Kitabı oxu: «La Renaissance en Italie et en France à l'époque de Charles VIII»
Eugène Müntz
La Renaissance en Italie et en France à l'époque de Charles VIII

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066330149
Table des matières
PRÉFACE.
INTRODUCTION. Qu’entend-on par Renaissance? Caractères de la Renaissance au quinzième siècle.
LIVRE PREMIER. L’ESPRIT DE LA PREMIÈRE RENAISSANCE.
CHAPITRE PREMIER. Le sentiment religieux et l’esprit de tolérance en Italie au quinzième siècle.–La morale italienne. Superstitions et pratiques renouvelées de l’antiquité.
CHAPITRE II. Le patriotisme et le cosmopolitisme.–Le courage militaire et l’esprit d’humanité. Conditions de la vie publique en Italie.
CHAPITRE III. Richesse de l’Italie au quinzième siècle.–Valeur de l’argent. Luxe et bienfaisance.–Cérémonies et fêtes.–Le costume italien.
CHAPITRE IV. Les lettres et les sciences.–Les humanistes.–Philosophes, historiens, rhéteurs, philologues, grammairiens et poètes.–Le latin et l’italien.
CHAPITRE V. Les lettrés et les sciences (suite) . –Les universités.–Les Académies.–Les bibliothèques.
CHAPITRE VI. L’éducation des artistes italiens.–Leur condition.–Production de l’œuvre d’art.–Concours et expertises.
CHAPITRE VII. Aspirations et doctrines des Écoles italiennes au quinzième siècle.–L’architecture.–La sculpture L’art du médailleur.–La peinture.–La miniature.–La marqueterie.–La gravure.
LIVRE II. LA RENAISSANCE DANS LES DIFFÉRENTES CAPITALES DE L’ITALIE.
CHAPITRE I. Le duché de Milan.–Les Sforza et la Renaissance.–Ludovic le More;. ses goûts; son luxe; ses relations avec les savants et les poètes.–La bibliothèque du château de Pavie.
CHAPITRE II. Le duché de Milan (suite) .–Ludovic le More et les arts.–L’Architecture.–Bramante.–La Sculpture.–Les sculpteurs de la Chartreuse de Pavie.–La statue équestre de Léonard de Vinci.–La. Peinture.–La Sainte Cène.–Les Arts décoratifs.–Appendice: le Piémont et Gênes.
LE PIÉMONT ET GÊNES.
CHAPITRE III. Padoue et Vérone.–Influence de Pétrarque.–Pisanello Jacopo Bellini.–Mantegna.
CHAPITRE IV. Venise.–La tradition byzantine.–L’École de Murano.–Crivelli.–Antonello de Messine.–Jean. et Gentil Bellin.–Cima da Conegliano.–Carpaccio.–L’architecture.–La sculpture.–La gravure.
CHAPITRE V. Ferrare et les princes d’Este.–Nicolas III.–Lionel.–Borso.–Cosimo Tura. Le palais de Schifanoja.
CHAPITRE VI. Mantoue.–Les princesses de la cour des Gonzague.–Le marquis Louis III.–Andrea Mantegna. Appendice: Bologne.
BOLOGNE.
CHAPITRE VII. Urbin.–Frédéric et Guidobaldo de Montefeltro.–Composition d’une cour princière au quinzième. siècle.–Luciano da Laurana et le Palais ducal.–Melozzo da Forli.–Justus de Gand.–Appendice: Rimini et Sigismond Malatesta.
RIMINI.
CHAPITRE VIII. Florence.–Les Médicis.–Benozzo Gozzoli, Ghirlandajo et Botticelli.–Pise et Sienne.–Lucques et. Prato.–Pistoia.–San Gemignano.–Arezzo et Piero della Francesca.–Appendice: l’Ombrie.–. Pérouse et Orvieto.–Le Pérugin et Signorelli.
PÉROUSE ET ORVIETO.
CHAPITRE IX. Rome.–Innocent VIII et Alexandre VI.–L’Architecture.–La Sculpture.–La Peinture.–Le Pérugin et. Pinturicchio.–Les Arts décoratifs.
CHAPITRE X. La cour de Naples.–Alphonse le Magnanime et Ferdinand d’Aragon.–L’École. napolitaine et les artistes étrangers.–L’arc triomphal de Naples.–Giuliano da. Majano.–La Porta Capuana.–La villa de Poggio reale.
LIVRE III.
CHAPITRE PREMIER. Tableau général des lettres et des arts en France au quinzième siècle.
CHAPITRE II. Ce que nous avons donné à l’Italie au quinzième siècle.–Les artistes. français au service des princes italiens.–Supériorité des musiciens. franco-flamands.
CHAPITRE III. Ce que nous avons pris à l’Italie au quinzième siècle.–Les Précurseurs de la Renaissance en France.–. Le duc de Berry.–Le roi René et Francesco Laurana.–L’École de Tours: Jehan Foucquet et Michel. Colombe.
CHAPITRE IV. 1494-1495. L’Expédition de Charles VIII.–Les Français en Italie.
CHAPITRE V. Résultats de l’expédition de1494-1495.–La colonie italienne du château d’Amboise.–L’Architecture.. –Fra Jocondo et le Boccador.–Impuissance des architectes italiens en France.–La Sculpture.–. Le Modanino et les Juste.–La Peinture.–Les Arts décoratifs.–Conclusion.
PRÉFACE.
Table des matières
Quelques mots de préface sont nécessaires, autant pour expliquer la raison d’être et l’économie de ce livre, que pour rendre un dernier hommage à l’esprit si noble, si élevé, qui en a conçu le plan, qui en a rendu possible la publication. Je voudrais essayer de faire connaître ici, comme elle le mérite, la figure du vaillant soldat de Coulmiers, de l’organisateur qui a présidé à la fondation du Musée des arts décoratifs, de l’amateur, de l’érudit, qui s’est passionné pour tant de pensées généreuses, pour tant de hautes conceptions. Personne n’a poussé plus loin que M. le duc de Chaulnes le sentiment de la responsabilité que lui imposaient les noms illustres d’Alberti et de Luynes, personne n’a cherché plus loyalement à concilier avec d’inébranlables convictions l’ardent amour du progrès, sous toutes ses formes. Certes sa carrière a été bien courte (né le16février1852, il est mort le26septembre1881), mais il a assez fait pour laisser après lui, avec le souvenir des qualités de cœur les plus exquises, les titres les plus sérieux à la sympathie, disons mieux, à la gratitude du monde artiste et du monde savant.
Élevé dans les traditions d’une famille où le culte des lettres, des arts et des sciences est héréditaire depuis quatre siècles, M. le duc de Chaulnes témoigna de bonne heure des plus heureuses dispositions et du goût le plus vif pour l’étude. Il était de ceux qui croient que noblesse oblige; loin de se contenter de l’éclat d’un si beau nom, universellement respecté dans notre pays, il éprouvait comme le besoin d’en légitimer la possession, en y ajoutant sa part d’illustration personnelle. Pour aborder les travaux littéraires ou scientifiques, il n’avait qu’à se rappeler l’exemple d’un des siens, de Léon-Baptiste Alberti, l’architecte hors ligne, le moraliste profond, l’inventeur ingénieux et infatigable, l’esprit libre par excellence, vrai précurseur de Léonard de Vinci. Les travaux du duc Michel-Ferdinand de Chaulnes, nommé membre de l’Académie des sciences en1743, et ceux de son fils, le duc Marie-Joseph de Chaulnes, avaient enrichi d’importantes découvertes les sciences physiques et naturelles. Enfin, chez son illustre grand-père, M. le duc de Luynes, dont il a encore pu recevoir les leçons, l’érudition la plus vaste s’alliait à la critique la plus sûre et à la suprême distinction du goût. Le Louvre, l’Institut, notre Cabinet des médailles, le château de Dampierre, l’Institut archéologique de Rome, qui, par un touchant hommage, a donné place, sur sa façade, au buste du duc de Luynes, à côté de ceux de Winckelmann, de Gerhard, de Bunsen et du duc de Blacas, ne cesseront de proclamer les titres de celui qui a mérité d’être appelé le dernier Mécène moderne, et dont le souvenir ne restera pas moins indissolublement lié aux noms d’Ingres, de Baltard, de Simart, de Rude, de Duban, de Huillard-Bréholles.
Pendant plusieurs années, la curiosité de M. de Chaulnes alla, comme celle de son grand-père, des sciences aux arts, des arts aux sciences. Des recherches sur la botanique et la minéralogie, des voyages en Suède, en Norvège, en Egypte, en Syrie, en Palestine, en Turquie et surtout en Italie, l’occupèrent tour à tour. Après avoir passé son baccalauréat ès lettres, il commença ses études de droit, ce complément obligé, aux yeux de tant de familles, d’une sérieuse éducation classique. Il partageait ses loisirs entre l’organisation d’une conférence littéraire et des études sur la condition des classes ouvrières. J’ai sous les yeux le texte d’un de ses rapports, rempli des vues les plus larges, et dans lequel il apprécie, avec une entière indépendance, le rôle des corporations d’autrefois, les enseignements qu’en peut tirer l’époque présente. Une bienfaisance aussi étendue que discrète achevait de prouver son profond intérêt pour tous ceux qui souffraient.
Bientôt, cependant, d’autres devoirs le réclamèrent. La guerre de1870avait éclaté; quoiqu’il ne comptât que dix-huit ans, il tint à revendiquer une place dans les armées de la Défense nationale. Tandis que son frère aîné, M. le duc de Luynes, tombait au champ d’honneur à Patay, M. le duc de Chaulnes combattait vaillamment à Coulmiers, où sa belle conduite lui mérita la croix de la Légion d’honneur. Grièvement blessé au pied par un éclat d’obus, il resta étendu cinq heures sur le terrain de la lutte, sans consentir à ce que ses compagnons d’armes quittassent le feu pour s’occuper de lui. Transporté chez M. le duc de Doudeauville, sa blessure parut tellement grave que les chirurgiens furent sur le point de procéder à l’amputation. Cette épreuve, heureusement, lui fut épargnée. C’est à ce moment que le hasard mit en présence du futur historien de Charles VIII l’un des plus sympathiques chefs de notre jeune école historique, M. Gabriel Monod, qui depuis le début de la guerre remplissait avec abnégation le rôle d’infirmier volontaire. Pendant trois jours M. Monod put prodiguer ses soins au blessé. A la nouvelle de l’approche de l’ennemi, M. de Chaulnes se fit transporter à Angers, malgré ses souffrances, ne voulant, à aucun prix,–ce sont ses expressions,–rendre son épée; les progrès de l’invasion le décidèrent, tout infirme qu’il était, à gagner Sablé, puis Nantes. C’est appuyé sur des béquilles qu’il vint, à quelque temps de là, passer son second examen de droit devant la Faculté de Poitiers.
A peine rétabli, après avoir payé son tribut à la patrie sur les champs de bataille, il voulut la servir dans les luttes, souvent non moins ardues, de la diplomatie. M. le marquis de Vogué, le collaborateur du duc de Luynes, représentait alors la France à Constantinople; il offrit à M. de Chaulnes une place d’attaché, que celui-ci s’empressa, d’accepter. Sa carrière diplomatique toutefois fut de courte durée. Rappelé en France par des devoirs de famille, il résolut de ne plus vivre que pour ses chères études: cette fois-ci, sa vocation était bien décidée, c’est du côté de l’érudition qu’il tourna son activité. Une initiation domestique, aussi tendre que sûre, ainsi que les leçons de M. Debacq, le savant architecte qui avait dirigé, avec le duc de Luynes, les fouilles de Métaponte, lui avaient depuis longtemps rendu familières la technique aussi bien que l’histoire de l’art: il choisit dans ce vaste, domaine l’époque la plus attachante à coup sûr, sinon la plus célèbre, le quinzième siècle, l’âge des Précurseurs.
En se consacrant à l’étude de cette période qui personnifie avec tant d’éclat la première rencontre du génie italien avec le génie français, M. le duc de Chaulnes se rappelait peut-être que la famille d’Albert, devenue depuis si foncièrement française, descendait des Alberti, de Florence. Il avait devant les yeux l’image du grand Léon-Baptiste. Peu d’années auparavant, le duc de Luynes avait demandé au comte Passerini, directeur de la Bibliothèque nationale de Florence, de réunir tous les documents relatifs à la branche italienne de sa famille. Son petit-fils ne tarda pas à s’éprendre d’une vive admiration pour ce glorieux ancêtre. Il fit, en 1878, l’acquisition du palais Alberti, de Florence, situé sur le Lung’ Arno delle Grazie, à l’endroit où s’élevaient autrefois les «quartieri» des Alberti.
Des sculptures d’un grand prix, une cheminée provenant du palais de Gubbio (on en trouvera la reproduction à la page362de ce volume), des boiseries ayant la même origine, formèrent, sous l’habile direction de notre brillant architecte, M. Paul Sédille, les premiers éléments de la décoration de cette demeure historique, dont le nouveau possesseur rêvait de faire un musée de la Renaissance. La recherche des éditions originales de Léon-Baptiste Alberti et en général des souvenirs se rattachant à son époque préoccupa également M. le duc de Chaulnes. Je me souviens que la première fois que je reçus sa visite à la Bibliothèque de l’École des Beaux-Arts, il me demanda de prime abord si notre collection possédait la belle et énigmatique médaille offrant d’un côté le portrait d’Alberti, de l’autre un œil ouvert, garni d’ailes et entouré de rayons, avec l’inscription: QUID TUM?
Son enthousiasme pour la Renaissance italienne ne le rendait cependant pas injuste pour notre Renaissance française. Fixé au château de Sablé, à quelques pas de ses chers amis de Solesmes, dom Guéranger, à qui il a consacré une éloquente biographie, et dom Piolin, il se passionna pour les admirables sculptures de l’abbaye, l’honneur de nos grands statuaires du quinzième et du seizième siècle, l’Ensevelissement du Christ et l’Ensevelissement de la Vierge. Dans une note rédigée peu de jours avant sa mort et publiée dans un ouvrage édité à ses frais, le Cartulaire des abbayes de Saint-Pierre de la Couture et de Saint-Pierre de Solesmes, il a raconté avec quelles difficultés il eut à lutter et quels sacrifices il dut s’imposer pour obtenir une reproduction satisfaisante de ces deux chefs-d’œuvre. Si nous pouvons en placer une photo-gravure sous les yeux de nos lecteurs, c’est à ses efforts persévérants que nous en sommes redevable.
A Sablé même, la verrière de l’église lui fournit le sujet d’un important mémoire, inséré en1879dans la Revue historique et archéologique du Maine. Grâce à une discussion pénétrante des armoiries et des textes, il put établir que ces beaux vitraux appartenaient à l’année1495, c’est-à-dire à ce règne de Charles VIII qui devait l’occuper exclusivement dans ses dernières années.
Dans l’intervalle, l’organisation du Musée des arts décoratifs, cette œuvre éminemment nationale, ouverte à tous les hommes de bonne volonté, avait fourni un nouvel aliment à son activité. Les débuts de l’institution qui depuis, sous le titre d’Union centrale des arts décoratifs, et grâce à l’énergique impulsion de son président actuel, M. Antonin Proust, a pris un si brillant développement, furent modestes; l’hôtel de Luynes abrita les premières séances du Comité directeur, dont M. le duc de Chaulnes fut nommé président le16mars1877.
Tout était à créer; M. de Chaulnes se prodigua; il montra que son ardeur et son esprit d’initiative ne le cédaient pas à la sûreté de son jugement, à l’élévation de son goût. Forcé par sa santé de donner sa démission, au mois d’octobre1879, il eut pour successeur M. le marquis de Chennevières qui, dans son rapport général sur les travaux du Musée, lui paya un juste tribut d’éloges et de regrets.
C’est à l’occasion de ses travaux pour le Musée des arts décoratifs que j’entrai en relations avec M. de Chaulnes. A la veille de proposer au Comité un projet de classification, il me fit l’honneur de me demander des notes sur les systèmes employés dans les musées similaires de l’étranger. Je fus frappé, dès cette première entrevue, du charme de ses manières, de la solidité de ses connaissances, de la maturité de ses jugements.
Quelques années plus tard, une lettre, dont j’extrais les passages essentiels, vint me proposer une collaboration qui aurait été une des grandes joies de ma carrière littéraire, si elle n’avait été si brusquement, si cruellement interrompue:
«Dans les loisirs forcés que m’impose l’état de ma santé,» m’écrivait M. de Chaulnes, «j’ai été amené à étudier les artistes français du quinzième siècle. Les recherches contemporaines ont mis au jour de précieux documents. La moisson est-elle assez abondante pour essayer de coordonner le tout? Je le crois; mais la besogne serait peut-être ingrate si on présentait ainsi la chose. Un événement capital marque la fin de ce siècle. Les Français, sous les ordres de Charles VIII, traversent triomphalement l’Italie. Dans la Péninsule, l’art était alors dans un complet développement, et l’on peut précisément arrêter à ces dernières années du quinzième siècle cette grande et puissante époque qui finit à Michel-Ange et à Raphaël. Pouvoir réunir dans un même cadre l’état des arts en France, leur magnifique épanouissement en Italie, les exploits de la nation française, les résultats sinon matériels, du moins moraux et artistiques d’une semblable expédition, me semble devoir assurer le succès de l’œuvre à entreprendre.»
Après quelques lignes à mon adresse, M. de Chaulnes ajoutait: «Je pourrai apporter quelques matériaux à l’œuvre commune. La publication d’une partie des documents renfermés dans les archives de Venise, de Milan, de Florence, de Turin et du Vatican, la possibilité de les compléter par des recherches, principalement à Milan et à Ferrare, l’espoir de pouvoir enfin explorer fructueusement le Vatican me font espérer pouvoir présenter la tentative de Charles VIII sous son vrai jour.»
Dans une autre lettre, il insistait sur la nécessité historique des guerres d’Italie: «Comme vous me l’écrivez, disait-il, les recherches que nous faisons nous ouvrent des perspectives nouvelles. Oui, cent fois oui, l’expédition de Charles VIII devait se produire à cette époque: c’était une nécessité, un besoin national; cet événement était prévu, attendu, espéré par un nombre infini de Français et d’Italiens; enfin il était «prophétisé» avec persistance, aussi bien en France qu’en Italie, et ces prophéties n’eurent pas qu’une faible influence sur ceux qui pouvaient décider l’expédition. L’imprévu peut-être, c’est l’expédition par terre, et la correspondance de Balbiano aussi bien que des Florentins montre que leur attention était portée surtout sur la formation des deux flottes de Provence et de Gênes. Peut-être est-ce là qu’il faut chercher le principe de la résistance de Pierre de Médicis.»
Malgré sa profonde admiration pour la grande révolution pacifique qui s’appelle la Renaissance, M. de Chaulnes n’entendait nullement sacrifier les titres de notre France du quinzième siècle, encore attachée à la tradition du moyen âge: «J’ai lu, avec bien de l’intérêt,» m’écrivit-il à ce sujet, «toutes vos notes; elles m’ont appris naturellement bien des choses que j’ignorais; néanmoins mon impression générale était bien la vôtre. Je n’osais trop la manifester n’ayant pas réuni assez de documents pour me faire une opinion: la France ne saurait être regardée à aucun point de vue comme tributaire de l’Italie à la fin du quinzième siècle; non seulement notre pays possédait de grands artistes à cette époque, mais encore l’Italie nous en avait emprunté un certain nombre. Néanmoins le grand essor des arts en Italie a donné un coup de fouet à notre art. Certaines branches nous étaient complètement inconnues, ou à peu près; les grandes peintures murales décoratives, l’art du médailleur, etc. Mais nous avions aussi nos spécialités, peintres verriers, tisseurs de tapisseries en Flandre et en France. C’est avec joie que j’ai rencontré à Sienne une magnifique tapisserie, toute petite, en soie, or et argent, reproduction flamande d’un Memling; cette œuvre d’art provenait de la collection Piccolomini; elle était, m’a-t-on dit, la propriété de la famille depuis plusieurs siècles...»
Cependant, nous nous étions mis tous deux à l’œuvre avec une grande ardeur; les copies s’ajoutaient aux copies, les photographies aux photographies. Nous ne nous pressions pas de rédiger, car, avec une vue très juste des exigences et des surprises de la science, M. de Chaulnes m’avait dit: «Je n ’ai pas essayé de vous donner une division plus nette du travail; ce sera le résultat de nos recherches. Arrêter ainsi les choses d’avance, sans connaître tous les documents qui doivent servir à l’œuvre, me semblerait dangereux. C’est cette recherche des documents qu’il faut, je crois, poursuivre pour l’instant.»
Effectivement, au fur et à mesure que nous avancions dans nos recherches, la nécessité de scinder l’ouvrage, de distinguer, de l’histoire diplomatique et militaire de l’expédition, l’histoire littéraire et artistique s’imposa davantage. Il fut convenu qu’un volume serait consacré à chacune des deux sections. M. le duc de Chaulnes se chargeait spécialement de la première, moi de la seconde, dont je dois revendiquer l’entière responsabilité.
Malgré les souffrances physiques qui allaient en s’aggravant, malgré les tristesses morales, M. le duc de Chaulnes ne cessa pas un jour d’étudier avec la plus vive ardeur les documents, de plus en plus nombreux, que nous transmettait une armée de copistes; il les analysait, les annotait avec une érudition et une sagacité qui eussent fait honneur à l’archiviste paléographe le plus exercé.
Un jour, au sujet d’une erreur commise par un de nos auxiliaires, il m’adressait cette rectification, que je tiens à placer sous les yeux du lecteur: «Quelquefois M.*** met des naïvetés dans ses notes; en citant le Vergier d’honneur, que j’ai pu heureusement acquérir et qui renferme beaucoup de renseignements, il dit que d’après un certain passage on pourrait supposer qu’il est question de bombes; puis il renouvelle l’expression de ses doutes, ne sachant si elles étaient inventées. Or Sigismond Malatesta, mort en1468, je crois, est reconnu à peu près sans conteste comme inventeur de ce vilain engin, qu’il a répandu partout comme un de ses emblèmes, tandis que le duc d’Urbin lui contestait l’invention de la grenade, dont il couvrait les ornements de ses palais (j’ai acquis toutes les sculptures du palais de Gubbio, et cet emblème y est répété à satiété).»
Je n’ajouterai qu’un mot: par une disposition prise presque à la veille de sa mort, M. le duc de Chaulnes a assuré la publication du travail qui avait tenu une si grande place dans cette belle existence, avec laquelle, comme l’a éloquemment dit un de ses amis les plus éminents, «se sont évanouis tant de généreux projets et de hautes pensées».
Avant de terminer, il me reste un devoir à remplir: je dois remercier ici publiquement tous ceux qui ont bien voulu me faciliter l’accomplissement de ma tâche, les conservateurs de nos grandes collections nationales, ceux des musées, des archives et des bibliothèques de l’étranger, les amateurs et collectionneurs qui m’ont si libéralement ouvert leurs vitrines.
Je tiens tout particulièrement à exprimer ma gratitude à M. le marquis de Vogué, membre de l’Institut, pour l’obligeance inépuisable avec laquelle il n’a cessé, au cours de ce long travail, de me faire profiter de sa grande expérience des choses de l’art.
INTRODUCTION.
Qu’entend-on par Renaissance? Caractères de la Renaissance au quinzième siècle.
Table des matières
L’expédition de Charles VIII en Italie est, avec la découverte de l’Amérique, l’événement capital de la seconde moitié du quinzième siècle, le point de départ, pour notre pays, d’une ère nouvelle, et, pour l’Italie, d’un affaissement dont les suites se sont fait sentir jusqu’à nos jours. Ce fut un spectacle rare et attachant que de voir aux prises, d’une part les héritiers de la tradition antique, si savants, si délicats, si raffinés, mais divisés contre eux-mêmes et amollis par l’excès de leur civilisation, de l’autre une race jeune, vigoureuse, ardente, dont les forces latentes n’attendaient qu’une étincelle du feu sacré pour se manifester de nouveau au grand jour, comme au treizième siècle, ce premier âge d’or, non moins glorieux, de l’esprit français. La lourde et vaillante armée de Charles VIII dispersa sans effort les troupes plus brillantes que solides habituées aux guerres de condottieri; mais vaincus sur les champs de bataille, les Italiens prirent leur revanche dans des régions plus sereines, et imposèrent leurs lois aux vainqueurs de Fornoue:
Grœcia capta ferum victorem cepit et artes
Intulit agresti Latio.
Dans l’histoire si mouvementée de la Péninsule italique, le quinzième siècle n’est certes pas l’époque la plus éclatante. Partout l’individualisme, comme l’a si bien démontré Jacques Burckhardt, se substitue aux grands efforts nationaux ou religieux, à la communauté d’aspirations, à l’esprit de discipline dont le moyen âge a le droit de se montrer si fier. C’en est fait des élans de patriotisme qui ont inspiré la résistance à l’empire germanique, ainsi que des élans de foi auxquels nous devons, outre les croisades, tant de monuments splendides et ce chef-d’œuvre des chefs-d’œuvre, la Divine Comédie. Les hautes vertus militaires et civiques des âges précédents, les vertus comme d’ailleurs les vices, se rapetissent et s’émiettent. Les libertés péniblement conquises disparaissent l’une après l’autre sous les coups de la dictature; le passage d’un régime à un autre provoque une recrudescence de crimes. D’autre part les dissentiments intérieurs, ces signes avant-coureurs de la chute d’une nation, ne tarderont pas à livrer la patrie sans défense aux ennemis du dehors. La puissance de la pensée et de l’imagination n’a pas moins faibli. La poésie disparaît pour un temps sous le fatras de l’érudition; dans les arts, si l’architecture et la sculpture, appelées à puiser plus directement dans les modèles de l’antiquité, prennent un essor nouveau avec Brunellesco et Léon Baptiste Alberti, avec Donatello, Giacomo della Quercia et Ghiberti, la peinture, par contre, se perd dans les études de détail; elle n’a pas, pour toute cette période, de nom à opposer à celui du grand Giotto, de même que la littérature attend en vain un émule de celui que l’on a appelé le premier homme moderne, le savant et éloquent Pétrarque.
Et cependant, à nulle époque, après la chute de l’Empire romain, l’Italie n’a exercé au loin une influence pareille. Depuis l’Angleterre et les Flandres jusqu’à la Moscovie et l’Egypte, il n’est pas de contrée qui ne se reconnaisse sa tributaire. L’Italie ne triomphe pas seulement dans les sciences, les lettres, les arts: dans l’industrie, le commerce, la finance, elle tient le premier rang, tout comme dans la diplomatie ou dans le gouvernement spirituel des peuples. D’un bout à l’autre de l’univers civilisé, on lui demande des ingénieurs, des capitaines, des banquiers, des hommes d’État, aussi bien que des savants, des professeurs d’éloquence, des peintres, des sculpteurs ou des architectes. A l’affaiblissement de sa puissance politique correspond une expansion merveilleuse, toute de paix et de progrès, une royauté intellectuelle comparable à celle que la France, devenue en cela l’héritière de l’Italie, a exercée à partir du règne de Louis XIV.
Le secret de cette domination, joyeusement acceptée par tant de peuples, n’est ni dans la situation privilégiée de l’Italie sur la Méditerranée, ni dans sa richesse, ni peut-être même dans les qualités natives de la race, mais bien dans une conception plus normale des lois de la nature et du rôle de l’homme, dans un esprit d’initiative et un esprit de méthode supérieurs, dans des aspirations plus élevées, en un mot dans l’ensemble d’idées et d’efforts qui constituent la RENAISSANCE.
Essayons, avant d’aller plus loin, de définir un terme qui séduit par je ne sais quel charme mystérieux, car si «naître» est un acte indissolublement lié au fait même de l’existence, «renaître» implique l’idée d’immatérialité, d’affranchissement du joug de la loi commune, de triomphe remporté sur les agents de la destruction et de la mort; il n’est donné de «renaître» qu’aux œuvres de l’esprit.
Lorsque l’Académie française publia, en 1835, la sixième édition de son Dictionnaire, elle ne reconnut au mot Renaissance que la signification de «seconde, nouvelle naissance,» de «renouvellement»; elle cite, à titre d’exemple, «la renaissance des lettres et la renaissance des arts»; d’un sens historique quelconque pas la moindre mention. Depuis, ce vocable ambitieux a fait du chemin: on dit la Renaissance, tout court, comme on dit le moyen âge, la réforme, la révolution. L’empire de la formule nouvelle, foncièrement française, est même si bien établi qu’elle a passé les fleuves et les mers et s’est imposée à nos voisins d’outre-Rhin comme à nos voisins d’outre-Manche. Die Cultur der Renaissance in Italien, tel est le titre du chef-d’œuvre de Jacques Burckhardt, et c’est aussi sous le titre de Renaissance in Italy qu’a paru l’important travail de M. Symonds. Mais là ne se sont pas bornées les conquêtes de la Renaissance. Limitée d’abord au seizième siècle, elle n’a pas tardé à s’étendre au quinzième; dans les derniers temps on lui a même vu élever des prétentions sur le quatorzième; bref son nom est devenu synonyme de la période glorieuse qui a accompli la grande rénovation scientifique, littéraire et artistique des temps modernes.
C’est dans ces régions sereines en effet,–l’exemple cité par l’Académie française tend à l’établir,–que la Renaissance a exercé l’action la plus efficace. Elle n’a pas touché aux grands principes religieux, moraux, politiques, bases des sociétés modernes; les bouleversements territoriaux, la prépondérance de l’Espagne sous Charles-Quint, les guerres de religion n’ont rien à voir avec elle; il s’agit d’une révolution toute pacifique, qui n’a pas versé une goutte de sang, pas froissé un seul intérêt respectable, mais qui s’est proposé pour unique mission d’adoucir les mœurs, d’ajouter aux conquêtes du moyen âge les trésors amassés par l’antiquité et de les féconder les uns par les autres. En parcourant les écrits de ses représentants, ces hommes si justement fiers de leur beau titre d’humanistes, on est surpris de voir quelle place les traités sur l’éducation tiennent dans leur œuvre. C’est en effet par cette propagande essentiellement loyale et légitime, par une transformation progressive et non par des moyens brusques et violents, par une évolution et non par une révolution, qu’ils entendaient renouveler la société.
Chaque pays s’est fait une Renaissance à son image. Néanmoins, on peut démêler dans ce mouvement si complexe deux facteurs principaux qui, d’un bout à l’autre de l’Europe, lui donnent son caractère propre et sa raison d’être. L’un, c’est l’observation de la réalité, ou, pour nous servir de l’expression si pittoresque de Michelet, la découverte du monde et la découverte de l’homme; l’autre, c’est l’étude de l’antiquité, cette page d’histoire si variée et si complète, ce modèle incomparable pour le poète et l’artiste que l’Italie a songé, la première, à placer en regard des tâtonnements et des défaillances de tous les jours. Les savants allient à l’analyse des phénomènes courants la discussion des théories imaginées par leurs prédécesseurs grecs et romains, en leur associant, à l’occasion, leurs continuateurs arabes; les littérateurs s’exercent tour à tour en latin et dans la langue vulgaire; Pétrarque est tout ensemble le chantre inspiré de Laure et le père de l’humanisme; les artistes consultent simultanément les modèles classiques et la nature vivante. Ce double courant n’est pas moins sensible dans l’économie politique: «L’habitude de l’observation d’une part, l’étude des anciens de l’autre, nous dit Sismondi, avaient développé plusieurs des sciences qui se proposent pour but le bonheur des hommes. La législation avait fait des progrès, la jurisprudence s’était éclaircie, les finances étaient administrées avec régularité, et l’économie politique, quoique son nom même fût inconnu, n’était point outragée par des règlements absurdes, comme elle le fut sous les mains des Espagnols. Les gouvernements se laissèrent souvent entraîner dans de très grandes dépenses, et ils levèrent quelquefois des sommes prodigieuses sur leurs sujets: mais leur manière d’asseoir les taxes n’aggravait pas la souffrance de payer l’impôt lui-même; elle n’étouffait pas le commerce et n’écrasait pas l’agriculture.»
Pendant la période véritablement féconde de la Renaissance italienne, c’est-à-dire pour la poésie le quatorzième siècle et le seizième, pour l’art le quinzième et la première moitié du seizième, la tradition classique a donc toujours pour pendant un naturalisme de bon aloi. Mais la réciproque n’est pas vraie, et c’est cette distinction qui, à mon avis, permet de préciser le mieux le sens et la portée du mot Renaissance: quelque profonde qu’ait été la révolution opérée dans l’étude de la nature par les représentants du style gothique,–je parle des sculpteurs de nos cathédrales, aussi bien que de Jean de Pise et de Giotto,–on n’appliquera pas à leurs efforts le titre de Renaissance, car ils ne se sont pas attachés à l’étude de l’antique. De même, nous refuserons cette qualification à la tentative des frères Van Eyck, quel qu’ait été d’ailleurs le génie de ces grands artistes. S’ils ont réussi à s’affranchir sans le secours des anciens, ils n’ont pas poursuivi ce principe supérieur de mesure, de rythme, de distinction et de beauté, ces hautes tendances spiritualistes auxquelles la Grèce nous a initiés et qui sont la marque indélébile de toutes les œuvres conçues sous son inspiration.
En nous rendant ce que l’auteur d’un travail riche en observations délicates et en ingénieuses déductions a si bien appelé la «haute culture de la pensée», en provoquant pour l’antiquité cette fièvre d’enthousiasme qui s’empara subitement des princes et des républiques, la Renaissance a substitué à l’idéal du moyen âge, cet idéal essentiellement populaire, parce qu’il avait pour base les croyances intimes de la chrétienté entière, un idéal plus savant, partant plus artificiel et plus abstrait. Si le courant international s’est reformé un instant par l’étude commune de la science, de la philosophie, de la littérature, de l’art classiques, si le latin a refleuri de plus belle d’un bout à l’autre de l’Europe, il n’en est pas moins certain que désormais les classes supérieures de la société seront seules associées aux jouissances de l’esprit. La Renaissance, nous ne chercherons pas à le nier, a ignoré les besoins et les aspirations de cette «plebs Dei» pour laquelle le moyen âge a témoigné tant de sollicitude, et tout l’effort des générations suivantes a été impuissant à renouer la chaîne de la tradition. Il n’existe plus de littérature, il n’existe plus d’art populaire.
Nous n’aurons pas, heureusement, dans les pages qui suivent, à rechercher ce qu’il a pu y avoir de dangereux dans l’action de la Renaissance; notre travail est consacré aux premiers triomphes de l’esprit nouveau en Italie, à ses premières manifestations en France; si ce printemps de la Renaissance ne s’enorgueillit pas de conquêtes aussi éclatantes que le seizième siècle, si chez ces maîtres exquis, les Primitifs et les Précurseurs, la sincérité et l’émotion tiennent souvent lieu de science, en revanche le cadre dans lequel nous nous renfermons exclut le spectacle de plus d’une défaillance, de plus d’un excès. A l’époque de l’entrée des Français en Italie, pendant cette mémorable année1494, date autour de laquelle gravitent nos recherches, l’espérance est encore partout, le désenchantement nulle part.


LIVRE PREMIER.
L’ESPRIT DE LA PREMIÈRE RENAISSANCE.
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
Le sentiment religieux et l’esprit de tolérance en Italie au quinzième siècle.–La morale italienne. Superstitions et pratiques renouvelées de l’antiquité.
Table des matières
Avant de passer en revue les créations dont la Renaissance italienne s’enorgueillit le plus justement, ses ouvrages d’érudition, ses universités, ses bibliothèques, ses monuments d’art, nous devons rechercher quelles étaient à ce moment les sources de l’inspiration, ces sources vives auxquelles s’abreuvent poètes, savants, artistes, tous ceux qui marchent à la tête de la civilisation et ouvrent à l’humanité des horizons nouveaux. Comment l’Italie de la Renaissance ou plus exactement l’Italie du quinzième siècle avait-elle conçu ces grands facteurs de toute poésie et de tout art, la religion, le patriotisme, la liberté, la vertu, comment jugeait-elle l’œuvre de la nature, comment envisageait-elle la mission de l’homme, en un mot comment sentait, croyait et pensait-elle? Ce sont là, à notre avis, problèmes aussi intéressants que l’interminable chronique de tant de guerres intestines, que les péripéties sans fin de ce que l’on décore aujourd’hui du titre pompeux de lutte pour l’existence, c’est-à-dire un mélange d’appétits grossiers et de calculs mesquins. En voyant certains historiens dépouiller l’histoire de tout ce qui la relève et l’ennoblit, n’est-on pas tenté, à chaque instant, de s’écrier avec le poète:
Propter vitam vivendi perdere causas.

Saint Georges, par Andrea Mantegna. (Académie des Beaux-Arts de Venise.)
Plus d’une fois, en contemplant les pages exquises que nous a léguées l’art du quinzième siècle, vierges d’une pureté di vine, Christs résignés, concentrant en eux tout le poids de la souffrance humaine, héros, martyrs, sombres visions de l’Enfer, éblouissantes échappées sur le Paradis, je me suis demandé si les artistes auxquels nous devons ces œuvres tour à tour si suaves ou si pathétiques, non seulement exprimaient avec sincérité leurs propres convictions, mais éveillaient un écho dans le cœur de leurs contemporains. Y avait-il un élément fécond et vivant au fond de tant de manifestations admirables de la foi? Ne risquait-on pas de rencontrer l’indifférence ou la frivolité en pénétrant dans le for intérieur des auteurs et de leur public? Le doute était permis, car la Renaissance a compté dans notre siècle d’ardents détracteurs; on l’a attaquée tour à tour au nom de la religion, de la liberté, du patriotisme, de la morale, ou même, comme Libri, au nom de la science, et parmi ces accusations celle d’irréligion est la plus fréquente et la plus accréditée.

Saint Sébastien, par Andrea Mantegna. (Musée du Belvédère, à Vienne.)
Examinons sans parti pris un si grave problème.

Le monument de Virgile à Mantoue. (Commencement du treizième siècle.)
L’admiration des Italiens du quinzième siècle pour l’antiquité païenne était avant tout, personne ne le contestera, un sentiment platonique, une sorte de délassement de l’esprit. Aucun dieu de l’Olympe, est-il nécessaire de le déclarer, ne vit se relever ses autels. Mais ces fictions avaient l’avantage d’ajouter de précieuses ressources au cycle mythique et épique et par là de séduire des imaginations encore jeunes. En se familiarisant de nouveau avec le monde d’allégories, de symboles et d’images créé par le polythéisme, les Italiens retournaient au temps où la foi chrétienne triomphante se développait paisiblement à côté de la civilisation grecque et romaine, parvenue au terme de ses évolutions. Je ne saurais mieux les comparer qu’à ces chrétiens des premiers siècles, sachant admirer tout ensemble Cicéron et saint Pau!, Sénèque et saint Augustin, poussant le culte de Virgile jusqu’à lui emprunter les hémistiches destinés à composer un poème sur l’ancien et le nouveau Testament et prodiguant sans scrupules les noms des divinités, lorsqu’ils avaient à désigner l’empire de Neptune, ou ceux d’Apollon et de Diane. De pareilles personnifications n’ont rien qui puisse scandaliser la conscience la plus farouche. Nous sommes d’ailleurs en Italie, ne l’oublions pas, chez une race dont la souplesse est la qualité maîtresse. Pour invoquer dans leurs vers Jupiter très bon, très grand, les contemporains des Médicis n’en restaient pas moins attachés aux croyances de leurs pères.

Statue de Pline l’Ancien. (Cathédrale de Côme.)
L’Église, la première, sut comprendre les avantages d’une alliance, qui, aujourd’hui encore, sur bien des points, est en pleine vigueur. Plusieurs siècles durant, l’humanisme et l’Église marchèrent la main dans la main, ou plutôt l’Église conduisant l’étrangère qu’elle prenait sous sa protection. «Dans cette renaissance où le christianisme retourne à l’antiquité, a fort bien dit un écrivain contemporain dans une étude sur la Divine Comédie, c’est le christianisme qui commande. Dante a beau suivre Virgile, c’est lui qui le mène et le force à marcher devant; il l’attire dans son chemin et le pousse en disant: Conduis-moi où je veux. Il s’empare de l’antiquité, l’en-traîne où il va, la subjugue et l’opprime; elle ne le rend pas païen comme elle fera plus tard des artistes du seizième siècle, en les séduisant à force de beauté; c’est lui qui la rend catholique.»

Monument de Pline le Jeune. (Cathédrale de Côme.)
Dans une de ses lettres, un humaniste fameux, François Philelphe, célèbre l’extrême liberté dont on jouissait de son temps dans la Ville éternelle, à la cour des papes: Incredibilis quœdam hic libertas est, s’écrie-t-il. Est-ce là une de ces hyperboles qui coûtaient si peu aux humanistes, ou bien Philelphe a-t-il, par exception, exprimé une vérité plus profonde? Une étude impartiale des faits prouve que le voisinage de la cour pontificale constituait réellement une sorte de garantie pour tous ceux qui tenaient une plume. On n’avait pas à y redouter le zèle maladroit, l’ignorance prétentieuse de certains tribunaux ecclésiastiques de la province, toujours à l’affût des hérésies, et si prompts à allumer le bûcher pour le moindre écart de parole ou de pensée. A l’époque même où s’organisait à Arras une persécution tristement célèbre, les humanistes agitaient dans la capitale du monde catholique les questions les plus graves, sans que le gouvernement pontifical songeât à en prendre ombrage. Un seul pape, Paul II, se troubla un instant en voyant remettre en honneur, dans une société littéraire, certaines pratiques du culte païen, réminiscences bien innocentes qui tenaient plus de la parodie que de l’admiration. Mais l’orage fut de courte durée. Abstraction faite de quelques protestations isolées, que j’ai essayé de résumer dans un précédent ouvrage, il nous faudra aller jusqu’à l’ardent réformateur de Florence, Jérôme Savonarole, pour entendre formuler contre le culte de l’antiquité un réquisitoire en règle. Plus tard, alors même que des conflits se produiront, la nécessité de faire face à un adversaire aussi valeureux élèvera le niveau des études. Écoutons un auteur peu suspect en pareille matière: «La mission du Saint-Siège, dit Rio, sera de former, de placer et de bénir les sentinelles qui devront avertir de l’approche de l’ennemi et signaler les déguisements sous lesquels il masquera ses attaques. Il faudra donc désormais quelque chose de plus que la théologie scolastique, pour entrer en lice avec lui. Il faudra que le niveau de la science sacrée dépasse toujours le niveau de la science profane, et que les sommités ne cessent pas d’être occupées par des croyants, qui poseront et soutiendront au besoin des thèses hardies comme celle de Pic de la Mirandole, de omni re scibili.
Liés par les marques de confiance que leur prodiguèrent l’Église et les gouvernements italiens, les champions des idées nouvelles ou plutôt des idées anciennes, si heureusement rajeunies, se renfermèrent de plus en plus dans le domaine de l’abstraction. Leur appréhension pour les conséquences directes de leurs théories augmente de jour en jour. A l’origine,–je ne parle que du quinzième siècle,–il leur était parfois arrivé de laisser un libre cours à leur humeur belliqueuse; le Pogge et Philelphe avaient attaqué avec vivacité les ordres mendiants, en protestant d’ailleurs de leur respect pour les dogmes. Un autre humaniste célèbre, Laurent Valla, avait poussé l’ardeur jusqu’à nier l’authenticité de la donation de Constantin, exploit qui ne l’empêcha pas de devenir secrétaire apostolique. Antonio Beccadelli enfin, dans l’abominable ouvrage intitulé Hermaphroditus (1431ou1432), avait soutenu des paradoxes dont il ne calculait certainement pas la portée. Mais ce mouvement, loin de se propager, s’arrêta presque brusquement, et il serait difficile, à partir du milieu du siècle, de citer parmi les humanistes des adversaires déclarés de la religion. Quant aux indifférents et aux incrédules qui ne cherchaient pas à répandre leurs opinions, je ne m’en occuperai point ici; il y en a eu de tout temps, au moyen âge comme dans le siècle de Voltaire. Il suffit de constater que la Renaissance n’a en rien favorisé leurs tendances.
Amis du repos et du bien-être, absorbés par l’étude du passé, les humanistes renoncèrent facilement à se mêler de questions religieuses, aussi bien d’ailleurs que de questions politiques. Quelque opinion incorrecte leur avait-elle échappé, ils s’empressaient de se rétracter, sacrifiant sans regrets leur amour-propre d’auteur à des considérations d’un ordre supérieur. Et ici je parle des tièdes et des neutres. Mais combien n’en trouvons-nous point, par contre, qui unissent la piété la plus profonde au plus vif enthousiasme pour l’antiquité, comme Coluccio Salutato, Niccolò Niccoli, Gianozzo Manetti, Donato Acciajuolo, Victorin de Feltre, Maffeo Vegio, Matteo Palmieri, Bartolomeo di Fortini, Pic de la Mirandole, et qui s’efforcent de concilier les enseignements des Évangiles avec la philosophie antique! Léonard Bruni, le célèbre chancelier de la République florentine, travaille avec ardeur à la fusion du stoïcisme avec le christianisme. Un autre humaniste, l’éminent champion de la philosophie platonicienne, tente un effort plus puissant encore: de nombreux disciples se rangèrent, on le sait, sous la bannière de Marsile Ficin.
Ajoutons qu’il n’arriva pas en Italie, par un concours spécial de circonstances, que des énergumènes cherchassent à pousser les théories des hommes d’étude jusqu’à leurs extrêmes conséquences et à les répandre dans les masses. Il ne me semble donc pas juste d’établir à cet égard, comme l’a fait un historien éminent, une assimilation entre la première Renaissance et le siècle dernier: «Les lettrés du quinzième siècle, dit M. Guizot, sont, vis-à-vis des prélats de la haute Église, dans la même situation que les gens de lettres et les philosophes du dix-huitième avec les grands seigneurs; ils ont tous les mêmes opinions, les mêmes mœurs; vivent doucement ensemble, et ne s’inquiètent pas des bouleversements qui se préparent autour d’eux. Les prélats du quinzième siècle (sic), à commencer par le cardinal Bembo, ne prévoyaient certainement pas plus Luther et Calvin que les gens de cour ne prévoyaient la Révolution française. La situation était pourtant analogue.» Mais qu’y a-t-il de commun entre les humanistes et Luther ou Calvin, ennemis-nés de l’antiquité classique et partant du principe même de la Renaissance!
On oublie trop souvent, en incriminant l’esprit de la Renaissance, que deux des plus grands et des plus saints papes du quinzième siècle, Nicolas V et Pie II, sortaient des rangs des humanistes. La mort héroïque du dernier, expirant à Ancône au moment où il se préparait, vieillard infirme, à mettre à la voile pour aller combattre les Turcs, ne proclame-t-elle pas bien haut combien il restait de jeunesse, d’ardeur et de trésors de conviction dans les esprits les plus familiarisés avec les séductions du monde antique!

Médaille de Pie II, par Andrea Guazzalotti. (Face et revers.)
Dans le clergé régulier même l’humanisme comptait de nombreux champions. Il suffira de rappeler ici les noms d’Ambroise Traversari, le pieux et savant général des Camaldules, de Paolo Orlandini, de Timoteo Maffei, de Girolamo Agliotti, et, dans une certaine mesure, du béat Albert de Sarteano. Saint Laurent Giustiniani, de son côté, appartenait à une famille célèbre par son amour pour les lettres.
Si nous considérons l’homme en qui s’est le plus complètement incarné l’esprit de la première Renaissance, Laurent le Magnifique, l’heureuse fusion des deux éléments apparaît avec plus d’éclat encore. On n’a vu dans Laurent que l’admirateur de la statuaire grecque, que le poète du Triomphe de Bacchus et des Canti carnascialeschi, le fauteur du paganisme. C’est méconnaître cet âge d’or où les esprits étaient également ouverts à tous les sentiments généreux. Laurent s’est plus d’une fois essayé dans des poésies religieuses. Compose-t-il son Mystère de saint Jean et de saint Paul, il se révèle à nous comme un chrétien profondément ému, animé de la foi la plus vive et la plus pure. Les Mystères tiennent d’ailleurs une grande place dans ses prédilections; lors de la visite de Galéas-Marie Sforza, il en fit représenter trois, l’Annonciation de la Vierge, la Descente du Saint-Esprit, l’Ascension. Les pratiques de toute sa vie, et l’histoire de ses derniers moments, cette entrevue mémorable avec Savonarole, nous montrent qu’il n’y avait là ni affectation ni hypocrisie.
Les exemples de la maison paternelle n’avaient pu que fortifier le Magnifique dans ses aspirations. Sa mère, Lucrèce Tornabuoni, excellait dans la poésie religieuse; ses Laudi, la Vie de la Vierge, Vie de saint Jean-Baptiste, l’Histoire d’Esther, de Judith, de Tobie, occupent une place distinguée parmi les compositions similaires du quinzième siècle. Son père, Pierre, était un homme d’une piété profonde. Quant à son aïeul, Cosme, que de fois ne le voyons-nous pas chercher soit dans ces cellules du couvent de Saint-Marc, ornées de la main de fra Angelico, soit dans la Badia de Fiesole, le recueillement, l’oubli des passions et des vanités du monde!
Je ne me lasserai pas, dans mes tentatives de réhabilitation des Médicis, de citer la noble maxime de Laurent, qui résume si bien cet esprit de sympathie et de tolérance universelles: «Sans la philosophie de Platon, il est difficile de devenir un bon citoyen, ou de bien comprendre les enseignements de la religion chrétienne.»
Jusqu’à quel point les souverains italiens du quinzième siècle partagèrent-ils les convictions religieuses que nous venons de constater chez bon nombre d’humanistes et dans la famille des Médicis? C’est une question qu’il n’est pas facile de résoudre. Si les Frédéric d’Urbin, les Alexandre Sforza de Pesaro unissent, dans une commune admiration, les saintes Écritures, les ouvrages de saint Thomas d’Aquin et les chefs-d’œuvre de la littérature classique, si un duc de Savoie, Amédée VIII, se retire dans un couvent d’où il ne sort que pour ceindre la triple tiare (il est vrai que ce fut celle d’antipape), si le roi de Naples Alphonse II finit ses jours dans la pénitence, chez plus d’un de leurs alliés, on peut en être assuré, la dévotion était tout extérieure. Mais on n’en trouve qu’un seul qui osa ériger l’impiété en système. Le pape Pie II reproche formellement à son adversaire acharné, Sigismond Malatesta, le spirituel et inquiet seigneur de Rimini, de haïr les prêtres et de ne pas croire à l’immortalité de l’âme.

La Vierge, l’Enfant-Jésus et des sai ar Botticelli. Florence, Académie des Beaux-Arts.
Les actes ont justifié cette accusation, on le verra dans le paragraphe consacré à la cour de Rimini. Aussi Sigismond attira-t-il sur lui les colères de l’Italie entière: ce ne fut pas une des moindres ironies du sort que de condamner ce disciple d’Épicure à servir d’exécuteur aux dernières volontés de Pie II et à diriger la croisade contre les Turcs.
Dans cette enquête sur les sentiments intimes des hommes du quinzième siècle, nous devons étudier les manifestations de l’esprit religieux chez les champions de la liberté aussi bien que chez ceux de la dictature. Rien de plus curieux, à cet égard, que le mélange de réminiscences classiques et d’ardente piété chez le groupe de conspirateurs milanais auxquels leur temps a décerné le titre de nouveaux Brutus. Les invocations aux saints alternent avec des déclarations empreintes d’un amour de liberté et de gloire dignes de l’ancienne Rome. «Grand saint Ambroise,» s’écrient-ils, avant de consommer leur attentat, «soutien de cette ville, espérance et gardien du peuple de Milan, si le projet que tes concitoyens, que tes enfants ont formé pour repousser loin d’ici la tyrannie, l’impureté et des débauches monstrueuses, est digne de ton approbation, sois-nous favorable au milieu des hasards et des dangers auxquels nous nous exposons pour la délivrance de la patrie!» Et l’infortuné Olgiati, à la veille de subir un supplice horrible, termine sa confession par cette prière touchante: «A présent, sainte Mère de Dieu, et vous, ô princesse Bonne! je vous implore pour que votre clémence et votre bonté pourvoient au salut de mon âme. Je demande seulement qu’on laisse à ce corps misérable assez de vigueur pour que je puisse confesser mes péchés suivant les rites de l’Église, et subir ensuite mon sort.»
De l’aristocratie de l’esprit et de l’aristocratie politique ou militaire, descendons-nous aux masses: quelle chaleur de convictions partout, dans les villes comme dans les campagnes! Les Florentins ont beau s’être familiarisés pendant un demi-siècle avec toutes les vanités mondaines, il suffira de la voix de Savonarole pour provoquer le plus étonnant mouvement de contrition. Un lustre durant, on put craindre que l’Athènes de l’Italie ne devînt une nouvelle Thébaïde; la marche de la civilisation en fut compromise. Ailleurs, à Arezzo, à Pérouse, nous voyons un peuple entier suspendu aux lèvres d’un saint Bernardin de Sienne ou d’un Albert de Sarteano, pleurant ou s’exaltant avec lui. A Cortone, sur le bruit d’un miracle, l’imposante église de la Madonna del Calcinajo surgit comme par enchantement. Ici toutefois, comme sur tant d’autres points, nous devons constater la dispersion des efforts. On élève chapelles sur chapelles, on décore les cathédrales existantes d’innombrables statues ou tableaux; mais les cathédrales nouvelles sont aussi rares que les hôtels de ville nouveaux; il en est de la religion comme du patriotisme: si la foi individuelle n’a pas reçu d’atteinte, c’en est fait de cette cohésion qui en décuple les effets.
En résumé, considérée dans son ensemble, l’Italie du quinzième siècle n’a pas cessé d’être une nation sincèrement, profondément croyante. La religion s’y manifeste sous ses aspects les plus divers, depuis le mysticisme du rêveur solitaire, depuis l’enthousiasme du prêtre guerrier (le cardinal Julien Cesarini, tué à la bataille de Varna, en1444; saint Jean de Capistrano) jusqu’à ce besoin d’activité qui organise l’assistance publique (saint Antonin de Florence). L’ascétisme des âges antérieurs a diminué, nous ne cherchons pas à le nier; il a dû se régler sur1accroissement du bien-être et l’adoucissement des mœurs. D’autre part, l’étude de la philosophie antique a donné à la piété une portée plus haute et une plus grande indépendance d’allures. Mais la foi y a-t-elle perdu?

La mort de saint Bernardin de Sienne, par Pinturicchio. (Rome, église d’Ara Cœli.)
Dans un travail que nous aurons plus d’une fois l’occasion de citer, un des plus sympathiques professeurs de la nouvelle Sorbonne a caractérisé, en termes excellents et avec une absolue impartialité, l’attitude de l’Italie vis-à-vis de la religion à l’époque qui nous occupe. Nous ne saurions mieux faire que de reproduire son appréciation, qui est d’ailleurs d’accord, dans ses traits généraux, avec celle des historiens les plus autorisés: «On a présenté quelquefois la Renaissance comme une contradiction du christianisme. L’Italie, en rendant aux modernes l’antiquité, Platon, la liberté du raisonnement et de l’invention, le goût de la beauté et de la joie, le sentiment de la réalité et de la nature, aurait, selon certaines personnes, détaché l’Occident de la tradition chrétienne et préparé la fin d’une civilisation où la foi avait dominé et à l’abri de laquelle les peuples avaient grandi. Cette opinion est excessive, comme tout jugement absolu porté sur quelque partie considérable de l’histoire. Il faut, sur ce point, distinguer d’abord de l’Italie elle-même les nations de ce côté-ci des Alpes, l’Allemagne, la France, les Pays-Bas. Ici, en effet, comme la Renaissance, reçue fort tard des Italiens, a coïncidé avec la Réforme, les écrivains qui prenaient part, en qualité soit de dissidents, soit de mécontents, à la lutte religieuse, se servirent des lettres comme d’une arme contre l’Église et le moyen âge dont la cause semblait commune... Mais la Renaissance italienne ne fut, à aucun moment, compliquée d’une révolution religieuse, et même le grand réformateur de Florence, Savonarole, se montra l’adversaire déclaré de la Renaissance. S’il n’y eut point, du treizième siècle au concile de Trente, de conflit sérieux entre l’Église et la civilisation, sauf sous le pontificat de Paul II, c’est qu’il y avait eu, dès l’origine, un accord entre la foi et la pensée italienne. L’apostolat austère, la discipline inflexible que l’Église fit peser sans cesse sur l’Occident, ont été épargnés à l’Italie. L’Église, que gouvernaient des Italiens et qui gouvernait elle-même les âmes de ses enfants les plus proches par les moines de la famille franciscaine, ne fut point, dans la Péninsule, une puissance isolée du reste des hommes, hautaine, et, par cela même, inquiétante; les Italiens ne la redoutaient point. Les Italiens pouvaient se tenir à différents degrés de la pensée libre, sans que le sanctuaire chancelât; eux-mêmes ils n’étaient point des sectaires et la finesse de leur esprit les préservait du fanatisme philosophique. Après la Réforme, après le sac de Rome et l’asservissement de la Péninsule, il restait, pour l’éternel contentement de l’histoire, le souvenir d’une grande civilisation accomplie avec une incomparable sérénité par le concert d’une Église très puissante et d’une race généreuse, que toutes les libertés enchantaient, qu’aucune audace de l’esprit ou de la passion n’intimidait. Parmi les bienfaits que la Renaissance a prodigués au monde, il n’en est pas peut-être de plus précieux que cet exemple, cette leçon, je voudrais dire cette espérance».

Le Christ mort sur les genoux de la ge. Par le Pérugin. Florence, Académie des Beaux-Arts.
Cessons donc de contester à l’Italie un de ses privilèges les plus enviables, cette faculté de concilier les aspirations du vieux et du nouveau monde, de mêler sans effort aux enseignements du christianisme les souvenirs de la belle civilisation antique, et d’avoir, la première parmi les nations modernes, inauguré le grand principe de la tolérance.
La Renaissance, étrangère aux troubles religieux qui provoquèrent, au siècle suivant, tant de luttes douloureuses, a-t-elle une part de responsabilité plus grande dans la corruption morale dont l’Italie d’alors offre l’effroyable spectacle? De quelque côté, en effet, qu’on porte les regards, on ne découvre que crimes de toutes sortes; l’assassinat est le moyen de gouvernement le plus en honneur; la vertu et l’honneur semblent également bannis. L’Église même, le fait n’est que trop certain, se laissa gagner, dans le dernier tiers du quinzième siècle, par les exemples que lui prodiguaient les Sforza, les Malatesta, les princes d’Aragon aussi bien que les républiques de Florence et de Gênes, et surtout celle de Venise, où la raison d’État fut toujours la loi suprême. Essayer de nier l’intensité du mal, du moins dans les classes supérieures de la société, serait une tentative chimérique. Ce qui est moins téméraire, c’est de rechercher en quoi cette dépravation tient à la Renaissance, et si le caractère italien n’y est pas pour beaucoup, abstraction faite de toute influence classique. Je me trompe, celle-ci n’y est pas absolument étrangère. Si elle n’a pas provoqué tant d’actes abominables, elle a du moins servi à leur donner un relief, un éclat, et comme une sorte de grandeur épique auxquels une époque moins familiarisée avec les ressources de l’art oratoire et les secrets de la mise en scène eût vainement cherché à atteindre. Tel est son rôle pour le mal comme pour le bien. Séduits par ces souvenirs glorieux, les tyrans, pour nous servir des expressions d’un récent historien de Machiavel, voulurent imiter César et Auguste, les républicains Brutus, les généraux Scipion et Annibal, les philosophes Aristote et Platon, les littérateurs Virgile et Cicéron; les noms mêmes des personnes et des pays devinrent grecs et romains.
Le quinzième siècle vécut et agit sous le masque des anciens, voilà qui est certain. Mais l’histoire doit rechercher jusqu’à quel point les ressorts qui faisaient mouvoir les personnages ainsi déguisés étaient empruntés à l’antiquité. L’esprit de violence, de ruse, de trahison a-t-il fait son apparition en Italie avec la Renaissance? Ne s’y est-il pas donné librement carrière longtemps avant qu’on eût retrouvé la Grèce et Rome, longtemps avant que Machiavel en eût formulé les lois? L’histoire, au quatorzième siècle, des della Scala et de cette race gigantesque des Visconti, dont les crimes et les éclatants services donnent également le vertige, celle d’Eccelino au treizième siècle, celle de l’aristocratie romaine aux onzième et dixième, abondent en forfaits propres à faire pâlir ceux du quinzième. La palette du chantre de l’Enfer s’est épuisée à peindre la corruption de ses contemporains. Le quinzième siècle n’aurait probablement pas même eu le mérite de fournir au poète quelque trait inconnu de la perversité humaine. Tenons donc compte, avant tout, de la violence des passions chez la race italienne et de la netteté plastique avec laquelle elles se traduisent. Considérons ensuite que si, au quinzième siècle, la lutte entre Guelfes et Gibelins est passée à l’état de souvenir, elle a été remplacée par des convulsions non moins profondes, la substitution de la dictature à la liberté. Il n’en faut pas davantage pour innocenter ces «humanités», qui aujourd’hui encore forment la base de l’instruction dans tous les pays civilisés, et qui n’inspirent à la jeunesse que de nobles sentiments. Les «humanistes» ont souvent pu manquer d’indépendance et de courage; ils ont pu flatter les grands, célébrer leurs faiblesses ou leurs crimes. Qui songe à le nier? Mais la vénalité d’un littérateur saurait-elle compromettre la dignité de la littérature?

Une scène de meurtre, par Fiorenzo di Lorenzo. (Pinacothèque de Pérouse.)
Cette éclipse du sentiment moral, qui nous révolte chez tant de princes ou d’hommes d’État italiens, au moyen âge aussi bien qu’à la Renaissance, n’est d’ailleurs pas spéciale à l’Italie. Les nations voisines, n’ayant pas pour excuse les emportements des races du Midi, nous offrent-elles au quinzième siècle un spectacle plus édifiant? Les annales de la France, pendant les règnes de Charles VI et de Louis XI, celles de l’Angleterre pendant la guerre des deux Roses, celles de la Bohême, de la Hongrie, et de tant d’autres régions où la Renaissance n’avait pas encore fait son apparition, sont-elles moins riches en actes d’oppression, en violations de la foi jurée, en meurtres? Ces contrées ont-elles attendu pour se livrer à tous les excès que l’antiquité leur en eût révélé la formule? Tout au plus l’assassinat y offre-t-il un certain caractère de franchise et de courage, tandis qu’en Italie on recourt pour se débarrasser d’un ennemi à des procédés plus tortueux, le poison d’une part, l’emploi de sicaires de l’autre. Une dernière considération: le plus grand criminel du quinzième siècle, le héros de Machiavel, César Borgia, n’est-il pas étranger par son origine à l’Italie, et par ses goûts à la Renaissance?
Mise hors de cause en ce qui touche la décadence morale de l’Italie, aussi bien qu’en ce qui touche la crise religieuse, crise d’ailleurs passagère de l’autre côté des monts, l’influence antique ne saurait toutefois être considérée comme n’ayant contribué qu’à répandre des lumières, qu’à produire des bienfaits. Il est toute une catégorie d’erreurs dont la diffusion se lie intimement au développement de la Renaissance. «Ce retour vers les anciens, dit M. Maury, s’il eut l’avantage d’épurer le goût, d’ennoblir l’esprit, de donner à la pensée plus d’indépendance et d’originalité, avait aussi ses dangers. Les eaux auxquelles on s’abreuvait étaient plus savoureuses que pures, et la philosophie, en rentrant dans les écoles dégagée des entraves de la scolastique, y ramenait les spéculations du platonisme. La théorie des influences démonologiques, l’astrologie, la magie, trouvèrent de la sorte, au nom de la science, un accueil que leur refusait la religion, et les rêveries de l’antiquité furent étudiées et remises en circulation par les amis des lettres.»
Peu s’en fallut que l’art augural, cher aux anciens Étrusques, ne recouvrât toute sa vogue chez leurs descendants du quinzième siècle, ces Toscans si fiers de leur origine. Nous les voyons sans cesse, comme d’ailleurs les autres Italiens, observer les prodiges et en tirer les conséquences les plus extraordinaires. Un des plus éclairés d’entre les humanistes, François Philelphe, considère une crue du Tibre comme un présage de peste et de guerre. Le chroniqueur milanais Corio enregistre avec anxiété tous les phénomènes de quelque importance, un combat d’oiseaux dans les airs, la chute d’un pont, la chute de la foudre, etc., et les rattache aux événements les plus marquants du temps. L’apparition de trois corbeaux sur le passage de Galéas-Marie Sforza ne pouvait évidemment signifier, dans son système, que la fin prochaine de ce prince. Machiavel lui-même établit une corrélation entre la mort de Laurent le Magnifique et le coup de foudre qui fracassa la lanterne de Santa Maria del Fiore.
L’astrologie s’enorgueillit d’une vogue encore plus singulière. S’agit-il d’organiser une fête, de commencer la construction d’un édifice, d’entreprendre une expédition militaire, bref à la veille des plus petits comme des plus grands événements, on ne manque jamais de consulter les «planetarii». Les Florentins, pressés par l’ennemi, ne remettent au duc de Ferrare le bâton de commandement qu’au jour fixé par les astrologues. Ce sont les astrologues qui déterminent l’heure à laquelle Philippe Strozzi doit poser la première pierre de ce palais auquel il a dû l’immortalité; ce sont eux qui dirigent les résolutions les plus importantes des particuliers, des communes, des souverains. En vain quelques esprits indépendants, Pétrarque, Pic de la Mirandole, Savonarole, tonnent-ils contre cette superstition ridicule: elle se maintient jusqu’en plein dix-septième siècle. On est heureux de pouvoir ranger parmi les adversaires de l’astrologie Laurent le Magnifique, ce grand esprit, on voudrait pouvoir ajouter ce grand caractère. Dans son Mystère de saint Jean et de saint Paul, il prête à Julien l’Apostat cette noble réponse (strophe145), digne d’un empereur philosophe: «Le roi et le sage ne sont pas soumis aux étoiles; je me considère donc comme au-dessus de cette loi vaine; l’heure propice est celle que l’homme heureux choisit lui-même: »
El re e’ lsavio son sopra le stelle;
Onde io son fuor di questa vana legge:
E buon punti e le buone ore son quelle
Che l’uom felice da se stesso elegge.
Pour combien de pareilles superstitions, dont la responsabilité se partage d’ailleurs à peu près également entre les Arabes et les anciens, n’ont-elles pas contribué au fatalisme que l’on constate chez tant d’Italiens de la Renaissance! Le plus éloquent des ouvrages du Pogge, le traité de Varietate Fortunœ, n’est-il pas comme l’expression philosophique de cette impuissance de l’homme devant les décrets du destin!
Tout n’était pas également bénéfice dans l’héritage si considérable de l’antiquité. La croyance à la magie et ces horribles procès de sorcellerie qui déshonorèrent l’Europe jusqu’au siècle dernier purent également s’autoriser du témoignage de plus d’un auteur classique.
Il est un autre legs de l’antiquité, legs hideux, que la Renaissance, si elle ne le revendiqua pas, ne répudia pas non plus avec assez d’énergie: je veux parler de l’esclavage. Il est aujourd’hui établi par les travaux de M. Bertolotti que dans plusieurs États de l’Italie l’esclavage a subsisté jusqu’au dix-huitième siècle. A l’époque dont nous nous occupons, il n’y avait pas de trafic plus fréquent que celui de malheureuses femmes, jeunes ou vieilles, arrachées à leur patrie, la Turquie, la Russie, les Principautés danubiennes, et vendues au plus offrant sur les principaux marchés de l’Italie. Tantôt c’est Cosme de Médicis, le Père de la Patrie, qui fait à Venise, ce poste avancé de l’Orient, l’acquisition d’une Circassienne, dont le fils, Charles de Médicis, deviendra prévôt de la cathédrale de Prato; tantôt ce sont de simples artisans qui se procurent par cette voie des domestiques à bon marché. Le bas prix des «schiave» les mettait en effet à la portée des moins fortunés. Dans les déclarations de biens florentines, les évaluations, pour les femmes de vingt-cinq à trente ans, varient entre40et75florins; à Venise, où le choix était plus grand, les prix diffèrent aussi davantage; ils vont de16à87ducats.
La correspondance de la mère de Philippe Strozzi contient de curieux détails sur les caractères distinctifs des différentes espèces d’esclaves. Les Tartares étaient plus propres à la fatigue, les Russes plus délicates et plus belles; les Circassiennes avaient un sang plus riche. Toutes d’ailleurs semblent s’être distinguées par les vices inhérents à la servitude: le vol, le mensonge, l’ivrognerie. Si leurs maîtres avaient le droit de les châtier, et ils ne s’en faisaient pas faute, l’esclave s’efforçait de se venger en le calomniant; la mère de Philippe Strozzi n’a pas le courage de se débarrasser de la «Cateruccia, nostra isschiavia», avant d’avoir marié sa fille, de peur que l’esclave, échappée à son autorité, ne lui nuise par de méchants propos et ne l’empêche de trouver un mari. Parfois aussi ces infortunées croyaient trouver une vengeance dans les pratiques de la magie. Sous plus d’un rapport, l’esclavage de la Renaissance offrait les traits immortalisés par Plaute et par Térence.

CHAPITRE II.
Le patriotisme et le cosmopolitisme.–Le courage militaire et l’esprit d’humanité. Conditions de la vie publique en Italie.
Table des matières
Nous sommes portés, depuis quelque temps, à nous exagérer l’influence exercée par ce que l’on appelle le milieu, sur le développement de la poésie et de l’art, ces formes de l’esprit si essentiellement ondoyantes et indépendantes. L’action n’est ni aussi directe, ni aussi immédiate qu’on s’est plu à le soutenir, et les lois propres à l’imagination ne sauraient se comparer à celles qui président à l’histoire politique. Et puis, n’oublions jamais les grâces d’état dont jouissent les hommes de génie, cette faculté de s’élever d’un coup d’aile au-dessus des préoccupations et des misères du jour, ou de garder sa pureté dans un siècle de corruption.
Malgré tant de causes d’incertitude et d’erreur, les historiens ont réussi à établir pour la Renaissance italienne quelques rapprochements qu’il n’est pas sans intérêt de signaler ici. Un passage de Sismondi surtout me paraît digne d’être placé sous les yeux du lecteur: «Il n’y eut pas,» dit le farouche auteur de l’Histoire des républiques italiennes du moyen âge, «de chef-lieu d’un État indépendant, quelque petit qu’il fût, qui ne comptât plusieurs hommes distingués; il n’y eut pas de ville sujette, quelque grande qu’elle fût, qui en conservât un seul dans son sein. Pise, malgré sa décadence, était une ville bien plus peuplée, bien plus considérable qu’Urbin, que Rimini, que Pesaro; mais Pise, une fois assujettie aux Florentins, n’a plus produit un homme marquant dans la littérature ou la politique, tandis que les petites cours de Frédéric de Montefeltro, à Urbin, de Sigismond Malatesta, à Rimini, d’Alexandre Sforza, à Pesaro, rassemblèrent chacune plusieurs philosophes et plusieurs littérateurs»(t. XII, p.32-33).

Le trait le plus saillant de l’histoire politique de l’Italie au quinzième siècle, c’est la disparition de l’esprit national. A l’époque où Jeanne d’Arc provoque dans notre pays une admirable explosion de patriotisme, l’Italie, divisée en une infinité d’États, perpétuellement en guerre les uns avec les autres, fait tour à tour appel à ses plus dangereux voisins, Français, Espagnols, Allemands, voire à ses ennemis nés, les Turcs, sans vouloir comprendre qu’elle prépare son asservissement de ses propres mains.
Est-ce à dire que l’idée de patrie, le sentiment de la solidarité unissant des concitoyens, l’abdication des intérêts individuels devant l’intérêt de tous, soient des notions étrangères aux Italiens de la Renaissance? Une telle appréciation serait souverainement injuste. Les premiers, les Italiens ont distingué entre la communauté des intérêts, la communauté des aspirations, et la communauté d’origine. A l’étroit principe de la nationalité, ils ont opposé le large esprit de cosmopolitisme, au triomphe duquel, jusqu’à ces dernières années, quelques esprits généreux ont pu croire par moments. Mais, à nulle époque, ce que l’on est tenté d’appeler le patriotisme local, l’esprit municipal,–n’est-ce pas là aujourd’hui encore le principal ressort de la vie publique en Italie! –n’apparaît avec plus d’énergie. Il n’est point de sacrifice que les cités les plus humbles ne s’imposent allègrement pour maintenir leurs franchises, pour accroître la prospérité ou exalter la gloire commune. La multiplicité même des révolutions (on sait qu’elles se chiffrent par milliers), prouve à quel point chaque citoyen se passionnait pour la chose publique. Moins troublée par les luttes intestines, l’Italie eût été moins faible vis-à-vis de l’étranger. Son infériorité tient à la violence même des passions qui arment sans cesse ses fils les uns contre les autres et les livrent épuisés, haletants, aux coups des ennemis du dehors. Ces proscriptions, ces complots toujours renaissants, la lutte héroïque de Pise contre Florence, le duel à mort entre les Oddi et les Baglioni à Pérouse, tant de forfaits, tant d’actes d’héroïsme qui font de l’histoire de l’Italie au quinzième siècle le plus varié et le plus émouvant des drames, ne prouvent-ils pas jusqu’à l’évidence que si l’on est en droit de formuler une accusation contre la patrie de la Renaissance, ce n’est point celle d’indifférentisme! La fière attitude de Pierre Capponi déchirant le traité que Charles VIII prétendait imposer à Florence et s’écriant: «Sonnez vos trompettes, nous sonnerons nos cloches», caractérise bien, à mon avis, la distinction qui à cette époque est au fond de tous les esprits: on a laissé sans protestation l’armée étrangère envahir les pays alliés et même le territoire florentin; mais touche-t-elle au sanctuaire communal, aussitôt les généreuses ardeurs des temps passés se réveillent. Sans doute, les jours de la liberté sont comptés, mais les sièges de Florence et de Sienne prouvent quelles imposantes funérailles même les Italiens du seizième siècle étaient encore capables de célébrer en son honneur.
A ne s’attacher qu’aux annales inscrites sur des champs de bataille, on est tenté de porter sur la valeur militaire des Italiens le même jugement que sur leurs vertus civiques. Les apparences sont contre eux, à quoi bon le nier! A part un petit nombre de combats réellement meurtriers, tels que la bataille de Campo Morto (1482), où un millier de cadavres joncha le sol, la guerre s’était singulièrement humanisée en Italie. Cette dégénérescence frappe surtout si l’on compare les agissements des Italiens à ceux de leurs voisins: Savoyards, Suisses, Français, Espagnols, Turcs, envahissent-ils la Péninsule, quelle suprise, quelle indignation! Ne point faire de quartier! Assimiler un combat à une tuerie (batailles de Bosco, 1447; de Borgo Mainero, 1449; batailles de Charles VIII, etc.)! Entre Italiens les choses se passent plus galamment; une bataille n’est plus qu’un tournoi, une joute à armes courtoises; un des adversaires s’aperçoit-il qu’il a mal manœuvré, que la partie est perdue, il s’incline et tend son épée au vainqueur, qui l’accepte avec toutes les marques possibles de considération. S’il n’est pas absolument démontré, ainsi que l’a rapporté Machiavel, que la fameuse bataille d’Anghiari n’ait coûté la vie qu’à un seul combattant, et encore serait-il mort, non des suites d’une blessure honorable, mais pour avoir été foulé aux pieds des chevaux, on n’en connaît pas moins un grand nombre de victoires brillantes n’ayant pas fait couler une goutte de sang. A la bataille de Macalò, en1427, huit mille gens d’armes du duc de Milan se rendirent sans qu’un seul d’entre eux, assure-t-on, eût succombé. Hâtons-nous d’ajouter que d’ordinaire les vaincus recouvraient la liberté avec autant de rapidité qu’ils l’avaient perdue. Le lendemain de cette même bataille, le général vainqueur, le vaillant et malheureux Carmagnola, ayant donné l’ordre de lui amener tous les prisonniers qui se trouvaient encore dans le camp, on n’en put rassembler que quatre cents: «Puisque mes soldats, leur dit Carmagnola, ont rendu la liberté à vos frères d’armes, je ne veux pas leur céder en générosité, allez, vous êtes libres aussi.»

Groupe de condottieri. Fresque de Signorelli, à Monte Oliveto Maggiore.
L’emploi de mercenaires, de «condottieri», c’est le nom sous lequel se sont illustrés tant de capitaines, depuis les soldats de fortune, tels que John Hawkood (Giovanni Acuto, t1394), cet Anglais échoué en Italie, Braccio di Montone, les Piccinino, Gattamelata, Niccolò de Tolentino, les Sforza, Bartolommeo Colleone, jusqu’aux princes souverains, les Malatesta, les Montefeltro, les Gonzague, et tant d’autres, explique tout naturellement la révolution opérée dans l’art de la guerre. Acet égard, il est bien vrai de dire que la perte d’une bataille n’était le plus souvent qu’une perte d’argent. Quelles ardeurs généreuses attendre de la part d’hommes payés pour se battre, épousant les querelles d’autrui par simple calcul, passant sans scrupules d’un camp dans un autre! Les gouvernements qui se servaient d’eux savaient à quoi s’en tenir sur leur dévouement. Mais il était de bonne politique d’exalter par quelque fondation imposante l’éclat des talents militaires et la gratitude d’une nation pour un général vainqueur. Florence honora par des peintures murales le souvenir de deux de ses plus fameux «condottieri». Venise, plus magnifique, leur éleva des statues équestres monumentales, chefs-d’œuvre de Donatello et de Verrocchio, alors toutefois que l’une et l’autre de ces républiques ne les condamnaient pas à mort pour le moindre échec, comme Venise fit pour Carmagnola et Florence pour Paolo Vitelli.

Nicolas de Tolentino. Fresque d’Andrea del Castagno, au dôme de Florence.

John Hawkood. Fresque de Paolo Uccello, au dôme de Florence.
Les principes d’humanité introduits dans les lois de la guerre profitèrent en premier lieu aux populations civiles. «Pendant tout le cours du quinzième siècle, la ville de Plaisance, nous dit Sismondi, fut la seule, entre les grandes cités d’Italie, qui fut exposée aux horreurs du pillage et à toute la cupidité du soldat. Aucune campagne ne fut dévastée de manière à détruire pour de longues années l’espérance de l’agriculteur; les prisonniers de guerre furent traités avec humanité, ou presque toujours rendus sans rançon, après avoir été dépouillés.»
Nous venons de suivre jusqu’au bout, nos lecteurs ont pu s’en apercevoir, les conséquences de la révolution qui s’était produite dans les mœurs militaires de l’Italie sous l’action de la Renaissance. Mais si les souffrances de la guerre, ce «mal nécessaire», se trouvèrent réduites à leur strict minimum, si l’esprit d’humanité triompha jusque sur les champs de bataille, il ne s’ensuit pas que les Italiens eussent perdu toute énergie. Nous croyons au contraire pouvoir affirmer que, pris dans leur ensemble, s’ils ont cessé de compter parmi les nations les plus aguerries, ils continuent de former une nation essentiellement belliqueuse. La bourgeoisie industrieuse a trouvé plus avantageux de se faire remplacer par des soldats de profession; mais c’est pour ménager son temps, non par pusillanimité; ce calcul n’ôte rien à son courage. La substitution, à l’infanterie, d’une cavalerie bardée de fer, aux exercices de laquelle on ne pouvait prendre part qu’après une longue initiation, et d’autre part la disparition, sous les coups des communes, d’une aristocratie chargée de veiller à la défense du territoire n’expliquent que trop le recours à des mercenaires. Mais la vitalité est restée la même; elle se manifeste dans les luttes aussi fréquentes que stériles d’État à Etat. Examinez, dans les peintures du temps, ces fiers adolescents, d’une tournure si martiale, parcourez le récit de tant d’actes d’héroïsme; sont-ce là les traits caractéristiques de la décadence? On oublie trop que lors des sièges de Brescia, de Plaisance, de Vigevano, de Milan, de Piombino, et de tant d’autres villes, la population civile déploya la plus rare valeur et supporta de cruelles souffrances avec une admirable résignation.

Bataille entre chrétiens et infidèles, par Piero della Francesca. (Église Saint-François, à Arezzo.)

Statue équestre de Gattamelata, par Donatello. Padoue.

Statue équestre de Colleone, par Verrocchio. Venise.
Au lieu de ne voir dans la Renaissance que l’affaiblissement du patriotisme et l’abaissement des caractères, sachons donc nous attacher à tant d’éclatants services inscrits à son actif. Avoir rendu les guerres moins sanglantes, avoir introduit dans les mœurs publiques des principes de justice et d’humanité auparavant inconnus, sont-ce là de si faibles mérites! Sans la féroce Espagne, l’Europe aurait connu dès le seizième siècle l’ère de la concorde et de la prospérité. Il est pour les peuples deux manières de dominer, l’une par les armes, l’autre par les arts de la paix. C’est cette dernière que l’Italie a choisie: Optimam partent elegit. Elle en a été cruellement punie, et Edgar Quinet a pu comparer éloquemment son sort à celui d’un de ses fils les plus glorieux, victime comme elle de ses conquêtes: «Si Christophe Colomb personnifie, dit-il, dans ses plus nobles traits, humanité, universalité, cosmopolitisme, le génie de l’Italie, il la représente aussi mieux que personne dans ses retours de fortune. Ramené, les fers aux pieds, du nouveau monde qu’il vient de donner à l’univers, quelle image plus fidèle de l’Italie enchaînée, garrottée, prisonnière de tous les peuples, pour prix du nouveau monde idéal qu’elle a donné au genre humain!
Les progrès que nous venons de constater dans la conduite des guerres eurent-ils leur pendant dans l’administration intérieure des États, dans le régime de la coercition et des pénalités? Les idées de clémence inspirèrent-elles au même degré les rapports de l’État avec les citoyens?
La Renaissance n’avait ni sur le respect de la vie humaine ni sur les châtiments corporels les mêmes idées que le dix-neuvième siècle. Mais reportons-nous de cent années seulement en arrière, nous comprendrons sans peine comment une société aussi civilisée pouvait admettre l’horrible pratique de la torture, comment elle pouvait prodiguer la peine de mort pour les délits les plus légers.
Il n’est pas plus difficile d’expliquer par des attaques de démence individuelle quelques actes de cruauté,–heureusement de plus en plus rares,– commis par des tyrans, dignes émules des Caligula et des Néron: Jean-Galéas Visconti faisant déchirer ses victimes par des chiens; le comte d’Urbin faisant enduire de poix et allumer en guise de torche un de ses pages qui avait oublié d’apporter de la lumière à l’heure dite; Galéas-Marie Sforza faisant enterrer vifs ou laissant mourir de faim des malheureux qui n’avaient commis d’autre crime que de lui déplaire.

Portrait de guerrier. Dessin de Léonard de Vinci. Collection Malcolm.
Une comparaison, soit avec le siècle précédent, soit avec l’Orient, nous prouve que, même à cet égard, la conscience publique a eu son réveil et que, prise dans son ensemble, elle a mis en pratique la belle maxime «plus de bonté», qu’un historien moderne considère comme un de ses plus grands titres de gloire. Sans remonter à l’horrible supplice infligé par les Pisans à Ugolin et aux siens, ou à la vente de chair humaine sur les marchés de Brescia ou de Crémone, tous les Italiens du quinzième siècle se rappelaient certainement les raffinements inouïs imaginés par Barnabo Visconti, ce monstre à face humaine, qui faisait durer le supplice des traîtres quarante et un jours, en laissant un jour d’intervalle entre chaque mutilation, de manière à permettre au patient de reprendre des forces pour les épreuves du lendemain. D’autre part, à l’époque même dont nous nous occupons, on voit à chaque instant Mahomet II, un prince relativement éclairé, faire scier en deux des captifs de marque, tels que ce commandant de Négrepont qui s’était rendu à la condition de sauver sa tête et que le conquérant turc donna l’ordre de partager en deux moitiés égales, en ajoutant avec ironie qu’il tenait sa promesse et ne touchait pas à la tête. Mahomet n’hésitait pas non plus à faire égorger en masse des populations inoffensives, pour rapporter les trophées destinés à orner ses triomphes; en1465, Chidna seule lui fournit8,000têtes. Plusieurs de ses adversaires ne lui cédaient en rien sous ce rapport. Bladus Dracula, hospodar de Valachie et de Moldavie, fit empaler d’un coup20,000Bulgares, vieillards, femmes, enfants, spectacle d’une sauvagerie épique, qui fit reculer d’horreur jusqu’à Mahomet, lorsqu’il découvrit cette forêt de cadavres en putréfaction. Le successeur de Bladus, Étienne, mettait plus de variété dans ses supplices; ses victimes étaient tantôt empalées, tantôt écorchées vives . Et c’étaient là des princes chrétiens!
Il est temps d’essayer,–en revenant au point de départ du présent chapitre, l’absence de sentiment national, suite inévitable du fractionnement territorial,–de tirer des conditions de l’Italie au quinzième siècle les conséquences qui peuvent intéresser l’histoire littéraire et artistique, ou, dans une mesure plus large, l’histoire du développement intellectuel de la Péninsule.
Assurément, le point de vue propre à l’étude de la littérature et de l’art n’est pas celui qui triomphe d’ordinaire devant le tribunal de l’histoire. Mais la postérité, qui n’a plus d’intérêt appréciable aux luttes de ces époques reculées, n’est-elle pas excusable de réserver ses préférences pour les générations qui, s’élevant au-dessus des passions et des intérêts du moment, se sont adressées à elle par des fondations impérissables? Si les nations ne vivent pas uniquement pour favoriser les poètes, les savants, les artistes, ne devons-nous pas toutefois témoigner le plus de gratitude à celles qui nous ont légué, à travers les siècles, quelque noble création, dont l’tude nous console et nous élève à notre tour au-dessus des tristesses du jour! Cet idéal, que les temps modernes poursuivent trop souvent en vain, quel bonheur de le retrouver formulé par une époque animée de tous les sentiments généreux et jouissant du privilège de les exprimer! Que nous importent, en fin de compte, les inextricables démêlés des États italiens de la Renaissance ou les changements de constitutions éphémères! Que nous importe que les Florentins aient vaincu les Milanais ou les Milanais les Florentins, que les Médicis aient asservi leur trop turbulente patrie ou que celle-ci ait chassé des protecteurs devenus des tyrans! Nous n’avons pas à prendre parti dans ces querelles domestiques, et ce rôle de justiciers rétrospectifs ne nous tente en aucune façon. Nous aurons rempli une tâche plus utile en étudiant les conditions dans lesquelles sont éclos tant de fleurs délicates de l’esprit, tant de chefs-d’œuvre doués d’une éternelle jeunesse.

Médaille de Mahomet II (attribuée à Matteo de Pasti).
Envisagée sous cet aspect, l’Italie, à la veille des guerres qui ruinèrent son indépendance politique, mais lui assurèrent la suprématie intellectuelle de l’Europe, réunissait un ensemble d’éléments sans exemple dans l’histoire des temps modernes. Partout des cours souveraines animées pour les productions de l’esprit de l’amour le plus sincère, ou des républiques rivalisant d’ardeur avec les princes. Partout des capitales, jalouses les unes des autres, et brûlant d’éclipser leurs rivales. L’excès de la décentralisation correspondait à un excès d’émulation. Les seigneurs des plus petites principautés, Rimini, Pesaro, Correggio, ou les magistrats de républiques en miniature, telles que Sienne et Lucques, s’enorgueillissaient de voir autour d’eux un état-major de poètes, de savants, d’artistes de toute sorte, qui ferait aujourd’hui la gloire d’une grande cité. Tous sans doute ne réussirent pas à constituer des écoles distinctes, mais que de fleurons n’ajoutèrent-ils pas à la couronne commune, cette couronne posée d’un accord unanime sur le front de leur glorieuse souveraine, Florence!
Le besoin d’exalter la cité natale par de magnifiques fondations, de lui assurer le concours d’un poète ou d’un professeur en renom, de s’honorer soi-même en honorant les grands hommes, semble se décupler sous l’influence des souvenirs éblouissants de l’antiquité, de tant de noms illustres subitement remis en lumière. Je ne referai pas, après J. Burckhardt, l’histoire de ce qu’il désigne sous le titre de gloriole moderne; je ne rappellerai pas l’exemple de Florence élevant de splendides mausolées, non seulement aux savants ou aux artistes qu’elle vient de perdre, à Leonardo Bruni et à Carlo Marsuppini, mais encore à ceux du siècle précédent; de Venise, perpétuant par un monument érigé en1482, à l’instigation de Bernard Bembo, le souvenir de l’hospitalité que sa sujette, Ravenne, a offerte au chantre de la Divine Comédie; de Côme, décorant la façade de sa cathédrale des statues des deux Pline; de Sigismond Malatesta rapportant de Grèce les ossements de Gémiste Pléthon, et leur accordant une place d’honneur dans le temple de Rimini. Ce sont là traits aujourd’hui connus de tous. Les luttes des universités se disputant un professeur fameux, l’engagement d’un artiste donnant lieu à d’incessantes correspondances entre les souverains et les républiques, et prenant presque les proportions d’une négociation diplomatique, ne caractérisent pas moins cet esprit d’émulation, source de l’activité fébrile qui anime à ce moment l’Italie entière.
Si, malgré son extrême ardeur, le quinzième siècle n’a pas élevé de cathédrales comparables à celles du treizième, ni d’hôtels de ville dignes de se mesurer avec ceux du quatorzième, cela tient d’une part à ce que les édifices antérieurement construits suffisaient aux besoins des populations, de l’autre à ce que de pareilles fondations ne répondaient plus à l’esprit d’individualisme des temps nouveaux. Son rôle est d’achever la décoration des gigantesques monuments créés par le moyen âge, en y ajoutant de loin en loin une chapelle, un palais particulier: c’était là, somme toute, un champ suffisamment vaste, même pour une époque aussi ambitieuse, aussi magnifique.
La forme même des gouvernements, est-il nécessaire de l’ajouter, n’entrait pour rien dans l’épanouissement de l’esprit italien. Il serait oiseux de rechercher laquelle d’entre elles a exercé l’influence la plus féconde, la «théocratie romaine, la monarchie napolitaine, le principat de Florence, la tyrannie milanaise, l’aristocratie vénitienne, la démocratie génoise, l’oligarchie siennoise, l’ochlocratie de Lucques». La Renaissance ne préconisait aucun régime à l’exclusion des autres. Nous pouvons répéter ici l’observation faite au sujet de la religion: c’est parce les représentants des idées nouvelles ont entendu respecter tous les principes politiques ou sociaux en vigueur, qu’ils n’ont pas réussi à passionner les masses et que leur action s’est bornée à l’aristocratie de l’esprit. Ou bien, si par exception, quelques rêveurs ont élaboré des théories plus hardies, leurs élucubrations ne sont pas sorties du domaine de la spéculation pure. Seul, l’infortuné Stefano Porcari essaya de mettre en pratique les siennes et de rétablir par la force la république romaine: on sait à quel échec pitoyable il s’exposa. Se plaçant en dehors des questions irritantes, les humanistes, fidèles à leur nom, ont cherché avant tout à adoucir les mœurs et à imprimer à l’esprit une impulsion nouvelle.

Combat de cavaliers. Nielle du quinzième siècle.
CHAPITRE III.
Richesse de l’Italie au quinzième siècle.–Valeur de l’argent. Luxe et bienfaisance.–Cérémonies et fêtes.–Le costume italien.
Table des matières
L’Italie de la Renaissance était le pays le plus riche de l’Europe. Aux ressources de ce sol inépuisable qui fournissait en abondance le blé, l’huile, le vin, le soufre, l’alun, les marbres de Carrare, toutes sortes de métaux, à la production du bétail, de la laine, de la soie, de la soie surtout, s’ajoutaient les bénéfices incalculables de l’industrie, du commerce et de la banque. Venise et Gênes servaient d’entrepôts à l’Orient. Florence possédait des comptoirs dans toutes les cités étrangères, depuis Bruges jusqu’au Caire. Partout, nous dit un historien, sur les côtes de la mer Noire, en Afrique, en Espagne, dans les pays du Nord, le commerce italien rassemblait les matières premières nécessaires à l’industrie, et ce même commerce les distribuait ensuite au loin, après qu’un travail italien en avait augmenté la valeur. Le même auteur ajoute qu’au quinzième siècle le capital productif de l’Italie égalait probablement celui de tous les autres États européens réunis.
Il n’est pas facile de se rendre compte, au moyen de chiffres, de l’importance de ces ressources, dont une si grande partie devait profiter aux sciences et aux arts. Les produits du sol, les objets manufacturés, la main-d’œuvre n’ont pas augmenté depuis lors d’une manière uniforme. Prendre pour base des évaluations le prix du blé, comme l’a fait le comte Cibrario dans un ouvrage classique, comme continuent à le faire plusieurs économistes, me semble en vérité un plaisant point de repère. L’expérience des trente dernières années prouve surabondamment avec quelle irrégularité se produisent la hausse et la baisse sur les matières les plus nécessaires à l’existence. Alors que le prix du pain est resté stationnaire, ou à peu près, combien d’autres denrées n’ont pas doublé, voire triplé! Prétendre établir, pour l’époque dont nous nous occupons, une proportion mathématique serait une entreprise téméraire. Il faudra que le lecteur se contente d’une simple approximation.

Monnaies italiennes du quinzième siècle.
La diversité des monnaies employées au quinzième siècle n’est pas faite pour simplifier le problème. A chaque instant, dans la même ville, la valeur du florin varie d’un quart, voire d’un tiers. A Florence, le fiorino d’oro vaut six livres six deniers, le fiorino di suggello seulement quatre livres. A Rome, le ducat représente tantôt55, tantôt60, tantôt 72bolonais.
Cependant, en écartant un certain nombre de cas embarrassants, on trouve qu’en règle générale la valeur du florin, ducat ou sequin d’or, est uniforme dans les différentes parties de l’Italie. Les florins de Rome, de Florence, de Milan, de Venise, que nous avons examinés au Cabinet de France, offrent sensiblement le même poids, soit3grammes et demi pour le florin simple, 7pour le florin double; il en est de même du ducat de Gênes, ou genovino d’oro. Ils correspondent à l’écu d’ or au soleil, dont un exemplaire du temps de Charles VIII, également conservé au Cabinet des médailles, représente une valeur presque identique (3gr. 49). A ne nous attacher qu’au poids du métal, le florin équivaudrait donc à une dizaine de francs de notre monnaie; mais pour nous rendre compte de la valeur qu’il représentait au quinzième siècle,–autant qu’il est possible de préciser en pareille matière, –il faut, d’après les numismates les plus autorisés, multiplier par cinq, calcul qui assigne au florin, sequin ou ducat une valeurd’environcinquante francs, au prix actuel de l’or.
On n’a que des données incertaines sur la richesse des différents États de l’Italie au quinzième siècle. Cette époque, si profondément artiste, était évidemment brouillée avec la comptabilité, la statistique et diverses autres sciences exactes. Rien de plus difficile que de lui arracher une vue d’ensemble. On devra se contenter de l’aperçu suivant, composé selon toute vraisemblance en1455, et indiquant le revenu approximatif de chaque Etat:
| Le roi de France (revenus en 1414 : 2 millions) ; revenus | en 1455 : | 1,000,000 ducats. |
| Le roi d’Angleterre (2 millions, avant les guerres) ; | » | 700,000 – |
| Le roi d’Espagne (1410 : 3 millions), | en 1455 : | 800,000 ducats. |
| Le duc de Bourgogne (1400 : 3 millions), | » | 900,000 – |
| Le duc de Savoie, | » | 150,000 – |
| Le marquis de Montferrat, | » | 100,000 – |
| Le comte François, duc de Milan, | » | 500,000 – |
| La seigneurie de Venise (en 1423 : 1,001,000), | » | 800,000 – |
| Le marquis de Ferrare (en 1423 : 700,000), | » | 150,000 – |
| Le marquis de Mantoue, | » | 100,000 – |
| Bologne (1424 : 400,000), | » | 200,000 – |
| Florence (1423 : 400,000), | » | 200,000 – |
| Le pape, | » | 400,000 – |
| Gênes, | » | 180,000 – |
| Le roi de Naples, avec la Sicile, | » | 310,000 – |
L’équilibre des budgets, de nombreux faits nous autorisent à l’affirmer, était essentiellement instable. La moindre expédition engloutit les revenus de plusieurs années. Mais la facilité avec laquelle on s’endette n’a d’égale que la facilité avec laquelle on se relève. En1466, Galéas-Marie sollicite de la république florentine un emprunt de60,000florins; en1474le même prince montre au roi de Danemark son trésor de Pavie contenant la somme énorme de deux millions en or. A Rome, à presque chaque conclave, quelque économe que se soit montré l’ancien pape, le sacré collège est forcé d’emprunter sur gages pour faire face aux dépenses les plus urgentes. Les joyaux, tel est, en pareille circonstance, le grand livre de la dette publique. Les plus puissants princes n’hésitent pas, à la première occurrence, à déposer les diamants de la couronne chez des usuriers attitrés. Ludovic le More met en gage d’un seul coup pour environ150,000ducats de pierres précieuses, sur lesquelles on lui prête la moitié de cette somme. Innocent VIII laisse longtemps entre les mains des Médicis, contre un prêt d’une vingtaine de mille ducats, la tiare pontificale. Quant à Charles VIII, il emprunte, –ce sont les expressions des chroniqueurs,–les diamants de ses alliées la duchesse de Savoie et la marquise de Monferrat, mais il ne peut en tirer que24,000ducats en tout.
Les joyaux constituaient donc, aux yeux des souverains du quinzième siècle, une réserve en cas de besoin: c’est ce qui explique tant d’achats que l’on est tenté de traiter de folies. Ne voyons-nous pas, au siècle dernier encore, un aventurier fameux, de nationalité italienne, acquérir en toute occasion des pierreries, pour les emporter en voyage en guise de lettres de change ou de numéraire?

La Paix et la Guerre. Couverture d’un registre des administrateurs financiers de la ville de Sienne, année1468.
A chaque instant, avons-nous dit, des guerres, voire de simples expéditions, viennent bouleverser l’économie des budgets les mieux établis. En 1401, Florence, dont les revenus ne semblent pas s’être élevés à cette époque à plus de300,000florins, verse200,000florins à Robert de Bavière pour l’aider dans son entreprise contre le duc de Milan; en1405, elle acquiert, moyennant la même somme, la citadelle de Pise; en1472, elle ouvre un crédit de 100,000florins pour la reprise de la ville de Volterra, qui ne lui payait cependant qu’une redevance d’un millier de florins. Pie II s’imposa des sacrifices bien autrement considérables lors de la guerre napolitaine; elle lui coûta plus de900,000ducats.
Dans son Trattato del governo e exercitio délia militia (1477), Orso Orsini, duc d’Ascoli, nous fournit des détails intéressants sur les frais d’entretien d’une armée composée de12,000chevaux, de6,000fantassins, de 500 ouvriers du génie, de50 chariots traînés par100paires de bœufs avec 100charretiers, enfin de100charrettes portant100gros canons et autant de moyens: la dépense totale, d’après son calcul, s’élève à470,000ducats par an.
La solde des mercenaires était généralement assez élevée. A Milan, en 1473, un simple arbalétrier recevait6florins par mois; un chef d’escouade, 7florins. A Venise, en1483, on promit à René de Lorraine17ducats 2/3par mois, pour chaque lance composée de six hommes à cheval et en outre 10,000ducats par an pour la table du prince. En sa qualité de capitaine général de la république florentine, le duc Hercule de Ferrare avait droit à60,000florins par an en temps de guerre, 40,000en temps de paix . Frédéric d’Urbin touchait une subvention annuelle de100,000 ducats, comme gonfalonier de l’Église; tel était également le chiffre de la subvention accordée à Mathias Corvin par la république de Venise pour l’aider dans la guerre contre les Turcs.
Nous possédons moins de données sur les frais de l’administration civile, sur les traitements des fonctionnaires, les indemnités allouées aux ambassadeurs, le rapport entre le rendement des impôts et les frais de perception. Le casuel, à coup sûr, entre pour une forte part dans tous ces calculs. Notons que dès cette époque les gouvernements italiens, si habiles dans l’art de pressurer leurs sujets, encouragent la loterie, ce jeu de hasard, dangereux entre tous, qui n’a cessé jusqu’à nos jours d’exercer ses ravages dans la Péninsule. En1468, on organise à Milan ce que le décret ducal appelle «il partito de la fortuna», avec des lots de5à 500 livres impériales. Le produit de l’opération est destiné à l’édification du «Broletto» ou marché aux grains.
Les dépenses personnelles des souverains n’avaient naturellement d’autres limites que leur fantaisie ou leurs ressources. Borso d’Este passe pour avoir dépensé plus de400,000ducats en cadeaux de toute sorte. Néanmoins, à sa mort, le trésor ducal contenait un demi-million de ducats. Les papes Paul II et Sixte IV consacrèrent chacun une centaine de mille ducats à l’acquisition d’une tiare. Le luxe était d’ailleurs fort variable à la cour pontificale. Sous Pie II, les dépenses de table quotidiennes ne s’élevaient, pour la cour, composée de270à280personnes, qu’à6ou8ducats, soit 3à400francs. Il est vrai qu’un lièvre ne coûtait que10bolonais, une couple de pigeons7bolonais, un veau un ducat et demi. Alexandre VI se distinguait également par sa sobriété . Par contre le cardinal Pierre Riario, le neveu favori de Sixte IV, dissipa en moins de deux ans la somme énorme de260,000ducats.
Pour un cardinal, le minimum des dépenses obligatoires était évalué à 4,000ducats. Plusieurs fois le pape dut s’engager à parfaire les ressources de ceux qui n’arrivaient pas à ce revenu. Mais on comptait beaucoup de membres du sacré collège qui avaient20, 25, et jusqu’à40,000 ducats de revenu (les cardinaux de Saint-Pierre ès Liens, de Ferrare, Galeotto della Rovere, etc.). Les ressources des archevêques et évêques étaient d’ordinaire beaucoup moins considérables. Sous saint Antonin, l’archevêché de Florence ne rapportait que 1, 500 ducats, et encore le saint ne dépensait-il que le tiers de cette somme.
En général, avec une dizaine de mille ducats par an on pouvait mener le train d’un prince. Lorsque les frères de Galéas Sforza furent exilés, ils reçurent chacun une pension de12,000ducats. Une pension de8,000 ducats suffit à l’ancienne reine de Chypre, Catherine Cornaro, pour vivre brillamment dans le château d’Asolo, que lui avait assigné la République de Venise.
Le chiffre des dots (on sait que les filles étaient souvent exclues de l’héritage paternel, dans la bourgeoisie aussi bien que dans les familles souveraines) s’accorde assez bien avec ce que nous savons des ressources des différents États. A Mantoue, lorsque le comte Évrard de Wurtemberg épousa, en1474, Barbe de Gonzague, cette princesse lui apporta25,000 ducats, dont12,000en numéraire, 4,000en bons sur le Fondaco dei Tedeschi, à Venise, 4,000en bijoux et vêtements, et le reste en argenterie et tapisseries; tel fut aussi, à un millier de ducats près, le chiffre de la dot de Claire de Gonzague, mariée en1481à Gilbert de Bourbon, duc de Montpensier. Seulement, cette fois, le trousseau figura dans le total pour une somme de6,000ducats.
A Milan, les dots étaient naturellement beaucoup plus considérables. En1465, la fille de François Sforza apporta au duc de Calabre une dot de80,000ducats, dont un tiers en vêtements et en bijoux. En1493, Blanche-Marie, la nièce de Ludovic le More, remit à flot l’empereur Maximilien, grâce à un apport de400,000ducats en numéraire et de 100,000ducats en joyaux .
Parfois la dot était proportionnée, non à la fortune des parents, mais à la qualité de l’époux. Lucrèce Borgia reçut31,000ducats lors de son mariage avec le seigneur de Pesaro, 40,000lors de son mariage avec le prince don Alphonse de Naples, et300,000ducats lors de son mariage avec Alphonse de Ferrare. On remarquait dans son trousseau200chemises, dont plus d’une avait coûté jusqu’à100ducats, un costume de 20,000ducats, un chapeau de10,000. Son futur beau-père ne voulut pas être moins magnifique; il lui offrit pour70,000ducats de joyaux.
Si nous passons à l’examen des fortunes des particuliers, il nous sera difficile, pour tout le quinzième siècle, d’en rencontrer qui dépassent 250,000ducats. Les Médicis possédaient, en1428, 178,221florins «di suggello», en1440, 235, 137. Le patrimoine du patriarche d’Aquilée, Louis Scarampi, était évalué à200,000ducats d’or, celui du doge de Venise, Vendramin, à170,000, celui des Colleoni à216,000.
A Florence, 50 ducats de revenu étaient considérés comme suffisant strictement aux besoins d’un citoyen; avec100ou150 ducats on pouvait vivre à son aise, avec250 à300 ducats se permettre de certaines dépenses de luxe. Une touchante histoire racontée par Vespasiano confirme ce calcul: une dame florentine de haut rang, à laquelle il ne restait qu’environ50 ducats par an pour son entretien, celui de deux petits-fils, de deux petites-filles et de sa domestique, se vit forcée de se livrer à des travaux manuels pour compléter son modeste budget. Elle se mit courageusement à l’œuvre, aidée de ses deux petites-filles, et réussit, grâce à leurs efforts communs, à élever convenablement celles-ci et à leur assurer un mariage brillant. Ses petits-fils, de leur côté, purent recevoir une instruction solide, et comptèrent dans la suite parmi les premiers citoyens de Florence.
Quelle que fût la richesse des parents, les dots, à Florence du moins, ne dépassaient jamais3,000florins, et encore ce chiffre fut-il rarement atteint. La femme du Pogge, dont la famille passait pour être fort à son aise, ne lui apporta que Goo florins. La République, en mariant les filles de Donato Acciajuolo, mort au service de l’État, leur donna à chacune 800florins. Chez les Ruccellai, chez les Médicis même, les dots n’étaient que de2,000à2,500 florins. Seule, Maddalena, la fille de Laurent le Magnifique, reçut4,000florins.
Un des faits qui montrent le mieux quel esprit d’organisation présidait dès lors au fonctionnement de la commune et de l’Etat, ce fonctionnement si savant et si rationnel que J. Burckhardt appelle une œuvre d’art, c’est l’établissement d’une banque (les Italiens disent «un monte»), destinée, moyennant des versements plus ou moins élevés, à assurer aux filles une dot au moment de leur mariage. Les compagnies d’assurance sur la vie ne datent pas d’hier, on le voit.
Les favoris de la fortune pendant le quinzième siècle, ce sont les humanistes; avec eux seuls on n’ose pas marchander. Ne sont-ils pas les dispensateurs de la gloire, et la gloire n’est-elle pas la suprême passion d’une époque à laquelle la soudaine résurrection de souvenirs remontant à douze ou quinze siècles a montré comment, grâce à l’amitié d’un écrivain célèbre, le nom d’un Mécène peut braver l’oubli!
La carrière de l’enseignement est celle qu’affectionnaient tout particulièrement les humanistes, outre qu’elle cadrait le mieux avec leurs aspirations (ils étaient, ne l’oublions pas, érudits bien plus que poètes), elle leur assurait des avantages brillants. Ce mot magique d’enseignement avait dès lors le privilège de fléchir les gouvernements le plus portés à l’économie.
Essayons de nous rendre compte, au moyen des chiffres, de la situation faite aux champions des idées nouvelles. Les traitements des professeurs étaient en rapport, d’une part avec leur notoriété personnelle, de l’autre avec l’intérêt des matières qu’ils enseignaient. Lauro Quirini ne recevait à Padoue, en1451, que40ducats par an, pour un cours de rhétorique et de morale, et Lucas Pacioli, en1477, 30ducats seulement à Pérouse, tandis que des professeurs de droit ou de médecine, disciplines particulièrement chères aux vieilles universités, touchaient jusqu’à1,000et2,000ducats, tout comme aujourd’hui, le mieux renté de tous les professeurs de l’université d’Oxford est celui de théologie, «of divinity». En thèse générale, la situation des humanistes ne cessa pas de s’améliorer pendant tout le quinzième siècle, pour décliner de nouveau au siècle suivant. On en jugera par quelques exemples: en1396, le célèbre Manuel Chrysoloras ne recevait, à Florence, que100florins par an; en1404, un maître non moins autorisé, Giovanni da Ravenna, 96ducats seulement, alors qu’une cinquantaine d’années plus tard Philelphe jouissait, à Milan, d’un traitement de700sequins (outre une habitation des plus confortables), et, à Rome, d’un traitement de 5à600florins, non compris200florins pour sa place de secrétaire apostolique. De pareilles ressources permettaient de mener un train de grand seigneur. Dès son retour de Constantinople, alors qu’il n’était encore qu’un débutant, Philelphe avait à son service deux domestiques mâles et quatre servantes. Plus tard, à l’époque même où il se plaignait le plus amèrement de sa détresse, l’humaniste avait six chevaux dans son écurie.
Outre leurs traitements de professeurs, les humanistes recevaient à tout instant de brillantes gratifications pour un panégrique, voire pour une simple dédicace. C’étaient des300, 400, 500 ducats qui tombaient d’un coup dans leur poche. Un exemple montrera combien ces favoris de la fortune étaient gâtés: Sixte IV ayant offert50 ducats seulement au Grec Théodore Gaza pour la dédicace d’une traduction, celui-ci jeta dans le Tibre ce cadeau dérisoire, et tous les humanistes de l’applaudir.
Tout ce qui touchait aux sciences et aux lettres avait le privilège de captiver au même degré la faveur publique. Il n’y eut bientôt plus de luxe plus ruineux que la formation d’une bibliothèque. Frédéric d’Urbin consacra 30,000ducats d’or à la sienne, et la République florentine, malgré sa parcimonie, dépensa d’un coup400ducats pour l’acquisition d’un vieux manuscrit orné d’argent et de perles et contenant les Évangiles. En se rattachant à un texte écrit, les œuvres d’art triplaient de valeur; on en vint à payer pour une miniature plus que pour un tableau.
Les médecins furent des premiers à profiter de leur assimilation aux hommes de science; attachés à la personne d’un prince, ils jouissaient de traitements presque aussi riches que les astrologues.
La situation des artistes était infiniment plus modeste; ils se voyaient partout sacrifiés aux humanistes. (Depuis, avouons-le, ils ont pris une brillante revanche!) Étaient-ils payés au mois, ils recevaient3, 6, 8, parfois 10ducats; Gentile da Fabriano fit seul exception; ses appointements mensuels, à la cour de Rome, s’élevaient à25ducats: il nous faudra aller jusqu’à Raphaël pour retrouver l’exemple d’une pareille munificence. Un des maîtres les plus fêtés du quinzième siècle, Fra Angelico, ne recevait que200ducats par an. Pour les ouvrages exécutés à forfait, la rémunération était d’ordinaire plus convenable, surtout lorsqu’il s’agissait de retables ou de bannières. En1454, le retable commandé à Piero della Francesca, par l’église Saint-Augustin de Borgo San Sepolcro, sa ville natale, lui fut payé320florins. La Cène dont Frédéric d’Urbin confia l’exécution à Justus de Gand (1474) coûta300 florins pour la main-d’œuvre, plus40florins, 33bolonais et demi pour l’or du fond. Par contre, Filippino Lippi s’engagea, en1487, pour la modique somme de 300 ducats, tout compris, à décorer de fresques monumentales la chapelle Strozzi à Santa Maria Novella.
Nous sommes loin, on le voit, des honoraires splendides payés par les Léon X et les François Ier (Benvenuto Cellini gagnait jusqu’à4,000ducats d’or par an au service du monarque français). Aussi les artistes du quinzième siècle n’ont-ils rien de commun avec les viveurs et les bretteurs du siècle suivant. Ce sont, pour l’immense majorité, de bons pères de famille, faisant maigre chère, pauvrement vêtus, forcés de s’interdire toute fantaisie. Quelques chiffres montreront combien leur installation était modeste: Masaccio ne payait que10 florins par an pour le loyer de la maison dans laquelle il vivait avec sa mère et son frère, et2florins pour le loyer de son atelier; Donatello, 15florins pour sa maison; Bernard Rosselino, 18florins pour l’atelier dans lequel il travaillait avec deux de ses frères. A Pise, en1475, Baccio Pontelli louait une maison à raison de. 8florins par an. A Carrare, Michel-Ange payait un ducat de loyer par mois). Si l’on parcourt les inventaires dressés après leur décès on n’y rencontre ni meubles luxueux, ni tapisseries, ni vases d’or ou d’argent; ces produits du luxe ne figurent que dans leurs tableaux.

Ces chiffres, cette enquête économique ne sont pas aussi étrangers à notre sujet qu’ils peuvent le sembler au premier abord: ils nous permettent de constater quelles ressources l’Italie était capable de mettre au service des œuvres de l’intelligence. Ce n’est pas chez les misérables habitants du Groënland ou de la Terre de Feu, absorbés par les dures nécessités de la vie, que la science et l’art se sont jamais développés. Il faut pour leur culture cette liberté d’esprit que donne à un peuple la prospérité matérielle. Grâce au bien-être général, les Italiens de la Renaissance étaient plus en mesure que n’importe lesquels d’entre leurs voisins de satisfaire leurs fantaisies, d’allier au luxe du costume ou du mobilier les plaisirs de la bonne chère, de choisir tour à tour entre les distractions de la ville et celles de la campagne; ils pouvaient également prodiguer aux investigations scientifiques les encouragements les plus puissants ou consacrer leur souvenir par des monuments impérissables.
Les moralistes du quinzième siècle n’ont pas assez de sarcasmes pour flétrir le luxe de leurs contemporains; les gouvernements promulguent à l’envi les lois somptuaires les plus sévères. Mais qui ignore que la dépravation du siècle est l’éternel refrain de tous les esprits chagrins! Longtemps avant qu’il fût question de Renaissance, Dante opposait les prodigalités de son temps à ceux de l’âge antérieur: «Florence, enfermée dans cette antique enceinte, qui lui sonne encore tierce et none, vivait en paix, sobre et pudique; elle n’avait pas de collier ni de couronne, ni de femmes parées, ni de ceintures plus belles à voir que celles qui les portaient. La fille ne faisait pas encore peur à son père en naissant, car la dot et le temps du mariage restaient dans de justes limites... J’ai vu Bellini ou Berti s’en aller avec une ceinture de cuir et d’os, et sa femme revenir de son miroir sans avoir peint son visage. J’ai vu ceux de Verli et ceux de Vecchio être contents de leur peau nue, et leurs femmes ne songer qu’à leur fuseau et à leur quenouille. 0heureuses qu’elles étaient!... L’une veillait au soin du berceau, et consolait l’enfant avec ce tendre langage qui fait la joie des pères et des mères; l’autre, tirant la chevelure à sa quenouille, contait des histoires avec sa famille sur les Troyens, sur Fiesole et sur Rome. Alors c’eût été une merveille qu’une Cianghella et un Lapo Salterello, comme le seraient aujourd’hui Cincinna et Cornélie.» Eh bien! ces Florentines du commencement du quatorzième siècle, qui aux yeux du poète personnifient la coquetterie et la prodigalité, sont aux yeux de ses successeurs du quinzième siècle des modèles de toutes les vertus. Puis, dans ce même siècle, Vespasiano exalte les vertus de la génération de1420au détriment de celle de1480. L’accroissement du chiffre des dots, conséquence inévitable de la diminution de valeur d’argent, leur paraît surtout l’abomination des abominations. Ils n’hésitent pas à annoncer que la fin du monde est proche. Leur unique consolation, c’est le souvenir de ce «bon vieux temps»,–que l’on n’admire tant que parce que personne ne peut se vanter de l’avoir vu de près.
Les édits somptuaires visent à la fois des libéralités légitimes et de folles prodigalités. Ils fixent un maximum pour les dots; de même qu’ils règlent pour les repas le nombre des convives et pour les enterrements celui des pleureurs. Les dimensions de chaque partie du costume sont déterminées par la loi, aussi bien que les menus des festins. A Venise, en 1425, la toilette d’une mariée ne devait pas dépasser le prix de200ducats. Puis nous voyons les magistrats vigilants sévir contre les fourrures de martre et d’hermine, contre les brocarts d’or, les broderies, les joyaux.

Devant d’un coffre de mariage avec les portraits des Sforza
Il est certain que dès lors le besoin de briller avait pris des proportions inquiétantes. Mais la prospérité de cités essentiellement industrielles, telles que Florence, Lucques, Venise, n’était-elle pas intimement liée aux progrès du luxe! Les contrats de mariage nous apprennent, mieux que tout autre genre de documents, quels raffinements recherchaient même de simples bourgeois. Le contenu des «corbeilles» du temps, ces coffres de mariage, ou «cassoni», couverts de riches peintures ou sculptures, que les amateurs modernes se disputent au poids de l’or, était digne du contenant. La guirlande ou le diadème de perles y occupait la place d’honneur; c’était, pour tout fiancé qui se respectait, un cadeau obligatoire. Ces ornements étaient de la plus grande richesse; tantôt les perles s’y mariaient à des filigranes ou à des plumes (il entra800plumes de paon, «occhi di code di pagone,» dans la guirlande de Catherine Strozzi), tantôt elles s’incrustaient sur des cercles d’or artistement ciselés. Le père d’un des plus éminents peintres du quinzième siècle tira son nom de Ghirlandajo et sa principale réputation de son habileté dans l’exécution des guirlandes de mariage. La robe de brocart jouait un rôle non moins considérable; même dans une famille d’une aisance moyenne on y consacrait facilement de80à100ducats. Hâtons-nous d’ajouter que ce vêtement monumental durait en général autant que celle qui devait le porter et se transmettait souvent par héritage. On s’aperçoit du prix que l’on y attachait par la précaution prise par de graves personnages d’en consigner la description et l’évaluation sur leurs inventaires, à côté de leurs créances ou de leurs propriétés immobilières. Pierre de Médicis, le père de Laurent, se garda bien de négliger ce devoir de bon père de famille, et il put s’autoriser de l’exemple de ses concitoyens les plus considérables, les Parenti, les Rinuccini, les Gaddi, les Ruccellai. Puis viennent mille fantaisies coûteuses que le goût de nos ancêtres considérait comme inséparables d’un ménage décent: aumônières, ceintures en argent ou en or, châtelaines, peignes d’ivoire; n’oublions pas le missel enluminé, le tableau représentant la Vierge avec l’enfant Jésus. On jugera des sacrifices que s’imposaient les familles les moins fortunées par l’exemple suivant: lorsque Marc Parenti, un simple marchand, épousa Catherine Strozzi, la sœur de Philippe, il lui fit de si riches cadeaux que la jeune fille, quand elle sortait, portait sur elle, sa mère le proclame avec orgueil, pour400florins de vêtements et de bijoux. La dot, cependant, n’avait été que de1,000florins. Ce fiancé modèle ne cessait de répéter à sa future: «Chiedi ciô che tu vuogli», «Demande ce qui te plaît.» L’indiscret Parenti nous a laissé le détail du trousseau de sa jeune épouse; nous y remarquons six bérets de soie, un collier de corail, dix-sept chemises, trente mouchoirs, trois cottes brodées ou garnies de fourrure, et différents menus objets, le tout valant160florins. Trente-quatre années plus tard, Parenti traçait sur le même registre ces lignes émues, où la douleur du bourgeois s’allie à son esprit d’ordre: «Le17mai1481, à9heures, elle quitta cette vie après l’union la plus agréable et la plus heureuse. Dieu reçoive son âme; elle le mérite par son humanité et par la dignité de sa vie, par sa conduite si distinguée et si honnête. Elle avait juste cinquante ans. Je l’ai fait enterrer dans notre tombeau de Santa Maria del Fiore, aussi honorablement que le permettait la loi. Et j’ai fait habiller de brun (di panni monachini) quatre personnes, à raison de12brasses pour chacune: à savoir, Constance et Mariette, nos filles, Selvaggia, femme de Philippe Strozzi, son frère, et Alexandrine, veuve, son unique sœur.»

Bagues du quinzième siècle. (D’après Labarte.)
Les prodigalités d’un Parenti n’étaient rien, toutefois, en comparaison de celles des Ruccellai. Lorsque Nannina de Médicis, la sœur de Laurent le Magnifique, épousa Bernard de Ruccellai, le célèbre historien, elle lui apporta un trousseau qui avait coûté 1,500 florins, bien que la valeur n’en eût été fixée qu’à500, sans doute pour tourner les prescriptions de l’édit somptuaire. Le fiancé de son côté offrit un collier de diamants, de rubis et de perles, d’une valeur de i, 200florins, une agrafe avec un rubis balais et des perles, d’une valeur de1,000florins, et de nombreux autres joyaux non moins précieux. Et ici encore, quoiqu’il s’agisse de la fille du premier citoyen de Florence, nous sommes à cent lieues du luxe déployé par les princesses des plus petites cours d’Italie.

Le costume italien au quinzième siècle. D’après le Songe de Polyphile (1499).
C’étaient les parents et amis qui se chargeaient d’ordinaire d’offrir à la fiancée les bagues et menus bijoux. Geneviève Martelli, lors de son mariage avec P. Cino Rinuccini, en1460, reçut huit bagues ornées de perles ou de pierres précieuses d’une valeur totale de50 florins. Notons ce détail curieux: les Italiens du quinzième siècle en recevant un cadeau ne manquent jamais d’en rechercher le prix et de le consigner par écrit, tandis qu’aujourd’hui la politesse la plus élémentaire consiste à ignorer la valeur vénale d’un objet donné. Au mariage de Nannina de Médicis, les parents offrirent vingt bagues, le fiancé six; au mariage de Laurent de Médicis avec Clarisse Orsini, le nombre des bagues s’éleva à cinquante, valant chacune de10à50 et même60ducats; on remarquait en outre, parmi les cadeaux, une pièce de brocart, un compotier en argent, et surtout un missel donné par le précepteur de Laurent, Gentile de’ Becchi, le futur évêque d’Arezzo, et ayant coûté environ200ducats, une dizaine de mille francs.
A l’occasion des baptêmes, les cadeaux pleuvaient de plus belle. Lors de la naissance de son premier fils, Nannina Ruccellai reçut seize brasses de velours, une brasse et demie de brocart d’or, un bassin et un bocal d’argent, deux hanaps d’argent, remplis de sucreries, et plusieurs pièces d’étoffes précieuses.
Quel que fût à ce moment le goût des Italiens et des Italiennes pour la parure, à quelques raffinements que donnât lieu la toilette, ils surent du moins se garder des exagérations qui caractérisent les modes françaises, allemandes et anglaises contemporaines. Un sens exquis de la mesure présidait à la coupe des vêtements, à l’association des couleurs, aux ornements. Chez nous, au contraire, on assiste, selon l’expression de M. Baudrillart, à la démence du luxe. Le jeune duc d’Orléans, frère de Charles VI, porte des robes où sont écrites en broderies les paroles d’une chanson, notée tout au long sur chacune des deux manches, à l’aide de560 perles. Pour la fourrure d’une seule robe de chambre, on voit employer jusqu’à2,797peaux de petit-gris. C’est l’époque où dames et demoiselles «portoient cornes merveilleuses, hautes et larges, et avoient de chacun costé, au lieu de bourlées, deux grandes oreilles si larges que, quand elles vouloient passer l’huis d’une chambre, il falloit qu’elles se tournassent de côté et se baissassent.» Ou bien, on se sert d’habits mi-partis, jaunes, bleus, rouges d’un côté; verts, blancs, ou noirs de l’autre; les souliers à la poulaine font fureur; ils se marient aux coiffures les plus extravagantes.
Dans l’Italie de la Renaissance, le costume tend de plus en plus à se régler sur les formes mêmes du corps humain, qu’il accentue, mais sans exagération; malgré sa richesse, il ne cesse d’être élégant. Chez les adolescents le vêtement est d’ordinaire collant; chez les vieillards l’ampleur des manteaux fait songer à la toge antique. La coiffure des uns et des autres, le béret, la toque, affecte une extrême simplicité. Les femmes n’évitent pas moins tout excès dans la forme ou la couleur de leurs ajustements. A leurs yeux l’élégance ne va pas sans la discrétion.

Chevaliers du quinzième siècle. (Nielle de la Bibliothèque nationale.)
Ces tendances s’affirment au fur et à mesure que la Renaissance gagne du terrain. En comparant les modes du premier tiers du siècle, telles qu’elles nous apparaissent dans les dessins de Pisanello ou de Masolino, à celles de la fin de la même période, on constate un progrès très marqué. Les costumes militaires sont ceux où l’amélioration se fait le moins sentir: rien de plus bizarre que ces casques couverts d’animaux fantastiques, ces poignées d’épées contournées: aussi bien n’avons-nous plus affaire qu’à des soldats de parade.
Le luxe de la table va de pair avec le luxe de la toilette. Il ne suffit plus qu’un repas soit copieux et délicat: il faut que les mets soient rares (pois sons d’une taille démesurée, volatiles exotiques, épices des Indes, etc.) et apprêtés avec une science consommée. On pousse la recherche jusqu’à faire dorer le pain. Puis ce sont des pièces montées, à la confection desquelles poètes, artistes et pâtissiers ont eu une part égale. Si, à Florence, les noces de Nannina de Médicis et de Laurent de Médicis rappellent, par leur profusion, les distributions de vivres en honneur sous l’empire romain (celles de Nannina coûtèrent6,638florins, somme représentant plusieurs centaines de mille francs), dans les cours souveraines on s’attachait à la fois à la qualité et à la quantité: le plus magnifique des festins de cette époque est celui que le cardinal Riario, neveu de Sixte IV, offrît à la princesse Éléonore d’Aragon, en1473; on y servit plus de cinquante plats aux convives, bien qu’ils ne fussent qu’au nombre de dix.

Le costume italien à la fin du quinzième siècle. Bas-relief de la Chartreuse de Pavie.
En cherchant bien on trouverait peut-être que la Renaissance, avec son goût si sûr, a réagi contre de pareils excès. Il est du moins permis de placer en regard de raffinements dignes d’un Trimalchion la frugalité qui présidait aux banquets littéraires, dont la vogue alla grandissant à partir du dernier tiers du quinzième siècle. Les distractions de l’esprit y tenaient plus de place que les plaisirs de la table. L’ambassadeur vénitien Francesco Diedo, Démétrius de Lucques, bibliothécaire de la Vaticane, et le Luxembourgeois Jean Goritz durent une réputation durable aux fêtes de ce genre qu’ils organisèrent à Rome. C’est également ainsi que Laurent le Magnifique se plaisait à vivre avec la pléiade de littérateurs et d’artistes, qu’il admettait journellement à sa table.

Hanap vénitien en verre. (Fin du quinzième siècle.) D’après Labarte.

Les jeux de société en Italie, d’après une gravure du Décaméron de Boccace. Édition de1498.
De quelque côté que l’on porte les regards, on s’aperçoit qu’à l’ère des privations a succédé une ère de jouissances, qui n’exclut d’ailleurs pas de très réelles vertus domestiques. Aux yeux du quinzième siècle, la terre n’est plus un exil, le monde un cachot, la vie un mal, comme pour ces générations si bien définies par un de nos plus éminents philosophes. Partout, des Alpes à l’Etna, de la Tamise à la Vistule, l’Europe éprouve le besoin de prodiguer ces trésors de santé et de force, ces ardeurs généreuses dont elle a semblé être sevrée pendant un temps. Le travail opiniâtre de la bourgeoisie, maîtresse des villes, a pour corollaire les distractions les plus variées: par leur retour périodique elles deviennent une partie intégrante de l’existence. En Italie, en Toscane surtout, il est difficile de rencontrer un citadin qui pendant la belle saison ne passe point les dimanches et les jours de fête dans sa maison de campagne, son «casin»; l’amour des champs est en effet un signe caractéristique de l’époque. Les amusements champêtres alternent avec des jeux de toute sorte: on sait que la vogue des cartes date précisément du quinzième siècle.

Divertissements champêtres. Fresque de Michelino Besozzo. au palais Borromée, à Milan.
Les plaisirs de la chasse sont généralement l’apanage des grands seigneurs. Plusieurs d’entre eux poussent cette passion jusqu’à la folie et entretiennent de véritables armées de parasites, spécialement attachés à ce département, qui a toute l’importance d’un grand service public. Bernabo, l’un de ces Visconti excessifs en tout, force ses sujets à nourrir une meute de5,ooo chiens, destinés à chasser le sanglier; ils doivent les présenter deux fois par mois aux inspecteurs; leurs nourrissons sont-ils trop maigres, on les frappe d’une amende; sont-ils trop gras, même punition. Les Sforza héritent de ces instincts cynégétiques: Galéas dépense en une seule année16,000ducats pour ses chasses; lorsqu’il se rend à Florence en1471, il emmène500 couples de chiens, ainsi que d’innombrables faucons et éperviers. Le roi Ferdinand Ier de Naples n’adore pas moins ce genre de luxe: il se fait accompagner dans son voyage de Rome, en1475, d’une telle masse de faucons qu’ils détruisent tous les milans de la campagne romaine. Ce ne sont là, après tout, que véneries en miniature si on les compare à celles de l’Orient: le sultan Bajazet Ier n’entretenait-il pas sept mille fauconniers et autant de veneurs!

Seigneurs et dames jouant aux tarots. Fresque de Michelino Besozzo, au palais Borromée, à Milan.
Ici, comme pour tant d’autres points, un rapprochement entre l’Italie et les nations ultramontaines, entre le quinzième siècle et le seizième, atténuera considérablement la responsabilité de la première Renaissance. Qu’on parcoure les pages dans lesquelles un récent historien du luxe flétrit les excès de la cour d’Avignon et de la cour de France, on se laissera aller pour l’Italie à l’indulgence à laquelle elle a droit.
Montons d’un degré et examinons une classe de divertissements qui, pour être parfois plus ruineux, en parlent du moins davantage à l’esprit. Parmi tant de jouissances savourées par cette époque si heureuse de vivre, il n’en est pas de plus recherchées que les fêtes, les cérémonies, les spectacles de toute sorte. Les chroniqueurs s’attendrissent en nous décrivant une belle entrée princière, un tournoi, un enterrement somptueux. On s’ingénie à multiplier les occasions d’organiser une mascarade, une représentation théâtrale, des courses de chevaux, et les gouvernements se croient tenus d’encourager les fêtes les plus profanes, de même que les poètes de les célébrer. A Rome, le pape met chaque année des prix considérables à la disposition des vainqueurs aux «ludi Agonis et Testaciæ», c’est-à-dire aux jeux organisés sur la place Agonale ou sur le Testaccio. C’est généralement une pièce d’étoffe d’une grande valeur, le «pallio». On prélève, en outre, dans cette circonstance, un impôt de1,130 florins sur la communauté des juifs, pour les frais de représentation ou l’indemnité des fonctionnaires chargés d’assister à la fête; le sénateur entre autres, a droit à une housse de soie pour son cheval. Les chars du carnaval sont également placés sous le haut patronage de l’administration: ils doivent être au nombre de six; sur chacun d’eux on place deux porcs; le tout est conduit au mont Testaccio, du sommet duquel on précipite et les chars et leurs occupants. Les combats de taureaux aussi sont à ce moment en honneur dans toute l’Italie: dès le siècle précédent on en avait organisé à Rome, dans le Colisée, à partir de1482, ils se renouvelèrent fréquemment à Sienne; à Rome, en 1500, nous avons à peine besoin de le rappeler, César Borgia se distingua en tranchant d’un seul coup la tête d’un taureau. Je ne sache pas que le quinzième siècle ait poussé le culte pour l’antiquité jusqu’à donner des combats de gladiateurs, comme l’avaient fait les Napolitains au siècle précédent, mais les combats de fauves n’avaient rien qui les scandalisât. En 1459, pour fêter l’arrivée du pape Pie II, les Florentins convertirent la place de la Seigneurie en une arène dans laquelle ils introduisirent seize lions, des ânes, des taureaux, des chevaux et des animaux sauvages, probablement des cerfs ou des chevreuils.

Le jeu de paume au quinzième siècle. Fresque de Michelino Besozzo, au palais Borromée, à Milan.

Tarot italien du quinzième siècle.
L’historien peut passer en revue sans amertume toutes ces manifestations du besoin de se divertir, de plaire et de briller, car dans cette société du quinzième siècle, si merveilleusement pondérée, l’excès du luxe n’a point pour pendant l’excès de la misère. Partout les municipalités s’occupent de soulager les pauvres, les malades; bon nombre des institutions charitables de cette époque furent si fortement organisées qu’elles ont résisté à tous les orages et jouissent aujourd’hui encore de la plus grande vitalité. Citons d’abord les monts-de-piété, destinés à protéger l’emprunteur contre les entreprises des usuriers. Le premier de ces établissements fut ouvert à Pérouse en1462 ou1464, à la sollicitation d’un moine franciscain, le frère Barnabé, de Terni . A Sienne, nous en trouvons un en1471ou1472. En1483, Milan établit, à son tour, un «monte pio», qui depuis quatre siècles n’a jamais fermé ses portes. Bientôt on compta des monts-de-piété dans les plus petites villes.

Fenêtre de l’hôpital de Milan, par Antonio Filarete.
Les établissements hospitaliers n’étaient ni moins nombreux, ni moins bien organisés. On citait dans toute l’Europe l’hospice de Sienne. Dès1414, l’empereur Sigismond demandait à la municipalité de cette ville de lui en envoyer un dessin exact. D’après un voyageur du temps, on ne consacrait pas moins de20,000ducats par an à l’entretien de cette maison modèle. A Florence, Santa Maria Nuova formait une véritable maison de retraite pour les vieillards, tandis que le «Spedale degli Innocenti», construit en1444par Brunellesco, offrit de bonne heure un asile aux enfants trouvés. A Rome, l’hospice de S. Spirito, édifié par Sixte IV, à Milan, «l’Ospedale Maggiore», se distinguaient par leurs dimensions aussi bien que par leur installation luxueuse. Citons également, à Milan, le lazaret grandiose élevé de1488à1513. L’illustre Léon-Baptiste Alberti consacre un paragraphe spécial, dans son Traité d’architecture (liv. V, ch. VIII), à l’organisation des hôpitaux; il insiste sur la nécessité de grouper les malades d’après la nature de leurs maladies. Alberti nous apprend en outre que la mendicité était interdite dès le quinzième siècle dans un certain nombre de villes italiennes. On employait les infirmes ou les estropiés à toutes sortes de travaux manuels, les aveugles, par exemple, à tourner la roue des cordiers. Quant à ceux qui étaient impropres à n’importe quel exercice, on les plaçait dans des hospices spéciaux.–La Renaissance ne pouvait que favoriser ces tendances philanthropiques, dont le moyen âge lui avait légué la tradition autant que l’antiquité classique.

CHAPITRE IV.
Les lettres et les sciences.–Les humanistes.–Philosophes, historiens, rhéteurs, philologues, grammairiens et poètes.–Le latin et l’italien.
Table des matières
Le temps n’est plus où les historiens faisaient commencer la Renaissance en1453, à la prise de Constantinople. Un mouvement aussi considérable n’éclate pas à jour fixe, sur un signal convenu, comme une révolution politique; on ne décrète pas des mœurs nouvelles comme on promulgue une loi, et il ne suffit pas de l’initiative d’un Mécène pour mettre au jour le chef-d’œuvre qui servira de drapeau aux novateurs. Préparées de longue main, proscrites sur un point, reprises sur un autre, les idées généreuses ne prévalent que par l’effort de générations entières se dévouant à l’idéal commun; il est souvent aussi difficile de dire où elles commencent que de dire où elles s’arrêtent. Considérons-nous les arts, le sculpteur Nicolas de Pise a le droit de revendiquer, dès le treizième siècle, le titre de restaurateur des études classiques. Qu’importe que sa tentative ait trouvé si peu d’imitateurs, et qu’il ait fallu, cent cinquante ans plus tard, recommencer la lutte sur de nouveaux frais! Il n’en est pas moins le premier champion de la Renaissance. Dans les lettres, Dante et Pétrarque ont imposé leur programme en plein quatorzième siècle, l’un pour la poésie nationale, l’autre plus spécialement pour la littérature latine et l’érudition. Et même quelques savants prétendent aujourd’hui découvrir des ancêtres à ces deux grands précurseurs. Nous ne remonterons pas si haut: l’histoire de la Renaissance au quatorzième siècle est étrangère au plan de notre ouvrage tout comme celle du seizième. Il nous suffira d’essayer de déterminer ici, en quelques lignes, la voie qu’ont tracée les deux coryphées de la littérature, que dis-je, les maîtres mêmes de la pensée italienne.
La fusion des aspirations chrétiennes avec les réminiscences classiques, ce trait dominant de la première Renaissance, se trouve réalisée pour la première fois, et on sait avec quelle incomparable grandeur, dans la Divine Comédie. Virgile sert de guide à Dante au même titre que Béatrix, bien que dans des régions différentes; la mythologie, l’histoire grecque et romaine sont mises à contribution avec autant d’ardeur que l’histoire sainte, et surtout que l’histoire contemporaine, qui fournit au grand satirique ses traits les plus sublimes; il puise tout ensemble dans la civilisation classique, dont il n’est pas permis à un homme instruit de faire abstraction, et dans le présent qui l’inspire et le passionne. Si peu qu’il sache de la philosophie antique, c’en est assez pour donner à sa foi de chrétien une portée plus haute; de même que l’étude des poètes romains et surtout du doux Virgile lui a permis d’atteindre à une netteté, à une précision, à une éloquence inconnues avant lui.
Dante est avant tout un poète. Pétrarque est à la fois un poète, un philosophe et un érudit. Il a modelé la Renaissance à son image; deux siècles durant l’humanisme lui demandera ses inspirations. Partagé entre les souvenirs éblouissants de l’antiquité, les luttes fécondes du jour et les rêves d’avenir, ce grand esprit sait tenir la balance égale entre les monarques de droit divin et l’audacieux tribun Rienzi, de même qu’il sacrifie tour à tour à la muse antique et à la chaste Laure de Noves; la puissance de l’initiative s’allie chez lui au plus sincère amour de la conciliation. On ne saurait souhaiter, au seuil de la Renaissance, figure plus sympathique, plus radieuse.–Boccace eut le mérite de réaliser de nouveaux progrès dans la voie tracée par son maître et ami Pétrarque.
Dans des pages souvent citées, Libri a fait à la Renaissance un procès en règle et l’a chargée des plus graves responsabilités: «L’étude de l’antiquité, dit-il, devint bientôt une vive passion chez ces hommes qui ne pouvaient rien faire à demi. L’Europe tout entière se rejeta vers le passé, et il ne resta qu’un petit nombre d’individus occupés à marcher en avant. Alors l’érudition envahit tout et suspendit pour un temps les progrès de ces admirables générations. La langue y perdit de sa naïveté, la poésie de son originalité, les sciences furent négligées, l’esprit aventureux se calma, la société devint imitative, les sentiments, les passions même durent s’appuyer sur l’érudition, et l’esprit humain, qui s’était avancé dans des régions nouvelles, rentra pour quelque temps dans l’ornière. Il en sortit plus tard avec de nouvelles forces, riche de nouvelles beautés, revêtu de formes plus brillantes et plus polies, mais il ne put jamais retrouver l’inspiration et la spontanéité primitives.» Au reste, ajoute Libri, «ce passage à travers l’érudition était une nécessité: il devait ralentir pour un temps la marche des sciences et des lettres, mais la connaissance des chefs-d’œuvre de l’antiquité devait finir par profiter à la science moderne, et il ne faut pas médire trop légèrement de ces hommes qui, les premiers, voulurent ressusciter le savoir des Grecs et des Romains. Ce culte pour l’antiquité produisit une révolution complète dans les études, et en traçant l’histoire de la science on doit s’arrêter un instant à cette époque climatérique.»
Reprenant, après Libri, la discussion de ce problème de haute psychologie, J. Burckhardt a montré que ceux-là précisément qui ont fait la grandeur de l’Italie au quatorzième siècle, Dante, Pétrarque, Boccace, représentants par excellence de sa littérature nationale, sont en même temps ceux qui ont remis en honneur l’antiquité classique. Dans la Divine Comédie, Dante établit un constant parallèle entre le monde païen et le monde chrétien. Pétrarque se montre infiniment plus fier de ses poésies latines que de ses «canzoni». Les ouvrages mythologiques et biographiques de Boccace arrivent à une célébrité européenne longtemps avant que son Décaméron, ce chef-d’œuvre de narration, ait franchi les monts. Loin donc de prétendre que les leçons de l’antiquité aient eu pour effet d’arrêter l’essor imprimé à l’esprit italien par ces trois grands initiateurs, reconnaissons que sans elles ils se seraient difficilement élevés à une telle hauteur de conception, à une telle netteté d’expression.
Au quinzième siècle, se réglant sur l’exemple de Pétrarque et de Boccace, les humanistes ambitionnent tout ensemble la gloire du savant, du penseur et du poète. C’est à ce double titre qu’ils réussissent à s’emparer de la faveur publique. Leur triomphe est éclatant. Beaucoup ont pu se croire revenus au siècle d’Auguste ou à celui de Périclès. Il n’est honneurs, dignités, témoignages de faveur et d’admiration de toute sorte, revenus princiers, leur vie durant, mausolées splendides après leur mort, que les plus grands comme les plus petits États ne prodiguent aux héritiers de la science et de l’éloquence antiques. Le personnel des chanceliers, des ambassadeurs, des ministres d’État se recrute presque exclusivement dans leurs rangs. L’Église même leur emprunte des évêques, des cardinaux, et jusqu’à des souverains pontifes.
A quels mérites les humanistes ont-ils dû une vogue aussi extraordinaire? Nul doute que leur connaissance de l’antiquité ne les ait recommandés, par-dessus tout, à la faveur des grands. Il n’était pas alors d’instruction ou de progrès que l’on n’attendît des Grecs et des Romains; les humanistes étaient les prêtres chargés d’expliquer ces oracles sibyllins.
Mais ils bénéficièrent également de l’importance que leur temps attachait à une diction élégante, aux tours de force oratoires, à l’éloquence sous toutes ses formes. L’art pour l’art n’est pas une invention de nos jours. Écoutons Machiavel: «Les souverains italiens, dit-il, croient que le mérite d’un prince est de savoir apprécier dans les écrits une réplique piquante, rédiger une belle lettre, montrer dans ses paroles de la vivacité et de la finesse;» le sceptique auteur du Prince ajoute: «tisser une fraude, s’orner de pierres précieuses et d’or, dormir et manger avec une plus grande splendeur que les autres et réunir autour de soi toutes sortes de voluptés.» Le culte de la forme était alors si répandu qu’un gouvernement se serait cru déshonoré en ne confiant pas les fonctions de chancelier à un écrivain célèbre (à Florence ce poste important fut successivement occupé par des hommes tels que Coluccio Salutato, Leonardo Bruni, Marsuppini, le Pogge). L’éloquence devait également être la qualité maîtresse d’un ambassadeur. Il n’avait pas à craindre de mettre à l’épreuve la patience de ses auditeurs; ils tenaient en réserve des trésors d’admiration. A Milan, lors de la réception de l’ambassade florentine par le pape Martin V, Leonardo di Stagio Dati, général de l’ordre de Saint-Dominique, eut la satisfaction de voir une centaine de plumes occupées à recueillir le discours qu’il prononça devant le souverain pontife. A Florence, le concours poétique, institué dans la cathédrale par L.-B. Alberti et Pierre de Médicis, eut pour juges les secrétaires apostoliques et pour auditeurs la «Signoria» et l’archevêque florentins, l’ambassadeur de Venise, les prélats de la curie, et une foule immense. A Rome, lorsque le poète Bernardo Accolti faisait une lecture publique, on fermait les boutiques pour courir l’entendre. Les prédicateurs mêmes ne dédaignaient pas les ressources oratoires que pouvait leur fournir l’étude des anciens, témoins saint Bernardin de Sienne et le béat Albert de Sarteano.
Le secret de l’influence des novateurs est ailleurs encore. Jusqu’au moment du triomphe de ce que l’on peut appeler les faux humanistes, c’est-à-dire les grammairiens, les rhéteurs, les virtuoses de la phrase, en d’autres termes, jusque vers le milieu du quinzième siècle, les champions de l’humanisme se piquent de l’emporter non seulement par leur érudition ou leur éloquence, mais encore par leur esprit critique. Ce que l’étude de la nature a été pour les artistes, l’étude de la politique contemporaine le sera, à de certains égards, pour eux. A force d’observer les événements de tous les jours, de s’appliquer à démêler les ressorts des passions de leurs concitoyens,–et quelle contrée a jamais fourni plus riche champ d’expériences que l’Italie du quinzième siècle!–ils deviendront, sinon des hommes d’action ou des hommes d’État, du moins des observateurs clairvoyants, dont il ne sera pas permis aux gouvernements de négliger les lumières.
On n’a pas assez remarqué que chez les humanistes de la première période, à commencer par Pétrarque, la discussion des événements contemporains tient autant de place que l’étude de l’histoire ancienne. Léonard Bruni et le Pogge écrivent les annales de la Républiques florentine: Æneas Sylvius retrace l’histoire du concile de Baie, aussi bien que celle de la Bohême; il publie en outre des ouvrages de géographie remplis d’informations précises et pénétrantes. Devenu pape, il rédige ses Commentaires, si judicieux et si vivants, malgré l’esprit d’optimisme dont il fait preuve à l’égard des actes de sa politique. Pontano, le ministre tout-puissant des rois de Naples, nous initie aux moindres détails de la guerre des barons contre le roi Ferdinand. A Léon-Baptiste Alberti, à Palmieri, à B. Fontius et à une infinité d’autres, nous devons des notes précieuses sur les faits et gestes de leur temps. Loin de se croire déshonorés en s’occupant d’événements qui ne remontent pas à au moins douze ou quinze siècles, les humanistes de la première Renaissance n’entendent rester étrangers à aucun des intérêts qui passionnent leur temps et ils se distinguent, incontestablement, par la vivacité de leur coup d’œil, la sincérité de leur récit. Ce n’est pas que les souvenirs de l’antiquité n’aient parfois troublé leur jugement. Que dire, par exemple, de la plaisante utopie de Pétrarque demandant, qu’en cas de rétablissement de la République romaine, on confie le gouvernement aux seuls citoyens romains, et que l’on exclue les habitants du Latium, ainsi que les Orsini et les Colonna, vu que ces derniers, quoique fixés à Rome, descendent d’étrangers! Chez d’autres, comme chez l’historien Bernard Ruccellai, le beau-frère de Laurent le Magnifique, le désir d’imiter Salluste a enlevé au récit toute fraîcheur et toute animation. Mais ce ne sont là, somme toute, que des exceptions. Pris dans leur ensemble, les humanistes ont longtemps été plus que des érudits, des penseurs.
La cour pontificale a, une des premières, reconnu les services que l’humanisme était appelé à rendre. Aussi la Ville éternelle devient-elle le théâtre sur lequel les humanistes se produisent de préférence. Peu leur importera l’ignorance, la barbarie de l’élément romain proprement dit, aristocratie militaire, bourgeoisie, bas clergé; la cour, ou plutôt la curie, société artificielle recrutée dans toutes les parties de l’Europe, fait la loi et forme comme un État dans l’État. Nulle part érudits ou littérateurs ne trouvent un emploi plus brillant, on peut presque dire plus normal, de leur savoir ou de leur talent. Leur fortune n’y dépend pas du caprice d’un prince plus ou moins ami des lettres: ils entrent comme rouages essentiels dans une organisation qui embrasse le monde civilisé tout entier. Se distinguent-ils par la vivacité ou l’élégance de leur plume, ils ont leur place marquée parmi les secrétaires apostoliques, dans cette phalange qui compta à l’époque de la Renaissance tant de libres esprits: Coluccio Salutato, le Pogge, Léonard Bruni, Antoine Loschi, Flavio Biondo, Maffeo Vegio, Jean Aurispa, Giannozzo Manetti, Pietro Candido Decembrio, Æneas Sylvius Piccolomini, Laurent Valla, George de Trébizonde, Léonard Dati, Mathieu Palmieri, Bembo, Sadolet. Brillent-ils par leur éloquence, ils sont tour à tour appelés à remplir les fonctions d’ambassadeur ou à prendre part aux joutes oratoires, qui, grâce aux exigences du cérémonial pontifical, se renouvellent presque chaque semaine. Ces virtuoses de la parole s’essayent sans embarras dans les matières les plus diverses: discours de bienvenue, sermons, oraisons funèbres. Enterre-t-on un prélat, c’est à eux qu’incombe la tâche, rémunérée en belles espèces sonnantes, de louer le défunt du haut de la chaire; ce sont eux encore qui, aux grandes fêtes, pour peu qu’ils aient un semblant de tonsure, prêchent dans la chapelle du pape. Se sentent-ils au contraire de la vocation pour une existence plus contemplative, l’université romaine, la bibliothèque du Vatican, sans parler des innombrables bénéfices qui sont à la nomination du pape, leur offrent un asile assuré; ils y trouvent l’otium cum dignitate, que l’étude des anciens leur a rendu si cher. Il serait difficile de décider qui a le plus gagné à cet échange de bons offices, les protecteurs ou les protégés. Était-ce donc si peu, pour les chefs de l’Église, que d’avoir à leur disposition des hommes également propres à rédiger une consultation politique, à prendre quelque puissant souverain dans les filets de leur éloquence, à appeler la chrétienté à la croisade î
Dans le dernier tiers du quinzième siècle, sous le pontificat d’un des plus grands papes de la Renaissance, Rome faillit ravir à Florence la primauté littéraire dont celle-ci se montrait si fière. Grâce à l’attraction exercée par la Ville éternelle sur les esprits amoureux de l’antiquité, la colonie d’érudits groupés autour de la papauté comptait à ce moment un grand nombre de personnages éminents. Il fallait avant tout la compléter, l’organiser; ce fut la tâche que se proposa Sixte IV. Trois Grecs célèbres représentaient la littérature et la philosophie helléniques: le cardinal Bessarion, qui mourut d’ailleurs bientôt après; Théodoro Gaza, de Salonique, et George de Trébizonde. Une chaire ne tarda pas à être offerte à un de leurs compatriotes, Jean Argyropoulos, de Constantinople. C’était une victoire remportée sur les Médicis, au service desquels Argyropoulos avait été longtemps attaché. Le nouveau venu obtint un vif succès; il eut la gloire de compter parmi ses élèves un des plus célèbres humanistes de l’Allemagne, Jean Reuchlin, qui longtemps après parlait encore avec admiration des conférences de son maître sur Thucydide. Un littérateur florentin de mérite, Barthélemy Fontius, obtint également une chaire à l’université de Rome. Mais Sixte avait des visées plus hautes; il rêvait la conquête du prince de la philosophie néo-platonicienne, du savant illustre dont les écrits jetaient alors un éclat incomparable sur Florence. C’eût été du coup ériger Rome en capitale intellectuelle de l’Italie. De nombreux cardinaux appuyèrent ses démarches; elles restèrent sans résultat. Marsile Ficin avait trop d’obligations aux Médicis pour se séparer d’eux. Mais il tint à montrer, en cette occasion, qu’on pouvait être à la fois philosophe profond et plat courtisan. On se demande, en lisant sa réponse, qui des deux est le plus digne de pitié, de l’écrivain qui pousse si loin l’adulation ou du Mécène qui accepte des éloges si outrés. Nous traduisons aussi littéralement que possible les effusions lyriques du néo-platonicien florentin: «Tous les peuples de la chrétienté s’écrieront: Quel est donc celui auquel les éléments obéissent si facilement, devant lequel les astres s’inclinent? C’est certainement le vicaire légitime du Christ très clément, qui, en possession des clés de son maître, vient à l’époque fixée, de fermer les portes des temples de Janus et de Pluton. Sixte, ce sublime phénix de la théologie, maître souverain de la forteresse élevée par Pallas, y rend des oracles divins. Chantons un cantique nouveau en l’honneur de Sixte.»
L’enseignement donné par Philelphe, le plus célèbre des humanistes appelés par Sixte à son université, ne fut pas aussi fécond que l’aurait été celui d’un Marsile Ficin, mais il jeta pour le moins autant d’éclat. A la fois poète et philologue, historien et philosophe, maniant avec une égale facilité le grec et le latin, François Philelphe avait, pendant un demi-siècle, étonné l’Italie par la variété de ses connaissances, par l’élégance de son style, mais aussi par une vanité et une violence dépassant toutes les bornes. Je me trompe; il y avait chez lui un défaut encore plus grand, c’était la cupidité; il précède et annonce l’Arétin, joignant, comme lui, une effronterie sans nom à un incontestable talent, et mettant à contribution les souverains de l’Europe entière, depuis le bon roi René jusqu’à Mahomet II, auquel il demanda la liberté de sa belle-mère et de ses belles-sœurs et qui, par une condescendance surprenante chez le farouche conquérant de Constantinople, fit droit à sa requête sans vouloir accepter de rançon. Le système d’exploitation inventé par Philelphe admettait, tout comme celui de l’Arétin, les artifices les plus divers, la menace aussi bien que la flatterie. Philelphe n’était pas moins éclectique en matière de rémunération; il acceptait avec un égal empressement l’argent, les vêtements, les comestibles. Tantôt il sollicite, sous forme de prêt, cinquante ducats destinés à compléter la dot de sa fille, tantôt il presse un grand seigneur, qui lui a envoyé du drap écarlate pour un manteau, de lui donner aussi des fourrures pour le doubler; il craindrait, lui écrit-il, de l’offenser en les demandant à un autre. Ses requêtes restent-elles sans réponse, il éclate en reproches, puis, après une nouvelle mise en demeure, il dirige contre les récalcitrants les traits les plus acérés.
La connaissance du grec, tel avait été le point de départ de la fortune de Philelphe. Que ne faisait-on dans ce temps pour l’amour du grec! De même que ses compatriotes Guarino de Vérone et Jean Aurispa, Philelphe n’avait pas hésité à s’embarquer pour Constantinople, afin d’y puiser à la source même les éléments de cette langue mystérieuse dont tant d’humanistes italiens, à commencer par Pétrarque, avaient été réduits à admirer de confiance les chefs-d’œuvre. Il y fit des progrès rapides et gagna l’amitié d’un savant riche et célèbre, Jean Chrysoloras, qui lui donna sa fille en mariage. Sa réputation l’avait précédé dans sa patrie. Aussi, lorsqu’il revint, au bout de quelques années, portant la barbe à la mode grecque, accompagné de sa jeune et belle épouse, vêtue du costume national, et suivi de caisses contenant des manuscrits, plusieurs universités italiennes se disputèrent-elles le brillant représentant de l’hellénisme. Il opta pour Florence. Son enseignement y obtint un succès éclatant et marqua véritablement une ère nouvelle. Les maîtres les plus éminents, et parmi eux deux futurs papes, Nicolas V et Pie II, s’assirent au pied de sa chaire. Mais Philelphe avait une trop haute opinion de lui-même pour que la naïve expression de sa supériorité n’indisposât pas à la longue ses auditeurs, dont plusieurs, il l’oubliait, étaient ses pairs. Désertion de ses cours naguère si suivis, insinuations malveillantes, critiques plus ou moins acerbes, tels furent les premiers symptômes du mécontentement général. La lutte prit rapidement des proportions épiques. Le Pogge lança contre Philelphe ses immortelles Invectives; Philelphe riposta par ses satires, dont les hexamètres, artistement ciselés, faisaient des blessures non moins cruelles. Le monde littéraire n’a plus assisté depuis lors à un débat aussi scandaleux. Jetons un voile sur ces turpitudes. La politique se mit de la partie. Lors de la conjuration des Albizzi, qui réussirent, pour un moment du moins, à enlever le pouvoir aux Médicis, Philelphe demanda hautement la tête du principal vaincu, Cosme, le Père de la Patrie, l’allié de ses ennemis. Un humaniste osant se poser en adversaire d’un chef d’État, n’était-ce pas un signe des temps? Cosme fit-il réellement à Philelphe l’honneur de soudoyer un spadassin chargé de l’assassiner? Ce qui est certain, c’est que, après le retour des Médicis, Philelphe se réfugia auprès des Siennois, les ennemis héréditaires des Florentins, et occupa pendant plusieurs années une des chaires de leur université. Plus tard, brûlant de se signaler sur un plus vaste théâtre, il obtint d’être appelé à Milan. Sans s’intéresser aux lettres, le dernier des Visconti, un des tyrans les plus odieux du quinzième siècle, n’était pas indifférent au lustre qu’elles pouvaient jeter sur son règne. Philelphe était célèbre; il n’en fallut pas davantage pour lui gagner la bienveillance du prince lombard. Milan devint désormais pour lui comme une seconde patrie. Il ne négligeait pas pour cela les autres souverains de la Péninsule. Son voyage à Rome et à Naples fut une longue suite d’ovations. Le pape Nicolas V, apprenant son passage dans sa capitale, donna l’ordre de l’amener immédiatement devant lui, l’accabla de caresses, et de son propre mouvement lui fit don de500 ducats d’or. A Naples, le roi Alphonse le créa chevalier et le couronna poète. L’avènement de Pie II, si célèbre parmi les humanistes sous le nom d’Æneas Sylvius Piccolomini, fit tressaillir d’allégresse les savants de l’Italie entière et surtout Philelphe, qui, à Florence, avait compté le nouveau pape parmi ses auditeurs. Les illusions ne furent pas de longue durée. Pie II connaissait trop bien la vanité et la cupidité de ses confrères pour leur prodiguer ses faveurs. Il se contenta de décerner à son ancien professeur le titre de «muse attique», attica musa, et de lui accorder une pension de200ducats, qui ne fut d’ailleurs payée que pendant un an. Il faut lire dans le recueil épistolaire de Philelphe ses remercîments enthousiastes, auxquels succédèrent bientôt des doléances sur le retard apporté au règlement de la pension. Les doléances étant restées sans effet, l’humaniste éclata en menaces; celles-ci, à leur tour, n’ayant pas produit le résultat espéré, il se livra contre le pape aux invectives les plus grossières. Lorsque Pie II mourut, après un pontificat de quatre ans, Philelphe, comme un autre Démosthène, poussa des cris d’allégresse et remercia publiquement le ciel d’avoir délivré la chrétienté d’un tyran si odieux. L’indignation fut grande à la cour de Rome. Le collège des cardinaux écrivit au duc de Milan pour réclamer un châtiment exemplaire, et l’humaniste fut conduit en prison comme un vulgaire malfaiteur.

Portrait de Marsile Ficin, d’après une médaille.
Averti par l’exemple de son prédécesseur, "Paul II se garda bien de s’aliéner un si fougueux satirique. Mais il ne commit pas la faute de l’appeler à Rome, sachant à combien d’ennuis l’exposerait sa présence. Philelphe cependant avait toutes sortes de raisons pour souhaiter un changement de position. Les Sforza avaient succédé aux Visconti, et ils lui faisaient attendre ses appointements pendant des années entières. A un moment donné, il se vit réduit à mettre en gage ses habits à la banque des Médicis. Aussi salua-t-il avec enthousiasme la nouvelle de l’avènement de Sixte IV. A peine couronné, celui-ci reçut, outre une longue épître, deux élégies de cinquante vers chacune, l’une en grec, l’autre en latin, dans lesquelles Philelphe l’exhortait à la croisade contre les Turcs. Le pape semble avoir été sensible à ces témoignages de sympathie; il répondit par un bref rédigé dans les termes les plus flatteurs et exprima le désir de voir Philelphe se fixer auprès de lui. Ce n’était peut-être là qu’une simple formule de politesse; mais Philelphe avait tout intérêt à prendre l’invitation au sérieux. A partir de ce moment, il n’y eut plus de prélat influent qu’il n’assiégeât de ses sollicitations.

Portrait de Guarino de Vérone, d’après une médaille.
Le pape, cependant, était absorbé par de plus graves soucis, et les négociations traînèrent en longueur. Plusieurs fois, découragé, l’humaniste se tourna vers d’autres villes. Oubliant que dans sa jeunesse il avait prodigué les injures les plus odieuses à Cosme de Médicis, il pria humblement son petit-fils, Laurent le Magnifique, de lui procurer une chaire à l’université de Pise. Ici encore ses démarches restèrent sans résultat. En désespoir de cause, il résolut, pour triompher de l’indifférence du pape, d’employer une tactique qui lui avait plus d’une fois réussi: l’adulation ayant été impuissante, il recourut d’abord aux plaintes, puis aux insinuations, enfin aux menaces. Rien de plus curieux que cette gradation; on peut la suivre dans les lettres adressées aux différents protecteurs que l’humaniste comptait à la cour pontificale. Au mois de septembre1470, il écrit au cardinal Ammanati: «J’espérais que le sort des savants s’améliorerait sous Sixte IV, homme versé dans l’étude de la philosophie, et qui possède les connaissances les plus distinguées. Ce n’est pas en effet de ceux qui n’ont ni science, ni talent qu’il faut attendre quelque chose. Mais nous en sommes réduits, je le vois bien, à souhaiter que Paul II ressuscite; avec lui il n’était pas nécessaire de mentir. Je me contiens, pour ne pas écrire de nouveau des satires.» Au mois de mai de l’année suivante, autre lettre au cardinal de Novare: «Vous me demandez ce que je fais; j’ai recommencé à composer des satires. Chez vous, on me l’affirme, les Muses, pour retrouver un asile, sont condamnées à attendre le retour du saint et savant pape Nicolas V. Ne sait-on pas, en effet, que nul n’aime ce qu’il ne connaît point?» Quelques semaines plus tard, l’attaque se dessine. Philelphe insiste d’abord sur les services rendus par Nicolas V, qui fit traduire tant d’ouvrages grecs. «Si ses successeurs, ajoute-t-il, avaient suivi son exemple, notre siècle pourrait rivaliser avec l’antiquité. Mais Sixte IV, tout entier à la théologie et à la philosophie, méprise les autres facultés, ou plutôt les ignore. Pour comble de malheur, il partage contre le Mammon les préjugés des frères mineurs, et craint d’y toucher. De peur d’être accusé de prodigalité, il affecte la parcimonie.» Une lettre adressée au cardinal de Mantoue contient des épigrammes encore plus mordantes: «Que Sixte imite le Christ en tout, sauf dans son amour de la pauvreté; qu’il admette un mode de rémunération différent de celui auquel nous pouvons prétendre dans l’autre monde.» L’orage grondait sur la tête du pape; il allait éclater. Sixte ouvrit les yeux à temps et accorda aux menaces ce qu’il avait refusé aux prières.
Quelles que fussent la vanité et l’avidité de Philelphe, la générosité du pape dépassa son attente: il lui accorda un traitement de600ducats, auxquels vinrent s’ajouter dans la suite200ducats pour une place de secrétaire apostolique. Il est vrai que le nouveau professeur de l’Université romaine déployait une activité peu commune. Quel professeur de nos jours ne déclarerait pas irréalisable le programme que Philelphe s’était imposé à Florence et qu’il mit sans doute aussi en pratique à Rome? Tous les jours quatre conférences ordinaires (sur les Tusculanes et sur une des productions oratoires de Cicéron, sur la première Décade de Tite-Live et sur l’Iliade); puis les conférences extraordinaires, qui comprenaient, outre l’explication des comédies de Térence, des lettres de Cicéron, de la Politique de Xénophon et de la Guerre du Péloponèse de Thucydide, l’enseignement de la philosophie et des exercices pratiques. Si l’on ajoute à ce travail régulier, obligatoire, les innombrables productions poétiques et historiques de Philelphe, sa correspondance avec les savants de l’Europe entière, on est tenté de se demander si les jours n’avaient pas alors plus de vingt-quatre heures.
L’accueil que le pape fit à Philelphe était de nature à augmenter encore la reconnaissance et l’enthousiasme du nouveau citoyen de Rome. Sixte ne souffrit pas qu’il s’agenouillât devant lui, ni même qu’il se découvrît: il le prit par la main et répondit à son discours dans les termes les plus flatteurs. Il lui assigna en outre une place des plus honorables dans les cérémonies pontificales: l’humaniste eut rang immédiatement après les ambassadeurs des puissances étrangères. Pour qui connaît le rôle que les questions d’étiquette et de préséance jouaient à la cour de Rome, il est facile de juger de l’émotion du monde officiel. C’était une révolution opérée en faveur de la littérature.
Comme tant d’autres de ses compatriotes, Philelphe était un enthousiaste doublé d’un sceptique. On ne le vit que trop lorsque, dans l’excès de sa reconnaissance, il dédia à son bienfaiteur la traduction d’un ouvrage grec relatif à de prétendues fonctions religieuses que le Christ aurait exercées chez les Juifs: de Sacerdotio Domini Nostri Jesu Christi apud Judœos. Il avait, disait-il dans la lettre dédicatoire, profité des conférences qu’il faisait en ce moment pour entreprendre cette traduction. Mensonge insigne: le travail remontait à trente ans: il avait été dédié, en1445, au béat Albert de Sarteano. Mais comme Philelphe ne l’avait jamais publié, il trouva ingénieux d’en tirer de nouveau parti pour obliger un protecteur. C’était payer sa dette sans bourse délier. La fourberie fut-elle découverte? Toujours est-il que l’humaniste ne tarda pas à être payé en même monnaie. Nous touchons à un des épisodes les plus caractéristiques de la vie littéraire du quinzième siècle. Philelphe avait pris possession de sa chaire dans les premiers jours de l’année1475. Dès le mois de décembre suivant, la guerre avait éclaté entre lui et le trésorier pontifical, Miliaduce Cicada, qu’il traite de vil usurier, turpissimus fœnerator, et compare à Charybde engloutissant tout sans rien rendre. Le crime de Cicada était probablement de ne lui avoir pas payé assez vite ses appointements. En1476, nouvelles plaintes, plus vives: Cicada est un homme souillé de tous les crimes; Philelphe le déclare dans une lettre qu’il charge un de ses amis de remettre au pape, en présence de tous les cardinaux. En1477, la rage de Philelphe est arrivée à son paroxysme: il dévoile à Sixte les méfaits de son trésorier, qu’il appelle menteur, coquin, et pis encore. «L’impie Miliaduce, dit-il, se gorge des trésors de l’Église; il s’abandonne aux excès les plus honteux; il a corrompu la curie, etc.» Mais tous ces crimes n’étaient rien en comparaison de celui dont il s’était rendu coupable envers lui, Philelphe: le pape avait donné ordre de verser à son professeur favori200ducats, qu’on lui devait; Cicada ne lui en remit que la moitié, et encore étaient-ils tellement rognés qu’à Milan il fallut les céder avec une perte de16pour100. L’exaspération de Philelphe devint telle qu’il signifia au pape qu’il eût à choisir entre lui et Miliaduce. Le trésorier ayant conservé sa place, l’humaniste quitta la sienne et revint s’installer à Milan.
On s’est trop habitué à juger les humanistes d’après Philelphe. Certes, l’outrecuidance jointe à la servilité, la cupidité mêlée d’emportements sans pareils (qui ne se rappelle les querelles du Pogge avec Philelphe, avec Valla, avec Georges de Trébizonde, avec Albert de Sarteano, de Niccolò Niccoli avec Léonard Bruni, de Valla avec Fazio, et tant d’autres non moins mémorables?), étaient des défauts communs à beaucoup d’entre eux. Mais de quel droit généraliser ces critiques et condamner en bloc une école entière! Que de noms honorables ne pouvons-nous pas opposer aux Philelphe! Coluccio Salutato, Victorin de Feltre, Niccolò Niccoli, Gianozzo Manetti, Guarino de Vérone, Zembino, Giovanni Tortello, maestro Paolo, Fabio Calvo et tant d’autres encore ont été de vrais sages, qui ont puisé, dans leur passion pour l’antiquité, le culte de la vertu, le mépris des richesses, épicuriens par leurs études, stoïciens par leurs mœurs. On ne saurait trop insister sur l’influence bienfaisante exercée par la lecture des philosophes, des poètes, des historiens de l’antiquité: l’amour de la liberté, le patriotisme, tous les sentiments généreux acquirent, avec une intensité plus grande, une plus haute portée. Quoi de plus touchant que ce trait si heureusement remis en lumière par M. Burckhardt? Un jour que le célèbre humaniste florentin N Niccolo Niccoli passait devant le palais du podestat, il aperçut un jeune homme d’une figure si avenante qu’il lui prit fantaisie de causer un instant avec lui. Lui ayant demandé de qui il était fils, le jeune homme répondit: «De messer Andrea de’ Pazzi.» A une nouvelle question sur ses occupations, le jeune homme fit cette réponse: «Je m’occupe de m’amuser: Attendo a darmi buon tempo.» Le vieux philologue éclata en reproches: «Avec une figure comme la tienne, tu devrais avoir honte de ne pas connaître l’antiquité latine, ce serait pour toi le plus bel ornement. Sans elle tu n’arriveras à rien; tout ton mérite disparaîtra avec la fleur de ta jeunesse.» Ces paroles frappèrent le jeune homme, qui reconnut la justesse des observations de Niccoli; il s’excusa en disant qu’il ne demandait pas mieux que de s’instruire, pourvu qu’il trouvât un bon professeur. «Je me charge de ce soin,» répondit son interlocuteur, et il lui amena en effet un savant très versé dans la connaissance du grec et du latin. Piero de’ Pazzi se mit alors à étudier jour et nuit; il apprit par cœur, dans ses courses de Florence à la villa de Trebbio, toute l’Énéide et un grand nombre de discours rapportés par Tite-Live, devint un ami des savants et un homme d’État remarquable.
A Rome, du temps même de Philelphe, un professeur de l’université, un savant considérable, représentait sans ostentation les traditions de noblesse et de vertu, legs de l’antiquité classique. Issu d’une des plus illustres familles du royaume de Naples, les Sanseverino, princes de Palerme, il n’avait pas hésité à renier ses parents, voulant tout devoir à la science, et à changer son nom patronymique contre celui de Pomponius Lætus, sous lequel il a passé à la postérité. Il entreprit, tout jeune, un voyage en Sicile pour y visiter les localités décrites par Virgile; puis il parcourut l’Europe orientale, regardant à la fois les hommes et les choses, la nature et les monuments. Plus tard, fixé à Rome, il suivit les cours de Laurent Valla, qu’il eut l’honneur de remplacer. L’antiquité ne tarda pas à régner en souveraine dans son esprit; il l’étudia à la fois en historien, en philologue et en épigraphiste. Il fondait en larmes à la lecture d’un passage éloquent ou à la vue d’une belle ruine. A une admiration sans réserve pour le passé s’alliaient le mépris de l’argent, la haine de l’envie et de la médisance, l’indépendance des opinions. Pomponius Lœtus n’était cependant pas indifférent à la gloire; il le prouva en sollicitant de Sixte IV l’autorisation de se rendre, au cœur de l’hiver, en Allemagne, pour y recevoir, des mains de l’empereur Frédéric III, la couronne de poète. Les contemporains nous ont tracé le tableau le plus attachant de ses nobles aspirations, de son existence patriarcale. Ils nous le montrent partageant ses loisirs entre sa maison du Quirinal et sa villa,–une villa bien modeste, une véritable «vigna», comme disent les Romains,–située sur l’Esquilin. Tantôt il s’occupait de l’élève des canards, tantôt il s’appliquait à cultiver son champ d’après les préceptes de Caton, de Varron et de Columelle. La pêche, la chasse aux oiseaux, la lecture de ses poètes favoris, sous de frais ombrages, alternaient avec ces graves soucis agronomiques. Pendant la période scolaire, on voyait tous les matins un petit homme, aux yeux vifs, à l’accoutrement bizarre, se mettre en route pour l’université, dès l’aube, ou même plus tôt encore; il était si matinal qu’il lui fallait emporter une lanterne pour se guider dans les ténèbres. Mais quelle que fût l’exactitude de Pomponius Lætus, ses élèves montraient encore plus d’empressement que lui. Quand il arrivait, la salle était comble. Malheur aux retardataires! il n’y avait plus de place pour eux. Aussi le professeur mêlait-il à l’explication des auteurs anciens des plaintes contre les Romains modernes, si peu soucieux d’installer leur université dans un palais digne d’elle.
Ces réminiscences, ces aspirations trouvèrent leur expression dans l’Académie semi-littéraire, semi-archéologique, qui eut pour berceau le Quirinal. Pomponius l’organisa sur le modèle des anciens collèges de prêtres et n’hésita pas à se proclamer grand pontife: Pontifex maximus. Les autres académiciens, prenant exemple sur lui, adoptèrent des noms qui certes ne figuraient pas au calendrier: Callimachus Experiens, Asclépiade, etc. On poussa l’esprit d’imitation jusqu’à remettre en honneur (c’est parodier qu’il faudrait dire) certaines pratiques du culte païen. C’était faire trop bon marché de scrupules avec lesquels la Renaissance eut plus d’une fois à compter. Quoique des cardinaux aussi pieux qu’éclairés, Bessarion par exemple, se portassent garants de l’orthodoxie des membres de l’Académie, le pape Paul II crut à un complot et ordonna une enquête. Elle fut sévère. Plusieurs académiciens furent emprisonnés et même mis à la torture. Le château Saint-Ange, pour nous servir de l’expression de l’un d’eux, retentit de gémissements comme le taureau de Phalaris. A l’époque où nous nous plaçons, l’Académie du Quirinal, réhabilitée, et même officiellement consacrée par privilège impérial, avait, aux applaudissements de l’Europe, repris ses travaux. Fidèle aux pratiques de son fondateur, elle mêlait les plaisirs de l’esprit à des divertissements d’un ordre moins relevé. Chaque année, le jour anniversaire de Rome, lors de ces fameuses «feste Palilie» (21avril), que la Ville éternelle célèbre aujourd’hui encore avec une sorte de respect religieux, Pomponius conviait ses amis, ses élèves à un festin: c’était à qui improviserait avec le plus d’éclat en prose ou en vers.
Pomponius Lætus mourut comme il avait vécu, laissant à un de ses élèves sa maisonnette du Quirinal, son champ, ses quelques meubles et ses livres. Son dernier vœu ne fut pas exaucé: il avait souhaité d’être enterré dans un sarcophage antique, placé sur la voie Appienne; mais on jugea plus convenable de lui donner pour sépulture l’église San-Salvatore in Lauro. Ses funérailles n’eurent d’ailleurs rien à envier à celles du plus puissant monarque. Sur l’ordre du pape,–c’était Alexandre VI qui régnait alors,– quarante évêques et d’innombrables fonctionnaires de la cour apostolique assistèrent à la cérémonie. Tous les ambassadeurs étrangers tinrent à honneur d’accompagner à sa demeure dernière ce Romain digne de l’ancienne Rome.
A l’époque à laquelle nous sommes arrivés, un siècle environ s’est écoulé depuis la mort de Pétrarque. Les humanistes ont réussi, dans l’intervalle, à fonder leur fortune sur les bases les plus brillantes. Ont-ils réussi à faire fructifier au même point l’héritage scientifique et littéraire de leur ancêtre?
Dans le domaine de l’érudition et de la vulgarisation, sous n’importe quelle forme, les progrès accomplis sont au-dessus de tout éloge. La Grèce antique, encore inconnue au quatorzième siècle, brille maintenant du plus vif éclat; elle a été reconstituée grâce aux efforts des Italiens qui n’ont pas craint de chercher leur instruction dans la capitale même de l’empire grec, François Philelphe, Aurispa, Guarino de Vérone, Cyriaque d’Ancône, grâce aussi au concours des nombreux Grecs établis en Italie, avant ou après la chute de Constantinople, Manuel Chrysoloras, Gémiste Pléthon, Bessarion, Georges de Trébizonde, Théodore Gaza, Argyropoulos, Andronique de Salonique, les Lascaris. Des traductions nombreuses ont répandu en tous lieux la connaissance des chefs-d’œuvre de la littérature hellénique. Le principal résultat de ces ardentes investigations a surtout été de remettre en honneur Platon et par là de donner à la Renaissance le caractère du haut spiritualisme qui la distingue. C’est la tâche glorieuse à laquelle Marsile Ficin s’est dévoué, sa vie durant, sous les auspices des Médicis.
L’étude de l’antiquité romaine n’a pas fait moins de progrès. L’initiative du Pogge a mis à jour une série d’ouvrages oubliés, dont quelques-uns d’une importance capitale, tandis que la critique de ses amis, les Niccolò Niccoli, les Leonardo Bruni, les Marsuppini, les Traversari, s’est appliquée à épurer et à restituer les textes. La philologie, l’épigraphie, l’archéologie, la numismatique sont devenues des sciences. Désormais l’imposant ensemble de la civilisation antique n’a plus de secrets pour l’Italie; celle-ci ne cessera d’y chercher des leçons à méditer, des modèles à imiter. On sait de reste quelle influence ces études, l’imprimerie aidant, ont exercée sur toutes les branches de l’activité intellectuelle; les sciences exactes, la philosophie, la jurisprudence, aussi bien que la littérature en ont été transformées.
Les humanistes, il ne faut jamais le perdre de vue, ne se sont pas contentés de leur rôle d’éditeurs, de traducteurs, de commentateurs; ils ont voulu créer à leur tour. L’exemple de Pétrarque était trop séduisant pour qu’ils ne s’efforçassent pas de devenir, comme lui, des esprits accomplis, philosophes, moralistes, historiens, poètes, aussi bien que philologues.
En examinant cette seconde face de l’humanisme, on a le regret d’y constater dès l’abord une lacune des plus graves: Pétrarque, sans dissimuler ses préférences pour la langue des anciens Romains, n’avait pas dédaigné de composer ces sonnets, ces «canzoni» qui lui ont assigné dans la poésie italienne son rang immédiatement après Dante. Ses successeurs, au contraire, proscrivent absolument ce qu’ils appellent la langue vulgaire; le latin seul est digne de leur servir d’organe; ils n’ont pas assez de sarcasmes pour l’idiome informe et corrompu que parlent leurs concitoyens.
On ne saurait assez déplorer l’abandon de l’italien, surtout dans les œuvres d’imagination. Mais nous croyons, à rencontre de beaucoup de critiques, que l’emploi du latin peut se justifier, et que notre siècle a commis la plus lourde faute en le sacrifiant, du moins en tant que langue scientifique internationale.
L’idée qui prévaut pendant la première période de l’humanisme, jusque vers le milieu du quinzième siècle, c’est que le latin est non une langue morte, mais une langue vivante, susceptible de s’enrichir de termes nouveaux et de se plier aux exigences des civilisations les plus variées. C’est ainsi que le moyen âge a compris son rôle, lorsque dans ses admirables hymnes, aussi bien que dans ses chansons d’étudiants, il n’a pas craint d’y introduire des mètres inconnus aux anciens, et jusqu’à la rime. C’est ainsi également que Pétrarque, Coluccio Salutato, le Pogge, Æneas Sylvius et leurs contemporains ont entendu se servir de lui, c’est-à-dire comme d’un instrument destiné à donner à leurs pensées toute la clarté et toute la force possibles. Jamais l’idée ne serait venue à ces esprits libres et vigoureux d’accepter le joug d’une langue immobilisée depuis quelque quinze siècles. Aussi, aux yeux de beaucoup de critiques modernes, les premiers humanistes ont-ils écrit un latin incorrect et inélégant. J’avoue que ces reproches me touchent médiocrement: le latin du Pogge et d’Æneas Sylvius est vivant, coloré, parfois éloquent. Que faut-il davantage! L’un et l’autre savent nous toucher, soit qu’ils célèbrent l’attitude héroïque de Jérôme de Prague en face du bûcher, soit qu’ils opposent la désolation de la Rome moderne à sa grandeur d’autrefois, soit qu’ils décrivent quelque paysage calme et imposant des Apennins. Ils nous ont émus, donc ils sont écrivains.
Vers le milieu du quinzième siècle, lorsque la puissance créatrice de l’humanisme commence à faiblir, on voit apparaître les grammairiens, gardiens jaloux de la pureté de la langue. L’apparition des Elegantiæ de Valla marque le point de départ de cette évolution; le premier il y entreprend une campagne contre les licences de ses contemporains et pose les règles immuables de la bonne latinité. Désormais le culte des belles phrases l’emportera sur la poursuite des idées généreuses; l’écrivain vain soucieux de sa gloire devra imiter, et non plus inventer; hors des modèles du siècle d’Auguste, point de salut. Voulez-vous faire à un humaniste de la nouvelle école le compliment le plus flatteur, dites-lui qu’il a réussi à égaler Tibulle ou Martial, Cicéron ou Sénèque. Le pastiche, tel est en effet son idéal. Le styliste le plus pur de la première Renaissance n’échappe pas à ce reproche: si la forme est impeccable chez Politien, que les idées sont banales! J’aime mieux, malgré sa rudesse, la verve de Poggio Bracciolini. Pour aller jusqu’au bout de ma pensée, je dirai que nos universités françaises, en continuant sur ce point les exagérations de la Renaissance, ont contribué pour leur part virile à provoquer contre le latin la réaction à laquelle nous assistons. Pour elles, une thèse latine est avant tout un exercice de rhétorique. Quel scandale, en Sorbonne, lorsqu’un candidat a osé employer quelque terme d’une latinité douteuse! Le Pogge et Æneas Sylvius seraient refusés à l’unanimité.
A l’époque que nous étudions, la prose italienne, en tant qu’organe scientifique, est infiniment inférieure, il ne faut pas se le dissimuler, au latin. Pour un tour de phrase familier, une expression spirituelle, une image pittoresque, que d’imperfections, quelle lourdeur, quelle obscurité! Il a dépendu des humanistes de hâter, par un effort unanime, l’avènement de cette langue à laquelle Machiavel et Guichardin donneront, au siècle suivant, sa forme définitive. Pris en masse, ils sont inexcusables de n’avoir pas entrepris cette tâche patriotique; considérés isolément, on ne saurait leur en vouloir d’avoir hésité à employer un idiome qui, pour l’interprétation des formes supérieures de la pensée (je laisse de côté les chroniques de Villani et les contes de Boccace), offre encore tant de lacunes. Quel contraste! Philosophes, orateurs, historiens, s’expriment-ils en latin, on admire la force, la clarté, l’élévation de leur langage; ce sont les dignes héritiers des anciens. Se servent-ils de l’italien, on croit entendre bégayer des enfants. Les progrès des études eussent certainement été entravés par l’emploi d’un instrument aussi imparfait.
C’est dire que les humanistes étaient absolument fondés à rédiger en latin leurs commentaires, leurs ouvrages de philosophie, d’histoire, voire leurs lettres et parfois jusqu’à leurs épigrammes. L’un d’eux a même pu s’essayer avec succès dans un genre plus léger: c’est en latin, on le sait, qu’Æneas Sylvius a écrit, en1444, sa jolie nouvelle d’Euryale et Lucrèce: par un tour de force qu’il faut lui envier, il a su conserver à son récit la fraîcheur, le piquant, la tendresse, qui lui ont assigné une place à côté des meilleurs contes de Boccace. Je n’en dirai pas autant des fameuses Facéties du Pogge: ici, il faut avoir le courage de le déclarer, l’échec a été complet. La comparaison avec les nouvellistes du quatorzième siècle est écrasante: l’habileté de la mise en scène, la finesse de la caractéristique, l’animation du dialogue, tout cela est lettre morte pour ce prince des humanistes: son récit est concis et brutal, ses observations mordantes et caustiques plutôt que spirituelles; chaque coup emporte une pièce; le satirique éclipse partout le conteur.
Les humanistes ont pu employer le latin, avec un succès relatif, pour leurs ouvrages en prose; la nature de leurs travaux et les conditions de leur temps les y autorisaient. Mais on sait qu’ils ont également essayé d’enfourcher Pégase: il n’en est guère qui n’ait commis quelque poème épique; c’était alors le péché à la mode, comme la tragédie l’a été de nos jours. Assurément, on rencontre des vers éloquents dans l’Africa de Pétrarque, la première en date et le prototype des épopées néo-latines; on vante,–je ne puis en parler par expérience,–l’élégance de la diction dans l’Hermaphrodite de Beccadelli, et si la Sforziade, composée par Philelphe en l’honneur de François Sforza, défie toute lecture, en revanche les satires du même auteur abondent en traits incisifs. Les compositions latines de Politien, ses Epigrammata, ses Elegiœ, ses Odæ, ses Sylvœ, offrent assez de mérite pour avoir paru dignes d’être réimprimées de nos jours à Florence, distinction rare pour un humaniste, car depuis la publication des lourds in-folios dans lesquels les imprimeurs de Bâle ont réuni, au seizième siècle, les élucubrations des champions de la Renaissance, il ne s’est guère trouvé d’éditeur assez courageux pour les remettre en lumière. Nous nous trouvons, en résumé, en présence d’un effort considérable, et cependant comment ne pas poser, pour les poètes latins du seizième, aussi bien que pour ceux du quinzième et du quatorzième siècle, cette question douloureuse: A quoi ont abouti des aspirations si sérieuses, un talent si réel?

Gravure tirée du Songe de Polyphile. (Édition de1499.)

Gravure tirée du Songe de Polyphile. (Édition de1499.)
La comparaison de l’attitude des humanistes avec celle de leurs émules les artistes explique surabondamment leur échec dans tous les genres où l’imagination joue le rôle principal. Tandis que les premiers s’inspirent de la tradition, les autres consultent à la fois la tradition et la nature. De génération en génération, la poésie s’absorbe davantage dans l’imitation du passé, elle se condamne à n’employer qu’une langue dont le vocabulaire, fixé depuis de longs siècles, ne répond plus aux besoins et aux aspirations de l’ère présente; l’art, au contraire, se renouvelle sans cesse au contact de la réalité et de la vie. «L’étude des langues mortes, a dit avec raison Sismondi, avait tout à coup suspendu la vie chez cette nation, si prompte à prendre des formes nouvelles. C’était dans la langue des siècles passés, et en se plaçant à côté des morts, qu’on prétendait acquérir de la gloire; comme si l’inspiration pouvait jamais animer une langue qui n’a point retenti jusqu’au fond du cœur dans l’intimité des rapports domestiques; une langue dans laquelle le fils n’a point entendu sa mère, ou l’amant son amante; une langue qui n’excite point d’émotion populaire, et qui ne peut point soulever ou entraîner la multitude (t. VIII, p.4, 5).»
Supposons que les peintres, au lieu d’employer les procédés de la peinture à l’huile et les perfectionnements dus à la perspective, se soient astreints à ne pas sortir des limites tracées par les Zeuxis, les Apelle, les Parrhasius, qu’ils n’aient mis en œuvre que des sujets empruntés à l’antiquité, et proscrit tout autre costume que la toge: leurs créations produiraient exactement sur nous l’effet des épopées contemporaines; elles nous rebuteraient par leur sécheresse et leur monotonie. Le moment d’ailleurs où l’art se confondra avec l’archéologie, comme la poésie s’est confondue avec la philologie, viendra à son tour: si le grand Mantegna, dans son Triomphe de Jules César, a suscité la vision la plus éblouissante qui se puisse concevoir de l’antiquité classique, chez les disciples de Raphaël, l’imitation des Grecs et des Romains étouffe déjà toute inspiration. Il en sera de même des architectes, et le «vitruvianisme ’)}, pour nous servir de la spirituelle expression de J. Burckhardt, fera autant de victimes que le «cicéronianisme».
En perpétuelle adoration devant les modèles du passé, les humanistes, poètes, historiens, orateurs, refusent, dès la seconde moitié du quinzième siècle, de tenir compte du changement des croyances, des mœurs, des idées. Ils s’interdisent toute initiative, tout effort en avant. Encore si, prenant exemple sur le vieux Niccolò Niccoli, ils renonçaient à s’essayer dans la langue de Cicéron et de Virgile, se contentant d’admirer ces grands écrivains, scriptis veterum contenti, on leur accorderait un large pardon. Mais n’ont-ils pas la prétention d’exprimer, avec leurs formules surannées, les impétueux élans des temps nouveaux! On assiste à une sorte de travestissement universel: la Providence s’appellera fatum, le pape pontifex maximus, les cardinaux senatores, ou patres conscripti, les religieuses virgines vestales. Un écrivain des plus éminents et des plus pieux nous montrera «les élus buvant le nectar dans l’Olympe», et Bessarion félicitera Gémiste Pléthon de «s’être envolé vers les cieux, dans un séjour d’innocence, où il peut danser, en compagnie des esprits célestes, la mystique danse de Bacchus».

Le Triomphe de Jules César. Fragment. Fac-similé de la gravure de Mantegna.
En résumé, on peut affirmer d’une manière générale que si, chez les humanistes des premières générations, les Pétrarque, les Boccace, les Coluccio Salutato, les Pogge, les Æneas Sylvius, l’étude de l’antiquité a développé la clarté de la vision et l’indépendance du jugement, chez leurs successeurs elle n’a produit, sauf de rares exceptions, que des résultats négatifs.
Et cependant gardons-nous bien d’incriminer le principe de la Renaissance. C’est parce que la seconde phase de l’humanisme n’a plus la force nécessaire pour raviver par une discussion incessante les leçons des anciens qu’elle succombe sous le fardeau. Descendons de deux cents ans encore, et considérons non plus l’Italie, mais la France. L’humanisme n’est plus en jeu, mais la décadence en est-elle moins frappante? Un éminent écrivain contemporain l’a trop bien caractérisée pour que nous ne nous empressions pas de lui céder la parole: «Au bout d’un siècle, dit-il, entre Racine et Delille, un grand changement s’est accompli. Ces discours et ces vers avaient excité tant d’admiration, qu’au lieu de continuer à regarder les personnages vivants, on s’était renfermé dans l’étude des tragédies qui les peignaient. On avait pris pour modèles non les hommes, mais les écrivains. On s’était fait une langue de convention, un style académique, une mythologie de parade, une versification factice, un vocabulaire vérifié, approuvé, extrait des bons auteurs. C’est alors que l’on vit régner ce style intolérable dont la fin du dernier siècle et le commencement de celui-ci ont été infestés, espèce de jargon dans lequel une rime attirait une rime prévue, où l’on n’osait nommer une chose par son nom, où l’on désignait un canon par une périphrase, où la mer s’appelait Amphitrite, où la pensée emprisonnée n’avait plus ni accent, ni vérité, ni vie, et qui semblait l’œuvre d’une académie de cuistres digne de régenter une fabrique de vers latins.»
Ce rapprochement dispense de tout commentaire. Supposons que l’antiquité n’eût pas été révélée aux Italiens du seizième siècle: leur impuissance aurait revêtu une autre forme. Lorsqu’une civilisation s’éteint, il est tout naturel de voir l’imitation se substituer à l’invention et les pédants prendre la place des penseurs. A ce point de vue, la scolastique et l’humanisme ont également fini par devenir des ennemis du progrès. Mais, pour ce dernier du moins, on n’hésitera plus à accuser l’incapacité des Epigones, non le principe en lui-même.
L’histoire littéraire du quinzième siècle nous ramène sans cesse à l’homme de génie qui a tracé à la Renaissance son programme large et fécond. Il fallait que les règles posées par Pétrarque conservassent bien de la vitalité pour qu’il fût possible, au bout de cent cinquante ans, malgré les erreurs et les excès de ses continuateurs, de ranimer, par la seule force de son exemple, la poésie italienne si longtemps réduite au silence. Des humanistes l’avaient proscrite, des humanistes la rétablirent dans ses droits, sans qu’il fût nécessaire de rompre avec la tradition de leur commun ancêtre.
Ce n’est pas un des traits les moins curieux de ce siècle ondoyant entre tous que d’avoir donné pour protecteurs et restaurateurs à la poésie nationale ceux-là mêmes dans lesquels on s’est plu à voir les champions par excellence de l’humanisme: la maison des Médicis, tel fut le berceau de la nouvelle École lyrique et épique; Léon-Baptiste Alberti, Politien, les Pulci, et au dehors Bojardo et l’Arioste, tous latinistes exercés, tels en furent les promoteurs. (Ce fut sous les auspices des Médicis également que Cristoforo Landino s’occupa de restituer à Dante la place à laquelle il avait droit.) Assurément, bon nombre de ces poètes s’attaquèrent à ce qu’ils appelaient la langue vulgaire avec des préoccupations essentiellement classiques. Le même L.-B. Alberti qui ouvrit, avec l’assistance de Pierre de Médicis, le fameux concours de1441, pour l’encouragement de la poésie italienne, essaya, le premier aussi, d’introduire les mètres latins dans sa langue maternelle. Politien, dans ses célèbres Stanze, nous entretient beaucoup plus des divinités de l’Olympe que de son héros Julien de Médicis et de la giostra ou tournoi de1468, thème principal de son poème. Quant à Laurent de Médicis, ses chants carnavalesques, les Canti carnascialeschi, rappelant par leur verve comique le moyen âge français bien plus que la Renaissance italienne, et ses poésies religieuses, empreintes d’une si profonde piété, alternent avec le Triomphe de Bacchus et d’Ariadne, dans lequel le Protée florentin nous apparaît comme le plus fidèle des disciples d’Épicure. Dans ce petit chef-d’œuvre, le Magnifique s’est placé au premier rang des poètes de son siècle. La diction, à la vérité, n’offre pas la pureté, l’harmonie, la suavité inimitables de Politien, mais on est séduit par une distinction et un entrain qui n’ont rien d’artificiel. L’ensemble n’est pas sans une nuance de mélancolie: il y a comme un pressentiment de sa fin prématurée (Laurent, on le sait, mourut à peine âgé de quarante-quatre ans), dans ce beau refrain si habilement ramené à chaque instant et qui est devenu si populaire:
Quante’ è bella giovinezza
Che si fugge tuttavia!
Combien est belle la jeunesse!
Elle fuit cependant.
Qui veut être joyeux, le soit:
Rien n’est moins sûr que demain.
Lui, c’est Bacchus, elle, Ariadne,
Beaux et l’un pour l’autre brûlant;
Comme le temps fuit et nous trompe,
Unis toujours, ils sont contents.
Ces nymphes et leurs compagnons
Ils sont allègres cependant.
Qui veut être joyeux, le soit:
Rien n’est moins sûr que demain.
Les joyeux petits satyres,
De leurs nymphes amoureux,
Par les cavernes, par les bois
Leur ont dressé cent embuscades:
Or par Bacchus réchauffés
Pulsuz fraqment bitdi.