Kitabı oxu: «Gens de Bohème et têtes fêlées»
Émile Daurand Forgues
Gens de Bohème et têtes fêlées
Scènes de la vie excentrique

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066302382
Table des matières
LE ROMAN D’ISOPEL IDYLE BOHÊME
REMARQUES PRÉLIMINAIRES
I CONDITIONS DE BONHEUR.–UNE ENSEIGNE.–VRAI CŒUR DE MÈRE. –LE FLAMBOYANT.–GREY MOLL.–LUTTE INÉGALE. UNE BIBLE! UNE BIBLE!–VAINCU PAR UN BOSS.–SCRUPULES HONORABLES.–MARCHÉ CONCLU.
II A TRAVERS CHAMPS.–UNE HALTE DANS LES BOIS.–DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES.–L’INVENTAIRE.–OJUPITER !–VOLUNDR OU VELINT, L’ARMURIER SCANDINAVE.–COMMENT SE FABRIQUE UN PETUL. –LES LANGUES DE FEU.–GRENOUILLES ET SALAMANDRES.– SCÈNES D HORREUR.–UN PATER INUTILE.–LA PITIÉ D’UN PONEY. –SOMMEIL INESPÉRÉ.–JE DÉJEUNE!...
III LIBERTÉ COMPLÈTE.–LE MOT QUE SAIT UN CHEVAL.–VISITE MAL VENUE.–LA JEUNE GÉANTE.–LE GALANT BATTU.–APPRÊTS DU COMBAT.–LA MAIN DROITE ET LA MAIN GAUCHE.–CONSEILS SYMPATHIQUES. LE COUP SOUS L’OREILLE.–LONG-MELFORD.–FRANC JEU, S IL VOUS PLAÎT!–LE FLAMBOYANT REVIENT A LUI.–L’ANATHÈME ET LES REGRETS.–SEULE AU MONDE.
IV LES LARMES D’ISOPEL.–ORIGINE MYSTÉRIEUSE.–LA GRANDE-MAISON. –INFLUENCE DES MUSCLES SUR LA VERTU.–UNE MÈRE DE RENCONTRE.–PROPOSITION DE MARIAGE.–TERREURS NÉVRALGIQUES. –TÊTE-A-TÊTE PÉRILLEUX.–L’AMÉRIQUE, TOUJOURS L’AMÉRIQUE! –UNE LEÇON DE GRAMMAIRE.–L’HONNÊTE TAVERNIER.–PARIER A COUP SUR.–LA THÉIÈRE ET LA BIBLE.–EFFET DE SOLEIL.
V LE BIDET SYMPATHIQUE.–UN ANCIEN AMI.– DOSTA ROMMANY CHALS . –LA GRANDE DAME DE GRANDS CHEMINS.–OPINIONS BOHÊMES SUR LES RAIL-WAYS.–PAS D’ARGENT, PAS DE DUEL.–UN RÊVE AFFREUX.
VI GRAND GALA GIPSY.–ANTINOÜS ET LAZARE.–RÔTI D’ÉCUREUIL. –LE VIOLON DE PYRAME.– DRABBER UN BAULO. –DE QUOI SE FONT LES POËMES.–A PROPOS DE NOMS PROPRES.–LES MYSTÈRES DU COLLIER.
VII LES BOHÉMIENS A L’ÉGLISE.–PERPLEXITÉS D’UN SACRISTAIN.–RE TOUR SUR LE PASSÉ.–UN SERMON AD HOMINES. –PIEUX COMMEN TAIRES DE M. JASPER.–LE SYMBOLE DU COUCOU.–QU’EN SAIT-ON? –CIIALS ET RAWNIES,
VIII LE PLUS SUR EST LE PLUS CERTAIN.–SYNDÉRÈSES D’UNE CONSCIENCE. –CHAUDRONNIER, ROMANCIER OU LABOUBEUR.–LE COLON ET SA POSTÉRITÉ.–UN A-PROPOS.–LE THÉ D’ISOPEL.–RETOUR PRES SENTI.
IX UNE ÉTOURDERIE.–EXIGENCES D’ÉTIQUETTE.–LES SCRUPULES DE MISTRESS CHICKNO.–LE PAS D’ARMES DE PAKOMOVNA.–PETULENGRO ET SES ATOURS.–BEAUTÉ, ROYAUTÉ.–ON SE PREND AUX CHEVEUX.–LE MIROIR DE MISS BERNERS.–LE PARTIIE ET SA FLÈCHE.
X PITIÉ POUR SYLVESTRE.–LA BELLE URSULE ET SES TENTATIONS.– LE CATÉCHISTE IMPRUDENT.–COMMANDEMENTS DE L’ÉGLISE ROMANY. LA FILLE BIEN GARDÉE.–PROCÉDURE INCONNUE.– D’OU VIENNENT LES MÉTIS.–MÉRIDIANA.–DÉSAPPOINTÉE!
XI MÉPRISE ET SURPRISE.–L’HISTOIRE DE FEU LOVELL.–DOIT ET AVOIR CONJUGAUX.–SE MÉFIER DU PAIN D’ÉPICES ET DES FEMMES BATTUES.–LE PATTERAN.–UN HEUREUX PHILOLOGUE.– RETOUR INOFFENSIF.– IL MATRIMONIO SEGRETO .–LE CHEF AUX ÉCOUTES.
XII RÉTICENCE MALHEUREUSE.–LA DERNIÈRE LEÇON.–LE VERBE STRIEL. –L’IDÉE PRISE AU MOT.–ISOPEL SE FACHE.–ALLONS EN AMÉRIQUE!–BRYNHILDA LA VALKYRIE.–LE DÉPART POUR LA FOIRE.–TRISTE RETOUR.
XIII LES REMORDS DE PETULENGRO.–ESPÉRANCES TROMPÉES.–LA MÈRE DU FACTEUR.–EXPLICATIONS ET CONSEILS–CRAIGNEZ DIEU, ET TAPEZ DUR!–LA SUIVRE OU RESTER?–L’HOROSCOPE.– VISIONNAIRE ET NON VOYANT.
MOBY DICK SCÈNES DE MER
INTRODUCTION
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
HISTOIRES DE FOUS
DE LUNATICO
I
II
III
IV
V
LA FILLE DU ROI BRUCE
I
II
III
IV
E. D. FORGUES
GENS DE BOHÈME
ET
TÊTES FÊLÉES
SCÈNES
DE LA VIE EXCENTRIQUE
IMITÉES DE L’ANGLAIS
PARIS
COLLECTION HETZEL
J. HETZEL–LIBRAIRIE CLAYE
18RUE JACOB
LE
ROMAN D’ISOPEL
IDYLE BOHÊME
Table des matières
REMARQUES PRÉLIMINAIRES
Table des matières
Georges Borrow est surtout connu en France par ses deux premiers livres, The Zincali (monographie très-curieuse des bohémiens espagnols) et la Bible en Espagne, dont une traduction complète a été publiée en1845. Ceux qui ont lu ces deux ouvrages savent quelle bizarre existence a menée l’écrivain remarquable auquel ils sont dus, et ce n’est pas à eux que nous recommandons les deux fragments autobiographiques publiés depuis, Lavengro et The Rommany rye. Dans ces cinq volumes, Borrow a raconté, un peu à bâtons rompus, son enfance, sa jeunesse, les études, les métiers par lesquels il a passé, obéissant aux curiosités les plus exceptionnelles, aux nécessités les plus critiques.
Une forte dose de fiction est mêlée à ces récits. Mais quoi? tout est-il vrai dans les Confessions de Rousseau? tout est-il roman dans Robinson Crusoé? Du faux et du vrai, de l’invention et du souvenir, bien des chefs-d’œuvre ne sont-ils pas issus?
Lavengro et le Rommany rye ne sont point des chefs-d’œuvre, mais ce sont des œuvres remarquables, même en faisant abstraction de leur singularité. Le style de Georges Borrow est d’une énergie, d’une saveur, qui le recommandent aux écrivains les plus éminents, aux connaisseurs les plus difficiles. Et celui qui écrit ces lignes a recueilli . sur les lèvres d’un célèbre romancier (l’ingénieux auteur de Vanity Fair et d Henri Esmond) ce jugement porté en toute connaissance de cause:–«Georges Borrow est un des prosateurs les plus remarquables de l’Angleterre actuelle.»
Pour l’intelligence des tableaux que nous allons emprunter aux deux ouvrages mentionnés en tête du paragraphe précédent, quelques mots d’introduction ne sont pas de trop. Georges Borrow, ou, si l’on veut, Lavengro, — car ces deux noms appartiennent évidemment au même personnage,–nous raconte qu’un jour, (il avait trois ans), sa mère, épouvantée, le surprit tenant à pleines mains un petit animal dont les brillantes couleurs et le vif regard l’avaient séduit.–C’était tout simplement une vipère.
Quelques années après, vaguant aux environs de Norman-Cross (où nos pauvres soldats prisonniers ont tant souffert), il lui arriva de rencontrer un homme, dont la mise et les allures singulières excitèrent sa curiosité. Cet homme, porteur d’un sac de cuir, hantait, aux heures de grand soleil, les broussailles et les haies. Il scrutait, sur la poudre des chemins, certains vestiges allongés, certaines empreintes tortueuses.–Un jour, le petit Georges le vit sortir triomphant d’un taillis qui jouxtait la route. Un gros serpent se tordait entre ses doigts serrés, et n’en alla pas moins rejoindre, bon gré, mal gré, dans la poche de cuir, vingt autres reptiles, la chasse d’une matinée.
L’enfant, charmé de cet exploit, voulut, lui aussi, chasser le serpent. L’inconnu, venant à lui découvrir la vertu spéciale qu’exige ce périlleux métier, le mit à même de porter sur lui, habituellement, une vipère apprivoisée. –Or, certain jour qu’ayant surpris en besogne deux faux monnayeurs bohémiens, l’enfant allait être assassiné par eux, sa vipère le sauva.
Les gypsies, en effet, sont superstitieux. Ceux dont il s’agit prirent le petit Georges pour un fils de serpent, autant vaut dire pour un sorcier; et le respect qu’ils lui accordaient en cette qualité ne diminua guère quand ils durent le reconnaître, après explications suffisantes, pour un simple sap-engro, un docteur ès serpents.
Ce fut en cette qualité que notre écolier contracta une espèce d’alliance fraternelle avec un jeune bandit à peu près de son âge, maître Jasper, surnommé Petul-engro (docteur ès fers à cheval), forgeron-maquignon de la plus belle espérance.
Attaché à la fortune du régiment où servait son père en qualité de capitaine instructeur, Georges Borrow continuait de çâ, de là, au hasard des changements de garnison, son éducation vagabonde: tantôt dans le nord de l’Angleterre, tantôt en Ecosse, tantôt en Irlande, écolier partout, et se passionnant peu à peu pour l’étude des langues. Comment cette vocation de philologue se déveveloppa chez lui, et comment il s’y livra de cœur et d’âme, c’est ce qu’il faut voir dans ses livres. Collecteur de mots et de formes idiomatiques, il apprit l’écossais à la haute école d’Edimbourg, l’irlandais dans un séminaire protestant du Tipperary, et en Angleterre, lorsque son père eut quitté le service, il apprit encore l’italien et le français, à l’aide d’une grammaire tétraglotte, et d’un pauvre abbé, notre compatriote, aimable débris de l’émigration cléricale, lequel lui recommandait monsieur Boileau de préférence à monsieur Dante... ce sacre de Dante, comme il disait. Ce fut ainsi que Borrow acquit des droits au surnom que lui donnèrent plus tard ses amis les bohémiens. Ce fut ainsi qu’il devint pour eux un lav-engro (un docteur ès langues) lorsque son goût pour l’équitation lui eut fait retrouver, dans une de ces foires où les gypsies se donnent rendez-vous, son frère d’ adoption, son pal, disent-ils,–ce Jasper dont nous avons parlé.
Jasper, alias Petul-engro, voyageait alors en compagnie de Tawno-Chikno, l’Apollon de sa race, le plus beau des Rommany ryes,–«si beau, disait la légende, que la fille d’un comte était venue se jeter à ses pieds, parée de tous ses diamants, et le suppliant de l’emmener avec lui.» –Mais Tawno le Petit (ainsi désigné par antiphrase) avait vu sans s’émouvoir cette immolation de lorgueil aristocratique . Déjà marié en légitimes noces à une femme de sa tribu,–plus âgée que lui, boiteuse, d’une laideur paradoxale, et jalouse au superlatif,–rien ne pouvait l’ébranler dans son héroïque fidélité.
Petul-engro avait épousé une de leurs filles, mais il ne put concilier à son ami, à son pal, la bienveillance de sa belle-mère. Lavengro était devenu suspect à cette mégère par l’empressement même avec lequel il la recherchait, pour s’instruire dans le dialecte rommany: «Je ne souffrirai pas,–s’écriait-elle, en lui jetant des regards chargés de haine,—qu’on vienne ainsi nous dérober notre langue, celle qui nous sert à déjouer les poursuites des chrétiens, des busnès, des gorgios. Mon nom est Herne, et je descends des Chevelus... Sachez que je suis dangereuse!...»
Lavengro ne se laissa pas effaroucher par ces menaces, et ajouta la langue bohème à ses conquêtes philologiques. Pourtant aucune carrière bien définie ne s’ouvrait devant lui. Son père, un beau jour, décida qu’il étudierait les lois, et le plaça chez un avocat où, pendant huit mortelles heures chaque jour, il copiait des actes de procédure et commentait Blackstone, le Barthole anglais. Mais, de même qu’il avait appris l’irlandais dans une classe de latin, et le bohémien dans les foires d’Angleterre, il déterra, dans celte sombre étude d’attorney, un poëte gallois du quatorzième siècle, et se plongea tout aussitôt dans l’étude des chefs-d’œuvre encore inconnus de cet Homère, de cet Ossian cambrien, lequel s’appelait Ab-Gwilym.
Plus tard, un vieux campagnard et sa femme, touchés des attentions qu’il avait pour eux quand ils venaient consulter, à titre de clients, son farouche patron, lui offrirent, nosant le rémunérer autrement, un vieux volume relié en bois, rempli de caractères bizarres, «et qu avaient laissé chez eux, lui dirent-ils, des naufragés danois auxquels il avaient donné asile.»
Ce mystérieux volume, que la tempête lui avait ainsi apporté sur ses ailes décume et de flamme, était le Kæmpe-Viser, «un recueil d’anciennes ballades, colligées par un particulier nommé Anders Vedel, lequel vivait en compagnie d’un certain Tycho Brahé, l’aidant à faire des observations sur les corps célestes, dans un endroit appelé Uranias Castle, sur la petite île de Hveen, en plein Cattegat...» Sans grammaire et sans lexique, comment venir à bout de ces textes inconnus? Lavengro résolut ce problème au moyen d’une de ces bibles que la Société protestante fait imprimer en toutes langues,–et même en danois,–pour répandre de tout côté la sainte parole, et qu’elle distribue à peu près gratuitement.
En conférant les textes, Lavengro apprit le danois comme il avait appris le gallois; il traduisit le Kæmpe-Viser d’Anders Vedel tout comme il avait traduit les cowydds amoureux d’Ab-Gwilym; et lorsque, d’un juif appelé Mousha,–lequel ne savait ni l’hébreu ni l’allemand,–il eut trouvé moyen d’apprendre l’allemand et l’hébreu, l’intrépide philologue, à bout de forces, se sentit pris d’un grand dégoût de la vie.
Petul-engro, dont un heureux hasard le rapprocha justement alors, le ranima par quelques échantillons de cette philosophie pratique dont sa race conservera jusqu’au dernier jour la tradition aussi vieille que le monde.– Cependant, le père de Lavengro, se sentant près de sa fin, voulut savoir à quoi s’en tenir sur les travaux obstinés de son fils, travaux dont la portée lui échappait; et qu’on juge de sa tristesse, au vieux brave, lorsque le jeune érudit se vit contraint de lui avouer que depuis plusieurs mois il s’occupait d’apprendre... l’arménien;–non pas l’arménien moderne, mais l’arménien d’autrefois, celui qu’on ne parle plus.
«Au nom de Dieu, malheureux enfant, ne savez-vous rien de plus utile?... Et si cela est, quand je serai mort, ce qui ne tardera pas, que deviendrez-vous?
–Mon père... mon père, répondit Lavengro, fort embarrassé... je sais... je sais mieux que cela... Je sais forger un fer à cheval...»
Il disait vrai. La fréquentation des bohémiens, et l’étude du rommany, lui avaient au moins procuré ce talent pratique.
Son père mort, Lavengro arrive à Londres. Il y arrive seul, ayant en poche une cinquantaine de guinées, et dans sa malle les dix mille vers d’Ab-Gwilym, traduits en hexamètres anglais, plus les ballades danoises,–les Chants des géants et des héros,–également translatées, et dont il possède encore le manuscrit, nul éditeur ne s’étant trouvé pour en doter le monde savant. Enfin, Lavengro avait dans son portefeuille une recommandation pressante pour l’éditeur d’une Revue.
Laquelle? il ne le dit pas, et nous ne chercherons pas à le deviner. Nous n’aborderons même pas cette partie du récit où Borrow raconte avec une amertume mal déguisée, avec des sourires pleins de larmes, l’histoire cent et cent fois redite des misères qu’on rencontre au seuil de la carrière des lettres. Laissons-le à sa triste besogne, compilant dans son grenier un recueil des Causes célèbres,– traduisant en allemand les élucubrations philosophiques de son rédacteur en chef,–et tenant par surcroît le «sceptre de la critique, 1dans la Revue agonisante. Triste existence, dont quelques bizarres aventures ne déguisent pas la navrante monotonie, et qui mit aux prises avec toutes les tentations de la faim,–sans qu’il paraisse y avoir jamais succombé,–notre littérateur imberbe.
Petul-engro, qui le rencontra dans cette passe critique, lui offrait toujours une place à son errant foyer. Mais, résolu à se tirer d’affaire par lui-même, l’intrépide Borrow s’enferma dans son misérable taudis, et là, strictement au pain et à l’eau, écrivant nuit et jour, il enfanta un volume de voyages imaginaires, la Vie et les Aventures de Joseph Sell. Cette rapsodie,–plus heureuse qù’Ab-Gwilym, le génie inspiré,–trouva sur-le-champ un acquéreur.
Vingt livres sterling tombèrent ainsi dans la bourse vide du pauvre écrivain.
Vingt livres (500francs), après une épreuve comme celle que venait de subir Lavengro, c’était littéralement toute une fortune. C’était, en même temps, le moyen providentiel d’embrasser une de ces professions régulières qui exigent ce qu’on appelle «une mise de fonds.» Lavengro comprit ce bienfait d’en haut.
Se précipitant hors de la «grande Babylone moderne,» –c’est ainsi que les bibliques appellent Londres,–et secouant aux portes la poussière de ses sandales pour ne rien emporter de la fange qu’il y avait foulée, le jeune écrivain prit possession de l’air libre, de la vaste campagne, des prés fumant sous le soleil, des taillis trempés de rosée. Avec quel enthousiasme et avec quelle espérance! avec quel courage renouvelé, quel ferme vouloir de ne plus demander sa vie qu’au travail de ses bras! avec quels serments de ne plus asservir qu’eux, et non sa pensée!
Sa première station fut le gigantesque portail de Stone-Ilenge.
C’était le matin: la brise piquait un peu. Un bruit de clochettes réveilla Lavengro, qui s’était assoupi sur un des grands monolithes du cercle druidique. Un berger menait paître ses brebis parmi les gazons vagues de ce lieu jadis sacré! Tandis que Lavengro et cet homme causaient ensemble de l’ère lointaine où Stone-Henge était un temple païen, une belle brebis, suivie de son agneau, vint lécher les genoux de son maître. Celui-ci exprima des mamelles gonflées quelle lui apportait un flot de lait pur, écumant au bord de la tasse d’étain:—Prenez, prenez!... c’est du lait de la plaine, disait-il avec un certain orgueil au voyageur altéré.
Quel beau début d’épopée rustique! et combien elle devait sembler touchante au sortir de la vieille capitale et de l’horrible vie qu’on y mène;–au sortir de Grubstreet et des misères qu’on y endure! à quelques lieues de ce sinistre «pont de Londres,» d’où tant de gens se jettent à l’eau, et où Lavengro était allé, quelques semaines auparavant, bien résolu d’en finir avec cette existence effroyable que lui faisaient les vampires de la librairie!
Maintenant que le voici libéré du joug littéraire, marchant d’un pas leste sur la berge fleurie des rivières, s’arrêtant chaque soir dans l’hôtellerie ou la ferme la plus voisine, nous allons lui céder la parole. On sait de lui, de son génie particulier, de sa jeunesse aventureuse, tout ce qui est indispensable pour apprécier les nuances de son récit et saisir les allusions qu’il fait aux diverses phases de son existence.
Quelques, mots, seulement, avant de clore cette rapide introduction. Georges Borrow, à nos yeux, possède deux qualités de premier ordre. D’abord, il est lui-même, «il boit dans son verre,» pour parler comme Alfred de Musset; puis il excelle à transporter sur les froides pages d’un livre quelques parcelles, tièdes encore, de la vraie vie humaine, de la vraie nature, de la vraie passion. Les reviewers anglais, très-compétents en ces matières, lui ont reproché d’avoir tenté dans son autobiographie un amalgame impossible de l’Arioste et de Smollett, de l’Orlando et de Peregrine Pickle. Peut-être, de par les saines lois littéraires, avaient-ils raison de le condamner pour ce crime. Mais, ne leur en déplaise, et sans vouloir nous aveugler sur les hérésies audacieuses de Lavengro, sans prétendre dissimuler ce que son intraitable personnalité comporte d’opinions absurdes, de bavardages parfois fatigants, de naïvetés choquantes, nous lui gardons cette estime particulière que méritent, malgré tous leurs défauts, les rares esprits qui vont tout droit devant eux, sans modèles et sans guides, assez confiants dans leur valeur propre pour ne rien emprunter à personne, et assez libres de toute vanité puérile pour ne sacrifier l’indépendance de leur pensée à aucun suffrage, si désirable qu’il soit.
Peintre sans rival des mœurs bohémiennes, il est aussi, dans l’ordre littéraire, un vrai bohémien: ni son talent, ni ses idées, ni ses conceptions, ni ses goûts, ne se conforment à la règle et ne peuvent se juger d’après les conventions généralement admises. Dans ce déclassement qui l’isole, il a puisé sa force et sa renommée. Peut-être, quand on aura lu les pages qui vont suivre, reconnaîtra-t-on que cette force est réelle, que cette renommée est légitime.
C’est notre espérance comme c’est notre désir.
E.D.F.
Paris, 50mars1862.
LE
ROMAN D’ISOPEL
IDYLLE BOHÊME
I
CONDITIONS DE BONHEUR.–UNE ENSEIGNE.–VRAI CŒUR DE MÈRE. –LE FLAMBOYANT.–GREY MOLL.–LUTTE INÉGALE. UNE BIBLE! UNE BIBLE!–VAINCU PAR UN BOSS.–SCRUPULES HONORABLES.–MARCHÉ CONCLU.
Table des matières
Chaque philosophe, à sen tour, s’est cru permis de donner ce qu’il regardait comme la formule du bonheur. Voici la mienne, après expérience faite.
Jeune, ardent, l’imagination vive, les sens tout neufs encore, avec cette inquiète curiosité qui pousse à toutes les aventures, cette heureuse humeur qui fait supporter tous les déboires, allez vous enfermer, comme moi; dans quelqu’un de ces horribles galetas où végète, à Londres, la classe infime de la gent écrivante.
Soyez-y, deux années durant, la victime résignée de ces vampires qui dirigent certains journaux, de ces marchands de papier noirci qui s’intitulent libraires. L’esprit chaque jour tendu sur les chances d’un dîner douteux, harassé par des travaux excessifs et rétribués pauvrement, vivez deux longues années de privations cruelles, d’humiliations plus cruelles encore, et tout à coup, un beau jour, grâce à quelque accident imprévu, trouvez-vous à la tête de20libre de réaliser des plans longtemps caressés au fond de votre grenier.
Mettez à profit cet éclair de fortune: saisissez l’Occasion par cette mèche qu’elle conserve, à ce qu’on dit, derrière son crâne dépouillé. Quittez Londres un beau matin comme je le quittai–bien décidé à n’y jamais rentrer, du moins pour y reprendre le joug odieux que vous venez de secouer. Montez au hasard sur l’impériale de quelque diligence qui passe. Descendez, quelques heures après, au premier relai venu. Prenez, entre deux haies, un sentier quelconque. Emparez-vous de cette campagne verte et riante qui s’étend devant vous, de ces plaines fécondes, de ces collines doucement ondulées, de cette rivière sinueuse qui roule à vos pieds son eau limpide, de ces bois déserts qui vous offrent leur lit de mousse épaisse, l’agreste parfum de leurs fleurs sauvages, et l’abri de leurs frémissantes ramures.
Libre de soucis rongeurs, maître de vous-même, marchez librement sur ces bruyères vagues où nul œil jaloux ne vous surveille, et si vous n’êtes pas heureux, si votre cœur ne bat pas, si vous ne vous sentez pas absorbé par une sorte de mystérieuse extase... alors c’est que mes souvenirs me trompent,–c’est que je n’entends rien au bonheur.
Je marchais dans la direction du nord. Un veut assez froid me frappait au visage: mon pas n’en était que plus leste et mes muscles plus élastiques. Après deux heures de route, environ, j’aperçus, à droite, une espèce de chaumière. Devant cette chaumière un énorme chêne qui la dérobait presque au regard. Sous ce chêne une pauvre charrette à laquelle était attelé un maigre poney.
’ J’allais peut-être passer outre, lorsque je lus, griffonné sur la porte du cottage, cet avis tentateur: Bonne bière à vendre ici. Je me sentis, à l’instant même, une soif ardente et une envie démesurée de juger par moi-même si l’enseigne disait vrai.
J’entrai dans une cuisine bien sablée, et m’assis sur un banc de bois qui longeait une longue table blanche. De l’autre côté de la table, tout près du mur, était installée une société, disons mieux, une famille composée comme suit. D’abord un homme d’aspect suffisamment grossier, un peu au-dessous de la taille moyenne, veste et pantalon en velours terni et râpé: un tablier de cuir pendait à sa ceinture. Une femme assez jolie, mais le teint brûlé par le soleil, et d’ailleurs pauvrement mise. Deux enfants déguenillés, fille et garçon, de quatre et cinq ans, accoudés sur les genoux de leur mère.
Le menton dans les mains, les yeux abaissés vers la table, l’homme avait l’air profondément soucieux. La femme ne bougeait pas, osant à peine, de temps à autre, jeter un triste regard du côté de son mari. Les enfants, immobiles aussi, n’avaient rien de la joyeuse vivacité qui appartient à cet âge.
Je n’avais jamais vu de famille plus désolée.
Sur la table, en face d’eux, un cruchon qui pouvait bien tenir–rempli de bière–une demi-pinte tout au plus.
Mais il était vide.
Désolée famille, en vérité!
«Ohé! la maison! m’écriai-je–et, comme personne ne répondait:–La maison! la maison! la maison! repris-je à tue-tête.
–Que demandez-vous, jeune homme? répondit enfin une bonne vieille femme qui sortit lentement d’une pièce voisine.
–A goûter votre ale.
–Que vous en faut-il?...» Et elle étendait déjà la main vers le petit cruchon vide.
Je repoussai doucement cette main parcimonieuse.
«Donnez-moi votre plus grande mesure, repris-je. Les demi-pintes ne sont pas de saison.
–A votre gré, jeune homme,» repartit l’hôtesse toujours sérieuse. Bientôt après elle arriva, portant avec effort une cruche de terre qui tenait au moins trois pintes, couronnée d’une écume encore petillante.
«Est-ce payé? lui demandai-je en tirant de ma poche une pièce de six pence.
–Il vous revient un penny, répondit-elle, portant la main à son tablier.–
–Je n’ai pas besoin de monnaie, répliquai-je avec un magnifique dédain.
–Comme il vous plaira, mon gentilhomme!...»
Et la vieille me fit une belle révérence avant de rentrer dans sa chambre.
«Maintenant, monsieur, à votre santé, !...» dis-je à mon rude voisin, comme je portais la cruche à mes lèvres.
Le chaudronnier,–son costume indiquait assez sa profession,–ne changea point d’attitude, mais leva seulement les yeux vers moi. Il me contempla un moment, inclina légèrement la tête, et, de nouveau, abaissa son regard vers la table.
J’absorbai un long trait d’ale, et m’assurai qu’elle était excellente.
«Est-ce que vous ne voulez pas boire?...» dis-je à mon voisin de table en poussant la cruche devant lui.
Cet homme leva les yeux, me regarda, regarda la cruche, puis moi derechef, très-indécis. Je crus voir le moment où il me répondrait par un geste de refus: mais non;–il venait de jeter un dernier coup d’œil à la cruche, et cette fois la tentation était trop forte. Soulevant sa tête pour dégager ses bras, il prit la cruche, soupira, but assez à loisir, et replaça devant moi le vase fort allégé.
«Bah! vous devriez repasser là-dessus, dis-je au chaudronnier... Triste cœur que celui où la joie n’entre jamais.
–C’est bien vrai, ceci,» repartit mon interlocuteur; et, portant de nouveau la cruche à ses lèvres, il fit ainsi que je le lui avais conseillé.
«A votre femme!...» ajoutai-je quand il eut fini.
La pauvre créature saisit des mains de son mari la cruche encore à demi pleine. Mais, avant d’y poser ses lèvres, elle regarda ses enfants.
«Vrai cœur de mère!» pensai-je à part moi; et, prenant la demi-pinte que je lui fis remplir, je la tendis moi-même aux deux marmots, qui, de ma main, burent tour à tour.
Avant de soulever la cruche et de boire, elle aussi, –à ma santé!–la femme s’essuya les yeux avec un coin de sa robe.
Cinq minutes ne s’étaient pas écoulées que ces pauvres gens n’avaient plus l’air si désolés, et que nous bavardions, le chaudronnier et moi, comme deux pies.
Ale!–boisson vraiment anglaise,–je renie pour compatriote quiconque médira jamais de toi. N’est-il pas merveilleux de penser qu’il existe des Anglais assez dénaturés pour te vouer une hostilité systématique...—Braves gens qui se scandaliseront de ma conduite en cette mémorable occasion, et jetteront ce livre au feu...–Imbéciles qui auraient cru mieux agir, sans doute, en offrant à l’infortunée famille du chaudronnier, .... une belle carafe d’eau bien fraîche.
De l’eau?–il y en avait, et claire à s’y mirer, dans le ruisseau du pré voisin. Ce n’était point d’eau qu ils avaient besoin. Ce n’était pas non plus de pain et de viande. Ils n’avaient pas faim; ils avaient le gosier serré par leurs sanglots contenus. Manger les eût étouffés sur place. Fallait-il leur offrir de l’argent? Quel droit avais-je de les insulter ainsi? Et que leur donner alors? Des conseils, peut-être. «Des mots, des mots, des mots,» comme dit Hamlet. Non. Il y a temps pour tout, en ce monde: temps pour un verre d’eau fraîche, temps pour une tranche de bœuf, temps pour des conseils,–et temps pour un cruchon d’ale.
Donc, ennemis jurés de ce breuvage salutaire, plantez-là mon livre, indigne d’arrêter vos regards, et cessons de faire route ensemble!... Je déteste, aussi bien, l’hypocrisie, les grands mots, les phrases toutes faites et le charlatanisme sous ses mille formes.
«En vérité, me dit le chaudronnier après quelques discours, j’étais loin de penser, quand je vous vis, que nous étions confrères.
–Confrères n’est pas précisément le mot. Cependant il n’y a pas grande différence, j’en conviens, entre un chaudronnier et un maréchal ferrant.
–A vos mains; je ne vous aurais jamais cru de cet état.
— J’ai vu mes mains toutes pareilles aux vôtres. Il est vrai que je ne travaille pas, voici bien des jours.
–Où avez-vous d’abord pratiqué?
–En Irlande.
–C’est loin, l’Irlande, n’est-il pas vrai?
–Pas trop. Passez ces montagnes à gauche, et le bras d’eau salée que vous trouverez derrière, vous êtes en Irlande.
–Belle chose que d’être savant.
–Pas si belle que d’être chaudronnier.
–Ah!... que dites-vous là?
–Vérité pure, et pas autre chose. Avant tout, il faut s’appartenir. Un chaudronnier s’appartient. Un savant ne s’appartient pas. Prenons ce qu’il y a de mieux en fait de savants:–un maître d’école, par exemple. C’est bien ce qu’il y a de plus savant au monde, puisqu’il enseigne les autres. Appelez-vous sa vie une bonne vie? N’est-il pas l’esclave de l’école plutôt que le maître de l’école? Vous le figurez-vous, par une magnifique journée comme celle-ci, dans sa classe fermée, apprenant aux enfants à écrire sur leurs cahiers de copie:
Les mauvaises connaissances gâtent les bonnes mœurs
Ou bien encore:
On ne totiche pas au goudron sans qu’il en reste aux doigts.
Figurez-vous cet homme, du matin au soir, occupé de faire épeler l’alphabet ou ânonner quelque conte moral, sans autre plaisir que celui de fustiger parfois ceux de ses élèves qui l’ont ennuyé outre mesure. Comparez-vous cette vie de chien à votre heureuse existence la plus belle qui soit sous le ciel–vraie vie de paradis, passée sous la tente, à l’ombre des haies fleuries, tandis que les oiseaux chantent pour vous?... On va querir dans le voisinage les chaudières, les bouilloires fêlées, on les raccommode, on les ressoude, on gagne honnêtement son pain, on a bien sué, on ne s’en porte que mieux, on.... Eh bien! mon brave homme, que vous prend de larmoyer ainsi?...»
Le chaudronnier venait, en effet, tout à coup, de cacher sa tête dans ses mains: il gémissait, il sanglotait comme une âme en peine. Le sein de sa femme s’était gonflé: les petits eux-mêmes commençaient à se sentir émus. Le plus jeune pleurait déjà.
«Qu’avez-vous tous à gémir de la sorte?.... m’écriai-je, étonné moi-même de mon succès oratoire.
–Ce sont vos paroles, répondit le chaudronnier démasquant sa face noire.... Ne feraient-elles pas pleurer un mort?... Voyez plutôt cette marmaille?... Oh! oui, vous dites vrai.... C’est une vie de paradis, celle que nous menions... Je le vois bien, maintenant qu’il y faut renoncer.
–Y renoncer?... Vous n’y songez pas?
–Je voudrais n’y pas songer... mais comment faire? C’est bien dur, allez, que d’être menacé, chassé par force du grand chemin.
–Qui diable peut vous chasser de là?
–Qui?... l’Étameur Flamboyant.
–Et quel est ce personnage?
–Le plus vigoureux coquin d’Angleterre, et le plus méchant aussi, sans nul doute, ou bien il ne m’aurait pas traité comme il l’a fait. Vous allez savoir toute mon histoire:
«Je suis né sur les chemins. Ainsi naquit mon père, et ma mère y était aussi venue au monde. Tant qu’ils vécurent, je travaillai avec eux et pour eux, et je n’ai rien à me reprocher de ce côté. Mon père mort, je pris la suite de ses affaires; je faisais sa tournée, et je soutenais ma mère qui survécut peu. Quand elle eut trépassé, j’épousai cette jeune femme que vous voyez, et qui, elle, n’est pas née, comme nous autres, sur les chemins. C’est la fille d’un petit boutiquier de Glocester. Elle avait une idée pour moi, et, malgré tous ses amis qui voulaient empêcher ce mariage, elle s’obstina, elle voulut être la femme du pauvre chaudronnier; elle vint vivre avec lui sur les chemins. Eh bien! jeune homme, je puis bien dire ceci: pendant six ou sept ans, je me suis trouvé le plus heureux compagnon qui fût, menant tout juste cette vie dont vous parliez tout à l’heure–et, dans ce district, bien vu d’un chacun... Quand tout à coup survient ce Jean-le-Noir, cet Étameur Flamboyant, chassé, nous dit-on, du Yorkshire... et non pour de bonnes actions, cela va de soi.
«Maintenant, comme vous devez le savoir, il n’y a pas de tournée qui puisse suffire à deux chaudronniers. La mienne était bonne, mais à condition que j’y vécusse seul; d’ailleurs, eût-elle été vingt fois meilleure, ce fugitif, ce méchant Étameur, n’eût pas voulu y souffrir de concurrent.
«Il vient donc me trouver, et me propose de nous battre pour décider à qui la tournée restera. Né sur les routes, je ne suis pas. sans savoir me battre un peu... c’est-à-dire avec des. gens de ma taille et de ma force; mais je n’allais pas me risquer avec un gaillard deux fois grand et deux fois robuste comme moi. Ce que je lui dis tout franc. Il me répondit en me couchant par terre, où il m’eût fait un méchant parti sans quelques hommes qui étaient proche et l’en empêchèrent. Il s’en alla donc, menaçant de me couper le sifflet.
«Je n’étais content que tout juste de me voir ainsi traité; je me tenais, tant que faire se pouvait, hors du chemin de se maudit homme, nallant qu’aux endroits où je pensais ne pas le rencontrer. De fait, plusieurs mois durant, je l’évitai. Quelqu’un, au bout de ce temps, m’ayant dit qu’il s’en était retourné dans le Yorkshire, cela me réjouit. le cœur, et je me hasardai, comme avant sa venue, à me montrer de çà de là, partout où j’avais affaire.
«Pas plus tard qu’hier, jeune homme, nous nous étions établis, moi et les miens, dans une lande à cinq ou six milles d’ici. Le feu flambait, le dîner avait cui, et nous l’avions mangé. Je m’étais mis en train de raccommoder trois chaudrons et une poêle que les gens de là m’avaient confiés;–car, je vous le disais tantôt, vu qu’on me sait honnête, j’ai bonne pratique en ce pays. J’étais donc assis, travaillant dur depuis pas mal d’heures, ne pensant à rien de fâcheux qui nous pût arriver, lorsque survient ce Noir-Jean, ce roi des Étameurs; menant force bruit dans sa charrette, avec sa femme assise à côté de lui,–on l’appelle Marguerite-la-Grise,–et encore une servante qu’il a.
«Celle-ci, je ne l’ai jamais qu’entrevue; mais ceux qui la connaissent prétendent qu’elle est grande comme une maison, et jeune, et point trop laide, ce qu’on ne peut dire de Marguerite, qui est grande assez, mais point jeune, et nullement belle.
«Eh bien! il ne nous a pas plutôt vus,–ma femme, moi, et les petits,–que, jetant les rênes à la Grise, il saute de sa charrette et vient de mon côté, sans souffler mot, mais droit sur moi, comme un taureau sauvage. Je suis, jeune homme, un être paisible. Mais je vis bien tout de suite que, si paisible que je sois, cela ne servirait à rien. Aussi comme, élevé sur les routes, je sais un peu me battre, je lui fis face lorsqu’il arriva sur moi, et nous eûmes deux ou trois prises. Mais, grand Dieu!... c’était le combat d’une mouche contre un éléphant...— une de ces grandes bêtes qu’on promène pour les montrer...–Je n’étais pas de force, voyez-vous, contre un homme de ce calibre-là... D’un coup il m’envoyait dans la haie, d’un autre il me renvoyait sur le chemin... Je fus bientôt aux abois, et ma pauvre femme s’en aperçut. Or ma pauvre femme, douce d’ailleurs comme une vraie colombe, a pourtant de la résolution; et, quoiqu’elle n’ait pas été élevée sur les routes, elle sait un peu se servir de ses ongles... Si bien que, me voyant aux. abois, elle se lança sur ce sacripant,–pouvait-elle me laisser tranquillement assassiner?–et lui sauta au visage pour l’égratigner de son mieux.
«Jeune homme, elle eût mieux fait de rester paisible. La Grise-Marguerite n’eut pas vu plutôt de quoi il retournait, qu’elle bondit, hors de sa charrette, où elle était demeurée, jusqu’alors, parfaitement immobile, sauf qu’elle criait par moments pour exciter son homme. Donc, comme je vous le disais,–et j’en frissonne encore; car je suis bon mari, moi, j’aime ma pauvre femme....
–Allons, encore un peu d’ale!... Vous voilà comme terrifié; cela vous fera du bien... Forte liqueur donne du cœur, comme dit la chanson.
–C’est bien vrai, jeune homme... A votre santé!... Où donc en étais-je?... La Grise-Marguerite ne vit pas plutôt ce qui arrivait, que, bondissant hors de sa charette, elle se jeta sur ma femme. En un moment, elle lui eut arraché son chapeau, et, l’empoignant par les cheveux... Voyez-vous, jeune homme, ma pauvre femme dans les mains de Margot-la-Grise, c’était comme un pigeon dans les griffes d’un busard, ou comme moi dans celles du Flamboyant. Quand je vis cela, je sentis mon cœur prêt à se fendre et je me décidai à lâcher tout,–oui, tout,–pour tirer ma femme des mains de Margot: «–Halte! m’écriai je... halle tous les deux!... Jean, Marguerite, un moment! arrêtez-vous, pour l’amour de Dieu!... Je ferai ce qui vous plaira... Métier, affaires, pratiques, mon pain et celui de mes enfants, je quitte tout... je renonce aux chemins, et, si cela ne suffit pas, je me mets à vos genoux par dessus le marché.
«Ceci fit quelque effet sur eux. Margot lâcha ma femme; le Flamboyant cessa un instant de me frapper... Mais ce ne fut qu’un moment... et, tout à coup, il me lança un coup de poing qui m’envoya tomber assis contre un arbre...
«Que pensez-vous qu’il fit alors, le mécréant? Il me prit la gorge à m’étrangler, et criant... Que croiriez-vous qu’il criait, jeune homme?
–En vérité! je ne sais... sans doute quelque chose d’horrible.
–Vous pouvez bien le dire: quelque chose d’horrible et d’affreux... Il demandait une Bible...–Une Bible! une Bible! hurlait ce méchant vaurien; et il me serrait si fort contre l’arbre, que je me sentais défaillir... A peine mes oreilles bourdonnantes saisissaient-elles ces cris enragés: Une Bible! une Bible! Or, vous saurez, jeune homme, que ma femme est une femme chrétienne. Elle a beau vivre sur la grand’route, elle n’en a pas moins, au fond de son sac, une Bible qui l’accompagne partout, et dans laquelle les petits apprennent à lire... C’est même la seule chose qu’elle m’ait apportée en dot, sauf son corps et les vêtements qui le couvraient... Donc ma pauvre femme, à moitié folle de terreur, court à son sac, en tire la Bible et la met dans la main du Flamboyant, qui, tout aussitôt, force dans ma bouche un coin du volume... mes lèvres en saignaient et une de mes dents en fut brisée, déjà mauvaise, à vrai dire:–«Jurez, disait-il, jurez, lâche coquin, jurez par la Bible, que vous quitterez la tournée, que vous y renoncez à jamais!... Ou sinon, je...» Et alors, ce cœur endurci me fit prêter serment sur le saint livre et sur ma damnation à venir... à demi étranglé comme j’étais... que je... je... Vous voyez, je ne puis continuer.
–Buvez encore un coup!... Forte liqueur...
–Oh! je ne puis plus boire... Mon cœur est trop plein... D’ailleurs, jeune homme, la cruche est vide.
–Voyons, vous avez juré de lui abandonner votre tournée...
–Il l’a bien fallu.
–Et... qu’allez-vous faire?
–Oui, demandez-moi cela... Est-ce que je le sais? ma pauvre femme et moi nous en avons parlé toute la matinée, autour de cette demi-pinte de bière... et nous ne savons que décider. Ce qu’il y a de certain, c’est qu’il faut renoncer aux chemins. Ce scélérat de bohème...–encore n’est-il pas bohème tout à fait, mais un demi-sang, un boss, comme ils disent...–ce scélérat a juré que, s’il nous rencontrait encore, il nous tuerait tous et saisirait notre pauvre charrette avec le cheval que vous avez dû voir, en passant, sous le grand arbre.
Oui dà?... Et que comptez-vous faire, alors, de ce cheval, de cette charrette?
–Autre question. A quoi voulez-vous qu’ils nous servent? Pour garder mon serment... et ma peau, je ne resterai certainement pas sur les chemins. Si j’avais un peu d’argent, nous irions jusqu’à Bristol, où je trouverais quelque travail... mais nous n’avons rien de rien... Ce cruchon de bière nous a coûté nos derniers trois liards.
–Pourquoi ne pas vendre charrette et poney?
— A qui, bon Dieu? Il faudrait trouver un homme de ma profession, et encore demanderait-il une tournée libre, une clientèle que je n’ai plus. A qui peuvent servir, autrement, le cheval, la charrette, et quelques outils qui sont dedans?
— J’ai presque envie de vous acheter tout cela, et la tournée par-dessus le marché.
— Vous!... quelle diable d’idée vous prend là?
— Toute simple: je suis à peu près comme vous, ne sachant que faire. Il me faut un logis et de l’ouvrage. Un logis? votre tente et votre chariot m’en feront un; de l’ouvrage? il me semble que j’apprendrai sans trop de peine le métier de chaudronnier... Pour un forgeron, cela va tout seul... Que ferais-je de mieux?... Pousser jusqu’à Chester?... là, je ne puis travailler de mon chef. Il faut me mettre en apprentissage... Supposons que mon maître et moi ne soyons pas d’accord... Je boxe facilement les gens avec qui je ne m’accorde point... On met en prison ceux qui boxent les autres... Je ne me sens, décidément, aucun attrait pour Chester ni pour la prison de Chester...
–A la bonne heure. Vous n’y réussirez pas, en effet, si vous êtes d’humeur querelleuse... Mais je ne sais que vous conseiller... car si vous achetez mon fonds, ..
–Eh bien?
–Eh bien!... vous risquez d’être assommé... Supposons que vous veniez à le rencontrer...
–Bah!... n’en prenez nul souci!... Je viendrai bien à bout de l’apprivoiser, de façon ou d’autre... Je sais toute sorte de mots étranges et de noms qui l’étonneraient... D’ailleurs, comme je vous le disais, quand je ne m’accorde pas avec les gens, je suis sujet à les boxer...»
Ici, la femme du chaudronnier, qui, depuis quelques minutes, prètait à nos discours une oreille attentive, jugea convenable d’intervenir dans la discussion, et d’une voix basse et douce:
«–Je ne vois point, John, pourquoi vous ne vendriez pas nos affaires au jeune homme, puisqu’il semble le souhaiter et qu’il a confiance. Vous lui avez dit clairement ce qui en est; s’il arrivait quelque malheur, ce qu’à Dieu ne plaise, personne n’en pourrait jeter sur vous le blâme; mais je ne pense pas qu’il soit puni de sa bonté. Je crois, au contraire, que Dieu nous l’envoie tout exprès à l’heure où nous avons besoin d’assistance.
–Pas de ça, ma femme, dit le chaudronnier... J’ai bu aux dépens du jeune homme, et, malgré ce qu’il dit de son humeur battante, je ne souhaiterais jamais de meilleur compagnon. Je serais donc, à mes propres yeux, un joli garçon, si je le laissais suivre son caprice. Qu’il prenne ma tournée, et c’est un homme perdu. Il n’en sera pas quitte à moins de quelques côtes rentrées dans le corps, ou de son crâne endommagé pour toujours... Oui, je vois bien que vous allez pleurnicher, mais je ne vous céderai point, ma mie!... Je ne veux pas causer la mort de ce jeune homme... Ah! s’il pouvait réellement tenir tête à cet autre... mais je sais que c’est impossible... Il rosse les gens, dit-il... mais il n’y a pas à rosser le Flamboyant avec des mains comme celles du jeune homme... Voyons, voyons, allez-vous pleurer encore? Vous voulez donc me faire perdre la cervelle?... Ce n’est pas l’embarras, jeune cadet, vous m’avez lair den savoir plus long que d’autres... Vous parliez tout à l’heure de mots étranges, de noms qui étonnent... Voyons un peu!... A une condition, je vous cède la charrette et le poney...–pas la tournée, entendons-nous;–elle n’est plus à moi, puisque j’y ai renoncé par serment... Dites-moi... dites-moi comment je m’appelle... Sinon, par le...
— Ne jurez pas!... Mauvaise habitude, qui ne sert à rien... Vous voulez que je vous dise votre nom... Eh bien! votre nom est Slingsby...–Jacques Slingsby...–Voyons, ne vous émerveillez pas ainsi!... rien de plus naturel que je sache votre nom... Il y a dix ans de cela (je n’étais guère qu un enfant), je me trouvais, en chaise de poste, arrêté à la porte d’une auberge qui doit être située à quelques vingt milles d’ici... Comme je regardais par la portière, je vous vis, une grande cuiller en main, occupé à raccommoder une gouttière... Quelqu’un vint à passer et vous nomma. Or. de ce que je vois ou j’entends, je n’oublie rien; la nature m’a fait ainsi... Je voudrais être autrement, que tout, hommes, choses, noms, s’imposeraient de même à mon souvenir. Il n’y a donc rien d’étrange à ce que je sache votre nom .. Voyez-vous, quand on les examine de près, les choses les plus bizarres se réduisent toujours aux proportions les plus ordinaires... Maintenant, que voulez-vous de votre établissement sur roulettes?...»
Je payai le tout, outils, charrette et cheval, cinq livres et dix shellings. J’achetai en outre, à notre vieille hôtesse, quelques provisions et un surtout de charretier qui lui restait d’un fils à elle, défunt depuis quelques mois. Puis je donnai l’avoine à ma petite bête... et je me préparai à partir.
«Que Dieu vous accompagne et vous bénisse! me dit Slingsby quand nous échangeâmes la poignée de main des adieux. Vous êtes le meilleur ami que j’aie rencontré voici bien du temps. Je n’ai qu’un conseil à vous donner: si vous le pouvez, ne vous trouvez jamais sur sa route!... Et puis... arrêtez donc un instant!... si le poney refuse d’avancer, touchez-le de cette façon... vous voyez?... il ira comme le vent.»
II
A TRAVERS CHAMPS.–UNE HALTE DANS LES BOIS.–DÉCOUVERTES GÉOGRAPHIQUES.–L’INVENTAIRE.–OJUPITER !–VOLUNDR OU VELINT, L’ARMURIER SCANDINAVE.–COMMENT SE FABRIQUE UN PETUL. –LES LANGUES DE FEU.–GRENOUILLES ET SALAMANDRES.– SCÈNES D HORREUR.–UN PATER INUTILE.–LA PITIÉ D’UN PONEY. –SOMMEIL INESPÉRÉ.–JE DÉJEUNE!...
Table des matières
Je suis un piéton distingué; mais l’avoine avait produit sur le poney un si bon effet, que j’avais peine à suivre la petite charrette, et qu’il me fallut (bien loin de mettre à profit le dernier conseil de mon ami Slingsby) modérer l’ardeur de l’agile petit animal.
Nous traversions une campagne intéressante et belle, mais à peu près déserte; de rares habitations s’y montraient çà et là. Indifférent à la direction que je prendrais, puisque j’avais le monde entier devant moi, j’avais laissé le poney à ses instincts naturels; et lorsque, peu curieux des endroits fréquentés, il quitta la grande roule, je le suivis sans hésiter,–je ne savais où,–dans une direction qui me parut être celle du nord-ouest. A la longue, la nuit tomba, un vent froid s’éleva et fut suivi d’une pluie grésillante.
J’avais d’abord prémédité de passer la nuit en charrette, ou de planter ma tente au bord du chemin, dans quelque endroit bien choisi; mais le changement de temps me fit envisager autrement la question, et je pensai qu’il serait fort désirable de rencontrer un cabaret, si pauvre fût-il, qui m’offrît sa toiture hospitalière.
«Dormons une nuit encore,–me disais-je,–d’une façon tant soit peu chrétienne; il sera temps, demain, de divorcer avec les habitudes civilisées.»
Mais les résolutions les mieux formées ne sont pas toujours d’une exécution facile, et le ciel semblait s’être mis de moitié dans mes projets primitifs. Tout le pays semblait désert; du moins je ne voyais pas, à la ronde, une seule habitation. Il est vrai qu’en l’absence de lune et d’étoiles, par une nuit épaisse, je pouvais fort bien passer, sans m’en douter, à quelques pas d’une hôtellerie comme j’en souhaitais une.
De moment en moment j’entendais aboyer quelques chiens; mais le bruit venait de loin, et il ne pouvait me servir d’indication.
La pluie, cependant, tombait toujours; la terre, sous mes pieds, devenait de plus en plus molle et boueuse; le vagabond le plus déterminé, par un temps pareil, eût préféré une demeure quelconque à sa promenade nocturne. J’avisai, finalement, qu’ayant une voiture à moi, je pourrais bien m’en servir au lieu de marcher derrière. Je montai donc dans ma charrette, et, prenant les rênes du poney, je lui adressai un petit cri d’encouragement qui fit merveille; l’agile petite bête se remit à trotter comme si elle n’avait pas eu dans les jambes plus d’un mille que les miennes avaient trouvé bien long.
J’étais à demi couché, ne tenant les rênes que d’une main très-négligente, et laissant le poney choisir sa route. –Où me mènera-t-il bien? me demandais-je parfois;– puis mes idées s’embrouillèrent; une sorte d’engourdissement s’empara de moi; ma tète tomba sur ma poitrine. Je me réveillai en sursaut, puis me rendormis encore, et cela plusieurs fois de suite.
Après un somme quelque peu plus long que les autres, venant à ouvrir tout à fait les yeux, je constatai que le grésil avait cessé;–un coin de la lune, se montrant au bord des nuages, répandait quelques vagues lueurs;– je voulus m’orienter, mais tête et paupières étaient alourdies par le sommeil, et je pouvais à peine discerner ce qui m’entourait. Une vague perception me disait que nous traversions une campagne sans clôtures;–une bruyère, peut-être. Cependant, à distance, je voyais ou croyais voir quelques noirs massifs qui, dans mes idées fort peu nettes, représentaient, assez probablement, des bois ou plantations quelconques. Le poney continuait son train d’habitude; le branle un peu dur de ma charrette n’avait rien de désagréable: bien au contraire, je lui trouvais comme une vertu soporifique. Mes yeux se refermèrent et se rouvrirent alternativement, moins certains, chaque fois, de leurs appréciations; enfin, murmurant je ne sais quoi sur le&pays boisés, je pris instinctivement une position plus commode que je n’avais fait jusqu’alors, et je m’endormis, à la fin, pour tout de bon.
Je ne dirai point au juste combien dura mon sommeil, ’ car je l’ignore absolument;–mais je pense qu’il fut long. Je fus réveillé, la charrette s’étant arrêtée, par. la cessation du bercement un peu rude auquel je m’étais habitué. Cette fois, la lune brillait d’un plein éclat et les étoiles scintillaient dans le ciel. Je me trouvai dans un étroit labyrinthe formé par des bouquets de bois taillis, noisetiers et houx, pour la plupart; il y avait là comme une sente, bordée à droite et à gauche par des gazons abondants où le poney s’était mis à paître avec une activité remarquable.
Je conjecturai que c’était sans doute une des haltes familières à son ancien maître, et ce qui me confirma dans cette opinion, lorsque j’eus mis pied à terre, ce fut de trouver, à la base d’un gros frêne, des traces noirâtres indiquant, à n’en pas douter, qu’on y avait souvent allumé du feu.
«Voici, pensai-je, le campement qui me convient: endroit charmant pour un chaudronnier qui débute. N’ai-je pas eu raison de me fier à la sagacité du poney?»
Aussi, le débarrassant incontinent de ses harnais, je lui donnai plein congé de chercher sa vie dans les herbages prochains, convaincu, du reste, qu’il ne s’éloignerait pas d’un endroit où ses prédilections particulières l’avaient ramené. Je plantai, immédiatement après, ma petite tente dans le voisinage du frêne dont j’ai parlé; j’y transportai deux ou trois objets de première nécessité; et je m’aperçus à l’instant même que, pour la première fois de ma vie, j’entrais en ménage.
Un ménage sans feu, néanmoins, est assez triste: on dirait le jeu familier aux enfants qui font la cuisine pour s’amuser. Je compris d’autant mieux cette vérité pratique, qu’après avoir eu la pluie sur le dos et avoir sommeillé fort à la dure, exposé à l’air des nuits, le froid et le frisson m’avaient gagné.
Je ramassai de tous côtés quelques menues branches, quelques bruyères sèches; j’y ajoutai, en les plaçant dans l’espèce de cheminée préparée par mon prédécesseur, quelques copeaux et une bûchette que Slingsby portait, de précaution, dans le coffre de sa charrette; puis, à l’aide d’une allumette que je pris dans mon briquet, je fis bientôt flamber ce foyer improvisé. Tirant alors ma charrette du côté du feu, je m’assis sur un des brancards et me mis à jouir, avec une satisfaction dont l’intensité m’étonna moi-même, de cette chaleur que je venais de créer.
Après avoir longtemps savouré ce plaisir, je levai les yeux vers le ciel pour y chercher une étoile particulièrement aimée; mais je ne l’y vis point, ni elle ni la plupart de ses compagnes, d’où je conclus que le matin ne devait pas être loin. Une espèce de torpeur s’empara encore de moi; cette fois, je me levai, j’arrangeai, sous ma tente, une manière de couchette, et je me livrai au sommeil.
Je ne dirai point que je fus réveillé, le jour venu, par , le gazouillement des oiseaux; ceci serait bon dans un roman; la vérité vulgaire, c’est que je cessai de dormir quand je fus à bout de sommeil;–depuis plusieurs heures, sans nul doute, les oiseaux gazouillaient sur ma tête, et ils ne m’avaient dérangé en rien, sourd que j’étais à leur poétique ramage.
A peine levé, je quittai ma tente: la matinée était belle, plus belle encore que celle de la veille. Je marchai de côtés et d’autres pour savoir, au juste, dans quel endroit m’avait conduit le hasard.... ou le poney, pour parler plus juste. En suivant le sentier, parmi des buissons et des arbres étêtés, j’arrivai à un bosquet de sapins que, sans doute, il servait à exploiter. Je voulus y pénétrer, et j’yfis, en effet, quelques centaines de pas; mais la pluie récente avait tellement détrempé le terrain, que j’en eus bientôt assez, et, revenant sur mes traces, je pris un chemin sablé qui me conduisit dans un vaste communal, le même, sans doute, que j’avais traversé la nuit précédente.
Ma curiosité se trouvant à peu près satisfaite, je revins vers mon camp et constatai, chemin faisant, l’existence d’un petit sentier qui aboutissait près de là, perdu dans le taillis, et qui m’avait d’abord échappé. Je me mis ensuite à déjeuner avec les provisions que j’avais eu soin d’acheter la veille, et, tout aussitôt après le repas, je procédai à l’examen des objets mobiliers, jadis appartenant à Slingsby, mais dont un marché formel m’avait rendu le possesseur légitime.
L’inventaire fut satisfaisant: outre le poney, la charrette et la tente, je me voyais à la tête d’une paillasse pour y dormir et d’une couverture de laine pour me garantir du froid:–celle-ci très-propre et quasi neuve. Il y avait aussi une poêle à frire et un chaudron:–de quoi faire la cuisine et chauffer l’eau dont j’aurais besoin. Je découvris enfin une théière et deux ou trois tasses en faïence. A vrai dire, je me vante. De la théière, il ne restait plus que les débris. Depuis que j’en étais devenu le possesseur,–aucun soupçon ne m’était permis là-dessus,–elle s’était cassée en trois, ce qui m’eût gêné pour donner une soirée, si j’en avais conçu l’idée, et si,—ce qui n’était pas,–j’avais eu à ma disposition du sucre et du thé.
Finalement, je halai hors du coffre ce qui constituait plus exactement le fonds de commerce, l’outillage proprement dit: il consistait en divers objets, une cuiller de fer, un réchaud sur trépied et le soufflet y annexé, plusieurs casseroles et bouilloires, celles-ci de fer-blanc,–à l’exception d’une seule qui était en cuivre,–et toutes dans un assez pauvre état. Slingsby m’avait surtout parlé de ces dernières, me recommandant de les remettre à neuf le plus tôt possible, afin de les vendre, si je pouvais, et de rentrer ainsi dans une partie de mon capital. Il y avait aussi, par petites quantités, de l’étain en lingots, en feuilles, et de la soudure.
«Vraiment, ce Slingsby est un honnête homme! m’écriai-je en terminant mon inventaire industriel; il m’a donné plus que l’équivalent de mon argent; et encore me semble-t-il que je n’ai pas tout à fait vidé la charrette.»
Effectivement, fouillant sous la paille qui en garnissait le fond, je découvris une petite enclume, un soufflet de forge et deux marteaux, l’un grand, l’autre petit, tels que ceux dont se servent les forgerons.
il y avait là un mystère; car Slingsby n’avait pas laissé échapper une parole qui pût me faire penser qu’il eût jamais exercé cette dernière profession.–Mais, quelle que pût être l’origine des outils qu’il possédait ainsi, l’idée ne me vint pas de soupçonner ce digne homme de les avoir acquis autrement que par un de ces hasards si fréquents sur les chemins, et qui constituent, pour celui qui en profite, des chances parfaitement légitimes. Non, cette idée ne me vint pas alors; elle ne m’est pas venue depuis vingt ans que je n’ai vu ce brave homme, trépassé sans doute à cette heure, et dont je n’ai pas eu la moindre nouvelle.
Je passai la plus grande partie du jour à m’initier dans les secrets de ma profession nouvelle; il serait mal à propos de dire que mes premiers essais furent très-heureux; mais le temps s’écoulait fort agréablement, et je n’appellerai jamais du temps perdu celui que remplit un travail inutile, s’il est attrayant. Vers le soir, je plantai là ma besogne, et, après un léger repas, j’avisai à de nouvelles explorations.
Cette fois, je pris par le petit sentier perdu qui circulait en nombreux zigzags parmi des bouquets de noisetiers, de sureaux et d’églantiers odoriférants. En suivant ses détours pendant un demi-quart de mille, à peu près, j’arrivai au bord d’un petit ruisseau dont le murmure caressait depuis quelques instants mon oreille, et qui coupait justement cette fraîche allée.
Ma découverte me causa un vif plaisir, car j’avais déjà expérimenté les inconvénients du manque d’eau, bien que certain d’en avoir à proximité. J’étais, en effet, dans un endroit évidemment fréquenté par des voyageurs de mon espèce, et je les savais incapables d’établir leurs quartiers là où il n’est pas facile de se procurer de l’eau. Je m’étendis à plat ventre pour me désaltérer à même à ce courant limpide, et m’assis ensuite, adossé à un buisson fleuri, afin d’admirer à mon aise le flot babillard qui se perdait, à quelques pas de moi, sous le taillis entr’ouvert.
Cette contemplation m’aurait peut-être mené loin, si je ne m’étais rappelé que mon camp restait livré à tous les hasards, pendant que je m’amusais à rêver ainsi. J’y retournai immédiatement.
La nuit vint,–belle et magnifique nuit. La lune monta dans le ciel, dans le ciel où la main prodigue du Créateur dispersait par millions les étoiles scintillantes. J’étais assis sur mon brancard, les yeux levés vers elle! Je venais de la découvrir parmi toutes ses compagnes, brillant à des millions de lieues au-dessus de ma tête, la principale étoile du système auquel appartient notre planète,–de toutes celle que je préfère,–Jupiter, enfin, s’il faut la nommer.
Pourquoi, bel astre, pourquoi rêvé-je si souvent de toi?–ce que je sais de ton existence, c’est ce qu’en sait l’enfant à peine instruit,–que, de toutes les étoiles, tu es la plus vaste, et que tes seules clartés te viennent de rayonnements lunaires. N’est-ce point assez de ces simples notions pour qu’on s’intéresse à Jupiter? Si on y vit,– et cela n’est point douteux,–quelle y doit être la vie? Bien autre, dans cette étoile immense, que sur notre petite planète, à coup sûr! Mais, ici, nous vivons sous le soleil radieux. On vit dans Jupiter sous quatre lunes, quatre flambeaux, n’étant pas de trop pour cette énorme masse qui se meut au sein de l’éther. Sur notre terre, où notre .cher soleil se lève chaque jour, nous savons ce qu’est la vie: une sorte de bonheur routinier. Mais là-bas, dans cet énorme Jupiter, où jamais le jour ne luit, où les pâles clartés de la lune dissipent seules les ténèbres, que l’existence doit être triste, apathique, endormie!...
Eh bien! cette pensée qu’on vit plus tristement, qu’il y a plus de mélancolie dans cette planète sublunaire que dans notre monde à nous,–déjà si triste, hélas! et si mélancolique, malgré le soleil et ses splendeurs,–cette pensée m’a toujours inspiré je ne sais quelle sympathie compatissante pour cette immense étoile, si lointaine....
Trois jours passèrent ainsi: j’employais la matinée à remettre à bien, non sans peine, les chaudrons fêlés qui formaient mon fonds de magasin. Le reste du jour était rempli comme il pouvait l’être, de courtes promenades, de passe-temps divers, de longs rêves, de menus soins, je ne sais enfin. Durant ces trois journées, je ne vis que deux êtres de mon espèce: deux paysans qui passèrent devant mon camp sans même m’accorder un regard. Ils se regardaient probablement comme mes supérieurs; peut-être, au fait, l’étaient-ils....
Connaissez-vous rien de plus poétique qu’une forge, la nuit? Une forge isolée, surtout dans quelque creux de vallon. Au milieu du silence, les coups de marteaux sont plus solennels. Parmi les ténèbres, l’étincelle jaillit plus brillante; et le visage du sastramescro (c’est le nom bohémien des forgerons), ce visage enfumé, noir de suie, à moitié perdu dans l’ombre, à moitié frappé des rouges clartés qui vagabondent autour de lui, ne semble jamais plus étrange et plus mystérieux.
Maintenant encore,—et bien des sensations, vives jadis, se sont émoussées en moi,–si je me trouve, le soir, en voyage, auprès d’une forge de campagne, je tire machinalement les rênes de mon cheval, et m’arrête court devant ce tableau qui me rappelle et ma jeunesse et les récits merveilleux dont elle fut bercée. Combien de forges et de forgerons dans nos contes et fabliaux!
Presque toujours, en pareille occurrence, il me revient en tête une des biographies les plus amusantes que j’aie jamais lues: celle d’un certain Volundr ou Velint,–un forgeron des mythes septentrionaux,–lequel, vivant parmi les bois et broussailles, faisait des épées d’une trempe excellente,–d’une trempe telle, en vérité, que, placées dans un ruisseau, le fil à contre-courant, elles partageaient net l’objet le plus léger que l’onde venait à pousser vers elles. Par une série d’événements fort compliqués, Volundr ou Velint épousa la fille d’un roi, et en eut un fils, aussi hardi chevalier que son père était habile forgeron.
Quant à Vulcain et à ses Cyclopes, jamais la vue d’une forge ne me les remet en mémoire. J’ai toujours trouvé ces gentlemen très-médiocrement poétiques, et cela ne me surprend guère, vu qu’ils appartiennent à la mythologie grecque, pour laquelle je professe la plus sincère aversion. A leur nom seul, le feu de forge pâlit et s’éteint comme si l’on y jetait des boules de neige. Souffler ferme, . en pareil cas, est le seul remède, et je n’y manque jamais.
Me voici dans mon vallon boisé, tâchant de fabriquer un –fer à cheval. A défaut d’autre animal sur qui je puisse expérimenter mon adresse quelque peu suspecte, je m’essaye avec mon poney. Dans toute l’Angleterre, je ne trouverais pas une bête ayant un besoin plus urgent de mes bons offices. Trois de ses pieds n’ont pas le moindre fer; au quatrième, il en reste un débris à peine. Aussi les sabots du pauvre animal sont-ils usés et fendillés en tous sens, à la suite de ses derniers voyages sur des routes semées de cailloux:
«Bon quand vous apparteniez aux chaudronniers, mon brave Ambrol, lui avais-je dit; mais vous êtes maintenant à un forgeron, et je ferai mentir le proverbe, que «les enfants les plus mal chaussés sont ceux de l’homme «qui fait les souliers.»
Ce nest pourtant pas une mince affaire que de fabriquer un petul.–Le lecteur me pardonnera si, pour lui expliquer les difficultés du métier, je reviens au langage du maître bohême à qui je devais mes premières leçons comme maréchal-ferrant.–J’ai vivement manœuvré le peshota (le soufflet) pour ranimer le yag (le feu) dans ma forge éteinte. Les angar (les charbons) brûlent maintenant de leur mieux, jetant de tous côtés leurs vajescoe chipes (leurs langues de flamme). Au centre du feu est couchée une petite barre de sastra (fer), longue de dix à douze pouces; et le voilà chaud, très-chaud, excessivement chaud, ami lecteur. Vous allez me voir prala, c’est-à-dire saisir le lingot incandescent, et en placer l’extrémité sur la covantza (enclume). Je le bats maintenant aussi dru que si j’étais engagé pour un maître à raison de dui caulor (deux shellings) par jour. Et quand je l’ai tant battu qu’il est à peu près froid,–mon bras n’en peut plus,–je le replace au milieu des angar, me servant de plus belle du pudamengro (nom vulgaire et habituel du soufflet) pour leur rendre une ardeur nouvelle. Pendant ce temps, je chante une chanson de gipsy dont l’air s’accorde merveilleusement avec la cadence enrouée du pudamengro, et, avant que la chanson soit finie, le fer est redevenu chaud et malléable. Voyez: je le replace sur la covantza et je recommence à marteler; mais, à présent, me voilà fort embarrassé. J’aurais besoin de quelqu’un,–fût-ce vous, ami lecteur,–pour maintenir le fer sur l’enclume, tandis que, saisissant d’une main le chinomescro (une façon de ciseau), en un ou deux coups bien appliqués du shakaro baro (le plus lourd des marteaux) je séparerais justement ce qu’il me faut pour le petul. N’ayant aucun aide à ma disposition, je parachève de mon mieux, à coups de marteau, cette opération délicate. Je remets au feu le morceau qu’elle me donne, les soufflets rentrent en jeu, la chanson recommence, et, la chanson finie, ôtant le fer du foyer...–cette fois avec mes plaistra (mes pincettes), –je recommence à tourner et retourner le fer sur l’enclume, frappant toujours et sans m’arrêter; je le courbe ensuite, et voyez!... le petul se dessine déjà... on entrevoit son croissant ébauché...
Ma besogne, on le devine, n’était pas facile. Sans compter mon inexpérience relative, il me fallait lutter contre l’insuffisance de mes outils, l’état de ma forge par trop rudimentaire, etc. Mais j’avais en ma faveur un élément de succès qui m’a manqué rarement et m’a tenu lieu, dans bien des circonstances, soit d’amis, soit d’argent, soit d’autres ressources non moins essentielles,–c’est-à-dire une persévérance sans laquelle tous les avantages accessoires, toutes les circonstances favorables sont d’une utilité médiocre. Je m’étais mis dans la tête que je fabriquerais un fer à cheval,–un bon fer à cheval,–en dépit de tous les obstacles. Après quatre jours, durant lesquels j’avais façonné et refaçonnè l’objet en question cinquante fois, pour le moins, je mis au monde un petul dont aucun maître de l’art n’eût été honteux. Le second me donna moitié moins de peine; et, lorsque j’achevai le quatrième, je me sentais de force à ne pas reculer devant le premier forgeron venu de tout le comté de Chester.
Mais je n’avais pas encore ferré mon petit gry (mon cheval). Je procédai sans retard à cette opération. Après avoir dûment préparé les sabots, j’y appliquai chaque petul presque brûlant. Oh! comme la corne sifflait! quelle poignante odeur s’épandait dans le vallon!–odeur saine et forte qui ranime les esprits abattus.
Je chaussai mon poney bravement, sans l’enclouer au vif plus d’une seule petite fois; et, cette fois-là, je m’en souviens, il me lança une belle ruade qui me jeta sur le dos. Au lieu de me laisser décourager par ce petit accident, j’y trouvai simplement un avis d’être plus prudent à l’avenir; et, terminant l’œuvre entreprise, je polis soigneusement le sabot avec mon ren-baro (ma lime); puis j’envoyai la bonne petite bête chercher pâture dans le taillis, et, mes outils remis à leur place, je m’assis sur ma pierre, le coude sur mon genou, la joue sur ma main.
Mon cœur venait de se serrer: la tristesse s’emparait de moi.
Tristesse morale et tristesse physique, s’il est permis de parler ainsi. Ma tâche était accomplie, accomplie à grand’peine, et je n’avais, pour le moment, plus rien à faire. Mon énergie, dont j’avais peut-être un peu abusé, m’abandonnait tout à coup; je me sentais sans force et comme sans espérance. Peut-être mon régime alimentaire contribuait-il aussi à m’abattre: il n’était pas en rapport avec le travail manuel que je m’imposais. Depuis que je m’étais installé dans le vallon, je ne mangeais plus que de grossières galettes d’orge avec un peu de fromage dur, et, pour tout breuvage, j’avais l’eau d’une mare voisine, où je voyais nager souvent, non des poissons d’or et d’argent, mais des grenouilles grises et de petites salamandres aquatiques.
Quoi qu’il en soit, je demeurai longtemps dans cet état d’épuisement nerveux et d’atonie intellectuelle, assis sur ma pierre, ma tête dans mes mains. Je finis cependant par la soulever et je commençai à jeter çà et là, dans le vallon, des regards inquiets.
Une ombre épaisse l’avait envahi peu à peu. A peine, dans la partie haute, apercevait-on encore, à la cime des arbres, quelques rayons lumineux du soleil qui allait disparaître derrière l’horizon; tout le reste était plongé dans une pénombre crépusculaire.
Oserai-je avouer que ces ténèbres croissantes et ma profonde solitude m’effrayaient presque?
Je laissai retomber ma tête sur ma main et demeurai longtemps encore, les yeux arrêtés sur les objets les plus proches, ma forge, mes outils, etc., jusqu’à ce qu’ils eussent, eux aussi, disparu dans l’ombre. Je me trouvai alors dans une attitude dont je n’avais pas conscience; trois doigts de ma main gauche étaient étreints dans ma main droite et comme tordus par un mouvement convulsif qui en faisait craquer les jointures; puis je redevins tranquille, mais non pour longtemps.
Tout d’un coup, je me levai en pieds, et pus à peine arrêter sur mes lèvres un cri près de m’échapper. Fallait-il le croire? Hélas! il n’était que trop vrai! le mauvais esprit pesait sur ma poitrine. Cette horreur indicible, familière à mon enfance, s’emparait de moi comme autrefois, et cependant je m’en étais cru débarrassé à jamais. Je l’avais en quelque sorte défiée, y songeant sans aucune appréhension, comme à ces mauvais rêves dont on ne suppose pas le retour possible, et là, au moment où j’y songeais le moins, elle venait ressaisir sa proie!... De minute en minute, je la sentais grandir, je me voyais plus complètement sa victime.
Que faire? Résister, sans nul doute. Aussi me roidissais-je avec tout ce que j’avais à ma disposition de forces viriles. Mais à quoi servait cette résistance? Pour me débarrasser de cette sensation qui était en moi, il eût fallu me débarrasser de moi-même. Je courais parmi les arbres, les heurtant à dessein de mes poings déjà meurtris; je me lançais contre eux, la tête en avant, espérant qu’une vive douleur physique chasserait l’angoisse morale. Vain effort!... cette horreur intime me rendait, au contraire, insensible à toute autre souffrance.
Je finis par me jeter à terre, mordre le sol, avaler ce que j’avais mordu;–puis je me relevai brusquement et me mis à fuir... A la base du petit sentier tortueux par lequel on gravissait les pentes entre lesquelles j’étais comme emprisonné, je trébuchai sur je ne sais quoi de vivant étendu par terre.
Ce je ne sais quoi tressaillit et poussa une sorte de soupir gémissant... C’était mon poney–qui, dans cet endroit, avait pris son gîte de nuit,–mon poney, seul compagnon de ma triste solitude...
J’arrivai à l’issue du vallon; le soleil, tout au bord de l’ouest lointain, inondait la plaine de ses dernières clartés. Comme tout semblait beau dans ces lueurs prismatiques du soleil à son déclin!... Je me sentis, pour un moment, soulagé... Je n’étais plus dans le vallon peuplé d’horreurs... Mais, quelques minutes après, le soleil avait disparu; un noir nuage vint occuper sa place, et je me retrouvai bientôt dans une nuit aussi épaisse que celle dont j’avais fui les terribles prestiges.
Maintenant, il ne restait rien à faire; et je compris bien que, dans cette lutte inégale, l’angoisse dont j’étais pénétré aurait toujours raison de mes résistances. Plus je la voulais combattre, plus elle acquérait de forces et d’empire. Comment lui échapper? comment?–Si je disais mes prières!...
Et pourquoi non? Je m’agenouillai donc et murmurai: Notre Père, qui êtes aux cieux!... Mais cela ne servit à rien... Et maintenant ma souffrance était à ce point que je ne pouvais plus retenir le cri qu’elle m’arrachait...
«Où courir? au village voisin? On me prendra pour un fou... A aucun prix je ne subirai celte humiliation... Quoi qu’il arrive, je resterai dans le vallon...» Et j’allai, désespéré, m’adosser contre un buisson de ronces. Je les sentais pénétrer dans ma chair, et j’appuyais avec une sorte de rage, espérant trouver dans ces tortures un remède à mes déchirements intérieurs... Mais ni souffrances ni prières ne pouvaient prévaloir...
A la fin, cependant, il me sembla que l’angoisse était moins terrible, moins écrasante... Je me relevai, chancelant, pour m’enfoncer encore dans le vallon.
Au même endroit où je l’avais laissé, je retrouvai mon cheval. J’approchai ma main de ses naseaux, il lécha ma main. Je me jetai à côté de lui, je passai mes bras autour de son col. Le pauvre animal hennit doucement et sembla donner quelque sympathie à l’agitation fébrile qui me dévorait encore.
C’était là un étrange consolateur;... c’en était un, cependant.
Je me serrai contre mon poney comme pour lui demander protection et secours; je posai ma tête sur son épaule et me sentis à peu près calme. La peur revint ensuite, mais non pas cette folle crainte qui m’arrachait des cris; elle s’effaça, reparut plus faible encore, et s’effaça de nouveau: une sorte d’engourdissement lui succéda cette fois, et, finalement, je m’assoupis, la tête toujours appuyée sur l’épaule de mon bon petit poney.
Plus tard je me réveillai... je me réveillai dans une complète obscurité;–pas une étoile n’était en vue;– mais l’horreur s’était dissipée. Je ne ressentais plus aucune crainte; je me levai, quittant mon cheval, pour rentrer sous ma tente, où, de plus belle, je me rendormis.
Le lendemain, au réveil, je me retrouvai faible, souffreteux, et frissonnant encore. Le soleil brillait; mais il n’était pas assez haut dans le ciel pour sécher le vallon, humide encore des rosées de la nuit. J allumai mon feu, et, après être resté quelque temps assis à portée de sa bienfaisante chaleur, je me sentis en bonne disposition de faire honneur à mon très-modeste et très-insuffisant déjeuner................
III
LIBERTÉ COMPLÈTE.–LE MOT QUE SAIT UN CHEVAL.–VISITE MAL VENUE.–LA JEUNE GÉANTE.–LE GALANT BATTU.–APPRÊTS DU COMBAT.–LA MAIN DROITE ET LA MAIN GAUCHE.–CONSEILS SYMPATHIQUES. LE COUP SOUS L’OREILLE.–LONG-MELFORD.–FRANC JEU, S IL VOUS PLAÎT!–LE FLAMBOYANT REVIENT A LUI.–L’ANATHÈME ET LES REGRETS.–SEULE AU MONDE.
Table des matières
Deux jours après, le matin, je me retrouvai de même, assis devant mon feu. Jusqu’au dernier morceau, toutes les provisions que j’avais apportées avec moi dans ce vallon solitaire étaient bel et bien épuisées.
Je délibérai naturellement sur le parti que j’avais à prendre.
Rentrer dans le monde me souriait peu. Le monde n’avait eu pour moi que déboires et déceptions. La solitude m’offrait cette complète indépendance que j’ai toujours préférée à tout. Encore fallait-il de quoi manger. Eh bien! j’irais à la ville la plus voisine renouveler mon approvisionnement de comestibles, et je retiendrais dans mon trou jouir encore de quelque liberté. Par manière de passe-temps, si je rapportais plumes et papier, je pourrais écrire quelques pages. Ma Bible me servirait de pupitre.
Excellent pupitre que la Bible pour écrire, par exemple, une bonne et vive satire sur les folies mondaines... Mais, avant tout, il faut manger.
J’avais calculé que la ville la plus voisine devait être à cinq milles environ de ma petite vallée. Avec ma charrette et mon cheval, j’étais en mesure d’y aller et d’en être revenu avant la nuit. Pour alléger mon équipage, il me parut à propos de laisser derrière moi, toute dressée, la tente que mon ami Slingsby m’avait vendue, ainsi que l’outillage de ma pauvre forge. Tout cela ne courait pas grand risque dans ce retrait ignoré où j’aurais pu vivre six mois entiers sans y voir figure humaine.
Au premier coup de sifflet, mon poney,–maintenant tout habitué à mes allures,–quitta la hauteur où il était allé paître, et vint vers moi au petit trot, docile et dévoué comme un chien.
«C’est pour toi, mon vieux,–me pris-je à lui dire, –pour toi comme pour moi que nous allons à la ville. Tu as besoin d’avoine comme j’ai besoin de pain. Seulement il faudra faire hâte, car je suis pressé de revenir ici. Va bon train, petit Ambrol, et je te promets de l’avoine aussitôt que nous aurons dételé. Tu sais, Ambrol, ce qu’on appelle avoine?...»
Ambrol se mit à hennir comme pour me prouver qu’il comprenait à merveille. Et pourquoi n’aurait-il pas compris? Depuis qu’il était à moi, je ne lui avais jamais donné à manger sans lui répéter le mot en question.
Maintenant, le lecteur saura qu’en langue bohémienne, ambrol signifie poire.
Le poney déjà couvert de son harnais, et la charrette préparée, j’allais relever le brancard, j’allais siffler pour avertir Ambrol et l’installer à son poste, lorsqu’il me sembla que j’entendais quelque bruit, ... un bruit distinct de ceux qui animaient ordinairement ma solitude, cris d’oiseau, craquement de branches. Celui-ci, lorsque je l’analysai plus à loisir, la tête un peu inclinée vers la terre, ressemblait fort au grincement des roues quand elles sillonnent un terrain sablonneux.
Venait-il donc de la route? Non... la route était trop éloignée pour que le vent m’apportât de ses échos.
J’écoutai de plus belle: c’étaient bien des roues; à chaque instant elles se rapprochaient du vallon. Un murmure de voix se maria peu à peu à leur roulement monotone; enfin j’entendis une clameur distincte qui partait bien évidemment de l’entrée même de ma retraite en entonnoir.
«Voilà certainement des gens de mon espèce, me dis-je laissant retomber à terre le brancard de ma charrette... Est-il bien possible qu’ils viennent par ici?...»
Mes doutes sur ce point, s’il m’en restait encore, allaient être bientôt dissipés. Les roues, qui s’étaient un moment arrêtées, se remirent en mouvement, et cette fois sur le sentier tournant qui aboutissait à ma petite Thébaïde. Je ne songeai plus qu’à regarder du côté où il s’ouvrait devant moi,–du côté où allaient paraître ces visiteurs inattendus, à coup sûr, et très-médiocrement bien venus. Presque aussitôt j’entendis un choc, une glissade indiquant assez un cheval engagé sur un terrain difficile, puis un grossier juron; et l’instant d’après apparut un homme guidant une charrette attelée d’un cheval.
Tout occupé de soutenir la tête de cet animal pour l’empêcher de butter sur la pente où il l’avait poussé, l’homme en question avait, à ce moment, la tête tournée dans le sens opposé au mien. Mais, en arrivant au bas de la descente, il reprit sa position naturelle, et tout à coup m’aperçut, tête nue, sans habit ni gilet, à quelques mètres de lui.
Ceci parut le saisir: il se rejeta en arrière par un mouvement si brusque, si violent, que son cheval se trouva presque assis de force, et la croupe à terre.
«Pourquoi donc n’avancez-vous pas? cria une voix qui semblait celle d’une femme et partait de derrière la charrette ainsi arrêtée. Vous nous barrez le passage, et nous allons trébucher les uns sur les autres...»
J’aperçus alors, par-dessus la toile du premier chariot, la tête d’un second cheval.
— Avancez donc, Jean!» dit une autre voix, voix de femme comme la première, venue d’un point encore plus élevé.
L’homme à qui on s’adressait ainsi ne bougea point. Il restait, me contemplant toujours, dans la même attitude qu’il avait prise à ma vue, le corps très-rejeté en arrière, son pied gauche en avant du droit, et de sa main droite pesant toujours sur le licol du cheval, qui, pour le coup, s’était assis tout à fait.
«Mais qu’avez-vous donc? reprit la voix que j’avais entendue la dernière.
–Reculez!... arrêtez, les femmes! dit l’homme, qui me regardait toujours avec le même ébahissement... Voici du nouveau, et rien d’agréable.
–Qu’est-ce, enfin? répliqua la même voix. Laissez, Moll, laissez-moi passer!... j’aurai bientôt nettoyé la route...»
Et j’entendis une sorte d’élan sur la pente du sentier.
«Vous n’avez pas à vous effrayer, dis-je alors m’adressant à l’homme en question. Je ne vous veux aucun mal. Je suis un voyageur comme vous... N’ayez pas peur!... Je suis immatriculé parmi les chabos (bohémiens)... Un Rommany de la bonne espèce, ou c’est, alors, qu’il n’y en a pas en ce monde... Bonjour donc à vous, frère... Et soyez le bienvenu!...»
L’homme me regarda un moment d’un air soupçonneux; puis, adressant à son cheval une énergique malédiction, il le releva d’un coup de fouet et lui fit traverser la vallée dans toute sa largeur, murmurant lorsqu’il passa près de moi:
«J’ai donc eu peur?... Mmm!...»
Je ne me rappelle point avoir jamais vu un gaillard de mine plus sinistre: taille de cinq pieds sept à huit pouces, conformation athlétique, face brune et mafflée, favoris épais, çà et là grisonnant, car il ne pouvait avoir guère moins d’une cinquantaine d’années. Il portait une veste courte d’un bleu passé, des culottes justes, bas de laine et brodequins lacés; sur sa tête il avait une sorte de bonnet rouge, autour de son cou de taureau un foulard espagnol.
Cet homme, décidément, ne me revenait pas.
«Peur! continua-t-il à grommeler tout en dételant sa charrette... C’est bien peur que j’ai entendu, ce me semble...»
Déjà d’autres personnages entraient en scène.
S’élançant en avant de la charrette qui venait de déboucher à l’entrée du défilé, parut d’abord une femme ou plutôt une jeune fille de très-haute stature, mais qui ne paraissait pas plus de dix-huit ans. Une manière de corps très-juste et un jupon de grosse étoffe bleue constituaient le plus clair de son costume. Point de chapeau, ni de bonnet, ni de couvre-chef quelconque. Sa chevelure épaisse et blonde tombait librement sur ses épaules. Son teint était beau, sa physionomie très-hardie, mais ouverte et bonne, ses traits étaient agréables.
Sur ses talons venait une autre femme, d’environ quarante ans, d’aspect repoussant et vulgaire, à laquelle j’accordai à peine un coup d’œil, absorbé que j’étais par la vue de la grande jeune fille.
«Eh bien donc, Jean, que se passe-t-il? demanda cette dernière, regardant l’homme au chariot.
–Rien... J’ai eu peur... Voilà tout... répondit celui-ci sans quitter sa besogne.
–Peur de quoi?... de ce gamin?... Mais il n’a que le souffle... Je m’engagerais à le rosser d’une seule main.
–Vous pourriez même vous passer de mains tout à fait, belle demoiselle; vos yeux suffiraient pour venir à bout de moi. Je n’ai jamais vu port et figure si vraiment dignes d’une reine. Vous me rappelez Ingeborge, princesse de Norvége. Elle avait, comme vous le savez, douze frères, autant de héros,–et les étrillait fort bien au besoin.
Tâchez, mon camarade, de garder pour vous vos moqueries, me répondit la jeune géante, ou je vous donnerai sur la figure de quoi vous forcer à l’essuyer. Parlez poliment!... sinon il vous en pourrait cuire.
Oui-da!... Peut-être ai-je un peu trop compté sur vos connaissances historiques... Eh bien! je vous en demande pardon... Descendons le cours des âges. Voici qui vous conviendra probablement mieux:
As I was jawing to the gav yeck diwus.
I met on the drom miro Rommany Chi...
–Au diable vos Rommany chis (filles bohêmes)! jeune cadet, interrompit brusquement la grande jeune fille, qui .me lança un regard plus menaçant et dont les poings se crispèrent de façon à m’inquiéter... Soyez plus poli, s’il vous plait!... Vous croyez parler à une de vos bohémiennes, et vous vous trompez... Bien que je vive en compagnie de gypsies ou, pour mieux dire, de métis, de half-and-halfs, je vous prie de vous rappeler que je suis de sang chrétien et de race chrétienne, étant née dans la grande maison de Long-Melford.
–A. ne calculer que d’après votre taille, répliquai-je en toute bonne humeur, vous avez, en effet, dû venir au monde dans une maison très-grande... Ce serait dans une cathédrale que je ne m’en étonnerais nullement.
–Halte! Bella, s’écria l’homme se jetant au-devant de la jeune virago, qui, cette fois pour tout de bon, courait sur moi le poing levé... La première manche m’appartient....»
Puis, s’avançant de mon côté dans une attitude menaçante et avec un regard, qui ne promettait rien de bon:
«N’est-ce pas peur que vous avez dit? reprit-il.
J’ai dit peur, en effet; mais je crois que je vous faisais tort en me servant de ce mot; j’aurais dû dire stupéfaction; du reste, vous aviez tout à fait l’air d’un homme qui ne peut maîtriser la frayeur dont il est saisi.»
Le gaillard me regardait, cependant, avec une expression de visage où était empreinte je ne sais quelle stupide férocité. Il semblait délibérer, à part lui, s’il frapperait ou non; mais, avant qu’il eût pris son parti, la grande jeune fille bondit en avant:
«Il se moque! il se moque!» criait-elle; et, sans que j’eusse songé à me mettre en défense, elle m’appliqua sur la figure un coup de poing qui faillit me renverser.
«Holà!... c’est assez! dis-je en portant la main à ma joue. Vous avez tenu votre promesse en me forçant à essuyer mon visage.... Tâchons à présent de vivre en paix!... et dites-moi, si vous le pouvez, pourquoi vous me cherchez querelle?
–Pourquoi? reprit l’homme. N’avez-vous pas dit que j’avais peur de vous?... Mais, d’ailleurs, qui vous a ’ permis de camper ainsi sur mon terrain?
–Ceci est un terrain à vous?
–Belle question!... Comme si personne l’ignorait!... Ne savez-vous pas qui je suis?
–Il me semble que je le devine.... A moins que je ne me trompe, vous devez être celui qu’on appelle l’Étameur Flamboyant. Pour vous dire la vérité, je suis charmé de notre rencontre... Je désirais vous voir... Voici, je suppose, vos deux femmes. Je les salue de grand cœur et sans rancune... Nous avons ici place pour tous, et, j’ose le dire, nous serons bientôt bons amis. Faisons d’abord connaissance, et je vous dirai mon histoire.
–Eh bien! ceci passe tout le reste? s’écria mon interlocuteur abasourdi.
–Non!... Je ne crois pas que, maintenant, il se moque, interrompit la jeune fille dont la colère semblait s’être apaisée tout à coup... Ce blanc-bec parle assez poliment pour le quart d’heure.
–Poliment?... reprit, avec un juron, l’homme aux épais favoris... Poliment?... Ceci vous ressemble... Un bon coup, avec vous, et tout est dit... Poliment!... Vous voudriez, sans doute, que monsieur restât ici, tant qu’il lui plairait, à me soutirer tous mes secrets et de moitié dans tout ce que je dirais à mes deux femelles.
–Qu’entendez-vous par «vos deux femelles?» répliqua immédiatement la jeune fille, rougissant déjà de colère. Parlez pour une, et c’est assez!... Je ne suis pas une femelle à vous, si ce nom convient à quelque autre; et retenez bien ceci, Jean-le-Noir, Anselo, ou de telle autre façon qu’il vous plaira être appelé.–Ce que je disais tout à l’heure à ce cadet, je vous le répète, à vous: «Si «vous n’êtes pas civil, on tâchera qu’il vous en cuise.»
L’homme se tourna vers la jeune fille d’un air furieux; mais il lui fallut bientôt baisser les yeux devant son regard intrépide. Il les détourna vers mon petit poney qui paissait parmi les arbres.
«Qu’est ceci? s’écria-t-il, courant à lui et le saisissant par la crinière. Aussi vrai que j’existe, c’est le cheval de ce lâche et misérable coquin, Jacques Slingsby.
–Il n’est plus à lui, répondis-je; je l’ai acheté, je l’ai payé.
–Peu importe; il est maintenant à moi, reprit l’homme. J’ai juré que je le saisirais, la première rois que je le rencontrerais sur ma tournée... Oui... et j’ai juré de battre son propriétaire.
–Je ne suis pas Slingsby.
–Qu’est-ce que cela me fait?
–Vous ne songez sans doute pas à me battre?
–J’ai eu peur, disiez-vous...
–Je suis malade et n’en puis plus.
–Allons, pas de grimaces!... Haut les poings!
–Si je vous laissais le cheval?...
–Haut les poings, encore une fois!
–Alors, donc, pas moyen de s’entendre?...
–Empochez ceci!...
–Gare aux yeux, Jean!... Là!... vous avez votre paquet!... J’étais sûre que cela finirait ainsi, cria la jeune fille, tandis que mon antagoniste reculait en chancelant, atteint à l’œil d’un bout-à-l’anglaise bien détaché.... Je me doutais bien que, tout le temps, il se moquait de vous.
–Ce n’est rien, Anselo!... Vous savez votre affaire... En avant! dit à son tour la vieille mégère, qui, jusqu’alors, n’avait pas pris la parole.–En avant, inapopl! mon garçon!... Vous en mangeriez dix comme celui-ci.»
L’Étameur Flamboyant ne se fit pas répéter deux fois; cet avis, et revint sur moi, penché en avant, pour me démolir d’un coup de tête. Mais il s’arrêta court en recevant sur le nez un bas en haut de la main gauche.
«Vous n’en viendrez jamais à bout de cette façon,» me dit alors la jeune fille avec un regard où se lisait un doute déjà sympathique.
Je pensai qu’elle avait raison lorsque l’Étameur Flamboyant, jetant bas en un clin d’œil sa veste bleue et son bonnet rouge, s’élança de nouveau sur moi, plus irrité que jamais. Il ne prêta pas plus d’attention que n’aurait fait un taureau sauvage, à un rince-bouche qui cependant lui fendit la lèvre. Presque aussitôt ses bras m étreignirent, et, l’instant d’après, précipité à terre, je le sentis étendu sur moi de tout son poids. Le gaillard était d’une force athlétique,
«A présent, faites-lui son compte!» dit la vieille femme.
L’Étameur Flamboyant ne répliqua rien; mais, plantant son genou tout au milieu de ma poitrine, il saisit mon cou dans ses deux larges mains, qu ’on eût dit gantées de corne.
Cette fois, je me tins bien pour mort, et, sans aucun doute, la minute d’après c’en était fait de moi, neût été l’intervention de la grande jeune fille, qui saisit le foulard noué au cou de mon adversaire avec autant de vigueur qu’il en mettait à m’étrangler.
«Est-ce franc jeu, ceci? disait-elle.
–A bas les mains, Bella! cria l’autre femme... Est-ce franc jeu ce que vous faites?... A bas les mains, ou je vous tombe dessus à mon tour!...»
Mais Bella ne prit seulement pas garde à ces injonctions menaçantes, et deux tours qu’elle donna vigoureusement au foulard rétrécirent si bien la cravate de l’Étameur, qu’il en perdit à peu près la respiration. Aussi, me lâchant tout à coup, il se releva et lança un coup de poing à ma belle protectrice, qui l’évita fort adroitement; puis elle lui dit, du plus beau sang-froid:
«Finissez d’abord l’affaire commencée... Vous me trouverez ensuite, si vous en avez envie... Mais finissez-la loyalement et de franc jeu!... Quand je suis là, tout se passe en règle! vous le savez... Je serai le second de cet enfant, et si, par hasard, il vous culbute... c’est Margot qui vous ramassera.»
Le duel reprit en effet, et, pendant les dix minutes suivantes, ce fut une chaude bataille. Mais, dans cet intervalle, bien loin de jeter bas l’ Étameur, j’avais moi-même reçu six atouts à me coucher par terre.
«Je ne crois pas que je puisse tenir longtemps, dis-je à Bella,–mon second,–sur les genoux de laquelle j’étais assis reprenant haleine... Il me faudra céder la partie... Le Flamboyant tape dur...»
Et je crachai, à ces mots, un flot de sang.
«Il est bien certain, comme vous vous y prenez, répondit-elle, que vous ne viendrez jamais à bout de lui. Vous escrimer de la main gauche contre le Flamboyant... cela ne peut pas vous mener loin... Pourquoi ne vous servez-vous pas de la main droite?
–Parce que je suis gaucher,» répliquai-je.
Et, me relevant, je retournai à la charge.
Six fois j atteignis le Flamboyant, contre un seul coup reçu de lui; mais mes six coups étaient de la main gauche, et le sien m’envoya par terre, les quatre fers en l’air.
«Eh bien! que vous disais-je?... Vous servirez-vous enfin de Long-Melford? me demanda Bella, m’aidant à me remettre sur pieds.
–Je ne sais pas... ce que vous entendez... par Long-Melford, lui répondis-je hors d’haleine.
–C’est ce grand inutile que vous avez-là, me dit-elle en touchant mon bras droit... Si vous m’écoutez, peut-être vous reste-t-il encore une chance.»
Elle avait à peine fini, que l’Étameur était paré derechef, et bien mieux, hélas! que je ne l’étais moi-même. Je quittai cependant les genoux de mon second, aussi résolument que me le permit mon état de faiblesse.
Jean-le-Noir vint sur moi, frappant de droite et de gauche, aussi frais d’haleine, en apparence, et aussi dispos de muscles qu’il l’était au début du combat, bien qu’il eût les yeux notablement enflés et la lèvre inférieure coupée en deux. De droite et de gauche, il vint frappant. Et je n’aimais ni ses coups, ni même le vent qu’ils chassaient devant eux: tout cela n’avait rien qu me fût agréable, et je rompais, toujours plus découragé.
Finalement, il m’adressa un horion qui, s’il eût eu-son plein effet, aurait terminé la bataille; mais, vu que le pied lui glissa au même moment, son poing ne fit que m’effleurer l’épaule gauche, et alla donner avec une force effrayante contre un arbre vers lequel j’avais été acculé.
Avant que lÉtameur eût pu se relever, je rassemblai tout ce qui me restait de forces pour le frapper sous l’oreille; après quoi je tombai par terre, complétement épuisé.
Le hasard voulut que ce dernier coup porté à l’Étameur fût un coup de la main droite.
«Hurrah pour Long-Melford! cria Bella dont j’entendis à peine la voix stridente. Rien, pour en finir vite, comme ce gaillard qui n’en finit pas...»
A ces mots, tout étendu que j’étais, je tournai la tête de côté. Je vis alors le Flamboyant couché, lui aussi, sur le sol et paraissant avoir perdu connaissance.
«Il est mort!... disait la vieille femme, essayant en vain de le relever... Il est mort!...–Le plus vaillant homme de tout le pays, tué de cette façon par un enfant!...»
Ces paroles m’alarmèrent tout d’abord. Je fis en sorte de me retrouver debout, et, avec l’assistance de cette femme, je parvins à placer mon adversaire sur son séant. Posant alors la main sur son cœur, j’y sentis une légère pulsation.
«Il n’est point mort, dis-je aussitôt... Il n’est qu’étourdi... Si on lui tirait un peu de sang, vous le verriez reprendre connaissance à l’instant même...»
Je sortis alors de ma poche un canif que j’y avais, et, mettant à nu le bras de l’Étameur, j’allais pratiquer l’incision voulue, quand la vieille femme, me repoussant d’un coup de poing:
«Si vous le touchez, s’écria-t-elle, je vous arrache les yeux de la tête!... Croyez-vous qu’on va vous laisser compléter votre ouvrage, et, pendant qu’il dort, vous permettre de le tuer?... Vous avez assez de son sang comme cela.
–Mais vous êtes folle, répondis-je. Tout ce que je veux, c’est le tirer de sa léthargie... Vous déplaît-il qu’on le saigne? Alors, allez querir de l’eau, et jetez-lui-en par la figure... Vous savez sans doute où est l’étang?...
–Ah! vous croyez cela?... Vous croyez que je vais laisser mon pauvre mari dans vos mains et dans celles de cette sang-mêlée qui jamais ne nous a été fidèle, ... pour le trouver, à mon retour, étranglé ou poignardé?... Pas de ça, petit homme!
–Allez donc! dis-je, m’adressant à la grande jeune fille. Prenez le bidon, et rapportez un peu d’eau.
–Vous feriez mieux d’y aller vous-même, me répondit-elle, essuyant une larme survenue au bord de sa paupière tandis qu’elle regardait le grand corps inerte de l’Étameur évanoui... Si vous pensez que l’eau puisse le guérir, allez en chercher!...»
J’avais, sur ces entrefaites, recouvré quelques forces. J’en profitai pour me traîner, armé d’un bidon, jusqu’à l’étang. En y arrivant, je commençai par me jeter à plat ventre, boire une bonne lippée, et plonger dans l’eau ma tète ardente. Je remplis ensuite le vase et m’en revins du côté du vallon.
Avant de gagner le sentier par lequel on descendait. dans ses profondeurs, il fallait longer un temps ses bords élevés. J’arrivai de la sorte sur un point qui dominait précisément l’espèce de lice où nous venions de combattre; le terrain s’y dérobait en pentes rapides et masquées par une abondante végétation.
Là, j’entendis un grand bruit de voix venant du fond de la vallée. Je fis halte, et, m’accrochant à un arbre, je me penchai, pour mieux entendre, sur cette espèce d’entonnoir.
Les deux femmes se disputaient fort haut.
«Vous êtes cause de tout, méchante métisse, disait la vieille à la jeune... Si vous ne vous en étiez point mêlée, notre homme aurait fait l’affaire de ce petit drôle. –Je suis, répondait l’autre, pour le franc jeu et pour Long-Melford. Si votre homme,–car ce n’est pas le mien,–avait loyalement attaqué l’ enfant, je ne m’en serais pas mêlée, à coup sûr... Mais avec moi, il ne faut pas songer à besogner de travers... Et pour ce qui est de larder ce garçon avec nos couteaux lorsqu’il va revenir, –ainsi que vous me l’avez honnêtement proposé, je ne vous aime pas assez, vous et votre homme, pour vous servir de la sorte au détriment de mon salut.
–Taisez-vous donc, ou...»
Je ne jugeai pas à propos d’attendre la fin de la phrase, et je me hâtai de descendre dans le vallon.
Mon antagoniste commençait à donner quelques légers signes de vie. La vieille femme lui supportait les épaules, lançant par-ci par-là quelques regards de colère à la grande jeune fille, qui se promenait lentement de long en large.
Je me hâtai de lancer à la figure de l’Etameur la plus grande portion de l’eau que je rapportais; sur quoi il éternua, remua les mains, et se mit à regarder autour de lui. D’abord ses regards, éteints et lourds, n’indiquaient aucun retour d’intelligence. Bientôt, cependant, il parut se recueillir et avoir conscience de sa position. Il me jeta un coup d’œil en dessous, et, immédiatement après, un autre plus haineux encore à la grande jeune fille, qui paraissait, continuant sa promenade, accorder peu d’attention à ce qui se passait. Enfin, il regarda sa main droite, qui avait évidemment souffert du rude coup frappé contre l’arbre, et une malédiction à demi comprimée jaillit de ses lèvres.
La vieille femme se pencha vers lui et lui dit à voix basse quelques paroles. Il la contempla un moment et se releva, non sans quelque peine.–Elle se remit à lui parler sur le même ton: sa physionomie était hideuse.– Elle l’excitait probablement à quelque acte sinistre. Je m’aperçus qu’elle avait à la main un de ces couteaux catalans qui se ferment au moyen d’un ressort.
L’homme resta un moment indécis et délibérant avec lui-même; puis il examina sa main gonflée, hocha la tête, et répondit à cette furie quelques mots dont la signification m’échappa.
La grande jeune fille, qui, sans doute, avait mieux entendu, les répéta en lui adressant la parole:
«Non! lui dit-elle. Vous avez raison: cela n’irait pas... Et maintenant, écoutez-moi!... Laissons-là ce qui est passé. Donnons-nous cordialement la main et campons ici tous les quatre, comme ce garçon nous le proposait il y a un moment...»
L’homme la regarda, haussa les épaules, et, sans lui répondre un mot, s’en alla chercher son cheval qui sétait couché au bord des taillis. Il le fit lever à grands coups de pied, le conduisit à sa charrette, et se mit à l’atteler.
L’autre charrette et l’autre cheval, pendant toute la scène que je viens de raconter, étaient restés immobiles au bas du sentier. La vieille femme alla prendre son cheval par la bride, le fit avancer dans un espace libre où elle pouvait retourner l’équipage, et le ramena, par ce même sentier, jusqu’à mi-pente. Là, elle fit halte et parut attendre son compagnon.
Bella, cependant, regardait tout sans mot dire. Enfin, voyant que l’homme avait attelé sa charrette, et que la vieille et lui allaient partir:
«Eh bien! lui dit-elle, est-ce que vous décampez comme cela?...»
Ne recevant aucune réponse:
«Vraiment, continua-t-elle, je vous dirai, Jean-le-Noir, et je vous dirai, Margot, à vous, sa femelle, que ce n’est pas là me traiter avec politesse... Mais, n’importe!... Je n’ai pas de rancune, moi, et je suis toute disposée, si vous le voulez, passant par-dessus ces procédés, à m’en aller avec vous.... Ce, qui est arrivé me fait de la peine; mais à qui vous en prendre, si ce n’est à vous?.... Voyons dites! partons-nous ensemble?....»
L’homme ne répondit pas un mot et fouetta son cheval. La femme, qui, probablement, avait moins d’empire sur elle-même, répliqua sur un ton de plainte hargneuse:
«Restez où vous êtes, méchante cavale, et puisse la malédiction de Judas s’attacher à vous!... Restez avec ce fragment d’homme que vous avez voulu tirer d’affaire à nos dépens!... J’espère bien qu’avant d’être pendu il vous régalera d’un bon coup de pointe... Vous emmener, après ce qui s’est passé?... Non vraiment; ni vous, ni ceux qui vous appartiennent.... Descendez ici votre carriole, et vivez si bon vous semble avec ce chabo!...»
A ces mots, elle excita son cheval et remonta le défilé, suivie par son homme.. Leurs charrettes étaient légères; ils ne furent pas longtemps à gravir celte sente escarpée. Je les suivis pour bien m’assurer qu’ils s’éloignaient.
Arrivé en haut, je trouvai, à l’issue du chemin, une petite brouette attelée d’un âne, qui, sans nul doute, devait appartenir à la jeune fille.
L’Étameur et sa femelle étaient déjà passablement loin. Je demeurai quelque temps à les regarder filer. Ensuite, prenant l’âne par son licol, je le conduisis, avec la brouette, au fond du vallon.
J’y trouvai Bella assise sur la pierre, à côté du foyer. Ses cheveux étaient dans un grand désordre,–et la pauvre enfant pleurait.
«C’étaient de méchantes gens, me dit-elle, et je ne les aimais point.... mais je ne connaissais personne qu’eux... Personne au monde!...»
Pulsuz fraqment bitdi.