Kitabı oxu: «Les amours du Vert-Galant & La mignonne du roi»

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Emmanuel Gonzalès

Les amours du Vert-Galant & La mignonne du roi


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066327903

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

LA MIGNONNE DU ROI

I

II

III

VI

VII

VIII

X

X

XI

GIANGURGOLO

I

II

III

V

I

Table des matières

Dans la matinée du 15 septembre 1539, quoique-qu’il bruinât fort, un jeune homme arpentait, du pas mesuré d’une sentinelle, l’espace qui sépare le Louvre de l’église Saint-Germain-l’Auxerrois.

En le voyant passer, les femmes disaient:

— C’est un amoureux qui attend sa colombe, et par un temps à enrhumer des tire-laine! Pauvre garçon! rien que pour son courage je crois que je l’aimerais volontiers.

— C’est quelque raffiné d’honneur qui attend ses seconds, disaient les hommes. Je ne voudrais pas avoir maille à partir avec ce gaillard-là ; il me fait l’effet d’avoir la flamberge peu endurante.

Hommes et femmes se trompaient. Notre promeneur n’avait à cette heure, en espérance, aucun rendez-vous qui lui chatouillât le cœur, aucun duel qui lui échauffât la cervelle.

C’était un grand et beau garçon de vingt ans environ, robuste et bien taillé. Ses traits fortement accentués, ses cheveux d’un blond douteux, beaucoup plus longs qu’on ne les portait alors, son nez busqué comme le bec d’un oiseau, et sa petite moustache rude et fauve qui se tordait aux deux coins de sa lèvre en deux crocs menaçants, donnaient à sa physionomie un caractère assez étrange.

Ce qui attirait surtout l’attention des passans, c’était la coupe singulière de son pourpoint de drap blanc à revers noirs, couleurs nationales du canton du Zurich.

Le jeune montagnard, qui s’appelait Georges d’Urfen, était parti de son pays la bourse fort peu garnie, suivant l’usage immémorial de ses compatriotes, et sans autre bagage qu’une lettre de recommandation adressée à messire de Brandberg, son oncle maternel, capitaine des hallebardiers du roi.

A peine arrivé, il était allé s’enquérir au Louvre de messire de Brandberg. Là on lui avait répondu laconiquement que les hallebardiers du roi seraient de garde au palais vers dix heures.

Georges était descendu le matin même dans une hôtellerie voisine de la porte Saint-Antoine. Il aima donc mieux, quoique exténué de lassitude, continuer sa promenade, en attendant la venue des hallebardiers, que de retourner se reposer à l’autre extrémité de Paris. Mais, au moment où neuf heures sonnaient à Saint-Germain-l’Auxerrois, il ressentit une sorte de défaillance dont il ne se rendit compte qu’en voyant passer un porteur de pâtés chauds qui exhalaient un délicieux parfum. Il se rappela qu’il n’avait pas déjeuné ; il pensa qu’un homme à jeun ne pouvait pas réussir à la cour, et résolut de renouveler sans plus attendre son enquête à l’endroit de messire de Brandberg.

Il tendit donc le jarret, posa la main sur la poignée de sa longue épée, dont il releva fièrement la pointe en arrière, et, frisant sa moustache que l’humidité rendait rebelle, il s’approcha d’un sergent qui causait avec les hommes de garde.

— Monsieur le sergent, dit-il en s’inclinant avec la politesse un peu gauche d’un étranger, on m’a assuré que les hallebardiers du roi seraient de service au Louvre ce matin.

— Ils nous relevront à dix heures, mon gentilhomme, répondit celui-ci.

— Alors je verrai probablement messire de Brandberg, continua Georges en tirant de son pourpoint une large missive qu’il fit complaisamment glisser sous les yeux du sergent.

— Je ne connais pas ce nom-là !

Notre montagnard regarda son interlocuteur de travers, et les lobes de ses oreilles se colorèrent en rouge écarlate, comme la crête d’un jeune coq en colère.

— Comment! s’écria-t-il, avec un éclat de rire nerveux, vous ne connaissez pas le capitaine des hallebardiers du roi? voilà qui est bien singulier.

— Moi, je suis aux arquebusiers, mon gentilhomme, répliqua tranquillement le sergent qui reprit sa conversation un instant interrompue.

Georges d’Urfen se crut insulté. Le feu de ses oreilles monta jusqu’à son front. Il lui paraissait invraisemblable qu’on ne connût pas messire de Brandberg, qui, après la reine mère et le roi, était, dans son estime, le personnage le plus important du royaume. Il se demanda s’il ne ferait pas bien de châtier l’insolence de ce soldat; mais comme le porteur de pâtés chauds s’était arrêté à écouter d’un air narquois son dialogue avec le sergent, son estomac lui donna tout à coup un conseil bien différent, si ce n’est aussi belliqueux. Ne valait-il pas mieux profiter de l’heure qui lui restait pour aller déjeuner. Georges opta pour ce dernier parti, et, tournant sur ses talons, il s’en alla droit devant lui.

— Que ces Parisiens, qui passent pour les gens les plus civilisés du monde, sont mal élevés!... Quelle différence entre eux et nos honnêtes montagnards qui font si bon accueil aux voyageurs!

Et comme, par suite de sa préoccupation, il venait de marcher dans une mare d’eau et de s’éclabousser jusqu’à mi-jambe:

— Que leurs rues boueuses sont loin de valoir nos chemins verts!

Puis rejetant à vingt pas de là un regard de dédain sur la Seine, qu’on lui avait tant vantée:

— Qu’ils osent donc comparer leur rivière, qui se traîne comme une limace entre deux berges hérissées de verres cassés et d’immondices, à nos fleuves impétueux bordés de roches sauvages, à nos torrents, à nos cascades.

Tout en parlant ainsi, il arriva rue Saint-Honoré, et avisa une auberge d’assez piteuse apparence; l’enseigne qui grinçait au vent semblait lui faire des agaceries pour l’inviter à entrer. Notre gentilhomme se laissa séduire, et après s’être assuré d’un coup d’œil rapide que personne ne l’observait, il se jeta d’un bond dans ce bouge enfumé.

L’hôtelier le salua, et, posant sur la table ses deux poings luisans de graisse, il lui demanda ce qu’il fallait lui servir. Comme tous les gens affamés, Georges répondit:

— Ce que vous aurez de tout prêt.

On lui apporta une anguille qui nageait dans une sauce gluante et noire:

— Que diable me donnez-vous là ! un poisson qui a une tête de canard!

— C’est une lamproie, dont la sauce a été faite avec son vrai sang, répondit l’hôtelier en souriant d’un air béat.

Georges repoussa le plat d’un geste plein d’horreur.

— Enlevez cette affreuse bête et donnez-moi autre chose.

Après un bon quart d’heure d’attente, on lui servit un mets appétissant à l’œil, mais qui lui parut d’une origine inquiétante.

— Quelle est cette viande?

— Un râble de lapin!

— Du lapin! s’écria Georges en pâlissant.

— Oui, du lapin, mon gentilhomme. Et la preuve la voici, ajouta le prévoyant hôtelier en montrant au neveu du capitaine une vieille peau de lapin qui séchait dans un des coins de la cuisine.

— On mange donc de ces animaux-là chez vous autres Parisiens? demanda Georges stupéfait. Jamais, dans toute la Confédération, on n’a entendu parler de manger des lapins. Ils servent à l’amusement des petits enfants. Faites disparaître au plus vite ce plat dont la vue me soulève le cœur.

Peut-être l’aubergiste eût il pu rassurer son hôte en lui avouant franchement que son lapin était un chat; mais sa salle était pleine; un tel aveu l’eût perdu.

Georges se hâta de tremper son pain dans un peu de vin, paya son maigre écot, et s’enfuit de ce malencontreux cabaret.

Quand il passa devant Saint-Germain-l’Auxerrois dix heures sonnaient. Les hallebardiers encombraient déjà les abords du palais. Ils se glissa parmi la foule de curieux qui stationnaient devant le Louvre, et pénétra violemment dans l’intérieur, sa lettre de crédit à la main.

Ne sachant à qui s’adresser ni de quel côté diriger ses recherches, il aperçut un prêtre qui le précédait de quelques pas: Suivons ce digne homme, se dit-il à lui même; il doit avoir ses entrées partout.

Il le suivit dans une vaste salle où fourmillait une cohue de gentilshommes et de pages. Le prêtre passa sans encombre. Georges n’eut pas le même bonheur; il fut salué sur sa route par vingt quolibets qui lui parurent peu polis.

— Messieurs, dit un jeune page en poussant ses compagnons du coude, tandis qu’il leur montrait du doigt le petit manteau du prêtre et le pourpoint blanc à revers noirs que portait le montagnard, signez-vous! rencontrer en même temps sur son chemin un corbeau et une pie, c’est de mauvais augure!

Georges se retourna vivement:

— Si je ressemble à une pie, mon petit jeune homme, reprit-il, j’ai bec et ongles, je vous en préviens.

— Rostrum et unguis! reprit une voix de fausset qui monta de la foule.

Georges prit cette traduction de ses propres paroles. pour une nouvelle insulte. Il promena des regards irrités autour de lui, quœrens quem devoret.

— Prenez garde, messieurs, dit un gentilhomme lorrain, ce jeune étranger me paraît avoir la tête près du bonnet.

— S’il avait le bonnet moins près de la tête, il n’en serait que plus poli, reprit un Gascon.

Georges enfonça sa barrette avec un geste de colère.

— Décidément, messieurs, dit un troisième; il a la patience courte.

— Il vaudrait mieux qu’il l’eût plus longue et que sa rapière fût plus courte, riposta le Gascon. Diable de lame! il la fourre dans les jambes de tous ceux qui passent.

— Je ne vois qu’un moyen de remédier à cet inconvénient, c’est de vous la fourrer dans le ventre, monsieur, reprit Georges d’un ton menaçant et le poing sur la hanche, quoiqu’il ignorât que ce fût là le geste de provocation et de défi adopté par les raffinés d’honneur.

Aussi un murmure d’approbation accueillit-il ces dernières paroles.

— Vous pourrez essayer quand bon vous semblera, mon cher monsieur. Nous trouverons près d’ici un endroit fort commode pour ces sortes d’essais.

— Le temps de remettre à messire de Brandberg, mon oncle, cette lettre que j’apporte de Zurich, et je suis à vos ordres.

— Quoi! vous seriez le neveu du capitaine des hallebardiers du roi! s’écria le Lorrain. Monsieur, je vous en félicite.

— Recevez mes compliments bien sincères, dit un autre.

— Nous estimons fort les Suisses, reprit le Gascon, et je serai fier d’étrenner avec vous ma nouvelle rapière; nous deviendrons ensuite les meilleurs amis du monde.

Et chacun de se confondre en salutations, Georges ne savait plus auquel entendre.

— Mon gentilhomme, dit le page, vous trouverez monsieur votre oncle en suivant la galerie qui vous fait face.

— Puis au bout vous tournerez à droite.

— Vous ferez dix pas et vous prendrez à gauche.

— Et vous frapperez à la troisième porte.

— Un valet vous ouvrira et vous lui remettrez votre lettre.

Georges d’Urfen salua le groupe qui s’était formé autour de lui, et s’éloigna majestueusement en relevant la pointe de son épée d’une main et sa moustache de l’autre, sans se souvenir d’une seule de ces recommandations.

De sorte que, après bien des détours, il ouvrit une porte à tout hasard, et pénétra dans une salle assez mal éclairée, espèce de serre chaude où toute une collection de plantes grasses maigrissait et s’étiolait faute de soleil. Il traversa rapidement cette pièce, poussa une autre porte, et se trouva, à sa grande surprise, dans un joli enclos plein d’ombrages et tout parfumé de fleurs.

Notre montagnard marchait sans s’en douter sur l’emplacement occupé pendant plusieurs siècles par la grosse tour du Louvre, que François 1er avait fait abattre en 1528.

Catherine de Médicis avait abandonné à ses filles d’honneur ce terrain sans destination jusqu’alors, et celles-ci avaient transformé le sauvage enclos, envahi par les plantes parasites, en un jardin délicieux, où pendant la belle saison elles venaient chaque jour passer quelques heures, si le temps et la reine mère surtout le permettaient.

Le coin du ciel qu’apercevait le jeune Suisse n’était plus tatoué de brumes et de nuages; on eût dit d’un rideau d’azur; le soleil et la terre avaient bu la pluie du matin. De douces senteurs montaient du sol. Un charmant caquetage de voix fraîches et argentines s’élevait d’un massif de verdure. C’était d’abord comme un gazouillement d’oiseaux cachés dans les branches. Mais bientôt, aux éclats de rire, aux petits cris joyeux qui éclatèrent tout à coup, il comprit que c’était une nichée de jeunes filles dont il n’était séparé que par un rideau de feuillage.

— Enfin, dit-il en s’approchant du massif, je vais donc trouver quelqu’un qui me remettra dans le bon chemin. Jamais neveu n’a eu autant de mal à trouver son oncle. Il écarta tout doucement les branches, moins par curiosité que par politesse, mais le malheureux resta comme ébloui du ravissant tableau qui surprenait ses yeux.

Cinq jeunes filles, rivalisant de beauté, et aussi légèrement vêtues que les dryades d’Ovide, jouaient autour d’un bassin bordé de gazon; la plus brave tâtait l’eau du bout de son pied mignon; les autres jetaient en riant aux éclats leurs fraises amidonnées et leurs petites coiffes de velours sur un groupe touffu de tournesols, qui leur tendait complaisamment ses grandes fleurs radiées.

Avec leurs longs cheveux bruns, blonds ou dorés, éparpillés sur leurs épaules et leurs bras nus, avec leurs jupes courtes et leurs blanches gorgerettes, ces rieuses, qui étaient tout simplement les plus belles et les plus nobles filles du royaume, paraissaient plus séduisantes encore que dans leurs riches toilettes de cour.

Georges chancelait sur ses jambes comme un homme ivre; une fièvre inconnue s’allumait dans ses veines, si bien qu’oubliant toute prudence, le naïf montagnard passa sa tête tout entière à travers le feuillage pour s’assurer sans doute qu’il n’était pas le jouet d’un rêve.

A l’apparition de cette face empourprée dont les grands yeux semblaient flamboyer, mademoiselle Suzanne d’Auricourt, qui s’était chargée de veiller sur ses compagnes, poussa un cri d’alarme qui jeta le désordre et l’épouvante parmi les belles baigneuses.

Toutes s’enfuirent comme une volée d’oiseaux effarouchés, cherchant un abri derrière les tournesols sur lesquels leurs vêtements étaient jetés pêle-mêle, et, tout en couvrant leurs épaules de voiles, de guimpes, de mantes un peu au hasard, elles poussaient des cris effrayants.

— Un homme ici! trahison! vengance! au secours!

C’était un concert de plaintes furieuses, capable d’attirer dans le jardin tous les postes du Louvre. Quant à Georges, cause innocente de ce tumulte, émerveillé, étourdi, en contemplant la splendide beauté de mademoiselle d’Auricourt, il ne voyait plus, il n’entendait plus qu’elle seule; sa physionomie avait pris tout à coup une expression si singulièrement comique et effarée, que Suzanne éclata de rire malgré la gravité de la situation.

Elle se tourna vers ses compagnes, et leur montrant d’un geste railleur la mine décontenancée du coupable:

— Rassurez-vous, mesdemoiselles, notre imprudent visiteur a beaucoup plus peur que nous.

Quatre têtes, dont les yeux pétillaient de curiosité, apparurent au-dessus du rempart de fleurs.

— Tant mieux! s’écria la belle Diane de la Fère en frappant vaillamment du pied; s’il tremble, c’est le moment de nous montrer! s’il veut se sauver, arrête-le, Suzanne! et, s’il demande grâce, châtions-le de sa témérité :

— Pas de pitié pour lui! ajouta Marguerite d’Aiglemont.

— Oui!... qu’il soit livré au prévot! dirent avec un touchant accord Agnès et Olympe.

Puis elles s’élancèrent hors de leur retraite, armées

longues tiges de tournesols, dont elles cinglaient l’air pour intimider leur ennemi et le mettre plus aisément en déroute.

Georges, les voyant accourir en escadron serré, jugea prudent de battre en retraite; il fuyait déjà quand mademoiselle Suzanne l’arrêta par le fourreau de sa trop longue épée.

— Vous ne vous échapperez pas ainsi, jeune téméraire, lui dit-elle. Nous allons vous juger et le prévôt du palais se chargera de l’exécution de notre sentence.

Georges joignit les mains; il paraissait consterné :

— Je vous jure ma foi de chevalier, nobles demoiselles, reprit-il, que je ne suis criminel ni d’intention ni de fait. Je n’avais pas encore eu le temps de regarder quand...

— Quand j’ai heureusement donné l’alarme, interrompit Suzanne d’un air grave; certes, il était temps; mais j’ai vu vos yeux braqués sur moi avec une impertinente fixité...

Le montagnard crut s’apercevoir qu’elle se mordait les lèvres pour ne pas sourire, et il riposta vivement:

— Raison de plus pour n’y rien voir, mademoiselle! Est-ce qu’on peut admirer le soleil quand on le regarde en face.

— Le malheureux! s’écria mademoiselle d’Aiglemont, il veut corrompre ses juges. Défendez-vous plus sérieusement, monsieur, ou le tribunal va vous nommer un avocat d’office.

— Soit! répondit Georges. J’accepte avec d’autant plus de reconnaissance que ma tête est en feu, que mon cœur est gonflé à faire craquer mon ceinturon, et que mes yeux y voient double, ce qui augmente le dangereux effet que produit sur moi l’aspect de mes juges. Oui, si je devais plaider moi-même ma cause, je sens que je ne dirais que des sottises et je serais un homme perdu.

— Mademoiselle Suzanne d’Auricourt, défendez l’accusé.

— C’est justement elle qui m’a fourré dans le guêpier, pensa Georges. Puisse-t-elle m’en tirer!

— Juges intègres, dit Suzanne d’une voix claire, le crime de ce gentilhomme ne vous paraît-il pas, au premier abord, sans excuse et indigne de pardon?

— Beau début pour un défenseur, murmura le prévenu. Elle arrange bien mon affaire!

— Mais, en y réfléchissant mûrement, continua la demoiselle d’honneur, l’accusé a encore aggravé sa position par les flatteries qu’il vient de nous adresser, au lieu de se confier tout simplement à notre impartialité.

— Charmante demoiselle, interrompit vivement Georges, quand la chaste Suzanne fut surprise au bain par les deux vieillards, et vous la surpassez assurément en sagesse comme en beauté, elle se montra clémente...

Mademoiselle d’Auricourt sourit:

— Sa vertu ne courait pas grand danger. Ces criminels n’étaient que des vieillards, et ces vieillards étaient fort laids.

L’accusé salua son avocat, qui ne put s’empêcher de rougir.

Mademoiselle de la Fère s’avança brusquement:

— Pas de faiblesse, ma belle. Il nous faut justice et réparation. Quand Diane fut surprise par l’indiscret Actéon, elle le changea en cerf...

— Diane était une déesse, reprit mademoiselle d’Auricourt, et je ne sais si maître René lui-même sait assez de magie blanche pour opérer une si admirable métamorphose... Bah! monsieur se mariera un jour et sa femme se chargera de nous venger!

Georges secoua la tète d’un air d’incrédulité.

— Dans mon pays, dit-il doucement, j’ai appris à respecter les dames, car les filles du Zurich sont toutes honnêtes, franches et chastes.

Lesjuges froncèrent leurs charmants sourcils.

— Croyez vous donc, jeune homme, répliqua d’une voix aigre-douce mademoiselle de la Fère, que les filles d’honneur de la reine ne soient pas dignes de rivaliser avec vos belles montagnardes?

— Dieu me garde d’en douter! répondit humblement George d’Urfen. De si jolis visages ne sauraient certes pas tromper.

— Et vous n’avez laissé à Zurich, courtois chevalier, demanda mademoiselle Suzanne avec une curiosité ironique, ni maîtresse, ni fiancée?

— Hélas! non, ma gente demoiselle.

— Anathème! ce cavalier est décidément un hérétique bon à brûler.

Georges fixa sur elle un regard passionné.

— Mon supplice a déjà commencé, murmura-t-il timidement.

— Au prévot! au prévot! s’écrièrent les jeunes filles en l’entourant. Ce gentihomme sans amour a-t-il la prétention de se moquer de nous! N’écoute pas ses madrigaux suisses, Suzanne.

— Arrêtez, mesdemoiselles, dit le pauvre Georges tout confus. Vous ne m’avez pas bien compris. J’ai failli aimer une jeune fille du pays: mais le baron d’Urfen, mon père, a les mésalliances en horreur.

— Son nom? demanda vivement mademoiselle Suzanne.

— Elle s’appelle Berthe. Oh! c’est une vaillante fille que ma sœur de lait! Il faut la voir avec ses pieds nus et sa petite jupe rouge, qui lui descend à peine au-dessous du genou, gravir nos pics les plus élevés! Elle est infatigable et leste comme les chèvres qu’elle conduit.

— Ah! elle a les pieds nus, dit mademoiselle Diane.

— Je vois d’ici sa petite jupe courte, dit mademoiselle Marguerite.

— Et elle conduit les chèvres! dit à son tour Suzanne.

Mais Georges, ne devinant pas la raillerie qui pétillait dans les jolis yeux de ses juges, ajouta avec la plus grande naïveté :

—Il faut goûter surtout les petits fromages qu’elle pétrit de ses mains.

Les filles d’honneur ne purent tenir leur sérieux plus longtemps, et le neveu du capitaine rougit de confusion en les entendant éclater de rire; mais il avait l’âme trop fière pour renier son amitié d’enfance par crainte des sarcasmes, et il reprit froidement:

— Berthe est svelte, grande et blonde. C’est la plus belle fille de Zurich; elle est courageuse et bonne comme un chien de nos montagnes.

L’accent ému et pénétré de Georges rendit sérieuses les demoiselles de la reine, et Suzanne demanda à son client s’il espérait un jour fléchir l’orgueil de son père et épouser sa belle gardeuse de chèvres.

Le jeune Suisse soupira.

— Quand j’ai quitté Zurich, mademoiselle, j’aimais Berthe d’un amour d’enfant; mais depuis que j’ai eu la témérité d’entrer dans ce jardin, image du paradis terrestre, j’ai goûté au fruit défendu.

— Eh bien? demanda sévèrement mademoiselle d’Auricourt.

— Eh bien! ce n’est plus Berthe que j’aime et que je voudrais épouser, balbutia l’accusé en regardant Suzanne avec un embarras qui gagna la demoiselle de la reine.

— Au prévôt l’infidèle;

Ce ne fut qu’un cri de toutes ces charmantes bouches.

— Vous l’avez entendu, mon gentilhomme de Zurich, votre sentence est prononcée, dit mademoiselle d’Auricourt en entraînant son malheureux client; suivez-moi donc sans résistance ou je vous livre aux hallebardiers du roi.

Georges, tout frémissant de sentir la petite main blanche de Suzanne dans la sienne, salua galamment les filles d’honneur de la reine, et suivit son guide. Quand il fut bien sûr que personne ne pouvait l’entendre:

— Mademoiselle Suzanne, lui dit-il, puisque nous voilà seuls, je dois vous confesser que je me soucie de votre prévôt du palais comme d’une fraise, et que si vous étiez assez bonne pour me livrer aux hallebardiers du roi, vous seriez une généreuse ennemie.

— Pourquoi cela? demanda la jeune fille étonnée.

— Parce qu’ils me conduiront tout droit à leur capitaine messire de Brandberg, qui est mon oncle maternel et que je ne sais où trouver.

— Vous êtes le neveu de ce bon gentilhomme? S’il en est ainsi, je vous rends votre liberté, et je veux vous indiquer votre chemin. Montez les huit marches, suivez le corridor, et frappez à la troisième porte à droite. Mais vous ne m’écoutez pas, monsieur.

Georges, en effet, ne songeait qu’à la regarder.

— Oh! que vous êtes bonne, mademoiselle, reprit-il avec feu; mais, avant de nous quitter, prouvez-moi que vous ne me gardez pas rancune de mon indiscrétion involontaire, laissez-moi presser contre mes lèvres cette petite main si blanche et si douce...

— Y pensez-vous monsieur, dit-elle en souriant, une main qui n’a jamais pétri de ces petits fromages que vous paraissez tant aimer.

Georges ne se tint pas pour battu:

— Si ma requête vous offense, souffrez au moins que je fléchisse le genou devant vous et que je baise le bas de votre robe...

— Cet excès d’honneur ne convient qu’aux reines, monsieur, et je ne pense pas que vous ayiez habitué à tant de courtoisie mademoiselle Berthe, dont la petite jupe rouge était si courte!

— Vous êtes impitoyable! dit tristement le montagnard. Aussi qu’avais-je besoin de vous parler de ma sœur de lait? Ce jeune page qui me traitait de pie avait bien raison: je suis un bavard et un sot.

— Pourquoi rougir de votre franchise et de vos souvenirs de jeunesse, monsieur d’Urfen! On est bien malheureux quand l’expérience vous a séché le cœur. Croyez-moi, retournez à Zurich, et renoncez à la cour. Vous avez une âme trop fière et trop loyale pour y faire fortune, et vous n’y trouverez pas le bonheur... Ah!

Et, dégageant sa main, mademoiselle d’Auricourt. s’enfuit sans retourner la tête; mais arrivée à l’endroit où la galerie faisait coude, elle jeta sur Georges un regard furtif, et murmura en étouffant un soupir:

— C’est dommage!

Le neveu du capitaine, tout rêveur, resta longtemps debout à la même place.

— Il faut que je sois un véritable rustre, pensait-il, pour avoir osé la comparer à ma sœur de lait. Allons! puisque je n’ai pas même obtenu la faveur de baiser sa main, je n’ai rien de mieux à faire que d’aller me jeter dans les bras de messire de Brandberg.

Mais son trouble était si grand qu’il lui fut impossible de retrouver son chemin.

Il marchait toujours, tournant tantôt à droite, tantôt à gauche, lorsqu’il se trouva devant une grille de fer qui lui barrait le passage. Ne sachant comment s’annoncer, car il ne voyait ni heurtoir, ni sonnette, il se mit à tousser sur tous les tons, il frappa du pied, il appela. Enfin ne recevant aucune réponse, il perdit patience et secoua si rudement les barreaux que la serrure sauta.

Le pauvre gentilhomme s’arrêta stupéfait devant cette belle équipée, comme s’arrête le chien qui, en s’élançant sur les passants, vient de casser sa chaîne. Cependant son embarras ne fut que de courte durée, Georges d’Urfen, le chasseur de chamois, était un garçon résolu qui ne s’alarmait pas aisément.

— Bast! dit-il, en posant sa barrette sur son oreille gauche par un geste qui lui était familier, — advienne que pourra! Puisque la porte est ouverte, entrons. Je trouverai bien quelqu’un qui me conduira chez mon oncle, le capitaine des hallebardiers du roi, dont le nom jusqu’à présent m’a servi de talisman.

II

Table des matières

Il n’eut pas plus tôt franchi le seuil de la grille, qu’il entendit distinctement, au milieu du silence qui régnait dans cette partie souterraine reculée du Louvre, le bruit d’une porte que le vent faisait battre d’une façon lugubre.

Il se dirigea vers cette voie de salut, qu’un escabeau placé en travers de l’huis empêchait de se fermer, puis il passa la tête par l’ouverture afin d’explorer les êtres.

Une épaisse tapisserie de couleur sombre cachait aux regards l’intérieur de cette salle, qui paraissait voûtée comme une chapelle; il repoussa du pied l’escabeau qui lui interceptait le passage, et s’avança vers la portière pour en soulever un coin; mais à peine eut-il fait trois pas, que la porte massive se referma lourdement derrière lui, et il ne lui fut pas possible de la rouvrir.

— Me voilà pris comme un loup dans un piége, pensa-t-il. Le Louvre est dit-on, le pays des traque, nards et des oubliettes. Si j’allais disparaître par quelque trappe invisible! Avançons prudemment.

Il s’approcha de la tapisserie, qu’il souleva sans bruit. Il se trouvait dans un souterrain dallé dont la voûte pesait sur une double rangée de piliers de construction massive. Une lampe à quatre becs et de forme antique descendait de la voûte jusqu’à cinq pieds du sol. Un bahut se dressait à droite; il était encombré de fioles et de bocaux aux formes bizarres, qui contenaient des plantes ou des animaux inconnus.

Plus loin, entre deux piliers, s’élevait une cheminée ou plutôt un fourneau d’alchimiste, où gisaient pêle-mêle des alambics, des mortiers et des cornues. Cà et là des lézards empaillés frôlaient de gros livres tout ouverts. Ici une cage où dormaient deux poules noires; sur la cage, un chat plus noir encore que les poules; il avait les yeux jaunes comme des topazes, et passait obstinément sa patte sur ses oreilles en signe de pluie.

Enfin, sur une large table s’alignaient une dizaine de petites figurines de cire hautes de quinze à dix-huit pouces; les unes étaient nues, les autres portaient une sorte de couronne d’or sur la tête, et un manteau de velours écarlate et parsemé d’étoiles sur les épaules.

— Où diable suis-je? murmura Georges fort étonné. On se croirait dans la pharmacie de Berne. Mais pourquoi toutes ces petites figures qui ressemblent à des poupées de Nuremberg? ne seraient-ce pas des images de saints? En voilà un grand, là-bas, qui est tout percé de flèches. Je le reconnais, c’est saint Sébastien, j’ai vu son portait à Zurich.

Une petite porte qu’il n’avait pas remarquée s’ouvrit tout à coup, et un flot de lumière en jaillit. Un valet, qu’il était facile de reconnaître pour un Italien, entra rapidement. Il tenait à la main un flambeau tout chargé de bougies. Georges quitta aussitôt son poste d’observation et se réfugia derrière l’un des piliers.

— Vraiment, René ! s’écria une voix de femme dans le corridor, il est fort dangereux de laisser ainsi les portes ouvertes. Tiberio n’était pas à son poste, et quelqu’un aurait pu pénétrer ici. Tête-Dieu! à la première négligence pareille, je le fais brancher comme un ribaud.

— Miséricorde! quelle femme! pensa Georges. J’aimerais mieux chasser sur un glacier que de me tenir caché derrière ce pilier.

Cependant le valet Tiberio avait allumé d’une main tremblante la lampe de fer qui pendait à la voûte; il jeta ensuite dans un grand réchaud de cuivre placé au centre de la salle, quelques poignées de noyaux d’olives et d’herbes odorantes, qu’il incendia à l’aide d’une bougie.

Une épaisse fumée blanche s’élevait du brasier et montait en spirales vers la voûte au moment où la petite porte secrète s’ouvrit de nouveau, et deux personnes entrèrent dans la salle, un homme et une femme. L’homme, enveloppé dans une de ces longues robes de soie noire que portaient les Vénitiens pendant le carnaval, avait le front chauve, les yeux noirs et le profil d’un oiseau de proie. La femme n’était plus jeune, elle avait le nez assez gros, les lèvres pincées, mais son visage conservait encore les traces d’une grande beauté, et sa voix nonchalante contrastait avec l’orgueil et la dureté de ses paroles. Son maintien était imposant, et quand ses yeux s’animaient du feu de la colére, il était difficile d’en soutenir l’éclat.

Le valet s’inclina humblement et sortit. La dame posa sa main d’une blancheur d’ivoire sur l’épaule de son confident.

— Eh bien! René, lui demanda-t-elle, as-tu interrogé les astres? devons-nous réussir dans notre projet? Ai-je eu tort de te faire venir de Florence et ne me serviras-tu pas plus fidèlement que ces ignares astrologues de France?

Maître René secoua tristement la tête.

— Faut-il vous tromper pour vous plaire, madame? cette fois encore les étoiles lui sont favorables?

— Toujours! s’écria la dame en frappant du pied. Ah! je finirai par renoncer à cette science maudite où tout n’est qu’incertitude et doute. Est-ce que tu n’aurais plus de confiance dans la magie, René ?

— Madame, répondit le Florentin, je crois fermement aux maléfices et aux ensorcellements, aux incubes et aux succubes, à la vertu du grimoire et au pouvoir du diable; mais n’oubliez pas que nous avons à lutter contre un huguenot. Or, le docteur de Louvain, del Rio, et les autres démonographes affirment que Luther, étant né d’un bouc et d’une femme, tout hérétique est de droit magicien.

La dame soupira. Georges, blotti derrière le pilier qui lui servait de refuge, était tout oreilles:

— Quel galimatias que ce langage de cour, pensait-il; je veux être brûlé vif si j’y comprends un seul mot!

— Il est temps de prendre un parti décisif, maître René, murmura la dame d’un voix traînante, car nous avons interrogé les entrailles et le foie de tes poules noires; nous avons soumis ce traître, en effigie, à l’épreuve des épingles rougies au feu, et pourtant ce matin le message qu’on m’envoie de Nérac m’annonce qu’il est radieux de santé et de force.

— Madame, il faut renouveler l’expérience des piqûres, et, si nous échouons cette fois...

La dame lança au Florentin un regard qui semblait provoquer une confidence. Elle répéta:

— Si nous échouons?

— Vous vous déciderez peut-être, murmura l’astrologue avec un sourire hypocrite, à recourir à des moyens moins surnaturels.

Il se fit un instant de silence, mais Georges remarqua que l’inconnue essayait d’étouffer un bâillement comme si elle eût pris fort peu d’intérêt à la conversation.

— Miséricorde! quelle femme! répéta mentalement le jeune Suisse.

— Le difficile, reprit l’astrologue, c’est de trouver un homme aussi discret que déterminé pour remplir l’office dont vous parlez.

— Moi! je n’ai rien dit, maître René ; je t’écoute, voilà tout. Mais tu trouveras cet homme, j’en suis sûre, et dût-il te venir de la part du diable, accepte ses services. Ravive maintenant le feu de ton réchaud qui s’éteint. Il faut tenter sans retard cette dernière épreuve.

Pendant que le Florentin soufflait dans un long tube de fer, la dame tira de sa robe de velours un petit flacon de cristal dont elle versa le contenu sur le feu.

Une flamme rouge monta jusqu’à la voûte, au milieu d’un nuage épais de fumée qui répandit une odeur âcre et pénétrante. Georges, subitement enveloppé dans cette vapeur, ressentit un violent chatouillement le long des muscles expirateurs, et, malgré tous ses efforts, il laissa échapper un éternument semblable à la détonation d’une arquebuse qui fait long feu. Maître René, surpris, faillit renverser par un soubresaut convulsif le réchaud placé devant lui. La dame poussa un cri d’effroi et porta rapidement à ses lèvres un petit sifflet d’argent pendu à sa ceinture.

Le neveu du capitaine, tout honteux, les yeux gonflés et noyés de larmes comme un homme trop enrhumé, quitta sa retraite, et, la barette à la main, s’avança courtoisement vers cette imposante dame.

A l’aspect de ce gentilhomme qui semblait sortir d’un nuage magique, l’inconnue oublia sans doute ses habitudes de réserve et de prudence pour s’abandonner aux superstitieuses croyances qui dominaient souvent son esprit supérieur. Elle se plut à attribuer cette étrange apparition à l’évocation qu’elle venait de tenter. Elle laissa retomber son sifflet sans s’en être servi, et regarda attentivement Georges d’Urfen.

Le Florentin, qui ne croyait à la magie que par calcul, se remit de sa surprise beaucoup moins facilement que sa maîtresse, et cédant à une salutaire défiance:

— Comment as-tu pénétré dans cette salle, misérable? demanda-t-il à notre gentilhomme en se posant entre lui et la dame.

Les yeux du jeune homme lancèrent des éclairs.

— Vous êtes bien hardi, bonhomme, de me parler d’un ton si brutal; si je ne respectais ta maitresse, tes longues oreilles pourraient faire connaissance avec...

Un éternument plus sonore que le premier lui coupa la parole. Il cacha son nez dans sa barrette. et maître René, furieux d’être ainsi bravé par un jouvenceau, allait rappeler les valets pour le faire arrêter; mais la dame ne lui en laissa pas le temps.

— Comment es-tu entré ici? demanda-t-elle brusquement à Georges. Qui es-tu et que veux-tu?

— Je sais le respect que l’on doit à votre sexe, madame, répondit le Suisse sans trop s’émouvoir, et vous allez savoir la vérité qui est bien simple. Je suis du canton de Zurich, je me nomme Georges d’Urfen, et je suis venu à Paris pour offrir mes services au roi. Si j’ai pénétré dans votre pharmacie, c’est bien sans le savoir. Je croyais aller chez messire de Brandberg, mon oncle, capitaine des hallebardiers; mais comme il y a plus de portes dans le palais que dans toute la capitale de notre canton, je me suis malheureusement égaré.

— Et tu as entendu ma conversation avec René ? reprit la dame en fixant un regard soupçonneux sur l’ingénu gentilhomme.

Le pauvre garçon haussa les épaules.

— Quant à tout ce que vous avez dit avec ce maudit droguiste, j’y ai moins compris qu’une bique aux délibérations de notre grand et petit conseil.

L’inconnue sourit.

— Et tu es le neveu de ce brave Brandberg?

Georges s’inclina et tira de son pourpoint sa missive, qu’il présenta toute ouverte.

La dame parcourut rapidement la lettre des yeux, et, après avoir réfléchi un instant, elle prit le Florentin par le bras et l’entraîna dans l’ombre que projetait un des piliers.

— René, dit-elle à voix basse, j’ai trouvé l’homme dont tu avais besoin. Est-ce ma bonne étoile ou est-ce Satan qui me l’envoie? Je l’ignore; mais son regard ferme, ses traits mâles, qui révèlent la force et l’intrépidité, me plaisent. Le montagnard de Zurich ne reculera pas devant le montagnard du Béarn. Tout à l’heure, je me croyais maudite dans ma postérité : maintenant, je puis te le prédire, René, le roi de Nérac ne sera jamais roi de Paris.

Le Florentin garda un sombre silence; il était vindicatif à l’excès et ne pouvait oublier les menaces de Georges. La dame se tourna vers ce dernier et lui dit d’une voix douce:

— Suivez-moi, monsieur, j’ai à vous parler.

— Vous savez, madame, balbutia-t-il, combien je suis pressé de voir mon oncle... depuis ce matin je cours à sa recherche...

La dame fronça légèrement les sourcils:

— Je me charge de vous excuser auprès de Brandberg, mais je suis pressée, moi, de vous recommander au roi.

— Au roi! répéta Georges avec stupeur.

Mais comme elle ne l’écoutait pas et s’éloignait déjà, Georges s’empressa de lui offrir galamment le poing, sans que dans sa préoccupation elle daignât le remarquer.

Maître René, qui les suivait de près, avait beau tirer le jeune Suisse par la manche, celui-ci s’obstinait à ne tenir aucun compte de cet avis amical. Ils arrivèrent ainsi devant une porte gardée par des hallebardiers et obstruée par des pages. Georges reconnut parmi eux celui qui, le matin, l’avait appelé pie, et s’aperçut que cet étourdi devenait fort pâle à sa vue, et détournait les yeux d’un air fort embarrassé.

Les pages s’étaient agenouillés; les hallebardiers avaient respectueusement abaissé le fer de leurs armes. Georges commença à penser que sa conductrice était une dame de haut rang, et comme il avait. été courageux dans l’adversité, il voulut se montrer clément dans la bonne fortune. Le visage épanoui, il fit en passant un petit signe de protection au jeune page, et se dit en redressant fièrement la tête:

— Par la grande trompe d’Uri, vive la cour! si les premiers pas sont hérissés d’épines, il n’y a du moins qu’à se faire connaître pour être apprécié à sa juste valeur, et le reste n’est plus que roses.

Il suivit sa protectrice et le hargneux Florentin dans une chambre où brillaient des glaces de Venise daus de magnifiques cadres d’écaille; il resta muet d’admiration devant des meubles d’ébène incrustés d’or; il regarda avec la curiosité barbare d’un ignorant d’inappréciables peintures dues au pinceaux des plus grands maîtres de l’école italienne. Ces richesses, entassées dans un étroit espace, l’éblouissaient. Il ne savait où poser le pied, et la salle de réception du château paternel, qui lui avait paru jusqu’alors digne d’un roi ne lui fit plus l’effet d’un affreux chenil, bon à loger sa meute.

— Mon ami, lui dit la dame en l’arrachant brusquement à son extase, vous voulez servir le roi; eh bien! par ma protection, vous allez entrer dans ses gardes.

— Dans les gardes du roi! s’écria Georges ébahi.

Ne sachant comment remercier sa protectrice inconnue, il se jeta avec effusion dans les bras de maître René, qu’il faillit renverser. Le Florentin ne parvint pas sans peine à s’arracher à cette étreinte par trop cordiale, et il se disposait à manifester sa mauvaise humeur, mais la dame lui fit signe de se taire, et reprit:

— Vous allez entreprendre un voyage pour le service de Sa Majesté, monsieur Georges d’Urfen. A votre retour, si, comme je l’espère, nous sommes satisfaits de votre zèle, et surtout de votre discrétion.

Elle appuya sur ce mot. Le gentilhomme mit l’index de sa main droite sur sa bouche et frappa de la main gauche sur la coquille de sa longue épée. La dame ajouta:

—... Vous obtiendrez un commandement qui vous vaudra dix mille livrés tournois.

Georges resta stupéfait; jamais ses espérances ne s’étaient envolées si haut.

— Quels sont vos ennemis, madame? s’écria-t-il avec exaltation, je veux les pourfendre tous. Dix mille livres! Tout mon sang est à vous, et vous m’ordonneriez de jeter par la fenêtre ce maître René ici présent et que je viens d’embrasser, je vous jure que je n’hésiterais pas un instant.

Le Florentin essaya de sourire, mais son triste visage ne put former qu’une affreuse grimace.

La dame était devenue de plus en plus affable, et elle répondit à Georges avec l’expression du plus vif intérêt:

— Avant tout, mon ami, souvenez-vous de deux choses: si vous suivez ponctuellement les instructions qui vous seront données par écrit, votre fortune est faite; si vous vous en écartez d’une seule ligne, vous êtes un homme mort!

La figure de Georges s’allongea singulièrement.

— Diable! il s’agit alors de bien s’entendre sur les conditions.

— La première condition, interrompit la dame, c’est de ne révéler à âme qui vive un seul mot de notre entretien. La seconde, c’est d’exécuter à la lettre les ordres du roi, sans vous permettre la moindre question, la moindre observation.

— J’en fais le serment, madame, dit Georges avec effort, car son enthousiasme avait notablement diminué.

— Vous allez probablement voir Sa Majesté tout à l’heure.

L’œil du gentilhomme brilla de plaisir.

— Je verrai le roi!

— Dès que vous aurez pris congé de votre maître vous partirez pour Nérac.

— Nérac! est-ce bien loin d’ici?

Et Georges soupira en pensant involontairement à mademoiselle Suzanne d’Auricourt.

— Près d’Agen, à cent cinquante-trois lieues de Paris. Un cheval tout sellé vous attendra dans la cour du Louvre.

— C’est heureux; j’ai laissé le mien près de la porte Saint-Antoine, à l’hôtellerie du... du... allons! voilà que je ne me souviens plus du nom de mon hôtellerie.

— Vous ferez quinze lieues d’une seule traite, dussiez vous crever votre monture.

— Je la crèverai. Le cheval est à vous, madame. Mais ne pourrais-je embrasser mon oncle, messire de Brandberg?

— C’est impossible.

— Quel malheur! J’espérais déjeuner avec lui, dit Georges en rougissant. Je dois vous avouer, madame, que je suis à peu près à jeun depuis hier au soir.

— Ah! le pauvre garçon, murmura la dame. René, faites servir une collation à ce gentilhomme, et restez ici tous les deux en attendant mes ordres. Je vais chez le roi.

Le Florentin s’inclina. Sa maîtresse fit jouer le ressort d’un panneau mobile qui conduisait directement à la chambre du monarque, et disparut par cette issue secrète.

La curiosité du jeune Suisse était excitée au plus haut point, et, quand il eut achevé sa collation, il ne put s’empêcher de dire:

— Ah! quelle excellente dame vous servez-là, maître René ! savez-vous qu’elle est fort bien conservée pour son âge.

L’astrologue le regarda avec des yeux effarés:

— Êtes-vous fou, jeune homme, répliqua-t-il, ou n’avez-vous pas encore deviné le nom de votre protectrice? Il est vrai que vous avez rapidement conquis ses bonnes grâces.

— Puisqu’elle loge au Louvre, dit naïvement Georges, je suppose que cette dame est la femme de quelque grand seigneur.

— Mieux que cela, mon jeune ami.

— D’un favori peut-être?

— Mieux que cela.

— D’un prince du sang! serait-il possible? et moi qui lui parlais si familièrement.

— Mieux que cela.

— Ne vous jouez pas de moi, dit Georges en se levant et jetant un regard de menace à l’astrologue. A vous en croire, cette bonne dame serait donc...

— Madame la reine mère, ne vous déplaise, reprit René jouissant de sa stupéfaction. Et tout autre qu’un chasseur de chamois échappé des rochers de Zurich l’eût deviné depuis longtemps, rien qu’à voir la dignité incomparable, la beauté majestueuse et l’accent italien de cette grande princesse.

Georges était retombé abasourdi sur son siége. On eût dit que la foudre l’avait frappé. En ce moment la porte s’ouvrit de nouveau, et Catherine de Médicisparut accompagnée d’un vieux serviteur qui resta debout sur le seuil.

— Monsieur, dit-elle au gentilhomme, suivez ce valet, il vous conduira chez le roi et vous donnera vos dernières instructions. Souvenez-vous qu’il y va de votre fortune... et de votre vie, ajouta-t-elle en le congédiant du geste.

D’Urfen troublé, hors de lui, sentit sa voix s’éteindre; il mit un genou en terre, et saisissant la belle main de la reine-mère, il y déposa un respectueux baiser. Il ne vit pas le singulier sourire qui glissait sur les lèvres pincées de Catherine, et se laissa entraîner hors de la chambre par son nouveau conducteur, comme un homme qui n’a plus conscience de ses actions.

A peine furent-ils sortis que la reine-mère frappa sur un timbre d’argent. Madame de Bouteville, intendante des filles d’honneur, entra:

— Faites prévenir mademoiselle d’Auricourt que je l’attends, dit Catherine.

L’intendante s’empressa d’obéir, et Suzanne ne tarda pas à se rendre à l’ordre de la reine, qui lui désigna un siège de la main. La jeune fille s’assit sur un coffre près de sa maîtresse, qui attachait sur elle un de ces regards profonds et scrutateurs qui semblent pénétrer les plus secrètes pensées.

— Ma mie, dit tout à coup Catherine de Médicis, est-ce que vous ne vous plaisez pas à la cour?

— Je serais bien ingrate si je méconnaissais les bontés de Votre Majesté, répondit Suzanne qui cherchait vainement à deviner où la reine voulait en venir.

— N’essayez pas de me donner le change, ma belle, et surtout ne craignez pas de m’irriter; je ne suis pas dans un de mes jours de gronderie.

Mademoiselle d’Auricourt baissa les yeux.

Catherine reprit:

— Je remarque depuis trois mois que vous êtes fort triste et fort rêveuse. Si quelque chagrin secret s’est logé dans votre cœur, confiez-le moi, mon enfant. Nous tâcherons, à nous deux, de lui donner congé.

— Peut-être avez-vous raison, madame, repartit la fille d’honneur encouragée par ce ton de bienveillance, mais en rougissant un peu. Je n’ose contredire Votre Majesté.

— Vos lèvres sont décolorées; l’opiat de maître René vous serait d’un grand secours aujourd’hui. Dites-moi d’où vient cette fâcheuse mélancolie qui a fané les roses de vos joues. Mais soyez bien franche; vous savez combien j’ai le mensonge en horreur, continua-t-elle de sa voix la plus câline. Est-ce peine d’amour ou mal du pays? Avez-vous laissé dans votre province quelque ami d’enfance que vous regrettiez?

Mademoiselle d’Auricourt releva fièrement la tète.

— Non, madame, mais puisqu’il faut vous l’avouer, je crois que je m’accoutumerai difficilement à la galante insolence des princes et des gentilshommes dont votre bonté semble encourager les prétentions.

— Qu’est-ce à dire, ma mie! interrompit la reine en souriant avec effort.

— Plusieurs fois déjà j’ai osé m’en plaindre à Votre Majesté, reprit la demoiselle d’honneur visiblement émue; mais vous n’avez jamais daigné m’écouter. Mes plaintes vous ont semblé ridicules, et vous m’avez dit que je parlais comme une rebelle ou une fille de huguenot.

Catherine passa sa main sur le front de Suzanne avec un geste caressant.

— Folle! ne vous ai-je pas répété dix fois qu’à la cour il était de bon goût de se défaire de ces airs de pruderie sauvage qui sont tout au plus de mise au fond de la province. Oui, cette austérité sent son huguenot d’une lieue, ma belle. Mon devoir de bonne mère est de seconder le roi par tous les moyens possibles. Je veux attirer au Louvre tous les seigneurs qui passent pour hostiles à mon fils, les rallier à sa couronne, les garder dans une prison de bals et de fêtes. N’est-ce pas un beau rôle que celui de concilier les partis ennemis, d’éteindre les haines et d’étouffer la guerre civile? Pour arriver à ce but, ma mignonne, un regard ou un sourire de femme valent souvent mieux qu’une armée.

Suzanne hocha la tète avec une moue mutine.

— Mais jouer avec le cœur de ces braves gentilshommes pour leur arracher leurs secrets et vous les livrer ensuite, n’est-ce pas une trahison, madame?

— Qu’importe si c’est pour le bien de l’État, mademoiselle, dit sévèrement la reine, qui ne put dissimuler tout à fait son irritation. Sachez que tout rôle est honorable quand il est joué pour le service du roi.

— S’il le faut absolument, j’obéirai à Votre Majesté, répliqua mademoiselle d’Auricourt avec un douloureux effort; mais je ne puis vous dissimuler, madame, que je serai toujours fort maladroite à ce manège de coquetterie et d’intrigue.

Catherine de Médicis la regarda avec un sourire plein de bonhomie, et eut l’air d’être touchée de cette abnégation.

— Je crois, en effet, que l’air de la cour vous est malsain, ma mie. Vous avez besoin d’aller passer quelques semaines au logis de votre oncle, mon ami Bernard Duplanty, et vous accomplirez là une mission plus facile.

Une subite rougeur empourpra les joues pâles de Suzanne.

— Mais vous savez, madame, dit-elle vivement, pourquoi j’ai désiré me placer sous votre protection.

— N’était-ce pas, autant qu’il m’en souvient, répliqua la reine d’un air distrait, pour vous soustraire aux galanteries du Béarnais? Mais, à propos, j’y songe; j’allais oublier de vous prévenir que nous attendons d’un jour à l’autre le roi de Navarre.

— Le roi de Navarre! répéta Suzanne au-comble de la surprise.

— Oui, ce gros garçon fait tout exprès le voyage pour se réconcilier sincèrement avec Henri. Le Louvre ne vous offrirait plus, ma belle, un abri bien sur. Je crois donc agir dans votre intérêt en vous renvoyant chez votre oncle. La mission dont je vais vous charger expliquera à mon fidèle Bernard le motif de ce retour imprévu. Je ne cesserai pas, du reste, de veiller sur vous, ma mignonne.

Suzanne, au milieu de son trouble, pensa involontairement au gentilhomme montagnard que sans doute elle ne reverrait plus, et elle ressentit un vague regret de quitter la cour; sa surprise et son émotion n’avaient pas échappé à la reine-mère, qui comprima un cruel sourire et s’efforça de rendre à sa voix sèche le doux timbre florentin:

— Plus tard, vous me remercierez, ma fille, car je vous rends là un grand service, au risque de me faire du Béarnais un ennemi mortel. Si vous arrivez à Nérac avant son départ, ne soyez avare, avec lui, ni de ces tendres regards, ni de ces sourires pleins de promesses qui font notre force à nous autres femmes, et dites-lui surtout qu’il est impatiemment attendu au Louvre.

—J’obéirai, madame, répondit Suzanne, dont les yeux se remplissaient de larmes.

Elle étouffa un soupir, baisa respectueusement la main de la reine et sortit.

Dès que Georges d’Urfen et le valet furent seuls dans la galerie, le premier se demanda si maître René n’avait pas voulu se jouer de lui, et résolut d’interroger son guide.

— Vous êtes au service de madame la reine-mère? lui dit-il.

— Silence! fit le serviteur en posant un doigt sur sa bouche avec un air de mystère.

— Plaît-il? murmura le gentilhomme en promenant autour de lui les regards inquiets d’un sourd qui cherche à comprendre.

— Parlez plus bas. Ici les murs ont des oreilles. Préparez-vous donc à l’entrevue que vous allez avoir avec notre auguste maître.

— Je suis tout préparé, mon brave homme.

— J’en doute, monsieur le Suisse. Gardez-vous bien de témoigner à Sa Majesté le moindre étonnement par un mot, par un signe, par un regard.

— Je ne m’étonne pas aisément, monsieur le Parisien, dit Georges avec hauteur.

— Tâchez de parler le moins possible, et surtout n’interrogez pas.

— Ah bah!

— Comprenez-vous?

— Fort peu!

— Ce serait manquer au respect qui est dû à la personne du roi.

— Le silence est donc un signe de dévouement?

— Contentez-vous de répondre à ce que l’on vous dira, comme si vous étiez instruit de ce que l’on attend de vous.

— Mais je n’en sais rien du tout.

— Je vais vous l’expliquer en partie.

— Tant mieux. Vous me rendrez un fier service, car depuis ce matin il me semble que je marche dans une cave sans soupirail.

— Voici d’abord une lettre que vous porterez à Nérac. Vous la remettrez à messire Bernard Duplanty, gouverneur de cette ville; il vous tracera lui-même votre mission; mais n’oubliez pas, mon gentilhomme, que les grands aiment mieux se laisser deviner que parler.

— C’est ce que j’ai pu remarquer ce matin. On dirait que tous ces gens de cour causent en hébreu ou en latin.

— Prenez cette bourse, dit le valet en souriant.

— Ah! ceci, c’est du bon français, et pour la première fois je comprends. Madame Catherine a pensé à mes frais de voyage.

— Entrez dans cette chambre et attendez-y le roi.

III

Table des matières

Georges entra, mais quand il retourna la tête, son guide avait disparu. Après quelques minutes qui lui parurent fort courtes et pendant lesquelles l’image de la belle Suzanne flottant devant ses yeux lui fit oublier ses étranges aventures, il entendit un bruit de portes et des aboiements de chiens qui lui signalèrent l’approche d’un nouveau personnage. Peut-être est-ce le roi! pensa le jeune Suisse, et son cœur battit. Il ôta sa barrette, et par précaution fléchit le genou. Il était dans cette respectueuse attitude lorsqu’il vit apparaître une créature bizarre qui avait les jambes nues et les pieds fourrés dans des pantoufles de velours. Une chemise de lin et d’une transparence incroyable, qui lui descendait à peine aux genoux par devant et qui, par derrière, pendillait en lambeaux déchiquetés sur ses mollets, composait tout son costume. La chevelure de cet être suprenant était relevée sur sa tête en forme de cône comme celle d’une femme et poudrée d’une poudre d’or. Une épaisse couche de fard colorait ses joues creuses. Un merveilleux onguent dont Georges envia le secret tordait sa fine moustache en crochets et parfumait la barbe rare et floconneuse de son maigre menton.

— Certes, si c’est le roi, se dit mentalement Georges, sa Majesté Très-Chrétienne n’a rien de bien majestueux; les vieilles femmes de Zurich ont meilleure mine que lui.

Ce qui étonna surtout notre jeune Suisse, qui avait la prétention de ne s’étonner de rien, ce fut une corbeille doublée de soie verte que le nouveau-venu portait suspendue à son cou par un large ruban. Dans cette corbeille grouillait toute une nichée de jeunes chiens. Un affreux barbet, au poil fort laid et fort sale (la mère sans doute de cette innocente nichée), le suivait en marchant debout sur ses pattes de derrière, et menaçait, tout en aboyant, de lui enlever d’un coup de croc les lambeaux effiloqués de sa chemise de lin.

L’homme aux chiens s’arrêta donc par prudence et s’écria d’une voix qui ne manquait pas de dignité :

— A bas, Coquette! à bas, chienne du diable! Et vous, mon gentilhomme, levez-vous, nous vous le permettons. Ici, Coquette! Mon Dieu! que de mal on a avec ces maudits chiens!

Georges croyait rêver; son regard ébahi montait et descendait alternativement de la tête pailletée du roi à ses jambes nues et soigneusement rasées. Henri III lui tendit enfin sa main à baiser.

— Vous êtes, lui dit-il, ce jeune Suisse dont on m’a vanté l’intelligence peu commune et la rare pénétration?

M. d’Urfen poussa un soupir et ferma les yeux comme un perroquet à qui l’on gratte la tète. Pouvait-il contredire le roi quand on lui avait tant recommandé de se taire.

— Vous accomplissez hardiment et discrètement les ordres secrets qui vous sont donnés, m’a-t-on assuré ! A bas, Coquette! cette vieille folle s’imagine que vous voulez lui prendre ses petits. Venons au sujet qui nous amène. L’intérêt de l’État exige, à ce qu’il paraît... A propos, M. Georges d’Urfen, c’est ainsi qu’on vous nomme, je crois?

Le gentilhomme fit en s’inclinant un signe de tète affirmatif. Le roi reprit:

— Dans votre pays, a-t-on l’habitude de couper les oreilles des chiens ou de les laisser croître?

— On les tord, sire, répondit laconiquement le jeune Suisse, qui marchait de surprise en surprise.

— Ah! on les tord! s’écria Henri III; voilà qui est bien surprenant! Ah! on les tord! Singulière coutume! si les soins de l’État m’en laissaient le loisir en ce moment, je vous prierais de me donner un échantillon de votre savoir en tordant les oreilles de tous ces petits chiens... pas celles de Coquette! elle nous mordrait. Elle en a déjà bonne envie, la diablesse! Voyez comme elle nous montre ses crocs!... Il faut remettre cette opération à votre retour!... Nous disons donc que vous allez à Nérac, une ville où, si l’on aime un Henri, ce n’est pas celui du Louvre.

Il hésita un instant à continuer, puis, sans regarder Georges, il lui dit à voix basse et très-vite:

— On vous a longtemps entretenu du rôle qui vous a été destiné.

— Sire, j’ai reçu une partie de mes instructions, avant d’être admis en votre présence, et messire Bernard Duplanty doit m’expliquer le reste à Nérac.

— Très-bien, murmura le roi, en se promenant d’un air triste et soucieux dans la chambre. Il avait toujours sa corbeille au cou, et, sur ses talons, aboyait l’horrible Coquette, qui guignait d’un œil terne la chemise de son maître. Entre nous, mon ami, c’est une mesure fatale, disons-le.

— Oui, sire, disons-le, répéta Georges, qui, sur l’invitation du roi, marchait à côté de lui.

— Je voudrais bien que l’affaire pût se terminer autrement. Tout beau, Coquette! car après tout, c’est mon parent, et il est peut-être moins dangereux que les Lorrains. Qu’en dites-vous, monsieur d’Urfen?

— Oui, sire, je crois que les Lorrains sont plus dangereux que lui, répondit Georges très-intrigué.

— Vous voyez! je ne suis pas seul de mon avis. Et Henri soupira en se frappant la poitrine avec force.

— Que ces chiens sont insupportables avec leurs cris, reprit-il, ne dirait-on pas qu’on les écorche! Je n’aime pas le sang, mon ami, croyez-le bien.

— Parla trompe d’Uri, vous avez bien raison, sire. Et si ce n’est en duel ou sur le champ de bataille, le sang me répugne fort.

Henri III parut fort surpris et regarda obliquement le jeune Suisse.

— Vraiment, monsieur d’Urfen. Alors, vous n’en avez que plus de mérite. Votre dévouement sera récompensé. Je sais qu’on me fait passer pour un Hérode et un Néron. On me chansonne; on prêche contre moi au temple et à l’église. Mais n’ai-je pas expié mes péchés en me flagellant, et en forçant mes mignons à suivre mon exemple?

Georges fit la grimace, mais il se crut obligé de dire:

— C’était certainement une correction salutaire et d’un bon exemple.

— Et une bien belle cérémonie, ajouta le roi. Je regrette, monsieur Georges, que vous n’y ayez pas assisté. Non, je n’aime pas le sang; mais ma mère prétend que c’est notre seule voie de salut.

— Si c’est la seule, il est inutile d’en chercher trente-six autres.

— C’est juste, mon ami, parfaitement juste; mais du sang, c’est toujours du sang. Dites-moi, les chiens souffrent-ils beaucoup quand on leur tord les oreilles.

— Très peu, sire, et l’on est certain qu’elles ne recroîtront pas.

— Que d’expérience pour un jeune homme de votre âge, dit Henri III d’un ton plein de bienveillance. Je vois que l’éloge qu’on m’a fait de vous n’a rien d’exagéré. Mais revenons à mon parent. Vous allez partir sans retard, n’est-ce pas? Et comme vous passez devant Saint-Germain-l’Auxerrois, je crois qu’il serait bon d’y faire dire une douzaine de messes pour le succès de l’entreprise.

— Une douzaine de messes ne pourraient pas nuire.

Le roi paraissait agité par un trouble intérieur, et on eût dit qu’une vision marchait devant lui.

— C’est mon parent, et il ne m’a jamais fait grand mal. Nous avons souvent chassé ensemble plus d’une sorte de gibier. C’était un gai compagnon, toujours prêt à tirer l’épée pour moi. Pauvre garçon! Mais ma mère dit que c’est indispensable.

Il regarda fixement Georges.

— Si c’est indispensable, murmura celui-ci, pourquoi hésiter?

— Vous avez raison, monsieur. Vous êtes un homme d’énergie. Faites cependant dire aussi quelques messes à son intention. Il n’est pas nécessaire de le nommer, encore moins de parler de son hérésie...

— C’est mon avis, sire.

— Je vois avec plaisir que vous me comprenez de reste.

— Que je sois rompu vif si je comprends quelque chose à tout ce bavardage, pensa le Suisse en faisant un signe d’adhésion.

Le roi continua:

— J’aime les gens qui m’entendent à demi mot.

Puis il baissa la voix.

— Ne précipitez rien cependant. Quelqu’un que je n’ai pas besoin de vous nommer, vous savez de quelle dame il s’agit, a été frappée déjà de deux attaques d’apoplexie; une troisième peut survenir et me l’enlever.

— Il faut songer à tout, sire.

— Ce serait un grand malheur, monsieur d’Urfen, un malheur irréparable; mais sa mort changerait singulièrement les choses. Au fond, j’aime mon parent.

— C’est ce que je me disais, sire. Au fond, vous l’aimez.

— Si nous étions seuls, nous aurions bientôt fait de nous entendre... Mais la nécessité d’État est plus forte que le sang... n’est-ce pas?

— Qui pourrait le nier, Majesté.

— Je n’ai donc pas besoin de vous en dire davantage.

— Ce serait tout à fait inutile, soupira Georges, qui se sentait horriblement fatigué de cette conversation inintelligible.

— Partez donc, mon ami, dit le roi, et à votre retour, quand votre glorieuse tâche sera terminée... A bas! Coquette!...

— Maudit chien! pensa Georges. Sa Majesté allait sans doute me toucher un mot de mon commandement et de mes dix mille livres.

— A votre retour, vous montrerez à mon grand-veneur comment on tord les oreilles aux chiens. Singulière coutume!

Georges dissimula son désappointement et répondit:

— Oui, sire.

— Je n’ai pas besoin de vous recommander la plus grande discrétion; c’est un secret d’État que nous vous avons confié.

— Oui, sire, je me ferais couper en cinquante mille morceaux avant de révéler un seul mot de cette mystérieuse affaire.

— J’aime les hommes de votre trempe, dit Henri III en jouant avec l’un des petits chiens de la corbeille, et vous ne partirez pas sans avoir reçu un témoignage de notre bienveillance.

Le jeune Suisse frissonna à l’idée que le roi allait lui faire cadeau d’un des petits de Coquette; mais Henri se contenta heureusement de lui donner sa main à baiser.

Georges se hâta de quitter la chambre royale et trouva au bout de la galerie le valet qui l’avait amené, et qui, cette fois, sans desserrer les dents, le conduisit dans la cour du Louvre, où un cheval tout sellé l’attendait. Notre gentilhomme chargea son guide de remettre sa missive à messire de Brandberg, son oncle, qu’il ne devait pas voir de sitôt, et, enfourchant sa monture avec la légèreté et l’adresse d’un écuyer consommé, il s’éloigna du palais sans jeter un regard en arrière.

Sous l’incessante préoccupation du mutisme qui lui avait été recommandé, il changeait à chaque instant l’allure de son cheval, le faisant passer du trot au galop pour éviter les rencontres. Voyait-il passer un moine, il ne répondait à son salut qu’en se signant; était-ce une femme, il lançait le pauvre animal à fond de train pour échapper aux questions indiscrètes: on eût dit que les destinées de la France reposaient sur sa tète. Les paroles de la dame du Louvre ne sortaient pas de son esprit:

—Si vous suivez ponctuellement les ordres qui vous seront donnés, avait dit la reine-mère, votre fortune est faite; si vous vous en écartez de l’épaisseur d’un cheveu, vous êtes un homme mort!

Touché de cette alternative, il ne croyait pas user de trop de prudence.

Il était depuis douze jours en route, mangeant fort bien, dormant encore mieux, lorsqu’il arriva à Port-Sainte-Marie, à une lieue de Nérac, vers midi. Un soleil brûlant incendiait la route et la rendait impraticable. En revanche, un petit bois touffu qui longeait le chemin tentait par son ombrage le voyageur harassé. Georges hésitait cependant à quitter la voie tracée, dans la crainte de s’égarer. Les hennissements éloquents de son cheval le décidèrent. Après avoir fait une cinquantaine de pas dans le taillis, il aperçut une cabane, qu’il eût pu croire déserte s’il n’eût entendu les cris de détresse d’une poule à qui l’on coupait le cou. Georges s’arrêta.

— Si les maîtres du logis ont condamné à mort cet innocent volatile, c’est pour le manger, pensa judicieusement notre gentilhomme. Entrons. Je suis en appétit, et je veux dîner avec ces braves gens, en payant largement mon écot. Je serai beaucoup mieux dans cette masure écartée que dans la plus belle hôtellerie de la ville, où il faut se défier de tout le monde... D’abord ici, je pourrai parler tout à mon aise... et cela me soulagera, après douze jours de silence.

En faisant ces réflexions, il attacha son cheval à un arbre et entra sans façon. Une jeune fille de dix-sept ans environ, assise au fond de la cabane, chantait tout en troussant avec un certain art la poule en question. Quand la porte s’ouvrit brusquement, elle jeta sur la table le tablier de grosse toile qui couvrait ses genoux, essuya à la hâte ses petits doigts emplumés, et s’élança joyeusement à la rencontre du visiteur.

— Ah! mon seigneur, s’écria-t-elle d’un ton de doux reproche, mais le sourire aux lèvres, vous n’êtes pas galant aujourd’hui; voilà près d’un gros quart d’heure que je vous attends!

En même temps, elle enlaça familièrement ses deux bras autour du cou de Georges d’Urfen, qui se laissa faire de la meilleure grâce du monde.

Mais la jeune fille s’aperçut aussitôt de sa méprise, et recula stupéfaite en poussant un grand cri.

Georges ôta sa barrette, frisa sa moustache hérissée et s’inclina aussi respectueusement que devant madame Catherine de Médicis; il eut alors le loisir de remarquer que cette bergerette était charmante; le duvet de la pêche veloutait ses joues rosées, qui donnaient envie de les mordre; ses lèvres avaient la rougeur de la cerise; une ingénuité malicieuse et tendre pétillait dans ses grands yeux bleus fendus en amande, et ses cheveux blonds et frisés pendaient par grappes sur ses belles épaules un peu brunies par le soleil.

La petite Fleurette, comme l’apprit Georges plus tard, n’était que la fille d’un jardinier; mais plus d’une dame de la cour eût envié sa fraîcheur et sa beauté ; son costume un peu rustique ne manquait ni de grâce ni de coquetterie, sa jupe rouge était courte et laissait voir le bas d’une jambe fine et des pieds mignons. D’ordinaire, la vue d’une jolie fille a le don de troubler le cœur et l’esprit des jeunes gens un peu novices, et de paralyser leur langue. L’apparition de Fleurette délia au contraire celle de notre jeune Suisse, si bien qu’oubliant son serment de ne parler avant d’être arrivé chez messire Bernard, il s’écria: — «Tant mieux, mademoiselle!» Mais, bah! il était si près de Nérac!

La fille du jardinier reculait toujours.

— Tant mieux pour moi, mademoiselle, reprit-il, si vous m’avez pris pour un autre. Seulement, je suis désespéré de ne pas être celui que vous attendez.

— Je le crois bien, dit Fleurette avec un grand sérieux.

Elle pensait sans doute aux hautes destinées promises au seigneur qui avait conquis son cœur.

Georges perdit un peu de son assurance.

— Pardonnez-moi donc, ma belle enfant; pressé par la faim, alléché par le cri plaintif d’une poule dont je devinais le sort, sans être nécromancien, j’ai cru entrer chez un charbonnier de la forêt. Je venais lui demander une courte hospitalité. Il m’a suffi de vous voir pour comprendre ma méprise. Les huttes de charbonniers sont encore hantées de temps en temps par les fées, je pourrais l’attester; je sais aussi qu’il ne sied pas à un bon gentilhomme de contrarier ces dames. Pardonnez-moi, je m’en vais bien vite.

Il salua Fleurette tout interdite de ce beau madrigal, et il allait se retirer lorsqu’au dehors résonna un bruit de voix, l’une rieuse et mordante, l’autre grave et même sévère, qui fit tressaillir la jeune fille.

— Oh! monsieur, cachez-moi, murmura-t-elle toute pâle d’effroi. Si ce vilain grondeur me trouve ici, je suis perdue.

— Rassurez-vous, mademoiselle, dit Georges en portant la main à son interminable épée. Je suis de bonne race, et je sais que mon devoir est de défendre les femmes. Ne craignez rien.

Fleurette l’arrêta d’un geste suppliant.

— Qu’allez-vous faire, monsieur? Ne tirez pas votre épée, ne jetez pas un mot de menace ou vous êtes un homme mort.

— Elle est perdue! je suis mort! pensa le montagnard. Où diable me suis-je fourré ? O ma mission, que vas-tu devenir?

— Mais cachez-moi donc, monsieur, répéta Fleurette qui, en entendant la voix grave se rapprocher de la porte, commençait à perdre la tête.

— Ma foi, tant pis! s’écria résolument Georges; la France s’arrangera comme elle pourra. Mademoiselle, continua-t-il, je vous proposerais bien d’entrer dans la cheminée; malheureusement vous y avez allumé un feu à rôtir un bœuf et vous noirciriez vos petites mains blanches; mais je vois une huche entr’ouverte, où, à part la farine, vous vous trouverez à ravir.

Sans attendre sa réponse, il l’enleva dans ses bras robustes et l’enfourna dans la huche dont il eut soin de ne fermer le couvercle qu’à demi. Il était temps. La porte s’ouvrit, et deux personnages pénétrèrent dans la cabane en continuant le colloque animé qu’ils avaient commencé au dehors.

IV

Table des matières

Le premier était un homme encore jeune, robuste, vigoureux et de taille moyenne, aux cheveux noirs et coupés ras, aux sourcils fortement accusés, au sourire narquois et fin, encadré par une moustache et une barbe épaisses. Son feutre défoncé, sa casaque grise rapiécée en plus d’un endroit, ses larges souliers garnis de clous, ses guêtres de cuir fauve qui montaient se perdre dans son haut-de-chausse, lui donnaient à première vue l’aspect inquiétant d’un braconnier de profession. Son ceinturon de buffle, auquel pendait un lourd couteau de chasse à manche de corne, achevait de rendre l’illusion complète.

Le compagnon de cet homme était de taille plus élevée. L’ardent soleil et le vent des montagnes n’avaient pas bistré son visage. Son pourpoint et ses trousses étaient de velours vert à crevées de satin violet. Une plume noire ornait son feutre, et la monture de sa solide épée était d’acier bruni. C’était, en somme, un cavalier de haute mine.

Le premier cependant avait la tète couverte; le second tenait respectueusement son chapeau à la main. Georges salua légèrement les deux inconnus et, pour se donner une contenance, il alla flamber devant l’âtre le poulet dont ils espérait bien avoir sa part.

Le braconnier explora la cabane d’un coup-dœil rapide, et son front se plissa; mais lorsqu’il eut découvert un petit chapeau de paille oublié sur un escabeau, un fin sourire glissa sous sa noire moustache. Il avait tout deviné. Fleurette était blottie dans quelque coin. Quant à l’étranger, il ne devait être entré dans la hutte que depuis peu d’instants, et le cheval tout fumant attaché près de la porte était le sien, car le gentilhomme portait des éperons, et l’on ne traverse pas aisément à pied, avec éperons aux talons, un bois hérissé de brouissailles. Donc, la jeune fille avait reconnu la voix de son sévère compagnon; dans son alarme, elle s’était cachée, et l’étranger lui servait galamment de compère.

Le faux braconnier se mit à rire:

— Vous voyez, dit-il, mon cher Rosny, que cette fois encore vous vous êtes trompé. Il n’y a pas d’oiseaux dans la cage.

— Il n’est pas moins imprudent à vous, mon exellent maître, répondit l’autre en baissant la voix, de courir ainsi les bois sans escorte.

— Faut-il donc me faire suivre par un escadron bardé de fer pour lever les collets que j’ai tendus la veille, pour rapporter un lièvre à mon maître d’hotel, qui prétend toujours que son escarcelle est à sec.

— Vous ne vous doutez pas de tous les piéges qui vous sont dressés dans ces endroits écartés, mon cher seigneur. Vous croyez voir luire de jolis yeux derrière les buissons; moi, je vois briller dans les feuilles vertes la mèche d’une arquebuse.

Le braconnier haussa les épaules et siffla un air de chasse entre ses dents. Rosny parut offensé.

— Pourquoi toujours cette même chanson, mon ami? dit le premier; tu oublies que je suis né dans la montagne, que j’ai besoin d’air et d’espace comme d’amour, de chasse et de bataille. Je ne suis pas un mignon de cour. Quand je suis né, mon père m’a fait boire du vin pur. D’ailleurs, pourquoi passer mon temps à trembler et à me cacher dans un terrier? L’ennemi qu’on brave est déjà vaincu.

— Soit, monseigneur; vous avez peut-être raison; mais il faut savoir aussi garder le cœur de ses amis.

— Qu’ai-je donc fait pour perdre ton amitié, Rosny? demanda le faux braconnier avec vivacité.

— Il ne s’agit pas de moi; mais, à tort ou à raison, vos partisans les plus dévoués, les ministres les plus tolérants de notre culte, s’alarment de vous voir abandonner si fréquemment le prêche pour courir les aventures par monts et par vaux.

— A chaque heure sa besogne, mon ami. Les momeries de nos robes noires m’excèdent. Que ces braves gens prient pour moi pendant que je me bats pour eux, je ne leur en demande pas davantage.

M. de Rosny soupira.

— Notre religion a besoin que ses chefs donnent l’exemple en ce moment plus que jamais!

— Et pourquoi cela?

— Hier encore une apostasie a scandalisé les fidèles de Nérac. Le médecin calviniste Mornay s’est fait catholique.

— Ventre saint-gris! il faut que notre religion soit bien malade pour que les médecins l’abandonnent.

Cette saillie ne dérida pas le gentilhomme huguenot, qui observait Georges à la dérobée et qui reprit:

— Mes espions m’ont assuré qu’un parti de ligueurs déterminés rôde depuis un mois dans les environs et guette l’occasion propice pour vous enlever. Cette occasion, vous ne la leur offrez que trop souvent, mon cher maître.

— Décidément tu deviens poltron pour mon compte, Rosny.

— En ce moment, nierez-vous que rien ne vous protégerait contre un hardi coup de main?

Le braconnier sourit.

— Henri Long-nez, comme ils m’appellent, sait flairer le danger de loin. Si à leur dire, j’ai le nez long, Rosny, je ne l’ai que plus fin.

— C’est cependant pour éviter qu’un tel malheur ne frappe notre parti, dont vous êtes à bon droit le bras et l’âme, que j’ai voulu vous accompagner, monseigneur.

— Bannis ces craintes puériles, mon ami. Jusqu’à ce jour mes ennemis m’ont fait la guerre en lions, et non pas en renards.

— Ne vous y fiez pas, répondit le huguenot, observant toujours M. d’Urfen avec défiance, qui sait si ce cavalier n’appartient pas à la bande de ligueurs qui erre autour de Nérac?

— Comment peux-tu prêter de sinistres projets à cet honnête et candide gentilhomme qui flambe si consciencieusement un poulet! A ton point de vue, il a si grand désir de brûler des hérétiques qu’il tient, n’est-ce pas, à s’exercer la main et à nous narguer en face? Écoute, Rosny, veux-tu m’être véritablement utile?

— Mon sang et ma vie sont votre bien, monseigneur.

— Ton sang, sois-en avare, mon ami; j’en ai moins besoin que d’argent; mais j’ai besoin de ton éloquence. Aujourd’hui s’ouvrent les nouvelles conférences de Nérac; va m’y représenter et défendre mes droits. Tu sais que j’aime mieux guerroyer que haranguer. Je ne puis compter que sur toi. Ce soir, en soupant, tu me raconteras comment s’est passée la séance.

— Cependant, monseigneur...

— Si tu perds ton temps et tes paroles, tu arriveras trop tard.

— C’est à regret que je vous obéirai, car mes pressentiments...

— Maximilien de Béthune, dois-je vous regarder comme un serviteur rebelle et felon? dit en riant le faux braconnier; et, sans plus de cérémonie, il poussa son compagnon indécis hors de la hutte et ferma la porte.

Puis, quand il se fut bien assuré que M. de Rosny était parti:

— Ventre saint-gris! s’écria-t-il en se frottant les mains, me voilà libre enfin! Si je les laissais faire, ils seraient bientôt plus maîtres de moi que moi-même!

— Oh! le vilain bourru que ce Rosny! interrompit une voix au timbre argentin. Que vous avez bien fait de le congédier, Henri!

Fleurette s’était dressée debout dans la huche, comme une petite fée, au millieu d’un épais nuage de farine.

Henri la prit dans ses bras, la baisa au front, et la déposa sur le sol.

— Ah! malheureux; que faites-vous? s’écria-t-elle aussitôt en courant vers le jeune Suisse accroupit devant l’âtre, vous allez brûler ma poule.

— Harnibieu, gardez-vous en, mon gentilhomme, ajouta le braconnier; c’est la pièce principale et peut-être unique du déjeuner que Fleurette vous invite à partager avec nous.

— J’accepte volontiers, dit Georges, ne fût-ce que pour avoir le plaisir de boire aux beaux yeux de votre gentille hôtesse.

La beauté de Fleurette lui rappelait celle de Mademoiselle d’Auricourt: il poussa un soupir fort prolongé, puis il tendit la main au chasseur.

Henri parut hésiter un instant.

— Oh! je ne suis-pas fier, dit naïvement Georges, et j’ai vu tout de suite que vous étiez un brave homme. Dans nos cantons, les nobles ne craignent pas de frayer avec les paysans.

— Merci! dit le braconnier avec un gros rire, et il prit la main que lui offrait M. d’Urfen. Celui-ci répondit si vigoureusement à cette cordiale étreinte que Henri dégagea ses doigts avec une légère grimace

— Vous me promettez, monsieur, dit-il, de ne raconter à personne que vous avez déjeuné avec Henri de Rocheverte, en compagnie de cette charmante enfant, qui a nom Fleurette?

Georges prit gravement un cruchon qui se dressait sur la table, et remplissant deux gobelets:

— Monsieur de Rocheverte, je n’aurais pas dû oublier le proverbe qui dit: «L’habit ne fait pas le moine.» Votre équipage est d’un paysan, mais votre visage et votre air sont d’un prince. Que ce vin me serve de poison, ajouta-t-il, si je révèle un seul mot de ce qui va se passer entre nous trois.

Et il avala d’un seul trait le contenu de son gobelet.

— Donc je suis votre hôte, mon cavalier, dit Henri à son tour; mais je vous ai dit mon nom, ne saurais-je point le vôtre?

— Je suis un pauvre gentilhomme du canton de Zurich, monsieur; et mon oncle, messire de Brandberg, capitaine des hallebardiers du roi, pourrait vous dire que Georges d’Urfen n’est pas un de ces coureurs d’estrade qui trafiquent de leur conscience comme de leur sang.

Le chasseur attacha sur le brave Suisse son regard limpide et franc.

— Ah! vous êtes le neveu de Brandberg. Il m’avait déjà parlé de vous.

— Quoi! vous le connaissez, vous qui demeurez à cent cinquante-trois lieues du Louvre. Allons! vous n’êtes pas si sot que le sergent de l’autre jour.

— Quel sergent? demanda Henri, qui commençait à s’amuser du sans façon de notre montagnard.

— Figurez-vous, monsieur, que cet insolent... Mais il me semble que nous déjeunerions tout aussi bien en causant.

— Oui, mais la petite n’est pas encore prête... Continuons.

— Si nous lui donnions plutôt un coup de main?

— Ventre saint-gris! vous avez raison, mon camarade. Mettons un peu la main à la pâte. On assure que je ne m’y entends pas trop mal.

— Et moi, donc, vous allez voir! reprit Georges en relevant les manches de son pourpoint.

Avec mille précautions ils dressèrent à eux deux un couvert capable de faire tomber en convulsions la ménagère la moins nerveuse. Rien n’était à sa place. Les couverts d’étain, posés en croix, contrairement à l’usage, occupèrent la gauche des assiettes; la nappe bise ne couvrait qu’un côté de la table, tandis que par l’autre bout, elle pendait jusqu’à terre. Fleurette, dont le système nerveux était très-irritable, jeta les hauts cris, et dans son empressement à relever la nappe, elle cassa trois assiettes et renversa trois gobelets; il est vrai qu’il n’y en avait pas davantage.

Le faux braconnier intervint:

— Doucement, Fleurette, ma mie; si nous avions des voisins dans ce bois, ils croiraient qu’on se bat dans la hutte et il ne manqueraient pas d’accourir pour mettre la paix dans le ménage.

— Joli ménage! s’écria la jeune fille en regardant d’un air consterné les assiettes cassées. Mais qu’ils y viennent, les voisins! mes deux aides de cuisine les recevront de la belle façon!

La pauvre enfant avait à peine formulé cette menace que la porte s’ouvrit brusquement, et six hommes masqués se précipitèrent dans la cabane, l’épée nue à la main. Fleurette poussa un grand cri. Georges porta la main à la coquille de sa longue rapière, dont il fit jouer, par précaution, la lame dans le fourreau. Quant au chasseur, il riait dans sa barbe et se disait à part:

— Encore un bon tour de maître Rosny! Il veut me prouver que ses conseils ne sont pas du radotage et que je dois toujours me tenir prêt à la parade.

Mais il ne tarda pas à s’apercevoir qu’il nageait en pleine réalisé.

— Toute résistance est inutile, monsieur, lui dit froidement celui des hommes masqués qui paraissait commander aux autres.

— Je connais cette voix, murmura Henri.

Il regarda attentivement le ligueur, qui était de petite taille et fort gros.

— Je connais aussi ce ventre, ajouta-t-il à voix haute. Vous n’êtes pas assez leste et assez agile, monsieur le duc, pour enlever un chasseur du Béarn comme une princesse des romans de chevalerie.

— Trêve d’ironie, monsieur, reprit le ligueur, nous obéissons à l’Église. Vous êtes un brandon de guerre civile, une torche allumée dans la main des huguenots. Nous avons juré de briser le brandon, d’éteindre la torche. Nous servons la cause de Dieu et Dieu nous protége.

— Prenez le temps de respirer, monsieur le duc, dit Henri avec un sourire intrépide. Vous êtes tout essoufflé de votre course et de votre harangue. Il y a loin de la Lorraine à Nérac. Fleurette, apporte un escabeau à monsieur.

Le ligueur tressaillit de colère.

— Nous sommes six et vous êtes seul, monsieur. Rendez-vous donc, et je vous jure, sur ma foi de gentilhomme, qu’il ne vous sera fait aucun mal. Vous ne serez qu’un otage dans nos mains. Nous ne sommes pas des Poltrot de Méré.

— Non, répondit dédaigneusement M. de Rocheverte, vous n’êtes que des Maurevel. L’amiral que vous n’aviez pu vaincre, messieurs les Lorrains, vous l’avez assassiné ; mais j’ai vu traîner son corps dans les rues et je serai moins confiant que lui.

— Vous céderez donc à la force, monsieur, dit le duc masqué, et il lui porta la pointe de son épée au visage.

Henri, sans parlementer davantge, s’accula dans l’un des angles de la cabane, et tirant son couteau de chasse, se mit sur la défensive.

Georges, qui était resté muet spectateur de cette scène imprévue, dégaîna aussitôt, et d’un bond se rangea aux côtés de son hôte.

Mais il avait mal calculé sa distance, et sa vénérable flamberge alla s’engager par la pointe dans l’une des solives du plafond, au premier coup qu’il voulut développer.

— Mon brave ami, dit le Béarnais en riant, malgré l’imminence du danger, votre bonne lame est trop longue de six pouces.

— Trompe d’Uri! c’est votre cabane qui est trop petite, répliqua Georges, pendant que Fleurette poussait des cris à faire crouler les murailles.

Le gros ligueur se tourna vers le jeune homme et lui dit avec une parfaite courtoisie:

— Si vous êtes bon catholique, monsieur, au nom du pape et de l’Église, ne vous mêlez de rien. On ne touchera pas à un bouton de votre pourpoint et il vous sera fait libre passage.

Georges salua poliment les hommes masqués, après avoir remis sa lame au fourreau, passa au milieu d’eux et gagna la porte qu’il rouvrit.

— Au nom du ciel! monsieur, n’abandonnez pas Henri! lui cria Fleurette.

— Abandonner mon hôte! murmura le Suisse avec un superbe sourire.

En même temps il donna à la porte de la hutte une secousse terrible, l’arracha des ses gonds, et brandissant avec une force herculéenne ce bélier d’un nouveau genre, il fondit sur les hommes masqués. En vain essayèrent-ils d’opposer leurs épées à l’arme massive de Georges, elles se brisèrent en éclats, et Georges faucha les ligueurs d’un seul coup comme un moissonneur couche les blés mûrs avec sa faux. Trois d’entre eux se relevèrent cependant, mais jugeant leur coup manqué, ils s’enfuirent par la fenêtre qui donnait sur le bois. Les trois autres, parmi lesquels figurait assez piteusement M. le duc, restèrent gisants sur le sol.

— Ventre saint-gris! dit le Béarnais, c’est affaire à vous, mon gentilhomme. Vous n’y allez pas de main morte.

Georges regardait avec calme ses victimes.

— D’abord, je n’aime pas qu’on me dérange quand je vais me mettre à table; et puis, qui s’en prend à mon hôte, s’en prend à moi-même.

Le gros ligueur, encore tout étourdi de sa chute, rouvrait mélancoliquement les yeux. M. de Rocheverte le toucha légèrement à l’épaule et lui dit à voix basse:

— M. de Mayenne, je pourrais vous emmener prisonnier et vous faire un joli procès de haute trahison. Si Rosny était ici, il ne me serait peut-être pas facile de vous donner la clef des champs. Mais j’ai de l’amour-propre, et je tiens à me conserver un adversaire de votre mérite.

Le Lorrain ne répondit que par un soupir lamentable et un regard de détresse ou de reconnaissance.

— Décidément, Rosny avait raison, dit Henri; il était plus sage que moi.

Il glissa prudement la moitié d’une miche dans la large poche de son haut-de-chausse, et ajouta:

— Allons déjeuner ailleurs, mes amis; il ne serait peut-être pas sain pour nous de rester ici plus longtemps.

— Ma foi, reprit M. d’Urfen tout essoufflé, allez déjeuner où vous voudrez. Moi qui tombe d’inanition, je remonte à cheval et je cours à Nérac, où mes affaires m’appellent. Faisons-nous route ensemble?

Henri était déjà sur le seuil de la hutte.

— Harnibieu! s’écria-t-il, rentre dans la cache, Fleurette. Là-bas, au bout de ce sentier vert, j’aperçois Rosny et une troupe d’officiers qui viennent à ma rencontre.

— Adieu donc, mes amis, dit Georges en enfourchant sa monture.

Le cheval, que la faim pressait, ne lui donna pas le loisir de prendre rendez-vous avec le faux braconnier; profitant de ce que son cavalier n’avait pas encore ramassé les guides, il partit à fond de train du côté de la route.

Une demi-heure après, Georges aperçut un vienx château fort entouré de fossés profonds qui, à son sens, devait être plutôt une prison d’État que la résidence de messire Bernard Duplanty. Cependant il ne voyait aucune autre habitation dans le voisinage, et craignant d’avoir fait fausse route, il résolut d’interroger le guetteur qui se promenait derrière les créneaux, son arquebuse sur l’épaule.

Il poussa donc son cheval dans la direction du château; il en était encore à cinquante pas lorsqu’il vit le pont-levis s’abaisser devant lui comme par enchantement.

En se développant, le pont démasqua un vieux majordome qui se tenait debout sur le seuil de la grande porte, et semblait l’appeler du geste et du sourire.

Le jeune Suisse, extrêmement surpris, éperonna son cheval et franchit le pont.

— Voilà, pensait-il, des gens hospitaliers qui me rappellent nos bons montagnards de Zurich et d’Uri. Sans me connaître, sans savoir si j’ai la bourse pleine ou vide, si je suis catholique ou huguenot, Français ou étranger, allié ou ennemi, ce braye homme m’ouvre sa porte et me fait signe d’entrer dans son logis. C’est donc à ma bonne mine seule que je dois ce cordial accueil.

Flatté d’une réception si désintéressée, il ôta sa barrette et salua l’inconnu en s’inclinant profondément sur le cou de sa monture.

V

Table des matières

Le majordome regardait M. d’Urfen avec une attention bienveillante et un sourire des plus engageants; il répondit à son salut par un salut d’une déférence presque obséquieuse, et lui dit:

— Soyez-le bienvenu, mon gentilhomme... Voilà près d’une heure que je vous attends!

— Ce cher homme me prend certainement pour un autre, pensa Georges qui commençait à s’habituer aux méprises de ce genre. Entrons toujours, ne fût-ce que pour me reposer un instant.

Le majordome lui tenait courtoisement l’étrier, et il mit aussitôt pied à terre.

— Me serais-je, sans m’en douter, arrêté chez messire Bernard Duplanty? demanda-t-il en riant.

Le majordome répondit gracieusement:

— Oui, monsieur Georges.

— Comment, s’écria le jeune Suisse en reculant de surprise, vous connaissez mon nom, et ma lettre de crédit dort dans la poche de mon pourpoint?... Expliquez-moi...

— C’est bien simple, monsieur, mon maître m’a dit en partant: Langeac, tu verras peut-être passer en faisant le guet un gentilhomme suisse que tu reconnaîtras à son justaucorps de drap blanc et à sa monture noire; c’est M. Georges d’Urfen, un hôte qui me vient de Paris. Veille à ce qu’en mon absence il ne manque de rien.

— Le seigneur Duplanty est vraiment trop bon, repartit Georges, qui s’était engagé sur les pas du majordome; mais j’attendrai son retour pour déjeuner.

En traversant une vaste salle au centre de laquelle se trouvait une table où deux couverts étaient symétriquement dressés l’un en face de l’autre, il ne put étouffer un soupir; la faim commençait à parler plus haut que la courtoisie.

— Vous voyez que l’on vous attendait, monsieur, fit observer le vieux Langeac.

Le voyageur était fort intrigué.

— Par les ours de Berne! s’écria-t-il, qui donc a pu prévenir votre maître de ma prochaine arrivée? Je suis venu du Louvre jusqu’ici sans perdre une minute; et à moins que vous n’ayez à votre service des pigeons voyageurs...

— Chut! dit le majordome en posant mystérieusement un doigt sur sa bouche, les affaires de messire Bernard ne regardent que lui. —Il montra à Georges une petite grille qui s’ouvrait sur un parc aux allées tortueuses et sombres en ajoutant: Puisque vous voulez attendre mon maître pour déjeuner, promenez-vous dans le bois; l’air et la marche vous ouvriront l’appétit, et le son de la cloche vous annoncera le retour de notre seigneur.

M. d’Urfen tourna le dos au majordome avec la brusquerie d’un homme affamé, et se perdit dans les détours des grands jardins attenant au château.

L’aspect de cette oasis le plongea bientôt dans une rêverie profonde. Un étang capricieusement dentelé miroitait sous les flèches d’or du soleil, au milieu d’une prairie verdoyante; des cascades d’eau vive se précipitaient en grondant du haut de deux grandes roches moussues formant arcade; le terrain se renflait en collines boisées ou s’abaissait en tapis de verdure émaillés d’arbres divers aux branches desquels serpentaient les festons de la vigne ou de lourdes guirlandes de lierre; la solitude sévère du parc rappela tout à coup la Suisse au jeune homme, et il se sentit ému.

L’illusion qui le berçait s’accrut encore lorsque, sur la pointe d’un rocher où la main de l’homme avait savamment imité celle de Dieu, il aperçut une jolie chèvre qui bondissait en frappant impatiemment le grès de son petit pied fourchu; elle se détachait, légère et gracieuse, sur le fond bleu du ciel; elle écoutait d’une oreille inquiète, ses yeux se fixèrent un instant sur le nouveau venu qui troublait ses ébats, et elle disparut rapide comme un éclair.

— O Zurich! murmura Georges en soupirant, charmant pays où s’est écoulée ma jeunesse, tu m’apparais dans une éblouissante vision! Ne dirait-on pas que tu viens retrouver l’ingrat enfant qui t’a quitté ? Et toi, petite chèvre que j’ai dû voir souvent là-bas et que je crois reconnaître, pourquoi t’effaroucher? est-ce que tu ne reconnais pas à ton tour un compatriote? mon pourpoint ne ressemble-t-il pas comme couleur à ta robe blanche tachetée de noir? Ne t’enfuis pas à mon approche; laisse-moi te regarder encore et rêver à nos montagnes!

Mais le joli animal ne paraissait pas devoir se laisser séduire par ce langage élégiaque; il avait bien sérieusement battu en retraite, et Georges se mit à la poursuite de la fugitive, qui ne laissait pas même sur l’herbe épaisse la trace de son petit pied.

Elle le conduisit, en traçant de nombreux zigzags, dans une clairière étincelante de lumière, au milieu de laquelle riait aux éclats, semblable à la nymphe de cette solitude, une jeune fille entourée de chèvres et de chevreaux qui se disputaient la mamelle rebondie de leur mère.

Dans la disposition d’esprit où se trouvait le gentilhomme, il ressentit une sorte de commotion électrique, quoiqu’il ne vit encore que de dos cette rieuse enfant; mais, à ses longs cheveux soyeux qui flottaient sur ses épaules nues, à ses bras ronds et potelés qui ne craignaient par les baisers ardents du soleil, à sa taille svelte et cambrée, il devina qu’elle devait être d’une merveilleuse beauté.

— Quelle ravissante apparition! murmura-t-il en pesant ses deux mains sur son cœur pour en mieux comprimer les battements; c’est singulier! il y a quelques jours, en voyant mademoiselle Suzanne d’Auricourt dans le clos du Louvre, j’ai oublié pour elle Berthe, ma sœur de lait, et j’ai presque rougi de la pauvre enfant. Je sens aujourd’hui que je suis capable d’oublier mademoiselle Suzanne à son tour, si je contemple plus longtemps cette délicieuse créature. Est-ce la fille, la sœur ou la femme de mon hôte? Je ne le sais ni ne veux le savoir. Tant pis pour lui!

Tout à coup il fit le geste de s’arracher une poignée de cheveux:

— Mais je suis un abominable parjure! reprit-il. J’ai donc fait de mon cœur une auberge où l’image de toutes les jeunes filles que je rencontre viendra s’installer tour à tour! Non, par la trompe d’Uri! il n’en sera pas ainsi.

Et il ajouta à haute voix:

— C’est toi seule que j’aime et que je veux aimer toujours, ô ma chère Suzanne!

En entendant prononcer fort distinctement son nom dans cette retraite où elle ne croyait n’avoir que ses chèvres pour témoins, la jeune fille jeta un cri d’alarme. Elle se retourna vivement et elle se trouva face à face avec le gentilhomme suisse qu’elle savait parti pour un long voyage.

— Monsieur Georges d’Urfen!

— Mademoiselle Suzanne d’Auricourt! s’écrièrent-ils en même temps, et ils se regardèrent en rougissant, la demoiselle de la reine surprise au dernier point, le jeune Suisse presque fou de bonheur.

— Est-il possible! balbutia Georges. N’est-ce pas un rêve?

— Quelle étrange rencontre! dit Suzanne.

— J’étais si attristé de m’éloigner de vous, mademoiselle, et je vous retrouve dans ce château, vous que j’ai laissée au Louvre, au milieu de vos compagnes. Par quel miracle?...

— Et vous-même, monsieur, dit mademoiselle d’Auricourt en souriant, par quel prodige?

— Oh! moi, c’est différent!

Il baissa la voix:

— Mon voyage à Nérac est un secret d’État.

— Un secret d’État! reprit-elle. Eh bien, monsieur, mon voyage tient à des circonstances qu’il m’est interdit de révéler.

Georges soupira.

— Vous êtes cruelle, mademoiselle Suzanne. Dois-je forfaire pour vous à un serment?

— Mais je n’exige aucune explication, monsieur. De quel droit me mêlerai-je des affaires d’un gentilhomme qui m’est tout à fait étranger?

Georges laissa tomber ses bras inertes le long de son corps:

— Tout à fait étranger, grand Dieu! Ah! vous me percez le cœur, mademoiselle. Eh bien! je n’aurai pas de secret pour vous; je suis sûr que vous ne me trahirez pas. Je suis venu apporter un message de madame la reine mère à messire Bernard.

Mademoiselle d’Auricourt sourit.

— C’est aussi par ordre de la reine que je suis venu passer quelques semaines chez mon oncle Bernard.

Georges faillit exécuter de joie un entrechat.

— 0 la bonne, l’excellente femme que madame Catherine! elle a certainement deviné l’amour qui me brûle le cœur. L’intérêt de l’État exigeait que je partisse sur-le-champ pour Nérac; elle a poussé l’obligence jusqu’à se priver de vos services pendant mon séjour chez votre oncle pour ne pas séparer si cruellement deux cœurs qui se consumeraient dans l’exil. Donc la reine approuve notre amour, c’est clair comme le ciel!

Il entr’ouvrit ses bras et s’élança vers mademoiselle d’Auricourt comme pour la serrer sur sa poitrine.

— N’avancez pas, monsieur, s’écria-t-elle en reculant de quelques pas: je ne savais pas que les gentilshommes suisses menassent l’amour si grand train. Vous allez effrayer mes chèvres et leurs petits.

En effet, les pauvres bêtes effarouchées faisaient de brusques écarts et menaçaient de s’enfuir.

— Ici, Blanchette! cria Suzanne, et elle chercha à rassembler son petit troupeau, qui s’éparpillait dans la clairière. Georges, inquiet de l’embarras véritable ou simulé de la demoiselle d’honneur, refoula l’élan de son cœur et se tint immobile, regardant sa bien-aimée avec un indicible ravissement.

Mais quand il vit que cette turbulente famille était à peu près au complet, il se rapprocha doucement de la demoiselle d’honneur, saisit sa main, la serra avec tendresse entre les siennes, et poussa un profond soupir.

— Je crois, monsieur Georges, reprit Suzanne, qu’en ce moment je vous rappelle un peu trop mademoiselle Berthe avec ses chèvres; vous oubliez que nous ne sommes pas à Zurich.

— Je vous jure, mademoiselle, que tout à l’heure je me croyais en Suisse, en admirant vos viviers, vos cascades, vos rochers, vos pelouses vertes et votre gentil troupeau.

— C’était un songe, monsieur! mais vous êtes réveillé, et je puis vous pardonner vos transports un peu vifs, puisque mes chevreaux se rassurent et se rapprochent de vous. Votre loyal visage leur inspire une confiance qui me gagne moi-même. Cependant causons de loin, s’il vous plait, afin de n’effaroucher personne.

— Si vous voulez me prouver que vous ne me gardez pas rancune, murmura Georges avec un larme au coin de l’œil, permettez-moi, belle Suzanne, d’effleurer d’un respectueux baiser le bout de vos petits doigts rosés.

Mademoiselle d’Auricourt ne parut pas avoir entendu cette requête.

— Voulez-vous, mon gentilhomme, vous créer ici des amis? Offrez des gâteaux à mes élèves, vous pourrez compter sur leur reconnaissance, car ils ne fuiront plus à votre vue.

Elle tendit au jeune Suisse une corbeille pleine de pâtisseries qui fumaient encore.

— Que ces gâteaux sont appétissants à l’œil! dit Georges que la faim tourmentait de plus en plus et troublait dans ses pensées amoureuses. Comment! on fait de si bonnes friandises à Nérac?

— Si Mademoiselle Berthe sait inventer de ces petits fromages dont vous nous avez fait un si pompeux éloge au Louvre, moi je sais pétrir de ces gâteaux-là pour mes chèvres et leur jeune famille.

— Heureuses chèvres! soupira M. d’Urfen.

Suzanne se mit à rire. Georges restait en extase devant la corbeille, et ses yeux pétillaient d’un désir mystérieux.

— Qu’ils sont rondelets et bien dorés! Quoi! c’est à vos petites mains mignonnes et blanches qu’ils doivent cette couleur et cette forme appétissantes! Oui, riez, mademoiselle, mais j’envie très-sérieusement le sort des chèvres à qui vous destinez un semblable régal. Ah! vous seriez une fière ménagère à Zurich.

Mademoiselle d’Auricourt, flattée de ce singulier et très-naïf compliment, offrit au voyageur le plus doré de ses gâteaux,

— Si vous ne voulez pas passer pour un vil flatteur, il faut que vous y goûtiez sur-le-champ, monsieur.

Un sourire ineffable passa sur les lèvres humides du neveu de messire de Brandberg, et il mordit aussitôt à belles dents, sans la moindre hésitation, dans la croûte dorée.

— Rien que pour baiser la place où se sont moulés vos jolis doigts! soupira-t-il entre deux bouchées.

Cependant chèvres et biquets grignotaient à même dans la corbeille deposée un instant sur l’herbe, et la jolie Suzanne assistait en riant à ces fraternelles agapes, admirant tour à tour l’appétit de ses élèves et celui de son chevalier suisse. Mais ce dernier achevait à peine sa brioche, quand il vit les chèvres dresser les oreilles, se serrer les unes contre les autres, puis s’enfuir bientôt avec effarement.

Avouons que cette fois leur alarme était des plus légitimes.

Trois grands léviers venaient de faire irruption dans la clairière en poussant des abois assourdissants. En vain mademoiselle d’Auricourt, éperdue, essayait-elle de faire à ses protégés un rempart de sa robe, les maudits chiens, échauffés par l’ardeur de la chasse, sautaient autour d’elle et menaçaient de la renverser; leurs crocs s’allongeaient et cherchaient une proie; la pauvre fille, pâle et tremblante, s’écria:

— A l’aide! à l’aide! monsieur Georges.

Mais déjà le jeune homme avait saisi par la peau du cou les deux levriers qui s’acharnaient contre sa bien-aimée; il les envoya rouler à l’autre bout de la clairière, et comme ils revenaient à la charge, éclopés et furieux, il dégaina bravement. D’un seul coup de sa redoutable épée, il mit le plus enragé hors de combat.

La bête, toute sanglante, quoique légèrement blessée, s’enfuit en hurlant. Presque aussitôt une voix qui fit tressaillir mademoiselle d’Auricourt s’écria avec rudesse;

— Quel est donc le butor qui a osé toucher à mon lévrier?

— Trompe d’Uri! répliqua vivement Georges, qui n’apercevait pas encore son interlocuteur, ce butor-là, c’est moi. Approchez donc un peu, beau chasseur, c’est en face que j’aime à voir les gens

Les branches d’arbres s’écartèrent alors. Un homme apparut à l’entrée de la clairière, brandissant un large couteau de chasse. La colère empourprait ses joues et ses yeux jetaient des éclairs.

— Ventre saint-gris, monsieur, dit-il, quand on se permet de corriger le chien d’un autre, on frappe du plat de l’épée, mais on n’y va pas de la pointe.

— C’est ce que je n’eusse pas manqué de faire si votre chien avait voulu me mordre par la queue, répondit froidement Georges, mais il y allait très-bien de la gueule. Ainsi ne m’échauffez pas les oreilles, où je vous traite comme j’ai traité le lévrier.

Mademoiselle d’Auricourt se jeta au-devant du jeune homme et lui posa sur les lèvres sa petite main.

— Taisez-vous, imprudent!... Si vous saviez...

— Me taire quand cet homme a l’insolence de m’appeler butor! Oh! ça ne se passera pas en vaines paroles!

Suzanne s’étonnait déjà de ne pas voir le terrible couteau de chasse du nouveau-venu briller sur leurs têtes; elle se retourna vers ce personnage et dit d’une voix altérée:

— Vous êtes généreux, monseigneur, et vous excuserez l’emportement d’un étranger qui ignore...

Le Béarnais l’interrompit en lui baisant galamment la main. Georges devint pourpre à son tour; il était exaspéré de voir accorder à un autre une faveur qui lui avait été refusée. Il marcha, l’épée haute, à la rencontre du trouble-fête. Mais celui-ci l’avait reconnu depuis quelques instants, et il partit tout à coup d’un bruyant éclat de rire. Le jeune Suisse crut recevoir une douche d’eau glacée sur la tête.

— Quoi! c’est vous! s’écria-t-il d’assez mauvaise grâce, en reconnaissant de son côté le braconnier de la hutte.

— Moi-même, mon brave gentilhomme, répliqua M. de Rocheverte, en lui tendant franchement la main.

Georges d’Urfen n’avait pas l’habitude de loger de profondes rancunes dans son cœur ingénu et fier; cependant il n’accepta la main du Béarnais que par pure politesse.

L’empressement respectueux que témoignait mademoiselle d’Auricourt à ce singulier personnage lui paraissait inquiétant. Avec cette clairvoyance dont sont doués les amoureux, même les moins lucides, il ne tarda pas à soupçonner un rival. Ce doute, qui avait brusquement assombri son front, n’échappa point à Suzanne, et lorsqu’il lui demanda avec un sourire amer, à voix basse:

— Que vient donc faire ici ce seigneur accoutré en paysan?

Elle lui lança un coup d’œil foudroyant, et dit tout haut, en adressant au Béarnais un gentil sourire:

— M. le marquis de Rocheverte est un des bons amis de mon oncle, monsieur Georges; il lui a rendu d’importants services, et messire Bernard est fort heureux quand il reçoit ses visites; il se plaint même qu’elles soient trop rares, ajouta malicieusement la fille d’honneur.

— Pourquoi restez-vous si longtemps à Paris, mademoiselle, répondit M. de Rocheverte, loin de ce pauvre oncle qui soupire après vous, et certes il n’est pas le seul.

Georges était furieux; il tourmentait assez maladroitement la coquille de sa grande épée, il rougissait et pâlissait tour à tour. Enfin il n’y put tenir devantage.

— Mademoiselle, dit-il ironiquement, je sais que M. de Rocheverte mérite vos éloges. J’ai déjà entendu dire beaucoup de bien de ce brave gentilhomme, ce matin même...

— Par qui donc? demanda machinalement le Béarnais.

— Par mademoiselle Fleurette, répliqua Georges en souriant d’une étrange façon.

— Taisez-vous donc, bavard! lui murmura Henri à l’oreille, tout en le secouant par la manche.

Mademoiselle d’Auricourt était devenue pourpre à son tour.

— Hein! plait-il? fit Georges en se retournant alternativement de l’un à l’autre de ses interlocuteurs.

— Plus tard vous en saurez davantage si vous êtes discret! dit Suzanne d’une voix presque inintelligible.

— Vous m’aviez promis le secret! grommela M. de Rocheverte d’un ton plus voilé et plus indistinct encore.

— Avec leurs airs mystérieux et leurs signes auxquels je ne comprends rien, soupira Georges, ils finiront par me faire perdre la tête.

Au même instant on entendit sonner la cloche du château. M. d’Urfen prit brusquement congé de la fille d’honneur et du marquis, et se rendit auprès de messire Bernard.

Ce digne seigneur était un grand vieillard d’une soixantaine d’années, dont les cheveux avaient à peine grisonné parce qu’il était chauve et roux. Son visage imberbe et parcheminé n’accusait d’une façon précise ni son âge, ni son sexe, sa bouche de travers souriait à droite et grimaçait à gauche; ses petits yeux gris et louches s’observaient constamment entre eux pour s’épargner l’embarras de regarder les gens en face.

Ame damnée de la reine mère, agent secret des catholiques, il était à Nérac le partisan le plus exalté de la religion réformée; quoiqu’il eût un pied dans l’un et l’autre camp, il inspirait aux deux partis une égale défiance.

Aussi le roi de Navarre, pour échapper aux justes remontrances de Rosny, ne se hasardait-il que secrètement chez messire Bernard. Il faut reconnaître qu’il n’y était guère attiré que par la présence de mademoiselle Suzanne.

Georges s’inclina respectueusement devant messire Duplanty; mais quand il releva la tête, il chercha vainement à rencontrer le regard incolore et fugitif de son hôte, dont la face impassible lui produisit l’effet d’une maison sans fenêtre.

— Vous venez de Paris, monsieur? demanda-t-il froidement en prenant la lettre que lui présentait Georges.

Et il parcourut rapidement la missive des yeux sans qu’il fût possiblé de s’expliquer par quel phénomène. Il parut réfléchir et examina le jeune Suisse des pieds à la tête.

— Madame la reine-mère, dit-il enfin, semble avoir une grande confiance en vous, monsieur d’Urfen. J’aurais cependant bien désiré qu’elle choisît un autre théâtre.

Il soupira:

— Mais qu’il soit fait suivant sa volonté. Le devoir d’un fidèle sujet est d’obéir. Avant d’aller plus loin, continua-t-il en tournant le dos à la fenêtre, il est bon de vous prévenir que deux personnes vont nous rejoindre dans cette salle: ne vous retournez pas.

Georges leva involontairement les yeux.

— Ne vous retournez donc pas, monsieur. L’une d’elles est ma nièce.

— Mademoiselle Suzanne d’Auricourt?

— Vous la connaissez? dit le vieillard étonné.

— J’ai eu le bonheur de la voir au Louvre le jour même de mon départ et de la rencontrer tout à l’heure dans vos jardins.

— Quant au gentilhomme qui l’accompagne, c’est le marquis...

— De Rocheverte.

— Quoi! vous le connaissez aussi! s’écria Duplanty en reculant de surprise.

— Nous nous sommes vus ce matin près de Pont-Marie, dans une hutte de charbonnier, d’où j’ai-bien cru qu’il ne sortirait pas vivant, répondit Georges avec calme.

Le vieillard posa une main décharnée sur l’épaule du brave Suisse et cligna de l’œil droit.

— Je vois que vous êtes un homme expéditif, mais il ne faut pas aller trop vite en besogne. La prudence exige...

— Le fait est que je les ai expédiés assez lestement tous les six.

— Tous les six! répéta Duplanty de plus en plus étonné. De qui parlez-vous donc?

— De six hommes masqués qui voulaient enlever M. de Rocheverte. Heureusement pour votre ami, j’étais là, et je l’ai tiré de leurs griffes, dit Georges en se frottant les mains avec une vive satisfaction.

— Malheureux! s’écria le vieillard désespéré. M. d’Urfen le regarda d’un air surpris. Messire Bernard parvint à reprendre son sang-froid.

— Entre nous, monsieur Georges, je vous dirai que le marquis de Rocheverte n’est pas précisément mon ami. Il m’a rendu de grands services, voilà tout. Je vous engage à ne parler devant lui qu’avec le plus grande discrétion. Ne lui laissez pas soupçonner que vous êtes chargé d’une mission secrète par madame Catherine

— Soit; mais il sait déjà que je suis le neveu de Brandberg, capitaine des hallebardiers du roi.

— C’est déjà trop. Enfin, observez-vous en présence du marquis. Le silence est le langage des bons politiques. Pendant la conversation, ne me quittez pas des yeux, et si je vous vois sur le point de commettre quelque indiscrétion, je porterai la main à ma fraise... Voyez, comme cela.

— Ce n’était pas la peine de quitter le Louvre, pensa le jeune Suisse. Nous allons encore deviser par signes et par gestes plus mystérieux les uns que les autres.

Le marquis et mademoiselle d’Auricourt entrèrent dans la salle.

Pulsuz fraqment bitdi.

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
320 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066327903
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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