Kitabı oxu: «L'Art et l'archéologie»

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Ernest Vinet

L'Art et l'archéologie


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066326104

Table des matières

AVERTISSEMENT

L’ANTIQUITÉ

RELIGIONS LES PARADIS PROFANES EN OCCIDENT (Revue de Paris, 1856.)

I

II

III

IV

V

ARCHÉOLOGIE CLASSIQUE

LES ÉTUDES ARCHÉOLOGIQUES EN ALLEMAGNE (Revue européenne, 1866.)

I

II

III

IV

V

VI

ANNALES ET BULLETIN DE L’INSTITUT ARCHÉOLOGIQUE. DE ROME (Journal des Débats, 22janvier1860.)

L’ÉCOLE FRANÇAISE D’ATHÈNES (Journal de l’Instruction publique, 1863.)

ÉCOLE FRANÇAISE D’ARCHÉOLOGIE, A ROME (Journal des Débats, 21février1873.)

ROME, DESCRIPTIONS ET SOUVENIRS (Journal des Débats, 13décembre1872.)

ARCHÉOLOGIE ORIENTALE

ARCHEOLOGIE HÉBRAÏQUE JÉRUSALEM ET LA MER MORTE (Revue des Deux Mondes, mai1854.)

I

II

MISSION DE PHÉNICIE (Gazette des Beaux-Arts, octobre1862.)

I

II

III

IV

JERUSALEM (Journal des Débats, 22novembre1866.)

L’ARCHÉOLOGIE DE L’ASIE MINEURE ET LES RECENTES EXPLORATIONS (Revue nationale, 1862.)

I

II

III

IV

V

LE TEMPLE D’ÉPHÈSE (Journal des Débats, 19septembre1862.)

LE TESTAMENT D’AUGUSTE A ANCYRE (Journal des Débats, 21février1873.)

APPENDICE L’AUGUSTEUM RESTAURÉ Par M. EDMOND GUILLAUME.

L’ART GREC

MISSION LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE EN GRÈCE (Journal des Débats, 21février1873.)

L’ART GREC AU PALAIS DE L’INDUSTRIE (Journal des Débats, 28novembre1860.)

LE MUSÉE BRITANNIQUE ET SES RÉCENTES ACQUISITIONS (Journal des Débats, 30décembre1858.)

FOUILLES DU TRANSTÉVERE STATUE D’ATHLÈTE (Revue archéologique, VII e année, t. VII, p.535.)

APPENDICE

LA LITTÉRATURE GRECQUE

HISTOIRE DE L’HELLÉNISME EN FRANCE (Journal des Débats, 6janvier1870.)

RAPPORT SUR LES ÉTUDES DE LANGUE ET DE. LITTÉRATURE GRECQUES EN FRANCE (Journal des Débats, 9août1868.)

LE MOYEN AGE ET LA RENAISSANCE

L’ART CHRÉTIEN (Journal des Débats, 18novembre1861.)

ŒUVRES COMPLÈTES DE M. VITET (Journal des Débats, 11avril1862.)

ÉTUDES SUR L’HISTOIRE DE L’ART (Journal des Débats, 18mai1865.)

LES TEMPS MODERNES

LES ARCHIVES DE LA FRANCE PENDANT LA RÉVOLUTION (Journal des Débats, 23avril1867.)

PEINTURES MURALES DE SAINT-GERMAIN DES PRES (Revue nationale, 25décembre1861.)

LE NOUVEL OPÉRA (Journal des Débats, 26novembre1871.)

GAZETTE DES BEAUX-ARTS COURRIER EUROPÉEN DE L’ART ET DE LA CURIOSITÉ (1859-65 (Journal des Débats, 21octobre1865.)

DE L’ENSEIGNEMENT DU DESSIN POUR LES FEMMES. DE LA CLASSE OUVRIÈRE (Journal des Débats, 9juillet1863.)

BIOGRAPHIES ET PORTRAITS

THORVALDSEN (Journal des Débats, 30décembre1867.)

LE DUC DE LUYNES (Journal des Débats, 17avril1868.)

HALÉVY (Journal des Débats, 15mars mars1864.)


PARIS

LIBRAIRIE ACADÉMIQUE

DIDIER ET CIE, LIBRAIRES-ÉDITEURS

35, QUAI DES AUGUSTINS

1874


AVERTISSEMENT

Table des matières

On trouvera un peu de tout dans ce volume, formé avec des articles de journaux et de revues. J’ai suivi l’exemple que me donnait la littérature contemporaine, qui remet sous les yeux du public, en manière de livre, et sans le moindre scrupule, des pages depuis longtemps oubliées.

L’art et l’antiquité, tel est le fond principal de ces études; et les morceaux qui semblent le plus s’en éloigner s’y rattachent d’une façon ou de l’autre. Il y a là une sorte d’unité qui répond à ce que pourraient demander les lois de la composition littéraire.

Le goût de l’antiquité grecque, l’amour de sa sculpture, m’ont dicté un certain nombre de pages. J’ai parlé de l’art grec avec feu, je dirais presque avec reconnaissance: je dois à sa contemplation quelques-uns des meilleurs moments de ma vie.

Les articles sur les missions scientifiques, sur l’Institut archéologique de Rome, sur le Musée britannique et l’Asie Mineure, etc., etc., ne sont, pour ainsi dire, que le reflet de ce qui a été pour moi pendant bien des années la première de mes occupations; je veux dire l’étude des monuments dans leurs rapports avec les religions, étude complétée par l’observation du mouvement archéologique, surtout à l’étranger.

À la fin de1858j’entrai au Journal des Debats. C’était un privilège, je me suis hâté d’en jouir. Toutes les fois que l’occasion s’est offerte, je l’ai saisie pour présenter à des lecteurs d’élite quelques-unes des faces de la science, objet de mes predilectiohs. Mais ce qui était pour moi la grande affaire s’est trouvé au second rang le jour où j’ai été appelé à créer la bibliothèque de l’École des Beaux-Arts: à partir de ce moment, des travaux d’un autre ordre sont devenus des devoirs. et même des soucis.

Le plus souvent les circonstances, ou bien certaines impressions particulières m’ont mis la plume à la main. Par exemple, ce que j’ai dit des peintures de Saint-Germain des Prés, cette grande œuvre d’Hippolyte Flandrin, est la suite de mes étroites relations avec un artiste que j’ai beaucoup admiré, beaucoup aimé. Agréé un jour en qualité d’auxiliaire de la Commission du Dictionnaire de l’Académie des Beaux-Arts par Halévy, alors Secrétaire perpétuel de cette Académie, je me suis Vu sous le charme de l’esptit le plus fin, le plus orné, doublé d’un talent supérieur, et j’ai esquisse le portrait de cet aimable maître: Élu membre de l’Institut archéologique de Rome, j’ai pu pénétrer jusqu’au duc de Luynes, protecteur zélé de la section française, et je me suis appliqué à bien mettre en lumière ce type grave et triste, d’un vrai savant, grand seigneur; ami de la solitude et fort ombrageux.

L’article sur les paradis profanes–je n’ai pas cru devoir l’exclure–tranche sur le ton des autres, justement parce qu’il témoigne d’un sentiment plus intime, plus profond. Il nous dit qu’il est des jours où le souvenir de ceux qui ne sont plus remue nos âmes avec une puissance nouvelle. Dans une de ces heures de tristesse, j’ai voulu savoir ce que notre occident payen avait pu rêver sur les demeures de la mort; puis l’idée m’est venue d’en retracer l’histoire.

J’ai laissé tels qu’ils étaient ces articles d’art et de critique littéraire, car ils expriment fidèlement quels furent pendant vingt années mes sentiments, mes opinions, mes goûts, dans leurs variétés et dans leurs nuances. D’ailleurs, je sais mal dissimuler, et s’il m’avait fallu les modifier, me servir de la gomme ou de l’estompe pour effacer ou atténuer certains traits un peu durs, quelques touches trop vives peut-être, je les aurais gâtés.

On a lu ces études à l’époque où elles ont été publiées dans le Journal des Débats et dans quelques Revues; du moins certains indices m’autorisent à le croire. Trouveront-elles encore des lecteurs? C’est une espérance, peut-être même n’est-ce qu’une illusion. J’attends.

ERNEST VINET.


L’ANTIQUITÉ

Table des matières

RELIGIONS
LES PARADIS PROFANES EN OCCIDENT
(Revue de Paris, 1856.)

Table des matières

Il semble qu’on est d’accord sur ce point, c’est qu’à côté de la théologie s’élève une science nouvelle, la science des religions. Si la première est purement dogmatique, la seconde est fondée sur la critique, puissant moyen d’analyse dont il était réservé à l’esprit moderne de savoir faire usage. Montrer l’antiquité cherchant Dieu, indiquer le sens caché des fables religieuses quand elles en ont un, tels sont les principaux objets de cette étude qui embrasse la terre et le ciel. Surtout elle offre un avantage: elle nous montre la jeunesse de l’humanité. Le monde est positif parce qu’il vieillit, mais il a été crédule, fou, enivré de poésie et de superstition, amoureux de la nature que nous faisons maintenant passer au creuset. Pour entrer avec succès dans le domaine de la philosophie et de l’histoire, il faut avoir traversé de toute nécessité celui des religions.

Au nombre des questions que soulève cette étude, on doit compter celle de la vie future, question d’une effrayante profondeur. Qu’y a-t-il dans les régions de la mort? Nul n’est revenu, nul ne reviendra pour nous le dire. Toutefois, la croyance à l’immortalité de l’âme sillonne les ténèbres comme une lueur consolante. Les religions en ont fait un dogme, celui de la récompense au delà du tombeau. Ce dogme raffermit les esprits que la pensée du néant épouvante. Il s’élève sur les derniers horizons de la vie comme une de ces constellations bénies des matelots.

La croyance que l’homme ne meurt pas tout entier date de loin. Cependant ce n’est que peu à peu qu’elle s’est dégagée du panthéisme. En prêchant le mépris des choses terrestres, en montrant le ciel comme le refuge de toutes les misères, le christianisme s’est emparé du mouvement si lent de la pensée antique vers la vie spirituelle; en le précipitant il lui a donné un nouvel essor. Par la voix des conciles, l’Église a proclamé le dogme de l’immortalité. L’idée de la rémunération future selon les mérites ou les démérites s’y est trouvée représentée par cette grande opposition du paradis et de l’enfer, de Dieu et de Satan, qui est le dualisme chrétien. Mais, avant le jour où le christianisme vint ouvrir les portes du ciel, le paganisme s’était fait des images variées de la vie future. Il y a là un plein courant de croyances, de rêves, de visions, depuis les imaginations les plus noires jusqu’aux illusions les plus riantes, courant immense qui a traversé l’antiquité tout entière.

Déjà deux écrivains de mérite, Labitte et Ozanam, qui ont étudié les idées des anciens sur la vie future, ont abordé le côté des enfers, mais ce n’est qu’occa sionnellement et en qualité de commentateurs du Dante. Quelles sont les sources de la Divine Comédie; quelles légendes ce sombre et fier génie a-t-il empruntées à l’antiquité grecque et latine, et aux temps de barbarie voisins de son siècle; tel est ce qu’ils cherchent, et ce but atteint, le reste leur devient indifférent. En attendant l’œuvre d’ensemble que l’érudition philosophique réclame, nous avons essayé d’indiquer par quelques pages rapides comment l’antiquité a compris le bonheur dans l’autre vie. Quand Hésiode affirme que l’espérance est au fond de la boîte de Pandore, Hésiode se trompe, elle est au fond du cœur de l’homme. C’est de cette espérance secrète que rien ne peut détruire, et qui renaît sans cesse comme les entrailles de Prométhée sous le bec du vautour, qu’est sorti le monde enchanté dont la Mort garde les portes. Pourquoi ce ciel bleu, ces riantes perspectives, cet éclat soudain au milieu de tant de réalités douloureuses? Serait-ce le souvenir presque effacé de notre vraie patrie?

L’austère judaïsme lui-même n’a point échappé à cette loi de notre cœur: Dieu a placé Adam et sa compagne dans un admirable verger sillonné par des eaux rafraîchissantes. Et lorsque le progrès amené par les siècles permit au christianisme de fonder son pouvoir sur les âmes, il vint promettre à la vertu blessée, dans les terribles luttes de la vie, des joies éternelles sous un dais d’azur.

Nous suivrons ce songe doré du bonheur depuis l’instant où il vient bercer l’enfance de la Grèce jusqu’au jour où il se perd dans l’auréole de la foi nouvelle; mais en racontant comment la vision du bonheur subit les influences des peuples et des civilisations, comment cette inspiration générale naît et se propage, peut-être aurons-nous fourni la matière d’un chapitre sur l’histoire de l’âme, peut-être aussi que quelques lecteurs nous sauront gré de leur avoir indiqué le cours de ces fleuves lumineux des paradis dont les rives, dit le poëte, sont couvertes de fleurs admirables:

E vidi lume in forma di riviera

Fulvido di fulgore intra due rive

Dipinte di mirabil primavera.

I

Table des matières

Notre âme, toujours vivante, l’est encore plus après la mort. Cette réflexion, d’un esprit délicat, résume assez bien le spiritualisme moderne. Si l’on disait que l’âme, toujours vivante, l’est beaucoup moins après la mort, ce serait caractériser avec quelque justesse le spiritualisme ancien. L’homme, dès l’origine des sociétés, a voulu pénétrer le mystère de la tombe. Excité, inspiré par le sentiment religieux ou la poésie, qui ne sont qu’un, il s’est créé un monde invisible qu’il a fait en partie à l’image de celui où nous vivons. Nous n’admirons point assez, du haut de notre métaphysique dédaigneuse, ce qu’il a fallu d’imagination et de vigueur intellectuelle pour dégager l’âme de la matière, la rendre indépendante, lui donner un lieu d’exil ou une patrie, trouver enfin les enfers et les paradis. Le spectacle de ce premier enfantement nous échappe, car il s’est accompli lentement, sourdement, dans la nuit du passé. Ce que nous voyons seulement, quand nous tournons les yeux vers cette race grecque prédestinée à régner éternellement dans les domaines de l’esprit, c’est qu’au temps d’Homère la séparation de l’âme et du corps est déjà établie. L’âme existe par elle-même, c’est quelque chose d’impérissable, tandis que le corps n’est qu’un peu de boue, une plante humaine; car, selon la croyance grecque, les premiers hommes étaient sortis du sein de la terre, aussi bien que le froment. A la vérité, l’âme n’a force et pouvoir que lorsqu’elle est unie au corps qui la rend perceptible aux sens. Privé du corps, son précieux compagnon, elle n’est plus qu’une ombre, le rêve à côté de la réalité. En vain les trépassés ont-ils la voix, la taille, le costume qu’ils avaient sur la terre: ce n’est qu’une apparence vaine. La mort, dans le système homérique, n’est qu’une sotte parodie de la vie, et comme son abaissement.

Si pour considérer les premiers pas de la psychologie nous nous plaçons sur le terrain de la morale, nous verrons que la question des destinées de l’homme dans ses rapports avec Dieu et ses semblables n’est même pas agitée. L’idée du mérite et du démérite, trouvant au delà du tombeau la récompense ou le châtiment, n’apparaît point encore. Mettre en harmonie l’accomplissement du devoir et le bonheur sera l’œuvre d’une civilisation plus avancée. Mais, en attendant que la philosophie vienne déclarer que ce n’est point dans cette vie que la vertu trouvera sa couronne; en attendant que la loi évangélique ouvre le ciel à ceux qui souffrent et restent dans le devoir, l’humanité qui, pendant des siècles, aspire au bonheur, comme le veut sa nature, voit constamment devant elle l’image de la félicité, félicité lointaine, il est vrai, dont elle est séparée par deux abîmes, la mort et le temps. Le bonheur après la mort se nomme le paradis, le bonheur au commencement des siècles se nomme l’âge d’or.

Fouillez dans le cœur de l’homme, et vous y trouverez le mécontentement. Ce qu’il maudit surtout, c’est le présent qu’il aimerait peut-être s’il connaissait l’avenir; ce qu’il regrette, c’est le passé qu’il vante aux dépens du présent. Il en est des nations comme du vulgaire: peu satisfaites de leur lot, elles se sont prises d’enthousiasme pour ce bon vieux temps que l’on farde d’une si étrange façon. Aussi l’âge d’or orne-t-il le berceau de tous les peuples, depuis l’Inde jusqu’au Mexique. Toutefois les béatitudes terrestres ne peu vent être d’une éternelle durée. L’humanité descend donc de ces hauteurs, mais lentement, graduellement, en suivant le cours des siècles. Ce sont autant d’étapes vers le mal, et chacune a son nom: ainsi donc, à l’âge d’or succède l’âge d’argent, à l’âge d’argent celui d’airain, après lequel vient l’âge de fer; et les quatre âges d’Hésiode se retrouvent tout aussi bien dans la mythologie du nouveau monde que dans la théologie indienne de Manou.

Chez les Grecs, cette décadence n’est cependant point complète. Si l’âge de fer rassemble tous les fléaux, le bonheur se trouve encore au bout de la terre. L’âge d’or, sous un nom ou sous un autre, n’a cessé d’y fleurir. Comme un anneau de l’éclat le plus pur, il entoure d’une zone de félicité le disque terrestre.

Quand on compare l’âge d’or à l’Élysée, on est frappé de la grande ressemblance de ces deux conceptions, car les poëtes, grecs ou latins, qui représentent l’Ély sée à deux pas du Tartare, se sont écartés de la tradition primitive. Cette tradition, qui a traversé l’antiquité tout entière, donne pour habitation aux ombres heureuses certaines îles placées aux extrémités de la terre. Or, il est impossible de ne pas voir que la félicité dont jouissent les mânes dans les îles des bienheureux est la même que celle qui fut accordée à l’homme pendant l’âge d’or. Ciel bleu, sol fécond, zéphyr caressant, royauté douce du vieux Saturne, se retrouvent dans les deux légendes. Si le bonheur des trépassés n’est que le calque de celui des vivants, c’est que la théologie panthéiste laisse toujours la limite indécise entre la terre et le ciel, entre la vie et la mort.

«Tout est machine et ressort, dit Chateaubriand, tout est extérieur, tout est fait pour les yeux dans les tableaux du paganisme; tout est sentiment et pensée, tout est intérieur, tout est créé pour l’âme dans les peintures de la religion chrétienne.» Il est certain que dans l’invention du merveilleux funèbre, l’antiquité a procédé dans le sens le plus diamétralement opposé au génie spiritualiste du moyen âge. Celui-ci, en faisant de Jérusalem le centre géographique de l’univers, parce qu’elle en était le centre religieux, soumettait la cosmographie à sa croyance; tandis que l’antiquité, en reléguant son paradis aux bornes supposées de la terre, qu’elle reculait à mesure que ses navigateurs faisaient des découvertes, soumit ses croyances aux progrès de la cosmographie.

Les premiers aperçus des Grecs sur la nature sont d’une extrême inexactitude. C’est à travers le prisme de l’imagination qu’ils commencent par regarder le monde: l’observation scientifique ne vient qu’après. Homère, qui pendant mille ans représente presque à lui seul le génie littéraire et scientifique de la Grèce, dépeint la terre comme un disque légèrement convexe et cerné par l’Océan. Au-dessus du disque terrestre s’élève la voûte solide à laquelle les astres sont attachés comme autant de clous lumineux. Cette voûte est soutenue par une colonne; Atlas personnifie ce puissant support. Au loin, dans les entrailles de la terre, s’étend le royaume de Pluton; on y arrive par une ouverture placée sur la rive du fleuve Océan. Le chaos commence là où finit le ciel et l’enfer.

La géographie homérique est en rapport avec cette cosmographie. A l’est, le désert qui sépare l’Asie Mineure de la Mésopotamie; au sud, la vallée du Nil et la côte d’Afrique, jusqu’au premier rameau de l’Atlas; à l’ouest et au nord, la Sicile et la pointe méridionale de l’Italie: telles sont les bornes de l’univers grec, dont la mer Égée forme le centre.

C’est du côté de la Sicile et de l’Italie que le brouillard qui couvre le reste du monde est le plus épais. Là commence la nuit, là se trouvent des régions mystérieuses gouvernées seulement par la fantaisie des poëtes; là demeurent Circé, Calypso, Scylla, Polyphème, les Lestrigons, c’est-à-dire le monstrueux, l’horrible, les voluptés qui tuent, le rêve, le cauchemar! Là mugit le fleuve Océan, dont les eaux vers le nord-ouest se mêlent aux vagues de la Méditerranée. Cette mer assombrie a pour rivages le pays des Cimmériens, enveloppés d’une éternelle nuit. Ulysse pénètre ici dans l’Averne. Merveilleux pouvoir de l’imagination! Homère a fait du petit golfe de Bajes, parfumé et limpide, le péristyle des enfers.

Cependant si nous arrêtions nos regards sur cette partie du monde, le sombre nuage s’entr’ouvrirait. L’âge d’or et ses délicieux ombrages nous apparaîtraient au sein même de l’Italie. Nous verrions cette félicité universelle que les poëtes signalaient restreinte dans le Latium, sous le sceptre paternel de Saturne. Située au bout de l’univers homérique, l’Hespérie peut tout aussi bien, à cause de son éloignement, être le pays du bonheur que celui des tristes prodiges. Ne l’oublions point: le roi du Latium, le roi de l’âge d’or, commande, comme nous le verrons, aux ombres heureuses; selon quelques légendes, il personnifie aussi le temps. Quand la mythologie place les domaines de Saturne du côté où le soleil se couche, ce n’est point une invention sans portée; ceci prouve qu’elle a deviné les harmonies secrètes du temps, de la mort et de la nuit.

Les îles participent au prestige dont la mer est entourée. La nature leur a donné la grâce et le mystère, parfois la sublimité de l’isolement. De là ce caractère presque divin que leur ont conféré tant de peuples; de là ces fables qui les signalent comme le berceau ou la tombe des dieux. Les muses seules ont-elles suggéré à la Grèce l’idée de ces îles, demeures des ombres heureuses, situées au sein d’un océan presque sans limites, placé à la frontière du chaos? Nous ne le croyons pas. Un sentiment humain, une plaie cachée, se trahiraient plutôt dans ce symbole qui nous montre toute la masse de bonheur dans la vie future, comme un point perdu dans l’espace et voisin du néant.

L’Iliade n’a pas d’Élysée. Celui de l’Odyssée se trouve décrit en quatre vers. Ici l’imagination inventive du Midi le cède à la théologie poétique du Nord dans l’art d’agrandir et de peupler les domaines de l’autre vie. Homère se contente de nous montrer Rhadamante et Ménélas transportés dans un pays fertile que la pluie, la neige, les longs hivers n’attristent jamais. Sont-ils morts, sont-ils vivants? On n’en sait rien. Comment ont-ils mérité cette faveur? Ils sont parents de Jupiter. Sont-ils seuls? On l’ignore. Où cette terre est-elle située? Sans doute près de l’Océan, puis qu’elle est rafraîchie par son haleine. Il y a là bien des obscurités, et il ne faut pas s’en étonner. La première antiquité grecque se souciait bien moins de la mort que de la vie. Souvenons-nous de la réponse qu’Achille fait à Ulysse: «J’aimerais mieux être l’esclave du plus pauvre des laboureurs que de régner sur le peuple entier des ombres.» Voilà pourquoi le paradis d’Homère est si mesquin.

Telle n’est point l’opinion de M. Welcker; ce savant a découvert un paradis homérique des mieux ornés. Quel est ce paradis perdu et reconquis? Le royaume des Phéaciens, que Bayle a surnommé le pays de cocagne des Grecs, et auquel on assigne d’ordinaire l’île de Corfou. Le retour d’Ulysse à Ithaque, sur un vaisseau appartenant à ce peuple, retour silencieux, nocturne, rapide comme la foudre, ne peut être, dit M. Welcker, qu’une image de la navigation des âmes. Familiarisé avec le génie mythologique, avec ces créations aux contours vagues, insaisissables, M. Welcker est convaincu qu’une île où tout est beau, charmant, délicieux, où la vie n’est qu’une suite non interrompue de danses, de festins, de plaisirs de tout genre, où l’on arrive en sortant des enfers, ne peut être qu’un Elysée.

Originale et neuve, cette opinion devait trouver des contradicteurs, et elle en a trouvé. Serait-elle cent fois plus hasardée, nous la préférons au commentaire de cet honnête savant anglais, qui reconnaît dans l’île des Phéaciens la Judée, et son roi Salomon sous les traits d’Alcinous. D’ailleurs, Homère a ses dévots, qui crient au scandale quand on s’écarte de la lettre pour chercher l’esprit. Partisans de l’explication historique, ils ne voient ici qu’une peinture idéalisée de la vie réelle; ils oublient qu’en ce temps-là un bon vent et quelques coups de ramemenaient de la terre des vivants à la région des morts. Eh! de quel droit voulez-vous enlever au plus puissant des artistes la liberté de peindre à sa fantaisie la demeure des âmes? Si les couleurs sont terrestres et le souffle matériel, c’est qu’Homère personnifie la Grèce jeune, ardente, tout occupée à lutter contre les choses. Le génie du poëte rase le sol fleuri, sans songer à monter plus haut.

Le paradis d’Hésiode est ouvert à toute cette race qui naît entre l’âge d’airain et l’âge de fer, et qui voit ses plus nobles enfants périr devant Thèbes ou devant Troie. «Ces héros fortunés, dit le poëte, habitent dans les îles des bienheureux, au delà de l’Océan, et trois fois chaque année la terre féconde leur prodigue ses fruits, etc.» Le paradis guerrier, le walholl Scandinave est déjà trouvé. L’île d’Hésiode, c’est la table ronde du moyen âge de la Grèce. Saturne y tient la place du roi Arthur. Ici Hésiode a dépassé Homère. Son île des morts exprime une belle idée: la récompense des braves dans l’autre vie, ou plutôt, pour ne rien farder, l’orgueil de race dans l’antiquité féodale. Jusqu’ici nous n’avons point encore aperçu le paradis de l’indigent, de l’esclave, de la femme, de l’enfant. Pour qu’on le voie, il faut que la terre se renouvelle. Mais l’âme du sage, où ira-t-elle se réfugier? On n’en sait vraiment rien. Les clameurs de la guerre, l’hymne à la nature étouffent le cri de l’équité dans ces magnifiques poésies héroïques et cosmogoniques, où la faiblesse semble un crime. Adorateurs de la force, de la valeur et de la beauté, c’est à ces trois divinités qu’Homère et Hésiode ont confié les clefs de leur paradis.

II

Table des matières

Avec Pindare, la vision du bonheur futur prend un nouvel aspect. Pindare a le génie prophétique. La sublimité des psaumes éclate dans ses vers. Parfois il est obscur comme Isaïe, parfois il en a la véhémence et l’audace. Toujours cette chaleur active, dont l’Écriture est pénétrée, échauffe sa muse. Aussi quelle énorme distance sépare son île des morts de celle d’Hésiode! On reconnaît que l’ère morale est ouverte, que le tribunal de la justice, dans l’autre vie, vient de se constituer. Interprète de la conscience du genre humain, Pindare, par une image dantesque, représente l’âme de l’impie «volant autour de la terre vêtue du sanglant linceul de la douleur.» Il appartenait à ce grand et religieux poëte de montrer à la Grèce charmée l’inaltérable félicité qui attend l’homme vertueux aussitôt après la mort. D’une légende plus ou moins négligée, il a fait un dogme majestueux. Relisez les strophes où Pindare déroule cette existence enchantée: le soleil brille de son plus vif éclat, alors que la terre se couvre de ténèbres. Ses doux rayons illuminent des prairies que rougissent les roses. Des fruits d’or scintillent à travers le feuillage parfumé. Les uns, parmi ceux qui peuplent ce délicieux séjour, se plaisent à lancer des chars dans la carrière; les autres font résonner les cordes de la lyre; quelques-uns se complaisent dans des jeux savants. Partout la flamme odorante des autels luit dans cette région embaumée.

Voilà le tableau du poëte: c’est celui d’un maître. Ecoutons le théologien. Il faut, pour arriver à ce séjour de délices, avoir subi plus d’une épreuve. C’est le terme d’un long pèlerinage pendant lequel l’âme se sera préservée de toute souillure. Long en effet est ce pèlerinage, car il embrasse une triple existence dans l’un et l’autre monde. Au bout sera le port du salut. Qui a tracé la route? Jupiter. Où mène-t-elle? aux îles des Bienheureux que commande Saturne. On le voit par ces rapides témoignages, la vie future n’aura plus pour arbitre le caprice des poètes; elle ressort d’une idée supérieure. Ici la pensée pythagoricienne a monté la lyre de Pindare. De même que la couleur des flots annonce la terre, de même aussi l’île pindarique des Morts annonce les paradis de Platon. Nous venons de voir la vie future parée des grâces de la poésie; examinons comment elle a été décrite par la philosophie.

Mais arrêtons-nous ici un instant pour combler une lacune: nous ne pouvons passer sous silence quelques îles des Morts, d’une orthodoxie moins pure, il est vrai. Nous avons à signaler l’île d’Achille (ou de Leucé), que la tradition plaçait dans la mer Noire sans le concours des géographes, inhabiles jusqu’à présent à la retrouver. Ce fut, dit-on, un certain Leonymus de Crotone qui en fit la découverte. Là il vit Achille, devenu l’époux d’Hélène, au milieu de ses compagnons d’armes, ou plutôt de ses amis. Il faut croire que ce paradis, dont la situation exceptionnelle à l’est indique les progrès de la navigation dans le Pont-Euxin, obtint quelque faveur. Il faut croire aussi que la Grèceétait peu susceptible à l’endroit de son héros: nous autres modernes, nous n’aimons pas voir Achille succéder à Pâris dans le lit d’Hélène. Mais n’importe, ce qu’il y a de vraiment curieux, c’est le souvenir donné à ce paradis dans la Marseillaise athénienne, dans la chanson sur Harmodius, l’assassin d’Hipparque, chanson qui servait de clôture aux banquets politiques de la ville de Minerve: «Non, cher Harmodius, non, dit cette chanson, tu n’es pas mort; tu résides dans l’île des Bienheureux, près d’Achille aux pieds légers, et de Diomède, fils de Tydée.» Mettre ses ennemis en enfer et ses amis en paradis date de loin, à ce qu’il paraît. L’âpre et haut génie qui semble n’avoir parlé si magnifiquement de l’autre monde que pour mieux servir ses haines dans celui-ci, Dante Alighieri ne se doutait peut-être pas que ce procédé, à la fois si facile et si amer, remontait aux démocrates athéniens.

L’idée du bonheur par delà le tombeau, bonheur mérité par la vertu, ne se présente jusqu’ici que comme une intuition pure, une protestation de la poésie contre le néant. Il appartenait à Platon, génie puissant et inspiré, de féconder les champs de la mort sous les auspices de la science, et d’y faire pousser des fruits d’une éternelle beauté. Quand sa pensée se tourne vers l’autre vie, peut-être manque-t-il, pour nous, de cette gravité, de cette tristesse majestueuse à laquelle nous ont accoutumés les maîtres dans la phi losophie et la chaire. Ces images sont empruntées à la mythologie, comme s’il cherchait pour sa morale l’abri du polythéisme. C’est Platon qui a conseillé au sage, quand il voit l’injustice ici-bas envelopper les autres hommes, de se tenir en repos, pareil au voyageur qui s’abrite pendant l’orage derrière quelque petit mur, contre les tourbillons de pluie et de poussière. Sous ses paroles on voit percer le souvenir de la condamnation de Socrate. Mais écoutons le philo sophe:

«Une loi des dieux, dit-il, veut que les hommes dont la vie a été juste et sainte se rendent aux îles Océanides pour y jouir d’un parfait bonheur, et qu’au contraire les méchants et les impies soient dirigés vers un lieu de punition nommé le Tartare.» Au temps de Saturne, les vivants se jugeaient entre eux; la mort, le jour de l’arrêt, venait les surprendre. Mais, averti par les gardiens des îles Fortunées, Jupiter supprima ce tribunal pour en créer un nouveau plus impartial, auquel il ajouta trois de ses fils, Æaque, Rhadamante et Minos. C’était dans une prairie que les trois juges de la mort rendaient leurs arrêts. Du point d’où ils siégeaient partaient deux routes: l’une conduisait aux îles Fortunées, l’autre au Tartare. Oubliez pour un instant ces noms d’Æaque, de Rhadamante, de Minos, si vides de sens pour nous autres modernes, et vous trouverez dans ce tribunal inflexible, placé à l’entrée des deux chemins qui mènent au bonheur suprême ou à l’éternelle douleur, une image sévère et grandiose. On croit entendre le bruit lointain de cette foudre qui éclatera dans l’Évangile: «Et ceux-ci iront dans le supplice éternel, et les justes dans la vie éternelle!»

L’itinéraire que Platon trace aux âmes se rattache à ses théories physiques, et celles-ci se renferment d’ordinaire dans le cercle de la cosmographie homérique. Théologie, vision, idéal, doctrine de l’immortalité, tout cela se combine et s’arrange avec l’ Iliade et l’Odyssée. Mille raisons, il faut encore le répéter, commandaient à la philosophie de rester souple comme la légende; d’ailleurs elle est encore sur le trépied. Ces réserves faites, écoutons encore Platon:

«Au sein de cette mer qui couvre la surface presque sphérique du monde existe une île qui se compose de l’Afrique, l’Europe et l’Asie. Des rivages de cette île jusqu’au centre, le sol va toujours en s’abaissant. Pareil à un cône renversé, il se creuse à une immense profondeur en se rétrécissant. Cet abîme est au beau milieu de la terre. Au fond mugissent les torrents de feux du Tartare. Sur ses pentes se replient de vastes fleuves qui finissent par s’engloutir dans le gouffre. L’Achéron est un des plus vastes. Il se jette dans un marais où se rendent la plupart des âmes pour y attendre l’instant où la destinée leur prescrira d’animer de nouveaux corps.» Le lecteur a déjà reconnu l’enfer concentrique imité par le Dante. «Si l’homme, ajoute Platon, n’était pas retenu par sa faiblesse, il pourrait, en se rapprochant de l’Océan, atteindre les plateaux élevés de la terre, qui s’élancent dans l’azur. Là s’étaleraient à ses yeux d’innombrables merveilles: un sol nuancé des plus riches couleurs; une terre qui recèle l’or, l’argent, tous les métaux précieux. Là il pourrait contempler des montagnes dont les rochers ont plus d’éclat que le jaspe et l’émeraude. Une race d’élite habite ces régions élevées, race affranchie de nos infirmités, car elle ne respire que l’éther. Des bois sacrés et des temples où les dieux séjournent réellement s’élèvent partout sur ce sol privilégié. Le soleil et les astres s’y montrent tels qu’ils sont. C’es dans ce paradis alpestre que se rendent les âmes chastes et tempérantes; car la terre a bien des lieux différents et admirables; mais les âmes purifiées par la philosophie vont dans des régions supérieures, et encore plus belles.»

Ailleurs, Platon s’est complu à retracer sous d’autres couleurs le paradis de la Grèce. Campagnes délicieuses, sources limpides, prairies émaillées de fleurs où les philosophes dissertent au soleil, festins, danses, concerts, rien ne manque. Il va même, par une attention délicate, jusqu’à élever un théâtre pour les poëtes. Comment donc ce même homme qui les chassait de sa république leur ouvre-t-il son Élysée? C’est que le naturel revient toujours. Avant d’être philosophe, Platon s’était senti poëte; il est de la race des artistes, et l’un des plus grands.

Remarquez qu’au moment où Platon embellissait la vie future de tous les raffinements d’une civilisation élégante, la scène athénienne se trouvait envahie par de grossières caricatures de l’âge d’or. Dans les cyniques enluminures des devanciers de Rabelais, les fontaines limpides du paradis philosophique sont remplacées par des fleuves de sauce. La lutte des pains et des galettes qui se disputent l’honneur d’être mangé succède aux entretiens savants dans la prairie. Ici Platon montre le festin préparé par des mains invisibles; làle poëte comique fait tomber du ciel les grives toutes rôties, et donne l’ordre aux poissons entassés dans la poêle de se retourner d’eux-mêmes, afin d’être mieux cuits. Si l’on se prend à songer que ces grosses bouffonneries se débitaient au pied de la colline que le Parthénon couronnait de sa divine architecture, on répète, avec Montaigne, que l’homme est un être ondoyant et divers; mais quand on les voit reparaître en manière de parodie de l’Elysée chrétien, on est d’avis que l’homme est partout de même, et qu’il n’a jamais changé.

III

Table des matières

On lit dans saint Clément d’Alexandrie, qui invoque ici l’autorité du Portique, que l’Elysée et certaines villes des Arimaspes et des Hyperboréens, signalées par les poëtes, sont l’image de la cité céleste, car le nom de cité ne peut s’appliquer qu’à une réunion d’hommes vertueux et non pas aux sentines impures dont la terre est couverte.

J’ignore si cette précieuse remarque d’un des plus savants Pères de l’Église a suggéré à saint Augustin la Cité de Dieu; mais elle nous dévoile plus d’un paradis ou cité céleste qui se cache sous la description d’une contrée imaginaire, régions aussi éloignées des vivants que des morts, régions dont le nom est: utopie. Transportez la fiction d’un bonheur sans mélange, dont la source est dans le respect de la religion, des mœurs et des lois; transportez-la de l’ordre surnaturel dans l’ordre philosophique et moral, et vous aurez enfanté une utopie, c’est-à-dire un roman sur le beau et sur le bon, appliqué aux intérêts humains.

L’âge d’or peut être considéré comme la plus ancienne des utopies. Elle ne diffère de celles qui lui ont succédé que parce qu’elle est plus naïve. A côté se rangent les utopies des vertueux Éthiopiens et des vértueux Hyperboréens, toutes conceptions mythicomorales puisées à la même source. Il s’agit toujours dans ces romans primitifs d’un peuple heureux et vertueux qui demeure aux extrémités du monde, sur la rive de l’Océan, cette éternelle ceinture du disque terrestre. La seule différence est que si les Éthiopiens sont au sud, les Hyperboréens sont au nord, par delà des monts d’où s’élance Borée, et qu’ils vivent sur une terre échauffée six mois entiers par un soleil printanier. Deux grands fléaux, la maladie et la guerre, sont inconnus chez les Hyperboréens. Quand on y meurt, c’est au bout de mille ans consacrés à la vertu et au culte des dieux. Ne méprisons pas ces fictions des Fénelons de l’antiquité qui bâtissaient déjà leur Salente; elles prouvent que de tout temps l’homme a pris plaisir à se peindre en beau. J’aime mieux cette fable des Hyperboréens que la fable des Griffons. Ce mythe est celui des chercheurs d’or; il nous annonce que les extrémités de la terre vont briller d’un autre éclat que celui de la vertu. Ce qui fixera désormais les regards sur ces contrées inconnues, ce sera la renommée de leurs richesses. L’Ophir de Salomon, cette Californie de la race sémitique, se montre déjà à l’est et semble fuir ceux qui la cherchent. Bientôt une géographie fantastique signalera dans les mers où se jette l’Indus des îles dont le sable est d’or et d’argent. Le monde est encore jeune, et cependant il ne rêve déjà plus aux ruisseaux de miel et de lait; dans se songes, il voit de l’or. Quelques pas de plus, le voilà commerçant et industriel.

En originalité, en célébrité, l’Atlantide de Platon l’emporte sur toutes les utopies. De tous les romans politiques, c’est le plus ancien, et une application philosophique et savante de la légende sur l’âge d’or. Longtemps on a cru que le récit de Platon désignait l’Amérique; une critique plus sévère a démontré qu’il fallait en revenir à l’opinion de Montaigne. «Il n’y a pas grande apparence–c’est Montaigne qui parle–que l’Atlantide soit le monde nouveau que nous venons de découvrir, car elle touchait à l’Espagne, et ce serait un effet incroyable d’inondation que de l’en avoir reculé comme elle est de plus de douze cents lieues.» En admettant avec un voyageur illustre, M. de Humboldt, que cette fiction platonique ait pu se rattacher à une sorte de prescience qui montrait à l’homme une autre terre habitée au delà de l’Océan homérique, il est bien difficile néanmoins de faire entrer ce continent dans le cadre de la géographie positive. Il restera longtemps encore, comme les îles des Bienheureux, dans ces espaces sans bornes dont l’imagination seule trace la carte.

J’ai parlé de l’âge d’or; oui, Platon y songeait lorsqu’il décrivait son Atlantide. D’abord, il nous montre les dieux mettant la terre en loterie, et l’Atlantide tombant dans les mains de Neptune. L’amour fléchit le cœur du dieu dans ce nouveau royaume; une mortelle le rend auteur d’une race marquée d’un sceau divin; cette race croît et se multiplie sur un sol paré d’une végétation admirable et dont le sein renferme les métaux les plus précieux. Elle arrive, dit Platon, à posséder plus de richesses qu’aucune dynastie royale. Une civilisation puissante, protectrice des arts, construit des ports, des palais, des temples, que des murs d’airain renferment. Des triomphes multipliés en Afrique et en Europe font éclater le caractère belliqueux des Atlantes. Vertu, bonheur, pouvoir, richesse, rien ne manque aux enfants de Neptune, jusqu’au jour où l’essence céleste venant à s’altérer, les Atlantes se laissent corrompre. Ils sont au faite de la gloire, et cependant, pareils à ces géants des forêts dont la séve est pourrie, un mal secret les dévore. Jupiter, qui sonde les cœurs, se décide à les punir: un tremblement de terre effroyable, qui ébranle tout l’univers, ouvre les abîmes de l’Océan, dont les vagues viennent recouvrir l’Atlantide pour l’éternité.

De la mystique Atlantide de Platon est née la bizarre Méropide de Théopompe de Chio. Selon Théopompe, un continent immense forme l’autre rive de l’Océan qui gronde entre cette terre lointaine et notre île comme un fleuve prodigieux. C’est aussi, si l’on veut, une nouvelle édition de la cosmographie homérique enrichie de quelques rêveries nouvelles.–Les peuples qui habitent ce nouveau monde ont le double de la taille des autres hommes et vivent moitié plus. Là se trouvent deux cités, la Pieuse et la Belliqueuse: la première est paisible, les dieux la visitent; et, comme chez les Hyperboréens, on y meurt doucement; la seconde est agitée par le démon de la guerre; le fer y est plus rare que l’or. Au bout de ce continent s’ouvre un gouffre: sans retour, c’est ainsi qu’on le nomme. Deux fleuves ornent la contrée: celui de la tristesse et celui de la joie. De beaux arbres à fruits les ombragent. Goûtez des fruits qui croissent sur les rives du fleuve de Tristesse et vous ne ferez que pleurer le reste de vos jours; mangez de ceux qui pendent aux arbres plantés sur le fleuve de la Joie, et si vous êtes vieux, vous reviendrez à votre âge mûr, puis à la jeunesse, à la puberté, à l’enfance, accomplissant de la sorte, mais à rebours, le cercle inflexible de la vie pour mourir. Selon quelques érudits qui partout voient l’histoire, ce n’est pas sous l’Atlantide, mais plutôt sous la Méropide que se cache l’Amérique.

Peut-être nous reprochera-t-on de nous être un peu écarté de notre sujet; mais comment aurions-nous pu, sans nous rendre coupable d’une grave omission, passer sous silence le paradis de la philosophie? La Grèce a eu ses Thomas Morus et ses Harrington. Leur tâche en ce monde a été de propager, orner et développer les miracles de l’âge d’or et les vertus des Éthiopiens.

Les conquêtes de la géographie, depuis l’instant où les Phéniciens franchirent les colonnes d’Hercule, depuis cette heureuse tempête qui jeta Colæus de Samos dans un Océan que les Grecs n’avaient connu jusque-là que par des récits mensongers, modifièrent les légendes sur le séjour des âmes. L’Elysée fut reculé au delà du détroit de Gades, et devint quelque chose d’aussi positif que le paradis terrestre dans le moyen âge. Peut-être est-ce le moment où les îles des âmes se montreront sur plusieurs points de l’horizon. Du moins, si nous tournons les yeux vers le sud, nous allons les apercevoir sous les palmiers du désert. Quand, sous Psammétique, la vieille Égypte s’ouvre à la Grèce, celle-ci s’émeut profondément à l’aspect d’une contrée totalement inconnue, ces sages et ces historiens reviennent des bords du Nil étonnés, éblouis, et leur admiration se propage sans peine chez un peuple spirituel et sujet à l’engouement. Ne soyons pas surpris si, dans l’excès de leur enthousiasme, et influencés d’ailleurs par les prêtres de l’Égypte, les Grecs se soient persuadés que cette terre nouvelle avait été le berceau de leur religion. De là une légende qui transportait les Élysées d’Homère et d’Hésiode à sept journées delà Thèbes égyptienne. Ici l’Océan devenait une mer de sable, et l’île des Bienheureux une verdoyante oasis.

Mais le rêve du bonheur après la vie, l’Égypte l’a-t-elle connu? Non, très-probablement. Une critique qui ne veut pas être complaisante n’admettra pas que les scènes rurales que l’on voit dans les tombeaux représentent, comme le dit Champollion: «Les âmes moissonnant le grain dans les campagnes de la gloire.» Champollion voulait grandir moralement le peuple dont il essayait de ressusciter la langue. C’est l’erreur généreuse d’un esprit éminent. Prise à l’origine, la prétendue sagesse religieuse des Égyptiens indiquerait plutôt l’instinct du matérialisme. Sans cela, pourquoi se préoccuper si vivement du soin de préserver les corps de la pourriture? Si le culte de l’Égypte est devenu subtil et mystique, ce ne peut être qu’à une époque assez tardive; mais le trait saillant, c’est l’adoration de la nature renfermée rigoureusement dans les limites du climat. L’Égypte superstitieuse et panthéiste nous laisse bien entrevoir un enfer; elle nous cache son paradis.

L’Espagne, quand les Grecs commencèrent à la connaître, devint le pays des âmes. L’Espagne possède un beau climat, la nature y est séduisante et maîtresse, l’Espagne avait des droits à être un paradis. De là ces érudits et ces géographes de l’antiquité, qui, ne pouvant se décider à quitter la trace d’Homère, répètent à l’envi que l’Élysée de Rhadamante et de Ménélas était situé dans le voisinage de Gades. De là cette étymologie du nom sonore de Tartessus, dont Homère, suivant eux, aurait fait celui de Tartare. Mais dans ces conjectures oiseuses, rien n’est sérieux, rien n’est critique, rien que puisse avouer le bon sens et la philologie: elles témoignent de cette disposition universelle à choisir le couchant pour la région des âmes. L’Ibérie fut pendant longtemps le point le plus reculé de la terre vers l’occident. C’est donc là que devaient s’élever les Propylées de l’autre vie.

Le jour où les Grecs furent ballottés sur les grandes vagues de l’Atlantique, ils se crurent sur le véritable chemin des âmes. C’est alors que quelques îles découvertes par les Carthaginois sur la côte d’Afrique devinrent sous le nom d’îles Fortunées la contrée idéale. C’est au commerce qu’en revient l’honneur. L’avarice de quelques marchands indique aux âmes souffrantes de quel côté de l’horizon elles pourront goûter l’éternelle félicité, avec encore plus de sûreté que jamais. Le jardin des Hespérides se trouvait aussi à l’ouest. Il est aux îles des âmes ce que notre paradis terrestre est au paradis céleste. Ces pommes d’or qui amusèrent l’enfance de la Grèce ont singulièrement voyagé. De la Cyrénaïque elles ont été transportées dans le voisinage du mont Atlas. Le jardin des Hespérides n’est qu’une des formes de ce bonheur qui fuit devant nos vœux: à ce titre c’est un vieux mythe. J’ai beaucoup de respect pour l’Hercule astronomique, sujet de tant de savantes dissertations, mais quand je le vois au jardin des Hespérides, il ne me représente pas le soleil, mais plutôt l’attrait de l’inconnu et le génie aventureux d’une race courageuse.

La poésie latine est le dernier écho des rêves de la Grèce, écho plein de charme et d’harmonie. Horace donne aux îles Fortunées un regret éloquent:

Petamus arva divites et insulas.

Au milieu des horreurs de la guerre civile, sa pensée se reporte avec bonheur sur ce petit coin de l’âge d’or. Jupiter, dit-il, le sépara du reste du monde quand l’âge d’airain eut commencé. Pour Horace, l’île de l’Océan Atlantique, Oceanus circumvagus, n’est point, à proprement parler, l’asile des âmes. C’est le thème d’une jolie peinture de la vie primitive. Rien n’y manque, ni le figuier sauvage, ni le miel dans le creux du rocher, ni l’onde légère qui se précipite du haut de la colline avec un doux murmure. A la différence de l’élégant épicurien, Virgile ne s’est point servi de la légende des îles Heureuses. Son Elysée est souterrain et tient aux enfers. Toutefois, disciple respectueux des Grecs, Virgile a placé l’Averne dans des lieux signalés déjà par la tradition homérique. Platon, dans l’Enéide, donne la main à Virgile, comme Virgile, dans la Divine Comédie, donne la main à Dante pour entrer dans l’enfer florentin. Avouons que la mise en scène de l’Elysée virgilien n’a rien d’extraordinaire. Le décor est le même que dans les paradis grecs. Montrer les âmes heureuses qui luttent sur le sable, jouent de la lyre, se reposent près de leurs armes ou de leurs chars, ce n’est pas un grand effort d’imagination; mais ce qui surprend et plaît, c’est un Élysée que le souffle le plus pur, un souffle presque chrétien semble animer. Les bienfaiteurs des hommes, les prêtres chastes, les poètes religieux s’y montrent la tête ceinte d’un bandeau blanc comme la neige. Ils rayonnent déjà de cette lumière céleste dont s’envelopperont les justes dans l’Elysée de Fénelon. Virgile, et la remarque en a été faite, est l’Homère d’une époque de transition. Païen par l’éducation, platonicien par l’esprit, il est chrétien par la sensibilité. Voilà par où il se sépare du polythéisme dont la magnificence et la grâce, car il y a toujours une odeur de sang dans ses fêtes, ne voilent qu’à moitié la rudesse primordiale. Virgile a inauguré dans la société prête à se dissoudre la rêverie, la mélancolie modernes. Voilà bien le dernier âge prédit par la sibylle de Cumes et qui fait éclore une nouvelle race de mortels:

Jam nova progenies cœlo demittitur alto.

IV

Table des matières

Nous avons vu qu’avec Horace, et même avec Virgile, la poétique des paradis s’inspire encore de la Grèce. Avec Plutarque, la légende des îles Fortunées subit une complète métamorphose. Ce grand peintre des hommes, comme on l’a justement nommé, ne manque jamais de présenter les traditions religieuses avec des développements inattendus. C’est dans le voisinage de la Grande-Bretagne qu’il place les îles des Morts, que la Grèce jusque-là croyait trouver dans les latitudes moins boréales. Parmi ces îles, il en est une qu’il appelle Ogygée: c’est ainsi que se nomme l’île de Calypso. Ogygée se trouve à l’ouest de la Grande-Bretagne, à deux cent cinquante lieues environ du fameux continent extérieur des cosmographes grecs. Là demeure Saturne. D’ordinaire le dieu reste enchaîné parle Sommeil, dans un antre profond parfumé d’ambroisie, et dont les parois brillent comme de l’or; de nombreux génies, les âmes de ceux qui furent ses courtisans quand il régnait sur la terre, entourent Saturne et sont les interprètes de ses songes dans lesquels il voit tout ce que médite Jupiter. Mais le réveil du dieu est terrible et marqué par des actions violentes et tyranniques. Quand Plutarque ajoute, dans un autre endroit, que les âmes de ces génies ne s’éteignent qu’au milieu des tempêtes et en répandant des vapeurs empestées, on se demande ce qu’est devenue la riante mythologie des îles des Bienheureux. On pressent les effrayantes visions du moyen âge, les sorciers, les revenants. On aperçoit au loin le vaste champ des spectres et de la magie où tout se rencontre, depuis le rêve orageux du barde jusqu’aux Mille et une Nuits.

Une érudition fine et profonde s’est étonnée de ce contraste; elle y a vu l’empreinte mélancolique des races du Nord, et, poussant le raisonnement jusqu’à l’extrême, elle a cru pouvoir enlever à la Grèce le sym bole de la navigation des âmes. Ainsi, d’après M. Welcker, cette douce et consolante légende des îles Fortunées aurait pris naissance sous la neige. Ce serait un souffle boréal qui l’aurait apportée, avec le culte de l’Apollon hyperboréen, dans les heureuses contrées du Midi.

Cette opinion ne peut-elle être contestée? Serait-il vrai que la Grèce, qui possédait à un si haut degré l’esprit du symbole, et faisait dans cet ordre d’idées de si heureuses rencontres, aurait été contrainte, pour donner la figure du passage dans l’autre vie, de recourir aux Germains, aux Bretons et aux Scythes? Il semble, cependant, que pour une race de navigateurs l’unique chemin du paradis ce devait être la mer. D’ailleurs, chez un peuple mobile, aussi prompt à accueillir des fables qu’à s’en dégoûter, le merveilleux n’a-t-il pu varier mille fois sans que, pour cela, la source en fût étrangère? C’est un fleuve qui fait de longs détours avant d’arriver à son embouchure et reçoit toute sorte d’affluents. Remarquons, d’ailleurs, que les croyances religieuses ont leur enfance, leur maturité, leur vieillesse; voilà pourquoi les dogmes périssent. Pastoral avec Homère, guerrier avec Hésiode, majestueux avec Pindare, orné et philosophique dans l’Académie, le mythe du séjour des âmes heureuses présente chez Plutarque tous les signes de la décrépitude. Quand le philosophe de Chéronée écrivait ces traités ingénieux dans lesquels il embrasse tout ce qui peut intéresser l’homme, c’était au milieu d’une société corrompue, vieillie, sourdement travaillée par de nouvelles et surprenantes doctrines. Peut-être aussi a-t-il puisé dans les récits mensongers des voyageurs ce merveilleux si nouveau. Mais que pouvait être le rêve du bonheur sous le règne d’un Domitien? Laissons donc à la Grèce le mérite d’une fiction qui s’accorde si bien avec son génie et sa géographie, et dont le fond populaire et humain a été remanié et coloré par ces grands hommes.

Quelques années après, lorsque, sous de bons empereurs, l’univers respirait, un sophiste ingénieux s’amusait à parodier cette île du bonheur célébrée par Pindare. Ce n’était plus la grossière, mais innocente moquerie d’un poëte comique, condamné à faire rire vingt mille spectateurs; c’était le sarcasme élégant et voltairien, la piquante raillerie d’un sceptique qui frappait au cœur le polythéisme en badinant. Dans un conte bouffon, qui rappelle Gulliver ou Micromégas, Lucien et ses amis abordent à l’île des Bienheureux, île parfumée, île fleurie. Là, garrottés avec des couronnes de roses par les gardes-côtes, les nouveaux débarqués sont conduits à Rhadamante qui leur permet de visiter sa capitale. Quelle merveilleuse cité! Les maisons sont d’or et le pavé d’ivoire; on y entre par sept portes en bois de cannelle, et le mur d’enceinte, en jaspe vert, a pour fossé un fleuve d’huile aromatique. La salle des banquets s’élève hors de la ville dans un endroit nommé les Champs-Elysées, prairie admirable entourée d’arbres touffus, où les âmes des justes, vêtues de toiles d’araignées teintes de pourpre, se réunissent pour se livrer aux plaisirs de la table. Pendant le repas, des chœurs de jeunes gens et de jeunes filles exécutent différents morceaux sous la direction d’Arion, Anacréon, Stésichore; les paroles sont d’Homère. Que Lucien se fut borné à ses plaisanteries, à railler l’époux de Pénélope qui, dit-il, lui donne une lettre pour Calypso en cachette de la plus fidèle des femmes, il nous serait permis d’admirer sa gaieté et sa verve; mais quand il transporte, dans l’île si calme des Morts, les passions et les intrigues des vivants, quand il peint l’amour, ou plutôt les deux amours, se donnant carrière sur la place publique, on regrette de deviner le cynique sous le masque du moraliste. Chez l’auteur des Dialogues des Morts, un coin de la besace de Diogène dépasse toujours le manteau du philosophe épicurien.

La croyance aux îles Heureuses, si étroitement liée avec le dogme religieux des peines et des récompenses, cette noble légende qui, dans les beaux jours du paganisme, avait pour interprète la muse sévère de Pindare, devait, lors de son affaiblissement, s’effacer et se perdre. Dans cette période, qui remonte au siècle d’Auguste, l’univers, selon l’heureuse expression de M. Villemain, fut infatué par la sorcellerie mythologique. Le pauvre était enivré de superstition, le riche était sceptique, les esprits généreux cherchaient la religion annoncée par Socrate, les philosophes envoyaient les morts vertueux dans la lune, enfin le prince des lettres latines, Cicéron, plaçait la grande âme de Scipion l’Africain au milieu des pâles splendeurs de la voie lactée, paradis romain, où dominait la pourpre consulaire, car il s’ouvrait seulement pour ceux qui avaient défendu, sauvé, agrandi la patrie.

On est tenté de croire que cette même période fut témoin de quelques tentatives pour faire revivre l’antique fable des îles des Morts. Abandonner une légende si riche et maniée par les maîtres, la poésie ne le pouvait guère. D’ailleurs, le paganisme aux abois employait ses dernières ressources pour combattre l’indifférence, l’incrédulité ou le mépris. Il retournait, évoquant tout son passé, à ses premières idoles, brûlait un cierge pour chaque saint, et faisait de l’archaïsme religieux. Je n’en voudrais d’autre preuve que l’Argonautique attribuée si longtemps à Orphée par des savants peu soupçonneux. Ce poëme rétrospectif apparaît comme le dernier signe de vie d’une école qui tint une place importante dans la religion mystique des Grecs. Là, sous le grand nom d’Orphée, on essaye de ranimer la foi païenne. Malheureusement l’arme est trop rouillée, ou la main qui en fait usage trop inhabile pour entraver la marche d’une secte nouvelle, à laquelle se rallient peu à peu tous les nobles esprits, tous les cœurs généreux. L’auteur inconnu de cet ouvrage conduit ses Argonautes au bord de l’Océan glacial, chez les Macrobites, ou plutôt dans une succursale de l’Élysée. L’œil clair, le front serein, l’âme et le corps exempts d’infirmités, jeune, beau, sage, heureux et vertueux, l’Hyperboréen–je me trompe, je voulais dire le Macrobite–s’endort du sommeil du juste, après avoir vécu plus de mille années:

Rien ne trouble sa fin, c’est le soir d’un beau jour.

Non loin de là s’élèvent les monts Riphées, dont les hauts sommets enveloppent le pays des Cimmériens d’une ombre épaisse. Hermione est la capitale de cette contrée qu’arrose l’Achéron; c’est sur l’onde froide et claire de ce fleuve, qui traverse en roulant de l’or un marais fangeux, que les morts du pays naviguent pour arriver au royaume des songes. Il n’y a qu’un instant, les Macrobites nous donnaient un avant-goût de l’Elysée, maintenant nous découvrons l’enfer. Mais savez-vous précisément en quel endroit de la terre se trouve Hermione? Dans le pays des Sarmates, sur les rivages de la mer Cronienne des anciens, la Baltique des modernes. Étonnante élasticité du polythéisme, qui transporte si aisément, des rivages du Nil au bord de la Vistule, les royaumes de la Mort! Mais un voile lugubre s’étend sur l’univers; la guerre, la dévastation, tous les fléaux sortis de l’abîme vont s’abattre sur ces belles contrées, où depuis tant de siècles le génie des arts enfantait des prodiges: les barbares sont déchaînés.

V

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De cette époque date un paganisme nouveau. Le monde voit apparaître tout à coup des religions inconnues. Peut-être auraient-elles occupé la place que le polythéisme méridional semblait leur abandonner, mais elles rencontrèrent le christianisme grec et romain, dans sa séve première, et ce prosélytisme désintéressé et enthousiaste, ignoré de l’antiquité. De là certaines péripéties merveilleuses: des vainqueurs qui embrassent la foi des vaincus; de là des luttes terribles qui durent pendant des siècles; de là enfin certaines transactions étranges entre les anciens cultes et le culte nouveau. Aussi, mille ans après l’ère chrétienne, l’Europe comptait-elle encore des peuples idolâtres; et ce n’est qu’à la fin des dixième et onzième siècles que les Polonais et les Russes délaissent leurs antiques symboles. Trois religions ont rempli principalement les imaginations au delà des limites de la civilisation romaine à l’Occident et au Nord: le druidisme et les religions germanique et Scandinave. Fille de la religion germanique, la religion scandinave est la seule qui se soit prolongée à travers le moyen âge par diverses ramifications; les autres ne tardèrent pas à s’annuler sous l’action secrète ou visible du christia nisme. Toutefois, leur disparition ne fut point entière. La poétique populaire protégea leurs ruines. On les voit reparaître dans les ballades, dans les légendes, dans certaines traditions mystérieuses qui décèlent un polythéisme local; on les retrouve aussi dans les romans de chevalerie, car le roman c’est le poëme épique du moyen âge, l’iliade de la société nouvelle qui recommence la barbarie pour arriver, après de longs circuits, à la plus haute civilisation.

Mais ce qu’il convient surtout de signaler, c’est la croyance au bonheur futur reparaissant au sein de la mythologie septentrionale, plus vivante et plus jeune. Chez ces peuples d’un génie grave et silencieux, les domaines de la Mort se trouvent singulièrement agrandis. Ainsi, rien n’égale la variété et la richesse des paradis scandinaves, renfermés dans une énorme enceinte placée au centre du monde, je veux dire l’Asgard.

Parmi les demeures divines comprises dans ce royaume des âmes, le Valholl et le Gimill semblent être les plus augustes. Dans le Valholl, les valkiries, c’est-à-dire les amazones scandinaves, reçoivent les âmes des héros morts en combattant; car dans cette religion toute guerrière, l’enfer semble avoir été créé pour les poltrons. Des boucliers couvrent le Valholl, où l’on entre par cinq cent quarante portes gardées chacune par huit cents guerriers. Au milieu, s’élève un arbre immense dont l’épais feuillage abrite la chèvre Heidrun, l’Amalthée des frimas. De ses mamelles gonflées découle chaque jour l’hydromel qui inonde de joie le cœur des héros. D’un aspect plus paisible que le Valholl, le Gimill, paradis d’une date plus récente, offre une retraite tranquille aux âmes vertueuses. Là, dans une salle éblouissante de lumière, en présence du dieu de la justice et de la paix, elles savourent le bonheur dans l’éternité. Nous avons déjà comparé le Valholl à l’Elysée d’Hésiode, nous rapprocherons le Gimill du paradis de Pindare.

La nature parle avec bien plus d’éloquence à l’imagination rêveuse du Nord qu’à l’ardeur sensuelle de l’homme du Midi. Certes, entre le culte sanglant d’Irmensul et les douces inspirations du druidisme kymrique, le rapprochement n’est pas facile; cependant un côté les unit, c’est la suprême idolâtrie des plantes, c’est le sentiment profond qui naît de la vie solitaire et se transforme en extase rêveuse. C’est du moins ce que laissent entrevoir les vieilles poésies germaniques qui représentent la terre et le ciel comme une savane immense, image naïve de l’Allemagne enveloppée dans son manteau de bruyère, et couronnée de forêts. Encore à cette heure, le peuple en divers endroits n’a pas d’autre nom pour désigner le paradis que celui de la Prairie dorée. Peut-être aussi qu’une des fables de la mythologie scandinave se cache sous cette forme chrétienne, celle qui nous montre les dieux réunis après la destruction de la terre dans une vallée divine, et trouvant sous l’herbe touffue des palets d’or. Platon, à la fin de sa République, déclare qu’il n’a nul souci du sort réservé aux enfants dans l’autre vie; le tendre Virgile, lui-même, relègue sans pitié ces ombres innocentes à l’entrée des enfers. Ceci nous afflige pour la mémoire de ces deux grands hommes. Au contraire, miséricordieuse et maternelle, la légende allemande rassemble sur de beaux gazons les âmes de ces pauvres petites créatures que la mort a surprises dans le cristal des eaux. Comparez la fable de Narcisse, changé en fleur, à cette légende d’un enfant qui meurt quand la rose que lui a donnée un ange vient à s’épanouir, et vous verrez si la sensibilité et le charme se trouvent du côté de la Grèce.

Loin de disparaître, le mythe du voyage des âmes à travers les mers se reproduit sous une forme nouvelle dans ce monde Scandinave, germain, saxon. Procope parle d’une superstition populaire qui régnait sur les côtes de la Gaule placées en face de la Grande-Bretagne. Souvent, au milieu de la nuit, un pêcheur entend frapper à sa porte. Une voix faible, mais dont l’accent est irrésistible, résonne à son oreille; alors il se lève et court à la mer. Une barque tout appareillée l’attend sur la rive. Il y monte et gagne le large. Mais la barque s’enfonce. un peu plus elle va sombrer. On dirait qu’une foule de passagers la surcharge. Une heure s’écoule, et le pêcheur, qui a toujours ramé, aborde sur les rives de Brittia, la Grande-Bretagne. D’ordinaire ce voyage emploie un jour et une nuit, mais ici le ciel et l’enfer sont de la partie. Bientôt la barque laisse apercevoir ses flancs au-dessus des vagues, et alors le Caron gaulois, soupçonnant qu’il est débarrassé de sa cargaison funèbre, cingle de nouveau vers la rive natale. Durant cette expédition mélancolique, il n’a rien vu, rien, si ce n’est le ciel noir, la mer houleuse et la plage déserte; mais il a entendu: une voix a proclamé des noms comme si elle faisait l’appel de ces passagers invisibles, sans doute pour les signaler aux douaniers de la mort.

Telles sont les idées qui remplissent l’Europe au sixième siècle après notre ère; voilà par quelles images la superstition populaire se représente ce voyage des âmes qui s’accomplit sur les sarcophages antiques, dans les bras arrondis des Néréides ou sur la croupe des dauphins. C’est ici qu’un siècle avant Procope, un poëte de la décadence transportait l’Averne; c’est au delà de cette Brittia, devenue l’asile des âmes de la race celtique, que Plutarque, deux cent cinquante ans avant Claudien, signalait un archipel fantastique gouverné par un Saturne romantique. La tradition qui, depuis Homère, s’obstine à placer les rivages de l’autre monde du côté de l’Occident, ne se dément donc jamais; et comment le pourrait-elle, lorsqu’elle correspond si bien aux impressions les plus intimes et les plus secrètes de notre nature? «Quand-le disque du soleil, dit O. Müller, s’abaissant sur l’horizon, ne nous envoie plus qu’une faible lumière, alors une douce mélancolie prend possession de notre cœur, et le monde des âmes heureuses semble apparaitre dans la région empourprée du couchant.»

Le cycle chevaleresque du moyen âge commente aussi à sa manière cette vieille croyance. Dans le roman de Lancelot du Lac, la demoiselle d’Escalot demande avant de mourir que son corps soit déposé dans une nacelle richement équipée qui sera livrée ensuite aux caprices de la mer. On a pensé qu’une prescription si étrange ne pouvait être qu’en vue du pays des Morts, et un savant illustrea rapproché ce trait bizarre de la coutume scandinave de placer les corps sur une barque. Rappelons-nous que la fée Morgane transporte mourant le héros kymrique Arthur dans l’île d’Avallon, jardin des Hespérides de la mythologie celtique? Bien avant cela, la fée des eaux, chez les Grecs, avait conduit son fils, mort ou vivant, dans l’île de Leucé.

Faites ressortir, si vous le voulez, l’originalité des races, la liberté absolue des instincts populaires; sondez la profondeur qui sépare le mythe grec du mythe celtique, certaines analogies fondamentales qui tiennent à l’esprit humain se retrouveront toujours, en dépit de la différence des temps et des mœurs. Exemple: la légende de saint Brandan, que l’on dirait empruntée à la fable des îles Fortunées. On connaît ce pieux odyssée d’un moine hibernais à travers l’Océan occidental. Maintenant, substituez à un peuple hardi, sensuel, ingénieux, ami des vagues et des lointains périls, une race aventureuse aimant aussi la mer, les arbres et les fleurs, et dont la sereine et chaste mélancolie s’harmonise singulièrement avec le côté rêveur, mystique et tendre du christianisme; remplacez le rapsode ou le poëte par le moine ou le trouvère, et au lieu de l’Averne, de Polyphème, de Scylla, des troupeaux du soleil, etc., vous aurez l’enfer chrétien sous forme de volcan, une forge de cyclopes, des monstres consumés dans les flots, des brebis grosses comme des génisses? des oiseaux qui chantent matines dans l’herbe fleurie, l’île délicieuse, paradis hyperboréen, fermé à la maladie et à la tristesse; enfin, dans le plus lointain occident, la terre de promission qui doit recevoir les saints le jour où la foi aura subjugué l’univers, terre éclairée d’une douce lumière comme le paradis de Pindare et semée de pierres précieuses comme celui de Platon. Seraient-ce quelques souvenirs classiques importés en Irlande? Nous n’osons le dire; tout au contraire, la critique moderne incline en faveur d’une réaction du Nord sur le Midi. Mais ce que nous retrouvons ici, c’est l’éternelle tendance à placer par delà les mers les vrais trésors de l’homme, le bon, le beau, l’idéal, le saint: telle est l’influence secrète qui fait courir, en prenant la foi et l’espérance pour boussole et pour pilote, à la recherche de ce bonheur stable qu’on n’atteint, hélas! qu’en passant par le tombeau.

La chute de Rome et le triomphe du christianisme renouvellent le monde. L’Europe retrouve une seconde jeunesse. Cependant les souvenirs du polythéisme grec et romain sont toujours vivants, toujours prêts à défrayer la superstition vulgaire. La dévotion du temps s’alimente d’une foule de récits où l’on retrouve, sous la barbarie du moyen âge, la légende antique. Le purgatoire de saint Patrice, ce voyage des vivants dans l’autre monde, peut devoir son origine à la crédulité celtique; mais, d’un autre côté, comment se refuser à comparer ce gouffre, ouvert dans une île, au milieu d’un lac d’Irlande, avec l’antre de Trophonius, le purgatoire de la Béotie! La ressemblance des pratiques dévotes suffirait pour frapper d’étonnement: quand ce ne serait que cette tristesse profonde qui, en Béotie comme en Irlande, s’empare pour quelques années ou même pour toujours de ceux qui osent pénétrer avant l’heure dans les domaines de l’autre vie. On connaît le mythe du prêtre Jehan. Prince et pontife, comme le pape ou le grand Lama, et vieux comme un Hyperboréen, car il est âgé de plus de cinq cent soixante ans, le prêtre Jehan demeure à une journée de chemin du paradis terrestre dont les fleuves arrosent le pays qu’il gouverne. Cette terre regorge de pierres précieuses, émeraudes, saphirs, rubis, escarboucles, et, qui plus est, elle possède la fontaine de Jouvence. Plongez-vous dans cette eau merveilleuse, et vous redeviendrez aussi jeune que si vous aviez été vous baigner dans ce fleuve de joie dont parle le Grec Théopompe. C’est dans les domaines du prêtre Jehan que croît l’arbre de vie que jour et nuit un serpent surveille. Ce serpent est sans doute de la famille du dragon des Hespérides, car satyres, pygmées, centaures, griffons, amazones, en un mot tout le fretin de la mythologie s’est donné rendez-vous dans les États du prêtre Jehan; on y trouve même le phénix.

Ce moyen âge si grossier et si subtil à la fois, si sensuel et si mystique, comprit donc à sa manière, en dehors de l’orthodoxie, la contrée idéale que l’antiquité avait rêvée. A la renaissance, le royaume du prêtre Jehan céda la place à l’Eldorado. Désormais, ce mythe américain ne périra plus. Un immortel sarcasme de Voltaire l’a sauvé de l’oubli. Il restera comme notre vieux pays de cocagne, paradis des moines, où la malice gauloise prit si longtemps ses ébats. Si l’on eût dit au trouvère qui rima le fabliau de la Court du paradis, qu’il ressuscitait les quolibets de Cratès ou de Téléclide1, quel n’eût pas été son étonnement? Ce mot de l’auteur de Faust, que si l’humanité s’avance, c’est en spirale, ce mot, soufflé par Méphistophélès, n’est que trop vrai.

Au moment où le moyen âge s’enfuit, où les temps

De bars, de saumons et d’aloses

Sont toutes les mesons encloses,

Li chevrons i sont d’esturgeons,

Les couvertures de bacons

Et les lates y sont des saucisses

modernes commencent, le monde voit s’élever deux puissants génies qui, l’un et l’autre, résument à leur manière les conceptions mystiques du passé. Sous la main du Dante, le cercle de la vie future prend tout à coup des proportions immenses et se trouve en même temps clos et terminé. Tout ce qu’une époque demi-barbare peut connaître des thèmes religieux et poé tiques de l’antiquité sur l’autre vie, Alighieri l’emploie, larges assises sur lesquelles il élève le plus vaste monument que l’imagination des hommes ait consacré à la mort. Mais si le Dante personnifie le monde idéal, Colomb représente le monde réel. Il est l’expres sion souveraine et dernière de cette intuition divina trice qui, dès les âges les plus reculés, faisait soupçonner un continent séparé du nôtre par la vaste étendue des mers. Mais de même qu’à sa géographie fantastique l’antiquité rattacha toujours l’idée religieuse, de même en naviguant le premier dans les parages de l’Orénoque, Colomb croyait avoir trouvé le paradis..

Jadis, dans les domaines de la pensée, la poésie était reine, aujourd’hui c’est la critique. Du haut de son tribunal, la critique évoque le passé et condamne, sous les noms odieux de superstition et mensonge, la riante extase, le songe qui transporte et ravit, en un mot les pieuses hallucinations des générations disparues; inclinons-nous devant les arrêts de la critique, car on dit qu’elle a pour assesseurs la science et la raison; toutefois, sa jurisprudence est-elle à ce point large et souveraine qu’elle ait le droit de proscrire cet amour du merveilleux et de l’inconnu que Dieu a laissé dans notre âme comme pour nous forcer à songer à lui? A voir les efforts infructueux de nos théologiens modernes quand ils veulent créer une religion tempérée et rationnelle à l’usage du siècle et aux ordres de la critique, on est tenté de se demander ce qui serait advenu si l’humanité, constamment sage et raisonnable, une humanité sans enfance, s’était consacrée dès les pre miers âges au culte de la vérité. Supposez, pour un instant, toutes les races qui nous ont précédés, inspi rées par le génie chinois ou américain; supposez que ces millions de légendes, que ces symboles innombrables qui se pressent dans les cycles religieux n’aient jamais existé, supposez que la superstition populaire, cette fée sans rivale, n’ait point jeté à travers les âges de puissantes incarnations, croyez-vous que l’art et la poésie seraient descendus du ciel pour orner la terre et l’éclairer? Dieu nous garde de faire le procès de notre époque, elle a ses vertus et sa grandeur. D’ailleurs, il est ridicule aujourd’hui de louer le passé pour déprécier le présent; mais s’il convient de rendre justice au genre humain, parce que, dans sa maturité moins agitée et plus douce, il se livre tout entier au culte de l’utile, il est à craindre que ce culte trop exclusif ne tarisse à la fin les sources profondes de l’idéal. Il est donc nécessaire, pour combattre les aridités de la vieillesse, de rappeler les illusions des premiers âges. L’humanité, c’est l’homme, et tout rit à l’homme enfant, un rien le séduit et l’attire; il joue même avec la mort.

ARCHÉOLOGIE CLASSIQUE

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LES ÉTUDES ARCHÉOLOGIQUES EN ALLEMAGNE
(Revue européenne, 1866.)

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Dernièrement et pour remplacer un admirable épigraphiste, le comte Borghesi, l’Académie des inscriptions a élu M. Édouard Gerhard comme associé étranger. Grâce à cette élection, le nom de ce profond archéologue se trouve au nombre des huit grands noms choisis hors de France par l’illustre compagnie.

M. Gerhard, conservateur du musée des Antiques, professeur à l’Université, membre de l’Académie des sciences de Berlin, n’est guère connu parmi nous. Peu de personnes sont initiées à ses remarquables travaux, bien qu’ils aient singulièrement accéléré les progrès de la nouvelle archéologie. La direction toute spéciale des études de ce savant, leur sévérité, les obstacles mêmes que l’allemand oppose à la curiosité des étrangers (M. Gerhard n’a jamais été traduit) pourraient nous expliquer pourquoi sa réputation en France n’est point encore aussi bien établie que celle d’Ottfried Muller ou de M. Welcker.

Et pourtant, de même que ces rares esprits, M. Gerhard mérite la plus sérieuse attention. Les jeunes gens capables d’aborder la grande archéologie, les élèves de l’Ecole normale, le monde de l’Université et des académies, les artistes eux-mêmes, si peu familiarisés avec l’antiquité figurée, auraient beaucoup à gagner s’ils cherchaient à connaître les belles et nombreuses publications de M. Gerhard. Il faut qu’on le sache, c’est l’homme de notre siècle qui a su mettre en lumière le plus grand nombre de monuments antiques. Son activité est sans égale. Depuis plus de trente ans, l’éminent professeur n’a cessé un seul instant d’écrire et d’enseigner.

Je voudrais pouvoir montrer aux lecteurs de cette Revue ce digne héritier des robustes savants des xve et XVIe siècles, je voudrais esquisser le portrait littéraire de ce mythologue de premier ordre, de cet antiquaire qui s’est fait journaliste. Personne parmi ses pairs n’a mieux compris que lui la toute-puissance de l’association. Nul mieux que lui n’a tenu la curiosité archéologique en éveil par ces monographies courtes et substantielles, ces bulletins de la science qui viennent nous raconter de paisibles victoires. De promoteur plus énergique et plus persévérant de l’étude de l’antiquité figurée, il n’en existe point. M. Gerhard est le Millin de l’Allemagne, mais un Millin philologue et d’une grande portée.

I

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Le savant dont je cherche à faire connaître la carrière laborieuse est né à Posen le29novembre1795. A peine eut-il terminé ces fortes études dont les hautes écoles de l’Allemagne possèdent le privilège, que l’instinct scientifique le poussa vers l’Italie. L’Italie est la terre promise pour un esprit de la famille des Winckelmann et des Zoega. En1819, il la visite pour la première fois. La séduction est si forte qu’il y retourne en, 1822, et y reste quatorze ans! En1836, il revoit l’Allemagne, mais c’est presque avec regret. Un de ses ouvrages porte cette épigraphe empruntée à Tacite: «Quis porro Italia relicta Germaniam peteret nisi si patria sit! Qui pourrait abandonner l’Italie pour la Germanie si celle-ci n’était la patrie!» Peut-être l’aurait-il quittée encore une fois cette patrie, la grave et froide Allemagne, pour vivre sous le ciel inspirateur de Rome et y mourir, sans la volonté d’un roi. Frédéric-Guillaume, grand ami de la science, possédait à Berlin un très-beau musée dont la fondation était encore assez nouvelle (1828). Il crut qu’il augmenterait l’importance de cet établissement scientifique en choisissant pour le diriger un homme si estimé de l’Europe savante. Aujourd’hui le musée de Berlin peut être considéré comme l’un de ceux qui méritent surtout l’attention des archéologues; et M. Gerhard a contribué pour une part très-notable à cet heureux résultat.

Au nombre des avantages dont le sort a doté M. Gerhard, il en est un dont il faut toujours tenir compte dans les jugements que l’on porte sur ceux qui se sont fait un nom dans les lettres ou dans le monde: cet avantage, c’est de venir à propos. Or, les débuts de M. Gerhard dans la science ne précèdent que de quelques années les admirables découvertes opérées dans l’Italie centrale; et il est arrivé à Rome tout justement à l’époque où l’un des hommes les mieux faits pour sympathiser avec le jeune antiquaire occupait près du saint-siége une grande position; je parle de M. Bunsen, le philosophe, le savant, le diplomate et l’ami de Niebuhr.

Le salon de M. Bunsen était le rendez-vous de la haute société romaine formée de toutes les aristocraties de l’Europe, aristocratie du sang, aristocratie du talent. Dans ce salon, dont les fenêtres donnaient sur le Capitole, et où l’élégant marquis de Saint-Aulaire s’entretenait avec un des esprits les plus vifs et les plus fermes de l’érudition française, M. Victor Leclerc, dans ces régions si favorables à sa nature distinguée et tempérée, M. Gerhard commença l’étude de l’Italie. Bientôt il fit partie d’une réunion plus intime formée par ses compatriotes et à laquelle M. Bunsen présidait. On trouve dans les écrits de M. Gerhard plus d’un témoignage des influences salutaires qui agirent sur lui dans ce cénacle où l’on s’assemblait pour lire et commenter Pausanias. Hyperboréens romains, tel était le nom que prenait ce petit groupe d’hommes du Nord venus, comme ils le disaient dans leur langage classique, des climats où souffle Borée pour célébrer dans la belle Italie la fête de l’Apollon de Délos. Stackelberg, artiste habile, antiquaire accompli, Panofka, si ingénieux à manier le symbolisme grec, Kestner et quelques autres composaient ce cercle de savants et d’amis.

On conçoit facilement l’effet produit par ces doctes entretiens sur un esprit si bien préparé. L’àme du jeune Gerhard s’ouvrit à l’enthousiasme, à l’amour le plus passionné pour les œuvres adorables d’un monde détruit, dans cette société sérieuse et classique qui cherchait sous les fondements de la Rome chrétienne la Rome du paganisme et des empereurs. Par suite de cette communion scientifique, il se trouva tout naturellement appelé à concourir à l’exécution d’une belle et difficile entreprise que la patience allemande pouvait seule réaliser: la description de la Ville éternelle. Dans cet ouvrage, dont la publication fut commencée en1830par M. Bunsen et ses amis, le catalogue des vastes musées que renferme le Vatican est dû à la plume de M. Gerhard.

Modèle d’exactitude et de critique, ce catalogue fut suivi de celui du musée de Naples, entrepris avec Théodore Panofka. Quand après avoir parcouru les Guides du musée Bourbon qui prétendent, dans leur emphase grotesque, donner un aperçu du plus surpre nant des musées, on lit les descriptions exactes et savantes des deux archéologues allemands, on regrette plus amèrement encore l’interruption d’un ouvrage qui ouvrait si bien aux archéologues sédentaires les portes des Studj. A l’époque où M. Gerhard publiait avec son ami la première partie de ce travail, M, Auguste Boeckh, dans la préface de son immortel recueil d’épigraphie grecque, signalait avec bienveillance et gratitude les services que lui avaient rendus deux de ses jeunes collaborateurs. L’un se nommait Ottfried Muller, l’autre, Édouard Gerhard.

II

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C’est en1827que le professeur de Berlin prit posi tion dans la science, par un ouvrage important. Ce livre, publié sous ce titre: Monuments antiques (An tike Bildwerke), n’a reçu son entier achèvement que seize années plus tard. Le germe de toutes les idées développées ou reprises postérieurement par l’auteur se trouve dans ce remarquable travail inspiré par la France. Ceci demande quelques explications.

L’étude historique et philosophique de l’antiquité embrasse deux grands sujets, la religion et les mœurs. Pendant longtemps ce fut la philologie qui eut le privilège de cette belle étude. Depuis un siècle, celle-ci a appelé à son aide l’archéologie, sa sœur. Antérieurement à Winckelmann, le vrai, l’unique fondateur de la science de l’antiquité figurée, un moine français, un bénédictin avait tenté une entreprise tout à fait extraordinaire pour le temps où il vivait: l’explication des religions et de la civilisation antiques par les œuvres de l’art. Cet homme, c’est notre grand Dom Bernard de Montfaucon. Malheureusement, à l’époque où ce courageux érudit commençait une œuvre colossale, la critique des monuments n’était pas née encore. L’immense recueil qu’il a fait graver, d’après des dessins trop souvent infidèles ou des monuments douteux, ne peut plus satisfaire aux exigences de la critique moderne.

Reprendre le programme de Montfaucon, mais en l’améliorant, défricher de nouveau ce champ si fertile, mais avec des instruments meilleurs, c’était une tentation trop forte pour un homme laborieux dont les portefeuilles regorgeaient de monuments inédits, copiés avec une fidélité extrême et recueillis pendant qu’il parcourait l’Italie. M. Gerhard a succombé. Il s’est donc mis en mesure d’entrer dans le monde savant comme le continuateur de Montfaucon, mais par un travail critique puisé aux meilleures sources. Après nous avoir montré les religions dans les œuvres de l’art, il voulait nous offrir sur le même terrain le spectacle de la vie civile, les naissances, les mariages, les funérailles, les festins, les jeux, les travaux de la guerre et ceux de la paix. Les circonstances ne lui ont permis d’exécuter qu’une partie de ce grand projet. A l’exception d’un assez petit nombre de monuments, tous ceux qui ont été publiés dans les Antike Bildwerke se rattachent particulièrement aux divinités et aux mystères du polythéisme. Du reste, dans l’état où il se trouve, ce recueil est déjà fort considérable. Il se compose de trois cents planches et de plus de six cents figures.

Resserrée dans le domaine des religions, la pensée de M. Gerhard a pris un vol plus élevé. A la place d’une collection, d’un texte simplement explicatif, nous avons eu toute une doctrine et un utile instrument d’analyse. Ici M. Gerhard a posé les principes d’une interprétation systématique de la mythologie par la comparaison des monuments ou des symboles que présentent dans leur ensemble toutes les œuvres de l’art des anciens. Cette doctrine est conforme aux principes généraux de Creuzer. En1827, le grand mythologue d’Heidelberg exerçait encore sur l’Allemagne savante une puissante action que les systèmes contradictoires n’avaient point détruite ni même usée. Ce noble commentaire des fables de la Grèce répondait aux sentiments intimes de l’auteur du nouvel ouvrage, à son enthousiasme pour l’antiquité. Mais si M. Gerhard est entré dans la science sous la bannière de l’école symbolique, c’est en archéologue consommé, et avec un sens critique des monuments dont l’illustre chef de cette école était loin d’être pourvu.

La sagacité de Winckelmann, la sage érudition de Visconti, l’esprit méthodique de Zoega s’étaient exercés particulièrement sur les bas-reliefs et les statues; Hirt, Bœttiger et Millin, en recherchant les moyens de populariser la science, ne s’étaient point écartés d’un certain nombre de monuments déjà plus ou moins connus. L’expérience sans égale de Millingen se renfermait dans le cercle assez restreint de quelques collections. Je ne parle point des numismates, plus occupés de la valeur matérielle des médailles, de leur rareté et de leur provenance, que des symboles dont elles étaient chargées. Les dieux du culte officiel, de la religion vulgaire et les héros des légendes épiques faisaient le fond des études sur l’antiquité figurée.

L’attention de M. Gerhard s’est portée ailleurs. Il s’est emparé de ces pauvres divinités adorées dans les petites chapelles que Pausanias signale bien souvent comme étant situées au bord des chemins, près des fontaines ou sur la lisière des bois. Déjà, dans le panthéon grec, on les tenait à distance de ces olympiens majestueux assis par la dévotion des peuples et le génie des artistes sur des trônes d’or et d’ivoire. On les traitait comme des dieux de bas étage, et l’espèce de discrédit qui les frappait semble avoir exercé quel que influence sur l’esprit des antiquaires. M. Gerhard n’a eu garde d’oublier ces dieux complexes ou bigarrés que les influences asiatiques apportèrent tardivement sur le sol de la Grèce: les Cabires, cette trinité bizarre servie par un quatrième dieu, l’Hermès Cadmilus; les Zagreus, les Iacchus, les Sabazius, formes diverses d’un dieu orgiaque et délirant, et les génies hermaphrodites sortis des arcanes des cultes licencieux de la Phrygie. Ce n’est pas tout encore: cette Vénus funèbre que les peuples de l’Italie méridionale honoraient sous le nom d’Ariadne-Libéra; d’autres déesses créées par l’idolâtrie romaine touchant à sa ruine, et, en dernier lieu, les grandes divinités d’Éleusis, sous les traits qu’on leur prêtait dans les Thesmophories, prennent place dans ce musée si nouveau et si curieux formé par une savante main.

Ce premier ouvrage met surtout en lumière une grande vérité, c’est que la nouvelle archéologie doit embrasser d’une manière scientifique l’ensemble des monuments figurés. On voit dans M. Gerhard (ce n’est pas là à nos yeux la moindre partie du mérite de cet antiquaire), on voit le désir d’élever la science qu’il cultive avec amour à une hauteur plus grande encore. On sent qu’il cherche à lui donner une portée toute philosophique, et qu’il veut en faire l’appui solide et régulier d’un des grands objets de la critique moderne: l’histoire des religions. Les investigations partielles de ses prédécesseurs, la publication de quelques collections plus splendides qu’intéressantes, l’étude approfondie, mais bornée, de certaines séries de monuments, ne lui paraissent plus suffire. Que l’histoire de l’art s’en contente, à merveille! avec ce que l’on connaît déjà, on peut disserter sans fin sur la prospérité ou la décadence des écoles et des artistes, mais plus exigeante cent fois est l’histoire des religions. Il faut se presser, nous dit-il, la tâche est rude. Agrandi chaque jour par des découvertes aussi belles qu’inespérées, le champ de l’antiquité figurée devient immense. Ce que Linné a fait pour la botanique, M. Gerhard voudrait pouvoir le faire pour l’archéologie. Entre les monuments, qui sont à l’archéologie ce que les êtres sont à l’histoire naturelle, il voudrait établir les points de connexion et de distinction, les caractères comparables. Il voudrait créer une méthode, et par là remonter à ces aperçus généraux sans lesquels une science ne mérite pas ce nom. Dans cette vue, il réclamera bientôt par toute l’Europe le concours des savants et des amis de l’antiquité. Nous verrons plus loin ce qui est advenu de cette partie du programme de M. Gerhard.

III

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Pendant que le savant auteur préparait la publication de ces Monuments antiques, une de ces découvertes qui avancent la science au point de la transformer s’opérait en Étrurie.

A quelques lieues de Corneto, au milieu d’une plaine malsaine et déserte, bornée à l’occident par la mer Tyrrhénienne, dans la nécropole de la plus obscure des cités étrusques, la ville de Vulci, le hasard a fait trouver un de ces trésors que toutes les richesses du monde, aux yeux des antiquaires, ne sauraient égaler. Dans le très-court espace de deux à trois années, les tombeaux sans nombre de cette nécropole ont donné à l’archéologie une plus grande quantité de monuments d’un certain ordre que tous les siècles antérieurs. En voici un exemple: au mois de novembre 1829, le nombre des vases peints découverts dans les tombeaux de Vulci et sur les propriétés du prince de Canino, qui sont voisines, dépassait le chiffre de quatre mille. Or, le musée le plus riche en ce genre, le musée Bourbon, ne possédait pas à cette époque au delà de deux mille vases. Et ne croyez pas que cette découverte extraordinaire se réduisît à des vases: Vulci n’était pas moins riche en bijoux; le musée Grégorien et la collection Campana, les deux écrins les plus précieux de l’archéologie, doivent en partie leur renommée à ces délicates merveilles recueillies sur un sol désolé.

Chargé de dresser l’inventaire de ces reliques païennes par l’institut archéologique de Rome qu’il venait de fonder, M. Gerhard rédige en italien un rap port (1832) sur les vases peints de Vulci. Ce rapport, le judicieux et perspicace Letronne en parlait comme d’un chef-d’œuvre. Il sera dans l’avenir un des titres les plus durables de M. Gerhard. Songez à cet effort d’érudition, à l’embarras d’un homme condamné à expliquer et à décrire plus de mille monuments tout à fait inconnus! Et pourtant l’auteur du Rapporto Volcente n’a rien laissé complétement dans l’ombre. Fabrication, style, date, provenance, sujets, il examine tout, discute tout et se prononce à peu près sur toutes choses. Il divise ces peintures en trois grandes catégories: représentations mythologiques; mœurs et usages; accessoires et ornements.

Je ne veux point m’arrêter à ce remarquable travail où la philologie allemande et la pratique italienne ont fait alliance. D’autres travaux sur la céramographie appellent notre attention. Je dirai seulement que cet écrit décèle une pénétration et une hardiesse peu communes. Il annonce M. Gerhard comme un des maîtres de l’archéologie.

Nous ne sommes plus au temps où un écrivainsignalait en ces termes la publication des vases grecs d’Hamilton: «Cet ouvrage est utile, spécialement aux fabricants de porcelaine auxquels il offre des modèles du meilleur goût.» De nos jours, les personnes instruites, sans éprouver un grand attrait pour ces œuvres si éloignées du courant des idées modernes, savent cependant ce qu’on paraît avoir ignoré en1817: c’est que les vases peints peuvent servir à quelque chose de mieux qu’à former le goût de nos industriels. Plusieurs artistes d’un grand mérite ont de chaleureuses adorations pour ces monuments modestes qui ne peuvent plaire qu’à des yeux exercés.

Les vases s’offrent aux antiquaires comme un livre admirable, comme un exemplaire unique, dont ils ne cessent de tourner depuis vingt-cinq ans surtout les feuillets déchirés. Ici, bien mieux que dans les écrivains d’Athènes et de Rome, la vie antique se prend sur le vif. Avec quelle frappante originalité, parfois sous la forme la plus élégante, parfois sous les formes enfantines de la peinture à son premier assor, ces vases nous révèlent la pensée religieuse, l’idée païenne, hellénique ou italiote! Quelle saveur piquante d’archaïsme! Comme nous sommes loin du lieu commun moderne, cette peste de l’art!

M. Gerhard a arraché aux vases leur secret; leur sens profond, leur rôle dans la partie la plus voilée de la religion grecque ne lui ont point échappé; son génie d’antiquaire lui a fait voir ici ce que les autres n’avaient point encore vu: ainsi personne ne l’a dépassé comme interprète des cultes mystiques de Cérès et de Proserpine. C’est avec l’imagination d’un ancien et la sagacité d’un critique qu’il nous révèle l’origine de ces associations de divinités qui ne se rencontrent que dans les peintures de vases; associations que manifeste un échange continuel de costumes ou d’attributs! Cela tient à une idée fondamentale, au principe d’unité sur lequel repose la religion pélasgique; principe dont tous les symboles tendent à exprimer la puissance productive de la terre et les phénomènes de la végétation.

J’ouvre au hasard le premier volume d’un ouvrage publié par le savant professeur quelques années après le Rapporto Volcente; c’est un recueil intitulé: Choix de peintures de vases trouvées en Etrurie. Mes regards tombent sur un monument où je vois Apollon assis, entouré de trois femmes debout, enveloppées de longs voiles. Quelles sont ces femmes? Quel rôle joue cet Apollon? Je l’ignore. C’est donc une énigme? L’explication donnée par M. Gerhard va la résoudre.

Une de ces femmes tient une grenade, et la grenade est la fleur consacrée à Proserpine, déesse du printemps. Or, c’est à cette époque fortunée que l’épouse de Pluton quitte le noir séjour pour remonter vers l’Olympe. Cette humble peinture de vase représentera donc une des plus belles scènes du drame mystique des Éleusinies: le retour de Proserpine dans les bras de Cérès en présence de Latone et de son fils qui célèbre sur la lyre cette douce réunion; elle nous montre une de ces poétiques légendes qui racontaient à la Grèce attentive que parfois les dieux descendaient aux enfers et remontaient ensuite au ciel.

On s’étonnera sans doute de la délicatesse infinie, de la subtilité même de pareils rapprochements. L’étude de l’antiquité est surtout une étude de rapports d’une ténuité extrême, et cette ténuité augmente, s’il est possible, quand, à vingt-cinq siècles de distance, on cherche à retrouver dans les productions des arts la trace des symboles religieux.

En1836, M. Bunsen écrivit un jour à M. Gerhard: «De grâce, ne différez point la publication de cette collection intéressante si merveilleusement condensée, et disposée d’une façon lumineuse (concentrata e luminosamente disposata), car bien peu de gens auraient eu le courage d’entreprendre cette étude en suivant la ligne que vous avez choisie.» L’ouvrage dont parle ici M. Bunsen a pour titre: Miroirs étrusques (Etruskische Spiegel).

Mes lecteurs se souviennent d’avoir vu dans les musées certaines plaques de bronze terminées par un manche assez richement décoré. Des figures gravées à la pointe et des inscriptions ornent presque toujours la partie concave de ces plaques assez peu attrayantes d’aspect. Ce sont les miroirs dont faisaient usage les femmes de l’Étrurie. Au revers de ce meuble de toilette, de ce conseiller des dames, la mythologie de l’Italie centrale se trouve représentée dans mille compositions.

Déjà quelques antiquaires italiens, à la tête desquels il faut placer Lanzi, s’étaient occupés avec zèle de cette classe de monuments. Ils n’ont pu arriver cependant au degré atteint par M. Gerhard. Je n’exagère rien en disant que celui-ci a fait pour ces miroirs tout autant que M. Boeckh pour les inscriptions grecques.

Avec lui, en quelques jours de lecture, on peut en apprendre beaucoup plus sur ce monde étrusque qu’on ne le pouvait auparavant en quelques mois. J’invite les linguistes à se procurer ces deux volumes, faciles à manier et qui peuvent servir de dictionnaire, car les mots étrusques sont expliqués par les figures à côté desquelles ils se trouvent. Les mythologues savent déjà tout ce qu’ils doivent de reconnaissance à M. Gerhard pour les avoir fait pénétrer directement dans le panthéon étrusque, et les artistes feraient bien de les suivre. Il y a de grandes beautés auxquelles ces derniers seraient sensibles dans les deux cent cinquante miroirs qui ont été gravés sous l’inspection de M. Gerhard. Le connaissent-ils suffisamment, cet art étrusque? Savent-ils à quel point il est puissant et grandiose, tragique même? Savent-ils aussi que lorsqu’il est inspiré par la Grèce, il devient élégant, fleuri, discret? Je n’en veux d’autre preuve que le magnifique miroir de Vulci qui représente Bacchus et Sémélé. Ici la pose du dieu est d’une volupté exquise. C’est l’art de Praxitèle avec toute sa délicatesse et son délicieux abandon.

IV

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Nous arrivons à la plus large expansion intellectuelle de M. Gerhard; c’est dans son beau livre sur la mythologie grecque qu’elle s’est particulièrement manifestée.

Le dernier volume des Religions de l’antiquité a paru il y a neuf ans (1852). Depuis, à l’exception d’une œuvre savante et limpide due à la plume de M.A. Maury, l’un des collaborateurs de M. Guigniaut, à l’exception de quelques thèses de Sorbonne et surtout d’un éloquent article de M. Renan, notre pays n’a rien publié dans cet ordre d’idées; car nous ne pouvons tenir pour uniquement françaises les précieuses esquisses du baron d’Eckstein, le savant cosmopolite. Mais tournons nos regards vers l’Allemagne: dans l’espace d’une seule année (1854), Franz Lauer, Emile Braun, MM. Preller et Gerhard y publient quatre mythologies?

Certes, je rends justice aux vastes recherches de Lauer sur l’histoire du sentiment religieux; j’ai lu avec plaisir le livre d’Emile Braun, composé surtout en vue d’attirer à cet ordre d’études les femmes et les demi-savants, ouvrage dont la grâce un peu mondaine cache le plus vif comme le plus fin sentiment de l’art et de la mythologie; j’admire la précision de M. Preller: quelle clarté, quelle simplicité, quel bon sens exquis caractérisent les travaux de ce savant, l’un des meilleurs esprits de l’Allemagne! Cependant, pour la solidité et la profondeur, la palme appartient à la mythologie de M. Gerhard.

Dans une vaste Introduction, l’auteur se place au point culminant de son sujet, comme s’il voulait, en regardant de très-haut, embrasser toutes les contrées qu’il se propose de parcourir. Suivons-le pour un instant sur des sommités un peu nuageuses; par là nous pourrons juger plus facilement de l’ensemble du sys tème, car nous l’envisagerons par ses grands côtés.

Le sentiment religieux, dit M. Gerhard, se manifeste sous des formes diverses selon qu’il obéit à l’imagination ou à l’intelligence. Esclave de l’imagination, il s’absorbe dans le panthéisme; soumis à l’intelligence, il sépare Dieu du monde, soit en l’aper cevant sous la forme de deux pouvoirs rivaux, la lumière et les ténèbres, Ormuzd et Ahriman, soit en admettant un pouvoir unique, maître absolu du monde et de l’humanité.

Miroir de cette puissance irrésistible, l’univers, dans ses diverses parties, reçoit les hommages de l’homme. Tantôt celui-ci s’agenouille devant les corps célestes; tantôt il tremble devant les pouvoirs redoutables que recèlent les abîmes de la terre et des eaux; tantôt enfin il croit que la nature est ressuscitée en la voyant se couvrir de fleurs. Cette religion des éléments, qui touche par divers côtés au fétichisme, se montre à l’origine de la société grecque.

L’adoration du Ciel et de la Terre (Uranos et Géa) marquera d’abord le premier élan de la pensée religieuse. A ce dualisme hellénique, le polythéisme succède bientôt. Qu’est-ce donc que le polythéisme? C’est la vivante et pittoresque personnification des pouvoirs de la nature. Toutefois, ce besoin d’unité qui est au fond de la conscience humaine va se faire jour. De là cette organisation hiérarchique qui éclate dans la théologie grecque, et qui, livrée à de grossières mains, produira plus tard le syncrétisme, c’est-à-dire une agrégation maladroite des purs éléments du polythéisme, en vue de retourner à l’unité primitive. Deux causes ont contribué au développement du polythéisme: en premier lieu, le besoin de contracter des alliances, et de là cette foule de divinités étrangères auxquelles se sont ouverts les temples de la Grèce; en second lieu, les vertus nouvelles, les pouvoirs nouveaux que les adorateurs d’un dieu découvraient en lui; découvertes qui grossissaient sa légende d’enfants, de satellites, de héros personnifiant ses divers mérites. Voilà pourquoi Esculape, le dieu de la médecine, est fils d’Apollon, Hygie ou la Santé est compagne de Minerve, et Phobos ou l’Effroi, un des suivants de Mars.

C’est avec cette précision dogmatique que M. Gerhard suit les progrès de la pensée religieuse. Bientôt il entreprend l’étude delà langue dans laquelle celle-ci se manifeste chez les peuples que leur organisation porte à exprimer, non par des mots, mais par des images les impressions que la nature excite dans les âmes. Cette langue nous offre, pour ainsi dire, deux dialectes, le symbole et le mythe. Le symbole, c’est la figure d’une conception de l’esprit; figure rendue visible aux yeux du corps. Le mythe, c’est le symbole développé, mis en action, animé par des personnages divins. Variante du symbole, l’allégorie offre cela de particulier, que chez elle la relation entre l’idée et l’image n’est point absolue. Ce n’est point l’écho de la nature, c’est plutôt un jeu de l’esprit, une abstraction. Symboliques sont les personnages d’Homère, allégoriques ceux du Dante.

Il faut voir dans l’ouvrage allemand avec quelle sécurité et quelle connaissance approfondie des œuvres de l’art chez les anciens, M. Gerhard aborde des ques tions qui tiennent aux origines de l’esprit humain. Les formes, les couleurs, la race, le sexe, le nombre, sont les hiéroglyphes principaux de cette langue primitive; hiéroglyphes qui se décomposent à leur tour en autant de signes empruntés non-seulement à toutes les pro ductions de la nature, mais encore à la civilisation. En voici quelques exemples.

Le polus, cette vaste coiffure circulaire dont la tète des plus vieilles idoles est environnée, c’est l’image de la voûte céleste. Le peplus, ou long voile, indique une de ces divinités créatrices qui, semblables à l’Hermès dans sa gaine, se trouvent encore engagées à moitié dans la nature physique. Une corbeille remplie de fleurs montrait une divinité protectrice de la végé tation. Enfin, les couronnes et les colliers, parure habituelle des déesses, faisaient allusion à ces couronnes d’étoiles, à ces joyaux éternels, dont la nuit, surtout dans les contrées méridionales, accroît la paisible splendeur.

Quand on connaîtra définitivement tous les mots de la langue du symbole, ces mots qui font retentir dans nos âmes la poésie simple et sublime des hommes des premiers âges, ces mots charmants inventés par l’art le plus naïf comme par le plus délicat, il nous sera permis de remonter au développement primitif des intuitions religieuses, et d’atteindre aux sources profondes d’où elles sont sorties.

Si jamais il arrive ce résultat désiré par tous les amis des hautes études historiques, dans ce grand effort de pénétration et de science, une part considérable appartient à M. Gerhard. Ce sera son honneur.

V

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M. Gerhard est un homme de fer, me disait il y a quinze années Emile Braun, faisant allusion à l’infatigable activité de son maître et de son ami. M. Gerhard, dois-je ajouter, est aussi un homme du monde qui sait intéresser aux études qu’il aime les heureux de la terre. Il a trouvé des Mécènes pour l’archéologie.

Vers la fin de1828, profitant de la présence à Naples du prince de Prusse (aujourd’hui Frédéric-Guillaume IV), M. Gerhard, qui l’avait accompagné, détermina cet illustre compagnon de voyage à se constituer le protecteur d’une vaste association formée par les antiquaires les plus considérables de l’Europe. Tout naturellement, les Hyperboréens romains, M. Bunsen en tête, composèrent le noyau de cette académie qui reçut le nom d’Institut de correspondance archéologique. On nomma président un amateur zélé, le duc de Blacas, l’appui de Champollion, et quel beau titre! Le duc de Luynes, si prompt à venir en aide aux entreprises généreuses, fut chargé de diriger la section française. Deux antiquaires célèbres, Millingen et M. Welcker, représentèrent l’Angleterre et l’Allemagne dans la nouvelle association.

Panofka, durant ce premier travail de création et d’organisation, seconda vigoureusement M. Gerhard. Le cœur chez Panofka était à la hauteur de l’intelligence. L’enthousiasme avec lequel il cultivait la science, son désintéressement et son courage, ont vivement frappé tous ceux qui l’ont connu.

Je ne répéterai point ce que j’ai dit ailleurssur l’influence de l’Institut archéologique de Rome dans le monde de l’érudition. Je me bornerai à dire que l’objet de sa fondation a été complètement atteint. Par suite de l’importance et de la multiplicité des découvertes, une masse de matériaux encombrait le champ de l’antiquité figurée; cette masse a été soulevée, triée, et ses diverses parties ont été mises en leur lieu et place. Toutefois, ce grand travail n’a pu réussir qu’avec le concours d’une foule d’esprits distingués, conviés à l’œuvre commune par M. Gerhard. Aussi, là même où l’antiquaire trouvait des sentiers inextricables et des fondrières, il peut suivre maintenant de belles et larges avenues au bout desquelles il aperçoit les véritables limites de la science. Il me suffira de rappeler qu’Ottfried Müller s’est singulièrement aidé des travaux de l’Institut de Rome pour faire son Manuel d’archéologie, composition lumineuse dans laquelle son génie synthétique a si bien tracé la carte de l’archéologie.

Treize ans après la création de l’Institut de correspondance, M. Gerhard fondait à Berlin, avec Panofka, une nouvelle Société d’antiquaires, il fondait aussi l’utile journal de cette Société, publication dont il n’a pas cessé d’être l’âme.

Le journal de Berlin est au journal de l’Institut de Rome ce que les tirailleurs sont au corps d’armée. Toujours en avant sur le terrain des découvertes, toujours à l’affût des nouveautés, l’Archaologische Zeitung ne laisse rien échapper. Acquisitions faites par les grands musées, énumération des collections particulières, procès-verbaux des séances de l’Institut de Rome et de la Société de Berlin, il tient note de chaque chose, offrant à des lecteurs sérieux ce que nous pourrions appeler les faits divers de l’érudition dans le monde entier: chaque année, en janvier, dans une revue des ouvrages publiés pendant les douze mois qui précèdent, M. Gerhard dresse le bilan de la littérature archéologique. Malgré d’estimables efforts, nous sommes loin d’avoir aujourd’hui en France un recueil qui soutienne dignement la concurrence avec le journal archéologique de Berlin. Mais c’est au public qu’il faut le reprocher, à son indifférence, et non aux savants.

VI

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Plus on étudie l’homme remarquable que je cherche à faire connaître, plus on admire cette fécondité prodigieuse qui lui assure aujourd’hui une des premières places parmi les savants de l’Europe. Les grands ouvrages que j’ai signalés, les fonctions de secrétaire de l’Institut de Rome, la direction du journal de Berlin, auraient suffi pour employer tous les instants des plus forts, des plus habiles. Bien loin de fléchir sous un tel poids, il semble que M. Gerhard se soit fait un jeu de verser le trop-plein de son érudition dans une foule de monographies. Les mémoires de l’Académie de Berlin renferment un grand nombre de dissertations qui offrent chacune l’application de sa méthode archéologique. Nous citerons les recherches sur les Hermès, sur les Idoles de Vénus, sur les Représentations archaïques de Minerve, sur les Divinités ailées.

Dans ses divers écrits, M. Gerhard procède différemment de ses devanciers: ceux-ci employaient l’analyse, il emploie la synthèse; ils n’étudiaient qu’un monument à la fois, M. Gerhard en explique vingt, et il les rattache à un principe dont ils ne sont que les manifestations diverses. Un exemple fera mieux saisir ma pensée. Un jour, Visconti entreprend d’illustrer un camée qui représente Jupiter couvert de l’égide de Pallas. «Ingénieux et complet pour tout ce qui concerne l’art, la pose et les analogies, il se montre concis et presque superficiel (je cite les paroles de M. Lenormant) pour ce qui regarde les problèmes que soulèvent l’origine et l’intention de l’égide chez les anciens.»

Que fera M. Gerhard en pareille circonstance? Je vais le dire en peu de mots.

On découvre, aux environs de Rome, un vase couvert de peintures. Ce vase représente le buste d’Apollon, entouré de rayons dont l’éclat semble frapper d’étonnement un groupe de satyres plein de cette vivacité, de cette heureuse liberté, le propre de l’art antique. M. Gerhard saisit l’occasion pour grouper autour de cette peinture toutes les représentations relatives au soleil, tous les symboles relatifs à son lever et à son coucher, toutes les personnifications de la lune et des étoiles. Il remarque la rareté de ces images. Le roi des astres, l’Hélios des Grecs, les divinités qui lui servent de cortège, pourquoi les artistes les ont-ils presque oubliés? En serait-il ainsi dans une pure religion de la nature? Nullement. Mais dans la mythologie, dans ce monde dont les poëtes ont réglé les mouvements, les pouvoirs cosmiques ont été subordonnés aux dieux de l’Olympe, et même aux personnages héroïques. Homère réduit le rôle du soleil à celui d’un espion paresseux. Quels étaient donc les liens qui unissaient Hélios et Apollon? quelles étaient enfin, et voici une grande question devant laquelle l’auteur s’arrête, les limites de la poésie et de l’art? On sent avec quel esprit philosophique M. Gerhard aborde toutes ces études, et comme il emploie toutes les ressources de la critique pour faire sortir la connaissance des monuments du domaine de la pure curiosité.

A la suite du grand mouvement de rénovation donné à l’étude des religions antiques en Allemagne, sous la puissante influence de Creuzer, d’O. Müller, et d’un maître que personne n’a encore égalé dans l’intelligence de la poésie grecque, je parle de M. Welcker; à cette époque vraiment mémorable dans l’histoire de la pensée et de la philologie, deux systèmes se sont trouvés en présence. Le premier cherche l’explication de la mythologie dans la comparaison des paysages de la Grèce avec les inventions des poètes. Le second demande aux œuvres de l’art le secret que le premier veut pénétrer en étudiant le climat, le cours des fleuves ou la situation des montagnes. M. Gerhard est à nos yeux celui qui a le mieux assis le second système et démontré par quels moyens on pouvait tirer de l’étude des monuments le sens profond du passé. Cependant sa manière n’est point assez exclusive pour qu’il se soit interdit d’emprunter à la géographie mythologique de l’école, dont M. Forchhammer est le chef, certaines parties utiles, certaines observations vraies. Les doctrines négatives, comme celles de Letronne, par exemple, sont souvent plus nuisibles qu’utiles dans des études où il faut apporter cette part d’imagination dont manquait totalement notre merveilleux érudit. Un éclectisme modéré et prudent est parfois le chemin le plus court pour atteindre la vérité.

Toutefois, le système de M. Forchhammer, dont l’Allemagne s’est préoccupée, me suggère une réflexion, et je demande à l’exprimer ici en terminant. Chez un peuple aussi enclin que les Grecs à voir la nature à travers l’humanité, à revêtir le symbole de cette forme précise et limitée que l’art seul peut donner, l’étude des monuments doit être, sans contredit, considérée comme la base même de toute mythologie scientifique et son plus ferme appui.

La science des religions se naturalisera-t-elle enfin dans notre pays? Lui verrons-nous prendre le beau développement des sciences positives? Les talents capables de faire fleurir cette étude ne manquent pas chez nous. Nous avons M. Guigniaut qui, dans ses savantes recherches sur les mystères de la Grèce, a su trouver un juste milieu entre le voltairianisme philologique de M. Lobeck et le mysticisme presque italien de M. Creuzer. Nous avons des penseurs: M. Ernest Renan, trop avare de ses aperçus sur la mythologie grecque; M. Alfred Maury, si versé dans la connaissance des cultes helléniques, et auquel on doit une appréciation très-neuve de la morale religieuse des anciens. Nous avons eu Raoul Rochette: son érudition, ses longs travaux lui méritaient dans le souvenir de ses compatriotes un rang plus élevé. Nous avons le duc de Luynes, zélateur déclaré de l’archéologie, et par son vaste savoir et le sens exquis des monuments, habile à la faire avancer dans toutes les voies, surtout dans l’étude des religions. L’Elite des monuments céramographiques de M. Lenormant et de son persévérant et fidèle collaborateur, M. de Witte, par la profondeur, l’exactitude et l’ingénieuse direction des recherches, peut servir de pendant aux travaux de M. Gerhard sur la céramographie. Je me tais sur la numismatique, l’archéologie orientale, l’égyptologie, dans lesquelles la France est au premier rang. Que nous manque-t-il donc pour faire prospérer, sous notre latitude scientifique, l’étude des religions, pour qu’elle prenne un bel essor? Ce qui nous manque, c’est un public.

Oui, le public et le siècle lui-même en France semblent se détourner de l’antiquité figurée dans ses plus hautes applications. L’ombre s’abaisse. Nul doute qu’en s’associant dans un assez court espace de temps, deux des représentants les plus célèbres de l’archéolo gie allemande, en faisant asseoir d’une voix unanime M. Gerhard à côté de M. Welcker, une illustre com pagnie n’ait voulu nous montrer tout le prix qu’elle attachait à ces nobles études, et nous faire sortir de notre engourdissement.

ANNALES ET BULLETIN DE L’INSTITUT ARCHÉOLOGIQUE DE ROME
(Journal des Débats, 22janvier1860.)

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Cet ouvrage, écrit moitié en français, moitié en italien, a sa place marquée parmi les livres les plus utiles et les plus beaux de la bibliothèque du savant et de l’artiste. Depuis trente ans cette publication est commencée et se compose maintenant de trente volumes. Un atlas considérable en fait partie, et sous ce titre: Monumenti inediti, renferme de nombreuses planches qui reproduisent avec une fidélité bien rare la plupart des monuments remarquables provenant des fouilles pratiquées depuis plus d’un quart de siècle dans toutes les contrées classiques, et particulièrement en Italie. Le texte est une mer d’érudition. Sans ce recueil, il serait impossible d’embrasser l’ensemble des études archéologiques et de suivre leurs progrès. Voilà bien des titres à la renommée; cependant, et nous le disons non sans étonnement et sans regret, cette vaste, cette précieuse publication est signalée pour la première fois aujourd’hui dans un journal français.

La spéculation n’a pas créé les Annales; la librairie n’y a pas mis la main. La pensée qu’elles réalisent si heureusement vient de plus haut. Quelques fervents adorateurs de l’antiquité, quelques grands personnages tenant aux deux aristocraties, celle du sang et celle de l’intelligence, l’héritier présomptif d’une couronne, voilà quels furent ses fondateurs. Il faut tenir compte également de l’ardente initiative de M. Gerhard, membre de l’Académie de Berlin et l’un des plus dignes représentants de la science allemande.

L’idée d’une publication réunissant en un faisceau les recherches contemporaines sur l’archéologie n’est pas une idée neuve. Trois archéologues d’un grand mérite, Boettiger, Schorn, M. Welcker, et le célèbre antiquaire Guattani, de très-bonne heure et séparément, sont entrés dans cette voie. Toutefois une direction trop exclusive, des moyens d’information trop limités, mais surtout l’extrême difficulté pour l’érudition et le talent eux-mêmes de soutenir une pareille entreprise, quand ils sont isolés, vinrent mettre obstacle au succès complet de ces publications. Et cependant quand on songe à l’état des études archéologiques, on voit combien une création de ce genre était nécessaire.

Depuis le jour où un charmant enthousiaste, dans les murs de cette Rome qu’il adorait, conçut l’Histoire de l’art, et les Monumenti inediti, fondement de deux études récentes, l’esthétique et l’interprétation des monuments figurés, depuis cette époque mémorable dans l’histoire littéraire, les matériaux de l’archéologie se sont décuplés; les trésors que recèlent les cendres du Vésuve n’ont cessé de s’accumuler dans le musée de Naples; les beaux principes de l’architecture antique ont été mis dans tout leur jour. A l’Europe artiste et libérale, l’Angleterre a révélé Phidias; d’habiles antiquaires ont parcouru la Grèce, marquant avec un soin pieux, sur cette terre semée de ruines, la place de tant de villes célèbres aujourd’hui disparues; d’autres ont visité l’Asie Mineure, retrouvant partout le goût hellénique, mais sous des aspects inattendus; en nous donnant la clef des écritures de l’Égypte, en soulevant le voile dont s’enveloppe une civilisation qui semble n’avoir pas eu d’enfance, un philologue de génie a conquis, au nom de la science française, le royaume des Pharaons. L’Assyrie, cette autre énigme, nous a laissé voir des palais aussi vieux que la Bible, et dont les murs sont couverts d’une écriture qui attend un Champollion; enfin l’Italie païenne nous a livré son âme en nous livrant le secret de ses tombeaux.

C’est au moment même où ce grand mouvement scientifique, inauguré par Winckelmann, était dans toute sa force, c’est à Rome, entre1825et1828, que la création des Annales fut projetée par M. Gerhard et ses amis. Grâce à eux, pour la première fois, la lumière s’est répandue dans toutes les parties de l’antiquité figurée; grâce à eux, la publicité, si difficile et si restreinte dans cet ordre de travaux, est devenue large et facile. A peine leur projet était-il connu, que déjà les hautes célébrités de la grande érudition se groupaient autour de cette pléiade d’antiquaires: aussi la fondation de l’Institut de Rome fut-elle le résultat immédiat de ce noble empressement.

Annales et Bulletin de correspondance archéolo gique, tel fut le titre de ce nouveau recueil, dès lors dirigé, alimenté par toute une académie, ou plutôt par l’Europe savante, à laquelle il demandait chaque jour un fait, un texte, une idée. Enregistrer les résultats des fouilles fut le premier objet; le second fut de discuter les monuments anciennement découverts, mais mal interprétés, ou bien encore de décrire brièvement tous ceux que le sol classique livrait chaque jour à la critique des antiquaires, sauf à les étudier sérieusement plus tard. Une branche de ces études, jusque-là fort négligée, la topographie archéologique, et une étude non moins intéressante, à laquelle un grand philologue, M. Boeckh, venait de donner un brillant essor, l’épigraphie, enfin la numismatique et la glyptique, c’est-à-dire tout un monde de détails et de petits problèmes, trouvèrent place dans les Annales. On n’a point oublié la vive impulsion qu’elles reçurent. Chaque mois le Bulletin vint instruire le lecteur du mouvement quotidien de la science, marquant, à tous les anniversaires de la naissance de Winckelmann, la route parcourue. Chaque année, les Annales vinrent discuter devant le public érudit quelque point délicat avec cette sollicitude majestueuse si parfaitement reproduite dans le Peseur d’or de Gérard Dow.

Je relisais dernièrement la première liste des membres de l’Institut de correspondance, la liste de nos anciens confrères. En tête se trouve le nom de Frédéric-Guillaume, alors prince de Prusse et protecteur de l’Institut. Combien ce nom témoigne ici des goûts élevés et libéraux des familles régnantes en Allemagne! K.-Ottfried Müller et Letronne, Boettiger, Hirt et Millingen, sir William Gell, Raoul Rochette, Thiersch et Quatremère de Quincy, Dodwell et Brönsted, Nibby, Schorn et Panofka, enfin MM. Boeckh, Welcker et Guigniaut figurent au nombre des membres de cette Académie ultramontaine. Deux artistes, grands appréciateurs des anciens, Thorwaldsen et M. Hittorff, sont placés également sur cette liste où l’on regrette de ne pas voir un plus grand nombre de leurs émules. Parmi les membres honoraires, trois noms m’ont frappé de respect: les noms de Guillaume de Humboldt, de Guillaume Schlegel et de Chateaubriand.

Rome où le souffle de l’antiquité remue si violemment les âmes devint le siège définitif de la nouvelle Académie. C’est sur la roche Tarpéienne que l’Institut archéologique établit ses pénates. Là tous ceux qui aiment la science les saluent depuis trente ans.

L’année même où cette société entrait dans une voie parcourue si honorablement et au prix d’énormes sacrifices, la fortune lui réservait une admirable découverte que l’on a comparée aux fouilles d’Herculanum et de Pompéi. Non loin de Corneto, dans une plaine empestée que traverse un torrent qui fuit avec rapidité vers la mer Tyrrhénienne, près d’un pont vénérable jeté sur deux rives sauvages, ponte della Badia, de 1828à1829, un grand nombre de tombeaux étrusques ont été ouverts. Dire tout ce qui a été trouvé dans la nécropole de Vulci nous serait impossible. Des bronzes, des bijoux d’un travail exquis s’étalaient au milieu des ossements dans ces asiles funèbres, épargnés par miracle. Quatre mille vases qui attestent cet immense désir des anciens de parer la demeure des morts; oui, quatre mille vases! aussi beaux pour la plupart que les gracieuses amphores de Nola, ont été rendus à la lumière. Argile fin, vernis délicat, forme élégante et variée, rien ne manquait à ces fragiles chefs-d’œuvre animés par des milliers de figures. Dans ces compositions se reflétaient des époques et des styles divers; mais les dieux et les héros de l’Attique jouaient ici sans partage un rôle important.

Le beau Mémoire de M. Gerhard sur les vases de Vulci, Rapporto intorno i vasi Volcenti (Annales, 1831) produisit dans le monde savant une sensation profonde. Par quel prodige, se demanda-t-on, quatre mille vases couverts d’inscriptions grecques se trouvent-ils enfouis dans le cimetière d’une ville de l’Étrurie, ville à peine connue dans l’histoire? A l’exception de quelques antiquaires italiens pour lesquels ces trésors de la céramique grecque représentaient «les plus anciens monuments du culte des Etrusco-Pélasges», c’est ainsi que s’exprime le prince de Canino; tous les maîtres de la science constatèrent le caractère hellénique des vases de Vulci. Toutefois, sur la ques tion d’origine on fut loin d’être d’accord. La présence de ces vases impliquait-elle l’établissement d’une po pulation grecque vivant à l’athénienne dans les murs de Vulci, ou bien l’existence dans cette ville d’une colonie de potiers athéniens, ou bien encore était-ce l’indice du goût très-vif de l’aristocratie étrusque pour les vases peints qu’elle aurait fait venir de la Grèce et de l’Italie méridionale, devançant de la sorte dans les voies du luxe des choses lointaines nos amateurs de porcelaine de Chine ou du Japon? K.-O. Müller, Raoul Rochette, Millingen, MM. Gerhard, Boeckh, Welcker et d’autres antiquaires prirent part à cette discussion chaudement débattue dans les Annales et le Bulletin. De pareilles questions paraîtront oiseuses aux gens du monde, aux amateurs de salon, surtout en France, et surtout à cette heure; mais les savants ont vu ici quelque chose de plus instructif qu’un détail secondaire; ils y ont vu de curieuses révélations sur l’état économique et social de l’ancien monde; révélations incomplètes, divergentes, précieuses cependant, car elles touchent à des questions sur lesquelles les textes gardent le silence le plus absolu; mais lorsque la science des monuments figurés aura fait des progrès nouveaux, qui nous dit que ces révélations ne deviendront pas lumineuses? La vérité veut être longtemps cherchée, et la critique a pénétré dans bien d’autres mystères.

Par cette belle découverte de Vulci, les imaginations étaient excitées: aussi l’attention des rédacteurs des Annales se dirigea-t-elle pendant plusieurs années principalement sur les vases peints. Quel vaste champ d’étude que celui de la céramographie! Comme il s’est agrandi sous une double influence, celle de l’esprit scientifique et de l’avidité commerciale! Leurs efforts se sont réunis pour fouiller toutes les nécropoles de l’Étrurie, de l’Italie méridionale, de la Sicile et du continent grec. «Désormais, écrivait M. Bunsen, ambassadeur de la Prusse près du Saint-Siège et en même temps le savant secrétaire de l’Institut de Rome et le digne successeur de M. Gerhard, désormais personne n’aura le droit d’étudier avec fruit cette classe de monuments et d’en parler en connaissance de cause s’il ne consulte notre recueil.» Combien de gens sont loin de se douter que sur les cinquante mille vases retrouvés depuis un siècle, et inexactement appelés étrusques; que sur ces hydries, ces coupes, ces amphores blanchies par la poussière dans les cabinets des curieux; que sur cette poterie d’aspect si monotone, les mythes héroïques et religieux de la Grèce se déroulent avec une richesse incroyable! Souvent ces lignes si pures, cet abandon plein de grâce, ce caprice ravissant, toute cette fleur de beauté et de jeunesse voilent aux regards peu exercés les libres créations du panthéisme et les idées des anciens sur les forces de la nature et sur la mort.

Dans ces simples esquisses échappées à un crayon mercantile, l’école symbolique et le docte et doux Creuzer, son illustre chef, plus d’une fois ont cherché la trace légère du spiritualisme païen. Les figures énigmatiques qui se groupent autour des grands vases de la Pouille et de la Lucanie, ces représentations grandioses et confuses des dieux de l’Erèbe, et des Furies, ont pu leur apparaître comme la formule mystérieuse par laquelle les anciens révélaient leur pensée sur les destinées de l’homme après cette vie. Que quelques tendances empreintes d’un certain mysti cisme se soient glissées dans l’exégèse de ces monuments de la sereine antiquité, c’est ce que nous reconnaissons. D’ailleurs elles ont été signalées avec vivacité par une école rivale, dont Voss et M. Lobeck sont les plus illustres représentants. Mais les critiques n’ont-elles pas été trop loin? Si, comme quelques philologues le prétendent, les trésors de l’art grec, cet art si charmant et si pur, n’expriment que des idées puériles; si ces marbres divins ne manifestent que des appétits grossiers, ce désaccord complet entre la forme et l’idée, cet éternel contre-sens est des plus déplorables; il y a là pour l’esprit humain un véritable déshonneur.

Vers1835, la topographie antique vint en première ligne dans les Annales et le Bulletin. Une pensée qui rappelle les beaux jours de la papauté avait fait entres prendre par le gouvernement pontifical, huit année auparavant, le déblaiement de cette masse de ruines qui séparent le Capitole du Colysée. Dirigées avec habileté, ces fouilles amenèrent de précieux résultats. Ainsi la découverte du pavé de la voie Sacrée conduisit à reconnaître les limites du Forum. L’étude approfondie de ce lieu, un des plus, célèbres du monde, présente de grandes difficultés. Marquer sur ce gazon qui pousse entre des ruines la place où le peuple-roi se pressait pour entendre ses tribuns, et nommer de leur vrai nom tous les décombres illustres que les siècles ont accumulés dans le Campo Vaccino, peut être regardé comme un de ces labeurs que la sagacité la plus courageuse et l’érudition la plus sûre seules peuvent oser entreprendre. Et cependant il faut leur rendre hommage, vingt antiquaires se sont exercés sur ce sujet délicat. Nous citerons Nardini, Féa, Nibby, Canina, et plus récemment MM. Becker et Henzen. Aux efforts des savants il faut joindre les efforts des artistes: de belles restitutions habilement conçues ont été proposées par les architectes. Lorsque d’une main si hardie Niebuhr refaisait l’histoire romaine, ce grand critique songeait à une restauration du Forum. Mais la terre cachait encore en partie les monuments qui pouvaient le guider. Admirateur et ami de Niebuhr, et prompt à profiter d’une heureuse circonstance, M. Bunsen a voulu terminer l’ébauche commencée par une haute intelligence. Cet essai remarquable, l’œuvre d’un esprit aussi large qu’enthousiaste, se résume et s’éclaire dans des plans soigneusement étudiés. Non-seulement il embrasse le Forum de la République: il comprend encore tous les Forum construits par les empereurs. Sans doute il est hypothétique sur plusieurs points; mais comme il fait autorité sur beaucoup d’autres, comme il occupe un rang élevé dans les Annales, nous devons nous y arrêter.

Le Forum de la République (Forum vêtus), couvert à l’origine d’arbres et de boutiques, se développait dans une vallée fermée par trois mamelons, le Capitole à l’ouest, le Palatin au midi, à l’est la Vélia. Tout l’espace compris entre l’arc de Septime-Sévère placé au pied du Capitole, et le temple de Faustine, situé au bas de la Vélia, que couronne aujourd’hui l’arc de triomphe de Titus, tout cet espace, disons-nous, était rempli par le Forum; assez large à l’ouest, il se resserrait à l’est. L’image qu’il offre sur le papier est celle d’une pyramide tronquée dont la base serait au pied du Capitole et le sommet au pied de la Vélia. Cette forme lui était donnée par l’écartement de deux rues qui descendaient de la Vélia dans la direction du Capitole. Elles le bornaient au nord et au midi dans toute sa longueur, à peu près comme la rue de Rivoli borne les places de l’Hôtel-de-Ville et du Louvre. Ces deux rues isolaient le square romain des temples, des basiliques et de la salle du Sénat qui l’entouraient et s’alignaient sur leur façade. La rue du nord s’appelait la voie Sacrée, summa via Sacra; c’était par cette rue que les triomphateurs se rendaient au Capitole; celle du midi, summa Velia. Elle passait au pied du Palatin. Deux rues transversales croisaient les premières: l’une, à l’est, marquait les limites du Forum à la hauteur du temple de Faustine; l’autre, à l’ouest, et plus rapprochée du Capitole, partageait le Forum; c’était le Clivus Sacer. Dans la partie comprise entre cette rue et le temple de Faustine, le Forum changeait de nom. Il s’appelait Comitium. Là, en effet, se tenaient les comices.

Ce Comitium, qu’un grand épigraphiste, M. Momsen, met au pied du Capitole (Annales, 1844), nous n’en dirons pas ici la raison, ce Comitium constituait la partie la plus importante du Forum de la République, ou, pour mieux dire, c’était un second Forum, tandis que le premier, le Forum des plébéiens, n’était qu’un marché. Le Comitium appartenait aux patriciens. Il fut pendant des siècles le sanctuaire politique et religieux du peuple romain. Le Forum des plébéiens, il est vrai, eut aussi ses jours de gloire. La vigne, l’olivier, le figuier que les laboureurs romains y avaient plantés jadis, ces heureux symboles de la culture en Italie, ombragèrent plus tard d’orageuses discussions.

Quelques degrés élevaient le Comitium, ouvert de tous les côtés; en revanche un immense velarium le protégeait contre le soleil et la pluie. Le tribunal du préteur et la tribune aux harangues caractérisaient le Comitium. Ils rappelaient ici que la justice et l’éloquence étaient les pivots de la République. Une estrade demi-circulaire avec le siège du juge au fond, tel était le tribunal. Quant à la tribune, sa forme rappelait l’ambon, paisible chaire où, dans les basiliques chrétiennes, on lisait au peuple, pendant la messe, l’Épître et l’Évangile. Cette tribune, selon M. Bunsen, offrait l’aspect d’un petit temple dont la façade serait ornée de six rostres ou proues de vaisseau. Une plate-forme la surmontait, et cette plate-forme était. assez spacieuse pour que l’orateur eût la facilité d’y faire quelques pas. C’est à l’extrémité du Comitium, sur le bord du Clivus Sacer, en face du Capitole, que la tribune aux harangues devait être placée. La raison en est simple: de cet endroit la voix de l’orateur pouvait être entendue des plébéiens qui l’écoutaient dans le Forum.

Un jour, à l’époque la plus florissante de son aristocratie, Rome vit à cette tribune un spectacle nouveau. Loin de s’adresser, selon l’usage, aux sénateurs qui d’un balcon voisin, celui de la Curie, assistaient aux débats, un orateur, Licinius Crassus, voulant faire passer un projet de loi démocratique, se tourna vers le peuple, réuni dans le Forum, comme si le peuple en cette affaire devait seul se prononcer. Ce léger nuage dans un horizon si pur annonçait la tempête, c’était le présage des effroyables convulsions qui devaient déchirer la République. Vingt ans plus tard, un homme supérieur par le talent, mais que la fougue entraînait au delà de toutes limites, s’agitait dans la tribune du Comitium, tenant sous sa parole de feu tout un peuple frémissant: c’était Caïus Gracchus! Dans les derniers temps des guerres civiles, au moment ou l’horreur de cette lutte entre des factions colossales était au comble, Antoine fit accrocher aux rostres la tête et les mains de Cicéron. Heureusement pour le Comitium, la tribune avait changé de place; dans ses projets d’anéantissement des formes républicaines, César l’avait fait transporter au Forum, qu’il voulait renouveler, trois mois avant sa mort.

Sur de pareilles questions, sur l’histoire de l’art, sur cent autres sujets, les publications de l’Institut archéologique répandent une vive lumière: spirituelles discussions de Letronne, cet esprit net et fin; polémique de Raoul Rochette, féconde en renseignements; remarquables travaux de MM. Borghesi et Cavedoni, Philippe Lebas et Rathgeber, Canina et Lepsius; investigations continuelles de l’infatigable Émile Braun, si versé dans l’étude de l’archéologie comparée, voilà ce qu’on trouve accumulé dans ce vaste recueil que nous recommandons vivement à tous les hommes studieux. Ils y trouveront aussi les philosophiques recherches d’un grand philologue, M. Welcker, et les aperçus osés, mais ingénieux, d’un savant enlevé trop tôt à l’archéologie, je parle de Panofka (mort à Berlin le20juin1858); ils y trouveront plus d’un témoignage de la perspicacité heureuse de MM. de Saulcy et de Longpérier; ils y trouveront enfin les consciencieuses descriptions de M. de Witte. Que cette curiosité si vaste, cette philologie si haute, ce mouvement considérable des esprits dans les voies nouvelles de la critique n’aient pas pénétré plus avant dans la partie éclairée du public français, voilà qui est fait pour exciter un grand étonnement. Quant à ceux que leur vocation appelle vers l’esthétique et l’archéographie, ils ne peuvent faire une meilleure lecture. Quelle ressource pour se préparer à toute une série d’études dont l’utilité et la beauté ont été si souvent méconnues! Certes, si le génie antique fait éclater sa force extraordinaire, c’est dans les monuments des arts; là, brille surtout son incomparable spontanéité; s’il atteint à cette perfection sublime qui n’a jamais été dépassée ni même égalée, c’est encore là. Il y a des taches dans l’Iliade; le Parthénon en est exempt. Qui de Tite-Live ou du Colysée nous parle le plus éloquemment de la grandeur romaine?

Cette révélation d’un beau livre serait incomplète si, avant de terminer, nous ne jetions un coup d’œil sur la situation présente d’une science qu’il a si puissamment aidée. L’archéologie fleurit encore en Italie: elle est là sur son terrain. Depuis longtemps MM. Borghesi et Cavedoni, et plus nouvellement M. Minervini, se sont acquis dans cet ordre de recherches une juste célébrité. Comme toujours, c’est vers l’antiquité que l’activité intellectuelle de l’Allemagne est tournée. En ce moment, des professeurs et de jeunes érudits, tous ou presque tous collaborateurs des Annales, travaillent à la suite de MM. Welcker et Gerhard que trente années de savantes recherches n’ont point encore lassés. Resserrer, autant que faire se peut, l’alliance de la philologie et de l’archéographie, tel est leur but, et ils ont raison, car s’il est vrai que le sens complet de l’antiquité ne s’obtient que par l’étude des monuments figurés, dans bien des cas ce n’est qu’aux philologues que ceux-ci disent leur secret. L’archéologie pourra-t-elle s’acclimater en Angleterre? Jusqu’ici elle nous rappelle ces plantes exotiques dont les rameaux un peu malingres ne peuvent s’épanouir qu’à grands frais. Cependant j’ai confiance dans la vieille ardeur de M. Cockerel, dans le profond savoir de M. Birch, dans le tact de M. Newton, et dans cet essaim de voyageurs accomplis à la tête desquels marchent MM. Leake, C. Fellows, Hamilton, Falkener; j’ai foi dans l’influence d’un musée sans rival. En France, l’état actuel de l’archéologie est alarmant.

Loin de moi la pensée d’oser condamner l’étude du roman et du gothique; cette étude est trop belle. Elle nous vaut d’ailleurs, parmi tant de bons ouvrages, les précieuses monographies de M. Vitet Mais cette passion fort légitime, cette ardeur pour nos ruines nationales, comme l’a prouvé la discussion récente sur Alesia, ces recherches variées auxquelles la Société des Antiquaires de France imprime une impulsion si heureuse, ont donné naissance à une erreur assez grave pour qu’il importe de la relever. Trompés par les rapides progrès de l’archéologie du moyen âge et par le nombre des personnes instruites qui étudient consciencieusement les cathédrales et les donjons de leur province, les gens du monde, que ces questions au fond touchent fort peu, se sont imaginé que partout l’élan scientifique était le même. Ainsi, selon eux, la grande archéologie emploie une armée de travailleurs. Hélas! il n’en est rien. A l’exception d’un petit groupe, composé de membres de l’Institut, au mérite desquels l’étranger rend surtout hommage, de quelques explorateurs de premier ordre, à l’exception de quelques artistes d’une grande école, et de deux ou trois savants obscurs, personne dans la patrie de Montfaucon, même parmi les lettrés, ne paraît éprouver un penchant bien vif pour l’antiquité figurée.

Ce fait est remarquable. Mais ce qui l’explique, ce sont nos nouvelles mœurs littéraires: cette activité fébrile, ce besoin de produire et de se montrer sans cesse, ne saurait s’accommoder des veilles souvent stériles de l’antiquaire, forcé de s’adonner aux plus difficiles recherches. On s’effraye de ce labeur patient et acharné, de ce travail d’alchimiste auquel manquent les encouragements du public, qui est à mille lieues de cet ordre d’idées. Que de lectures avant de pouvoir écrire une seule ligne sur un monument figuré! que de travaux préparatoires! Edifices, statues, vases, médailles, inscriptions, l’antiquaire doit tout voir, tout étudier. Dans une science livrée à ce point aux hypothèses, et où l’induction joue un si grand rôle, ce n’est que par la comparaison assidue des monuments entre eux qu’on arrive à deviner ce qu’ils signifient. Dieu sait si l’effort doit être grand, aujourd’hui que leur nombre s’est prodigieusement accru!

Un éminent écrivain, M. Ernest Renan, citait naguère le portrait suivant, tracé par M. de Maistre; c’est celui de la science moderne, que l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg représente «les bras chargés de livres et d’instruments de toute espèce, pâle de veilles et de travaux, se traînant souillée d’encre et toute pantelante sur le chemin de la vérité, en baissant vers la terre son front sillonné d’algèbre.» J’aurais à personnifier l’archéologie, que je la peindrais une loupe à la main, promenant ses regards sur les sublimes reliques qui font sa joie. Surtout j’aurais soin de l’asseoir sous des lambris dorés, et voici pourquoi: en dépit de l’union la plus étroite avec le savant, elle garde toujours un sourire pour l’amateur riche et instruit. Les sacrifices que cette science exige sont parfois trop coûteux pour qu’elle puisse se contenter en tout temps du manteau un peu troué de la philosophie. Ce côté, le côté faible, à mon avis, l’a rapprochée dans bien des circonstances du luxe intelligent d’une aristocratie éclairée. Pour mieux dire, le goût des arts, la culture élégante de l’esprit ont attiré vers elle les personnes de condition. Un des priviléges de l’archéologie, c’est de plaire aux grands seigneurs: le comte de Caylus et le comte d’Arundel, lord Pembroke et sir Hamilton, M. de Choiseul-Gouffier et le cardinal Albany, le baron de Stosch et le duc de Blacas, le comte Alexandre de Laborde dont l’ardeur scientifique revit dans son fils, le comte de Clarac, qui a donné sa fortune en échange du plaisir de publier un grand ouvrage, et bien d’autres, témoignent éloquemment en faveur de cette disposition libérale des hautes classes. Le duc de Luynes, dont la main généreuse a si vaillamment soutenu les Annales, est le dernier rejeton de cette noble lignée de fins connaisseurs, lignée qui remonte jusqu’aux Médicis. Nul ne l’ignore: leur palais à Florence fut le berceau de l’archéologie.

Un optimisme, fort honorable dans son principe, viendrait-il élever un doute sur la justesse de ses observations, nierait-t-il la décadence d’une étude beaucoup plus sérieuse qu’on ne le croit communément, décadence trop réelle dans notre pays, la réponse serait facile: dans une ville d’un million d’âmes, au sein de cet immense foyer intellectuel qui rayonne dans le monde entier, un recueil considéré par toute l’Europe comme l’organe le plus savant de l’archéologie n’a pas vingt souscripteurs.

L’ÉCOLE FRANÇAISE D’ATHÈNES
(Journal de l’Instruction publique, 1863.)

Table des matières

Voici ce qu’on lisait dans le Journal des Débats du 25. août1846:

«On a récemment parlé d’un projet qui honorerait à la fois le gouvernement français et le gouvernement grec: il s’agirait d’établir un lien régulier entre l’Université de France et la patrie renaissante des Hellènes; de mettre en rapport l’étude du grec en France avec cette étude refleurie au sein même de la Grèce; d’instituer en un mot une sorte de concordat littéraire entre notre pays latin et la terre d’Athènes.»

Et, après avoir indiqué brièvement quels seraient les avantages attachés à la réalisation de cette idée, M. Sainte-Beuve ajoutait:

«Il semble que le résultat indiqué par ces considérations diverses, c’est qu’une École française, instituée à Athènes pour un certain nombre de jeunes architectes et de jeunes philologues, concilierait à la fois les intérêts de l’art et ceux de l’érudition.»

Le11septembre1846, vingt jours après la publication de cet article, le vœu de l’éminent critique était en partie exaucé: une ordonnance royale, signée de Salvandy, instituait une école de perfectionnement pour l’étude de la langue, de l’histoire et des antiquités grecques à Athènes.

L’École, suivant les prescriptions ministérielles, se composait d’élèves de l’Ecole normale supérieure reçus agrégés des classes d’humanités, d’histoire ou de phi losophie, placés sous la direction d’un professeur de Faculté ou d’un membre de l’Institut; les élèves devaient passer deux années à Athènes, et même une troisième si le Ministre l’autorisait. Celui-ci se réservait le droit d’arrêter le programme des cours d’études et des travaux et de les reviser annuellement en conseil; enfin l’École d’Athènes pouvait ouvrir des cours publics et gratuits de langue et de littérature française et latine, et ses membres professer dans l’Université et les écoles grecques tous les cours compatibles avec leurs études. C’est bien là, si je ne me trompe, ce concordat littéraire entre la terre d’Athènes et le pays latin, concordat annoncé par M. Sainte-Beuve. Telle est la première forme donnée à l’École d’Athènes, telle elle fut conçue dès l’abord par l’esprit élevé de M. de Salvandy.

J’ai hâte d’ajouter que, dès l’année1847, quelques-uns des élèves les plus remarquables de l’École normale s’embarquèrent avec joie pour Athènes. Ardents, pleins d’espoir, soutenus dans cet exil volontaire par M. Daveluy, mis à leur tête, et protégés en outre par M. Piscatory, ministre de France en Grèce, ils ont prouvé, dès le début, par quelques travaux distingués, qu’ils étaient dignes d’inaugurer cette fondation d’une colonie universitaire sur le sol le plus classique de toute l’antiquité.

Toutefois, deux ans s’étaient à peine écoulés, et déjà l’on commençait à sentir que les bases de la nouvelle institution devaient être non-seulement affermies mais élargies; on comprenait qu’il y avait là un principe de vie scientifique, un terrain vierge et riche à féconder; ce qui n’avait été entrevu que faiblement dès l’abord, on le vit clairement. Donner une impulsion plus forte à cette École, régulariser ses travaux, c’était un devoir pour ceux qui se trouvaient chargés des destinées de la jeune colonie: aussi, pour répondre aux nécessités de la situation, le successeur de M. de Salvandy, M. de Parieu, averti à temps, rendit un arrêté (26janvier1850) dont les termes sont assez remarquables pour qu’on veuille bien nous permettre de les rapporter ici textuellement:

«L’École française d’Athènes, y est-il dit, devant sa naissance à une pensée analogue à celle qui a fondé l’Ecole de Rome, dont les élèves envoient chaque année à l’Académie des beaux-arts des travaux qui donnent la mesure de leur application et de leurs progrès; considérant en outre qu’il importe à l’avenir de l’École et à l’avenir de ses membres que cette institution ne demeure pas stérile, mais qu’elle fournisse à l’érudition des résultats sérieux et publiquement constatés, arrête: Chacun des membres de l’Ecole française d’Athènes sera tenu d’envoyer, avant le1er juillet de chaque année, au Ministre de l’instruction publique et des cultes, un Mémoire sur un point d’archéologie, de philologie ou d’histoire, choisi dans un programme de questions que l’Académie des inscriptions et belles-lettres sera invitée à présenter à l’approbation du Ministre.»

On le voit, il ne s’agit plus ici simplement d’une École de langue et de perfectionnement, il s’agit de quelque chose de plus large encore, de plus vivant: on demande de fournir à l’érudition des résultats sérieux, on veut qu’ils soient publiquement constatés.

Quelques jours après (30janvier), M. de Parieu écrivait à l’Académie des inscriptions que son intention en rendant cet arrêté était de confier à la savante Compagnie la direction de l’Ecole française d’Athènes. Qui donc en effet mieux que l’Académie des inscriptions, ce centre d’érudition, ce foyer de lumières, pouvait tracer la voie et donner avec plus d’autorité les encouragements et les conseils?

Réunis en commission, les hellénistes et les antiquaires de l’Institut, auxquels un homme éminent, M. Guizot, vint se joindre comme président de l’Académie, préparèrent un projet de règlement relatif aux travaux de l’École française. Le8mars1850, le pro fond et habile interprète de Creuzer, auquel cette École doit sa prospérité en partie, lut en séance publique un rapport sur le travail de la commission dont il était l’organe. M. Guigniaut préludait ainsi à ces rapports amples, érudits, instructifs qui pendant neuf années (1851-59) nousont montré la marche de l’École d’Athènes: rapports où rien n’est omis, où l’on trouve, à côté des questions mises à l’étude par l’Académie des inscriptions et de tous les desiderata de la science relativement à la Grèce, le tableau le plus exact des efforts et des progrès de la jeune colonie universitaire; rapports bienveillants, mais où les avertissements et les conseils ne font pas défaut. Aujourd’hui c’est à un maître en philologie, à un philhellène dévoué, à un ami également éclairé et sincère de l’École d’Athènes, que cette tâche délicate est confiée: M. Guigniaut ne pouvait être mieux remplacé que par M. Egger.

Le décret rendu par le président de la république, le7août suivant, est une des conséquences de la féconde initiative de l’Académie des inscriptions; non-seulement, par ce décret, qui ratifie presque tout ce qui a été fait jusqu’alors, l’École se trouve affermie sur ses bases; non-seulement, pour la première fois, un crédit lui est affecté dans la loi du budget de1851, mais une disposition fondamentale de ce même décret lui impose une direction si féconde, en ce qu’elle est plus scientifique, que l’École lui doit la plus grande part de ses succès. Voici cette disposition:

«Une année et plus sera employée par chaque membre à des explorations et à des recherches dans la Grèce et les autres pays classiques soit de l’Orient, soit de l’Occident.»

Notez que le lien qui existe entre l’Académie et l’École d’Athènes se trouve ici officiellement constaté:

«Les résultats des travaux des membres seront transmis par le Ministre à l’Académie des inscriptions, invitée à en faire l’objet d’un rapport, et à en rendre compte dans sa séance publique où elle annoncera les sujets d’explorations et de recherches plus spécialement proposés pour la seconde et troisième année d’études.»

J’ai dit plus haut que le décret du7août ratifiai tout ce qui avait été établi jusqu’alors. Nous en excepterons toutefois ce qui concerne le recrutement de l’École; car on y trouve ce qui suit:

«Considérant qu’il importe de mettre l’École française d’Athènes en harmonie avec les principes de liberté qui y régissent l’instruction publique, d’en élargir les bases, d’en assurer le recrutement et d’en compléter l’organisation, décrète: A partir de la prochaine année scolaire, l’École française sera formée concurremment d’agrégés sortis de l’École normale et d’agrégés pris en dehors de cette École.»

Il faut le reconnaître, cette mesure a vivement inquiété les amis de l’École française d’Athènes. Ils se sont demandé si elle ne perdrait point une partie de sa force, n’étant plus composée exclusivement d’agrégés, docteurs, professeurs, tous sortis de l’École normale, c’est-à-dire de l’élite de la jeunesse universitaire. Heureusement que le décret impérial du9février1859 est venu les rassurer. Grâce à ce décret, les portes de l’Ecole française ne s’ouvriront désormais que devant les plus capables, car il a remis en vigueur l’article1er de l’ordonnance du11septembre1846.

Ce n’est pas tout: une lettre du Ministre de l’instruction publique, lettre interprétative du décret du9février, est venue démontrer que, loin de vouloir affaiblir l’influence, purement littéraire en définitive, de l’Académie des inscriptions sur l’École française, le gouvernement était bien plus disposé à favoriser qu’à restreindre l’action du plus légitime comme du plus honorable patronage.

Du reste si, parmi les mesures diverses que renferme le décret impérial du9février, quelques-unes ont pu sembler d’une efficacité douteuse, par exemple, la création d’une section des sciences l’École française d’Athènes (car on n’a point vu Jusqu’à présent d’agrégé de cette Faculté se promenant sur les cailloux du Céphise ou dans les gorges du Taygète pour former des collections d’histoire naturelle), il en est d’autres d’une utilité incontestable, et auxquelles il faut applaudir. Ainsi l’École devra beaucoup au Ministre qui a décidé que nos jeunes professeurs, en se rendant à Athènes, s’arrêteraient pendant trois mois dans la Péninsule, trois mois répartis entre Rome, Naples et Florence. Certes M. Rouland a eu raison de croire que, dans l’ordre des études et de l’idéal classique, le péristyle de la Grèce, c’était l’Italie.

La création d’une section d’architecture annoncée par ce même décret (section composée de quelques élèves pensionnaires de l’École de Rome envoyés en Grèce pour y continuer leurs études) est encore une de ces mesures qui ne méritent que des éloges. Athènes ne renferme-t-elle pas le monument le plus parfait entre tous ceux qui ont été érigés par la main des hommes? Je le demande: que ne peut-il pas sortir de bon et d’excellent de ce rapprochement entre de jeunes architectes et de jeunes antiquaires, entre les élèves, déjà si habiles, de l’Académie de France et les élèves de notre brillante École normale? Du reste, l’expérience n’est plus à faire, elle est faite. Maintenant on a la preuve que cette réunion vraiment féconde «concilie à la fois les intérêts de l’art et de l’érudition.» C’est ce que M. Sainte-Beuve voulait.

Nous pardonnera-t-on de nous être arrêté si longtemps sur des détails administratifs? L’histoire de l’École française d’Athènes est généralement si peu connue, on sait si peu, ou si mal, ce qui concerne la création d’une institution dont «la France seule, jusqu’à présent, a conçu et réalisé la pensée,» on se méprend tellement sur les faits et les dates, que j’ai cru devoir insister.

L’idée d’établir à Athènes une colonie savante, d’y envoyer pour plusieurs années quelques-uns des plus distingués parmi nos jeunes universitaires, est une idée si naturelle et si heureuse, qu’on reste surpris quand on songe à l’espèce de froideur qui l’accueillit à l’époque où elle commençait à être en voie d’exécution. S’il est un nom qui rappelle à l’imagination charmée les sources les plus pures du génie littéraire et des chefs-d’œuvre d’une supériorité souveraine que l’art des modernes ne saurait égaler, Athènes est ce nom assurément. Cette terre de Grèce, toujours favorisée des dieux, abonde en inspirations hautes et franches, en excitations puissantes qui raniment, l’esprit, le retrempent et lui donnent une nouvelle vie. Où trouver ailleurs une empreinte aussi nette, aussi fraîche de la belle antiquité? L’illustre Otfried Müllerl’a bien senti; aussi disait-il en décrivant cette Hellade où il est allé mourir: «Ici l’on pénètre dans les profondeurs d’une antiquité bien plus vivante que celle de l’Italie, malgré ses monuments et ses musées. «Ce qui plaisait surtout à ce grand antiquaire, c’était que le présent de la Grèce était si peu de chose, qu’il laisse la place libre au passé; oui, et je me plais à le répéter, pour établir cette institution libérale (une autre Académie de France), ce centre d’érudition et d’incessantes recherches dont l’Université et la science ont bien plus profité qu’on ne se l’imagine, il était impossible de mieux choisir que cette Athènes éternelle comme Rome, ville incomparable, chère à tous les gens d’esprit, à tous les cœurs d’artistes, car tout y est douceur et beauté, le ciel, l’art, les souvenirs.

Il est encore difficile à cette heure, pour un critique sincère, d’embrasser dans leur ensemble les travaux de l’École française, surtout depuis sa fondation. Les uns sont publiés dans divers recueils; les autres, et c’est le plus grand nombre, ne peuvent être appréciés que dans les rapports adressés à l’Académie par la commission chargée de l’examen de ces travaux. Ce manque de publicité est un inconvénient très-grave, et la réputation de la jeune École en souffre. Le public, qui n’est point régulièrement informé, et qui ne peut savoir par lui-même ce qu’il y a là de zèle soutenu, de force intellectuelle, demeure indifférent et de notre École française ne connaît en général que le nom. Puisqu’on ne l’a point encore tenté, je voudrais, me bornant à indiquer les masses principales, essayer de faire entrevoir cet ensemble à mes lecteurs.

Quelqu’un a déjà dit que l’École française n’était autre qu’une mission scientifique permanente. Ce mot paraîtra d’une justesse parfaite pour peu qu’on réfléchisse à cette longue série d’explorations accomplies sans interruption aucune pendant quinze années: exploration permanente, je maintiens le mot, qui embrasse déjà l’Archipel, les grandes îles grecques et tout le continent, depuis l’extrémité méridionale du royaume hellénique, jusque dans les provinces du Nord que régit encore la Turquie, sans compter certaines promenades scientifiques en Égypte et sur les côtes de l’Asie Mineure. Ce qui me surprend, c’est de voir que, parmi les trente et quelques sujets de recherches proposés depuis1851par l’Académie des inscriptions, la plupart aient été l’objet d’une étude sérieuse. Quand je me reporte à cette somme d’investigations savantes, parfois non sans danger, et toujours difficiles et délicates, investigations exécutées à si peu de frais par des voyageurs encore novices, j’admire ce résultat, et je m’empresse de reconnaître combien l’Académie des inscriptions et belles-lettres a le droit de s’en féliciter.

Représentez-vous quelques jeunes gens d’un esprit distingué, qu’une forte et saine éducation sous des maîtres illustres a bien préparés à combattre les obstacles, parcourant sans cesse et dans toutes les directions, Pausanias à la main, le sol hellénique. Tantôt ce sont des contrées entières qu’ils explorent; tantôt une seule ville devient l’objet d’une investigation profonde. Ils ont des opinions à eux, ils y tiennent, ils les défendent, et les autorités les plus graves ne leur enlèvent pas la liberté d’appréciation. Gell, Clarke, Ulrich, Forchammer, Leake, Ross, Otfried Müller et Curtius, ainsi que les travaux de la commission de Morée, sont par eux commentés, discutés, parfois réfutés. C’est un large complément des explorations scientifiques dont la Grèce a été l’objet, surtout depuis soixante années, complément dont l’importance s’accroît chaque jour. Il y a plus: avec cette vive intuition que donne la connaissance précise du pays, et fortement aiguillonnés par l’Académie, religion, mœurs, ethnographie, épigraphie de l’antique Hellade, ils abordent tout. L’histoire du Bas-Empire elle-même, sans parler de bien d’autres choses, y trouve aussi son compte et l’interprétation des actes des empereurs de Byzance, actes que recèlent encore quelques monastères, augmente la masse des documents relatifs à cette période. Telle s’offre à première vue la jeune colonie universitaire. Ainsi, à la place de cette Ecole de perfectionnement et de langue créée par une initiative généreuse, à laquelle il faudra toujours rendre hommage, nous avons devant nous un plus vaste foyer où l’ardeur de l’érudit devenu géographe, la passion de l’antiquaire, la sagacité de l’épigraphiste sont mises en jeu sous un ciel qui excite la pensée; où des études variées comme les esprits et comme les vocations ouvrent des jours nouveaux sur l’antiquité classique.

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Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
462 səh. 5 illustrasiyalar
ISBN:
4064066326104
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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