Kitabı oxu: «Mon Salon»
Émile Zola
Mon Salon
Avec une dédicace à Paul Cézanne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066322205
Table des matières
A
MON AMI PAUL CÉZANNE.
LE JURY.
LE JURY
LE MOMENT ARTISTIQUE.
M. MANET
LES RÉALISTES DU SALON
LES CHUTES
ADIEUX D’UN CRITIQUE D’ART
APPENDICE.
7 mai.
10 mai.
21 mai.
14 mai.
3 mai.
20 mai.
EXTRAIT DU CATALOGUE DE LA LIBRAIRIE CENTRALE

A
Table des matières
MON AMI PAUL CÉZANNE.
Table des matières
J’éprouve une joie profonde, mon ami, à m’entretenir seul à seul avec toi. Tu ne saurais croire combien j’ai souffert pendant cette querelle que je viens d’avoir avec la foule, avec des inconnus; je me sentais si peu compris, je devinais une telle haine autour de moi, que souvent le découragement me faisait tomber la plume de la main.
Je puis aujourd’hui me donner la volupté intime d’une de ces bonnes causeries que nous avons depuis dix ans ensemble. C’est pour toi seul que j’écris ces quelques pages, je sais que tu les liras avec ton cœur, et que, demain, tu m’aimeras plus affectueusement.
Imagine-toi que nous sommes seuls, dans quelque coin perdu, en dehors de toute lutte, et que nous causons en vieux amis qui se connaissent jusqu’au cœur et qui se comprennent sur un simple regard.
Il y a dix ans que nous parlons arts et littérature. Nous avons souvent habité ensemble, — te souviens-tu? — et souvent le jour nous a surpris, discutant encore, fouillant le passé, interrogeant le présent, tâchant de trouver la vérité et de nous créer une religion infaillible et complète. Nous avons remué des tas effroyables d’idées, nous avons examiné et rejeté tous les systèmes, et, après un si rude labeur, nous nous sommes dit qu’en dehors de la vie puissante et individuelle, il n’y avait que mensonge et sottise.
Heureux ceux qui ont des souvenirs! Je te vois dans ma vie comme ce pâle jeune homme dont parle Musset. Tu es toute ma jeunesse; je te retrouve mêlé à chacune de mes joies, à chacune de mes souffrances. Nos esprits, dans leur fraternité, se sont développés côte à côte, et, aujourd’hui, au jour du début, nous avons foi en nous, parce que nous avons pénétré nos cœurs et nos chairs.
Nous vivions dans notre ombre, isolés, peu sociables, nous plaisant dans nos pensées. Nous nous sentions perdus au milieu de la foule complaisante et légère. Nous cherchions des hommes en toutes choses, nous voulions dans chaque œuvre, tableau ou poëme, trouver un accent personnel. Nous affirmions que les maîtres, les génies, sont des créateurs qui, chacun, ont créé un monde de toutes pièces, et nous refusions les disciples, les impuissants, ceux dont le métier est de voler çà et là quelques bribes d’originalité.
Sais-tu que nous étions des révolutionnaires sans le savoir. Je viens de pouvoir dire tout haut ce que nous avons dit tout bas pendant dix ans. Le bruit de la querelle est allé jusqu’à toi, n’est-ce pas? et tu as vu le bel accueil que l’on a fait à nos pauvres chères pensées. Ah! les malheureux enfants, qui vivaient sainement en pleine Provence, sous le large soleil, et qui couvaient une telle folie et une telle mauvaise foi!
Car, — tu l’ignorais sans doute, — je suis un homme de mauvaise foi. Le public a déjà commandé plusieurs douzaines de camisoles de force pour me conduire à Charenton. Je ne loue que mes parents et mes amis, je suis un idiot et un méchant, je cherche le scandale. Lis les quelques lettres qui terminent ce petit volume.
O mes pauvres chères pensées, que ne vous ai-je toujours cachées! Nous étions heureux là-bas, je n’avais que faire de vous montrer ainsi dans votre sainte et belle nudité. Vous voilà souillées de la boue qu’on a jetée sur vous.
Cela fait pitié, mon ami, et cela est fort triste. L’histoire sera donc toujours la même? Il faudra donc toujours parler comme les autres, ou se taire? Te rappelles-tu nos longues conversations? Nous disions que la moindre vérité nouvelle ne pouvait se montrer sans exciter des colères et des. huées. Et voilà qu’on me siffle et qu’on m’injurie à mon tour.
Vous autres peintres, vous êtes bien plus irritables que nous autres écrivains. J’ai dit franchement mon avis sur les médiocres et les mauvais livres, et le monde littéraire a accepté mes arrêts sans trop se fâcher. Mais les artistes ont la peau plus tendre. Je n’ai pu poser le doigt sur eux sans qu’ils se mettent à crier de douleur. Il y a eu émeute. Certains bons garçons me plaignent et s’inquiètent des haines que je me suis attirées; ils craignent, je crois, qu’on ne m’égorge dans quelque carrefour.
Et pourtant je n’ai dit que mon opinion, tout naïvement. Je crois avoir été bien moins révolutionnaire qu’un critique d’art de ma connaissance qui affirmait dernièrement à ses trois cent mille lecteurs que M. Baudry était le premier peintre de l’époque. Jamais je n’ai formulé une pareille monstruosité. Un instant, j’ai craint pour ce critique d’art, j’ai tremblé qu’on n’allât l’assassiner dans son lit pour le punir d’un tel excès de zèle. On m’apprend qu’il se porte à ravir. Moi, je suis plongé dans le plus profond étonnement.
Il paraît qu’il y a des services qu’on peut rendre et des vérités qu’on ne peut dire.
Nous avons tous deux, mon ami, des remerciements à faire à l’homme courageux et intelligent qui a hébergé pendant quelques jours nos pauvres chères pensées. Je veux parler de M. de Villemessant. Je ne trouverais sans doute jamais à Paris un second journal qui tolère ma façon de voir en matière artistique. M. de Villemessant seul a osé permettre ma liberté de paroles et d’allures. Il m’a maintenu tant qu’il l’a pu, contre la colère toute puissante du peuple, et, au dernier instant, lorsqu’on demandait mon abdication à grands cris, il a voulu que mon honneur fût sauf et il m’a encore accordé trois articles. Je vieillis, et j’éprouve le besoin de remercier M. de Villemessant de sa conduite digne et toute naturelle.
Donc, la campagne est finie, et, pour le public, je suis vaincu. On applaudit et on fait des gorges-chaudes.
Je n’ai pas voulu enlever son jouet à la foule, et je publie ce petit volume, Dans quinze jours, le bruit sera apaisé, il ne restera aux plus ardents qu’une idée vague de mes articles. C’est alors que, dans les esprits, je grandirai encore en ridicule et en mauvaise foi. Les pièces ne seront plus sous les yeux des rieurs, le vent aura emporté les feuilles volantes de l’Événement, et on me fera dire ce que je n’ai pas dit, on racontera de grosses bêtises que je n’ai jamais formulées. Je ne veux pas que cela soit, et c’est pourquoi je réunis dans cette brochure les articles que j’ai donnés à l’Événement sous le pseudonyme de Claude. Je souhaite que «Mon Salon» demeure ce qu’il est, ce que le public lui-même a voulu ce qu’il fût.
Ce sont là les pages maculées et déchirées d’une étude que je n’ai pu compléter. Je les donne pour ce qu’elles sont, des lambeaux d’analyse et de critique. Ce n’est pas une œuvre que je livre aux lecteurs, c’est en quelque sorte les pièces d’un procès.
L’histoire est excellente, mon ami. Pour rien au monde je ne voudrais anéantir ces feuillets; ils ne valent pas grand chose en eux-mêmes, mais ils ont été, pour ainsi dire, la pierre de touche contré laquelle j’ai essayé le public. Nous savons maintenant combien nos pauvres chères pensées sont impopulaires.
Puis, il me plaît d’étaler une seconde fois mes idées. J’ai foi en elles, je sais que dans quelques années j’aurai raison pour tout le monde. Je ne crains pas qu’on me les jette à la face plus tard. Elles sont à moi, bien à moi, — et je le crie de toutes mes forces.
Et maintenant, mon ami, ne lis pas les pages qui suivent, car tu les connais: pendant dix ans nous les avons discutées ensemble. Le mieux, vois-tu, serait peut-être de retourner là-bas, sous le large ciel, et de vivre seul à seul, en compagnie de nos pauvres chères pensées.
ÉMILE ZOLA.
20 mai 1866.
LE JURY.
Table des matières
27 avril.
Le Salon de 1866 n’ouvrira que le 1er mai, et ce jour-là seulement il me sera permis de juger mes justiciables.
Mais, avant de juger les artistes admis, il me semble bon de juger les juges. Vous savez qu’en France nous sommes pleins de prudence; nous ne hasardons point un pas sans un passeport dûment signé et contresigné, et, lorsque nous permettons à un homme de faire la culbute en public, il faut auparavant qu’il ait été examiné tout au long par des hommes autorisés.
Donc, comme les libres manifestations de l’art pourraient occasionner des malheurs imprévus et irréparables, on place, à la porte du sanctuaire, un corps de garde, un sorte d’octroi de l’idéal, chargé de sonder les paquets et d’expulser toute marchandise frauduleuse qui tenterait de s’introduire dans le temple.
Qu’on me permette une comparaison, un peu hasardée peut-être. Imaginez que le Salon est un immense ragoût artistique, qui nous est servi tous les ans. Chaque peintre, chaque sculpteur envoie son morceau. Or, comme nous avons l’estomac délicat, on a cru prudent de nommer toute une troupe de cuisiniers pour accommoder ces victuailles de goûts et d’aspects si divers. On a craint les indigestions, et on a dit aux gardiens de la santé publique:
«Voici les éléments d’un mets excellent; ménagez le poivre, car le poivre échauffe; mettez de l’eau dans le vin, car la France est une grande nation qui ne peut perdre la tête.»
Il me semble, dès lors, que les cuisiniers jouent le grand rôle. Puisqu’on nous assaisonne notre admiration et qu’on nous mâche nos opinions, nous avons le droit de nous occuper avant tout de ces hommes complaisants qui veulent bien veiller à ce que nous ne nous gorgions pas comme des gloutons d’une nourriture de mauvaise qualité. Quand vous mangez un beefsteack, est-ce que vous vous inquiétez du bœuf? Vous ne songez qu’à remercier ou à maudire le marmiton qui vous le sert trop ou pas assez saignant.
Il est donc bien entendu que le Salon n’est pas l’expression entière et complète de l’art français en l’an de grâce 1866, mais qu’il est à coup sur une sorte de ragoût préparé et fricassé par vingt-huit cuisiniers nommés tout exprès pour cette besogne délicate.
Un salon, de nos jours, n’est pas l’œuvre des artistes, il est l’œuvre d’un jury. Donc, je m’occupe avant tout du jury, l’auteur de ces longues salles froides et blafardes dans lesquelles s’étalent, sous la lumière crue, toutes les médiocrités timides et toutes les réputations volées.
Naguère, c’était l’Académie des beaux-arts qui passait le tablier blanc et qui mettait la main à la pâte. A cette époque, le Salon était un mets gras et solide, toujours le même. On savait à l’avance quel courage il fallait apporter pour avaler ces morceaux classiques, tout ronds, sans un malheureux petit angle, et qui vous étouffaient lentement et sûrement.
La vieille Académie, cuisinière de fondation, avait ses recettes à elle, dont elle ne s’écartait jamais; elle s’arrangeait de façon, quels que fussent les tempéraments et les époques, à servir le même plat au public. Le bon public, qui étouffait, finit par se plaindre; il demanda grâce et voulut qu’on lui servit des mets plus relevés, plus légers, plus appétissants au goût et à la vue.
Vous vous rappelez les lamentations de cette vieille cuisinière d’Académie. On lui enlevait la casserole dans laquelle elle avait fait sauter deux ou trois générations d’artistes. On la laissa geindre et on confia la queue de la poêle à d’autres gâte-sauce.
C’est ici qu’éclate le sens pratique que nous avons de la liberté et de la justice. Les artistes se plaignant de la coterie académique, il fut décidé qu’ils choisiraient leur jury eux-mêmes. Dès-lors, ils n’auraient plus à fâcher, s’ils se donnaient des juges sévères et personnels. Telle fut la décision prise.
Mais vous vous imaginez peut-être que tous les peintres et tous les sculpteurs, tous les graveurs et tous les architectes furent appelés à voter. On voit bien que vous aimez votre pays d’un amour aveugle. Hélas! la vérité est triste, mais je dois avouer que ceux-là seuls nomment le jury, qui justement n’ont pas besoin du jury. Vous et moi, qui avons dans notre poche une ou deux médailles, il nous est permis d’aller élire un tel ou un tel, dont nous nous soucions peu d’ailleurs, car il n’a pas le droit de regarder nos toiles, reçues à l’avance.
Mais ce pauvre hère, jeté à la porte du Salon pendant cinq ou six années consécutives, n’a pas même la permission de choisir ses juges, et est obligé de subir ceux que nous lui imposons par indifférence ou par camaraderie.
Je désire insister sur ce point. Le jury n’est pas nommé par le suffrage universel, mais par un vote restreint auquel peuvent seulement prendre part les artistes exemptés de tout jugement, à la suite de certaines récompenses. Quelles sont donc les garanties pour ceux qui n’ont pas de médailles à montrer? Comment! on crée un jury ayant charge d’examiner et d’accepter les œuvres des jeunes artistes, et on fait nommer ce jury par ceux qui n’en ont plus besoin! Ceux qu’il faut appeler au vote, ce sont les inconnus, les travailleurs cachés, pour qu’ils puissent tenter de constituer un tribunal qui les comprendra et qui les admettra enfin aux regards de la foule.
C’est toujours une misérable histoire, je vous assure, que l’histoire d’un vote. L’art n’a rien à faire ici; nous sommes en pleine misère et en pleine sottise humaines. Vous devinez déjà ce qui arrive et ce qui arrivera chaque année. Tantôt ce sera la coterie de ce monsieur, et tantôt la coterie de cet autre monsieur, qui réussiront. Nous n’avons plus un corps stable, comme l’Académie; nous avons un grand nombre d’artistes qui peuvent être réunis de mille façons, de manière à former des tribunaux féroces, ayant les opinions les plus contraires et les plus implacables.
Une année, le Salon sera tout en vert; une autre année, tout en bleu; et dans trois ans, nous le verrons peut-être tout en rose. Le public qui n’est pas à l’office, qui n’assiste pas à la cuisson, acceptera ces divers Salons, comme les expressions exactes des moments artistiques. Il ne saura pas que c’est uniquement tel peintre qui a fait l’Exposition entière; il ira là de bonne foi et avalera la bouchée, croyant s’ingurgiter tout l’art de l’année.
Il faut rétablir énergiquement les choses dans leur réalité. Il faut dire à ces juges, qui vont au palais de l’Industrie défendre parfois une idée mesquine et personnelle, que les Expositions ont été créées pour donner largement de la publicité aux travailleurs sérieux. Tous les contribuables paient, et les questions d’écoles et de systèmes ne doivent pas ouvrir la porte pour les uns et la fermer pour les autres.
Je ne sais comment ces juges comprennent leur mission. Ils se moquent de la vérité et de la justice, vraiment. Pour moi, un Salon n’est jamais que la constatation du mouvement artistique; la France entière, ceux qui voient blanc et ceux qui voient noir, envoient leurs toiles pour dire au public: «Nous en sommes là, l’esprit marche et nous marchons; voici les vérités que nous croyons avoir acquises depuis un an.» Or, il est des hommes qu’on place entre les artistes et le public. De leur autorité toute puissante, ils ne montrent que le tiers, que le quart de la vérité ; ils amputent l’art et n’en présentent à la foule que le cadavre mutilé.
Qu’ils le sachent, ils ne sont là que pour rejeter la médiocrité et la nullité. Il leur est défendu de toucher aux choses vivantes et individuelles. Qu’ils refusent, s’ils le veulent, — ils en ont d’ailleurs la mission, — les académies des pensionnaires, les élèves abâtardis de maîtres bâtards, mais, par grâce, qu’ils acceptent avec respect les artistes libres, ceux qui vivent en dehors, qui cherchent ailleurs et plus loin les réalités âpres et fortes de la nature.
Voulez-vous savoir comment on a procédé à l’élection du jury de cette année? Un cercle de peintres, m’a-t-on dit, a rédigé une liste qu’on a fait imprimer et circuler dans les ateliers des artistes votants. La liste a passé tout entière.
Je vous le demande, où est l’intérêt de l’art parmi ces intérêts personnels? Quelles garanties a-t-on données aux jeunes travailleurs? On semble avoir tout fait pour eux, on déclare qu’ils se montrent bien difficiles, s’ils ne sont pas contents. C’est une plaisanterie, n’est-ce pas? Mais la question est sérieuse, et il serait temps de prendre un parti.
Je préfère qu’on reprenne cette bonne vieille cuisinière d’Académie. Avec elle, on n’est pas sujet aux surprises; elle est constante dans ses haines et dans ses amitiés. Maintenant, avec ces juges élus par la camaraderie, on ne sait plus à quel saint se vouer. Si j’étais peintre nécessiteux, mon grand souci serait de deviner qui je pourrais bien avoir pour juge, afin de peindre selon ses goûts.
On vient de refuser, entre autres, MM. Manet et Brigot, dont les toiles avaient été reçues les années précédentes. Évidemment, ces artistes ne peuvent avoir beaucoup démérité, et je sais même que leurs derniers tableaux sont meilleurs. Comment alors expliquer ce refus?
Il me semble, en bonne logique, que si un peintre a été jugé digne aujourd’hui de montrer ses œuvres au public, on ne peut pas couvrir ses toiles demain. C’est pourtant cette bévue que vient de commettre le jury. Pourquoi? Je vous l’expliquerai.
Vous imaginez-vous cette guerre civile entre artistes, se proscrivant les uns les autres; les puissants d’aujourd’hui mettraient à la porte les puissants d’hier; ce serait un tohu-bohu effroyable d’ambitions et de haines, une sorte de petite Rome au temps de Sylla et de Marius. Et nous, bon public, qui avons droit aux œuvres de tous les artistes, nous n’aurions jamais que les œuvres de la faction triomphante. O vérité, ô justice!
Pulsuz fraqment bitdi.