaient trop vieux pour qu’ils pussent conserver longtemps leur place auprès de ce foyer qu’ils bénissaient par leur présence. Elle, non plus, ne serait plus là: ne faudrait-il pas qu’elle suivît son oncle à Paris lorsque toutes ses frayeurs d’épidémie seraient passées? Pourquoi M. La Chesnaye avait-il refusé de l’attacher à lui? Quelle était cette pensée, ce souvenir ou ce remords, sur lequel il comptait pour remplir sa solitude, et dont les jalouses préoccupations n’admettaient même pas la rivalité de l’amour?
A mesure que leur intimité augmentait, elle se posait cette question avec plus d’impatience et elle éprouvait le besoin de faire retomber sur M. La Chesnaye quelque chose du dépit et de l’irritation qui s’élevaient en elle. Mais, comme c’était une âme très-loyale, elle ne voulait pas se laisser entraîner à ce jeu d’une coquetterie sérieuse sans être bien sûre qu’elle était prête à payer du sacrifice de sa vie entière les dommages qui pouvaient en résulter pour l’homme qu’elle aimait. S’il avait vécu jusqu’alors d’un regret ou d’une douleur, elle ne voulait les lui ôter que pour lui donner le bonheur en échange, car elle savait que le pire des maux, c’est la stérilité du cœur.
Un jour qu’elle était dans ces anxieuses dispositions, elle trouva M. La Chesnaye chez lui, fumant une cigarette.
–Je vous y prends! lui dit-elle.
–Vous ne me l’avez pas défendu; mais, si vous le voulez, je renoncerai à la cigarette comme à la tabatière.
–Oh! personne n’est plus prompt que vous à la soumission dans les petites choses; mais vous faites vos réserves dans les grandes.
–Sans me faire valoir, ce n’est pas une petite chose que le sacrifice d’une habitude; mais si vous n’avez pas été obéie, c’est que vous n’avez pas commandé. Je peux redouter vos ordres; je ne chercherai jamais à m’y soustraire.
Esther réfléchissait; elle était tentée d’abuser à l’instant de la permission qui lui était accordée pour forcer M. La Chesnaye à lui dire son secret. Mais sa réserve habituelle l’emporta encore cette fois: elle donna le change à son imagination.
–Faisons ma promenade favorite, dit-elle; descendons au fond du vallon: voilà mon ordre pour le moment.
M. La Chesnaye se disposa à la suivre et jeta sa cigarette.
–Ne la jetez donc pas! s’écria Esther; j’aime la cigarette; j’en ai fumé quelquefois.
–En voulez-vous une alors?
–Volontiers.
Il lui apprêta, une pincée de tabac d’Espagne roulée dans un fin papier de paille de riz.
Elle l’alluma, en tira quelques spirales de fumée. la laissa se consumer à demi et dit:
–J’en ai assez!
Il lui prit la cigarette des doigts et la porta à ses lèvres pour l’achever.
–A quoi pensez-vous donc? demanda-t-elle avec un accent de reproche.
–Quand on est généreux, on ne s’informe pas où vont les miettes de sa table, lui répondit-il.
Esther rougit: elle devina qu’il lui serait trop facile d’exciter l’emportement de la passion dans cet homme d’ordinaire si calme et si respectueux.
–Ils se mirent en marche silencieusement. Ce qu’Esther appelait sa promenade favorite était une bande étroite de bois, entourée de haies, qui commençait au-delà du jardin potager. Ce bois, borné à droite et à gauche de riches prairies, descendait par une pente douce jusqu’au fond du vallon où se dressaient l’église et les maisons du petit bourg de Saint-Désir. Une autre colline faisait face, au pied de laquelle s’étageaient quelques habitations semi-rurales, semi-bourgeoises, tandis que sur le sommet s’étendait seulement une fraîche verdure d’herbe, ombragée çà et là de hauts noyers et de pommiers trapus. Tout ce qu’on apercevait de l’horizon offrait la même disposition de vallons et de collines.
Cette promenade à travers bois se faisait par de petits sentiers, tantôt abrités mystérieusement, tantôt assez découverts pour laisser apercevoir tout le paysage.
Esther, s’étant sentie fatiguée plus tôt que de coutume, s’arrêta à mi-côte, et s’assit au pied d’un arbre, à un endroit où elle pouvait embrasser toute la perspective. M. La Chesnaye prit place à côté d’elle. Tandis qu’elle plongeait du regard dans l’horizon aussi loin que ses yeux pouvaient atteindre, elle songeait aux longs voyages et aux longues amours, à tout ce qui attire la rêverie, enchaîne la constance et développe la profondeur du sentiment. Aimer, c’était pour elle aussi se plonger dans l’infini; mais n’était-ce pas là un désir bien ambitieux pour la femme qui donnait son cœur au rustique M. La Chesnaye? Peut-être ne saurait-il pas parcourir avec elle ces grands espaces du sentiment, comme elle ne saurait pas se renfermer avec lui dans sa vie contenue, utile et modeste.
Pulsuz fraqment bitdi.