Kitabı oxu: «Chien et chat, ou Mémoires de Capitaine et Minette»
Emma Maitland
Chien et chat, ou Mémoires de Capitaine et Minette
Histoire véritable

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066307714
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII

I
Table des matières
Je vais raconter l’histoire d’une vie qui a été agréable et prospère; car, bien qu’elle ait été traversée par quelques malheurs, la part des jouissances a été de beaucoup la plus forte, et surtout j’ai été traité avec une cordialité et une bonté qui auraient suffi pour assurer le bonheur même d’un homme. Quoique je n’aie aucune raison de me plaindre de ma destinée, je ferai cependant remarquer que mon bonheur a été en grande partie le résultat de la sagesse avec laquelle j’ai su me soumettre aux circonstances, quelles qu’elles fussent, et les accepter de bonne grâce.
La nature m’a doué heureusement. Je suis un beau chien couchant, d’une taille qu’un chien de Terre-Neuve ne dédaignerait pas, et d’une beauté qui pourrait exciter l’envie d’un épagneul de Blenheim. Mon poil est brun, blanc et frisé ; mes oreilles tombent avec grâce, ma queue est remarquablement belle, mon nez d’un rose tendre; mes yeux sont bruns et expriment la bonté ; j’ai une grande activité, beaucoup de force et d’honnêteté ; je suis doux et obéissant, et j’ai toujours éprouvé une sorte d’orgueil et de plaisir à me conduire comme un chien parfaitement bien élevé.
Ma position dans ce monde n’a rien laissé à désirer sous le rapport du bien-être. J’ai été élevé dans un vieux château qu’habitaient mon maître et sa fille; ils avaient à leur service plusieurs domestiques, braves et excellentes gens, dont je n’eus jamais qu’à me louer. Mon éducation fut dirigée avec soin, et, dès ma plus tendre jeunesse, j’eus l’avantage de voir la bonne compagnie. Mon maître, cependant, ne me permettait pas souvent de venir dans le salon, parce que, disait-il, ce n’était pas la place d’un gros chien comme moi; mais j’avais à ma disposition l’étage inférieur de la maison; je pouvais aussi à tout moment entrer dans son cabinet, et j’étais toujours bien venu quand il me plaisait de partager le coin de son feu, pendant qu’il lisait les journaux ou qu’il recevait des visites. Je tenais beaucoup à bien connaître ses amis; et à force d’écouter leur conversation, de les examiner en dessous pendant qu’ils croyaient que je dormais, de les flairer avec soin, je parvins à me faire de leur caractère une idée assez juste pour savoir comment je devais régler ma conduite envers eux. Quoique je fusse un chien poli, et par nature et par éducation, j’avais trop d’indépendance et trop d’honnêteté pour témoigner le même respect et la même cordialité à ceux que j’aimais et à ceux que je méprisais; plein de reconnaissance pour la moindre faveur qui me venait de personnes possédant mon estime, je restais insensible à la flatterie, aux caresses et aux bienfaits de celles qui me déplaisaient; et rien n’aurait pu me persuader de leur montrer autre chose que la froideur la plus grande. Si j’avais pu parler, j’aurais dit tout ce que je pensais sans cérémonie, et j’étais souvent fort étonné de ce que mon maître, qui avait cette faculté, ne se querellait pas avec les gens et ne leur disait pas franchement leurs vérités. Il me semblait que, si j’avais été à sa place, je me serais battu plus d’une fois contre ces importuns avec lesquels il était poli lui-même et exigeait que je le fusse aussi. J’ai souvent remarqué que les hommes considèrent comme une chose convenable d’observer une espèce de politesse même avec les personnes qu’ils n’aiment point. Cette conduite nous paraît fort extraordinaire, à nous autres animaux, et il nous est impossible de nous en rendre compte.
Je n’étais pas cependant sans avoir aussi ma manière de témoigner ce que je pensais. Si j’éprouvais de l’indifférence ou du mépris pour la personne qui entrait dans la chambre, je n’ouvrais qu’un œil et me mettais à bâiller. Si elle essayait de me flatter en m’appelant mon bon Capitaine, mon beau chien, et en me caressant, je repoussais sa main, je me relevais de dessus le tapis en faisant un tour sur moi-même, je plaçais ma queue entre mes jambes, puis je me couchais de nouveau et ne faisais plus la moindre attention à elle.
Il m’est arrivé quelquefois d’avoir peine à contenir mon indignation à la vue de gens que recevait mon maître et que je considérais comme de fort mauvaises connaissances pour lui. Je savais qu’il ne fallait pas que je les mordisse, et, je dois l’avouer, il m’en coûtait beaucoup pour résister à la tentation, car il me semblait qu’ils le méritaient. Je n’osais pas même aboyer après eux, car mon maître ne l’aurait pas souffert; mais je ne pouvais m’empêcher de les accueillir en grondant tout bas. Pendant toute leur visite, je ne les perdais pas de vue un seul instant, et je me faisais un devoir de les suivre jusqu’à la porte d’entrée, afin de m’assurer qu’ils étaient bien partis.
J’avais peine à contenir mon indignation. (P. 6 )

Il y en avait d’autres, au contraire, vers lesquels je me sentais attiré tout particulièrement. Leurs visites me donnaient presque autant de plaisir qu’à mon maître, et je faisais tout ce qui dépendait de moi pour le leur témoigner, soit par mes caresses, soit par la promptitude et la bonne grâce avec laquelle je leur donnais la patte aussitôt qu’ils me la demandaient. Je n’allais jamais plus loin que je ne le devais dans mes caresses; j’étais doué d’un certain tact naturel qui me faisait distinguer ceux qui m’aimaient réellement de ceux qui me supportaient seulement par politesse. Je ne m’approchais jamais volontairement de ces derniers, quoique souvent je fusse obligé de me soumettre à une petite caresse hypocrite qui ne m’était accordée qu’en faveur de ma jeune maîtresse.
Je reconnaissais au premier coup d’œil ceux et celles qui aimaient les chiens, et je savais fort bien quand je pouvais, sans crainte d’être repoussé, poser ma tête sur une petite main blanche ou sur une robe des plus élégantes.
Mon maître était la personne pour laquelle j’avais le plus d’affection, ou, pour mieux dire, celle pour laquelle j’avais le plus de respect; car j’aimais pour le moins autant sa fille Lily, ma jeune maîtresse, dont toutes les actions, même les plus insignifiantes, avaient pour moi de l’intérêt.
II
Table des matières
Lily était une gracieuse et douce petite créature, que j’aurais pu renverser et fouler aux pieds en un instant; mais, quoique ma force fût de beaucoup supérieure à la sienne, il n’y avait personne à qui j’obéisse plus volontiers. Une parole, un regard de Lily me faisait rentrer à l’instant dans le devoir, et ces mots sortis de sa bouche: «Oh! Capitaine!» m’ont souvent rappelé à l’ordre, au moment où j’allais me jeter avec fureur sur quelque personne qui me déplaisait. Plein de soumission envers elle, je me regardais cependant en quelque sorte comme son protecteur, et l’homme ou l’animal qui se serait avisé de l’attaquer aurait mal passé son temps.
Comme je l’ai déjà dit, l’entrée du salon m’était rarement permise; ce qui n’empêchait pas Lily de trouver mille moyens de s’occuper de moi. Je me couchais toujours au pied de l’escalier, attendant avec impatience le moment où elle se rendrait dans la salle à manger pour le déjeuner.
Je savais par expérience qu’elle ne manquerait jamais de me passer affectueusement la main sur la tête en disant: «Comment cela va-t-il, Capitaine, mon bon chien?» J’exprimais aussitôt ma joie en remuant la queue. Je crois que j’aurais boudé toute la journée, si cette caresse de Lily m’avait manqué. Après le déjeuner elle venait dans le jardin et m’apportait un morceau de pain grillé qu’elle m’enseignait à attraper. J’aurais préféré de beaucoup le prendre à ma manière, en me jetant dessus et en l’avalant gloutonnement tout de suite. Mon désir de plaire à Lily était si grand que je savais résister à cette envie et rester patiemment assis devant un petit morceau de croûte bien beurré, des plus appétissants, placé absolument sous mon nez, le regardant sans y toucher. Jamais il ne m’arriva de le prendre avant d’en avoir reçu la permission.
J’attendais avec impatience le moment où elle se rendait dans la salle à manger. (P. 11.)

Elle comptait jusqu’à dix.

Après avoir acquis tant d’empire sur moi-même, il me semblait que mon éducation ne laissait plus rien à désirer; mais Lily n’était pas de cet avis et trouvait qu’il me restait encore bien des choses à apprendre. Elle voulut donc ajouter aux talents que je possédais déjà celui de tenir un morceau de pain sur mon nez pendant tout le temps qu’elle mettait à compter dix, et lorsqu’elle arrivait à ce nombre, de le jeter en l’air et de l’attraper avant qu’il tombât à terre. Je fus assez longtemps avant de pouvoir parvenir à faire ce tour de force, dont je ne comprenais vraiment pas l’utilité. Je flairais l’odeur du pain placé ainsi sur mon nez, et il m’était impossible de comprendre pourquoi il ne m’était pas permis de le manger tout aussitôt; mais pour Lily il n’y avait rien que je n’eusse fait; aussi je me soumettais de fort bonne grâce à tous ces exercices. Il m’est arrivé souvent de regarder par la fenêtre de la salle à manger, pour voir si mon maître et ma maîtresse s’y prenaient de la même manière; mais jamais je ne les ai vus placer leur viande ou leur pain sur leur nez et tâcher de les attraper.
Lily m’apprit aussi à fermer la porte lorsqu’elle m’en donnait l’ordre; et comme je n’y parvenais qu’en la poussant de toute la force de mon poids, ce jeu était tant soit peu bruyant; mais ma petite maîtresse y trouvait tant de plaisir qu’elle s’amusait à ouvrir la porte une douzaine de fois par jour, tout exprès pour que je la fermasse.
Un autre de ses grands amusements était de me mettre devant une glace. Je ne fus pas longtemps à m’y accoutumer; cependant, je l’avoue, la première fois je fus fort intrigué. Je pris d’abord le chien que j’apercevais dans la glace pour un ennemi empiétant sur mes domaines, et je me préparai à l’attaquer vigoureusement. Il me paraissait digne d’être mon adversaire, et semblait prêt au combat. Après avoir beaucoup aboyé, m’être bien démené, voyant que personne n’était blessé, je m’imaginai que le miroir était la barrière qui nous empêchait d’entrer en contact et que mon antagoniste s’y était retranché comme un lâche. Bien déterminé à ne pas lui permettre de profiter d’une tactique aussi basse, je passai adroitement derrière la glace avec l’intention de le bien secouer; mais, à mon grand étonnement, je ne trouvai personne. Je revins précipitamment à la place que je venais de quitter, et là je le retrouvai plus furieux que jamais. J’allai regarder de nouveau derrière la glace; pas la moindre trace d’adversaire. Je commençai à soupçonner ce qui en était, et, un peu honteux de m’être ainsi laissé attraper, j’abandonnai la partie et me couchai devant le miroir pour y contempler mon image et m’enfoncer dans mes réflexions.
III
Table des matières
Lily se donnait beaucoup de peine pour faire quelque chose de moi; mais, après tout, les talents qu’elle pouvait me donner étaient de pur agrément, et il ne m’était pas permis de consacrer tout mon temps à des choses aussi futiles. Je n’étais pas fait pour être un chien de salon; il était donc important pour moi de recevoir une éducation plus solide. Celle que mon maître me donna développa mes dispositions naturelles et corrigea mes défauts; aussi les juges les plus compétents du pays me déclarèrent-ils le chien de chasse le plus habile des environs. Mon maître était lui-même grand chasseur, et j’étais aussi fier de lui qu’il l’était de moi. Quand je fus assez bien dressé pour l’accompagner à la chasse, nous nous mîmes à faire de longues courses ensemble. Tantôt nous grimpions sur les collines, tantôt nous descendions dans les plaines; rien ne nous arrêtait, chacun de nous remplissait consciencieusement son rôle, et nous rapportions plus de gibier à nous deux que qui que ce fût. Nous n’éprouvions jamais la moindre fatigue; ces excursions avaient pour moi un attrait toujours nouveau, et j’y allais de tout cœur. Tenir un oiseau en arrêt jusqu’à ce que le coup de fusil de mon habile maître me donnât le signal de courir sur la proie pour la déposer à ses pieds, c’était là pour moi la plus grande jouissance de la vie et son principal objet. S’il se trouvait des gens qui pour cela se sentissent portés à me mépriser, je les prie de se souvenir que cette tâche m’était imposée, et que je m’en acquittais avec conscience. Tout le monde ne pourrait peut-être pas en dire autant. J’étais incapable d’y voir rien de mal, et jamais il n’entra dans ma tête la pensée que les oiseaux pussent s’en plaindre. Il me semblait qu’ils étaient là pour être tués; je ne leur voyais point d’autre utilité.
Nous fîmes de longues courses ensemble. (P. 20.)

La seule chose qui me désolât dans nos parties de chasse était que mon maître invitait quelquefois des chasseurs fort peu adroits. Quand je l’entendais engager quelque nigaud qui savait à peine tenir un fusil, je me plaignais, je grognais, je faisais des remontrances à ma manière; mais je n’étais point écouté. Mon maître n’avait qu’un seul tort, c’était de ne pas me consulter en pareille occasion; il se serait épargné bien des journées de mauvaise chasse. Un jour ma patience fut mise à une épreuve difficile à supporter pour un chien doué de quelque discernement. Un jeune homme, ami de mon maître et de ma maîtresse, arriva au château et reçut un accueil beaucoup plus aimable que, sel on moi, il ne le méritait. Je le jugeai, dès le premier coup d’œil, fort peu favorablement, et j’aurais voulu que mon maître grondât, que ma maîtresse aboyât après lui, au lieu de lui dire qu’ils étaient ravis de le voir et qu’ils espéraient que son voyage avait été agréable. A peine fut-il arrivé qu’il commença une kyrielle de plaintes qui n’en finissaient plus. Il avait froid; jamais on n’avait vu un pareil temps à cette époque de l’année. Il était fatigué ; les routes étaient mauvaises, la campagne triste; il avait été obligé, pour faire les vingt derniers milles, de voyager entassé dans l’intérieur d’une diligence.
Il se plaignait et trouvait à redire à tout. (P. 24.)

«C’était vraiment une chose honteuse, disait-il, que le chemin de fer n’allât pas jusqu’au lieu de sa destination! »
Il était enchanté d’être enfin arrivé, mais bien moins, semblait-il, pour le plaisir de voir ses amis que pour jouir du confort que leur maison offrait. Tous les ennuis qu’il avait éprouvés et dont il se plaignait si amèrement n’avaient nui en rien à son appétit, comme je m’en aperçus quand j’allai regarder tout doucement à la porte de la salle à manger, pendant qu’on dînait, pour l’examiner et écouter ce qu’il disait. Il ne faisait que se plaindre et trouvait à redire à tout. Lily elle-même ne put parvenir à le dérider, bien qu’elle fit tout ce qui dépendait d’elle pour amener un sujet de conversation qui lui plût. Voyant que tous ses efforts étaient vains, elle imagina de lui demander s’il avait beaucoup chassé cette année.
«Oui, lui répondit-il, mais les chiens de mon frère sont si mauvais que je n’y ai trouvé aucun plaisir. Il est impossible de rien faire de bon avec de semblables animaux.»
Lily lui dit, en rougissant un peu, qu’elle trouvait les chiens de Rodolphe magnifiques et qu’elle ne pouvait pas croire que rien de ce qui lui appartenait fût mauvais, que c’était tout à fait contraire à ses habitudes.
«Oh! répliqua-t-il, c’est le jeune homme le plus accommodant du monde; il est toujours content. Je vous assure que ses chiens ne valent rien. Je n’ai pas abattu un seul oiseau, chaque fois que je les ai emmenés avec moi.
— J’espère, dit alors mon maître, que nous pourrons vous dédommager de ce malheur. Demain nous irons chasser ensemble avec le meilleur chien qu’il soit possible d’avoir.»
Je me mis à me plaindre, car je savais bien qu’il s’agissait de moi, et je ne goûtais pas du tout l’idée d’accompagner un chasseur qui commençait par trouver des défauts à ses chiens. J’étais bien persuadé que les chiens ne méritaient nul blâmé ; mais à quoi toutes mes réflexions pouvaient-elles servir? Personne ne m’écoutait.....
IV
Table des matières
Le lendemain, pendant que Lily et moi jouions dans le jardin, mon maître arriva à l’heure accoutumée, avec sa veste de chasse.
«Où est Craven? demanda-t-il à Lily; je lui ai dit de s’apprêter.
— Il est encore à sa toilette, répondit-elle en riant; ses bottes ou son gilet ne vont pas à sa guise; je ne sais trop lequel des deux.
— Allons, s’écria mon maître, il va perdre la moitié de la journée avec toutes ses niaiseries. Je n’ai pas le temps de l’attendre. Vous lui direz que je suis allé en avant et qu’il n’a qu’à venir me rejoindre avec John. Retournez à la maison, Capitaine, continua-t-il, en voyant que je m’élançais après lui, espérant échapper au compagnon dont j’étais menacé ; allez-vous-en. Il faut que vous fassiez de votre mieux ce matin, car vous avez affaire à un chasseur qui, je le soupçonne fort, en sait bien moins que vous.»
J’obéis avec beaucoup de répugnance, et je restai en arrière, suivant tristement de l’œil mon maître qui s’éloignait. Les louanges de Lily furent pour moi une consolation; je les préférais presque aux biscuits dont elle était également prodigue envers moi. Après m’avoir adressé bien des compliments, elle prit un ton plus grave et ajouta:
«Maintenant, Capitaine, faites bien attention à ce que je vais vous dire.»
Je me plaçai aussitôt devant elle, tout yeux et tout oreilles:
«Vous êtes le meilleur des chiens, dit-elle, vous le savez.»
A ces mots, je remuai la queue en signe d’assentiment, car je le savais en effet. Elle me le répétait tous les jours et je croyais tout ce qu’elle me disait.
«Voici un autre biscuit pour vous; attrappez-le! »
Je l’attrapai et l’avalai en une bouchée.
«A présent, c’est tout, en voilà assez. Vous êtes un bon chien et je vais vous dire quelque chose. Vous irez à la chasse avec Craven. Il est bien différent de son frère, mais nous n’y pouvons rien; j’espère qu’il sera bon pour vous, ce dont toutefois je ne puis vous assurer. Je vous recommande de vous bien conduire, Capitaine, et de lui donner ainsi le bon exemple. Remplissez votre devoir le mieux que vous pourrez, ne soyez pas hargneux et ne grognez pas si les autres ne font pas ce qu’ils doivent. Si vous êtes mécontent, gardez-vous d’aboyer et de mordre; mais résignez-vous et prenez patience.»
Elle m’en aurait probablement dit davantage, si elle n’avait été interrompue dans sa harangue par le vieux groom John, qui, comme moi, attendait le jeune homme. La femme de John avait été la nourrice de Lily; pour lui, il lui enseignait à monter à cheval et l’aidait à cultiver son petit jardin. Il s’était en quelque sorte associé à moi pour prendre soin d’elle, et une grande intimité existait entre nous trois.
John, qui avait écouté notre conversation, dit, en indiquant du doigt la maison et en accompagnant ce geste d’un mouvement de tête à lui:
«Il va venir quelqu’un, miss Lily, qui a bien autant besoin de vos conseils que ce pauvre animal, mais à qui ils ne profiteraient probablement pas davantage. »
Il prononça ces derniers mots tout bas, pendant que Lily allait au-devant de Craven, qui arrivait en costume complet de chasseur. Il avait sur lui une telle quantité de gibecières, de ceintures, de poires à poudre et de choses qui lui pendaient de tous côtés, que je me demandais comment il pourrait faire le moindre mouvement. Le vieux John secoua la tête en le regardant et marmotta:
«Beaucoup de bruit et peu de besogne.»
Lily voulut lui expliquer l’absence de son père, mais Craven ne l’écoutait pas et n’était occupé qu’à lui faire admirer ses nombreuses inventions. Elle lui dit qu’il ne manquait pas d’outils et qu’il serait bien habile s’il parvenait à se servir de tous; que, quant à elle, elle pensait qu’il était plus embarrassant que commode d’en avoir autant.
«Bah! les femmes n’entendent rien aux plaisirs de la chasse, répondit-il.
— Oh! non, certainement, reprit Lily d’un ton gai; je ne doute pas que tous ces instruments n’aient chacun leur utilité ; seulement mon père me dit souvent que, quand on sait bien travailler, on n’a pas besoin de beaucoup d’outils; mais peut-être veut-il parler des ouvrages de femmes, et il est probable que vous avez raison.»
Le vieux John s’avança alors très respectueusement, mais en clignant de l’œil d’une certaine manière très significative pour moi, et dit:
Craven arrivait en costume complet de chasse. (P. 31.)

«Monsieur veut-il me permettre de le débarrasser un peu et me laisser porter son fusil? car il me semble qu’il est difficile pour lui de se charger de tout ce qui est utile et de ce qui ne l’est pas.»
Craven lui passa son fusil sans faire la moindre objection, et nous nous mîmes en route. Ce dernier trait le perdit entièrement dans mon esprit, et je le suivis tristement, ne conservant plus à son sujet la plus faible espérance. La perspective de rejoindre bientôt mon maître me ranima; mais là encore j’éprouvai une nouvelle contrariété : mon maître s’était mis à parcourir la plaine, et Craven voulut rester dans les plantations. La présence du vieux John fut ma seule consolation, et quand la première perdrix se montra, je fis un arrêt magnifique. Craven reprit son fusil, et pendant qu’il cherchait le plomb dont il avait besoin, dans la poche où il n’était pas, John tira et tua l’oiseau.
«Voilà un beau perdreau, dit Craven, et, sans ce malencontreux bouton, c’est moi qui l’aurais tué.
— Une autre occasion ne tardera pas à se présenter, dit John, et vous feriez bien de charger votre fusil afin de ne pas la perdre.»
Craven allait suivre son conseil, mais il voulut encore arranger quelque chose à son équipement, et, avant qu’il fût prêt, John avait mis dans sa carnassière un faisan. A la fin cependant Craven tira son coup et le manqua. Il dit que c’était la faute de John, qui l’avait empêché de me voir en se plaçant entre lui et moi.
«Cela ne m’arrivera plus, dit alors John, car je vais retourner à mon ouvrage, comme j’ai reçu ordre de le faire si vous n’aviez plus besoin de moi, une fois que je vous aurais conduit dans les plantations. Adieu donc, monsieur; je vous souhaite bonne chance à la première occasion.»
Le second coup, le troisième et le quatrième ne furent pas plus heureux. Plusieurs oiseaux partirent à nos pieds et s’envolèrent les uns après les autres en nous passant sous le nez, et je finis par me sentir humilié aux yeux des perdrix elles-mêmes. La moitié de la matinée se passa de cette manière, à perdre notre temps, notre bonne humeur, notre poudre et notre plomb; les oiseaux se moquaient de nous, j’en étais persuadé, et nous regardaient avec mépris en voyant que nous les manquions. Ma patience n’y tint plus, et il me tarda de retourner à la maison. Cependant je me rappelai les recommandations de Lily au moment de notre séparation, et je résolus, quoi qu’il arrivât, de faire de mon mieux jusqu’au bout. Je me dis aussi que jamais personne n’était venu au monde sachant manier un fusil, et que Craven n’avait peut-être pas eu l’occasion d’apprendre à le faire; qu’il y avait un commencement à tout, et que ceux qui avaient de l’expérience devaient aider ceux qui n’en avaient pas. Je continuai donc de faire tout ce qui dépendait de moi pour lui être utile. Tout à coup, après avoir encore une fois tiré en vain, Craven s’écria:
«C’est votre faute, stupide animal; jamais vous ne faites lever l’oiseau du côté où on l’attend. Si vous connaissiez mieux votre métier, j’aurais maintenant dans ma carnassière des perdreaux par douzaines.»
A cette offense, je sentis qu’il m’était impossible d’en supporter davantage et qu’il était de toute inutilité d’essayer de contenter un homme aussi injuste et aussi ingrat qu’il était ignorant et suffisant; je lui tournai donc le dos et pris le chemin de la maison d’un air digne et décidé. Craven eut beau appeler, siffler, crier, je n’y fis aucune attention. Je ne voulais plus rien avoir à démêler avec lui; et, sans tourner la tête ni ralentir le pas, je gagnai mon chenil, où je me couchai en rond sur la paille. Je me mis alors à réfléchir sur mes torts, jusqu’à ce qu’enfin je m’endormis. Pendant tout le reste de la journée je ne me montrai pas, et pour plus d’une raison. Une créature d’un ordre inférieur ne peut pas tout de suite prendre le dessus, quand elle a reçu un affront, et l’oublier, comme un homme pourrait le faire; nous sommes les esclaves de nos impressions, et, jusqu’à ce qu’elles soient effacées, nous ne pouvons nous empêcher d’en ressentir les effets et d’agir en conséquence; je me souviens avec regret que je prenais plutôt plaisir à nourrir ma colère qu’à l’oublier. Je ne voulais pas me trouver avec Craven; peut-être aussi me sentais-je un peu honteux de ma conduite et inquiet de ce que mon maître et ma maîtresse pourraient en penser. Mais j’entendis John raconter en riant tout ce qui s’était passé, et dire que cette histoire avait beaucoup amusé mon maître; je repris donc assez de confiance le lendemain matin pour me présenter au bas de l’escalier au moment où Lily passait.
Pulsuz fraqment bitdi.