Kitabı oxu: «L'agenda de Malus»

Şrift:

Étienne Louis Malus

L'agenda de Malus

Souvenirs de l'expédition d'Égypte, 1798-1801


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329075

Table des matières

AVANT-PROPOS

NOTICE

AGENDA DE MALUS

I

II

III

IV

V

VI


AVANT-PROPOS

Table des matières

En lisant le 8 janvier 1855, à l’Académie des sciences, l’éloge du physicien Malus, Arago a cité plusieurs extraits du journal rédigé par ce savant pendant l’expédition d’Égypte, à laquelle il avait pris part comme officier du génie, et comme membre de l’Institut fondé par Bonaparte. C’est ce journal ou Agenda qui se trouve intégralement et exactement reproduit dans la présente publication, précédé d’une courte notice sur son auteur et accompagné d’un grand nombre de notes.

L’histoire militaire a été la plupart du temps écrite d’après des documents officiels, dans lesquels la vérité est souvent déguisée quand elle n’est pas gravement altérée. On ne se contente plus aujourd’hui de ces récits arrangés pour les besoins d’une cause, on veut remonter aux sources et instruire le procès du passé en s’appuyant sur des témoignages authentiques et désintéressés, fussent-ils même contradictoires. Les hommes qui ont figuré dans les armées de 1790 à 1815 avaient peu le temps d’écrire, quelques-uns parmi les plus célèbres ont laissé cependant des mémoires ou des souvenirs rédigés pendant les loisirs de la paix, plus ou moins longtemps après les événements qu’ils racontent. Ils ont pu commettre des erreurs et n’apprécier les faits qu’à travers le prisme de leurs passions ou de leurs préférences, ou en vue de leur propre glorification. Leurs dires ne doivent être acceptés que sous réserves. Autre chose est des notes cursives rédigées au jour le jour, ou des lettres écrites sur le moment même par des acteurs secondaires, parlant de ce qu’ils ont par eux-mêmes vu ou entendu. Ceux-là peuvent n’avoir aperçu, chacun dans sa sphère, qu’un des petits côtés de la grande question qui s’agitait devant eux. Ce sont, pour ainsi dire, des témoins partiels, mais leurs témoignages, se complétant et se contrôlant les uns par les autres, donnent, en résumé, la connaissance exacte de l’ensemble des faits. De là le succès obtenu dans ces derniers temps par la publication de quelques-uns de ces documents essentiellement originaux, tels que le Journal du sergent Fricasse, les Cahiers du capitaine Cogniet, l’Itinéraire de Curély, le Journal du canonnier Bricard.

L’Agenda de Malus nous a semblé réunir toutes les conditions voulues pour obtenir à un point de vue plus sérieux le même succès. Rédigé simplement, sincèrement, par un homme doué d’une rare intelligence et d’une grande indépendance de caractère, sans nul souci de la publicité, dans un esprit aussi éloigné du dénigrement que de la flatterie et de l’admiration banale, ce journal donne sous une forme résumée, l’idée la plus nette et la plus vraie d’une expédition qui n’était guère connue jusqu’à présent que par les récits de l’histoire officielle. La précision des détails n’y implique nullement d’ailleurs la sécheresse des exposés: il suffira pour s’en convaincre de lire les passages dramatiques où sont relatés, à la suite de l’exposé des travaux de l’auteur sur la géographie du Delta, la révolte du Caire, la peste de Jaffa, la bataille d’Héliopolis et les événements qui, sous le triste successeur de Kléber, l’incapable Abdalhah Menou, ont entraîné l’abandon de l’Égypte. Dédié à Fourier, l’illustre secrétaire perpétuel de l’Institut d’Égypte, faisant aujourd’hui partie de la bibliothèque de M. Joseph Bertrand, membre de l’Académie française et secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, le manuscrit que nous livrons à l’impression présente tous les caractères de l’authenticité la plus absolue. Nous le reproduisons textuellement.

NOTICE

Table des matières

Né à Paris, le 23 juillet 1775, Étienne-Louis Malus, fils d’Anne-Louis Malus de Mitry, trésorier de France, fut élevé dans sa famille même, et tout en recevant une éducation plus littéraire que scientifique, il montra cependant de bonne heure de grandes dispositions pour l’étude des sciences. A la suite d’un examen il fut admis en 1793 à l’école du génie de Mézières, mais, soit d’après une exclusion personnelle prononcée contre lui par le ministre Bouchotte, à cause de la position occupée par son père, soit plutôt à la suite du licenciement de l’école, occasionnée par une manifestation des élèves, il ne put profiter de son admission, Amené alors comme bien d’autres à chercher dans les rangs de l’armée un refuge contre la proscription, il s’engagea au 15e bataillon des volontaires de la Seine et partit avec ce bataillon pour Dunkerque, où les troupes étaient employées à la construction de vastes retranchements. Une circonstance heureuse mit le simple volontaire en relation avec l’ingénieur en chef des ponts et chaussées Lepère, chargé de la direction des travaux. C’était le moment où l’École polytechnique venait d’être fondée sous l’influence de Monge, de Guyton-Morvaux et de plusieurs autres savants. On y admettait, à la suite de concours dans lesquels la plus grande latitude était laissée aux examinateurs, tous les sujets signalés par leurs dispositions et leur instruction. Lepère, frappé de l’intelligence et du savoir du jeune Malus, le fit comprendre au nombre des élus, et il devint bientôt un des élèves favoris de Monge. Ce savant géomètre était alors l’âme de l’école, il destina Malus à servir d’instructeur pour ses condisciples, lui donna pendant trois mois des leçons particulières et le soumit à une préparation spéciale.

L’école du génie venait d’être rétablie à Metz: Malus y fut admis le 20 février 1796, en qualité d’élève sous-lieutenant, et nommé le 20 juin suivant capitaine du génie. Il avait alors 21 ans et fut envoyé à l’armée de Sambre-et-Meuse, où il se distingua aux combats d’Uckerath et d’Altenkirchen ainsi qu’au passage du Rhin.

L’armée de Sambre-et-Meuse ayant été réunie à celle de Rhin-et-Moselle pour former l’armée d’Allemagne, dissoute elle-même après la paix de Campo-Formio, le capitaine Malus fit partie de l’armée de Mayence dont une division avait son quartier-général à Giessen, ville de la Hesse grand-ducale connue pour son Université. Il y séjourna pendant plusieurs mois, y fit la connaissance du chancelier de l’Université Koch et ne tarda pas à être fiancé à mademoiselle Wilhelmine Koch, dont il était profondément épris. Il était sur le point de l’épouser lorsqu’il reçut du ministre de la guerre l’ordre de se rendre immédiatement à Toulon comme attaché à l’aile gauche de l’armée d’Angleterre: on appelait ainsi, pour’ conserver le secret des opérations projetées, le corps expéditionnaire destiné à être embarqué pour l’Égypte. L’ordre daté du mois de février 1798, qui était venu arracher le jeune capitaine à ses rêves de bonheur, témoignait de l’estime qu’il avait su inspirer à ses chefs, car les officiers du génie appelés à faire partie de l’expédition sous le commandement du général Caffarelli du Falga avaient été choisis avec soin parmi les plus distingués de J’arme. Le rôle rempli par Malus dans cette expédition, depuis le début jusqu’au dénouement, est retracé sur son Agenda. Embarqué d’abord sur le Tonnant avec Caffarelli, passé après la prise de Malte sur la frégate la Courageuse auprès de Desaix, débarqué avec celui-ci à Alexandrie, longtemps attaché à l’avant-garde de l’armée, il se distingua aux batailles de Chebreiss et des Pyramides, ainsi qu’à la prise du Caire, au combat de Salehieh, à la reconnaissance du Delta, aux sièges d’El-Arisch et de Jaffa et échappa comme par miracle à la peste qu’il avait contractée dans cette dernière ville. Revenu de Syrie en Égypte, il se signala de nouveau à la bataille d’Héliopolis et à la reprise du Caire. Après la mort de Kléber et le débarquement de l’armée anglaise, il fut compris dans la capitulation signée par le général Belliard et ramené en France avec l’armée dont il faisait partie; il débarqua à Marseille le 14 octobre 1801. Kléber, pour lequel dans son journal il témoigne d’une grande estime, l’avait nommé chef de bataillon, le 21 octobre 1799. Bonaparte l’avait appelé à faire partie de l’Institut d’Égypte dont Monge était le président et Fourier le secrétaire perpétuel. Malus y figurait dans la classe des mathématiques avec Fourier, Monge et Bonaparte lui-même.

Aussitôt après avoir purgé sa quarantaine au lazaret de Marseille, Malus s’empressa de courir à Giessen, où après quatre années d’attente et de fidélité mutuelle, il épousa enfin sa fiancée, Mlle Wilhelmine Koch. Dès lors il y a trois personnages à considérer en lui: l’officier, le savant et l’homme privé.

Chef de bataillon du génie, Malus établit, pour la place et le port d’Anvers, un projet qui est encore aujourd’hui conservé au dépôt des fortifications avec onze dessins tracés par lui. Nommé sous-directeur à Strasbourg, il fut chargé de la reconstruction du fort de Kehl et bientôt appelé au comité des fortifications à Paris. Chargé pendant plusieurs années de suite d’examiner les officiers-élèves du génie à leur sortie de l’école de Metz, il fut nommé ensuite examinateur des élèves de l’École polytechnique pour la géométrie descriptive et les sciences qui s’y rattachent (ombres, perspective, coupe des pierres, etc.). Promu le 5 décembre 1810 au grade de major, il remplissait par intérim les fonctions de directeur des études de l’École et allait devenir titulaire de cette place lorsque la mort le frappa.

Quels que fussent les mérites de Malus comme officier et comme administrateur, c’est en qualité de savant qu’il a laissé un nom illustre, plutôt, il faut bien le dire, dans le monde élevé et restreint où s’entretient le culte de la science que dans la masse du public, qui réserve ses faveurs à des réputations plus bruyantes. Déjà étant élève à l’École polytechnique, Malus avait pris pour sujet de ses études spéciales une question d’optique. Nommé membre de l’Institut d’Égypte et occupant aux avant-postes de l’armée une cahute de sauvage, il rédigea pour cet Institut un long mémoire sur la lumière, qui est resté inédit et qui au milieu d’assertions démenties par les expériences ultérieures contient des observations remarquables. «Aucune armée au monde, dit à ce sujet Arago, n’avait compté dans ses rangs un officier s’occupant, dans les loisirs des avant-postes, de recherches aussi complètes et aussi profondes. »

La publicité donnée aux grands travaux de Malus date seulement de 1807, c’est-à-dire de l’époque à laquelle il vint définitivement s’établir à Paris. Après avoir présenté à l’Académie des sciences deux mémoires qui, honorés des suffrages des hommes les plus compétents, furent d’après la décision de l’Académie imprimés dans le recueil des savants étrangers, il concourut en 1808 pour le prix de physique à décerner en 1810. Il obtint ce prix sur le rapport présenté par Lagrange au nom d’une commission dans laquelle, à côté de l’illustre auteur du traité des Fonctions analytiques, figuraient Haüy, Gay-Lussac et Biot. Le mémoire couronné contenait l’exposé de la grande découverte faite par Malus, et à laquelle son nom est resté attaché, la polarisation de la lumière.

Tout le monde connaît le phénomène de la réfraction, c’est-à-dire la déviation que subissent les rayons lumineux en passant d’un milieu transparent dans un autre. Le phénomène de la réflexion est encore plus connu: c’est celui qui se passe constamment sous nos yeux à la surface d’un corps poli tel qu’une glace, un miroir métallique, une nappe d’eau, etc. Si le corps frappé par le rayon lumineux est à la fois poli et transparent, il donne lieu simultanément aux deux phénomènes de la réflexion et de la réfraction; si ces deux phénomènes s’accomplissent dans des conditions convenables, le rayon acquiert la polarisation, propriété que nous nous ne saurions mieux définir qu’en citant textuellement la définition donnée par M. Joseph Bertrand dans l’éloge de Senarmont, le 16 avril 1863, à la séance annuelle de la Société des amis des sciences:

«Il n’est pas nécessaire d’être physicien, dit l’éminent secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, pour distinguer trois choses dans un rayon de lumière, la couleur, l’intensité et la direction dans laquelle il se propage. Deux rayons pour lesquels ces trois éléments sont les mêmes sont identiques pour nos yeux, mais les physiciens en y regardant de plus près sont parvenus à établir, suivant les cas, entre ces rayons de même apparence, des différences essentielles. Supposons, par exemple, que deux rayons de même couleur et de même intensité, tombés verticalement du haut de cette salle, arrivent en même temps sur cette table; il peut se faire qu’un même cristal transparent leur étant présenté, laisse passer l’un et arrête l’autre complètement, qu’un miroir qui leur serait présenté à tous deux, réfléchisse le premier en éteignant le second. Le même cristal et le même miroir présentés autrement donneraient des effets inverses et éteindraient le premier rayon en laissant subsister le second. On voit, en effet, un même rayon tombant sur un même miroir, avec lequel il fait constamment le même angle, être réfléchi ou arrêté, suivant que le plan dans lequel il devra se réfléchir est situé de telle ou telle manière. Le rayon vertical dont nous parlons pourra par exemple se réfléchir vers l’est et sera brusquement éteint dès qu’on cherchera à le renvoyer vers le nord. Il n’a donc pas la même manière d’être par rapport à tous les plans que l’on peut conduire par sa direction, il est polarisé suivant l’un d’entre eux, perpendiculaire à celui dans lequel il peut se réfléchir. Il se distingue essentiellement de ceux qui, tout en suivant la même direction, seraient polarisés dans un autre plan ou ne le seraient pas du tout.»

Telle est la découverte de Malus, déjà en partie aperçue par Huygens. Fresnel et de Senarmont l’ont développée en déterminant la nature du phénomène, ses causes, ses effets et en partie du moins ses lois. D’autres physiciens en ont déduit les conséquences pratiques. Malus n’en est pas moins le créateur de cette branche de la science. Ses travaux reçurent presque immédiatement leur récompense. Il fut d’abord admis dans la société d’Arcueil, sorte de cénacle qui se composait d’un petit nombre de savants groupés autour de Laplace et de Berthollet (). Une place devint vacante dans la section de physique de l’Institut par la mort de Montgolfier, Malus se mit sur les rangs pour obtenir celte place; il avait pour concurrent un ancien membre de l’Institut d’Égypte et la lutte fut vive, Malus l’emporta le 2 février 1811 par trente et un suffrages contre vingt-deux. Arago raconte dans son éloge de Malus, que l’heure de l’ouverture du scrutin ayant été retardée et la nouvelle du résultat, qu’on avait promis de lui transmettre immédiatement, se faisant attendre, l’illustre physicien se crut battu et s’abandonna malgré toutes les consolations de sa femme, au plus sombre désespoir. Arago cite même ce fait comme une preuve de l’utilité des Académies. C’est là ce qu’on peut appeler un raisonnement par à peu près. Le désespoir de Malus prouve bien plutôt l’empire exercé sur les hommes, même les plus remarquables, par l’amour des distinctions. Ce désespoir fut avant tout un indice dénotant la sensibilité qui résultait de l’état de santé du jeune savant.

Malus reçut quelque temps après une marque d’estime plus flatteuse encore peut-être que sa nomination à l’Institut. Malgré la guerre existant entre la France et l’Angleterre, la Société royale de Londres lui décerna, le 22 mars 1811, la médaille d’or fondée par Rumford en faveur de la découverte la plus remarquable.

Malus s’était guéri de la peste, mais il avait contracté comme suite de cette affreuse maladie le germe d’un mal qui ne pardonne pas; il avait trouvé auprès d’une femme charmante et adorée le bonheur de l’existence intime, mais ses jours étaient comptés, la phtisie qui devait l’emporter se déclara dès les premiers jours de l’année 1811. Sa femme le soigna avec une sollicitude tendre et passionnée, tous les soins furent inutiles. Une dernière fois, à la fin de l’année, il voulut professer à l’École polotechnique, il donna sa leçon avec une ardeur fiévreuse et une animation qui touchèrent profondément ses auditeurs au courant du danger qui le menaçait. Il mourut le 23 février 1812 dans les bras de sa femme, qui n’avait pas cessé de rester à ses côtés la tête appuyée sur la sienne, épiant ses moindres gestes et s’abreuvant de l’air qu’il avait respiré. Il fallut employer la violence pour l’arracher au corps inanimé de son époux. Elle mourut du même mal que lui, au commencement de l’année 1814.

«Malus enlevé aux sciences, à l’armée et à l’amour des siens, à l’âge de 37 ans, dit Arago, était aimé, honoré, estimé de tous ceux qui le connaissaient». Outre son Agenda il écrivit en Égypte des Pensées qu’on a retrouvées dans ses papiers, sur des feuilles détachées, et dont voici quelques-unes:

«Toutes les actions de la vie doivent tendre à la perfection de l’âme et à l’harmonie sociale.»

«L’espoir est une source de bonheur qu’il ne faut pas négliger.»

«Il faut exercer la patience, vertu absolument nécessaire au bonheur dans l’existence sociale. »

Tel fut l’homme dont nous allons reproduire le témoignage sur l’expédition d’Égypte ().

Général THOUMAS.

AGENDA DE MALUS

Table des matières

Je désire, si le sort des armes dispose de moi, que mon journal soit remis au citoyen Fourier (). Je le prie de le remettre à ma famille, quand cela lui sera possible.

Signé : MALUS.

Je le prie, quand les circonstances le lui permettront, d’instruire de mon sort le chancelier Koch avec qui j’ai des engagements ().

Adresse du chancelier Koch: An dem Herrn Canzler Koch zu Giessen (à Monsieur le chancelier Koch, à Giessen).

I

Table des matières

Le départ. — La traversée. — Malte. — Débarquement à Alexandrie. — Marche sur le Caire. — Bataille de Chebreiss. — Bataille des Pyramides. — Entrée au Caire.

Après avoir passé près de onze mois à Giessen (), je reçus à la fin de pluviôse (février 1798) l’ordre de me rendre à poste fixe à Mayence (). Dans le même temps, il me vint du ministère, l’avis que je devais être employé dans l’armée d’Angleterre () et que sous peu, je recevrais des ordres précis sur ma destination. Je conçus alors le projet de repasser dans ma famille; j’en fis la demande. Je quittai Giessen le 3 ventôse (21 février) et vins attendre à Mayence des ordres définitifs et la permission que j’avais sollicitée pour me rendre directement à Paris. Ils arrivèrent vingt jours après, et je partis sur-le-champ pour Metz en traversant le Hundsrück (); de là je me rendis directement à Paris. Le lendemain de mon arrivée, j’appris du général Chasseloup-Laubat () que j’étais destiné à servir à l’aile gauche () sous les ordres de Caffarelli () et que nous devions aller nous embarquer à Toulon. Je passai quinze jours à Paris et dans cet intervalle, j’allai trois fois à Chantilly voir ma mère et ma sœur. J’employai le reste de ce temps auprès de mon père, aux préparatifs du départ. J’ignorais le but de l’expédition, mais j’étais persuadé qu’elle ne durerait pas plus d’une année.

Le 2 floréal (21 avril), je partis de Paris pour Toulon. Je voyageais avec Franceschi () et Michaux (). Franceschi resta à Lyon. Je laissai à Avignon Michaux, qui n’était pas curieux d’aller voir le château de Pétrarque. D’Avignon je me rendis à la fontaine de Vaucluse, où je passai la matinée du 12 floréal (1er mai); de là, j’allai à Marseille où je restai deux jours. Enfin, le 17 floréal (6 mai), j’arrivai à Toulon. J’y trouvai une partie de l’armée déjà réunie sous les ordres du général Kléber ().

Bonaparte vint quelques jours après prendre le commandement.

Le 21 floréal (10 mai), je me rendis à bord de l’Aquilon (), vaisseau de 74 où je devais être embarqué. Le 27 (16 mai), j’y retournai pour ne plus remettre pied à terre. Je profitai de mon séjour en rade pour écrire mes dernières lettres.

Sur le bâtiment que je montais se trouvaient Chabrol (), Lepère et ses deux frères (), le chef de Brigade Crétin () et le général Menou (). Le vaisseau était commandé par Thévenard (), il formait avec le Spartiate () l’avant-garde de l’escadre.

Le 29 floréal (18 mai), sur les 4 heures après midi, nous levâmes l’ancre et nous sortîmes de la rade.

Le 30, la flotte sortit et on se dirigea sur le levant. La mer devint grosse et le convoi se retira à l’abri des îles d’Hyères. L’escadre croisa jusqu’au retour du beau temps; à la hauteur du cap Corse, le convoi de Gênes nous rejoignit ().

La flotte parvenue à l’extrémité de la Sardaigne, croisa pendant six jours devant. Cagliari pour attendre le convoi de Civita-Vecchia qui portait la division Desaix (). L’armée à cette époque ignorait encore sa destination, on soupçonna qu’elle devait descendre en Sardaigne. Cependant, le convoi n’arrivant pas, on se décida à poursuivre la route en se dirigeant sur Malte (). Le 19 prairial (7 juin), nous découvrîmes la Sicile. L’aspect de la campagne soulagea les esprits et rafraîchit un peu l’imagination. On commençait à être las de la mer. La gêne continuelle qu’on éprouvait dans des bâtiments encombrés, les privations dont le nombre augmentait tous les jours avaient guéri la plupart du premier moment d’enthousiasme. Les provisions fraîches étaient en partie épuisées, l’eau mal soignée commençait à se corrompre, la vue de la terre ranima les esprits qui commençaient à s’abattre; il était temps cependant que nous arrivassions à Malte. Nous l’aperçûmes le 20 prairial (8 juin) au soir. On fit branle-bas général dans toute l’escadre. Le lendemain matin on signala plusieurs bâtiments croisant devant le port. On les crut anglais. C’était le convoi de Civita-Vecchia qui de son côté nous prit pour une escadre anglaise. Après la reconnaissance on envoya le Spartiate et l’Aquilon en face du port pour en défendre l’approche et la sortie jusqu’à l’arrivée de la flotte. Dans la journée tout fut réuni. On avait aperçu dans l’île beaucoup de mouvement. Les habitants de la campagne s’étaient retirés précipitamment dans la Citta Valetta ()et on avait vu des ordonnances parcourir les tours fermées sur le rivage.

A onze heures du soir le signal fut donné de mettre les chaloupes à la mer; le matin on effectua la descente (). Les Maltais peu nombreux et peu aguerris résistèrent faiblement. On les repoussa dans la ville (). Cette place est une des plus fortes de l’Europe. On l’attaqua avec autant de vivacité qu’un camp retranché ; elle feignit de se défendre et se rendit après avoir fait beaucoup de bruit et peu de mal (). Cela devait arriver parce que le peuple qui encombrait la ville était pauvre, lâche, et n’avait aucun esprit public, et en second lieu parce que le gouvernement engourdi par une longue paix n’avait plus assez d’énergie pour maintenir la populace, ni assez de forces militaires pour en imposer à un ennemi actif et entreprenant. Il se soutenait par l’habitude dans l’intérieur de l’île et n’avait au dehors d’autre existence politique que dans la neutralité. Dans la position où il était, il n’eût rien gagné à une longue résistance, et eût-il été secouru, c’eût toujours été au prix de son indépendance.

Notre entrée dans Malte () rétablit au premier moment la tranquillité, mais la terreur se répandit bientôt par le pillage de plusieurs maisons, qu’on arrêta trop tard malgré les articles de la capitulation.

Je fus logé chez M. C...nelli qui m’offrit sa maison et me présenta comme une sauvegarde à Me Graziella. Je m’y dédommageai de la gêne que j’avais éprouvée à bord. J’employai ma première journée à écrire en France et en Allemagne. Le lendemain je parcourus les divers quartiers de la ville. J’admirai la propreté des rues et des édifices. L’unique chose qui les dépare est la grande quantité de balcons en bois qui sortent des maisons. Ils sont en forme de niche, fermés de toutes parts et en général d’un mauvais goût. Cette mode existe dans toutes les villes du Levant. Quand les femmes sortent elles s’enveloppent, de la tête aux pieds, d’un grand voile semblable à un sac. Dans l’intérieur des maisons elles sont mises comme les Européennes. Leur éducation est peu soignée. Les mœurs du peuple sont, sous les autres rapports, parfaitement semblables aux nôtres. Les objets de luxe ou d’art sont les mêmes. La langue du pays est l’arabe; beaucoup de gens parlent italien, dans la bonne compagnie on parle français.

Il y a un mauvais théâtre et de mauvais acteurs italiens.

L’ambassadeur d’Espagne donna un bal. Il s’y trouva beaucoup de femmes; il y en avait peu de jolies. Toutes étaient mises sans goût et avaient l’air fort gauche.

On trouvait à Malte beaucoup de filles et d’abbés dont le gouvernement tolérait le métier.

Le climat de l’île est très chaud, le sol est une roche blanche, couverte en quelques endroits d’une croûte de terre végétale. Il conserve longtemps la chaleur du soleil et, comme le ciel est toujours serein, il y fait souvent une chaleur accablante.

Il y a quelques sources d’eau douce dont on tire parti avec beaucoup d’art et d’économie. Il ne neige jamais à Malte. La glace qu’on emploie pour les sorbets vient de Sicile.

De la Citta Valetta on distingue facilement l’Etna et la fumée qui en sort; elle forme sur l’horizon une longue zone noire qui se dirige au vent et s’étend à perte de vue.

On voit à la Citta Vecchia quelques monuments d’antiquité, des catacombes creusées dans le roc.

Les productions de l’île sont particulièrement l’orange, le citron, le limon, la figue, le coton, le blé. On y cultive aussi la canne à sucre, mais en petite quantité. Comme la terre végétale est fort rare et très pierreuse, les particuliers riches font venir de la terre de Sicile pour améliorer leurs jardins.

Pendant mon séjour à Malte, je voyais souvent Crétin. J’appris que le général Desaix l’avait déterminé à faire le reste de la traversée avec lui, il me proposa de l’y suivre; j’acceptai et j’eus lieu de m’en féliciter sous tous les rapports.

L’escadre partit et la frégate la Courageuse () que nous montions resta à Malte pour attendre la remise du trésor. Cela nous retarda quatre ou cinq jours. Nous eûmes le temps de voir la confiance renaître dans la ville et le peuple reprendre ses anciennes habitudes comme s’il n’avait pas changé de gouvernement.

Nous partîmes de Malte le () pour rejoindre la flotte. Le même jour nous fûmes atteints par l’Arthémise () qui nous donna avis que l’escadre anglaise venait de passer le détroit de Messine (). On se hâta de porter cette nouvelle à Bonaparte qui feignit de ne pas y croire. Nous le joignîmes un peu avant Candie ().

Enfin le 13 messidor (1er juillet) au malin, l’armée arriva à la vue d’Alexandrie (). On avait découvert à la pointe du jour la colonne de Pompée () et les minarets de la ville. A onze heures tous les bâtiments de la flotte avaient mis à l’ancre. On apprit, aussitôt notre arrivée, que l’escadre anglaise qui nous cherchait avait paru deux jours auparavant. Cela détermina à hâter le débarquement. Dans la journée les ordres avaient été donnés à la division Desaix () pour qu’elle conduisît ses embarcations pleines de troupes à une galère désignée (). Les ordres ultérieurs n’étant point parvenus et des chaloupes ayant chaviré, chacun regagna son bord à l’entrée de la nuit. A sept heures du soir le général Desaix m’envoya, avec une des chaloupes de la Courageuse, pour joindre le général en chef et avoir de lui une réponse positive sur l’heure et le point de débarquement. Il était à bord d’une galère () qui avait changé plusieurs fois de place dans la journée. Il faisait nuit, la mer était grosse et après avoir parcouru plusieurs fois la flotte pour pouvoir recueillir des renseignements certains, je pris le parti de m’approcher de la côte pour m’assurer s’il n’avait point déjà débarqué. Je joignis, aux environs du Marabout, sept à huit chaloupes qui faisaient force de rames pour gagner la terre. Je les suivis. L’une d’elles portait le général en chef. Il était minuit. Je ne pus lui parler qu’en atteignant la terre. Il parut étonné de ce que la division n’était pas débarquée et s’en plaignit amèrement. Je reconnus la côte et retournai à la Courageuse que je ne pus atteindre qu’après trois heures d’une navigation pénible avec des hommes épuisés de fatigue.

A la pointe du jour le convoi qui portait la division vint mouiller près de terre et l’on commença le débarquement (). La Courageuse resta au large. Nous la quittâmes dans la matinée avec le général Desaix pour nous rendre au point de débarquement. Le rivage que nous abordâmes était à trois lieues à l’ouest d’Alexandrie. Il était aride et couvert d’insectes. Les chevaux furent débarqués à la nage. Les bagages restèrent sur la flotte. Nous partîmes le lendemain matin, 15 messidor (3 juillet) ().

En passant à Alexandrie je voulus suivre la division qui se rendait sur le chemin de Damanhour (). Caffarelli me fit appeler, me retint près de lui et ce ne fut que deux jours après qu’il me donna l’ordre de rejoindre l’avant-garde (). Le même soir je partis d’Alexandrie avec un détachement de vingt-cinq hommes. Nous nous joignîmes en route à plusieurs corps de cavalerie. Nous eûmes beaucoup à souffrir de la chaleur et de la soif (). Nous n’atteignîmes la division Desaix qu’à Damanhour (), le général était établi dans la maison d’un cachef (); on y attendit Bonaparte qui arriva le 20 avec Monge (), Berthollet () et l’état-major général. On campa au nord de la ville dans un bois d’orangers. J’ai pris à Damanhour les premiers bains à la turque.

Pulsuz fraqment bitdi.

3,92 ₼

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
15 yanvar 2025
Həcm:
131 səh. 2 illustrasiyalar
ISBN:
4064066329075
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı: