Kitabı oxu: «Poésies de Étienne Eggis»
Philippe Godet, Étienne Eggis
Poésies de Étienne Eggis
Avec une Notice biographique et littéraire

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066300753
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
POÉSIES
BOHÊME
UN SOUVENIR D’ENFANCE
LA CHAMBRE DE MA MÈRE
MA FORTUNE
POURQUOI IL NE FAUT ABATTRE LES CHÊNES
UN POËTE QU’ON NE LIT PLUS
ELLE
LA VIEILLE ROMANCE
UN PRÉSENT DE NOËL
A MADAME.....
HANS WALD
OU EST-IL?
I
II
III
IV
V
VI
LE PÈLERIN
LE CHANT DE LA BOHÊME
LE SECRET DE LA MER
CE QUE FAISAIT LA LUNE DERRIÈRE UN BUISSON
LETTRE A UN GRAND POËTE
L’ÉCLAT DE RIRE D’UN BOHÊME
LE CŒUR HUMAIN
BLASPHÈME ET PRIÈRE
A GEORGE SAND
UN ANGE DE LA TERRE
CE QUE C’EST QUE LA MÉMOIRE!
ASPIRATIONS INSENSÉES
I
II
III
DANS LA VIEILLE CATHÉDRALE DE SAINT-NICOLAS A FRIBOURG EN SUISSE
ROMANCE
SIMILITUDES
CHANT DE ROUTE DU JUIF ERRANT
OU LE POETE ÉTAIT TRISTE PARCE QU’IL CHERCHAIT DES CHOSES QU’ON NE TROUVE PAS
ATTRACTIONS INSTINCTIVES
I
II
PLUS LOIN!
I
II
III
IV
QUE SERA LE CIEL?
A MON AMI AUGUSTE MAJEUX
DEUX MOISSONNEURS
I
II
IMPRESSIONS D’IVRESSE D’UN POËTE ALLEMAND
PRIÈRE
LA NOSTALGIE DE L’ARTISTE
I
II
III
IV
ME TUER?–ALLONS DONC!
DANS LA SOUFFRANCE
A UN HOMME QUI VOULAIT MOURIR
TOAST A L’UNION DES POETES
SONNET
COMMENT JE MOURRAI
I
Table des matières
La famille Eggis est d’origine allemande, mais Etienne reçut à Fribourg une éducation toute française; il a ainsi participé du génie et du tempérament des deux races. Il apprit l’allemand sans effort, et il lui arriva même quelquefois, si nous l’en croyons, de penser en cette langue. Voici, en effet, comment il s’exprime dans une note qui précède un de ses plus curieux poëmes: Impressions d’ivresse d’un poëte allemand:
«Vous qui aimez la sainte et vieille Allemagne, la robuste et féconde poésie germanique éclose au pied des cathédrales, dans les bruissements des forêts, vous lirez peut-être avec indulgence l’œuvre bizarre, mais sincère, que je vous offre. Ce poëme a été écrit d’abord en allemand, dans une brasserie de Leipzig, entre un tonneau de bière, une pipe et un piano, puis traduit à Paris, quand le vent des voyages eut poussé ma jeunesse vagabonde vers la grande ville»
J’ai cité ce passage, non seulement parce qu’il nous montre chez Eggis l’influence d’une double nationalité, mais parce que ces simples lignes suffisent déjà à faire connaitre assez exactement son caractère et sa vie: nous y trouvons tout à la fois et son enthousiasme romantique, que partageait la génération d’hier, pour la «vieille Allemagne»; et le piano, qu’il aimait de toute son âme, et la pipe et la bière, qu’il aimait trop; sa complaisance enfin à parler de lui-même et de cette odyssée qui commence en Allemagne et se poursuit à Paris, pour venir s’achever tristement à Berlin, trois ans avant cette guerre qui devait mettre aux prises les deux grands pays chéris par lui d’une égale ferveur.
Fribourg est catholique, et ce fait n’est sans doute pas insignifiant au point de vue artistique; la direction imprimée à l’éducation, l’influence des jésuites et de leur enseignement, des rapports fréquents avec la France, ont donné à ce canton un caractère plus particulièrement français. Il est tel écrivain fribourgeois dont le style offre des qualités d’aisance et d’élégante limpidité qui ne sont pas toujours le privilège des écrivains romands. Puis le culte catholique, par les séductions extérieures de son rite, parle plus vivement à l’imagination que le culte réformé et tend à développer le sens et l’amour de la forme.
Eggis, né à Fribourg le25octobre1830, gran dit près du sanctuaire. Son père, M. Auguste Eggis, musicien de talent, qui vit encore, fut longtemps maitre de chapelle à la cathédrale de Saint-Nicolas, et le jeune Etienne, comme Hégésippe Moreau, fut enfant de choeur:
Quand, à la Fête-Dieu, je portais l’encensoir...
La mère d’Eggis était de Fribourg, et non point française, ainsi qu’il le donne à croire dans ce vers:
La France, sol fécond, beau pays de ma mère...
Saisissons cette occasion de mettre le lecteur en garde contre la fertile imagination du poëte: les détails qu’il fournit sur sa carrière et ses aventures ne doivent pas être pris au pied de la lettre, et ne sont souvent que le jeu d’une fantaisie qui se plaît à étonner le lecteur trop crédule. Ce qui est vrai, c’est que la famille Eggis avait en France des relations de parenté qu’il est intéressant de noter. M. de Sénancour, le célèbre auteur d’Obermann, avait épousé, en1790, à Fribourg, Marie-Françoise de Daguet; celle-ci avait un frère dont la fille, Françoise-Henriette-Madeleine de Daguet, épousa M. Auguste Eggis; leur fils Etienne, notre poëte, était donc petit-neveu par alliance de M. de Sénancour.
Les familles Eggis et de Sénancour entretinrent longtemps des rapports d’amitié, dont j’ai sous les yeux, grâce à l’obligeance des parents du poëte, de nombreux témoignages. Obermann fut écrit sous les ombrages d’Agiez, dans la villa Daguet, aux portes de Fribourg. Etienne Eggis reçut son prénom en souvenir de son grand-oncle. La fille de ce dernier, Mlle Eulalie de Sénancour, morte en1873, et qui fut elle-même un écrivain d’un talent agréable, faisait de fréquents séjours à Fribourg; elle était en correspondance suivie avec le père de notre poëte, qui n’eut pas d’amie plus fidèle et plus dévouée. Je laisserai quelquefois la parole à cette femme pleine d’esprit et de bonté, qui, dans presque toutes ses lettres, glisse pour son «bon Etienne» un mot affectueux.
C’est ainsi qu’elle écrit en février1835:
«Parlez-moi longuement de tout ce qui vous intéresse, du gentil Etienne, de mon bon gros Victor, du gracieux Xavier. J’embrasse toutes ces jolies joues. J’aime à me rappeler les bons moments passés ensemble, ce doux intérieur d’une famille estimable; puisse-t-elle prospérer toujours comme elle le mérite,–car il ne suffit pas de le mériter, malheureusement!»
Victor et Xavier sont deux frères jumeaux plus jeunes qu’Etienne, et qui moururent tous deux le même jour, âgés de cinq ans. Etienne leur a donné un souvenir dans ces vers:
Ensemble ils étaient nés sous l’aile maternelle;
Ensemble ils sont partis pour la vie éternelle,
Riants et gracieux...
Six mois après, leur mère expirait de souffrance,
Mais son œil, en mourant, brillait de l’espérance
De les revoir aux cieux.
La mère du poëte, «notre bonne et douce Madeleine», comme l’appelle Mlle de Sénancour, mourut à vingt-six ans; Etienne avait neuf ans à peine. Plus d’une fois, sa poésie évoque le souvenir de celle que Dieu lui avait si tôt reprise:
Toujours je la revois; dans mes veilles, partout,
Douce et triste toujours cette image est debout...
Etienne fit ses études chez les jésuites, jusqu’à leur expulsion en novembre1847. Ses témoignages, en beau latin, attestent qu’il fut un bon élève:
«Je crois que ce sera un bon et honnête garçon, écrit la cousine; il s’agit de vouloir et de vouloir fortement.»
Elle voyait juste: ce qui manquait le plus à Etienne, c’était précisément la volonté.
Dans l’intervalle des classes, son père s’était attaché à développer son rare talent musical. Il fut même sérieusement question qu’il se vouât complètement à la musique. Mlle de Sénancour lui conseillait ce parti plutôt que la carrière si difficile et si incertaine des lettres; elle lui écrit par exemple:
«Vous avez du goût pour la poésie et la littérature, mais je vous engage fort à ne considérer cette occupation que comme un accessoire, un agrément, parce qu’avant tout il faut vivre et qu’aujourd’hui la culture des lettres ne va qu’à ceux qui ont quelque fortune... Une existence soucieuse et sans lendemain n’est pas tolérable... Ce serait une grande satisfaction pour votre bon père d’être rassuré sur votre avenir; il le mérite bien...»
Et la lettre se termine par un trait délicat à l’adresse du poëte de dix-huit ans:
«Adieu, mon bon Etienne... Je voulais te traiter en grand jeune homme en cessant de te tutoyer, mais je retombe volontiers dans mon habitude, qui est plus amicale.»
Mlle de Sénancour parlait à son protégé le langage de la raison et de l’expérience: n’avait-elle pas vu l’auteur d’Obermann aux prises avec les difficultés de l’existence de l’homme de lettres?
L’offre d’une position pour Etienne vint tirer d’embarras son père: il s’agissait d’une place de précepteur à Munich, chez le comte de Drechsel, gendre du prince Charles de Bavière. La cousine parisienne s’empresse de féliciter ses «bons Fribourgeois»; elle écrit au père:
«Voilà donc notre pauvre Etienne éloigné de sa famille. Comment s’en trouvera-t-il, si jeune, n’ayant aucune habitude du monde, n’ayant jamais vécu parmi des étrangers?... Il m’a écrit une lettre charmante, pleine de cœur et de sensibilité. Elle prouve qu’il sent bien ce que vous avez fait pour lui... Il déclare qu’il a de l’ambition; c’est le moyen d’arriver à quelque chose, pourvu qu’il ait la persévérance et la force nécessaires. Les intentions, du reste, sont excellentes et je m’attache à les encourager; je crois que c’est à propos d’après son caractère. Il est susceptible; ce n’est pas mauvais signe. Il faut ménager cette susceptibilité pour en tirer un bon parti. Certes, il ne manque pas du côté du cœur...»
Etienne partit au printemps1848pour Munich. Tout alla bien d’abord dans sa nouvelle situation. La cousine continue à recevoir de charmantes lettres de lui,–et elle communique ses impressions au père du jeune précepteur:
«Notre Etienne n’est plus un enfant; ses lettres sont d’un jeune homme qui promet. Cette correspondance m’attache de plus en plus à lui. Lors même qu’il ne recueillerait pas de la gloire, comme il en montre la prétention et qui est une grande affaire, ce sera du moins, j’y compte, un jeune homme distingué par son intelligence et la bonté de son cœur. Il a des intentions excellentes. L’amour-propre en outre le soutiendra... D’après ses dispositions, je crois qu’il faut l’encourager, en le modérant un peu. Je suis émerveillée qu’il se maintienne favorablement dans sa nouvelle position.»
On ne s’émerveilla pas longtemps. Eggis était d’humeur capricieuse, très impatient de toute discipline, et il avait foi dans sa destinée, qu’il rêvait brillante: l’orgueil est un des traits saillants de son caractère. Cet orgueil eut, parait-il, à souffrir, non des maitres, mais des valets, et il n’en fallut pas davantage pour que le jeune homme quittât fièrement la maison princière, où il fut regretté et de ses deux petits élèves et de leurs parents.
Il devint étudiant à l’université de Munich. Son cousin, M. Alexandre Daguet, le savant historien de la Suisse, lui donne par lettres de sages conseils de conduite («ne pas trop hanter la Kneipe»); il l’engage à solliciter du directeur de l’instruction publique de Fribourg une bourse qui lui permette de continuer ses études. Mais voilà bien Eggis! A cette seule idée de solliciter quelque chose, il se cabre et se drape dans sa fierté, plus austère que don César de Bazan, qui, au besoin, ne dédaignait pas les écus de don Salluste. Au surplus, Etienne n’avait pas l’intention sérieuse d’étudier le droit; il redoutait la bourse, parce qu’elle lui eût imposé une sorte d’obligation de travail. A ce moment, la muse l’a saisi: il écrit des vers et les publie dans le Courrier de Munich. On aime à y trouver déjà quelques strophes mélodieuses telles que celle-ci:
O poëte! dis-moi quel secret les tourmente
Et les jours et les nuits,
Les flots tumultueux de la mer écumante
Aux étranges ennuis?
C’est alors qu’il ébauche une partie des poésies qui forment son premier volume. Il entre en rapport avec quelques écrivains allemands, entre autres avec Geibel; il croit en son avenir et réussit sans doute à faire partager ses espérances aux siens, car la «cousine parisienne»– c’est ainsi qu’elle signe–écrit au père:
«Parlez-moi surtout du cher Etienne, qui donne des espérances. Fasse le ciel que le sort lui vienne en aide!»
M. Daguet, qui fut un des conseillers fidèles –et trop peu écoutés–du jeune poëte, l’engage en vain à s’occuper d’une façon régulière et pratique, à étudier sérieusement. Etienne répond par des lettres où s’étalent candidement ses illusions:
«Une voix me dit, là, au fond du cœur, que mon nom sera connu de la postérité, que je boirai à la coupe de la gloire, et la gloire que je veux, ce n’est point celle dont le retentissement expire aux murs d’une petite ville. Si je ne puis l’acquérir, alors je mourrai jeune.»
Dans une autre lettre, je trouve ce passage:
«Il est bien peu d’hommes qui dans ce siècle cultivent réellement l’art pour l’art. Chacun veut jouer un rôle politique et l’on fait descendre la muse de son divin trépied pour lui apprendre à crier avec la foule sur les bornes des carrefours.»
De là, dit Eggis, la décadence de l’art:
«Où est-il le beau, l’antique temps où Corneille se bornait à être tout simplement Corneille et n’aspirait point à devenir ministre des affaires étrangères? Oh! non, l’art n’est point un passe-temps, la poésie n’est point un délassement qui ne doit occuper que les loisirs. C’est un culte, un sacerdoce...»
Voilà le mot lâché! «L’art est un sacerdoce;» c’est le refrain de la bohème paresseuse, de Schaunard et de ses comparses.
«Un sacerdoce, poursuit Eggis, dont peu sont revêtus, mais dont les élus n’abandonnent point l’autel pour Aller devant la porte du temple crier avec la populace.»
Il continue sur ce ton d’exaltation juvénile: le poète a ses souffrances, mais aussi ses heures d’extase inconnues du vulgaire, «l’auréole du Christ après l’éponge de fiel.» Et il arrive à l’article paresse, dont M. Daguet avait touché un mot:
«Quant à la vie paresseuse dont vous me parlez, je ne crois pas que le maçon puisse accuser l’archi tecte de paresse, parce que ce dernier ne vient pas avec lui remuer la truelle et le ciment.»
Raphaël est-il un paresseux, quand il s’abreuve d’air et de lumière?... Le poëte peut-il produire autre chose que des poésies?
«Braves gens, n’en viendrez-vous pas bientôt à vous révolter contre les rosiers parce qu’ils ne produisent pas de pommes?»
Le nom de Stello parait naturellement dans cette lettre. Ah! M. de Vigny, voici encore une de vos victimes!–Quand, après la représentation de Chatterton, M. Thiers, alors ministre, recevait des lettres de poëtes obscurs, qui le sommaient de leur venir en aide, il s’écriait de sa voix aiguë: «Je devrais renvoyer tout cela à M. de Vigny.»
Ces lettres nous laissent entrevoir tout l’avenir d’Eggis: il répugne à toute vie réglée; il suivra sa fantaisie. En effet, dès ce moment, il se met à parcourir l’Allemagne, faisant des vers, vivant au jour le jour. C’est cette vie vagabonde qu’il a contée dans les beaux vers pleins de souffle in titulés Bohême. Ce curieux récit, qu’on lira dans ce volume, est vrai dans ses traits généraux, si non absolument exact dans les détails.
Quant au père, il se doutait bien de ce qui se passait, et il exprimait ses anxiétés à Mlle de Sénancour, qui, de son côté, s’efforçait de le rassurer:
«Notre Etienne se livre trop à la poésie, dites-vous? Je lui ai dit à cet égard tout ce que je pouvais, mais je vois que chez lui cette disposition est trop prononcée pour que nous puissions l’arrêter sur cette pente, surtout s’il vient de recevoir des encouragements d’une plume illustre...»
La plume illustre, c’est Victor Hugo. Eggis lui avait adressé des vers (qui de nous n’a pas plus ou moins écrit à Victor Hugo?), des vers où il l’appelait: «Prophète à l’œil de feu, ... vatès de l’avenir!»–Victor Hugo avait répondu (il répondait toujours, lui... ou son secrétaire):
«Je suis, Monsieur, absolument étranger à la presse, et c’est un regret pour moi en ce moment, car je serais heureux de mettre sous les yeux du public et d’envoyer, pour ainsi dire, au succès et à la renommée les beaux et nobles vers que vous me faites lire. Je vous remercie d’avoir bien voulu attacher mon nom à ces inspirations d’un esprit élevé et je suis heureux de vous offrir l’expression de mes plus vives sympathies.
«Victor HUGO.»
Les vers à Victor Hugo ne sont pas plus mauvais que d’autres:
O poëte au luth d’or! Prophète à l’œil de feu!
De ma harpe novice à toi les mélodies!
Comme un ruisseau des bois aux vagues agrandies
Bondit aux grandes mers en ses courses hardies,
Ainsi mon âme à toi demande son ciel bleu!...
Ces vers sont d’un enfant de dix-huit ans. Mais, à travers les impropriétés, les gaucheries de langage, on discerne une certaine fermeté d’accent, je ne sais quelle audace de ton et d’ex pression qui ne durent pas déplaire au poëte des Rayons et les Ombres.
La lettre de Victor Hugo tourna la tête à notre poëte: il revient à Fribourg et prend une grande résolution, qu’il communique par les lignes sui vantes à son cousin, M.A. Daguet:
«Monsieur et cher cousin,
«Quand vous recevrez cette lettre, je serai bien loin de vous; je serai sur la grande route qui mène à Paris. Pardonnez-moi d’être parti sans vous dire adieu. J’ai quitté Fribourg sans avertir personne, pas même mon père. La vie de notre ville m’est impossible. J’ai là, au cœur, une activité horrible qui me dévore et, faute d’épanchement, rend mes jours tristes et mes nuits sans repos. Je ne puis pas m’astreindre, moi, aux occupations mesquines de l’existence qu’on mène à Fribourg: tourner comme un cheval de ferme la roue de cette vie monotone et stupide...
«Mon père s’est refusé absolument à me laisser partir; je l’ai prié, supplié, conjuré de me laisser aller tenter la fortune dans les pays lointains; que je saurais bien, seul, me faire un nom et une fortune. Il m’a répondu: «Tu es un fou!»–Oui, fou, si je ne réussis pas; mais si la fortune me favorise, on appellera cette folie instinct d’en-haut, vocation, fermeté...
«Croyez cependant que j’ai bien souffert avant d’en venir à cette résolution désespérée: j’ai versé bien des larmes, seul et caché, avant de me résoudre à abandonner ainsi la maison paternelle; mais je serais mort dans deux mois si je devais vivre encore ce temps de la vie que l’on mène à Fribourg... J’ai ri, moi aussi, il y a un temps, de ces douleurs incomprises, fort à la mode aujourd’hui; mais j’ai fait maintenant la triste expérience de leur vérité; je n’ai pas rencontré encore dans la vie, ni à Munich, ni ici, un être qui sympathisât entièrement avec moi: j’ai des impressions, des sentiments particuliers, étranges, dont je ne puis me rendre compte… Croyez-moi, j’obéis à ce quelque chose de sacré et d’irrésistible qu’on appelle une vocation; y résister, c’est résister à Dieu... Je ne m’abuse aucunement sur les conséquences possibles de ma résolution, sur la perspective d’une vie tourmentée, sur la misère et les déceptions qui m’attendent peut-être: c’est là le sel que je veux pour assaisonner ma vie; je ne recule pas devant cet avenir, je l’accepte d’avance dans tous ses côtés les plus sombres...
«Je vous répète ici ce que j’ai dit à mon père.: Si je suis heureux, je viendrai partager mon bonheur avec vous; si je suis malheureux, jamais vous n’entendrez parler de moi.
«Je finis en vous priant de communiquer cette lettre à notre bonne cousine de S., à son arrivée à Fribourg. Ne me jugez pas trop sévèrement quand vous serez ensemble; croyez qu’il y a quelque chose en moi qui ne sera jamais ni fou ni mauvais, et cette chose, c’est le cœur.
«Je vous aimerai toujours... Je vous embrasse, peut-être pour la dernière fois...
«Etienne EGGIS.»
Plein d’espoir et de chimères, voilà notre poëte parti à pied, le sac au dos, pour la ville de ses rêves:
Grisant mon jeune cœur d’illusions candides,
Seul et toujours à pied, je m’en vins vers Paris...
J’escomptais l’avenir dans mes rêves splendides...
II
Table des matières
Le15juillet1850, Mlle de Sénancour, qui, depuis la mort de l’auteur d’Obermann, habitait Nemours, écrivait ce qui suit au père du poëte:
«Je suis fort inquiète d’Etienne, et je pense que vous êtes en mesure de me donner de ses nouvelles. Il m’est arrivé le23juin, à mon grand étonnement, car je le croyais de retour à Munich. Je l’ai reconnu presque aussitôt. Sa présence m’a causé un vrai plaisir, auquel a bientôt succédé une sorte de consternation, quand j’ai su qu’il était parti à votre insu et avec très peu de ressources, pour tenter fortune à Paris.»
Elle ajoute qu’Etienne s’est bien gardé de la consulter et qu’elle déplore de ne pouvoir rien faire pour lui, ayant, depuis la mort de son père, renoncé aux rapports purement littéraires.
«Je lui ai exposé les difficultés extrêmes pour lui de se créer des ressources dans ce chaos où toutes les ambitions, tous les intérêts opposés se heurtent, se pressent et s’écrasent....
«Ses poésies ne sont pas sans mérite et donnent des espérances, mais lors même qu’en les travaillant bien et en acquérant le goût indispensable, il produirait un bon recueil, comme ressource directe ce n’est rien....
«Voilà dix-sept jours qu’il m’a quittée, et je n’ai point de ses nouvelles; il ne s’est point présenté chez des amis de mon père qui se trouvaient ici et qui lui avaient donné leur adresse... Il n’est guère resté plus de trois jours chez moi; il était pressé de savoir à quoi s’en tenir sur son entreprise. C’est avec chagrin que je l’ai vu partir...., ne pouvant le confirmer dans des espérances que je ne partageais guère. J’ai dû même le contrarier dans plusieurs de ses idées, mais il faut être avant tout sincère, surtout avec ceux qui vous intéressent; plus tard, ils apprécieront... Après son désenchantement, après avoir reçu le baptême du malheur, il se résignera comme tant d’autres à solliciter une condition plus humble que celle qu’il s’était promise.»
Quelques jours après, le poëte donne signe de vie; Mlle de Sénancour lui adresse des lettres pleines à la fois de raison et de tendresse; elle lui donne de bons conseils, même des encouragements. Puis, au bout de quelques mois, elle apprend avec effroi qu’il se fait imprimer et lui prédit qu’il mangera de l’argent:
«Tu n’as rien écouté, mon pauvre Etienne; sans aucune idée du train des choses dans cette cohue de Paris, tu n’as consulté que ta passion, et contre le gré de tous ceux qui s’intéressent à toi, tu es venu t’engloutir dans ce gouffre. Hélas! tu ne seras pas le premier papillon qui sera venu se brûler les ailes à ce flambeau qui dévore plus qu’il ne vivifie ! Il faut des années d’essais, d’études, de tâtonnements pour obtenir un succès. Balzac, avec tout son savoir et son esprit, a écrit trente volumes avant d’avoir un nom.... Il faut que ton goût se forme, que tu remplaces dans ton recueil les pièces faibles par des meilleures, que tu consultes un homme capable avant de livrer tes poésies à l’impression. Tout cela demande du temps, et en attendant, il faut vivre.... Voilà pourquoi je t’aurais détourné de cette haute folie de venir à Paris Aussi tu ne m’as pas consultée. M. Glasson, à Fribourg, pouvait aussi avoir des prétentions: il s’est sagement borné à rester sur le sol natal, à y occuper un emploi qui le fait vivre en famille.... Mon frère, à quinze ans, voulait devenir maréchal de France; il s’est retiré avec le grade de capitaine et ne s’est pas brûlé la cervelle pour cela.
«Chacun est plus ou moins empêché par le sort ou par le devoir envers les siens, qui doit passer avant tout.»
Le devoir avant tout: c’est un principe qui n’entra jamais dans la conscience d’Etienne. La fantaisie avant tout: voilà sa vie, et vainement la bonne cousine le prêchera. La lettre que je viens de citer s’appliquerait à beaucoup d’autres qu’à Eggis: Hégésippe Moreau, Imbert Galloix, par exemple; encore ce dernier n’eut-il pas une tante pour lui donner de tendres conseils et y ajouter un post-scriptum comme celui-ci:
«Les chaussons drapés qu’on a dû te remettre te serviront pour le lit, lorsque tu te couches avec les pieds froids.»
C’est vers ce temps, à la fin de1850, que notre poëte publia son ’premier volume de vers: . En causant avec la lune.
La plupart des pièces qui le composent ont été écrites en Suisse et en Bavière, de dix-sept à vingt ans. Le poëte l’a dédié à son père; il y a mis une préface dans le ton romantique d’alors et qu’on ne relira pas sans sourire un peu. Que le temps passe vite et que la mode est prompte à vieillir! Ecoutez ce début:
«Il existe ici-bas une classe d’hommes étranges. Ils portent des cheveux longs et bouclés comme le Christ.
«Ils ont dans leur large prunelle le regard fixe, ardent et profond des aigles, des lions et des rois. Ils aiment la lune, la mer, les montagnes... Ils passent à travers les foules, calmes, rayonnants et doux...»
Et dire qu’il y a trente ans, un garçon d’esprit comme Eggis traçait avec conviction ce portrait du poëte fatal et chevelu! Riez, d’ailleurs, si vous voulez: Eggis, lui, ne riait pas. Ce n’est que plus tard qu’il devint amer. Alors, fraîchement arrivé de Munich, moins français qu’allemand, il a encore cette innocence de se prendre au sérieux, qui ne messied pas au jeune homme:
«J’aurai foi et courage; pauvre et humble artiste, je continuerai mon œuvre solitaire, calme, grave et serein. Rempli de la sublime et sainte folie de l’art, je travaillerai comme les vieux maîtres allemands ou italiens du moyen âge, sans me laisser troubler par les bruits du dehors et les rumeurs de la place publique. Je laisserai rire les hommes qui n’ont point de cœur, et je marcherai toujours en avant, sans colère et sans haine, la flamme au cœur, la harpe en bandoulière et les yeux sur l’horizon où resplendit, calme et éternel comme Dieu, le vaste et splendide soleil de l’art...»
Puis le poëte croit devoir excuser l’accent de républicanisme farouche qui règne dans quelques-unes de ses poésies: n’a-t-il pas vu «le gendre d’un prince royal de Bavière frapper ses paysans?»
Enfin, il a une façon à lui de désarmer à l’a vance la pointilleuse critique:
«Quant au titre de mes poésies, je n’ai qu’une ré ponse à faire à ceux qui m’en demanderaient l’explication. Cette réponse, c’est: l’inviolabilité de ma fantaisie.»
Nous voilà avertis. Monsieur n’entend pas qu’après lecture on lui demande ce que peut bien signifier son titre, qui prête à la lune une importance que le contenu du volume ne justifie point. Acceptons et lisons.
L’influence de la poésie et de la culture allemandes apparait dès le premier morceau, intitulé Sehnsucht. Aujourd’hui, un pareil début ne serait pas heureux. Il y a trente-cinq ans, il pouvait être habile: l’Allemagne était encore pour la France le pays des ballades, des burgs et des burgraves, un magasin de bric-à-brac moyen âge:
La langue de Jean-Paul a des mots doux et vagues...
11en est un surtout. Vague aspiration
De l’âme vers les cieux, espérance indicible,
Désir indéfini d’un bonheur impossible,
Ce mot réunit tout. C’est le chant que Mignon
Module sur sa harpe à son blond compagnon;
C’est le chant éternel qu’exhalent les cœurs vierges...
Ce premier morceau donne assez bien la note du volume, qui est en somme germanique d’inspiration. On y trouve une sorte de symphonie fantastique, où s’entre-répondent les Alpes, les torrents, le myosotis, la marguerite, la rose des Alpes, l’aigle, l’homme enfin, farouche et révolté:
Misérables jouets d’étranges destinées,
Nous roulons sous le vent comme le flux des mers;
Nous tombons en chemin comme des fleurs fanées,
Sur nos lèvres toujours ayant des mots amers.
Rien ne peuple là-haut tous ces cieux grands et vides,
Non! rien que le néant où retournent nos jours;
Et c’est vers toi, néant, que mes désirs avides
S’en vont pour blasphémer et blasphémer toujours.
A ces imprécations de l’homme, seul mécon tent dans la création, la nature entière répond par un hymne à Dieu qui est le finale de la symphonie.
Il ne faut pas s’y méprendre: le sentiment re ligieux n’est ici qu’un prétexte à faire du lyrisme. A proprement parler, la poésie d’Eggis, sauf quelques éloquents retours à la foi de l’enfance, vit assez étrangère à toute religion, et quand elle y touche, c’est d’une main inhabile et un peu profane:
O jeune philosophe aux longs cheveux bouclés1
Ainsi Eggis apostrophe le Christ en1849; c’est du Renan avant la lettre.
Plus loin, voici une ballade allemande mystique et douce, qui fait penser aux contes du bon chanoine Schmidt; puis quelque romance gothique écrite dans ce goût moyen âge un peu rococo, mis à la mode par Millevoye et Alfred de Vigny, où le héros s’appelle Edgard et où l’amante ré pond au nom d’Ethelgive, qui répond lui-même à la rime ogive....
Mais l’Allemagne a fourni à Eggis des thèmes d’une actualité plus vivante. Dans son poëme portant le titre un peu long: En rencontrant sur les grands chemins de l’Allemagne et de la Suisse les pauvres réfugiés allemands sans pain et sans asile, on remarque, parmi beaucoup de méchants vers, quelques strophes qui ont du souffle et de l’ampleur:
Il bondit, il bondit en sa course éternelle,
Comme un enfant conduit par la main maternelle,
Sous le souffle de Dieu, le flot de l’avenir!
Il nous roule, là-bas, vers la rive fleurie
Où les pauvres enfin auront une patrie,
Et déjà l’aube luit de ces jours à venir...
Courage, ainsi, vous tous, qui venez des vallées,
Des plaines et des monts, où des voix exhalées
Veulent leur part aussi du jardin paternel!
Marchons, frères, au but où les nations roulent,
Au travers des cités qui sous nos pieds s’écroulent...
Celui qui nous conduit s’appelle l’Eternel1
Voilà Eggis lancé dans la poésie humanitaire, chère aux poëtes de la deuxième République. Ses vers ne sont ui pires, ni meilleurs que beaucoup d’autres portant la même date. Il écrit, lui aussi, en décembre1848, sa Marseillaise de l’avenir, qu’il dédie à Eugène Sue. Une autre pièce, le Pèlerin, est dédiée à Eugène Pelletan, un des maîtres dans le genre apocalyptique.
Evidemment, notre jeune homme n’est pas encore «le moins crédule enfant de ce siècle sans foi». Paris le guérira de ses candeurs hel vétiques et bavaroises.
Tel est ce volume, fruit de la première jeunesse; il en porte toutes les traces; surtout on y sent cette foi naïve de l’auteur en sa propre importance et cette conviction que le moindre détail, la moindre date relative à lui-même ne saurait laisser le public indifférent. Plusieurs de ses poésies sont suivies de notes destinées à fixer le souvenir de l’heure solennelle où elles sont écloses: «Ecrit au mois de juin1847, quand j’allais écouter les fauvettes dans les noisetiers du canton de Fribourg;» ou bien: «Ecrit dans les montagnes de Bavière, un soir d’automne, pendant que le veut gémissait dans les bruyères;» ou bien encore: «Une nuit de septembre, pendant qu’il pleuvait dans la rue Saint-Jacques.»
Sentez bien ce qu’il y a de juvénile ingénuité dans la remarque de cette pluie, qui semble s’être localisée rue Saint-Jacques, devant la porte du poëte, comme pour scander sa rêverie de son bruit monotone!
Le lecteur sourit: «Le fat, dit-il, qui pense être le centre du monde!» Eh bien, l’artiste a besoin de ce sentiment-là, de cette espèce d’oubli de tout ce qui n’est pas lui et son œuvre, de cette aveugle et robuste foi dans la complaisante attention du public. Supprimez tout cela, vous supprimez la poésie personnelle. Pour se chanter soi-même, il faut bien se croire intéressant.
Notre poëte rêvait surtout d’obtenir le suffrage des femmes, que nul poëte n’a jamais dédaigné, et il va jusqu’à solliciter de ses lectrices un bai ser d’encouragement:
Lectrices aux beaux yeux, le refuserez-vous!...
Je le porterais fier sur mon front doux et pâle
Et j’oublierais la gloire en ce bonheur secret...
Comme si le baiser n’était pas aussi de la gloire! Que reste-t-il d’Alain Chartier, sinon la légende du baiser de Marguerite d’Ecosse?
Comment fut accueilli ce volume? En Suisse, on en parla fort peu. A Paris, il eut un petit succès, auquel ne contribua pas peu un article de Jules Janin dans le Journal des Débats. Le spirituel critique avait été frappé de cette poésie très variée de ton, tour à tour énergique et gracieuse, et, pour donner une idée de la ma nière du jeune poëte gallo-allemand (c’est ainsi qu’il l’appelait), il citait en les admirant les vers que voici:
Beaux comme ces héros que l’on voit dans les rêves,
Deux vieillards au grand front, sous le ciel large et bleu,
L’un vers l’autre penchés, causaient au bord des grèves:
L’un c’était l’Océan et l’autre c’était Dieu.
Mais il fallait vivre: Eggis paraît avoir offert sa plume à diverses publications périodiques; dans une lettre à son père, que j’ai sous les yeux et qui est du mois d’août1851, il parle d’un petit journal charivarique qu’il rédige depuis un mois. Quel était ce journal? Peu nous importe; ce qui importe davantage, c’est que le poëte trouva des protecteurs et des amis, entre autres en la personne de M. Arsène Houssaye. Voici la lettre que m’écrit à ce sujet l’historien du 41e Fauteuil:
«Après avoir causé avec la lune, en vrai poëte d’une originalité savoureuse, Eggis vint à moi. J’étais directeur du Théâtre Français. Je menais dans un château, aux Champs-Elysées, une vie luxueuse. J’avais destiné un pavillon à Gérard de Nerval, un noctambule qui ne rentrait jamais chez lui et qui ne rentra plus chez moi dès que ce fut chez lui. Je donnai le pavillon à Eggis: il fut ravi. Mais le lendemain: «Que voulez-vous que je fasse ici, si je n’ai pas un piano et des cigares?»–Il était beau fumeur et beau musicien. Il eut le piano et les cigares.–Mais le surlendemain: «Vous m’avez donné le logement; mais la table?» Il eut la table. Il fut heureux à ce point qu’il se promenait sur les toits comme un somnambule. On était d’ailleurs, chez moi, enchanté du voisinage, tant le piano chantait bien sous ses inspirations. Ce train de vie dura trois mois, une belle saison. Mais voilà qu’un jour le poëte disparut.
«Dans l’inquiétude, on enfonça la porte du pavillon. Que trouva-t-on? Rien, ni Eggis, ni piano, ni mobilier. Je croyais rêver, quand je reçus un billet d’Eggis, qui prenait gaîment l’aventure et qui signait: Votre affectionné voleur, Etienne Eggis. J’oubliais de dire que la lettre commençait par ces mots: Mon cher volé.
«Je ne lui en voulus pas; j’avais ri, j’étais désarmé. Je le rappelai, nous fûmes encore très bons amis.... Il croyait qu’entre poëtes tout doit être en commun.
«Il écrivit alors dans le journal l’Artiste, le Voyage aux Champs-Elysées, des portraits littéraires, des contes humouristiques, de quoi faire un charmant volume, que je ferai publier un jour....»
Puisque je viens de faire appel aux souvenirs d’Arsène Houssaye, on me permettra d’introduire ici une autre citation, quelques pages tirées des Souvenirs de M. Maxime DuCamp. Dans un chapitre intitulé les Revenants, et où il parle successivement de Baudelaire, de Petrus Borel, de Philoxène Boyer, de Ch. Barbara et d’autres encore, voici le portrait qu’il trace de notre poëte:
«Est-ce par contraste que le souvenir de Barbara me rappelle celui d’Etienne Eggis, qui fut un type de bohême fantasque et très doux? Sans sa haute taille et quelque moustache, on l’eût pris pour une femme. Son teint rosé, ses longs cheveux châtains, ses yeux admirables l’eussent fait beau, si des dents douteuses n’avaient enlaidi son sourire. Il n’était pas Français; il appartenait à la Suisse et était né à Fribourg. Aux jours de son adolescence, il avait mené la vie vagabonde des étudiants allemands pauvres; à pied, il avait parcouru le duché de Bade, la Franconie, la Saxe, la Prusse et la Pologne, dormant au hasard parfois sous les arbres verts, parfois dans le fenil. Avant que les chemins de fer eussent sillonné l’Europe, on rencontrait souvent sur les routes d’Allemagne et de Suisse des étudiants qui marchaient en petits groupes, le bâton à la main et le sac en sautoir. A la. montée des côtes, ils attendaient les chaises de poste et les diligences; ils tendaient leur casquette au nom de la théologie, au nom de la jurisprudence, au nom de la médecine, au nom du doctorat utriusque juris; on jetait une pièce blanche, et, en guise de remercîment, ces pèlerins de la science entonnaient une chansonnette.
«Cette existence que des poëtes ont célébrée, Eggis l’avait trouvée bonne et la regrettait. Il était venu à Paris pour y chercher fortune, la tête pleine de vers, comme un oiseleur qui apporterait des oiseaux dans sa cage. Les oiseaux avaient beau chanter, la fortune passait outre et ne s’arrêtait pas à les écou ter. Les chansons n’étaient point désagréables cependant, et le Voyage au pays du cœur n’a pas déplu aux gens de goût. Eggis y a parfois glissé quelques-unes de ces excentricités que repousse la pruderie de la langue française, mais qui sont de fines plaisanteries en Allemagne:
Les abeilles des bois sentent pousser leur dard;
C’est le temps de chanter les baisers et les roses,
Fleurs du jardin des cieux dans nos fanges écloses,
Et de se restaurer de petits pois au lard.
«Il ne faudrait pas le juger d’après cette boutade; ces vers sont ceux d’un jeune homme de vingt-un ans que le lyrisme emporte, mais ils sont bien faits, de vive facture, et viennent d’un poëte. J’avais recommandé Eggis au Moniteur universel. Louis de Cormenin n’y était déjà plus, et, malgré la volonté exprimée par le ministre Fould de n’attirer que des écrivains «connus et aimés du public», j’avais pensé qu’un homme parlant bien plusieurs langues étrangères, de leste prose et ayant besoin de gagner sa vie, pourrait être utile à un journal officiel. Je m’étais trompé. L’employé qui reçut Eggis était un malotru. Il le mit simplement à la porte par les épaules, ou peu s’en faut. Je me fâchai, je pris l’affaire à mon compte, et j’exigeai des excuses, qui ne furent pas ménagées à Eggis. Des excuses, pas plus que ses vers, ne lui donnaient à vivre; il disparut. Pendant longtemps et en toute occasion, je m’en informai; nul ne savait ce qu’il était devenu. J’ai appris qu’après avoir vagué en Italie et en Allemagne, après avoir collaboré à des journaux, dirigé la Gazette des étrangers à Berlin, il était mort le13février1867 d’une maladie de poitrine.»
Je n’ai pu rassembler tous les écrits dispersés d’Eggis dont parlent Arsène Houssaye et Maxime DuCamp. Mais il est deux volumes qui méritent de nous arrêter quelques instants.
Pulsuz fraqment bitdi.