Kitabı oxu: «Courage et résignation: Contes historiques dédiés à la jeunesse»

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Eugénie Foa

Courage et résignation: Contes historiques dédiés à la jeunesse


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325046

Table des matières

I

II

III

LES DEUX WARRANTS DE CONDAMNATION

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

UN PROCÈS MYSTÉRIEUX

I

II

III

LE PETIT PASTEUR DU BAN DE LA ROCHE

I

II

III

IV

V

VI

VII

LA PETITE BOUQUETIÈRE VENDÉENNE

I

II

III

IV

V

VI

LES FRÈRES CAPTIFS

LE CAPITAINE DE LA COLOMBE.

II

III

IV

V

LES DEUX SŒURS D’ÉCOLES

I

II

III

IV

V

VI

VERCINGÉTORIX

ANNÉES 51 A 58 AVANT J. C.

I

Table des matières

AU GUI L’AN NEUF.

Dans une des immenses forêts qui s’étendaient jadis depuis le Rhin jusqu’aux rives de la Seine, et dont les chênes séculaires ombrageaient une partie du pays chartrain, un cri solennel, imposant, devança le jour:

— Au gui l’an neuf!

Ce cri, poussé par plusieurs voix et répété d’écho en écho, vint bientôt se perdre au pied d’un autel de gazon, placé sous l’arbre le plus ancien et le plus élevé. Aux branches pendantes de cet arbre étaient écrits les noms des dieux de la Gaule, Tarann, l’esprit du tonnerre, Hésus, qui présidait à la guerre, Teutatès, dieu du feu, de la mortel de la destruction.

Soudain de tous côtés apparaît une multitude d’hommes, de tournes et d’enfants de tous les âges. Leur costume est uniforme, il se compose d’une tunique brodée d’or, d’argent ou de laine. Elle est plus courte pour les hommes que pour les femmes; les uns et les autres sont également parés de chaînes, de ceintures, de bagues et de bracelets d’or. Les prêtres se distinguent de cette foule par leurs longs habits de lin blanc flottant jusqu’aux talons. Ce sont les druides, les véritables souverains de la Gaule.

Ils s’approchent de l’autel et s’y tiennent debout pendant que le peuple s’agenouille autour d’eux; un peu plus loin sont les druidesses, jeunes filles qui, pareilles aux religieuses de nos jours, renonçaient au mariage et se vouaient, les unes à l’éducation, les autres à l’art de guérir les malades. C’était environ quatre-vingts ans avant la naissance de Noire-Seigneur Jésus-Christ.

On était alors au premier du mois des trois mamelles (qui correspond à peu près à notre mois de mai), ainsi nomme parce que, à dater de ce mois, on pouvait traire les troupeaux trois fois par jour. L’année commençait ce même jour, et la recherche du gui était une fête nationale dans la Gaule.

Disons tout de suite que la Gaule comprenait alors la Belgique et une partie de l’Helvétie. Elle avait pour limites l’océan Britannique, le Rhin, la grande Germanie, une partie des Alpes avec l’Italie, la mer Méditerranée, les Pyrénées et l’Espagne. Ce pays, qui est devenu aujourd’hui notre belle France, était bien loin de ressembler à ce qu’il est actuellement: d’impénétrables forêts refroidissaient le sol; des lacs, des torrents, des rivières, le coupaient en tous sens, et quelques rares cabanes étaient peuplées d’hommes qui disputaient leur nourriture aux animaux féroces, quand toutefois ils ne servaient pas eux-mêmes de pâture à ces derniers.

Or, ce mois des trois mamelles commençait, et le peuple venait de se disperser à la recherche du gui, plante parasite et très-rare qui ne croît que sur quelques chênes.

Une femme et un enfant du pays des Arvernes (Auvergne), que la curiosité sans doute avait seule attirés dans ce lieu, ne prenaient aucune part à la joie générale. La femme était jeune, d’une beauté peu commune et qui appartient aux habitants du Nord. Elle était blanche, grande et bien faite; une abondante chevelure blonde descendait en anneaux pressés et soyeux jusqu’au-dessous de sa ceinture; ses beaux yeux bleus paraissaient voilés par la tristesse; plusieurs peaux d’hermine cousues ensemble étaient son seul vêtement.

Son enfant lui ressemblait; il était beau et blond autant qu’elle était belle et blonde: il pouvait avoir dix ans. Il avait vu s’éloigner les habitants de Chartres (qui s’appelaient alors Carnutes), attendant pour les suivre un signe, un regard, un ordre qu’on ne pensait pas à lui donner. Impatient du silence et de l’immobilité de la belle Gauloise, il pencha son charmant visage rosé sous le visage pâle de sa mère, et lui dit en langue celte ces deux mots expressifs et doux:

— Veux-tu?

— Reste, Vercingétorix, j’ai à te parler, dit Chamora (ainsi se nommait la Gauloise).

Attentif et docile, Vercingétorix répondit:

— J’écoute.

Et sa mère, essuyant une larme qui coulait de ses yeux, continua:

— Tu n’es qu’un enfant, Vercingétorix; mais il ne doit pas y avoir d’enfance pour le fils de Celtille; ton bras n’est pas assez fort pour porter une épée et venger ton père; gémis donc aujourd’hui, plus tard tu agiras. Ton père a longtemps été le chef des républiques celtes, et il allait être roi, lorsque ses alliés conçurent contre lui d’odieux soupçons et l’immolèrent à leur cruauté ! Ils en sont punis: César, le chef des Romains, est entré dans la Gaule, et partout où il passe il établit la domination romaine. Fils de Celtille, tes jeux doivent être des combats, tes jouets des armes meurtrières; sois grand avant de grandir, sois homme avant d’être adolescent!

A ce moment, un cri de joie interrompit la veuve de Celtille; le gui était trouvé : c’était un jeune homme nommé Brennus qui le premier l’avait aperçu. Le grand prêtre averti se rendit à l’endroit indiqué, il s’approcha respectueusement du chêne sacré, et, prenant des mains d’un autre druide une petite serpette d’or, il attendit que des esclaves eussent étendu sur l’herbe une nappe de lin neuve, qui ne devait plus servir à aucun usage profane; puis, détachant le gui du tronc de l’arbre, il le laissa tomber sur la nappe, et le porta religieusement sur l’autel où il devait se dessécher; alors, mis en poudre, il était distribué au peuple comme un talisman certain contre les maladies et les maléfices.

Au moment où le gui fut placé sur l’autel, Algard, le prêtre gaulois, accordait sa lyre à cinq cordes. Le peuple fit silence pour l’écouter.

CHANT GAULOIS.

«Jeunesse guerrière, printemps sacré, toi qui fais fleurir le nom des Celtes sur toute la terre, écoute en silence la voix du barde: c’est la mémoire de la patrie! Elle ressemble au souffle qui répand les parfums de l’autre rive.

«Retenez ce que vos ancêtres vous enseignent par ma voix: elle est un mélange de tous les accents.

«Vous adorerez les dieux dans les forêts et sur les eaux...

«Réjouissez-vous avec vos amis et pleurez avec eux; visitez-les souvent: les chemins de l’amitié se couvrent de ronces quand on n’y marche pas.

«Malheur à celui qui néglige l’hospitalité !

«Lorsque le soir, au retour de la chasse, vous rencontrerez un étranger, montrez-lui la fumée de votre cabane et appelez-le votre frère! S’il n’a plus de famille, ce doux nom causera sa joie et le fera sourire une fois encore...

«Laissez votre porte ouverte pendant la nui t, que le voyageur égaré trouve un abri contre l’aquilon, la froide rosée et les piéges de l’obscurité ; levez-vous pour servir votre hôte, pour le réchauffer dans les peaux du bison et de l’alcée.

«Ne l’interrogez pas avant le festin, car celui qui a parcouru les montagnes a besoin de nourriture; servez-lui, sur l’osier tressé, le laitage durci des Cévennes et le porc des Éduens (Bourguignons), versez-lui la cervoise rafraîchissante, mêlez le cumin à ses boissons; mais soyez sobre de la liqueur étrangère.»

Ces chants, dont je ne vous cite qu’une faible partie, mes jeunes lecteurs, étaient à peine finis, que chacun se retirait dans sa cabane; les vieillards parlaient des temps anciens, et les jeunes gens écoutaient avec respect.

C’est ainsi que, d’un siècle où l’écriture était à peine connue et où les savants seuls exerçaient cet art, toute chose nous est parvenue par la tradition.

Or, Chamora s’était aussi retirée avec son fils dans sa cabane; mais la veuve gauloise ne racontait pas à son jeune enfant les légendes des temps passés: elle lui parlait de son père, mort assassiné, et elle inculquait dans cette âme frêle et impressionnable cette humeur guerrière qui animait jadis les peuples du Nord

II

Table des matières

L’ADOLESCENT.

Vercingétorix venait d’atteindre ses quinze ans, et déjà ce n’était plus cet enfant indomptable et fougueux qui, armé d’un carquois et d’une flèche, poursuivait dans les bois les sangliers, les loups et les autres habitants des forêts. On ne le voyait pas non plus se mêler aux jeux frivoles des jeunes Gaulois; mais, toujours seul, à l’écart, le front pensif, laissant flotter au vent sa blonde et belle chevelure, on le rencontrait, tantôt assis sur un rocher, les yeux fixés sur le sol, tantôt marchant au hasard à travers les bois sacrés au fond desquels les druides célébraient leurs terribles et sanglants mystères.

Sa mère s’en inquiétait et lui adressait la parole, mais en vain.

— Que vous importent mes pensées? lui disait-il; je n’ai pas eu d’enfance, je n’aurai pas de jeunesse: je suis homme avant le temps.

Alors Chamora alla chercher son frère Gobanition et le mena à son fils. Le jeune Gaulois était assis sur une colline qui dominait la ville de Chartres; la peau d’un loup, qu’il avait tué à la chasse et écorché de ses propres mains, flottait encore sanglante sur ses larges et blanches épaules. Vercingétorix était si beau, si blond, si délicat, que, sans cet affreux ornement, on l’eût pris pour une grande et svelte jeune fille. A l’approche de sa mère et de son oncle, son beau front se plissa, et ses grands yeux bleus lancèrent un regard de colère si sombre, si terrible, que sa mère en frissonna. Pour la première fois, Chamora trembla devant son fils, car elle comprit qu’elle avait devant elle son maître, son chef, son soutien. Les rôles étaient changés; ce fut presque en suppliante que Chamora dit à Vercingétorix:

— C’est ton oncle, mon fils, parle-lui.

— A quoi penses-tu? demanda alors Gobanition à son neveu.

— A ce qui devrait préoccuper tous les Gaulois, même les plus jeunes enfants: César, à la tète des légions romaines, dévaste la Gaule.

— Penses-tu donc l’arrêter? demanda Gobanition.

— Pourquoi pas? répondit le jeune Gaulois d’une voix si éclatante, d’un regard si superbe, que son oncle et sa mère comprirent qu’il en était capable. Le moment est venu. Adieu, mon oncle; adieu, mon berceau, ajouta-t-il, les yeux mouillés des larmes qui s’en échappaient malgré lui; vous ne me reverrez que vainqueur ou mort!

Disant ces mots, le jeune héros s’agenouilla devant sa mère, prit les deux mains tremblantes de la belle Gauloise, les posa sur son front et lui dit:

— Veuve de Celtille, bénis le fils de ton mari, qui s’agenouille enfant et se relève homme.

Lorsque Chamora essuya ses yeux pour regarder une seconde fois son fils Vercingétorix... il avait disparu.

Quelques années après le départ de son fils, Chamora était seule dans sa cabane, lorsque sa porte s’ouvrit brusquement, et son frère Gobanition parut devant elle; il était suivi d’un étranger qu’à son costume elle reconnut pour un Romain.

— Ma sœur, dit Gobanition, ce matin, en allant sur la route de Chartres au-devant des étrangers qui arrivent, pour m’informer auprès d’eux s’ils n’avaient point entendu parler de Vercingétorix, j’ai rencontré cet homme: il était exténué de fatigue, presque mourant; je l’ai conduit chez moi, je lui ai rendu ses forces avec quelque gouttes d’hydromel et de miel; il m’a demandé à te voir, et ne veut dire qu’à toi le sujet de son message.

— Parle, qui es-tu? d’où viens-tu?

— Je suis Romain, j’ai été fait prisonnier dans la dernière bataille que César a livrée au roi des Gaulois, à Vercingétorix.

— Mon fils roi! interrompit Chamora.

Le Romain continua:

— Oui, le roi Vercingétorix; il me fit venir à lui et me dit: «Ta liberté est dans tes mains; va dans le pays chartrain, sur les bords de la Loire, un peu en deçà de Chartres; tu t’informeras de Chamora: c’est ma mère, et voici ce que tu lui diras:

«En la quittant, j’ai rassemblé mes amis, tous ceux qui voulaient vivre libres, et, proclamé roi par eux, j’ai alors appelé à moi les Senones, les Parisii, les Cadurces, les Turons, les Aulerques, les Armoricains et cent autres peuplades guerrières de la Gaule: tous m’ont répondu avec transport, et nous avons combattu la fortune de César; partout ma politique a deviné la sienne, et j’ai fait reculer mon ennemi jusqu’à Narbonne...

«Va, maintenant, dis à ma mère qu’elle vienne. Au plus haut de mes triomphes comme au milieu de mes revers, je sens le besoin d’avoir près de moi la douce femme qui m’a donné la vie, la mère tendre, dévouée et courageuse qui a su élever le fils de Celtille et en faire un guerrier. »

— Partons, conduis-moi! répondit Chamora, se levant et s’élançant hors de sa cabane avec cette exaltation de l’amour maternel qui fait surmonter tous les obstacles, tous les dangers.

III

Table des matières

LES DEUX BILLETS DE CÉSAR.

Il y avait alors à Rome, sur le mont Tarpéien, une sombre prison.

Depuis quelque temps, une femme errait continuellement autour de cette affreuse demeure; ses vêtements étaient en lambeaux, le désespoir le plus profond se lisait sur son beau visage, dont l’âge n’avait point encore altéré les traits; ses pieds nus, enflés, sanglants et meurtris témoignaient des fatigues d’un long voyage.

Vainement cette pauvre étrangère s’était déjà présentée suppliante aux portes de la prison, elle avait toujours été brutalement repoussée. Mais, un jour, elle y accourut plus vite qu’à l’ordinaire; elle tenait un parchemin à la main. Elle frappa à la porte de la prison, un homme vint ouvrir.

— Tenez, dit-elle en donnant son parchemin à l’homme.

Celui-ci lut tout haut

«Laissez passer la mère de Vercingétorix.

«Signé CÉSAR.»

A ce même instant, trois hommes se présentaient à la même porte; l’un deux tenait aussi à la main un parchemin signé César, et au-dessus de ce nom était tracée cette ligne:

«Laissez étrangler Vercingétorix.»

Le geôlier lut ces deux ordres avec le même son de voix et la même tranquillité.

— Mon billet vous a été remis le premier, je dois passer la première, dit Chamora.

— C’est juste, dit le geôlier, passez.

Alors, il fit conduire cette femme dans le cachot où, depuis six ans, gisait le malheureux Vercingétorix.

Tout ce que souffrit cette pauvre mère dans le trajet qu’elle parcourut pour aller voir ce fils, qui de ses bras devait passer dans ceux du bourreau, est impossible à décrire.

Lorsque la porte du cachot s’ouvrit et que Chamora cria: «Mon fils!» Vercingétorix ne reconnut qu’à la voix celle dont il se rappelait l’éclatante beauté, et il regardait dans une douloureuse surprise cette vieille femme que ses cheveux blancs enveloppaient comme d’un voile funéraire.

Quant à Chamora, bien que treize années eussent passé sur la tête de son fils, il était encore si beau, que ce fut presque avec orgueil qu’elle s’agenouilla sur son lit de paille, et qu’elle baisa les fers qui meurtrissaient ses pieds et ses bras.

— O ma mère! puisque je vous vois, mes malheurs vont finir.

Le cœur de Chamora se serra péniblement... En voyant son fils, elle avait tout oublié, tout, jusqu’au bourreau qui devait venir.

— Oui, mon fils, lui dit cette mère courageuse, tes malheurs vont finir, l’heure de ta liberté va bientôt sonner.

Lorsque Chamora fut remise, elle dit en baissant la voix:

— Tu m’attendais depuis longtemps, n’est-ce pas? et cependant je suis partie à l’heure même où ton message est arrivé ; mais les routes sont longues et pénibles, je suis arrivée à Alise la veille du jour où cette ville a été prise, je me suis présentée aux portes, je me suis vainement nommée, j’ai dit vainement que j’étais la mère du roi des Gaules. «Du roi des Gaules? m’a-t-on répondu, il n’y en a plus; celui qui portait ce titre est prisonnier dans son propre palais et gardé à vue par ses propres soldats. Si vous voulez entrer dans la ville, attendez que la nuit soit venue, car les habitants doivent en ouvrir les portes, non pour y faire entrer quelqu’un, mais pour en sortir avec leurs femmes et leurs enfants.» J’ai fait ce qu’on m’a dit, j’ai attendu la nuit; mais, une heure avant le moment fixé par les habitants pour ouvrir leurs portes, j’ai vu des troupes s’avancer et entourer toute la ville, j’ai vu des soldats monter à l’assaut, j’ai entendu les cris des habitants que l’on égorgeait; et si cette nuit-là je ne suis pas morte d’épouvante et d’horreur, c’est que je te cherchais, mon fils, je te cherchais parmi les morts et les combattants, parmi les victimes et les héros.

— On vous a dit la vérité, ma mère, reprit le prisonnier; les habitants d’Alise, las de la longueur du siége, avaient résolu d’abandonner la ville, de sorte que le matin, César, en voyant les portes ouvertes, y serait entré et n’aurait plus trouvé que moi et quelques autres chefs trahis aussi, et enchaînés avec moi dans mon palais. Mais il n’en a pas été ainsi: cette nuit où les habitants, occupés de leurs préparatifs de voyage, étaient presque tous sans armes, César avait médité son attaque, et l’exécutait comme vous l’avez vu; et le lendemain matin, de prisonnier des Gaulois que j’étais, je suis devenu prisonnier des Romains.

J’ai cru qu’une aussi illustre capture adoucirait le chef des Romains, et je n’ai voulu lui rendre son captif qu’environné de l’éclat d’une royauté vaincue.

Alors, j’ai demandé mon cheval de bataille magnifiquement harnaché, j’ai revêtu mes plus belles armes, et, suivi des autres chefs gaulois, à cheval comme moi, mais désarmés, je me suis présenté devant César.

J’ai mis pied à terre, j’ai détaché mes armes, je les ai déposées aux pieds du vainqueur, je m’y suis prosterné moi-même, espérant, je l’avoue, que la vue d’un ennemi jeune et vaincu toucherait le cœur de César et qu’il me rendrait mes armes et ma liberté ; mais je me suis trompé : couvert de chaînes, j’ai été conduit à Rome, où j’ai servi à orner le triomphe de mon vainqueur, puis jeté dans ce cachot, depuis six ans j’y prie nos dieux pour ma mère.

Ainsi j’ai attendu ce moment, que je ne pourrais trop payer au prix de ma vie.

Comme Vercingétorix achevait de parler, le cachot fut subitement éclairé par un grand nombre de torches. Chamora reconnut les trois messagers de mort de César. La pauvre mère jeta ses bras autour de son fils bien-aimé, comme pour disputer à la mort cette tête jeune et belle; mais lui, écartant doucement sa mère et se tournant vers les bourreaux:

— Que venez-vous m’annoncer? leur dit-il.

— La mort, répondit un des trois hommes.

— Faites, dit le prisonnier avec calme et majesté ; mais avant, ajouta-t-il, éloignez ma mère.

— Mon fils, s’écria Chamora d’un accent déchirant et sublime à la fois, à ce moment suprême et solennel n’éloigne pas de toi celle qui t’a donné la vie.

— Aurez-vous ce courage, ma mère? demanda Vercingétorix.

— Ne songe pas à ta mère, répondit la Gauloise.

Et si Chamora ne mourut pas pendant cette affreuse exécution, c’est qu’il lui restait à remplir un devoir sacré et terrible.

Elle embauma de ses mains le corps de son fils et l’entoura de bandelettes parfumées, secret que les druides avaient appris des Égyptiens, puis elle déposa le corps de ce fils bien-aimé sur un chariot traîné par des bœufs, et elle reprit ainsi le chemin de la patrie.

Un matin, des bergers qui habitaient sur les bords de la Loire trouvèrent, sur la route qui conduisait à la ville de Chartres, un chariot attelé de deux bœufs qui broutaient, libres et paisibles, l’herbe des champs. Dans le chariot était le corps d’un jeune homme mort, et contre les roues était étendu le corps d’une femme morte aussi. Les pâtres creusèrent une fosse et y enterrèrent les deux corps; puis, après avoir rempli ce pieux devoir, ils dételèrent les bœufs qu’ils emmenèrent avec eux, et laissèrent le chariot à l’abandon.

Plus tard, en touillant la terre, on découvrit au doigt du jeune homme mort un anneau d’or. Alors seulement on sut que cette tombe était celle de Vereingétorix et de sa mère.

Je voudrais qu’il fût encore en mon pouvoir de faire grâce à son père.


LES DEUX WARRANTS DE CONDAMNATION

Table des matières

GRISEL RALEIGH

1615

I

Table des matières

LE DONJON DE LA PRISON D’ÉDIMBOURG.

Le crépuscule d’un jour qui commençait jetait une lueur pâle et blafarde à travers les étroites ouvertures d’une croisée, dans un des donjons de la prison de Newgate, à Édimbourg. Bien qu’une famille entière s’y trouvât semblée, un silence morne, effrayant, semblait peser sur chaque tête et les forcer à s’incliner, hors une, celle du chef, qui debout, dominant de sa haute stature de six pieds les autres membres de sa famille, tournait son beau et majestueux visage vers le ciel qu’on n’apercevait qu’à peine à travers le grillage serré des barreaux de la croisée. On aurait dit que son âme n’appartenait déjà plus à la terre, dont son corps était encore prisonnier.

— Condamné à mort! murmurait-il en froissant un papier dans ses mains. Puis son regard s’abaissa mélancolique sur les personnes qui l’entouraient: d’abord sur sa femme à laquelle quarante années n’avaient rien ôté de son éclatante beauté, et qui, assise et affaissée sur un escabeau, ne faisait aucun effort pour dissimuler sa douleur; puis sur sa fille, agenouillée devant sa mère, et cachant son visage sur ses genoux, de telle manière que les larmes de la mère venait tomber sur les cheveux noirs de la fille; et enfin, dans un coin obscur de la chambre, sur un bel enfant blond, âgé de douze ans, né dans une prison, grandi sans soleil, et dont la figure étiolée avait ce caractère sérieux que donnent le malheur et l’absence de toutes les joies de ce monde.

Après avoir sans doute réussi à calmer l’agitation de sa voix, le chef de la famille saisit la main de sa femme qu’il porta avec un geste d’amour respectueux à ses lèvres.

— Chère Élisabeth, dit-il, pauvre femme que j’ai enlevée au monde et qui depuis douze ans, nouvelle Éponine, partage ma captivité, pardonne-moi d’avoir troublé ta belle vie. Oh! en voyant ce corps brisé par la douleur, cette figure altérée par les larmes, qui reconnaîtrait, mon Dieu! l’ornement de la cour de la reine d’Angleterre, cette jeune fille d’honneur, cette belle Élisabeth Throckmorton... Oh! mon amour t’a tuée, pauvre amie!

Repoussant doucement sa fille pour se relever, Élisabeth se jeta dans les bras de son mari.

— Ne vous reprochez rien, sir Raleigh, lui dit-elle, je suis fière d’être votre femme, et malgré ce warrant de mort qui pèse sur votre tête, je n’échangerais pas mes douze années de captivité avec vous pour toutes les fêtes de ce monde sans vous. La mort ne nous séparera pas, Walter, elle nous réunira, je le sens là, à mon cœur.

— Il faut vivre, Élisabeth, reprit sir Raleigh avec force, vous avez des enfants, vous leur devez votre vie, mon ange chéri... Chère amie, ajouta-t-il en tirant une lettre de son sein et la glissant sur les genoux de sa femme, ceci est mon testament. Hélas!... Le roi a pris mes biens terrestres; mais il ne pouvait rien sur mon âme et sur mon esprit, j’en dispose. Chère Élisabeth, je vous lègue mes conseils afin qu’ils soient toujours présents à votre mémoire; je vous lègue mon amour, afin que je vive toujours dans votre cœur après ma mort... Élevez votre fille comme vous avez été élevée, Élisabeth! vous lui avez donné vos traits nobles et purs, qu’elle ait aussi votre âme!..... Élevez votre fils dans la crainte de Dieu, tandis qu’il est jeune encore, car la crainte de Dieu croîtra avec lui, car Dieu sera pour lui un père, et pour vous un mari!... un mari que les hommes ne pourront pas vous enlever, Élisabeth! un père qui remplacera le vôtre, Grisel et Carew, et devant lequel la puissance des rois s’éteint et meurt.

Grisel se releva, et jetant un regard à Carew, qui pleurait dans un coin, et à sa mère qui sanglotait sur l’épaule de sir Raleigh, rejetant en arrière, par un mouvement plein de grâce et d’énergie, les beaux cheveux noirs qui couvraient de leurs anneaux longs et soyeux ses joues humides de pleurs, elle s’avança lentement vers son père.

— Vous êtes innocent, mon père? lui demanda-t-elle.

— J’aime ta question, ma fille, dit sir Raleigh, dont les traits majestueux semblaient s’adoucir à la vue de la beauté naissante de Grisel, de sa taille élégante et distinguée, de son front surtout qui rappelait un peu le sien, et de ses beaux yeux noirs dans lesquels il retrouvait le feu de sa jeunesse: oui, oui, ma Grisel, ton père est innocent.

Et comme il s’assit, se disposant à parler, sa femme et sa fille s’assirent aussi; sur un signe de sir Raleigh, Carew quitta son coin pour venir se poser sur les genoux de son père.

Les sanglots ayant cessé et tous les visages étant devenus attentifs, le condamné à mort commença:

— Je suis né en 1552, mes enfants... quel quantième du mois avons-nous, Carew?

— Le 12 août 1615, mon père, répondit l’enfant.

— J’ai donc aujourd’hui soixante-trois ans, mes enfants, reprit le condamné. Mon enfance s’est passée sur les bords de l’Océan, à Haye, petite commune du Devonshire où la rivière Otter se jette dans la mer. C’est sans doute à cet aspect continuel des flots, à ce spectacle si grand et si magnifique de la nature que je dois mes goûts pour la vie maritime; et c’est aussi sans doute à cette passion que je dois mes actions les plus glorieuses, et mes fautes les plus déplorables, mon élévation et ma chute! Je descends d’une famille qui faisait remonter son antiquité plus haut que la conquête de l’Angleterre par les Normands, et qui, autrefois puissante, avait donné le nom de Raleigh à des villages, à des bourgs, à des villes même du Devonshire, du Somersetshire et de l’Essex. Mais mon père, bien que seigneur de Fardel près de Plymouth, ne possédait qu’une fortune médiocre, et j’étais le quatrième enfant de son troisième et dernier mariage contracté avec Catherine Champernon, veuve d’Otho-Gilbert. Quelques productions m’ont placé au rang d’écrivain; mais la lente et tranquille gloire des lettres ne pouvait malheureusement convenir à mon âme avide d’émotions; je veux m’accuser ici devant vous, mes enfants, de mon ambition, ambition fatale qui m’a conduit ici!...

Après un moment de silence, causé sans doute par le souvenir amer de sa position, sir Raleigh étouffa un profond soupir et reprit:

— Élisabeth régnait. Sa profonde politique, qui veillait au dedans comme au dehors à tout ce qui pouvait être utile aux intérêts de l’Angleterre et à la consolidation de la réforme religieuse devenue nécessaire au maintien de son autorité, prit parti pour les protestants dans les guerres civiles qui, sous Charles IX, désolaient la France. Elle leur envoya un secours en cavalerie dont elle confia le commandement à mon oncle, Henri de Champernon; je le suivis comme volontaire. C’était en 1569; et échappé comme par miracle aux massacres de la Saint-Barthélemi, je séjournai cinq ans en France, j’y étais encore à la mort de Charles IX. Vous savez mes exploits, mes enfants, je ne vous les rappellerai pas. — Élisabeth mourut, et Jacques VI, roi d’Écosse, fils de l’infortunée Marie Stuart et de Darnley Stuart, son second époux, monta sur le trône sous le nom de Jacques Premier. Un avènement au trône fait toujours des mécontents: une injustice que j’éprouvai me classa parmi ces derniers. Mais, trop fier pour me plaindre comme trop noble pour me venger, je me renfermai dans un silence méprisant. A cette époque, une conspiration se forma; il s’agissait de placer sur le trône, je ne sais trop sous quel prétexte, une miss Arabella Stuart, proche parente du roi. Je n’en fus point le complice, mais le confident, je l’avoue. Lord Cobham me confia tout, et plus tard, lorsque la conspiration fut découverte, se croyant trahi par moi, il m’accusa...

— Mais de quoi?... de quoi?.. demanda Grisel respirant à peine.

— D’absurdités sans pareilles, ma fille, répondit sir Raleigh, d’avoir eu l’intention de me procurer une pension de quinze cents livres sterling, en m’engageant à instruire l’Espagne de tout ce que l’Angleterre pourrait entreprendre contre elle... Moi!... moi, me mettre à la solde de l’Espagne, moi, qui ai tant versé mon sang pour la combattre, et dépensé à cet effet plus de quarante mille livres sterling de mon propre patrimoine!... Mais c’est en vain que j’ai demandé à être confronté avec mon accusateur... cette faveur, qui n’était qu’un acte de justice rigoureuse, m’a été refusée... et voilà, voilà, ajouta-t-il en élevant en l’air le papier qu’au commencement de ce chapitre il froissait dans ses mains, voilà !... qu’après un quart d’heure de délibération, le jury m’a déclaré coupable et m’a condamné, moi, sir Walter Raleigh, au supplice affreux des criminels d’État!

Lady Raleigh interrompit son mari par un cri déchirant. Carew poussa un sanglot, Grisel releva noblement la tête.

— Vous ne mourrez pas, mon bon père, lui dit-elle, vous ne mourrez pas.

Sir Raleigh sourit en secouant tristement la tête.

— Non, vous ne mourrez pas! répéta-t-elle.

Et le geôlier étant entré pour apporter le déjeuner du condamné et de sa famille, elle se tut.

— Déjeunez tranquillement, dit-il à sir Raleigh, le messager porteur du warrant de mort n’est pas encore arrivé. Je n’en dirai peut-être pas autant à votre dìner.

N’ayant reçu aucune réponse à cet affreux avertissement, le geôlier posa son panier et se relira en refermant la porte sur lui.

Alors seulement lady Raleigh remarqua avec étonnement l’absence de sa fille.

II

Table des matières

LA TAVERNE DE MAITRE ROBERTSON, A L’ENSEIGNE DU LÉOPARD D’ARGENT.

La nuit qui tombait n’empêchait pas de remarquer deux hommes montant avec précaution le faubourg de Canongate, et se dirigeant vers une des portes de la ville d’Édimbourg. Ils atteignirent cette porte au moment où les gardes, préposés à la tranquillité de la ville, la fermaient; loin de se la faire ouvrir, et comme si seulement le but de ces deux hommes eût été d’atteindre cet endroit, ils s’assirent tous deux sur une pierre.

— Es-tu sûr, Deans, qu’il arrivera par là ? demanda celui des deux individus que sa taille grêle et élancée et sa voix douce faisaient reconnaître pour le plus jeune.

— Sans nul doute, miss...

— Évite de dire mon nom, Deans, reprit vivement son voisin en lui coupant la parole... Et as-tu parlé à l’honnête maître de la taverne à l’enseigne du Léopard d’argent?

— Oui... mais cela me gêne beaucoup de ne pas vous donner un nom, l’enfant de mon maître, ça interrompt ma pensée et me fait arrêter à chaque mot.

— Eh bien! nomme-moi... comme tu voudras... Henri, David, le premier nom venu.

— Un nom d’homme, n’est-ce pas?

— Sans nul doute, mon ami!

— Eli bien! Henri, si vous le permettez! J’aime ce nom, il me rappelle un fils que j’ai perdu, et qui était tout le portrait de ma pauvre femme, Madgie, qui est morte aussi. Je vois mourir tous ceux que j’aime; oh! Henri, pourvu que je ne vous voie pas mourir aussi.

— Ne nous attendrissons pas, Deans, j’ai besoin de toute mon énergie, de toute ma présence d’esprit, de tout mon courage... Si notre complot n’allait pas réussir!... j’en mourrais, Deans, j’en mourrais.

— Ne me parlez pas ainsi, Henri; avec ce regard fier et déterminé, vous me laites toujours l’effet de votre père... mon doux et bon seigneur, mon noble maître... Mon Dieu, depuis bientôt quarante années que je suis à son service, bien qu’il soit bouillant comme l’eau qu’on chauffe à la vapeur, et terrible comme l’ouragan, je ne l’ai jamais vu qu’une fois en colère contre moi, c’était...

— Chut! Deans, il me semble que j’entends, du côté qui mène à Holyrood, le trot d’un cheval.

— Non, mon enfant; vous pardonnez cette familiarité à un ancien serviteur qui vous a vu naître? non, c’est le vent qui se lève et qui fait ployer les sapins du chemin... C’était à l’époque où le tabac commençait à se faire connaître en Angleterre et en Écosse, et vous savez, ma jeune... Henri... que c’est à votre glorieux père, à ses expéditions lointaines et périlleuses que l’on doit l’usage fréquent de cette plante bienfaisante... que l’on prise ou que l’on fume alternativement, sans que l’une de ces manières de s’en servir fasse tort à l’autre... bien au contraire. Donc... j’étais allé chercher un pot de bière pour Sa Grâce, lorsqu’ en revenant, je sentis une odeur de fumée assez singulière. Inquiet, j’ouvre avec précipitation la porte du salon où Sa Grâce se tenait; un nuage de fumée m’aveugle; mais je ne perds pas la tête, je cherche des yeux l’endroit qui brûle, et soudain je m’aperçois que c’est Sa Grâce, oui! de la bouche de M. votre père s’échappait un long nuage de fumée. Aussitôt je n’écoute que mon zèle, je me précipite vers Sa Grâce et, criant au feu, je lui jette au visage le pot de bière que je tenais à la main. Vous jugez de la colère de Sa Grâce et de ma confusion, lorsqu’il me fut prouvé que je n’étais qu’un sot.

— Chut!... interrompit le jeune compagnon de Deans en lui faisant signe d’écouter.

Effectivement, au milieu du bruissement des feuilles dans les arbres qu’un vent d’orage agite, on entend distinctement le trot d’un cheval qui s’approche et s’arrête à la porte de la ville. Un colloque s’échange entre le gardien et le cavalier; la porte s’ouvre et le cavalier s’élance au galop dans la rue qui traverse le faubourg de Canongate. Mais, à peine a-t-il fait quelque pas, qu’un cri de douleur vient frapper ses oreilles, et aussitôt une main saisit les rênes de son cheval et les secoue rudement, en disant:

— Savez-vous, sire cavalier, qu’il n’est pas permis d’écraser les gens d’Édimbourg? Pied à terre, mon maître, s’il vous plaît, et aidez-moi à relever cet enfant que vous venez de tuer ou peu s’en faut.

— Je suis messager du roi d’Angleterre et ne peux m’arrêter, répondit le cavalier en faisant de vains efforts pour dégager son cheval de la main nerveuse qui le retenait.

— Peu m’importe de qui vous soyez messager, répliqua Deans, que le lecteur a sans doute reconnu, ce jeune homme est sujet du même roi que vous, et vous ne l’écraserez pas impunément. Pied à terre, vous dis-je, l’affaire dont vous êtes chargé n’est pas si pressée que vous ne puissiez m’aider à transporter mon camarade dans le premier endroit venu, tenez, dans cette taverne dont la lumière reluit à travers les planches de la croisée.

Deans parlait avec fermeté, et ne paraissait nullement disposé à lâcher la bride du cheval. Force fut au cavalier d’obéir et de descendre de sa monture; puis, guidé par Deans, tous deux se baissèrent et prirent dans leurs bras un jeune homme qui paraissait privé de sentiment.

— Pas un mouvement, Seigneur Dieu! vous l’aurez tué, disait Deans en se lamentant et se baissant avec inquiétude vers la bouche du blessé, dont il soutenait la tête. Il écouta sa respiration. Miss... le trouble me fait perdre l’esprit, monsieur Henri... pour l’amour du ciel... parlez-moi... répondez-moi... un mot... êtes-vous blessé ou mort?

— J’ai soif!... murmura sourdement le blessé.

Ces trois personnes se trouvaient alors devant la taverne de maître Robertson, dont, à cause de l’obscurité, on ne pouvait voir l’enseigne magnifique: Au Léopard d’argent. Deans frappa deux petits coups à la porte.

— Qui est là ? demanda l’aubergiste sans ouvrir; vous savez bien les règlements de M. le shérif; après neuf heures en été, et six heures en hiver, on ne boit plus.

— C’est moi, maître Robertson, cria Deans collant sa bouche au trou de la serrure, votre cousin au trentième degré, Robert-Mac-Deans, et son neveu, Henri... Ouvrez, ne craignez rien; ne reconnaissez-vous donc plus ma voix?

— Pardonnez-moi, Deans, dit le tavernier ouvrant sa porte, entrez, mon parent, entrez, vous et les vôtres... Mais, bonté divine! ce beau jeune homme est-il mort, et prenez-vous ma taverne pour un cimetière?

— C’est mon neveu, Robertson, il n’est qu’évanoui, fermez la porte, cousin, et donnez ordre à votre garçon d’avoir soin du cheval de ce cavalier... approchez une chaise, là... comment vous trouvez-vous, miss... monsieur Henri, veux-je dire?... De la bière, Robertson, et de la meilleure, vous savez que je m’y connais, cousin... Eh bien! où allez-vous donc, sire cavalier? interrompit Deans pour courir après le cavalier, qui, après avoir posé le blessé sur une chaise, se dirigeait vers la porte de la rue...

— Je vous ai dit que j’étais pressé, mon ami, il faut que je me fasse ouvrir les portes de la prison de Newgate avant que les porte-clefs soient endormis.

— Bah, bah, bah! s’écria Deans en posant sa main sur l’épaule d’Henri que les paroles du messager avaient fait bondir sur sa chaise, nous ne nous séparerons pas avant d’avoir vidé un broc ensemble.

— Et vous me direz des nouvelles de celle-ci, dit le tavernier en posant trois cruches sur la table et mettant quatre verres alentour.

— Impossible, vous dis-je, impossible, dit le messager, qui, tout en faisant mine de s’en aller, ne pouvait s’empêcher de lorgner du coin de l’œil la mousse qui débordait du goulot des cruches.

— Un verre seulement, dit Deans, emplissant les quatre verres, en donnant un au messager, un à l’aubergiste, un au blessé, qui le prit en faisant une petite moue dédaigneuse, et prenant le quatrième qu’il éleva en l’air:

— A la santé du roi Jacques! qui, le premier, s’est fait nommer, à juste titre, roi de la Grande-Bretagne, et qui porte sur son blason les armes d’Ecosse, écartelées avec celles d’Angleterre, dit-il. Vous ne pouvez refuser ce toast, sire cavalier, ajouta-t-il en s’adressant au messager, qui le répéta en portant son gobelet à ses lèvres et en le vidant d’un trait.

— Maintenant, à la santé de ce jeune homme que vous venez d’écraser; vous ne pouvez encore refuser cette santé-là, dit Deans remplissant le verre du messager, qui le vida après avoir au préalable trinqué avec le jeune blessé. Celui-ci suivait de l’œil, avec une inquiétude marquée, tous les mouvements du cavalier, et arrêtait particulièrement ses regards sur un petit sac de cuir noir que celui-ci portait attaché à un cordon passé en sautoir sur ses épaules.

— Et maintenant, à la votre; comment se nomme Votre Honneur? dit encore Deans en remplissant les verres une troisième fois.

— Peters, pour vous servir, répondit le messager, buvant en cessant pour la première fois de regarder la porte de la rue.

— Et à ma santé, Peters, puisque Peters on vous nomme, vous ne pouvez me refuser cet honneur-là. Mais asseyez-vous donc, sire cavalier; aussi bien, voici dix heures qui sonnent, et m’est avis que les porte-clefs de la prison de Newgate doivent dormir d’un profond somme... Si vous me croyez, la bière de mon parent Robertson n’étant pas mauvaise, nous passerons la nuit à boire, et aussitôt que le jour poindra, vous serez à temps de remettre vos dépêches.

— Vous pouvez avoir raison, répondit le messager plus ému sans doute des fréquentes libations que des paroles de Deans, et s’asseyant, il tendit son verre de lui-même, et sans qu’on l’en priât, à son voisin qui le lui remplit aussitôt.

Sur un signe adressé à l’hôte, celui-ci s’étant retiré, les deux buveurs et le jeune blessé restèrent seuls. Alors les libations se succédèrent avec une telle rapidité, d’une part bien franches, de celle du messager, mais de l’autre, de celle de Deans, avec un peu de fraude, c’est-à-dire qu’il ne buvait pas aussi souvent qu’il faisait boire son compagnon, de telle sorte que celui-ci se trouva endormi avant que les paupières de l’Écossais commençassent seulement à s’alourdir.

Aussitôt qu’un souffle bien rhythmé, marque irrécusable d’un profond sommeil, eut indiqué à Deans et à son compagnon l’état dans lequel se trouvait le troisième buveur, le jeune homme, avec plus de promptitude que de prudence, porta vivement la main sur le petit sac de cuir pendu au cou du messager. Ce mouvement faillit le réveiller, mais Deans s’étant empressé de couper, avec son couteau, les cordons qui retenaient le sac, celui qui s’était fait appeler Henri s’en trouvant maître, s’élança hors de la taverne en prononçant le nom de sir Raleigh.

Deans le suivit avec plus de circonspection, et eut soin, avant de se lever de table, de souffler la lumière.

— A boire! dit le dormeur entre deux ronflements.

III

Table des matières

LA VIOLETTE DE NEWGATE.

Une jeune fille, accompagnée d’un vieillard dont la livrée ternie témoignait une grande négligence ou un grand chagrin, traversait, au jour levant, la place d’Édimbourg; une église était à coté de la prison, et portait le nom de celle-ci.

— Entrons un moment dans l’église, Deans, dit la jeune fille à son compagnon, et remercions Dieu qui nous a été si favorable cette nuit.

Après avoir fait ses prières à voix basse, et avoir mis une pièce d’argent dans un tronc placé pour rappeler aux heureux qui jouissent de la liberté la détresse des prisonniers. elle alla frapper à la porte de la prison.

— Ah! c’est vous, miss Grisel? dit le porte-clefs en apercevant la charmante figure, un peu pâlie, de la fille de sir Raleigh; j’ai cru qu’hier vous nous aviez quittés, pressentant l’affaire qui devait avoir lieu ce matin.

— Quelle affaire? demanda Grisel, se retenant à la manche du vieux serviteur pour déguiser le tremblement que ces mots avaient imprimé à son corps.

— Dame! une affaire de la nature de celles qui arrivent communément dans notre établissement, une corde neuve suspendue, ou une hache bien affilée préparée. Mais, par l’âme de mon grand-père, mort en place publique de la première manière, tout a été déjoué par un verre de bière de trop... quand je dis un... j’aurais peut-être plus de raison de dire plusieurs... enfin la quantité ne fait rien à la chose...

— De quoi allez-vous donc entretenir notre jeune. demoiselle, maître Lachlan?... de verre de bière... Fi donc!... dites-nous plutôt si Sa Grâce sir Walter Raleigh est visible?

— Le pensez-vous dans son château à Edimbourg, ou dans son palais à Londres, pour nous adresser une pareille question, maître Deans? Apprenez que Sa Grâce sir Walter Raleigh est visible, comme vous dites, grâce à deux effrontés coquins... mais, patience, patience... le brave homme n’a reculé que pour mieux sauter... Qu’avez-vous donc, miss Grisel? Vous voilà blanche comme votre robe.

— Vous n’avez guère de bon sens, maître Lachlan, dit Deans avec humeur, de parler comme vous le faites sur ce sujet qui doit être pénible pour notre jeune maîtresse!...

— Non... non... dit Grisel faisant un effort pour parler, non, au contraire... achevez... maître Lachlan... dites-moi tout, l’incertitude est le plus affreux des maux... je veux tout savoir...

— Aussi bien, je ne demande pas mieux que de parler, dit le geôlier faisant entrer Grisel et son compagnon dans la loge qui servait, pour ainsi dire, d’antichambre à ceux qui sollicitaient le triste plaisir de voir les prisonniers. J’attendais hier le messager porteur du warrant de mort signé de notre bon roi Jacques VI; je l’appelle Jacques VI comme tout bon Écossais doit l’appeler, c’est bon aux Anglais de dire Jacques Ier; j’avais reçu l’ordre de ne pas me coucher et de faire exécuter la chose, soit de jour, soit de nuit, aussitôt que j’aurais en main le warrant. Je ne m’étais donc pas couché, j’attendais; mais bah! pas plus de messager que sur la main, pas plus de warrant que dans mon œil, lorsqu’un peu avant le jour, inquiet, je Ire dirigeai vers le faubourg de Canongate. Vous savez bien, la grande rue... et cette taverne qui est située vers le milieu?... C’est à vous que je parle, Deans, la jeune miss ne doit pas plus savoir ce que c’est qu’une taverne qu’un verre d’ale ou de porter. Un bruit étrange se passait dans l’intérieur de la taverne. Je frappe en me nommant; Robertson, qui me connaît de longue main, m’ouvre, et je trouve là, qui? devinez... je vous le donne en cent, en mille..., je trouve là le messager de Londres qui jurait, qui criait, qui appelait tous les saints à son aide... il paraît que deux coquins d’Écossais, ou d’Anglais... je ne sais... se sont emparés de lui, l’ont fait boire, et lui ont volé son sac de cuir noir contenant le warrant de mort, croyant que c’était de l’or. Les voleurs ont dû être bien attrapés... sur ma parole... et si je n’étais porte-clefs d’ici, j’en rirais de bon cœur.

— Si ce sont des Écossais, le maître de la taverne... quelle taverne, s’il vous plaît, maître Lachlan?

— La taverne à l’enseigne du Léopard d’argent, maître Deans.

— Ah!... le maître de la taverne... pardon encore, maître Lachlan, ce tavernier ne s’appelle-t-il pas Job, ou Mac... Mac...

— Eh non, Deans, il n’y a pas de Mac dans son nom, on l’appelle Robertson...

— Je disais donc, maître Lachlan, reprit Deans, tandis que miss Grisel, les yeux fixés sur lui, cherchait à deviner le but de toutes ces questions, que si ce sont des Écossais, maître Robertson, n’avez-vous pas dit maître Robertson, maître Lachlan? maître Robertson, à l’enseigne du Léopard d’argent, doit les connaître.

— Voilà précisément la difficulté, maître Deans, il ne les connaît pas, ne les a même jamais vus: ce sont deux grands gaillards, m’a-t-il dit, de cinq pieds sept ou huit pouces, dix pouces même... Ils avaient loué la taverne pour la nuit; ils avaient demandé trois brocs qu’ils ont payés d’avance, et ce matin quand lui, Robertson, est entré dans sa taverne, deux avaient disparu, et le dernier qui restait s’arrachait les cheveux, ne s’interrompant dans cet exercice que pour chercher partout sous la table, sous les chaises, à tâtons, s’il vous plaît, car les brigands avaient éteint la lumière en s’en allant, son petit sac de cuir noir, qu’il n’avait garde de retrouver...

— Et vous, qu’avez-vous fait, maître Lachlan, au milieu de cette bagarre? car vous ne vous êtes pas endormi, j’imagine? dit Deans, la voix plus assurée par la discrétion de l’honnête tavernier à l’enseigne du Léopard d’argent.

— Moi! vous me connaissez bien, Deans, et vous méritez de ne jamais tomber sous mes griffes pour la bonne opinion que vous avez de ma sagacité, répondit le porte-clefs, allant chercher la main du vieux valet et la secouant cordialement; vous me connaissez bien, je vous en remercie. Non certes, je ne me suis pas endormi; j’ai expédié tout de suite au roi Jacques un homme à moi, dont je suis sûr et qui est chargé de lui apprendre ce qui s’est passé.

— Et quand présumez-vous, à peu près, que votre messager soit de retour? demanda Deans, affectant une insouciance que démentait son petit œil fauve, fixé sur le porte-clefs.

— Mais dans trois jours, à peu près trois jours, maître Deans. Il a ordre de crever tous les chevaux de poste, et il les crèvera, je le connais, répondit Lachlan... Mais voici l’heure d’entrer chez sir Raleigh; me suivez-vous, charmante violette de Newgate? comme vous appellent tous nos prisonniers, reprit le porte-clefs avec cet air respectueux qu’il ne pouvait s’empêcher de prendre en parlant à cette jeune fille, dont l’innocente candeur et la beauté touchante commandaient le respect.

— Violette, répéta-t-elle en soupirant, comme cette fleur, je fleuris à l’ombre! Puis tout à coup, comme si une réflexion eût éclairé son esprit, elle ajouta: Non, je ne verrai pas mon père, non; il me le défendrait peut-être, et je ne saurais lui désobéir. —Donnez-moi une feuille de papier, Lachlan; une plume, de l’encre, bien; ne craignez rien, Lachlan, vous lirez mon billet avant de le remettre.

Et elle écrivit en se parlant tout haut:

«Mon bon père, priez Dieu pour moi; Dieu a dit: Aide-toi, je t’aiderai... Oh! mon père, ou je succomberai... et alors, nous nous reverrons là-haut... ou je réussirai... et nous serons heureux encore sur cette terre.

«Accordez-moi votre bénédiction, que ma mère y joigne la sienne; et avec ces deux passe-ports célestes j’accomplirai jusqu’au bout ma mission.

«Votre fille respectueuse,

«GRISEL.»

«Pardon, mais je ne me suis pas senti la force de risquer mon courage dans un adieu.»

— Non... non... je ne vois rien là qui puisse mettre le royaume de la Grande-Bretagne en péril, ni qui soit contraire aux droits de ma charge... votre père aura le billet, charmante violette de Newgate, il l’aura... Venez-vous, Deans?

— Non, j’ai encore besoin de lui pour m’accompagner chez moi, dit Grizel.

Et pendant que Lachlan, chargé du billet, prenait le chemin de la prison de sir Raleigh, Grizel et son serviteur suivi, d’un porte-clefs subalterne, sortaient de Newgate.

IV

Table des matières

LA BUTTE DE MUSCHAT.

En 1615, époque à laquelle vivaient mes héros, on ne voyageait pas aussi facilement que de nos jours, mes jeunes lecteurs. Il y avait même, m’a assuré un vieil Écossais de mes amis, si peu de relations entre Londres et Edimbourg, qu’on raconte encore, par tradition, qu’une fois, le courrier de la malle arriva dans la capitale de l’Ecosse avec une seule lettre venant de la métropole de l’Angleterre. Dans ce temps-là, les gens riches voyageaient à cheval, et les pauvres à pied.

Or, par une belle soirée du mois d’août 1615, un jeune homme, monté sur un bon cheval, sortait d’Édimbourg par le faubourg de Canongate. Une jaquette grossière était serrée par un ceinturon de cuir autour de son corps, un manteau d’étoffe assez commune descendait jusque sur la croupe du cheval, son chapeau, baissé sur ses yeux, cachait presque entièrement son visage. Après avoir gagné l’abbaye d’Holyrood, le cavalier gravit une montagne qui fermait la vallée du côté du sud. Arrivé au sommet, il arrêta le pas de son coursier pour regarder autour de lui, et ayant aperçu, un peu à gauche du rocher de Salisbury, une butte couverte de ruines, il se dirigea de ce côté. La nuit était alors tout à fait venue, une de ces nuits d’été que la pureté d’un ciel étoilé éclaire à demi en l’absence de la lune, c’est-à-dire qu’on y voyait tout juste assez pour éviter de se blesser aux branches tombantes des sapins ou aux pierres éparses des ruines de Muschat.

Tournant avec précaution autour de ces ruines, le voyageur descendit de sa monture, qu’il attacha à un vieux pan de mur, devant lequel plusieurs bottes de foin et une litière préparée, prouvaient qu’il était attendu dans cet endroit. Puis, s’avançant vers une porte en ruine, il prononça à voix basse le nom de Deans.

Aussitôt le vieux serviteur parut.

— Si je ne me trompe, dit celui-ci sur le même ton au cavalier, nous ne devons pas attendre longtemps le messager du roi Jacques.

— Mon Dieu! si j’avais des nouvelles de mon père! dit pour toute réponse le jeune cavalier.

— Vous n’avez pas voulu en aller chercher vous-même, miss? et moi, depuis trois jours, je n’ai pas quitté ce poste... Mais, ou je me trompe, ou le galop d’un cheval se fait entendre au midi.

— Où sont les pistolets, Deans?

— Les voici, milady.

— Et le poignard?

— C’est moi qui m’en charge.

— Tu as bien compris?

— Parfaitement, j’ai porté des provisions pour quinze jours dans les caves des ruines de Muschat, et je vous réponds que ni lui ni moi ne reverrons la clarté du jour avant votre retour.

— Bien, Deans, tu es un bon et fidèle serviteur, je ne l’oublierai pas dans cette vie, et Dieu te récompensera dans l’autre.

— Mais vous, ma jeune maîtresse, vous, si délicate si élégante, comment soutiendrez-vous une aussi longue course à cheval? d’Edimbourg à Londres c’est immense.

— Mon cœur donnera des forces à mon corps, Deans.. Chut! attention! dit-elle en s’interompant où est le pistolet chargé ?

— Celui que vous tenez de la main droite, milady.

— Prends-le, et au signal donné, tire en l’air, répondit milady, donne-moi l’autre... bien...

Ces deux personnes ayant cessé de parler, on entendit distinctement le pas d’un cheval qui se dirigeait du côté des ruines; un moment après on l’aperçut qui montait le rocher de Salisbury; son cavalier le pressait vivement de l’éperon, mais les broussailles du chemin ralentissaient sa course. Quand il fut devant la hutte, un coup de feu se fit entendre, le cheval s’arrêta net; mais avant que son cavalier ait eu le temps de prendre ses armes qui étaient suspendues à l’arçon de sa selle, une main vigoureuse l’avait jeté à bas de sa monture, et il sentit le canon d’un pistolet sur son front.

— Silence! ou tu es mort, lui dit une voix qu’on s’efforçait de rendre rude.

Par un mouvement brusque et désespéré le cavalier renversé changea la direction de l’arme, et, la saisissant fortement, il n’eut pas de peine à l’arracher des faibles mains qui la tenaient; puis, dirigeant à son tour le canon contre son jeune adversaire, il lâcha la détente.

— Misérable! bien m’a pris de n’en charger qu’un! cria Deans, faisant luire la lame de son poignard et l’appuyant sur la gorge du messager. Si tu fais un mouvement... tu es mort... Tes papiers?

— Voici mon argent, messieurs les voleurs, dit le messager d’un ton piteux... un pauvre messager du roi comme moi n’a pas la bourse bien garnie.

— Tes papiers, coquin, tes papiers?

— Je les ai, s’écria le compagnon de Deans, je les ai; oh! mon père! mon Dieu, soyez béni... maintenant, marche!

— Où m’entraînez-vous, messieurs les brigands? disait le messager que Deans et Grizel forçaient à marcher du côté des ruines. Où m’entraînez-vous?... au secours!

— Si tu fais un second cri, tu es mort... répondit Deans en lu faisant sentir la pointe du poignard sans l’enfoncer... Marche... poltron, et ne crains rien; tu peux gagner plus d’argent par ton silence que le roi de la Grande-Bretagne ne t’en donnerait pour nous faire arrêter et nous faire pendre.

Ce mot argent ayant fait son effet sur les oreilles vénales de cet homme, il se laissa conduire, sans trop de façons, dans l’intérieur des ruines.

— Maintenant, dit Grizel avec joie, à moi maintenant à achever ma mission.

Et s’élançant sur le cheval qui l’avait conduite aux ruines, prenant en lesse celui du messager, de peur que sa venue en cet endroit ne trahît son complot, elle s’éloigna au grand galop de la butte de Muschat.

V

Table des matières

LES VOLEURS DE GUNNERSBURY.

Une volonté énergique domine et centuple les forces du corps. Ainsi Grizel, qui avait passé sa vie à l’ombre d’une prison, jouissant, malgré cela, de toute l’aisance que donnent les restes d’une grande fortune, et qui n’était jamais montée à cheval que pour se promener, suivant son bon plaisir, traversa, de cette manière fatigante, la partie méridionale de l’Écosse, entra en Angleterre, et arriva sans accident jusqu’à Durham.

Là, Grizel reprit les vêtements de son sexe. Elle aurait désiré se procurer une voiture qui la conduisît plus vite et d’une manière plus douce à Londres; mais on lui dit qu’elle ne trouverait ce qu’elle désirait qu’à Stamford; elle se décida donc à continuer son voyage à cheval, et, s’informant, à son hôtesse d’un guide sûr, elle reprit, après une demi-journée de repos seulement, le chemin de la métropole.

La nuit la surprit au moment où elle et son guide commençaient à gravir la montagne de Gunnersbury.

— J’aimerais autant être dans mon lit qu’ici, ne put s’empêcher de dire le guide en jetant des yeux effarés sur les landes couvertes de broussailles dont ce lieu désert était rempli.

— Avez-vous peur, mon ami, et attendez-vous de moi du courage? lui demanda Grizel, la voix un peu émue, et combattant la frayeur qui s’emparait d’elle.

— On raconte tant d’histoires de voleurs de cette lande! dit le guide essayant de faire marcher plus vite son cheval qui s’obstinait à garder le pas. C’est que si on nous attaquait, ma petite lady, nous ne serions pas les plus forts, savez-vous?

— A moins que Dieu ne soit avec nous, mon ami, répondit la pieuse fille d’Élisabeth Raleigh.

— C’est ce que dit le ministre de la paroisse, milady, mais je voudrais le voir pour le croire... Ah! mon Dieu, milady, on marche là-bas.

— Eh bien, laissez marcher, mon ami, ce sont sans doute des voyageurs attardés comme nous.

Tout en disant cela, et en voulant donner à son guide une assurance qu’elle n’avait pas, Grizel se mit intérieurement à prier Dieu.

— «Mon Dieu, vous m’êtes témoin que ce n’est qu’à regret que j’ai entrepris ce voyage à l’insu de mon père; mais, s’il m’avait vue, il aurait lu mon trouble sur mon visage, il me l’aurait défendu, et je n’aurais pas pu lui désobéir; bénissez mon triste pèlerinage, mon Dieu, et donnez-moi la force et les moyens de l’achever...»

Soudain le guide arrêta son cheval et interrompit la prière de sa compagne.

— Je crois que je me suis égaré, milady; car, que ce soit cela ou l’effet de la peur, je ne reconnais pas mon chemin.

— Que faire? dit Grizel, s’arrêtant aussi; voyez, mon ami, rappelez vos esprits, la lune ne peut tarder à se lever; si je ne me trompe, dans une heure elle pointera à l’horizon, voulez-vous continuer, ou voulez-vous l’attendre?

— Je crois qu’il serait plus prudent de prendre ce dernier parti, dit le guide; cela donnerait en même temps à milady le temps de se reposer un moment.

— Je ne sens guère la fatigue, dit Grizel en soupirant.

— Dame! c’est que la peur ôte tout sentiment, dit le guide.

— Ce n’est pas non plus la peur qui me domine, mon ami, répondit Grizel avec douceur.

— Pour le coup j’entends marcher, interrompit brusquement le guide.

— Et parler, ajouta Grizel.

Et comme leurs chevaux arrêtés ne faisaient aucun bruit, ils entendirent distinctement, non loin d’eux, une grosse voix rude qui disait:

— Allons, allons, point tant de façons, ma grosse tour, fouillez à l’escarcelle... Eh bien! êtes-vous sourde, que vous ne bougez ni plus ni moins que la montagne de Gunnersbury, notre domicile naturel?

— Parle-lui donc plus clairement, à ta grosse tour, comme tu l’appelles, reprit une autre voix qui, pour être moins rude, n’en paraissait pas plus rassurante.

— La bourse ou la vie... ma chère... c’est-il clair ça?

— Oh! mes bons seigneurs, répondit alors une voix éplorée, ayez pitié d’une mère de famille qui a quatre enfants à nourrir...

— Ah! tu fais des façons?... reprit le premier qui avait parlé.

— Mon ami, dit Grizel vivement à son guide, allez au secours de cette femme, pour l’amour du ciel!

— Oui, mais pour l’amour de moi et de vous, je vous conseille de ne pas bouger, répondit le guide aussi bas que possible.

— Eh quoi! laisserez-vous égorger là, à deux pas, une pauvre mère de famille?... reprit Grizel avec l’indignation de la terreur.

— Ecoutez, milady, je tiens à ma peau, et si cette infortunée est mère de famille, je suis père de famille, moi aussi!

Pendant ce colloque, tenu à voix basse, le colloque qu’on tenait à côté, avec moins de précaution, continuait:

— J’ai bien peu d’argent, et votre capture ne vous enrichira pas beaucoup, mes seigneurs, disait la voix de la femme, tenez... prenez, et pour l’amour du bon Dieu qui vous punira un jour du méchant métier que vous faites, laissez-moi achever ma route en paix.

— Tout beau, la grosse tour! répliquait la première voix, penses-tu que j’ignore que les voyageurs, connaissant les allures de ce passage, font toujours deux parts de leur argent... c’est l’autre magot qu’il me faut, et dépêchons, je suis pressé... La bourse ou la vie, comme te disait mon camarade, tout à l’heure

— Quand je vous dis que Dieu... reprit la pauvre femme...

— Pas tant de paroles, ma chère amour, dit à son tour la seconde voix d’homme... je vois que nous avons affaire à une dévote, tant mieux, elle nous évitera la peine de la fouiller... Levez la main, pieuse huguenote ou papiste, n’importe, jurez que vous n’avez plus d’argent sur vous, et nous vous laisserons passer sur parole.

— Mes bons seigneurs... reprit la femme éplorée.

— Lève donc la main, vieille sorcière, murmura à voix basse le guide de Grizel.

— Bien... bien, brave femme! dit Grizel, et, sans écouter d’autre conseil que celui de son cœur, la jeune fille piqua des deux son cheval, et criant: —Dieu me soit en aide! elle s’élança vers l’endroit d’où les voix partaient.

— Courage! courage, brave femme! vous voici du renfort, dit-elle en approchant. Eh! Tom, à moi! ajouta-t-elle en s’adressant à son guide, dont le cheval suivait le sien malgré tous les efforts de son peureux compagnon pour le retenir.

Quand elle arriva sur le lieu de la scène, à son grand étonnement, elle ne trouva qu’une grosse femme, tremblante comme la feuille: son cheval paissait à côté d’elle.

A la vue de Grizel, elle lui tendit les bras.

—Ange du ciel, lui dit-elle, qui venez à mon secours, oh! soyez bénie, soyez mille fois bénie! que tous les anges du paradis vous comblent de leurs bénédictions; vous me sauvez plus que la vie, vous sauvez celle de mes enfants!

— Eh bien, où sont donc ces voleurs, ces malfaiteurs? se mit à crier le guide, reprenant courage à la vue du danger passé, où sont-ils? que je les tue, que je les extermine!

— Êtes-vous blessée, ma bonne dame? dit Grizel, descendue de son cheval et faisant de vains efforts pour mettre sur ses jambes la femme pesante qui gisait sur le bord du chemin.

— Non y grâce à Dieu et à vous, charmante enfant... répondit-elle, mise sur ses pieds avec l’aide de Tom, mon guide, mon scélérat de guide, m’a abandonnée, là, au milieu de ces mécréants... mais vous n’avez pas obligé une ingrate. Je suis mistress Archambault, marchande de ces chapeaux de paille qu’on appelle bonne grâce, parce qu’effectivement ces larges bords, qui protégent le teint des dames de l’ardeur du soleil, comme des intempéries de l’hiver, leur donnent tout à fait bonne grâce. Je demeure à Londres, dans le Strand, à l’enseigne de la Grâce de Dieu; je suis veuve depuis trois ans, j’ai quatre enfants, je viens de Ferry-Bridge, où j’ai hérité d’un vieil oncle à moi, et je porte toute ma fortune, car le commerce va bien mal, cousue dans mon corset.

— M’est avis, bonne dame, qu’au lieu de nous conter tout cela, fit observer le guide de Grizel, vous feriez mieux et plus sagement de ne pas attendre le renfort que, sans doute, les brigands sont allés chercher, et de gagner le large, comme dit mon cousin Trim, marin à bord de la Caroline, d’autant mieux que voilà la lune qui se lève, et que je crois pouvoir être sûr de retrouver maintenant mon chemin... Dieu nous a sauvés une fois, je l’avoue; mais il pourrait bien ne pas nous sauver deux.

— Tu le mériterais pour douter de sa bonté céleste, surtout au moment où il vient de la faire éclater d’une manière si miraculeuse, dit mistress Archambault, remontée, non sans peine, sur sa bête.

Tom s’étant tu, les trois voyageurs continuèrent leur route en silence et à la clarté d’une belle lune qui planait sur leurs têtes.

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Yaş həddi:
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Litresdə buraxılış tarixi:
17 yanvar 2025
Həcm:
197 səh. 12 illustrasiyalar
ISBN:
4064066325046
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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