Kitabı oxu: «Un Duel social»
Émile Zola
Un Duel social

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066332358
Table des matières
UN DUEL SOCIAL PREMIÈRE PARTIE
I COMME QUOI BLANCHE DE CAZALIS S’ENFUIT AVEC PHILIPPE CAYOL
II ou L’ON FAIT CONNAISSANCE DU HÉROS, MARIUS CAYOL
III Il Y A DES VALETS DANS L’ÉGLISE
IV COMMENT M. DE CAZALIS VENGEA LE DÉSHONNEUR DE SA NIÈCE
V OU BLANCHE FAIT SIX LIEUES A PIED ET VOIT PASSER UNE PROCESSION
VI LA CHASSE AUX AMOURS
VII OU BLANCHE SUIT L’EXEMPLE DE SAINT PIERRE
VIII LE POT DE FER ET LE POT DE TERRE
IX OU M. DE GIROUSSE FAIT DES CANCANS
X UN PROCÈS SCANDALEUX
XI OU BLANCHE ET FINE SE TROUVENT FACE A FACE
XII QUI PROUVE QUE LE COEUR D’UN GEOLIER N’EST PAS TOUJOURS DE PIERRE
XIII UNE FAILLITE COMME ON EN VOIT BEAUCOUP
XIV QUI PROUVE QUE L’ON PEUT DÉPENSER TRENTE MILLE FRANCS PAR AN ET N’EN GAGNER QUE DIX-HUIT CENTS.
XV OU PHILIPPE REFUSE DE SE SAUVER
XVI MESSIEURS LES USURIERS
XVII DEUX PROFILS HONTEUX
XVIII OU LUIT UN RAYON D’ESPÉRANCE
XIX UN SURSIS
UN DUEL SOCIAL DEUXIÈME PARTIE
I LE SIEUR SAUVAIRE, MAITRE PORTEFAIX
II UNE LORETTE MARSEILLAISE
III OU LA DAME MERCIER MONTRE SES GRIFFES
IV QUI PROUVE QUE LE MÉTIER DE LORETTE A SES PETITS ENNUIS
V LE NOTAIRE DOUGLAS
VI OU MARIUS CHERCHE INUTILEMENT UNE MAISON ET UN HOMME
VII OU L’ON VOIT QUE L’HABIT DE FAIT PAS LE MOINE
VIII LES SPÉCULATIONS DU NOTAIRE DOUGLAS
IX COMME QUOI UN HOMME LAID PEUT DEVENIR BEAU
IX OU LES HOSTILITÉS RECOMMENCENT
XI UNE EXPOSITION PUBLIQUE A MARSEILLE
XII OU MARIUS PERD LA TÊTE
XIII LES TRIPOTS MARSEILLAIS
XIV OU MARIUS GAGNE DIX MILLE FRANCS.
XV COMME QUOI MARIUS EUT DU SANG SUR LES MAINS
XVI LE PAROISSIEN DE MADEMOISELLE CLAIRE
XVII OU SAUVAIRE SE PROMET DE RIRE POUR SON ARGENT
XVIII COMME QUOI L’ABBÉ DONADÉI ENLEVA L’AME SŒUR DE SON AME
XIX LA RANÇON DE PHILIPPE
XX L’ÉVASION
UN DUEL SOCIAL TROISIÈME PARTIE
I LE COMPLOT
II LE PLAN DE M. DE CAZALIS
III ou L’ON VOIT LES EFFETS D’UN BOUT DE CHIFFON BLANC
IV COMME QUOI M. DE CAZALIS FAILLIT PERDRE LA TÊTE EN PERDANT SON PETIT-NEVEU
V OU BLANCHE DIT ADIEU AU MONDE
VI UN REVENANT
VII OU M. DE CAZALIS VEUT EMBRASSER SON PETIT-NEVEU
VIII LE JARDINIER AYASSE
IX GRACE! GRACE!
FÉVRIER1848
XI OU MATHÉUS SE FAIT RÉPUBLICAIN
XII LA RÉPUBLIQUE A MARSEILLE
XII LA STRATÉGIE DE MARIUS
XIII LA STRATÉGIE DE MATHÉUS
XIV L’ÉMEUTE
XV OU MATHÉUS ACHÈVE DE TOUT GATER
XVI LES BARRICADES DE LA PLACE AUX ŒUFS
XVII CE QUE LE PRÉVOYANT MATHÉUS N’AVAIT PAS PRÉVU
XVIII L’ATTAQUE
XIX OU MATHÉUS TIENT ENFIN JOSEPH DANS SES BRAS
XX COMME QUOI L’INSURGÉ PHILIPPE TIRA UN DERNIER COUP DE FEU
XXI LE DUEL
XXII LA MAIN DE DIEU
XXIII ÉPILOGUE
PAR
AGRIPPA
PREMIÈRE PARTIE
PARIS
AUX BUREAUX DU CORSAIRE
2, RUE DE MULHOUSE. 2

1873
UN
DUEL SOCIAL
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
COMME QUOI BLANCHE DE CAZALIS S’ENFUIT AVEC PHILIPPE CAYOL
Table des matières
Vers la fin du mois de mai184., un homme, d’une trentaine d’années, marchait rapidement dans un sentier du quartier Saint-Joseph, près des Aygalades. Il avait confié son cheval au méger d’une campagne voisine, et il se dirigeait vers une grande maison carrée, solidement bâtie, sorte de château campagnard comme on en trouve beaucoup sur les coteaux de la Provence.
Il fit un détour pour éviter le château et alla s’assoir au fond d’un bois de pins qui s’étendait derrière l’habitation. Là, écartant les branches, inquiet et fiévreux, il interrogea les sentiers du regard, semblant attendre quelqu’un avec impatience. Par moments, il se levait, faisait quelques pas, puis s’asseyait de nouveau en frémissant.
Cet homme, haut de taille et de tournure étrange, portait de larges favoris noirs. Son visage allongé, creusé de traits énergiques, avait une sorte de beauté violente et emportée. Et, brusquement, ses yeux s’adoucirent, ses lèvres fortes et épaisses eurent un sourire tendre. Une jeune fille venait de sortir du château, et, se courbant comme pour se cacher, elle accourait vers le bois de pins.
Haletante, toute rose, elle arriva sous les arbres. Elle avait à peine seize ans. Au milieu des rubans bleus de son chapeau de paille, son jeune visage souriait d’un air joyeux et effarouché. Ses cheveux blonds tombaient sur ses épaules; ses petites mains, appuyées contre sa poitrine, tâchaient de calmer les bonds de son cœur.
–Comme vous vous faites attendre, Blanche, dit le jeune homme. Je n’espérais plus vous voir.
Et il la fit assoir à son côté, sur la mousse.
–Pardonnez-moi, Philippe, répondit la jeune fille. Mon oncle est allé à Aix pour acheter une propriété; mais je ne pouvais me débarrasser de ma gouvernante.
Elle s’abandonna à l’étreinte de celui qu’elle aimait, et les deux amoureux eurent une de ces longues causeries, si niaises et si douces. Blanche était une grande enfant qui jouait avec son amant comme elle aurait joué avec une poupée; Philippe, ardent et muet, serrait et regardait la jeune fille avec tous les emportements de l’ambition et de la passion.
Et, comme ils étaient là, oubliant le monde, ils aperçurent, en levant la tête, des paysans qui suivaient le sentier voisin et qui les regardaient en riant. Blanche effrayée s’éloigna de son amant.
–Je suis perdue! dit-elle toute pâle. Ces hommes vont avertir mon oncle. Ah! par pitié, sauvez-moi, Philippe.
A ce cri, le jeune homme se leva d’un mouvement brusque.
–Si vous voulez que je vous sauve, répondit-il avec feu, il faut que vous me suiviez. Venez, fuyons ensemble. Demain, votre oncle consentira à notre mariage... Nous contenterons éternellement nos tendresses.
–Fuir, fuir... répétait l’enfant. Ah! je ne m’en sens pas le courage. Je suis trop faible, trop craintive...
–Je te soutiendrai, Blanche... Nous vivrons une vie d’amour.
Blanche, sans entendre, sans répondre, laissa aller sa tête sur l’épaule de Philippe.
–Oh! j’ai peur, j’ai peur du couvent, reprit-elle à voix basse... Tu m’épouseras, tu m’aimeras toujours?
–Je t’aime... Vois, je suis à genoux.
Alors, fermant les yeux, s’abandonnant au gouffre, Blanche descendit le coteau en courant, au bras de Philippe. Comme elle s’éloignait, elle regarda une dernière fois la maison qu’elle quittait, et une émotion poignante lui mit de grosses larmes dans les yeux
Une minuté d’égarement et d’épouvante avait suffi pour la jeter dans les bras de son amant, brisée et confiante. Elle aimait Philippe de toutes les premières ardeurs de son jeune sang et de toutes les folies de son inexpérience. Elle s’échappait comme une pensionnaire; elle s’en allait volontairement, sans réfléchir aux terribles conséquences de sa fuite. Et Philippe l’emmenait, ivre de sa victoire, frémissant de la sentir marcher et haleter à son côté.
Le jeune homme voulait courir à Marseille pour se procurer un fiacre. Mais il craignit de laisser Blanche seule sur la grande route, et il préféra aller à pied avec elle jusqu’à la campagne de sa mère. Ils se trouvaient à une grande lieue de cette campagne, située au quartier de Saint-Just.
Philippe dut abandonner son cheval, et les deux amants se mirent bravement en marche. Ils traversèrent des prairies, des terres labourées, des bois de pins, coupant à travers champs, marchant à grands pas. Il était environ quatre heures. Le soleil, d’un blond ardent, jetait devant eux de larges nappes de lumière. Et ils couraient dans l’air tiède, sous les ardeurs du ciel bleu, poussés en avant par la folie qui les mordait au cœur. Lorsqu’ils passaient, les paysans levaient la tête et les regardaient fuir avec étonnement.
Ils ne mirent pas une heure pour arriver à la campagne de la mère de Philippe. Blanche, exténuée, s’assit sur un banc de pierre qui se trouvait à la porte, tandis que le jeune homme était allé écarter les importuns. Puis il revint et fit monter la jeune fille dans sa chambre. Il avait prié Ayasse, un jardinier que sa mère occupait ce jour-là, d’aller chercher un fiacre à Marseille.
Les deux amants étaient dans la fièvre de leur fuite. En attendant le fiacre, ils restèrent muets et anxieux. Philippe avait fait asseoir Blanche sur une petite chaise; à genoux devant elle, il la regardait longuement, il la rassurait en baisant avec douceur la main qu’elle lui abandonnait.
–Tu ne peux garder cette robe légère, lui dit-il enfin... Veux-tu t’habiller en homme?
Blanche sourit. Elle éprouvait une joie d’enfant à la pensée de se déguiser.
Mon frère est de petite taille, continua Philippe. Tu vas mettre ses vêtements.
Ce fut une fête. La jeune fille passa le pantalon en riant. Elle était d’une gaucherie charmante, et Philippe baisait avidement la rougeur de ses joues. Quand elle fut habillée, elle avait l’air d’un petit homme, d’un gamin de douze ans. Elle eut toutes les peines du monde à faire tenir le flot de ses cheveux dans le chapeau. Et les mains de son amant tremblaient en ramenant les boucles rebelles.
Ayasse revint enfin avec le fiacre. Il consentit à recevoir les deux fugitifs dans son domicile situé à Saint-Barnabé. Philippe prit tout l’argent qu’il possédait, et tous trois ils quittèrent la campagne et montèrent en voiture.
Ils firent arrêter le fiacre au pont du Jarret, et gagnèrent à pied la demeure d’Ayasse. Philippe avait résolu de passer la nuit dans cette retraite.
Le crépuscule était venu. Des ombres transparentes tombaient du ciel pâle, et d’âcres odeurs montaient de la terre, chaude encore des derniers rayons. Alors une vague crainte s’empara de Blanche. Lorsque, à la nuit naissante, dans les voluptés du soir, elle se trouva seule, entre les bras de son amant, toutes ses pudeurs effrayées de jeune fille s’éveillèrent, et elle frissonna, prise d’un malaise inconnu. Elle s’abandonnait, elle était heureuse et épouvantée de se trouver livrée toute entière à la passion fougueuse de Philippe. Elle défaillait, elle voulait gagner du temps.
–Ecoute, dit-elle, je vais écrire à l’abbé Chastanier, mon confesseur... Il ira voir mon oncle, il obtiendra de lui mon pardon, il le décidera peut-être à nous marier ensemble... Il me semble que je tremblerais moins si j’étais ta femme.
Philippe sourit de la naïveté tendre de cette dernière phrase.
–Ecris à l’abbé Chastanier, répondit-il. Moi, je vais faire connaître notre retraite à mon frère. Il viendra demain et portera ta lettre.
Puis, la nuit se fit, tiède et voluptueuse. Et, devant Dieu, Blanche devint l’épouse de Philippe. Elle s’était livrée d’elle-même, elle n’avait pas eu un cri de révolte, elle péchait par ignorance, comme Philippe péchait par ambition et par passion. Ah! la douce et terrible nuit! elle devait frapper les deux amants de misère et leur donner toute une existence de souffrance et de regrets.
Ce fut ainsi que Blanche de Cazalis s’enfuit avec Philippe Cayol, par une claire soirée de mai.
II
ou L’ON FAIT CONNAISSANCE DU HÉROS, MARIUS CAYOL
Table des matières
Marius Cayol, le frère de l’amant de Blanche, avait environ vingt-cinq ans. Il était petit, maigre, d’allure chétive. Son visage jaune clair, percé d’yeux noirs, longs et minces, s’éclairait par moments d’un bon sourire de dévouement et de résignation. Il marchait un peu courbé, avec des hésitations et des timidités d’enfant. Et, lorsque la haine du mal, l’amour du juste le redressaient, il devenait presque beau.
Il avait pris toute la tâche pénible, dans la famille, laissant son frère obéir à ses instincts ambitieux et passionnés. Il se faisait tout petit à côté de lui, il disait d’ordinaire qu’il était laid et qu’il devait rester dans sa laideur; il ajoutait qu’il fallait excuser Philippe d’aimer à étaler sa haute taille et la beauté forte de son visage. D’ailleurs, à l’occasion, il se montrait sévère pour ce grand enfant fougueux qui était son aîné et qu’il traitrait avec des remontrances et des tendresses de père.
Leur mère, restée veuve, n’avait pas de fortune. Elle vivait difficilement avec les débris d’une dot que son mari avait compromise dans le commerce. Cet argent, placé chez un banquier, lui donnait de petites rentes qui lui suffirent pour élever ses deux fils. Mais, lorsque les enfants furent devenus grands, elle leur montra ses mains vides, elle les mit en face des difficultés de la vie.
Et les deux frères, jetés ainsi dans les luttes de l’existence, poussés par leurs tempéraments différents, prirent deux routes opposées.
Philippe, qui avait des appétits de richesse et de liberté, ne put se plier au travail. Il voulait arriver d’un seul coup à la fortune, il rêva de faire un riche mariage. C’était là, selon lui, un excellent expédient, un moyen rapide d’avoir des rentes et une jolie femme.
Alors, il vécut au soleil, il se fit amoureux, il devint même un peu viveur. Il éprouvait des jouissances infinies à être bien mis, à promener dans Marseille sa brusquerie élégante, ses vêtements d’une coupe originale, ses regards et ses paroles d’amour. Sa mère et son frère qui le gâtaient, tâchaient de fournir à ses caprices. D’ailleurs, Philippe était de bonne foi: il adorait les femmes, il lui semblait tout naturel d’être aimé et enlevé un beau jour par une jeune fille noble, riche et belle.
Marius, tandis que son frère étalait sa bonne mine, était entré en qualité de commis chez M. Martelly, un armateur qui demeurait rue de la Darse. Il se trouvait à l’aise dans l’ombre de son bureau; toute son ambition consistait à gagner une modeste aisance, à vivre ignoré et paisible. Puis il éprouvait des voluptés secrètes, lorsqu’il secourait sa mère ou son frère. L’argent qu’il gagnait lui était cher, car il pouvait donner cet argent, faire des heureux, goûter lui-même les bonheurs profonds du dévouement. Il avait pris dans la vie la route droite, le sentier pénible qui monte à la paix, à la joie, à la dignité.
Il se rendait à son bureau, lorsqu’on lui remit la lettre dans laquelle son frère lui annonçait sa fuite avec mademoiselle de Cazalis. Il fut pris d’un étonnement douloureux; il mesura d’un coup d’œil l’abîme au fond duquel venaient de se jeter les deux amants. Il se rendit en toute hâte à Saint-Barnabé.
La maison du jardinier Ayasse avait, devant la porte, une treille qui formait un petit berceau; deux gros mûriers, taillés en parasol, étendaient leurs branches noueuses et jetaient leur ombre sur le seuil. Marius trouva Philippe sous la treille, regardant avec inquiétude et amour Blanche de Cazalis assise à côté de lui; la jeune fille, déjà lasse, était plongée dans les accablements des premiers soucis et des premières voluptés.
L’entrevue fat pénible, pleine d’angoisse et de honte, Philippe s’était levé.
–Tu me blâmes? demanda-t-il en tendant la main à son frère.
–Oui, je te blâme, répondit Marius avec force. Tu as fait là une méchante action. L’orgueil t’a emporté, la passion t’a perdu. Tu n’as pas réfléchi aux malheurs que tu vas attirer sur les tiens et sur toi.
Philippe eut un mouvement de révolte.
–Tu as peur, dit-il amèrement. Moi, je n’ais pas calculé; j’aimais Blanche, Blanche m’aimait. Je lui ai dit: «Veux-tu venir avec moi?» Et elle est venue. Voilà notre histoire. Nous ne sommes coupables ni l’un ni l’autre.
–Pourquoi mens-tu? reprit Marius avec une sévérité plus haute. Tu n’es pas un enfant. Tu sais bien que ton devoir était de défendre cette jeune fille contre elle-même: tu devais l’arrêter au bord du gouffre, l’empêcher de te suivre. Ah! ne me parle pas de passion. Moi, je ne connais que la passion de la justice et de l’honneur.
Philippe souriait dédaigneusement. Il attira Blanche sur sa poitrine.
–Mon pauvre Marius, dit-il, tu es un brave garçon, mais tu n’as jamais aimé, tu ignores la fièvre d’amour... Voici ma défense.
Et il se laissa embrasser par Blanche qui se tenait à lui avec des frémissements. La malheureuse enfant sentait bien qu’elle n’avait plus d’espoir qu’en cet homme. Elle s’était livrée, elle lui appartenait, elle le suivait comme son souverain maître. Et, maintenant, elle l’aimait presque en esclave, elle rampait vers lui, amoureuse et craintive.
Marius, désespéré, comprit qu’il ne gagnerait rien en parlant sagesse aux deux amants. Il se promit d’agir par lui-même, il voulut connaître tous les faits de la désolante aventure. Philippe répondit docilement à ses questions.
Il y a près de huit mois que je connais Blanche, dit-il. Je l’ai vue la première fois dans une fête publique. Elle souriait à la foule, et il me sembla que son sourire s’adressait à moi. Depuis ce jour, je l’ai aimée, j’ai cherché toutes les occasions de me rapprocher d’elle, de lui parler.
–Ne lui as-tu pas écrit? demanda Marius.
–Si, plusieurs fois.
–Où sont tes lettres?
–Elle les a brûlées... Chaque fois, j’achetais un bouquet à Fine, la bouquetière du cours Saint-Louis, et je glissais ma lettre au milieu des fleurs. La laitière Marguerite portait les bouquets à Blanche.
–Et tes lettres restaient sans réponse?
–Dans les commencements, Blanche a refusé les fleurs. Puis elle les a acceptées; puis elle a fini par me répondre. J’étais fou d’amour. Je rêvais d’épouser Blanche, de l’aimer à jamais.
Marius haussa les épaules. Il entraîna Philippe à quelques pas, et là, continua l’entretien avec plus de dureté dans la voix.
–Tu es un imbécile ou un menteur, dit-il tranquillement; tu sais que M. de Cazalis, député, millionnaire, maître tout puissant dans Marseille, n’aurait jamais donné sa nièce à Philippe Cayol, pauvre, sans titre, et républicain pour comble de vulgarité. Avoue que tu as compté sur le scandale de votre fuite pour forcer la main à l’oncle de Blanche.
–Et quand cela serait! répondit Philippe avec fougue. Blanche m’aime, je n’ai pas violenté sa volonté. Elle m’a librement choisi pour mari.
–Oui, oui, je sais cela. Tu le répètes trop souvent pour que je ne sache pas ce que je dois en croire. Mais tu n’as pas songé à la colère de M. de Cazalis; cette colère va retomber terriblement sur toi et ta famille. Je connais l’homme; ce soir, il aura promené son orgueil outragé dans tout Marseille. Le mieux serait de reconduire la jeune fille à Saint-Joseph.
–Non, je ne le veux pas, je ne le peux pas... Blanche n’oserait jamais rentrer chez elle... Elle était à la campagne depuis une semaine à peine; je la voyais jusqu’à deux fois par jour dans un petit bois de pins; nous jouissions en paix de la liberté des champs. Son oncle ne savait rien, et le coup a dû être rude pour lui... Nous ne pouvons nous présenter en ce moment...
–Eh bien! écoute, donne-moi la lettre pour l’abbé Chastanier. Je verrai ce prêtre; s’il le faut, j’irai avec lui chez M. de Cazalis. Nous devons étouffer le scandale. J’ai une tâche à accomplir, la tâche de racheter ta faute... Jure-moi que tu ne quitteras pas cette maison, que tu attendras ici mes ordres, mes prières.
–Je te promets d’attendre, si aucun danger ne me menace.
Marius avait pris la main de Philippe, et le regardait en face, loyalement:
–Aime bien cette enfant, lui dit-il d’une voix profonde, en lui montrant Blanche; tu ne répareras jamais l’injure que tu lui as faite.
Il allait s’éloigner, lorsque Mlle de Cazalis s’avança. Elle joignait les mains, suppliante, étouffant ses larmes.
–Mons; eur, balbutia-t-elle, si vous voyez mon oncle, dites lui bien que je l’aime... Je ne m’explique pas ce qui est arrivé... Je voudrais rester la femme de Philippe et retourner chez nous avec lui.
Marius s’inclina doucement.
–Espérez, dit-il.
Et il s’en alla, ému et troublé, sachant qu’il mentait et que l’espérance était folle.