Kitabı oxu: «Rosa Romano»
Ernest Rasetti
Rosa Romano

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066316259
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
DEUXIÈME PARTIE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
I
Table des matières
Il y a dans le beau milieu du Berry, près de Mehun-sur-Yevre, un petit village appelé Charmay.
C’est bien le plus ravissant endroit qu’on puisse imaginer. Une grande colline to. verdoyante et peuplée de chênes, de bouleaux et de coudriers abrite les deux cents maisonnettes et autant de cabanes à toits de chaume qui composent le village.
Au bas de la colline court, en serpentant sous des touffes de roseaux et de saules blancs à écorce grise, une petite rivière, fraîche comme une source. Sur sa gauche, une plaine monotone et douce s’étend jusqu’à un gros bouquet d’aulnes qui marque le passage de l’Yevre, et coupe l’horizon bleuâtre qu’on aperçoit à travers les balancements continuels des branches chargées de feuilles.
A droite, une route empierrée et bordée de bourdaines et d’ormeaux, longe la colline et conduit au village, aprè plusieurs courbes, brisées çà et là par des petits sentiers couverts de genêts sauvages et de viornes.
Tout cela compose un paysage calme et frais qui charme l’œil et émeut doucement l’âme.
Le village se compose de deux rues principales, l’une traversant l’autre perpendiculairement. Au point de croisement, qui forme une sorte de place carrée, se trouve, adossée à l’un des angles, l’église, vieux monument de construction déjà séculaire et dont les assises en pierre fruste sont. revêtues de mousse, et supportent de loin en loin un pied de vigne noir et tordu. Le feuillage s’élance de ces troncs difformes en gerbes vigoureuses, et, se faufilant à travers les lézardes, grimpe jusqu’aux premiers arceaux. A partir de là les murs s’élèvent nus, secs et droits, selon les règles de l’architecture romane, pour aboutir à un fronton médiocre, surmonté d’un toit en tuiles rougeâtres. Au milieu du toit se dresse un clocher de petite dimension et de construction récente. Le temps qui ne respecte rien avait démoli le clocher primitif, mais la piété des habitants, sous la forme d’un maçon, malheureusement plus soucieux de la solidité que de l’art, avait réparé, depuis, l’injure subie par la vieille église.
A l’angle opposé de la place une petite maison blanche à volets verts, et décorée de deux panonceaux de cuivre tout flambants, montre sa façade réjouissante et coquette. C’est l’étude de M. Rabut, notaire de Charmay et du canton, homme très prudent et très écouté, et qui passe à bon droit pour le flambeau de la contrée. Un peu plus loin, mais toujours faisant face au carrefour, s’élève avec une certaine prétention une maison en briques rouges et blanches, à toit d’ardoises, au-dessus duquel flotte un petit drapeau tricolore, dont le vent et la pluie ont quelque peu détérioré les couleurs. C’est la maison du maire, M. Pinglot, l’un des plus riches meuniers des environs, et le plus agréable malin qui se puisse voir pour manier une bluterie.
Tout auprès de l’église et contigu avec elle, se trouve le presbytère. Il est composé d’une petite maison, bâtie moitié en moëllons tendres, moitié en briques jaunâtres, et d’une chétive construction en torchis, couverte de chaume faisant office de bûcher, d’écurie et de hangar. Ce bâtiment est entouré d’un jardinet qui longe la grande rue, tourne derrière l’église, et s’arrête à une ruelle dont l’issue aboutit en remontant à la même grande rue.
Un mur, également en torchis, de six à sept pieds de haut du côté de la rue, et d’un mètre à peine du côté de l’église et de la ruelle, sert de clôture au jardin, dont un gros pommier et deux petits tilleuls forment tout l’ombrage. Un banc rustique, autrefois peint en vert, est adossé au pommier qui, par une végétation fantasque, se penche sur l’une des façades de la maison, comme pour s’y reposer. Au fond, derrière le hangar, se trouve un puits dont la margelle très peu saillante disparaît sous des touffes de pervenches et de troënes. Un vieux sureau redresse au-dessus de cette masse verdoyante sa tête chevelue ornée de grappes parfumées, et dissimule sous ses ramures la poulie et le seau suspendus à deux poutrelles qui sortent de terre.
Tout autour de la maison s’étendent d’étroites platebandes encadrées de buis et plantées de grands rosiers grimpants, dont les branches flexibles et chargées de fleurs courent le long des murs, et s’enchevêtrent dans les ferrures des persiennes et dans les pierres en saillie des fenêtres.
Devant le pommier qui protège la porte d’entrée, une petite pelouse s’étale, comme un tapis vert brodé de pâquerettes et de boutons d’or. Elle est flanquée à chaque bout d’une corbeille remplie de rosiers d’espèces variées, depuis le rosier du Bengale et le rosier chevelu qui n’osent s’élever et laissent traîner leurs rameaux chatoyants, jusqu’aux rosiers de la Caroline et du Roi qui élèvent orgueilleusement, au-dessus de leurs compagnons agenouillés, leurs fleurs nuancées de pourpre, de carmin et de violet.
Une allée toute garnie de ce beau sable fin et doré qu’on surprend au lit du Cher, fait le tour du jardin et aboutit à trois portes: une principale, en bois blanc et à clairevoie, qui donne sur la grande rue, et les deux autres qui s’ouvrent derrière l’église et sur la ruelle.
Cette dernière est faite de petites planches mal jointes, au travers desquelles une glycine et une clématite passent leurs tiges nerveuses, pour former au-dessus d’elle, et de chaque côté du mur garni de lierre, un dôme de feuilles et de fleurs: fouillis gracieux et odorant qui semble un bouquet offert à ceux qui franchissent le seuil de cette modeste demeure.
Rien de plus séduisant, de plus calme et de plus recueilli que ce petit coin de terre, avec ses herbes touffues, ses rosiers grimpants, ses lierres capricieux et son air de quiétude bénie. On dirait un jardin où le bon Dieu vient se reposer le jour de sa fête.
Par une belle matinée du mois de mai1853, un homme se promenait dans le petit jardin du presbytère. Il portait une longue soutane noire qui l’enveloppait tout entier, et il traînait sur le sable, qui criait sous ses pas, des sabots en bois ciré. D’une main il tenait un petit râteau et de l’autre un sécateur avec lequel il émondait, chaque fois qu’il s’arrêtait dans sa promenade, les branches mortes ou les fleurs fanées qu’il rencontrait sur son passage.
C’était un homme de trente à trente-cinq ans, de taille élevée, et robuste d’apparence, au teint mat, à la figure austère mais douce, au front large, légèrement plissé et quelque peu dénudé vers les tempes. Ses grands yeux noirs étaient tristes, mais remplis d’une mansuétude infinie. Il regardait ses fleurs d’un air attendri, et quand parfois il apercevait un insecte attardé dans les plis d’une d’elles, il le contemplait longuement et lui envoyait un sourire caressant, presqu’une bénédiction.
Parfois il se baissait pour extirper, avec le bout de son râteau ou la pointe de son sécateur, une mauvaise herbe qui avait envahi l’allée et qui poussait dru au milieu du sable. Mais c’était comme à regret, et seulement après l’avoir bien examinée, qu’il chassait la plante parasite. Il semblait pardonner à l’ivraie et ne lui arracher la vie qu’en tremblant.
Après avoir fait plusieurs tours dans le jardin, épluché un à un tous ses arbustes et rajusté le long de la maison, parmi les rosiers grimpants, quelques branches rebelles qui avaient profité de la nuit pour descendre sournoisement vers des capucines à corolles oranges et rouges, il alla s’asseoir sur le banc abrité par le pommier. Là, il mit à côté de lui son râteau et son sécateur, puis il tira un livre de sa poche, et l’ouvrant à la place marquée par un signet, il se mit à lire gravement. C’était un bréviaire.
Tout était silencieux. Il était à peine sept heures du matin, et aucun bruit n’arrivait encore du dehors. Seuls, quelques moineaux effrontés venaient voleter autour du pommier ou s’abattaient sur la pelouse en poussant de petits cris joyeux.
Autour des tilleuls qui commençaient à fleurir, une nuée d’abeilles butinait le pistil safrané de leurs baies blanches et jaunes, avec une chanson mélodieuse et monotone, pendant que le soleil, qui se levait dans la plaine, lançait ses premières flèches d’or à travers le feuillage.
L’homme continuait à lire, s’interrompant seulement pour suivre de l’œil, avec le même sourire bienveillant, les ébats des moineaux qui se disputaient quelque graine rencontrée par hasard.
Il restait ainsi quelques minutes immobile; puis il semblait tomber dans une méditation profonde. Il en sortait bientôt, cependant, par un mouvement brusque et en passant sa main sur son front, comme pour en chasser les distractions passagères qui venaient s’y heurter; il reprenait alors sa lecture.
Après être demeuré ainsi une heure, tantôt à lire et tantôt à méditer, il se leva, déposa son livre sur le banc, et se dirigea vers le puits; il détacha la corde retenue sous le sureau, fit manœuvrer la poulie, et retira, quelques secondes après, un seau rempli d’eau claire. Il y plongea ses mains qu’il frotta soigneusement l’une contre l’autre, après quoi il alla verser le contenu du seau au pied des arbustes qui l’environnaient.
Après s’être essuyé les doigts avec un mouchoir blanc et fin qu’il sortit de sa poche, il alla vers la petite porte du jardin donnant sur la ruelle; il l’ouvrit en écartant les branches de glycine et de clématite, et, s’encadrant dans la masse de verdure et de fleurs qui faisaient arcade au-dessus de sa tête, il s’appuya contre le mur tapissé de lierre et plongea son regard dans la ruelle.
Elle était déserte.
Le vont glissait joyeusement le long des haies de charmille qui bordaient la ruelle, et apportait avec lui, de la plaine, ces senteurs chaudes et pénétrantes qui se dégagent le matin des sillons de la terre. Sous son souffle répété, les cheveux noirs de l’homme voltigeaient en boucles désordonnées autour de sa tête, et sa longue soutane ondulait sur ses sabots avec un bruit cadencé.
Il ne bougeait pas, et continuait à examiner au loin, Tout à coup il pencha la tête. Quelqu’un venait de s’engager dans là ruelle, et se dirigeait vers la grande rue,
C’était une jeune fille; elle portait au bras un panier, et marchait d’un pas leste et dégagé.
Mignonne, de taille bien prise, et les hanches légèrement accusées sous les plis de sa robe d’indienne à petits pois noirs sur un fond violet, elle paraissait avoir vingt ans. En réalité elle n’en avait que dix-sept.
Elle était chaussée de petits souliers bruns qui laissaient voir ses pieds, des pieds d’enfant comparés à ceux qu’on pouvait attendre chez une paysanne. Elle portait un petit bonnet rond et blanc, fixé par une grosse épingle de cuivre dans de magnifiques touffes de cheveux noirs. De loin elle était ravissante. De près elle commandait l’admiration.
Son visage aux lignes correctes et de l’ovale le plus pur offrait un teint mat et pâle, mais d’une pâleur vigoureuse et chaude, comme celui des Andalouses et des Sévillannes. Sa bouche était merveilleusement dessinée et surmontée d’une lèvre rouge comme la chair d’une cerise, ardenteet légèrement dédaigneuse. Son nez fin et droit montait hardiment vers le front, et venait rejoindre deux sourcils admirablement arqués. Abrités par ces sourcils deux yeux noirs, profonds et brûlants, projetaient une lueur étrange qui charmait et troublait à la fois. C’était comme un velours noir au travers duquel passaient des éclairs.
La jeune fille s’arrêta à quelques pas de la petite porte du presbytère et changea son panier de bras, sans doute parce qu’il était trop lourd à porter, puis elle se remit en marche.
En apercevant la soutane dont les plis soulevés par le vent faisaient saillie, elle leva les yeux et s’arrêta de nouveau; son visage parut radieux et elle courut plutôt qu’elle ne marcha, pour se rapprocher de la petite porte où l’homme se tenait immobile, la regardant d’un air paternel.
–Bonjour, monsieur le curé, dit-elle, en arrêtant sur lui ses yeux étincelants.
–Bonjour Rosa, répondit le prêtre d’une voix douce et affectueuse, je vous ai vue de loin.
–Vous m’attendiez, monsieur le curé?
–Oui. Vous allez ce matin au bourg, n’est-ce pas?
–Chez madame Marville, oui monsieur le curé, pour lui rapporter ce linge qu’elle m’a donné à raccommoder; mais c’est bien lourd tout de même!
Et Rosa posa à terre son panier, en s’essuyant le front avec la main, comme si la sueur y perlait.
–Pourquoi ne pas faire deux voyages?
–Pour ne pas perdre deux-grandes heures.
–N’importe! dit le curé en soulevant le panier et le reposant à la même place, vous ne pouvez porter cela.
–Oh! mais je suis forte, monsieur le curé, répartit Rosa avec un sourire et en montrant deux avant-bras potelés et vigoureux.
–Non, non, insista le curé, il faut laisser ici la moitié de votre paquet, Louisa vous la remettra lorsque vous repasserez.
–Mais madame Louisa va se moquer de moi, monsieur le curé!
–Je voudrais bien voir ça! dit le prêtre en avançant la main vers le panier.
A ce moment un robuste gars d’une vingtaine d’années, en veste de futaine grise, en pantalon de toile écrue et chaussé de gros souliers ferrés tournait le coin de la grande rue et s’avançait dans la ruelle.
En apercevant la jeune fille et le prêtre, il fit deux ou trois enjambées et vint se planter devant eux. Sa figure était animée et rouge de plaisir.
–Bonjour, monsieur le curé, dit-il en ôtant un grand chapeau de feutre gris qui ombrageait sa grosse tête carrée, hérissée d’une forêt de cheveux bruns, bonjour Rosa.
–Ah! c’est toi, Étienne, dit le curé en levant la tête.
–C’est moi, oui, monsieur le curé. Vous avez besoin que quelqu’un porte ce panier? Attendez, je m’en charge.
–Ce n’est pas moi, c’est Rosa qui va au bourg.
–Avec ça! jamais!
–C’est ce que je me tue de lui dire. Mais elle s’entête, elle ne veut pas faire deux voyages.
–Eh bien! elle n’en fera qu’un, je vais l’accompagner.
–Non, je ne veux pas, dit Rosa.
–Tiens! Pourquoi?–vous avez peur de me déranger. N’ayez de crainte, je vais au moulin du père Pinglot. C’est sur mon chemin.
–Merci! un détour d’une lieue!
–Bah! la belle affaire, dit le gars en se penchant vers le panier, et il ajouta avec un léger tremblement dans la voix:
–Voyons! Rosa, ne me refusez pas. Ça me ferait tant de plaisir de faire quelque chose pour vous. Le curé ne put réprimer un froncement de sourcils.
Rosa ne dit mot. Étienne enleva le panier et le plaça d’un seul coup sur son épaule.
–Maintenant en route, dit-il en assujettissant son fardeau.
–En route, répéta Rosa.
–Rosa, reprit le curé, voici la lettre dont je voulais vous charger. Vous direz en outre à madame Marville que j’ai reçu des nouvelles de ma cousine; que celle-ci va bien, et qu’elle lui envoie toutes ses amitiés.
–Je n’y manquerai pas, monsieur le curé.
–Ah! dit Étienne, en se retournant et en montrant un des rosiers grimpants qui couraient le long du petit mur, monsieur le curé! laissez-moi vous prendre une rose.
–Je te le défends! s’écria le curé.
–Oh! rien qu’une! reprit Étienne, en avançant la main vers une belle rose blanche toute humide de rosée.
–Méchant garnement! veux-tu bien laisser mon rosier!
Et le prenant à bras le corps, le curé repoussa Étienne. Mais le mouvement, si adouci qu’il fût, obligea le gars à reculer d’un pas et fit osciller le panier, qui, n’ayant plus d’équilibre faillit tomber tout droit sur le sol.
–Là! vous faites de la belle besogne! dit Rosa avec un éclat de rire.
–Attends! Étienne, dit le curé, je vais te donner un coup de main.
–Sans vous commander, monsieur le curé, ça n’est pas de refus, répondit-il, car ça ballotte joliment.
–Là! ça y est, dit le curé après avoir replacé le panier sur les épaules du gars.–Maintenant, pourquoi voulais-tu me prendre une rose?
–Mais pour Rosa donc! dit Étienne. Elle m’a donné son paquet à porter, moi, je lui donnais le mien! nous étions quittes!
Le curé cueillit la rose convoitée, et la mit dans la main d’Étienne.
–Tiens! dit-il simplement. Maintenant fais-moi le plaisir de t’en aller, n’est-ce pas?
–Merci, monsieur le curé, répondit Étienne. Oh! vous en avez de plus belles que ça. Mais ce sera plus tard que je vous dévaliserai.
–Plus tard! et quand ça?
–Quand Rosa se mariera donc! ajouta le gars et il tendit la fleur à la jeune fille qui était devenue subitement rouge.
–Merci, Étienne, dit-elle, on lui serrant la main, et elle se mit en marche.
Au contact des doigts de Rosa, le gars trembla et s’appuya d’une main contre le petit mur. Le curé fit un pas vers lui.
–Tu vas encore laisser tomber le panier!
–Oh non! monsieur le curé, dit-il tout bas. Ça, voyez-vous, c’est du bonheur!
–Tu l’aimes donc bien! dit le prêtre d’une voix profonde.
–A en mourir! monsieur le curé, murmura le gars.
Et une grosse larme glissa le long de son mâle visage, halé par le soleil. Puis il s’éloigna brusquement.
–A en mourir! répéta le prêtre en baissant la tête et en regagnant la petite porte du jardin.
–Ohé, Étienne! Ohé, la Charmeuse! cria une grosse voix joyeuse tout à côté de lui. Le curé tressaillit et releva la tête.
La voix était celle d’un gros garçon rougeaud, a la face épanouie, qui depuis quelque temps remontait la ruelle vers la grande rue, et était arrivé sur le lieu de la scène sans être aperçu.
Il portait comme Étienne une veste de futaine grise et un pantalon de toile, seulement il était chaussé de sabots, et sa tête était enfoncée dans un immense bonnet de coton à raies multicolores. Des mèches d’un jaune paille s’en échappaient et tombaient en boucles pressées sur son cou rouge brique. Il tenait à la main une énorme trique, emmanchée à son poignet par une lanière de cuir.
–Ah! ouiche! dit-il en s’arrêtant devant la petite porte au moment où le curé allait la franchir; ils ne veulent pas m’entendre.
–Alors pourquoi les appelles-tu? dit le curé en se retournant.
–Pardié! pour les faire enrager.
–Et pourquoi veux-tu les faire enrager?
–Oh! ben là! monsieur le curé! c’est farce tout de même ce que vous dites-là! faut ben rire un brin! c’est des amoureux!
–Qui t’a dit cela?
–Ah! pardié! ça se voit comme les oreilles d’un lapin! C’est pas que j’y trouve à redire. La Charmeuse est belle fille tout de même, quoique un peu pâlotte! A ça près, je la marierions bien, foi de Jean Pelu. Parce qu’elle vous a une paire d’yeux qu’on croirait manger du miel quand elle vous regarde.
–Pourquoi ne te présentes-tu pas?
–Faut se faire une raison, monsieur le curé, faut se faire une raison! Et puis cette Charmeuse elle est coiffée d’tienne, le fils à Pelletier. Il n’y a pas d’avance! Quoique le père Pelletier, vous savez…
–Eh bien?
–Eh ben! il ne topera jamais.
–Qu’en sais-tu?
–Oh! il n’y a pas de risque! la fille est sage, mais quoi! elle n’a pas de père! Il n’y a pas d’offense, vous me direz. Mais tout de même ça chiffonne; et puis elle n’a pas de magot, pas même une vache! avec ça pas ménagère du tout! ça ne vous remuerait pas douze livres de pâte dans le pétrin! Aussi, voyez-vous, ça, c’est une femme pour les jours de fête!
–Bien sûr qu’elle n’est pas faite pour scier du bois, ou traîner une charrette! dit le prêtre avec une nuance d’impatience.
–Ah! vous voyez donc que ce n’est pas une vraie femme! reprit triomphalement le paysan.
Et il ajoutaen clignant de l’œil avec une moue significative:
–Le fils à Pelletier, il en est assoiffé; mais s’il ne la marie pas, dam! c’est un malin! et la Charmeuse pourra bien faire comme sa mère.
–Tais-toi, dit le prêtre vivement.
–Eh ben quoi!monsieur le curé, c’est pas la méchanceté qui me délie la langue. Ce que je vous dis là, tout le pays le pense comme moi! Questionnez un peu voir, et vous entendrez ce qui se glose. Tous les gars jalousent Étienne. Et dam! les quolibets vont leur train. L’un dit qu’il l’épousera, l’autre dit que non, celui-là prétend…
Le curé interrompit le paysan en lui posant la main sur l’épaule.
–Tu as fini, n’est-ce-pas? lui dit-il tranquilement.– Eh bien, écoute Jean Pelu, et retiens bien ceci: Étienne épousera Rosa, c’est moi qui te l’affirme.
–Vous, monsieur le curé!
–Moi! et tu es libre de le répéter.
–Mais… le père Pelletier?…
–Je m’en charge.
–Ah! vous!… alors, dam! ça change! balbutia Jean Pelu.
–Tu n’as plus rien à me dire, ajouta le curé en retirant sa main. Non? n’est-ce pas? Eh bien, je ne te retiens plus. Bonjour.
Et s’éloignant, il entra dans le jardin et ferma la porte derrière lui, pendant que le paysan retirait son bonnet, et faisait une grande révérence devant le mur.
–Monsieur le curé tout votre serviteur, dit Jean Pelu… Bah! ajouta-t-il entre ses dents, tout en remettant son bonnet… faudra voir.
Et il s’éloigna en sifflant un air et en traînant ses lourds sabots.
Le curé traversa lentement le jardin et se dirigea vers la maison.
Sur le seuil une femme d’une cinquantaine d’années, un peu forte en couleurs, , et coiffée d’une cornette blanche, l’attendait tenant à la main une tasse de lait fumant.
C’était Louisa, la domestique du curé.
–Ah! ça! monsieur le curé, vous n’avez donc pas faim ce matin, dit la bonne femme.
–Si, ma bonne Louisa, répondit le prêtre, j’ai grand’faim au contraire, car je suis content. Je viens de trouver le moyen de faire peut-être des heureux.
–Alors, reprit Louisa, en secouant doucement la tête; Dieu sait si nous nous chaufferons cet hiver!
Le curé, sans lui répondre, lui prit la tasse des mains, la vida d’un seul trait et, après l’avoir remerciée d’un geste affectueux, entra dans la maison.
II
Table des matières
M. l’abbé de Ménars, curé de Charmay, était le fils d’un obscur gentilhomme breton.
Celui-ci, fervent catholique et royaliste enragé, avait passé toute sa vie confiné dans sa province, maudissant les erreurs du siècle et attendant le retour de son Roi.
Orphelin de bonne heure et n’ayant pour tout bien qu’une méchante maison flanquée d’une maigre pièce de terre, aussi rebelle aux progrès agronomiques que son maître lui-même aux idées nouvelles, il avait passé sa jeunesse dans la pauvreté et vécu en véritable paysan. Mais fier, économe et industrieux, il avait su, sans jamais rien demander à personne, se suffire à lui-même et tirer tout le parti possible de son sol ingrat.
Incapable d’aucune transaction avec sa conscience ou son orgueil, le gentilhomme breton, loin de rechercher dans un mariage avantageux le moyen d’augmenter sa fortune, avait épousé un beau jour une cousine aussi pauvre que lui, mais pénétrée des mêmes sentiments: imbue des mêmes idées. Ils associèrent ainsi, tous deux, leurs privations, leur courage et leur foi; et, chose qui étonnera peut-être les amateurs forcenés du trois pour cent, ils trouvèrent le bonheur dans cette union désintéressée, pleine de dignité et de calme.
Malheureusement ce bonheur ne devait pas durer longtemps; dix ans après madame de Ménars mourut, comme elle venait d’hériter incspérément d’une somme de cent mille francs, léguée par une parente éloignée.
Du mariage était né un fils, Charles, depuis curé de Charmay.
Resté seul, M. de Ménars redoubla d’activité et d’économie, et fit un placement sûr des cent mille francs recueillis par sa femme. Cette somme revenait de droit à son fils, et il voulait non seulement la conserver intacte pour la remettre à ce dernier, à l’heure de sa majorité, mais encore l’augmenter de tous les intérêts capitalisés pendant le laps de temps qui devait s’écouler jusqu’à cette époque.
Il avait accepté pour lui toutes les privations; il s’obligea à les subir de nouveau pour assurer à son fils une situation plus heureuse que celle dont la Providence l’avait lui-même gratifié; et, avec un stoïcisme admirable, il ajouta chaque année au capital laissé par la défunte, les revenus que son placement produisait. Pendant ce temps il mangeait les choux et les pommes de terre qu’il plantait, et même qu’il arrosait, car la damnée terre restait toujours aussi sèche et aussi stérile. Avec cela il soignait l’éducation de son fils Charles.
Ce dernier avait les plus heureuses dispositions; il était studieux, sensible et tendre. Contemplatif par nature, il ne se mêlait point aux jeux des enfants de son âge. Il allait à l’école gravement, et en revenait de même, après avoir écouté avec la plus grande attention la leçon du maître. Il chérissait son père et le respectait encore plus; non pas que le vieux gentilhomme fût rébarbatif ou inspirât la crainte par la sévérité de son langage ou de ses manières; mais rien n’était plus imposant et plus propre à commander la vénération, que la dignité parfaite qu’il mettait en toutes choses. Il avait dans sa maison, et au milieu de son indigence, une attitude noble et résignée qui n’échappait à personne, et dont son fils, plus que tout autre, devait être touché.
Le soir, lorsqu’assis dans sa masure, à l’heure où l’unique servante apportait, sur la table de bois blanc, le plat de légumes et le pichet de cidre qui devaient composer le souper, le vieux Breton se levait de son grand fauteuil de paille et, la tête découverte, disait le bénédicité d’une voix grave. Il avait une majesté réelle qui frappait l’enfant; celui-ci répétait la prière à mesure que son père la disait; après quoi, il s’inclinait profondément devant lui et s’asseyait. Dans un coin, la servante faisait le signe de la croix.
Après le repas, le gentilhomme faisait étudier à son fils les premiers éléments de l’histoire; puis il l’entretenait de religion; parfois il lui parlait de sa mère, de sa mère qu’il avait profondément aimée, et dont il rappelait la douceur, la charité et l’abnégation. Dans ses longs entretiens, il découvrait ainsi à l’enfant tout un monde de pensées fortes, saines et simples, tous les trésors de son âme droite et fière.
L’enfant grandit et fut bientôt en âge de commencer des études plus sérieuses. Le père songea à le mettre dans un séminaire. Cette nécessité était cruelle pour lui, car il allait rester seul, privé de ce fils dans lequel se résumaient toutes ses affections passées, toutes ses espérances d’avenir. Mais, incapable d’un sentiment égoïste, le vieux Breton prit son courage à deux mains, et conduisit lui-même Charles dans un établissement de jésuites situé à quelques lieues, près du chef-lieu du département.
Là, il remit à son fils quelques louis d’or, amassés un par un, dans un petit coffret d’ébène qui avait appartenu à sa femme et où celle-ci rangeait son fil et ses aiguilles, l’embrassa longuement, et, le tenant serré contre son cœur, lui dit ces paroles d’adieu:
–Charles, je compte sur toi. Travaille et deviens homme, et n’oublie pas ce que je t’ai enseigné: Aimer Dieu, et servir le Roi.
Puis il s’éloigna sans retourner la tête, posant nerveusement sa grande canne sur le sol poudreux qui résonnait à chacun de ses pas.
Deux larmes silencieuses roulaient dans sa moustache grise.
L’enfant, lui, tomba en sanglottant dans les bras du supérieur qui lui prit doucement la tête dans les mains, et lui dit:
–Pleurez, mon fils, l’eau et le sel sont le baptême de l’âme; les larmes sont le baptême du cœur.
Rentré chez lui, le vieux Breton se mit à retourner sa terre, et à la défricher avec fureur. Cela calmait son chagrin et occupait sa pensée. La terre, elle, peu sensible à ce redoublement de soins, n’y répondit, à quelque temps de là, que par une végétation, plus abondante que de coutume, en chardons et en herbages du même acabit.
Après avoir bien labouré, le père de Charles se mit à arroser, à sarcler, à biner, puis, tous les procédés agronomiques épuisés, à contempler son domaine. Il ne restait pas le plus petit ouvrage à faire; force lui était donc de se croiser les bras.
Alors l’ennui le prit, et le chagrin reparut.
Le bonhomme se mit à courir la campagne, a collectionner les simples, et à aller voir de temps en temps une sœur qui demeurait au Croisic, la seule parente qu’il eût encore, et qui était la veuve d’un lieutenant de vaisseau mort à la station du Sénégal.
La veuve vivait de la pension accordée par l’État, car elle était sans aucune fortune, et élevait sa fille, la petite Yvonne, une charmante et gracieuse enfant de dix ans.
Lorsque M. de Ménars arrivait dans la maisonnette où demeurait sa sœur, la petite Yvonne lui sautait au cou et lui faisait une telle fête qu’il oubliait, pour un instant, la séparation cruelle qu’il s’était imposée.
Mais aussitôt qu’il regagnait son humble demeure, le pauvre homme se sentait si isolé et si triste qu’il tombait dans un accablement profond, et que peu ne s’en fallait qu’en dépit de sa foi robuste et de sa résignation évangélique, il ne cédât au découragement.
Une seule pensée le rattachait à la vie et l’aidait à surmonter la douleur qui le minait de plus en plus, celle d’économiser autant que possible et de faire valoir au mieux le capital que sa chère femme avait laissé; tout cela pour assurer à son fils Charles une situation de fortune qui lui permît de rendre par la suite au nom de Ménars, dont il était très fier, l’éclat qu’il avait eu jadis.
Il comptait voir plus tard son fils propriétaire de grandes et bonnes terres, et caressait secrètement l’espoir qu’en outre celui-ci deviendrait peut-être un jour général ou évêque. Absolument désintéressé et détaché pour lui de tous les biens et de toutes les grandeurs de ce monde, il était ambitieux pour son fils, et c’est vers ces régions élevées que tendait cette ambition. Du reste, il n’admettait pas d’autre carrière pour un homme bien né: prêtre ou soldat.
Un événement douloureux et imprévu vint changer le cours de ses idées et modifier ses projets.
Sa sœur mourut, laissant la petite Yvonne orpheline et sans aucune espèce de ressource. Au moment de mourir elle appela son frère et le pria de servir de père à sa fille. Celui-ci, jura que lui, et à défaut son fils, protégeraient l’enfant. Puis il lui ferma les yeux.
Quelques jours après, le vieux Breton prit Yvonne par la main et l’amena dans sa maison.
A partir de ce moment l’existence changea pour lui. Il n’était plus seul.
L’enfant, de son côté, se montrait douce, charmante et tendre. Pauvre petite âme brisée dès le début de la vie, elle se cramponnait à l’affection du vieillard comme un lierre fragile après le tronc d’un vieil arbre, pour ne pas tomber et pour grandir.
Plusieurs années se passèrent ainsi pendant lesquelles Charles acheva ses études, et Yvonne de son côté devint l’une des plus jolies et des plus aimables filles du pays.
Le vieux Breton pendant ce temps avait, à force de parcimonie et de travail, suffi à tous les besoins de ses deux enfants; de plus les cent mille francs avaient à peu près doublé, par le seul effet de l’accumulation des intérêts et du capital.
Un jour Charles revint à la maison et trouva sa belle cousine qui dorlotait le vieillard à son tour, et le soignait avec une tendresse de fille. Il en fut profondément touché, et conçut pour elle, à ce moment, un attachement qu’il devait lui témoigner plus tard en se sacrifiant sans réserve.
Mais ce fut d’abord de la reconnaissance pour la piété et la vénération que la jeune fille montrait envers son père; puis ce fut de l’amitié; enfin, et insensiblement, au contact de deux beaux yeux bleus qui reflétaient une âme aimante et pure, ce fut de l’amour: un amour contenu, chaste, idéal, et comme cette nature attristée, contrainte de bonne heure à la soumission et au renoncement, le pouvait ressentir.
Le vieux Breton lui, au milieu des deux jeunes gens, paraissait rajeunir chaque jour, et ses idées, ses ambitions, concernant l’avenir de Charles, semblaient avoir adopté un tout autre cours. Il ne pressait plus son fils de se choisir une carrière, encore moins de se faire prêtre ou soldat. Il songeait sans doute que le bonheur était dans sa maison, et qu’il n’était pas nécessaire de le chercher ailleurs ou plus loin. En regardant Yvonne, il pensait que son fils n’avait besoin ni de grandeurs ni de dignités, mais qu’il vivrait heureux s’il en faisait sa femme, et que sa vieillesse à lui s’éteindrait doucement, entre les bras de ces deux beaux enfants qu’il avait élevés de ses mains, qu’il avait façonnés à son intelligence, et auxquels il avait donné la plus belle partie de son cœur.
Mais il ne devait pas en être selon les rêves du digne homme. Charles ne devait pas épouser Yvonne.
Dans le voisinage demeurait un riche propriétaire, le marquis de Monterre, qui avait un fils officier dans l’armée d’Afrique. Celui-ci vint un jour passer, un congé de six mois chez son père; il rencontra Yvonne, s’en éprit et lui inspira un violent amour. Nature enthousiaste et ardente, cavalier accompli et séduisant, il impressionna vivement la jeune fille par la chaleur de son âme chevaleresque, le prestige de son nom et la supériorité de son esprit généreux et élevé.
La chose était arrivée le plus naturellement du monde. Le capitaine de Monterre, après avoir aperçu Yvonne, avait ressenti au cœur cette commotion que vous donne la première vue de toute femme qu’on doit aimer. Il s’était informé, avait cherché à la revoir, et pour y arriver, s’était fait présenter à M. de Ménars. L’intimité fut bientôt établie. Le vieux Breton, qui se connaissait en hommes plus par instinct que par expérience, se montra très sympathique au jeune officier. Celui-ci rendit de fréquentes visites, et finit par les renouveler, et surtout les prolonger d’une façon qui aurait dû paraître inquiétante à l’oncle d’Yvonne et à Charles. Mais ce dernier, presque toujours absent aux heures où le capitaine arrivait, pour vaquer aux petits travaux domestiques dont son père à cette heure se déchargeait sur lui, ne voyait rien, que l’attitude un peu songeuse et peut-être plus réservée de sa cousine. Dans son ignorance naïve, il n’en tirait aucune conclusion. Pour à M. de Ménars il avait si bien arrêté dans son esprit le mariage de Charles et de sa nièce, ce projet était si fortement ancré dans sa tête de Breton qu’il n’imaginait rien qui pût y faire obstacle. Quant à soupçonner qu’Yvonne pût jeter les yeux sur un autre mari que son Charles, il en était à mille lieues. Aussi ce ne fut pas sans une stupeur profonde qu’il apprit la vérité.
Un jour tandis que Charles piochait la terre du petit domaine, laquelle ne s’était pas encore amendée, le vieux Breton s’approcha de sa nièce, pendant que celle-ci penchée sur un travail à l’aiguille, suivait bien plus le fil de ses pensées que celui de sa toile, et lui communiqua ses vues touchant le mariage qu’il avait résolu entre elle et son cousin Charles.
Aux premiers mots Yvonne pâlit, laissa tomber son ouvrage et cacha sa tête dans la poitrine du vieillard; puis avec une franchise toute bretonne elle lui révéla l’état de son cœur. Elle aimait M. de Monterre.
Le vieux Breton resta un instant terrifié. Tous ses projets, tous ses espoirs, tous ses rêves étaient anéantis! Charles, ce Charles qu’il aimait tant, n’était pas aimé! et Yvonne, cette enfant qu’il chérissait comme une fille, aimait quelqu’un plus que Charles, plus que lui-même! Le coup était mortel.
M. de Ménars se redressa, sortit sans dire une parole, et alla trouver le capitaine de Monterre. Celui-ci avec la même sincérité avoua tout, et déclara qu’il avait cru devoir ajourner roffre de sa main à Yvonne, parce que son père n’avait pas paru approuver du premier coup le choix qu’il avait fait. En effet, le marquis de Monterre, possesseur d’une belle fortune, avait arrêté dans son esprit d’autres projets d’établissement concernant son fils, et il n’avait pas reçu sans un vif déplaisir la confidence de l’amour inspiré à ce dernier par une fille sans dot et sans espérances. Mais le capitaine avait juré d’épouser Yvonne et il se chargeait avec le temps d’obtenir le consentement de son père. Le jeune homme fut chaleureux, entraînant et laissa le vieillard convaincu que son amour était sincère, profond et enraciné.
M. de Ménars revint lentement chez lui et s’enferma dans sa chambre pour méditer à l’aise.
Le lendemain il sembla cassé et vielli, mais il ne laissa rien paraître et se montra aussi affectueux que de coutume envers Yvonne. Celle-ci, tout entière au sentiment qui l’avait envahie ne vit pas aux yeux voilés du vieillard que la mort entrait dans la maison, par la porte même que l’amour venait d’ouvrir dans son cœur.
Quelques jours après, le vieux Breton tomba malade et s’étendit sur son lit; il appela son fils, lui fit fermer la porte et lui dit:
–Charles, je vais mourir. Sois chrétien; Yvonne ne t’aime pas; toi, tu l’aimes, je le sais; mais elle est femme, c’est-a-dire faible; tu es homme, c’est-à-dire fort; c’est donc à toi d’être malheureux. Elle aime le capitaine de Monterre.
–Je l’ai compris, dit Charles.
–Bien! reprit le mourant. Écoute; il faut les unir. Le marquis de Monterre est riche; il ne consentira jamais tant qu’Yvonne n’aura pas de dot. Je le connais, il aime l’argent. Tu as une fortune que tu tiens de ta mère, et que j’ai fait fructifier du mieux que j’ai pu. Elle s’élève aujourd’hui à trois cent mille francs. Partage cette fortune avec celle qui aurait dû partager ta vie. Son bonheur sera ainsi assuré. Je n’insiste pas. Je te rappelle seulement que j’ai juré a sa mère, à l’heure que je traverse en ce moment, en ton nom comme au mien, de la protéger et de faire sa vie heureuse.
–Mon père, dit Charles, Yvonne aura toute ma fortune, et elle épousera M. di Monterre.
–Bien mon fils… Maintenant tu vas être seul, la vie est finie pour toi à l’âge où les autres la commencent! cherche l’oubli dans l’accomplissement d’un devoir. Le roi est trop loin! mais Dieu est tout près… sois prêtre.
–Mon père, je serai prêtre, dit Charles en s’agenouillant devant le lit.
–Merci, mon fils! je suis payé de tout ce que je t’ai donné de résignation et de sacrifices. Aussi je ne meurs pas. je revis en toi.
Et le vieux Breton s’éteignit, l’œil humide, l’âme soulagée.
Dix-huit mois plus tard Yvonne épousait le capitaine de Monterre, et l’abbé Charles de Ménars était ordonné prêtre.
Il avait remis à sa cousine les trois cent mille francs laissés par le vieux Breton, et obligé celle-ci à accepter cette libéralité, en lui disant que, consacré désormais au service de Dieu, les biens de ce monde ne pouvaient plus être qu’un embarras pour lui. Il ne s’était réservé que trois mille francs de rente, sa vie durant, pour pouvoir soulager les malheureux, ajouta-t-il en s’excusant.
Yvonne avait accepté sa donation croyant à une vocation irrésistible de sa part, et ne sachant rien de l’amour qu’elle lui avait inspiré. Le père et le fils avaient religieusement gardé leur secret.
Yvonne partit confiante, heureuse et légère au bras de son mari.
Deux ans après l’abbé de Ménars était nommé curé de Charmay.
III
Table des matières
L’abbé de Ménars ne fut pas long a acquérir l’estime et la confiance de ses nouveaux administrés. Six mois ne s’étaient pas écoulés qu’on ne parlait de lui qu’avec le plus grand respect, et que les affligés et les indigents le saluaient comme un père.
Il était si doux, si indulgent, si affable avec son sourire triste et bienveillant, son œil profond qui s’arrêtait sur vous, et semblait vous pénétrer jusqu’au cœur pour y déposer un rayon de chaleur, ou un baume rafraîchissant.
Il aimait surtout les enfants. Rien n’était moins rare que de le voir, à l’entrée du village, escorté d’une foule de bambins, tapotant celui-ci sur ses bonnes joues roses, embrassant celui-là, rhabillant un troisième, qui, dans une culbute, avait fait involontairement, au profit d’un mûrier sauvage, le sacrifice de Saint-Martin.
Tous le connaissaient et couraient après lui, certains d’avoir une caresse ou une friandise. Ils sentaient instinc-Livement que cet homme avait compris avec son cœur la sublime et attendrissante parole du Juste parmi les justes.
«Laissez venir à moi les petits enfants!»
Et son prestige ne s’exerçait pas seulement sur ces jeunes intelligences. Les femmes, les hommes, les incrédules, les endurcis eux-mêmes, tous ceux que l’ignorance ou l’orgueil avait frappés de cécité, écoutaient sa parole ardente et convaincue.
Le dimanche, lorsque, après vêpres, il montait en chaire pour parler des devoirs de la vie, et enseigner à ses frères ce qu’il sentait si bien, l’église était pleine, et tout le monde suivait attentivement son langage simple, précis et chaleureux. Il prêchait la charité, le dévouement et le pardon. Jamais il ne parlait de châtiment ou de colère célestes. Pour lui le Seigneur était vie, lumière et bonté.. Et tous l’écoutaient avec recueillement; pénétrés, pour un instant, sinon de sa foi, du moins de son indulgence et de sa résignation. C’était bien le ministre du Dieu de clémence et de miséricorde.
Un seul parmi les habitants du village avait pu se soustraire à l’influence salutaire et bienfaisante du jeune prêtre. C’était un vieil employé retraité, ancien percepteur du canton, grand ami de M. de Voltaire, et qui, en cette qualité, faisait l’esprit fort.
Ses voisins affirmaient, en outre, qu’il s’adonnait à la boisson; d’autres moins sévères prétendaient que le chagrin minait le bonhomme, et que si le soir il buvait un petit coup, c’était pour oublier son isolement, et l’abandon dans lequel l’avait laissé sa fille Rose, une créature pervertie qui un jour avait décampé avec un beau monsieur étranger.
La vérité était que le–vieux voltairien était un ivrogne de la pire espèce. Sa fille l’avait bien quitté, séduite par un jeune touriste, venu de ce côté pour visiter les ruines du château de Charles VII; mais les libations n’étaient pas la conséquence de ce malheur domestique; elles dataient d’une époque antérieure, et remontaient à la mort de sa digne et excellente femme, une brave campagnarde qui avait toute sa vie combattu chez lui ce détestable penchant, et usé son existence à accumuler un certain bien-être dont elle comptait faire jouir plus tard son mari et son unique enfant. Morte à la peine, elle avait laissé le vieil égoïste maître désormais de satisfaire à son gré sa honteuse passion, et celui-ci n’avait pas perdu de temps pour user largement de sa liberté. Huit jours après avoir enterré sa femme, il commençait la série de ses festins bachiques qu’il ne devait interrompre que pour rendre à Dieu sa belle âme, enveloppée de négations et parfumée d’alcool.
Le père Carmen, ainsi s’appelait cet épicurien sceptique, habitait à l’extrémité du village une petite maison que sa femme avait achetée et payée à force d’économie et de privations. Il y demeurait avec son unique enfant Rose, une charmante fille de vingt ans dont la jeunesse et la beauté ne le touchaient pas, et aux douces remontrances de laquelle il restait obstinément sourd.
Il partait le matin, courait au bourg, s’attablait avec quelques viveurs comme lui, dans un cabaret borgne, et passait sa journée, les cartes d’une main et le verre de l’autre. Le soir, à la tombée de la nuit, il revenait en décrivant des arabesques plus ou moins capritieuses sur le chemin, et rentrait chez lui où Rose l’attendait pleine d’anxiété et de terreur. C’est qu’il rapportait avec lui les idées fixes, les colères et les stupidités féroces de l’ivresse! Il voulait chanter; il voulait rire; il voulait pleurer; il voulait boire, boire surtout! encore et toujours boire!
A force de patience et de douceur sa fille venait parfois à bout de le faire coucher et alors c’était une soirée de tranquillité pour elle. Mais le plus souvent il s’irritait de la résignation de la pauvre Rose, et tombait dans des accès de colère que le temps seul pouvait calmer.
–Ah! brigande, disait-il, tu me feras mourir! Tu me refuses même un verre de vin! Mais le vin c’est le lait des vieillards! M. de Voltaire a dû dire ça! Et tu ne veux pas me donner du lait! Tu méprises M. de Voltaire!!!
D’autres fois l’incohérence était remplacée par la rage, et alors le vieux sacripant tapait, et tapait dur. Rose pleurait, mais elle ne criait pas, de peur que quelque voisin ne fût témoin de la brutalité dégradante de son père.
A force de boire et de jouer, toutes les économies laissées par madame Carmen furent bientôt absorbées. Alors la gêne entra dans la maison. Rose s’imposa les plus dures privations, pendant que son père, pour continuer ses exercices œnophiles, vendait peu à peu chaque pièce du ménage, et empruntait aux Gobsek des environs.
C’est à ce moment et après une série de scènes dont la violence n’égalait que la multiplicité, qu’un beau matin, quatre ou cinq ans avant l’arrivée de l’abbé de Ménars, Rose disparut avec un jeune et brillant étranger, qu’on avait vu, depuis un certain temps, sur la route de Charmay à Mehun, et qui s’arrêtant à quelque distance du village, causait fréquemment avec la jeune fille.
Ce fut un événement; le village en parla pendant six mois. Tout le monde plaignit le vieux débauché, et chacun chargea d’anathèmes la malheureuse Rose, qui avait si bien caché les débordements de son estimable auteur, que, plus tard, lorsque celui-ci, sans frein désormais, ne craignit plus de satisfaire ouvertement son ignoble penchant, il n’y eut qu’une voix pour attribuer à l’abandon de cette fille dénaturée le triste spectacle donné par son père.
L’incorrigible ivrogne fut, de son côté, très peu touché de la disparition de sa fille. Il en éprouva même intérieurement un certain soulagement. Le remords vivant qui se dressait chaque soir devant lui,–sous la forme de cette fille docile, belle et patiente, ne devait plus l’obséder. Il pouvait à son aise, maintenant, transporter chez lui les libations qu’il avait dû jusque-là opérer au loin. Il se mit à l’œuvre aussitôt.
Un an après, la maison était hypothéquée pour sa valeur et il ne restait du mobilier qu’un méchant grabat, sur lequel le vieux misérable cuvait son vin.
Dans ses intervalles lucides, lesquels étaient rares, il commentait Voltaire, allait s’assurer du temps qui restait à courir pour toucher le trimestre de sa pension de retraite, puis en passant devant le presbytère, il ricanait et marmottait triomphalement entre ses dents:
–Va donc, calotin!
Le calotin, pendant ce temps, raclait son jardin, épluchait ses rosiers pour lesquels il avait une sollicitude presque paternelle, et méditait sur quelque rapprochement à opérer entre des époux brouillés, quelque réconciliation à obtenir de parents fâchés, toujours sur une douleur à soulager. Sa domestique, Louisa, de son côté, bonne et saine campagnarde qu’il avait amenée avec lui de sa Bretagne, tricotait de bons et chauds bas de laine pour les petits gars des pauvres gens.
Un jour, et une dizaine d’années après la disparition de sa fille, le vieux Silène libre penseur toucha à son heure dernière.
L’abbé de Ménars alla le voir. Il espérait ramener cette âme égarée, tout au moins la sauver du désespoir à ce moment suprême.
Aussitôt qu’il l’aperçut, le vieillard se leva à demi sur son séant, et lui dit entre deux hoquets:
–Ah! c’est vous! déjà les corbeaux! Merci! il n’en faut pas! Je veux un enterrement civil! M. de Voltaire n’a pas voulu de prêtre. A bas la calotte!!!
–Mon frère, dit le prêtre doucement…
–Il n’y a pas de frère! tout ça c’est des bêtises! Donnez-moi à boire et allez-vous-en! Il n’y a rien à faire ici. Il n’y a plus de monnaie!. j’ai tout bu!
–Mon frère, répéta le prêtre, je viens vous tendre la main. N’avez-vous rien à me dire, rien à me recommander?
–Rien! grogna le moribond, que de me donner à boire! et de vous en aller. Je vous connais vous et vos pareils! vous surprenez les secrets! vous ruinez les familles! Vous êtes tous des scélérats! le grand Robespierre avait raison! à la lanterne les tonsurés!
–Mon frère, continua le prêtre impassible, songez à ceux que vous avez aimés, à ceux que vous allez peut-être quitter pour toujours; pensez à votre fille, à votre fille qui reviendra un jour, sans doute, dans cette maison.
–Ma fille! ma fille! murmura le mourant. Eh bien! qu’est-ce que vous lui direz, vous, l’homme noir?
–Je lui dirai, mon frère, de respecter votre mémoire, et de prier Dieu pour vous comme je le fais en ce moment.
Et le prêtre mit un genou en terre devant le misérable grabat.
Le mourant se souleva par un dernier effort, ouvrit les yeux tout grands et regarda quelques instants cet homme pâle et agenouille, qui remuait les lèvres et dont les mains étaient jointes. Puis il poussa un grand soupir et retomba sur son oreiller.
Il était mort.
L’enterrement civil souhaité par le vieux buveur partisan de la liberté de conscience, n’eut pas lieu. Il fut conduit à l’église, et, par une profanation qui dut lui paraître horrible et nauséabonde, sa dépouille mortelle fut fortement aspergée d’eau bénite.
IV
Table des matières
Quelques mois après, comme le curé traversait le village, il aperçut de loin un rassemblement qui s’était formé devant la maison du vieux Carmen.
Tous les polissons du voisinage, quelques vieilles femmes édentées et cinq ou six loustics, la fine fleur de la jeunesse locale, armés de pelles, de pincettes et de chaudrons se pressaient à la porte de l’ex-libre penseur, et faisaient un charivari épouvantable.
Le curé hâta le pas et arriva sur le lieu de la scène.
A ce moment les cris, les quolibets, le cliquetis des batteries de cuisine redoublaient frénétiquement.
Une femme, pauvrement vêtue, paraissant avoir une trentaine d’années, encore belle, mais pâle et amaigrie par la souffrance, les yeux hagards, se tenait accroupie sur le seuil de la maison, dont la porte était fermée et couverte d’une grande affiche jaune, indiquant une vente par autorité de justice.
La malheureuse femme tenait contre elle une petite fille de six ou sept ans; un amour de petite fille. Son teint rose et blanc, ses jolis bras ronds et potelés, ses beaux cheveux noirs peignés avec soin, sa jolie figure, fine, aristocratique, et ses vêtements frais et soignés contrastaient singulièrement avec les habits en désordre, les cheveux défaits et le visage hâve et décomposé de la femme.
L’enfant regardait avec ses grands yeux noirs, étonnés et profonds le monde qui l’entourait.
En voyant la femme, sa mère sans doute, tremblante et affolée qui se cramponnait à la pierre des marches de la maison, et semblait terrifiée des cris et des inj ures vociférées par la foule, elle lui entoura le cou de ses beaux petits bras blancs, comme pour la défendre, et se mit à pleurer.
Des tigres eussent été attendris. Des êtres humains ne devaient pas s’émouvoir. Les clameurs augmentaient, et, au milieu, les invectives tombaient drû comme grêle.
–Ah! te voilà, dit une mégère qui brandissait un balai, tu viens voir comment défunt ton pauvre père est mort!
–Il ne t’a rien laissé, va, cria une autre harpie, il ne t’a laissé que sa malédiction!
–Ça ne te servira pas pour acheter des sabots, hurla une troisième.
–Fille dénaturée!
–Grande coquine!
–Créature éhontée! crièrent plusieurs voix à travers les huées, les sifflets et les menaces.
–Et ça revient avec un enfant! Ah! malheur!
–Avec sa honte sur les bras! faut avoir du toupet!
–C’est un Espagnol!
–Retourne donc avec son père! t’as pas de cœur!
–T’es pas une Française!
–C’est une espagnoule!
–L’espagnoule! l’espagnoule! vociférèrent les enfants excités par cette tempête de cris, et qui ne comprenaient rien. sinon qu’il y avait un être à faire souffrir.
Le curé écarta la foule et se plaça près de la malheureuse qui restait accablée et étreignait sa fille.
–Laissez cette femme, dit-il gravement.
–Mais, monsieur le curé, glapit la mégère au balai; vous ne savez donc pas qui c’est? C’est la Rose! la fille au père Carmen.
–Un si digne homme!
–Elle a abandonné son père.
–Elle a un enfant!
–Nous n’en voulons pas! il faut la chasser, hurlaient les voix furieuses des commères.
–Mes enfants! reprit le curé, avec une douce autorité, celui qui ne sait pas pardonner est indigne lui-même de pardon. Retirez-vous. Aucun de vous n’a le droit d’élever la voix. Cette femme ne peut avoir que Dieu et sa conscience pour juges.
Et se penchant vers la malheureuse, il l’aida à se relever, prit la petite fille par la main, et traversa la foule qui s’écarta devant lui silencieuse et étonnée.
–Venez, ma sœur, dit-il à Rose. Votre demeure n’est plus. Mais la maison du bon Dieu est toujours ouverte. Vos épreuves et vos malheurs vous réconcilieront avec lui. Moi, je tâcherai plus tard de vous réconcilier avec les hommes.
Et, d’un pas lent et ferme, il franchit la grande rue, tenant la petite fille par la main et suivi de Rose qui suffoquait et ne pouvait prononcer une parole.
A moitié chemin il s’arrêta.
–C’est à vous ce chérubin, ma sœur? demanda-t-il en inclinant la tête vers la petite fille.
–Oui, dit Rose, sans pouvoir ajouter un mot de plus.
–Eh bien! ma sœur, lorsque Dieu envoie à une mère un pareil enfant, c’est qu’il a pardonné.
Et tranquillement il reprit sa marche vers le presbytère.
Arrivé devant la grille de bois, il la dépassa, tourna la ruelle et ouvrit la petite porte ornée de clématite et de glycine. Il fit passer Rose et sa fille, ferma la porte, et traversa le jardin.
L’enfant s’arrêta insouciante et presque joyeuse devant un magnifique rosier thé à fleurs épanouies, qui humait le soleil au milieu d’une corbeille, devant la maison.
–Que c’est beau ces roses-là! dit-elle d’une petite voix sonore et douce. Monsieur qui aime maman, vous en avez beaucoup des rosiers comme ça?
–C’est le seul que je possède, répondit le curé en souriant, mais si vous êtes sage, mon enfant, et si vous aimez bien votre mère, j’en planterai un pour vous, dont vous aurez toutes les roses.
–Oh! bien! Monsieur, reprit l’enfant, vous pouvez le planter tout de suite.
Le curé sourit de nouveau, lui reprit la main, et la fit pénétrer avec sa mère dans la maison. Dame Louisa parut sur le seuil.
–Louisa, dit le curé, apprêtez la table, nous serons trois à dîner.
Louisa s’éloigna sans dire un mot.
–Maintenant, ma sœur, ajouta le curé, entrez dans cette chambre pour vous reposer. C’est là où je travaille, où je médite, où je prie, vous y trouverez le calme.
Rose entra dans la chambre suivie du prêtre et de sa fille. C’était une pièce carrelée en beau carreau rouge, brillant et poli comme un miroir. Une grande table de bois peint, deux grands fauteuils en bois noirci et garnis de paille, quatre chaises et un petit tabouret également recouverts de paille composaient tout l’ameublement; deux petits tapis de mousse verte étaient étendus, près de la table, sur le plancher, afin de ménager la fraîcheur de son coloris.
Sur la table à côté d’un encrier de porcelaine blanche, et de papiers rangés symétriquement, était étendu un très beau crucifix en ivoire.
Au milieu du mur peint à la chaux, en face de la table, était fixée une gravure de prix, l’Assomption d’après Murillo; et sur la cheminée, spacieuse et élevée comme toutes les cheminées de campagne, se trouvait pour unique ornement un vase de cristal contenant une grosse touffe de rameaux de buis.
Rose en entrant&e-laissa tomber dans l’un des deux grands fauteuils et se mit à sangloter. Elle ne pouvait parler; son cœur débordait.
L’enfant s’arrêta interdite, regardant alternativement sa mère et le prêtre, comme pour demander la cause de ce nouveau chagrin.
Celui-ci mit un doigt sur sa bouche et s’assit silencieusement à l’extrémité de la chambre, gardant l’enfant entre ses genoux.
Il savait mieux que tout autre que les larmes sont l’eau salutaire qui peut seule laver les blessures du cœur, et que cette âme contractée par le chagrin allait se détendre dans l’explosion de sa douleur.
On n’entendait que les sanglots de la pauvre femme, les soupirs intermittents de l’enfant, et la respiration régulière et calme du prêtre.
Rose pleura longtemps, à la fin elle s’essuya le visage, se leva et vint s’agenouiller devant l’abbé de Ménars.
–Monsieur le curé, dit-elle, je vous dois toute la vérité, je vais tout vous dire.
–Ma sœur, répondit le prêtre, vous ne me devez rien et je ne veux rien savoir. Ma maison appartient à ceux qui souffrent. Gardez le secret de vos larmes.
–Mais je suis une fille coupable! une fille perdue! s’écria Rose, dans un gémissement étouffé.
Le prêtre voulut la relever.
–Le repentir efface la faute, dit-il avec simplicité; et vous n’êtes pas perdue puisque Dieu vous garde, et que cet enfant vous reste!
La jeune femme saisit la main du curé et voulut la porter à ses lèvres.
Le prêtre se dégagea, et prenant le crucifix qui était sur la table, il le présenta à Rose en lui disant:
–Ce n’est pas sur la main d’un homme, ma sœur, que vus lèvres doivent se poser, c’est sur les pieds sanglants de celui qui a tant souffert, qui a été si grand, si juste et si bon.
Et se redressant de toute sa taille, ému, l’œil inspiré, le front haut et comme entouré d’une auréole de foi, de dignité et de grandeur, il approcha d’une main frémissante l’image du Rédempteur contre le visage de la pécheresse prosternée.
Elle y déposa un long et douloureux baiser, au milieu d’un silence imposant qui ne fut même pas troublé par un geste de l’enfant.
–Maintenant, Monsieur le curé, dit-elle, en se remettant debout, après quelques instants, je suis forte! je puis repartir.
–Non, ma sœur, reprit l’abbé de Ménars, en secouant doucement la tête; ma mission n’est pas terminée. Je devine que vous êtes sans ressources et probablement sans abri.
–C’est vrai, dit Rose avec hésitation, et en baissant les yeux.
–Eh bien! ma sœur, nous allons dîner; en mangeant nous causerons, et je trouverai peut-être le moyen de vous être bon à quelque chose.
Et, ouvrant la porte, le curé fit signe à la jeune femme de passer dans la modeste salle à manger où dame Louisa avait déjà disposé le repas.
–A propos, dit-il en s’arrêtant sur le seuil, comment appelez-vous votre petit ange aux yeux noirs?
–Rosa, monsieur le curé.
–Rosa! c’est donc pour cela qu’elle aime tant les roses! fit le jeune prêtre avec son sourire caressant, en soulevant la petite fille dans ses bras pour la placer à côté de lui sur une chaise.
–Oh oui! s’écria l’enfant dont les petites mains frappèrent l’une contre l’autre, et tout heureuse de voir sa mère consolée, oui! j’aime bien les roses! Aussi, Monsieur le curé, n’oubliez pas que vous avez promis de planter pour moi un rosier.
–Nous le planterons ensemble! dit le curé en lui versant une grande assiette de soupe chaude.
Et le dîner commença.
V
Table des matières
Après le repas, Rose insista auprès de l’abbé de Ménars pour lui raconter son histoire. Maintenant qu’elle avait repris courage sous sa parole évangélique et qu’elle sentait dans quel cœur elle pouvait verser les douloureuses pensées qui l’accablaient, elle avait besoin de s’épancher et de ne rien garder de ce qui obsédait son âme.
Ce jeune prêtre qui était là devant elle, qui l’appelait ma sœur avec une douceur infinie et qui lui parlait un langage si miséricordieux, lui paraissait un homme d’un autre âge, un saint rempli de lumière et de vérité, une emanation de la Providence, qui, lasse de la frapper, envoyait vers elle ce consolateur pour lui faire oublier les épreuves subies, pour la relever à ses propres yeux. Elle devait donc déposer dans son sein le secret de ses misères et de ses erreurs. Pendant que Rosa dormait, enfoncée dans l’un des grands fauteuils de paille, les pieds soutenus par le petit tabouret, elle fit au curé le récit de ce qui s’était passé. Le prêtre l’écouta attentivement et avec sa mansuétude ordinaire.
L’histoire était bien simple et se résumait en ceci:
Rose n’avait pas été aimée par son père; elle avait souffert près de lui. Un jour elle avait rencontré un homme jeune, beau, passionné, que le hasard avait conduit dans le village. Il lui avait parlé d’amour, et lui avait dit qu’elle était belle et faite pour être adorée; elle l’avait cru. Il lui avait juré un amour éternel; elle l’avait cru, tant il était noble et persuasif! Il lui avait promis de la prendre pour femme, elle l’avait cru. Toujours et en tout elle l’avait cru! il était si entraînant, si sincère, si tendre! Elle, elle était si malheureuse, si repoussée, si seule! Aucune main amie n’était là pour la retenir au bord de l’abîme, aucune âme à sa portée pour confier les troubles de son âme. Le curé du village, à ce moment, était malade et presque moribond; et puis c’était un vieillard dur et austère qui parlait toujours des flammes éternelles, et qui effrayait sans consoler, sans vous diriger à l’heure où les ténèbres se font dans l’esprit, et où la conscience semble défaillir. Et puis, enfin, elle l’aimait, lui! elle l’aimait de toutes les amertumes qui l’avaient abreuvée, de toutes les affections dont elle avait été privée, de tous les remords que son amour lui causait déjà.
Un jour, désespérée, rebutée par son père (elle n’osa pas dire battue, par respect pour sa mémoire), la tête perdue, la fièvre au cœur, elle était partie et avait suivi l’homme qui désormais résumait pour elle toutes ses tendresses et toutes ses espérances. Ils s’étaient envolés ainsi tous deux, libres, insouciants et oublieux! Ils avaient longtemps voyagé en Italie, en Russie, en Suisse. Lui, il était toujours aussi affectueux, aussi séduisant. Elle, elle l’aimait bien davantage.
Après deux ans de voyages, deux ans d’une vie charmante et de solitude à deux, ils étaient allés en Espagne, à Séville. L’Espagne était son pays à lui, et dans cette ville vivait sa famille. C’était là qu’il devait s’unir à elle par les liens sacrés du mariage, et si, jusqu’à ce jour, il n’avait point tenu, sur ce point, sa promesse solennelle, c’est que, trop jeune encore (il n’avait pas vingt-cinq ans), il ne pouvait se passer du consentement de son père. Sa mère malheureusement était morte, et il l’avait à peine connue.
Aussitôt arrivés à Séville, comme il était riche, il l’avait installée dans une ravissante villa, au bord de l’eau, à l’ombre de citronniers toujours verts et de frais platanes; il venait là, chaque jour, passer tout son temps, etlui jurer le même amour, lui prodiguer la même tendresse; et sous ce beau ciel limpide, tout parfumé des fleurs de l’héliotrope et de l’oranger, elle avait tout oublié: ses chagrins passés, sa patrie, son père, jusqu’à ses regrets, même ses remords; elle était heureuse.
Deux nouvelles années s’étaient écoulées là, rapides et fugitives comme des heures de bonheur, lorsqu’elle devint mère de Rosa. Ce fut une nouvelle joie pour elle; joie folle, joie immense et qui la payait de tout ce qu’elle avait souffert et qui rachetait ses terreurs et ses angoisses, qui la délivrait de ses doutes! Lui, il avait pris l’enfant dans ses bras, la blanche et délicieuse Rosa, et il avait pâli, puis il avait pleuré; puis il était sorti précipitamment en disant à la mère qu’il allait la rendre bien heureuse et qu’il revenait aussitôt.
Il revint en effet le soir, mais triste et l’attitude embarrassée et pleine de contrainte. Avec beaucoup de ménage-– ments et de détours il lui révéla que son père s’était montré inexorable et avait refusé irrévocablement de consentir à son mariage avec elle; il lui exprima sa douleur à ce sujet en termes si vrais, si convaincus, que ce fut elle qui le consola et lui dit de ne pas désespérer, ajoutant qu’elle attendrait et qu’elle ne se plaindrait jamais, pourvu qu’il l’aimât toujours. Un nouveau serment fut sa réponse. Serment formel, absolu et sacré! sans doute il était sincère! Alors elle s’endormit confiante, une main sur le berceau de sa fille, l’autre sur son cœur pour empêcher le bonheur d’en sortir.
L’année qui suivit n’apporta aucun changement à la situation. Il était toujours aussi empressé, aussi tendre. Seulement son humeur avait changé. Il arrivait parfois sombre et préoccupé à la villa, à ce nid de verdure et de fleurs qu’elle embellissait de son mieux, où sa fille essayait déjà ses premiers pas, et d’où elle ne sortait jamais, croyant que le monde finissait là, et que ce coin de terre était le paradis.
Bientôt ses tristesses augmentèrent, puis ses visites à la villa furent moins longues. Il était évidemment gêné et sous l’empire de quelques soucis graves. Peu à peu il vint moins régulièrement, et il commença à faire de fréquentes absences. En vain, alarmée de ces symptômes d’indifférence ou d’oubli, elle l’adjura de lui révéler les tourments qu’il pouvait avoir, et de lui dire loyalement la vérité sur les sentiments qu’il conservait encore pour elle. Il répondit évasivement, prétextant des affaires importantes, des devoirs à remplir envers sa famille, envers le monde. A sa réserve elle comprit vaguement que le malheur, lui, ne l’avait pas oubliée et qu’il allait reparaître pour saccager le passé et briser l’avenir. Alors elle prit sa fille dans ses bras, elle alla s’asseoir au bord de cette eau, tranquille et bleue, qui avait si souvent reflété son visage, alors qu’elle s’appuyait contre son cœur, et là, sous ces arbres au feuillage éternel, témoins de sa félicité passagère, elle pleura.
Un jour qu’il avait passé la journée près d’elle, et qu’il s’était montré plus affectueux que de coutume, il lui annonça qu’il allait partir pour Cuba, où il devait reste quelques mois, chargé par le gouvernement espagnol d’une mission importante. Il ajouta qu’obsédé par sa famille il n’avait pu se soustraire à cette nécessité, ni décliner la distinction dont il était l’objet. Il en était douloureusement affligé à cause d’elle. Mais son absence ne devait durer que sept ou huit mois. Il reviendrait ayant fait acte de soumission envers son père, et plus apte alors qu’aujourd’hui à vaincre la résistance que celui-ci opposait à son mariage avec elle. Il accompagna tout cela de promesses, de protestations et d’accents qui l’émurent profondément et lui firent espérer, pour un instant, qu’il n’était pas changé et qu’elle était encore aimée.
Il partit. Deux mois après elle recevait une lettre de lui, qui annonçait son arrivée à la Havane, et renouvelait les assurances qu’il lui avait données avant de s’éloigner. Alors elle attendit confiante et presque heureuse encore. Rosa grandissait, souriait déjà, et disait ce doux mot qui fait tressaillir: Maman.
Quelques lettres suivirent la première, de loin en loin; puis tout d’un coup elle resta sans nouvelles. Elle attendit vainement. Elle écrivit, mais aucune réponse ne lui fut adressée. En même temps de sourdes persécutions avaient commencé contre elle. Des inconnus étaient venus la trouver pour lui parler de lui, pour lui dire qu’il ne l’aimait plus, qu’il ne pouvait revenir en Espagne à cause d’elle et par suite des exigences de son père qui voulait une rupture entre elle et lui; qu’enfin elle était un obstacle au bonheur de celui qu’elle chérissait sans doute, mais auquel, à moins d’un égoïsme enraciné et pervers, elle devait se sacrifier. A tout cela elle avait répondu qu’elle ne pouvait admettre personne pour discuter sa situation à elle et les liens qui les unissaient tous deux; qu’elle ne reconnaissait d’autre autorité, d’autre volonté que la sienne, et qu’elle attendrait obstinément que cette volonté se manifestât directement et clairement.
De longs mois se passèrent ainsi à espérer des réponses qui ne devaient jamais venir. Son absence durait déjà depuis plus de deux ans, et Rosa grandissait toujours et demandait souvent quand reviendrait celui dont elle parlait chaque soir dans sa prière.
Bientôt les persécutions recommencèrent, mais cette fois plus distinctes et plus ouvertes. Les mêmes émissaires apparurent pour lui expliquer que son entêtement allait désormais lui devenir funeste à elle-même; que la famille de celui qu’elle voulait sacrifier à son ambition personnelle était puissante et riche, et qu’elle ne reculerait devant aucun sacrifice, devant aucune mesure pour obtenir, degré ou de force, une séparation devenue indispensable. En vain elle objecta que cette séparation existait déjà, mais qu’elle était mère et ne pouvait rien décider sans le consentement du père de Rosa. Elle supplia qu’on lui laissât encore quelques mois pour écrire une dernière fois, et recevoir une réponse définitive. On la repoussa durement; on lui reprocha d’avoir spéculé sur la faiblesse d’un homme jeune, crédule et dont la haute position et l’immense fortune à venir étaient sans doute son unique objectif, et on la menaça de la justice, de l’emprisonnement, même de l’enlèvement de son enfant. Pour finir, on lui proposa de l’argent si elle consentait à quitter l’Espagne et à dispa-– raître pour toujours. Indignée elle avait bondi sous l’offense et chassé les misérables qui torturaient ainsi son cœur et avilissaient sa pensée.
Quelques mois s’écoulèrent encore dans des alternatives de craintes, d’espérances et de désespoirs; puis des menaces effroyables lui arrivèrent de tous côtés, et des hommes à figure sinistre, aux allures suspectes, vinrent roder autour de sa maison. Alors elle eût peur, elle trembla qu’on ne lui prît Rosa, cet être innocent et charmant, sur la tête duquel reposaient désormais ses dernières espérances et son dernier amour.
Un jour plus inquiète, plus effrayée que d’habitude par la présence des sombres personnages qui surveillaient sa demeure et semblaient surtout épier l’enfant, elle avait réuni à la hâte quelques bijoux, quelques pièces d’or, derniers restes de l’opulence que l’inconstant lui avait pro-– diguée, même malgré elle et à son insu, et elle avait quitté Séville. Elle avait traversé toute l’Espagne, Rosa dans ses bras, ne s’arrêtant qu’après avoir franchi les frontières de ce redoutable pays, où elle se croyait incessamment poursuivie, et où elle laissait derrière elle sa jeunesse, sa beauté et son cœur.
Elle n’avait, pas osé d’abord revenir en France. Qu’était devenu son père? son père qu’elle avait abandonné, violant ainsi les lois de la nature qui lui apparaissaient maintenant dans toute leur vérité! Si insensible et égaré qu’avait été le vieillard, il n’avait point mérité cependant une telle trahison, un pareil oubli pendant une longue suite d’années! Sa faute, à elle, se dressait à cette heure dans toute son étendue, et lui montrait son châtiment comme doublement mérité.
Alors, redoutant d’affronter la colère du vieillard, et le mépris de ceux au milieu desquels elle avait passé la première partie de sa vie, elle. s’était réfugiée à Florence, dans cette Italie qu’elle avait parcourue à son bras, au temps de son amour. Elle espérait trouver là quelque occupation lucrative, quelque emploi dans une famille riche et compatissante; car maintenant il lui fallait travailler; le peu qu’elle possédait allait bientôt être épuisé, et ce n’était, pas sans frémir qu’elle songeait que sa fille pourrait un jour manquer de pain.
Mais elle avait cherchélongtemps etn’avait trouvé personne qui voulût lui donner du travail. Partout où elle se présentait, Rosa était un obstacle; on ne voulait pas d’une femme qui apportait avec elle un enfant. Se séparer de sa fille! cela ne pouvait entrer dans son esprit. Et puis, à quelles mains la confier? Qui donc l’endormirait, le soir, en baisant ses beaux cils veloutés qui tombaient de ses paupières alourdies sur ses joues, comme un duvet de cygne noir, sur des feuilles de roses.
Désespérant de rencontrer le salut sur cette terre étrangère, et déjà à bout de ressources, elle était revenue en France, à Lyon, où elle avait recommencé ses démarches et fait de nouvelles tentatives pour gagner sa vie. Mais faute de recommandations et sans appui, ses essais n’avaient pas été plus heureux. Alors, la misère était arrivée et avec la misère les plus dures privations, dures non pour elle qui les acceptait comme une épreuve justement imposée, mais cruelles pour la chère et innocente Rosa.
C’est à ce moment que, n’écoutant que son devoir et ne songeant plus qu’à la vie de sa fille, menacée par son impuissance et son dénuement, elle avait résolu de retourner à Charmay, au risque d’essuyer tous les refus, de subir tous les mépris et d’affronter le courroux de son père. Là, du moins, elle pouvait espérer un asile et du pain, si amer qu’il dût être. Elle était partie avec un peu d’argent, gagné dans quelques travaux de couture qu’on avait bien voulu lui donner à Lyon, et elle avait fait le chemin à pied, portant Rosa dans ses bras, pour ménager ses dernières ressources et épargner à l’enfant toute fatigue.
Celle-ci du reste n’avait manqué de rien, et c’était avec orgueil que la pauvre mère montrait les couleurs brillantes et la mine enjouée de la petite Rosa, à côté de son visage blême, hâlé et amaigri.
Elle avait marché de longs jours, puis était arrivée, épuisée, à la porte de la maison où elle avait vécu, où elle était née! Là, elle avait appris que son père était mort depuis près d’un an, et qu’il ne restait rien de ce qu’il avait possédé jadis, rien! pas même le toit sous lequel elle avait dormi enfant, et sous lequel elle espérait voir dormir sa fille. De tout ce qu’elle avait imaginé, de tout ce qu’elle avait espéré dans les longs jours de souffrance et dans les longues nuits de marche qu’elle venait de traverser, il ne restait rien que la tombe de son père, cruellement vengé, et les huées qui poursuivaient la fille coupable, cruellement punie!
Le curé savait le reste.
Celui-ci se leva lorsqu’elle eut fini de parler.
–Maintenant, lui dit-il, voulez-vous me donner le nom de l’homme qui vous a séduite.
–A quoi bon, monsieur le curé? répondit Rose.
–Pour que je puisse lui rappeler ses devoirs, ma sœur.
Rose secoua tristement la tête.
–Mais, continua le jeune prêtre, s’il lui reste un lambeau d’honneur et de probité, il ne peut vous laisser ainsi dans l’indigence, vous et cet enfant qui est aussi le sien. Dites-moi son nom, et j’obtiendrai de lui réparation et justice.
Rose se redressa vivement; un éclair de colère brillait dans ses yeux caves et voilés par les pleurs.
–Son nom, dit-elle, est mort avec mon amour. S’il n’avait dédaigné que la mère je lui pardonnerais; mais il a oublié Rosa! je ne le connais plus.
–Mais, cette enfant?
–Il ne la connaîtra pas!
–Ainsi vous la condamnez vous-même à une vie misérable et douloureuse?
–Mieux vaut pour elle cette vie, Monsieur le curé, que les aumônes que son père lui accorderait, sans doute pour racheter le nom qu’il lui doit, et les serments qu’il m’a faits!
–Pauvre femme! pourrez-vous élever votre fille?
–Oh! je suis forte et courageuse! Monsieur le curé; je ne demande qu’à travailler, il ne me faut que cela! Moi, je vivrai de rien; et j’élèverai dignement, saintement ma fille. Je vous le jure. Par pitié, Monsieur le curé, ajouta Rose en joignant les mains vers lui et en laissant tomber deux grosses larmes, ne m’abandonnez pas, et procurez-moi du travail!
–Eh bien! dit l’abbé de Ménars, d’un ton décidé et comme s’il venait de prendre un parti, que votre volonté soit faite. Dès demain je vous donnerai le moyen de gagner votre vie. Dans un château près d’ici, qui appar-– tient à une amie de madame de Monterre, ma parente, on a besoin d’une femme de charge; vous y entrerez en cette qualité sur ma recommandation.
–Et ma fille? demanda Rose avec une inquiétude qui modérait la joie que la promesse du curé lui causait.
–Rosa restera provisoirement ici. Vous la verrez chaque fois que vos occupations vous laisseront libre. Elle ira à l’école, et Louisa, qui est une brave et honnête femme, la soignera comme son enfant. Dureste, ajouta le jeune prêtre avec un sourire attendri, j’y veillerai. Les enfants, ça me connaît. Je lui apprendrai à adorer Dieu, et à vous aimer.
–Ah! Monsieur le curé, dit Rose en suffoquant, que vous ai-je donc fait pour que vous soyez si bon?
–Vous avez souffert, ma sœur, et c’estassez, dit le prêtre. Et il alla vers la petite Rosa, la souleva de son fauteuil, et la prit dans ses bras. Celle-ci ouvrit ses grands yeux et sourit doucement.
–Allons, Rosa! dit le curé. Nous allons planter le rosier promis!
–Ah! Monsieur le curé, dit l’enfant, comme je vous aime!
Et, prenant avec sa petite main la soutane du prêtre, pour se guider, elle le suivit dans le jardin.
VI
Table des matières
Le lendemain Rose partait, avec une lettre du curé, pour le château de Marville, et y était agréée comme femme de confiance. La mère et l’enfant avaient désormais du pain assuré.
L’abbé de Ménars se rendit, de son côté, auprès du maître d’école et le prévint qu’il allait avoir une élève de plus. Il aurait volontiers instruit Rosa lui-même, mais il voulait qu’elle eût des compagnes de son âge, et il comprenait qu’en l’isolant de leur contact il n’aurait fait qu’augmenter l’aversion dont on poursuivait déjà la mère, et amener sans doute une jalousie irrémédiable contre la fille.
Après quoi il retourna à ses arbustes.
A partir de ce jour, la vie fut plus animée au presbytère. Le matin de bonne heure le curé promenait Rosa dans le jardin, tout en échenillant ses plantes, et c’était chez l’enfant des cris d’admiration, des grands gestes étonnés, à chaque fleur qui s’était ouverte pendant la nuit, à chaque insecte qui faisait la grasse matinée dans son hamac de verdure, et s’était laissé surprendre par le soleil Ilfallait alors tout lui expliquer, tout lui apprendre, concernant la fleur ou la bête. La promenade durait deux heures.
Puis Louisa préparait le panier, pour aller à l’école. Dans ce mystérieux garde-manger la bonne femme, qui du premier coup avait adoré l’enfant, entassait toutes les friandises qu’elle pouvait imaginer, et Rosa partait après avoir embrassé, à pleine bouche et à pleines mains, son bon ami le curé et sa bonne amie Louisa; puis elle rentrait à la maison qui s’animait aussitôt de son rire et de son babil frais etpétillant. Alors dame Louisa apparaissait, son tricot à la main, et faisait asseoir la petite fille près d’elle pour l’initier aux combinaisons savantes de la maille et du nœud. Le curé, à ce moment, revenait de sa tournée dans le village ou les environs, et s’emparait à son tour de l’enfant, pour lui apprendre les premières notions de l’histoire sacrée. De là on se mettait à table. Après le dîner, nouvelle promenade au jardin; enfin Rosa était portée dans son petit lit qu’on avait installé dans la chambre de la bonne Louisa. Le curé, avant de rentrer chez lui, venait s’assurer qu’elle était bien endormie, et tâtait plus d’une fois son petit pied rose, pour voir si la fraîcheur du temps ne devait pas être corrigée par l’apposition d’une couverture supplémentaire. Il regardait, pensif, cette tête charmante entourée de cheveux noirs, et dont la bouche demi-close laissait échapper un souffle pur et léger comme le soupir d’une fleur de grenade qui s’entr’ouvre. Il se penchait pour lui baiser le front, et s’éloignait sur la pointe des pieds, de peur de l’éveiller.
Tout l’été se passa ainsi. Rose venait chaque dimanche au presbytère et restait quelques heures auprès de sa fille. Elle ne traversait pas le village; elle arrivait jusqu’à la ruelle par un chemin détourné, et entrait par la petite porte. Personne du reste ne faisait plus attention à elle, et ne songeait à lui parler. La protection ouverte que lui avait donnée le curé la mettait à l’abri, dorénavant, de toute remarque injurieuse. On savait dans le village que M. de Ménars lui avait tait obtenir une position avantageuse chez une personne riche et considérée du bourg voisin, et avait en outre installé son enfant au presbytère. Cela avait suffi pour désarmer les esprits, et même pour les rendre favorables, jusqu’à certain point, à la fille de l’ancien percepteur. Il ne faut pas s’en étonner, la foule est partout et toujours la même. D’une main elle tient des pierres et de l’autre des fleurs; elle jette les unes et les autres sur le même individu avec autant d’indifférence que de discernement.
Les enfants, eux, qui ont meilleure mémoire, ou plutôt dont les instincts sont cruels et se complaisent volontiers dans la douleur d’autrui, les enfants n’avaient pas oublié la scène du charivari. Aussi, lorsqu’ils virent pour la pre-– mière fois Rosa allant à l’école avec son petit panier au bras, coururent-ils après elle pour lui crier ce mot qu’ils avaient retenu sans savoir ce qu’il signifiait l’Espagnoule! ohé! l’Espagnoule!
Mais la petite fille avait continué son chemin sans retourner la tête. Après l’école ils avaient recommencé. Même silence de la part de l’enfant. Alors fatigués de s’égosiller en vain, ils n’avaient plus rien dit. Néanmoins ils persistèrent pendant un certain temps à regarder Rosa avec défiance et à la taquiner. Elle avait dans sa petite tête, dans ses petites manières, dans son regard, une supériorité de beauté, d’intelligence et de grâce qui les gênait et les rendait jaloux, les petites filles surtout qui n’étaient pas disposées à lui pardonner ses jolies mains ni ses beaux yeux noirs, et lui eussent volontiers égratigné la figure. Les petits gars eux, auraient bien voulu aussi voir un peu pleurer Rosa, mais de rage seulement, et sans qu’on touchât à sa mignonne personne. C’était le commencement de cet empire sensuel qu’elle était destinée à exercer plus tard sur tous ceux qui devaient l’approcher.
Un jour, en sortant de l’école, une de ses petites camarades, plus irritée que de coutume, sans doute, de son silence dédaigneux, l’avait poussée contre un mur en lui faisant une horrible grimace; ce qui était loisible à la jeune Berrichonne, car celle-ci possédait un nez en pied de marmite, des yeux de lapin blanc et une bouche qui pouvait faire concurrence à la boîte du bureau postal.
Prompte comme l’éclair, Rosa avait riposté en levant sa petite main ferme et potelée, et avait interrompu la grimace par une gifle savamment administrée et admirablement sentie; ce que recevant, la jeune beauté champêtre s’était mise à hurler. Aussitôt, toutes ses petites compagnes étaient intervenues et avaient pris fait et cause contre Rosa. Les gars eux-mêmes, quittant leurs billes, étaient accourus. Crime épouvantable! le pied de marmite était marbré de rouge; les yeux de lapin blanc laissaient échapper des torrents de larmes; et la boîte aux lettres, démesurément béante, poussait des cris perçants au milieu d’une abondante bave!
Les injures et les reproches tombèrent comme une avalanche sur Rosa. Celle-ci sans s’émouvoir se remit en route et marcha d’un pas ferme. Les gamins se lancèrent à sa poursuite, observant cependant une certaine distance, que son attitude et le souvenir de la gifle semblaient conseiller. Rosa trottait toujours, sans paraître le moins du monde effrayée. Alors, l’un des enfants exaspéré de son audace, ramassa un caillou et le jeta sur elle do toutes ses forces. Le caillou alla frapper la petite fille au bras, un bras rond et nu qui soutenait gaillardement son petit panier de paille d’osier. Un éclat de rire général accueillit cette prouesse.
Rosa ne poussa pas un cri, ne dit pas un mot. Elle se –contenta de regarder son bras à l’endroit où elle avait senti la douleur. Le caillou aigu et affilé avait frôlé la chair et l’avait écorchée. Quelques gouttes de sang perlaient sur la peau.
Du même pas tranquille Rosa alla vers une petite fontaine qui coulait à quatre ou cinq pas, et trempa son bras dans l’eau fraîche. La meute l’entoura aussitôt.
Toujours impassible, elle promena autour d’elle un regard fier et calme qui fit reculer les enfants étonnés de son stoïcisme, et les rendit subitement silencieux. Si elle avait pleuré en ce moment, elle était impitoyablement raillée et probablement battue. Son sang-froid et son courage imposèrent le respect.
Les enfants se tenaient immobiles et indécis.
–C’est pas moi qui ait fait ça, dit un petit gars de six ans qui repoussait, le premier, la solidarité du méfait.
–Ni moi! ni moi! ajoutèrent plusieurs autres avec empressement.
–C’est Étienne! cria une voix.
Un jeune gars de dix ans environ, à la mine éveillée, avec une grosse tête tout ébouriffée, s’avança vers Rosa.
–Oui! c’est moi, lui dit-il en la regardant en face, puis rencontrant ses beaux yeux noirs tout veloutés, il baissa la tête et ajouta:
–Est-ce que je t’ai fait mal?
Rosa pour toute réponse plaça son bras devant le visage d’Étienne. Le sang coulait légèrement.
Le gars devint un peu pâle et se prit à trembler.
–Je ne l’ai pas fait exprès, dit-il tout bas, je ne vou.. lais pas t’attraper.
Et il se mit à pleurer nerveusement.
–Voyons! dit Rosa en fouillant dans sa poche, aide-moi à mettre mon mouchoir dessus, tu feras un nœud.
–Non, répondit Étienne, je ne veux pas que tu abîmes ton mouchoir.
Et déchirant sa chemise depuis l’épaule jusqu’à son poignet, il en fit une bande de toile.
Rosa tendit son bras, le gars regarda la blessure et, l’approchant de sa bouche, il l’embrassa doucement.
–Tu ne m’en veux pas, hein? ajouta-t-il en entouran le bras de la petite fille du bandage improvisé.
Rosa suivait tous ses mouvements.
Quand l’opération fut finie elle leva la tête.
–Ah bon! lui dit-elle avec un éclat de rire; tu as du sang sur les lèvres! nous voilà cousins!
–Non! pas cousins! reprit Étienne, amis, veux-tu, dis?
–Soit, mais à une condition, tu ne m’appelleras plus l’Espagnoule.
–Non! je t’appellerai autrement… je t’appellerai…
–Caillou? dit Rosa malicieusement.
–Non! je t’appellerai Charmeuse, répondit le gars d’un Lon convaincu.
–Charmeuse? Pourquoi Charmeuse?
–Parce qu’il y a une petite fée dont parle ma grand’mère à la veillée et qui te ressemble; elle s’appelle aussi Charmeuse.
–Mais qu’est-ce que ça veut dire?
–Ah! je ne sais pas; mais tu ressembles à la petite fée
–Et, qu’est-ce que c’est qu’une fée?
–Ah! je ne sais pas; mais tu lui ressembles.
–Eh bien, soit! Adieu, Étienne.
–Adieu, Charmeuse!
–Adieu, la Charmeuse! crièrent tous les enfants,
Rosa s’éloignait.
–Maintenant, reprit aussitôt Étienne, en montrant un poing formidable à ses camarades, le premier qui touche à la Charmeuse aura affaire à moi! Et toi, Mal-mouchée, ajouta-t-il, en s’adressant à la petite paysanne, cause de toute la querelle, ne t’avise pas de lui faire des niches, ou je prends ta grande boîte pour serrer les citrouilles du père Pinglot.
Et, sur cette belle péroraison qui fit rire toute l’assemblée, il tourna le dos, et partit les mains dans ses poches. La grande boîte, elle, toute grande ouverte, tirait une langue démesurée, en signe de défi.
L’hiver arriva bientôt, et, avec lui, les jours sombres et courts. Plus de promenades, le matin, au jardin; plus de fleurs à arroser et à soigner. Il gelait. Alors l’infatigable Louisa en profita pour commencer, au profit de la petite protégée du curé, un cours sérieux et approfondi de couture. La bonne femme était très versée dans cet art et voulait faire de Rosa une habile couturière, comme elle.
–Voyez-vous, Monsieur le curé, disait-elle souvent à l’abbé de Ménars, il lui faut un métier à cette jeunesse; avec une bonne aiguille on peut toujours se tirer d’affaire.
Le curé approuvait de la tête. Seule Rosa n’était pas tout à fait de cet avis. Elle avait un goût médiocre pour la couture. Autant elle était assidue et attentive lorsque le curé repassait avec elle ce que le maître d’école avait enseigné dans le jour, autant elle se montrait distraite devant les démonstrations de dame Louisa. Elle voulait apprendre, toujours apprendre, mais rien que des choses de l’esprit. Sans cesse à questionner, à feuilleter les quelques livres d’histoire sainte qui se trouvaient dans le parloir du presbytère, elle montrait une soif ardente de savoir et une curiosité qui dénotaient une imagination déjà fougueuse et prématurée.
L’abbé de Ménars la regardait souvent à la dérobée avec inquiétude et en secouant la tête, comme un homme qui présage mal de ce qu’il voit et de ce qu’il devine.
Cette enfant ne ressemblait en rien aux filles de paysans qu’il rencontrait chaque jour. Outre que par sa nature délicate, fine et singulièrement aristocratique, elle s’en éloignait considérablement, la distance qui la séparait d’elles était peut-être encore plus sensible au point de vue des goûts, des aptitudes et des facultés de l’esprit. Le jeune prêtre, en voyant ces dispositions, se demandait ce qu’il adviendrait un jour de cette petite fille condamnée à la pauvreté par ceux-là même qui lui avaient donné la vie, et qui avait déjà tous les instincts d’une condition plus élevée. Et puis, l’enfant avait une mémoire prodigieuse. Elle se rappelait dans les plus petits détails sa vie commencée dans la villa de Séville, les beaux meubles qui l’avaient entourée, les riches habits qu’elle avait portés, jusqu’à ses jouets luxueux qu’elle avait semés avec insouciance à travers le grand jardin d’orangers et de citronniers où elle allait courir, pendant que sa mère magnifiquement habillée se promenait au bras d’un beau seigneur qui lui apportait toujours quelques délicieux bonbons.
Elle parlait souvent de ce temps-là, avec des petits soupirs de regret qui témoignaient d’une impression profonde et d’aspirations vers un idéal désormais chimérique. Le jeune prêtre rempli de cette expérience propre à ceux qui ont souffert et qui doivent à la douleur de deviner ce qu’ils ne savent pas, s’en tourmentait l’esprit. Il éprouvait déjà pour Rosa une affection réelle.
La veille de la fête de Noël, la mère de Rosa vint au presbytère et apporta une belle poupée qu’elle avait été acheter à Rourges. La pauvre femme était toute joyeuse de pouvoir faire à sa fille une surprise que ses dernières années de misère lui avaient interdite,
Le curé hocha la tête et ne dit mot. Ilne voulut pas troubler la joie de la courageuse mère. Mais il sentait que tout ce qui devait rappeler à l’enfant la splendeur du passé devait être rigoureusement banni.
La poupée fut placée, selon la touchante tradition, dans la cheminée; et le lendemain matin lorsque Rosa l’aperçut elle s’écria en s’en emparant et la serrant contre son cœur:
–Ah! maman! la belle poupée que le petit Jésus m’a envoyée cette nuit! on dirait qu’il lui a mis les beaux habits que tu me mettais là-bas, dans la grande maison de Séville. Est-ce que tu ne me donneras plus de beaux habits comme ça?
–Non, mon enfant, dit l’abbé de Ménars, le bon Dieu vous a faite pauvre, vous devez vous incliner devant sa volonté.
–Qu’est-ce que c’est qu’être pauvre? demanda l’enfant.
–C’est ne rien avoir, dit le curé, rien que ses mains pour travailler, et au-dessus de sa tête le ciel pour prier et espérer.
–Alors, monsieur le curé, c’est tout ce que je possède, dit Rosa en montrant ses petites mains.
–C’est tout, répondit le prêtre.
Rosa fit une petite moue qui signifiait que cela lui semblait bien peu de chose. Puis elle retourna à sa poupée qui parut l’absorber tout entière.
Cependant quatre années s’écoulèrent dans cette vie calme et recueillie. Au bout de ce temps, Rosa avait beaucoup grandi, et n’allait plus à l’école. Elle savait maintenant tout ce que le maître pouvait lui apprendre, et elle persécutait le curé pour qu’il lui en apprît davantage. Celui-ci ne cédait qu’à regret à ce penchant qu’il considérait comme funeste, et, en dépit de lui-même, donnait à l’enfant une instruction qui devait ou la rendre supérieure ou l’égarer, Mais il ne pouvait résister à ses prières, à ses câlineries, à cet immense désir de savoir qu’elle manifestait et qui séduit ordinairement le professeur, disposé malgré lui à se mirer toujours un peu dans son élève.
En même temps, il est vrai, Rosa suivait docilement, dans un ordre purement matériel et pratique, les leçons de dame Louisa. Elle était déjà très forte sur le crochet, le plumetis, le point d’armes, et tous les genres de broderies, y compris la broderie anglaise, le sublime du hideux!
–Tout ça, ma fille, ça sera ton gagne-pain, ne cessait de lui répéter Louisa.
EL l’enfant s’appliquait du mieux qu’elle pouvait, pourvu que l’abbé eût promis de lui enseigner le soir un peu de géographie ou de lire un passage de la Bible. Pour lui faire accepter la tâche manuelle, le prêtre promettait la tâche spirituelle.
–Ah! Charmeuse, lui disait Louisa, qui avait appris le nom dont les enfants du village l’appelaient, depuis la scène de la fontaine. Ah! Charmeuse, tu nous fais faire à M. le curé et à moi tout ce que tu veux. Feras-tu un jour a ton tour tout ce que nous voudrons? Rosa lui répondait en l’embrassant sur les deux joues.
Bientôt elle fut en âge de faire sa première communion. L’abbé de Ménars l’y prépara avec toute l’ardeur et tout le zèle qui étaient dans son âme, surtout lorsqu’il s’agissait de cette enfant qu’il se prenait à aimer singulièrement et avec une force dont il ne se rendait pas compte.
Le jour de la première communion, ce jour qui marque la première étape de la vie, arriva avec le mois de mai. Le rosier planté par le curé pour souhaiter à l’enfant sa bienvenue au presbytère, venait de fleurir pour la première fois.
La mère de Rosa vint passer la journée au presbytère. Elle voulait habiller elle-même sa fille. La pauvre femme avait fait des folies; et, bien que gourmandée par le curé, elle avait dépensé beaucoup d’argentpour apporter à Rosa la plus jolie toilette blanche qui eût jamais été entrevue à vingt lieues à la ronde. La petite fille était adorable ainsi habillée.
Aussi ne put-elle s’empêcher, malgré la gravité de la circonstance, d’admirer longuement sa belle robe, son bonnet ruché de satin, sa ceinture, son voile et ses fins souliers blancs.
–Vois, maman, comme je suis belle, dit-elle à sa mère quand tous ses ornements furent ajustés.
–Oh! oui, tu es belle! répondit la mère, remplie d’admiration.
Le curé ne disait rien, mais son air exprima un reproche pour cet accès de vanité dans un moment aussi solennel.
–Monsieur le curé, dit Rosa qui comprit le silence du prêtre, il faut me pardonner; il y a si longtemps que je n’ai pas eu de beaux habits; mais c’est fini; je ne pense plus qu’au bon Dieu.
On se rendit à l’église, où deux jeunes filles de l’âge de Rosa devaient également faire leur première communion et l’imposante cérémonie eut lieu.
La mère de Rosa y assista, prosternée sur les dalles de l’église et le visage baigné de larmes. Elle pleurait, mais cette fois d’attendrissement et de bonheur.
Ce devait être la dernière joie réservée à sa douloureuse existence.
Quelques mois plus tard, en effet, à l’approche de l’hiver, la pauvre créature que le chagrin avait sourdement minée, mourait presque subitement au château de Marvillc. Malgré sa fierté, sa résignation, et en dépit de l’immense désir qu’elle avait de vivre pour sa fille, elle n’avait pu supporter l’incurable blessure faite à son premier, à son seul amour.
L’abbé de Ménars, cependant, aussitôt prévenu, arriva trop tard avec Rosa; la malheureuse femme ne pouvait plus parler. Elle fit un effort surhumain pour prononcer un nom en désignant sa fille, mais sa bouche ne put l’articuler. Sans doute, c’était le nom de l’homme qui l’avait abandonnée et dont elle ne se souvenait à cette heure, que pour réserver à sa fille le droit, elle morte, de se présenter devant lui et de lui réclamer au moins un lambeau de fortune, une parcelle d’affection. Elle sentait, malheureusement trop tard, que son orgueil et son ressentiment avaient compromis l’avenir de sa fille; et elle se repentait maintenant d’avoir résisté aux obsessions répétées du curé. Celui-ci, comprenant, mieux qu’elle-même, ses propres devoirs, lui avait souvent demandé les renseignements qu’elle voulait en vain fournir à cette heure, afin d’être à même d’exercer un jour pour Rosa la revendication de ses droits naturels.
Mais la mort impatiente de saisir la victime que la Providence venait de lui désigner, ne lui permit pas de parler, et Rose dut emporter dans sa tombe le secret de la naissance de sa fille.
Le surlendemain la mère de Rosa fut portée au cimetière.
Derrière le corps il n’y avait qu’un prêtre récitant les prières des morts et une vieille femme tenant par la main une petite fille toute vêtue de noir et qui pleurait. C’était l’abbé de Ménars, sa domestique et Rosa.
Il faisait froid, et la neige tombant à gros flocons couvrait déjà la campagne.
Lorsque le corps fut descendu dans la fosse et que l’enfant eut jeté avec un dernier sanglot la dernière pelletée de terre, Louisa s’approcha d’elle et voulut l’emmener.
Rosa repoussa doucement la bonne femme et la supplia de la laisser seule encore quelques instants devant la tombe que la neige couvrait déjà, formant un second linceul à la morte.
Louisa se retira à l’écart avec le curé.
Rosa resta quelques instants à genoux sur la neige, le cœur serré, et les yeux secs; elle ne pleurait plus. La douleur était trop grande. Elle revoyait à ce moment la belle et tendre jeune femme qui l’avait bercée sur ses genoux, qui l’avait emportée un soir tremblante et serrée contre sa poitrine, qui l’avait tenue dans ses bras quand elle était fatiguée, l’avait rechauffée avec son cœur quand elle avait froid, et l’avait protégée et aimée partout et toujours, sans une plainte, sans une impatience, et le sourire aux lèvres. Maintenant, de cette affection immense et vivifiante il ne restait plus rien, rien que cette terre sourde, aveugle et stupide qui gardait pour toujours le trésor de tendresse et de dévouement qu’elle venait de perdre. Elle était seule au monde, désormais, abandonnée à la charité d’un prêtre et à l’amitié d’une servante!
–Ma pauvre mère! s’écria Rosa avec un sanglot déchirant qui répondait à sa pensée, qui donc m’aimera maintenant.
–Moi! dit une voix derrière elle.
L’enfant se releva. Un grand garçon de quatorze à quinze ans était deboutà deux pas de la tombe, son bonnet de laine à la main.
Rosa s’appuya sur son épaule et se mit à sangloter de nouveau.
–Voyons! Charmeuse, dit le gars, il ne faut pas pleurer comme ça. Moi, je t’aime bien, tu sais! et tu verras, tu peux compter sur moi.
L’enfant pleurait toujours et ne répondait pas.
A ce moment, le curé reparut. Louisa lui avait jeté sur les épaules son grand manteau noir, qui tranchait vivement surla neige éblouissante.
–Qui es-tu? et que fais tu là? demanda-t-il d’une voix brève au jeune garçon.
–Je suis Étienne Pelletier, monsieur le curé, répondit le gars tranquillement; et je suis venu parce que la Charmeuse a du chagrin.
–Ah! dit le prêtre avec un mouvement imperceptible; et il ajouta d’une voix calme et bienveillante: Je te remercie, Étienne, pour Rosa, et pour moi aussi; c’est d’un bon cœur.
Puis, prenant la petite fille par la main, il l’approcha de lui, l’enveloppa de son grand manteau, et s’éloigna rapidement l’emportant dans ses bras.
Etienne, immobile à la même place, le regarda disparaître, pendant que la vieille Louisa suivait de loin sur la neige le sentier que ses pas traçaient derrière lui.
VII
Table des matières
En rentrant au presbytère, Rosa tomba malade. Pendant plusieurs jours la fièvre et le délire ne la quittèrent pas, mais grâce aux soins touchants de Louisa et du curé qui ne cessaient de la veiller nuit et jour, la robuste santé de l’enfant triompha de l’épreuve. La vie revint, mais avec elle le souvenir et la douleur.
C’est alors que l’abbé de Ménars avec cette délicatesse de sentiment qui était innée en lui, et qui semblait s’être développée par la triste expérience qu’il avait déjà faite de ce monde, entreprit de consoler cette, âme désespérée qui ne connaissait encore la main de la Providence que par les maux qui l’avaient frappée. Longtemps et souvent il parla à la jeune orpheline. Il lui parla avec son cœur, avec sa foi, avec cette ardente charité dont il était animé et qu’excitait encore l’affection irrésistible et déjà profonde qu’il ressentait pour l’enfant déshéritée. Ses accents furent empreints de tout ce que son âme contenait d’élevé, de noble etde grand.
Toutes les traditions, tous les conseils, tout cet ensemble de patience, de courage et d’espoir que son père, le vieux et fier Breton, lui avait légués, tout ce qu’il avait amassé lui-même, dans ses heures de jeunesse, solitaires et attristées, de dévouement, de résignation et de facultés de sacrifice, il le versa à son tour dans l’âme endolorie de la pauvre enfant.
Rosa l’écoutait avec un calme qui augmentait chaque jour, attendrie par cette éloquence simple et facile qui, sans effort, pénétrait jusqu’à son cœur, et semblait y déposer un baume bienfaisant sur ses blessures.
Un soir qu’il parlait avec sa douceur habituelle, Rosa l’interrompit en lui disant:
–Ah! Monsieur le curé, pourquoi êtes-vous prêtre, et pourquoi n’êtes-vous pas mon père!
L’abbé tressaillit et pencha la tête. Le souvenir de sa cousine Yvonne venait de traverser son esprit, et il songeait que s’il avait été aimé d’elle, il aurait pu, lui aussi, avoir pour fille une charmante créature, pareille à celle qui était devant lui.
Il passa plusieurs fois la main sur son front comme pour en chasser cette pensée qui ne devait jamais revenir, et il répondit:
–Je suis le père de votre âme, Rosa, c’est bien plus.
Avec le temps, et sous la salutaire direction du jeune prêtre, le chagrin de Rosa se dissipa. Il ne resta plus dans son âme que le souvenir toujours vivant de sa mère; et, sur son visage autrefois rieur et enjoué, une teinte de mélancolie s’étendit comme un nouveau charme.
Elle reprit courageusement ses travaux avec Louisa, et recommença à demander au curé de lui continuer ses instructives leçons.
Deux ans se passèrent de la sorte, partagés entre le métier qu’elle apprenait passivement, et les études presque sérieuses qu’elle suivait avec ardeur et que le jeune prêtre modérait autant qu’il pouvait. Plus que jamais il avait peur que l’arbre de la science ne produisît des fruits empoisonnés, pour cette organisation merveilleuse à laquelle le développement n’était pas permis.
Mais ses résistances étaient faibles et s’émoussaient contre la douce tyrannie de l’enfant, qui devenait jeune fille. Du reste, elle exerçait sur lui, à son insu et par une séduction étrange qui s’infiltrait chaque jour et le pénétrait de plus en plus, une influence tenant du charme et de la fascination.
L’âme austère du prêtre n’analysait pas ce sentiment à formes multiples qui l’envahissait. Repliée sur elle-même, macérée depuis longtemps dans l’abnégation et l’oubli, elle ne sentait pas la langueur pernicieuse qui s’emparait des cordes brisées qui avaient résonné en elle jadis, et auxquelles un idéal nouveau et plus pur semblait demander une vibration nouvelle et plus suave. Elle se laissait aller naïvement et sans conscience à cet entraînement mystique qui la gagnait peu à peu, et menaçait, à la longue, de tout absorber et de mettre, là où la foi seule devait régner, la créature en face du Créateur.
Le réveil cependant devait avoir lieu; ce fut la vieille Louisa qui l’amena un matin par cette remarque, pendant que la jeune orpheline arrosait les fleurs du jardin:
–Vous n’ignorez pas, Monsieur le curé, dit-elle, que Rosa vient d’avoir quatorze ans.
–Déjà! fit le curé avec étonnement.
–Oui, Monsieur le curé, déjà. Il est temps de s’y prendre.
–De se prendre à quoi, Louisa? demanda l’abbé de Ménars.
–A la caser quelque part, dans une maison respectable, comme l’a été sa mère.
–En faire une servante! dit l’abbé vivement, y pensez-vous?
–Sa mère n’était pas servante, riposta Louisa avec ardeur; elle peut bien faire ce qu’a fait sa mère!
–A son âge, Louisa, elle ne peut espérer la confiance qu’on a accordée à une femme de trente ans.
–Soit! mais dans tous les cas, vous savez mieux que moi, Monsieur le curé, qu’elle doit quitter le presbytère.
Le curé fit un geste de surprise.
–Quitter le presbytère? et pourquoi?
–Dam! Monsieur le curé, vous n’y avez pas encore songé, bien sûr; mais Rosa, je viens de vous le dire, n’est plus une enfant.
–Eh bien?
–Eh bien! une jeunesse qui va sur ses quinze ans ne peut pas rester dans un presbytère.
–Parce que?… interrogea l’abbé qui ne comprenait pas encore.
–Parce que, dit Louisa, avec un commencement d’impatience, cela ne serait convenable ni pour vous ni pour elle.
L’abbé de Ménars devint tout rouge, puis un peu pâle. Il resta quelques instants sans répondre.
–Louisa, vous avez raison, reprit-il en toussant légèrement, comme pour dissimuler l’altération que sa voix subissait en ce moment; vous avez raison et je réfléchirai, dès demain, à l’organisation nouvelle qu’il y a lieu d’adopter.
Et sans dire un mot de plus, le curé ouvrit la porte et descendit au jardin pour rejoindre Rosa.
Le lendemain il prit la vieille Louisa à part.
–Voici ce que j’ai décidé, dit-il d’un ton bref et comme un homme qui a pris une résolution qui lui coûte. Rosa ira demeurer près d’ici dans la maison du charron; il a deux chambres qui ne sont point occupées. Vous, Louisa, vous en prendrez une; le matin vous viendrez faire mon ménage, pour le reste je puis me passer de vous.
La bonne femme remua la tête en signe de refus.
–Tout ça, Monsieur le curé, dit-elle, est mal combiné. Vous ne pouvez pas vivre tout seul. Voici qui vaut mieux: Rosa ira chez le charron ou dans une autre maison honnête; moi, j’irai le matin soigner ses petites affaires, et le soir elle viendra souper au presbytère; puis elle retournera dans sa chambrette où elle passera la nuit à dormir et la journée à travailler.
–A travailler à quoi?
–Mais à sa couture donc! elle est déjà très habile et peut gagner sa vie. Vous qui avez le bras long, vous n’avez qu’à lui faire donner la pratique des châteaux des environs; elle ne manquera pas d’ouvrage, et ce sera encore la vieille Louisa qui lui aura mis le pain dans la main.
–Soit! dit l’abbé de Ménars.
–Et puis, Monsieur le curé, reprit Louisa heureuse d’être approuvée, tout ça ne va pas durer des siècles. Dans trois ou quatre ans, vous n’aurez plus à vous en occuper.
–Ne plus m’en occuper! dit le prêtre avec vivacité, pourquoi?
–Pourquoi!… pourquoi?… parce que vous. la marierez, donc!
Le curé fit un léger mouvement et ne répondit pas.
–Et, continua Louisa, le plus tôt sera le mieux. La petite est gentille, elle trouvera facilement un bon et brave mari.
Le curé gardait le silence, et paraissait suivre attentivement, à travers la fenêtre, les ébats des oiseaux qui vole-talent dans le pommier en poussant des petits cris aigus.
–Eh bien! Monsieur le curé, est-ce que ce n’est pas votre avis? demanda Louisa.
–Mon avis? dit le prêtre brusquement, mais si, parfaitement.
Et il alla vers la croisée où il se remit à contempler le pommier.
En le voyant préoccupé et silencieux, Louisa se tut et s’éloigna sans bruit.
Le curé s’accouda contre la barre d’appui et demeura rêveur.
Quelques jours après, Rosa était installée dans la maison du charron, un robuste campagnard qui, avec son métier, cumulait la profession de maréchal ferrant. C’était lui qui ferrait les huit chevaux et les douze ânes que possé dait le village. Les chevaux de labour eux étaient conduits au bourg et n’étaient pas confiés à ses lumières. Les mauvaises langues du pays disaient qu’il était ignorant et seulement capable de clouer ses sabots; au demeurant c’était le meilleur homme du monde. Il avait pour femme une grande commère, bien découplée des hanches, haute en couleur et qui vous soulevait d’une seule main le marteau de l’enclume. A eux deux, ils s’étaient bâti une grosse fille rougeaude, solide comme un roc et douce comme un mouton. Tous les trois travaillaient à la manière des bœufs, lentement, mais vigoureusement, et sans s’arrêter.
Le charron qui avait un très grand respect pour le curé, avait accepté avec empressement sa proposition et avait organisé, du mieux qu’il avait pu, une chambre à côté de celle de sa fille, pour la demoiselle du presbytère, comme il appelait Rosa. L’arrangement avait été fait moyennant cent écus par an, que le curé devait payer à la Saint-Martin. En revanche, la demoiselle devait être logée, chauffée, nourrie et éclairée; mais éclairée seulement par une lanterne portative, attendu qu’il n’y avait pas d’autre espèce de flambeaux dans le ménage.
Lorsque l’abbé de Ménars lui avait annoncé qu’elle devait aller habiter chez le charron, Rosa n’avait rien dit. Avec sa précocité de jugement et cet instinct délicat qui lui étaient propres, elle avait déjà compris que son séjour au presbytère ne pourrait durer longtemps. Elle n’avait donc fait aucune remarque, et avait paru accepter cette séparation nécessaire avec la force de résignation et la dignité chrétienne que le curé lui avait enseignées, depuis le jour où il l’avait recueillie.
En quittant le presbytère, son petit paquet à la main, elle n’avait pas versé une larme, ni dit une parole. Elle avait embrassé Louisa sur les deux joues, s’était approchée du curé qui la contemplait en apparence muel et impas-– sible, et par un mouvement brusque dont celui-ci n’avait pu se défendre, elle avait pris sa main et l’avait portée à ses lèvres; puis elle était partie sans retourner la tête.
Louisa, elle, s’essuyait les yeux avec son tablier.
Après son départ, le curé, sans laisser échapper un geste, ni un mot, était entré dans la chambre du rez-dc-chaussée et y était resté enfermé toute la journée.
Le lendemain il se montra affable, doux et souriant comme d’habitude, seulement il était plus réservé et plus silencieux. A partir de ce moment il parut s’occuper davantage de ses plantes, des soins à donner à son jardin, et se livra à de longues méditations qui employaient la plus grande partie de sa journée.
Le soir, lorsque Rosa arrivait pour le souper, il sortait de son mutisme et causait volontiers avec la jeune fille, pendant que Louisa, dont l’activité incessante n’acceptait aucun repos, se livrait à quelque raccommodage du linge de la maison.
Il lui parlait de l’avenir, des démarches qu’il comptait faire pour lui amener une bonne clientèle qui lui donnerait, avec le travail, le moyen de s’amasser quelques économies, économies qui grossiraient avec le temps et lui constitueraient plus tard un petit avoir. Et puis, dans quelques années, lorsqu’elle aurait acquis cette autorité, et cette expérience des choses usuelles que l’âge peut seul donner, il obtiendrait, par ses relations, une position comme celle qu’il avait pu procurer à sa mère. Alors, elle serait désormais indépendante, et à l’abri du besoin; elle n’aurait plus à craindre de tomber dans la misère si, lui, n’était plus là, rappelé hors de ce monde par la volonté de Dieu!
Mais, avant tout, il fallait songer à lui constituer une situation régulière et légale. Il lui expliqua qu’orpheline, n’ayant pas été reconnue par son père qui avait complète-ment disparu, ou qui devait rester ignoré, et n’ayant pas été déclarée par sa mère, il était de toute nécessité qu’elle fût inscrite sur les registres de l’état civil et qu’elle eût un tuteur jusqu’à sa majorité; qu’il se chargerait de toutes les formalités et qu’il comptai t s’en entendre avec M. Pinglot le meunier, maire du village.
A tout cela Rosa répondait qu’elle n’y connaissait rien, mais que le curé était savant, et qu’elle ferait tout ce qu’il voudrait, le remerciant d’être si prévoyant et si bon.
Puis elle partait par la petite porte du jardin, accompagnée jusque-là par le curé qui lui recommandait paternellement de ne pas marcher trop vite, et de prendre garde de tomber; et elle remontait lentement la ruelle. Au coin, et comme se promenant au hasard, un grand garçon la rencontrait presque chaque soir, et lui disait timidement:
–Bonsoir, la Charmeuse!
–Bonsoir, Étienne, répondait Rosa.
–Vous êtes contente? Vous n’avez pas besoin de moi?
–Très contente. Merci Étienne. Au revoir.
Et c’était tout!
Elle continuait son chemin jusqu’à la maison du charron où la grosse fille de ce dernier l’attendait endormie sur la table, dans la salle du bas, avec la lanterne allumée à côté d’elle.
Etienne, lui, s’en retournait chez son père, lequel ne manquait pas chaque fois de l’apostropher vertement de concert avec sa femme, une rude campagnarde qui travaillait comme quatre et criait plus que six, mais qui cependant ne manquait pas de sensibilité et adorait son fils.
–D’où viens-tu encore de rôder! disait le père Pelletier.
–Etienne, ajoutait la mère, tu te déranges, mon gars!
–Oui! reprenait le père, tu finiras sur la paille! tu dissiperas tout mon bien! tu fais de la nuit le j (ur.
Il était huit heures du soir! Étienne ne réponde it pas et allait se coucher; mais la même scène avait lieu presque quotidiennement.
Le père Pelletier, comme on l’appelait au village, était un fort et vigoureux bonhomme de soixante ans qui se levait le matin, au jour, et passait sa vie à cultiver bon nombre de lopins de terre qu’il possédait sur le territoire du canton. Depuis quarante ans il amassait sou sur sou, et, atteint au dernier degré de la maladie commune aux gens de la campagne, la maladie de la terre, il convertissait outes ses économies, au fur et à mesure, en beaux et bons champs, qu’il engraissait, semait et travaillait comme pas un à vingt lieues à la ronde, Les gens du pays disaient que c’était un fin laboureux, et qu’il ne pouvait plus compter ses pièces de terre tant il en avait, depuis le village jusqu’aux Chevrettes du Cher et aux Saulins de l’Yevre.
Le vrai était que le bonhomme Pelletier avait une jolie fortune, et qu’il savait tirer un très bon parti de ses champs. Avec cela le compère était rusé et excellait à vendre ses moissons à la foire. Il avait le génie du trafic, et personne ne pouvait lui en remontrer pour bien vendre un sac de blé ou une mesure d’avoine, même lorsque la qualité ou le poids laissait à désirer. Il avait à ce moment-là une diplomatie à la Talleyrand et une aisance pour vider les bouteilles, qui triomphaient aisément des finesses grossières et des têtes faibles de ses co-traitants. Aussi était-il admiré et envié!
Son rêve était de laisser un fils à sa parfaite image; dans ce but, lorsqu’il allait aux foires, il entraînait avec lui Étienne qui montrait cependant peu de dispositions pour ses conceptions commerciales.
–Faut que t’apprennes, mon gars, lui disait-il, faut que t’apprennes; retiens bien qu’au fond d’une première bouteille bue à propos il y a un écu de six francs, qu’au fond de la seconde il y a deux écus, et qu’au fond de la troisième il y en a quatre. Je ne te dis que ça: bon coffre et bonne caboche, et ouvre l’œil!
Et il s’attablait, son fils à côté de lui, avec deux ou trois madrés compères, pour commencer une de ces formidables opérations de négoce dans laquelle il était si brillant, et qui exigeaient, pour être menées à bonne fin, huit ou dix heures de stratégie parlementaire et l’ingurgitation d’une douzaine de brocs de vin.
Le gars ouvrait l’œil, mais il ne comprenait rien à tout ce manège. Sa nature franche et ouverte répugnait aux feintes et aux argumentations, qui faisaient le triomphe du bonhomme et l’admiration de ceux qui l’écoutaient.
Le père s’en apercevait bien. Aussi en revenant il lui disait:
–Tu ne profites pas. Tu ne seras jamais ton père! Produire et vendre c’est deux, vois-tu. Tout le monde peut mettre en terre une poignée d’avoine commune, et en tirer deux litres et demi; encore faut pas être manchot! Mais tout le monde n’en sait pas faire sur le marché trois litres d’avoine à gruau. Ça, mon gars, c’est le moyen de s’arrondir. Ah! je sais ben que t’aimerais mieux rester à la maison, pour reluquer le soir ta Charmeuse!Mais pas de ça, mon fieu!D’abord t’as pas encore dix-neuf ans, t’es trop jeune pour marier une fille! et puis, cette jeunesse-là, n’en faut pas.
–Pourquoi? disait Étienne.
–Pourquoi? Mais, mazette de ma vie! parce qu’elle n’a pas le sou.
–Ma mère, non plus, n’avait rien quand vous l’avez mariée.
–Ça, c’est vrai! mais j’en n’avais pas davantage; seulement c’était une belle personne.
–Et Rosa donc!!!
–Oh! pour ça, y a pas de trop. On dirait qu’elle s’est frottée les joues avec du jus de navets; et puis mon garçon, c’est pas tout: elle n’a pas de père.
–Qu’est-ce que cela me fait! ce n’est pas son père que je veux épouser!
–J’entends bien, parbleu! Pour avoir des pommes de terre, comme on dit, faut un champ! Mais une fille qui n’a pas de père, vois-tu, c’est une bâtarde!!! oui! et tu ne veux pas mettre une bâtarde dans ta famille. Non, n’est-ce pas? tu ne veux pas me déshonorer!
–Je ne comprend pas.
–Ah! tu ne comprends pas? Eh ben, t’as pas besoin de comprendre. Tu marieras la fille à Pinglot, ou la fille au notaire Rabut, parce que t’as du pain sur la planche; mais tu laisseras la Charmeuse au curé, qui est un brave homme tout de même, et qui lui trouvera un autre bon luron.
–Mais, essayait de dire Étienne, je n’aime pas la fille à Pinglot.
–Eh ben, tu l’aimeras! Elle aura le grand pré qui est entouré de bouchelures à côté du petit moulin, tu sais bien! et puis, c’est le bonhomme qui en a des écus, pour acheter tous les morceaux que je guette là-bas, contre le chemin vert.
–Mais moi, je ne les guette pas.
–Ah! toi! est-ce que tu crois que tu vas te marier pour toi, mon gars! demande à ta mère, ben sûr qu’elle sera de mon avis. Faut te marier pour t’arrondir; donc il n’y a que la fille à Pinglot! et méfie-toi! le père à Jean Pelu la guigne pour son fieu.
–Je m’en moque pas mal!
–Ah! tu t’en moques! mais pas moi, halte là! et ne fais pas la mauvaise tête, ou je te laisse au sort.
Sur cette menace Étienne baissait la tête et ne disait plus rien. Il avait peur de partir et de ne plus revoir Rosa.
Le soir il retournait, comme d’habitude, regarder la Charmeuse qui traversait la ruelle, et il la saluait des mêmes paroles, banales pour tout le monde, profondes pour lui.
Cependant le temps marchait, et Rosa était devenue une belle jeune fille.
Le curé avait rempli toutes les formalités dont il avait parlé. Il était allé trouver le meunier Pinglot, maire de Charmay, et lui avait expliqué la position de l’orpheline. Sur les conseils de Me Rabut le notaire, que l’officier municipal, plus fort en mouture qu’en droit, avait voulu consulter, un acte de notoriété publique, passé devant sept témoins, avait donné un état civil à Rosa, qui figu-– rait sur les registres comme fille née à l’étranger de Rose Carmen et de père inconnu. Puis, toujours sur les conseils du flambeau Rabut et à l’instigation du curé, on avait décidé la nomination d’un tuteur. Le maire Pinglot avait déclaré que cela ne lui paraissait pas bien utile, puis-que Rose ne possédait rien, et qu’il n’était pas probable qu’un héritage lui tombât du ciel; ceci soit dit sans offenser M. le curé. Mais Rabut, prudent comme Ulysse, avait déclaré qu’on ne savait jamais ce qui pouvait arriver; qu’au surplus la jeune personne voudrait peut-être se marier, qu’elle pourrait avoir à faire certains actes d’aliénation, de donation, de cession ou de dotation, le tout en ion, qui nécessiteraient l’autorisation du tuteur. Devant cette argumentation harmonieuse, tout le monde s’était incliné et on avait procédé à la nomination dudit tuteur. Le meunier fut désigné d’un commun accord; il accepta, et, escorté de Rabut, fit homologuer par le tribunal d’arrondissement la décision prise par les protecteurs de Rosa; après quoi le digne homme fit venir sa pupille, et lui adressa une petite harangue sur les importantes fonctions dont il était désormais investi, et sur la protection qu’il ne cesserait de lui accorder, pourvu, ajouta-t-il, qu’il ne lui en coûtât rien, car s’il était maire, il était père avant tout, père de mademoiselle Perpétue Pinglot qu’il espérait mettre bientôt en ménage, et pour la dot de laquelle il allait se saigner aux quatre veines; il ditmême aux quatre bras, dans la chaleur de l’improvisation. Rosa n’avait pas ri, l’avait écouté très attentivement, et, après beaucoup de remerciements, était retournée à son ouvrage.
En ce moment elle avait des travaux que le curé lui avait procurés, et qui lui rapportaient quelque argent.
Du reste, l’abbé de Ménars avait multiplié ses démarches et lui avait obtenu l’accès de deux ou trois maisons de propriétaires riches, dans les environs. Les femmes de ces mortels fortunés ayant rencontré dans Rosa une ouvrière habile, la chargeaient volontiers des réparations et des rajustements de leurs menus objets de toilette; ce qui les dispensait d’envoyer à la ville, et, chose très prisée en province, leur constituait de sérieuses économies. Cela avait fait connaître Rosa, et le high life du canton donnait depuis ce temps ses mouchoirs à broder à la jeune ouvrière.
Elle travaillait de son côté avec ardeur, et semblait avoir renoncé à ces préoccupations d’esprit qui inquiétaient si fort le jeune prêtre. Elle était vouée tout entière à son labeur de chaque jour, et paraissait borner son ambition à l’existence qu’elle menait et qui lui permettait de vivre indépendante, ne devant rien à personne et se suffisant à elle-même. Une fierté presque hautaine avait remplacé chez elle l’enjouement et la familiarité qu’elle montrait enfant. Elle souffrait sans doute de sa condition infime et de la nécessité de se soumettre à des travaux indignes de son intelligence et de ses aspirations, mais elle ne se plaignait jamais. Elle sentait que le dédain qu’on témoigne de sa propre position, ne fait qu’abaisser celle-ci davantage.
Dès qu’elle avait gagné de l’argent, elle avait payé elle-même au charron les cent écus annuels que le curé avait promis; celui-ci avait voulu continuer sa libéralité, mais la jeune fille s’y était opposé formellement. Pour ne pas blesser cette susceptibilité qui devait s’affirmer de plus en plus avecle temps, l’abbé de Ménars n’avait pas insisté, mais il avait paru affligé de ce refus; qui dénotait a son égard une réserve presque offensante.
Cependant Rosa était toujours la même avec lui, et venait presque chaque jour souper au presbytère. Seulement elle se retirait presque aussitôt après le repas, pour se remettre à l’ouvrage.
Elle s’en allait toujours par la petite porte sur la ruelle, et suivait le même chemin; au bout, elle était sûre de trouver Étienne qui marchait un instant a côté d’elle, et lui faisait sa question ordinaire
Parfois la conversation s’étendait davantage. Le gars s’aventurait à lui demander si elle n’irait pas au bourg, le lendemain ou les jours suivants, et si elle ne voulait pas le charger de quelque commission pour elle.
–Vous savez bien, Charmeuse, disait-il, que je suis tout à vous, ne me demanderez-vous donc jamais rien?
–Merci, Etienne, disait Rosa avec son joli sourire. Un jour cela viendra peut-être.
Et elle disparaissait, légère et coquette comme une pie au plumage blanc et noir.
Un jour que le colloque avait été plus long que d’habitude, le curé arriva à l’improviste derrière eux; un malade venait de le faire demander et il se rendait chez lui.
En l’apercevant, les deux jeunes gens se quittèrent. Rosa entra chez le charron, et Étienne continua lentement sa route. Le curé le dépassa.
–Bonsoir, monsieur le curé, dit résolument Étienne.
Le curé s’arrêta un instant comme s’il venait seulement de l’apercevoir.
–Bonsoir, mon ami, répondit-il doucement, et il poursuivit son chemin.
Le jour suivant il n’ouvrit pas la bouche à Rosa de la rencontre de la veille, mais il parut plus préoccupé qu’il n’était habituellement, tout en se montrant aussi affectueux.
Quelques jours après seulement, il parla d’Étienne, et tout d’un coup:
–C’est un garçon heureux, dit-il en observant Rosa, on prétend qu’il va se marier avec la fille du maire.
–Oh! pour cela non! s’écria Rosa,–du moins, ajouta-t-elle en se reprenant et en devenant toute rouge, je n’en n’ai pas entendu parler.
L’abbé de Ménars se tut et se mit à dessiner avec un crayon sur une feuille de papier qui était devant lui. Il savait maintenant ce qu’il avait voulu apprendre, ce qu’il avait cru deviner. Rosa et Étienne s’aimaient.
–Rosa, dit le curé à la jeune fille, lorsqu’elle fut sur le point de se retirer, si vous allez demain ou après-demain à Mehun, arrêtez-vous ici auparavant, je vous prie; je vous remettrai une lettre que je viens de recevoir de Nantes pour madame de Marville.
–Tout à votre service, monsieur le curé, répondit Rosa en s’en allant.
Aussitôt qu’elle fut partie le curé monta à sa chambre, ouvrit sa fenêtre et contempla longtemps le ciel qui ce soir-là était rempli d’étoiles. Le lendemain matin Rosa s’arrêtait, comme nous l’avons déjà vu, à la petite porte du jardin, et Étienne, cette fois par hasard, la rencontrait et faisait la route avec elle jusqu’au bourg, portant son panier; bonheur suprême qu’il goûtait pour la première fois.
Pulsuz fraqment bitdi.