Kitabı oxu: «La petite princesse des bruyères»
Eugenie Marlitt
La petite princesse des bruyères

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066315023
Table des matières
I.
II.
III.
IV.
V.
VI.
VII.
VIII.
IX.
X.
XI.
XII.
XIII.
XIV.
XV.
XVI.
XVII.
XVIII.
XIX.
XX.
XXI.
XXII.
XXIII.
XXIV.
XXV.
XXVI.
XXVII.
XXVIII.
XXIX.
XXX.
XXXI.
XXXII.

«Alors donne-moi ta main et baise-moi sur le front.» (Page 53.)
I.
Table des matières
Le petit cours d’eau qui coule au travers de la bruyère n’est point de ceux qui font parler d’eux et arrivent à une renommée éclatante. Ses bouillonnements n’ont pas une voix bruyante, et ne s’élèvent jamais aux mugissements des fiers torrents, lesquels, trop semblables aux hommes, mesurent leur fierté aux maux qu’ils commettent, et en ont d’autant plus qu’ils ont causé plus de malheurs. Ses eaux paisibles traversent un pays plat entre des bords peu élevés, plantés d’aulnes et de saules; mais ces arbres semblent s’être entendus à demi-mot, et se sont si bien unis, si bien rapprochés et confondus, que le ciel lui-même paraît devoir ignorer l’existence de cette petite artère représentant le pouls de la bruyère ignorée.
Cette bruyère mérite d’être contemplée durant les jours d’été, lorsque la chaleur atteint son point le plus intense. Sans doute elle n’élève pas jusqu’au ciel un front altier, couronné de cimes qui défient toutes les altitudes, ou bien de rhododendrons aux couleurs éclatantes. Elle ne porte pas même, avec une humilité hypocrite, s’alliant fort bien à la vanité féroce, un lourd diadème de granit fait de pointes de rochers qui déchirent ce qui passe à leur portée. Elle n’a pas la brillante ceinture d’acier que lui ferait un puissant cours d’eau l’enserrant dans ses replis. Mais l’érica fleurit sur ce sol à perte de vue. Ses petites clochettes lilas et rougeâtres étendent sur les douces ondulations de la terre un splendide manteau royal, aux teintes harmonieusement fondues, et parsemé d’essaims d’abeilles aux ailes poudrées d’or. Plus loin s’étale la plaine sablonneuse, privée d’humus, mais qui contient pour la modeste bruyère un principe nutritif suffisant: elle y puise la vie et la vigueur. Au delà, une longue raie sombre coupe brusquement les teintes rougeâtres d’ébène veiné qui ont été revêtues par la plaine: c’est la forêt immense, profonde, aux arbres majestueux. Seulement, pour la traverser, on y marche de longues heures sous les rangées de colonnes au feuillage touffu, qui s’élancent vers le ciel en y portant les nids des pinsons et des fauvettes. Parfois, au travers du taillis, on aperçoit les yeux purs et profonds des créatures que l’homme appelle sauvages, parce que, étant lui-même bien sauvage, il les a réduites à l’état de gibier toujours traqué, et auquel on n’accorde de trêve qu’afin de pouvoir continuer indéfiniment la tuerie. Et quand enfin les grands arbres ont pour successeurs des arbres plus petits, quand ceux-ci sont remplacés par les taillis sous lesquels Dieu a répandu avec profusion la fraise embaumée, qui représente la friandise des enfants pauvres, et leur est accordée par la nature sans qu’ils aient la peine de la cultiver, parce qu’ils n’en auraient pas le loisir, on aperçoit au loin des prairies bien aménagées et le tapis d’or pâle que les champs de blé étendent sur la terre. Alors, en dépit de ces marques de richesse et de bonne culture, quoique l’on voie de cette place le clocher d’une petite église, au toit recouvert d’ardoises, entouré d’un village dont les maisons semblent en bon état, on ne peut s’empêcher de sourire à la pensée du mépris qu’inspire à tous ces travailleurs «la pauvre bruyère inculte qui gît là-bas dans les sables».
Le petit ruisseau dont l’existence a été révélée au commencement de ce récit entoure l’une des landes les plus pauvres et les plus désertes qui se puissent concevoir. Il court longtemps en ligne parallèle à la forêt, et ce n’est qu’après de nombreux et laborieux détours qu’une inclination, sans doute invincible, le rapproche de la forêt. Il parvient, dans l’un de ses efforts, à former un petit bassin en miniature, dans lequel l’eau coule lentement. On ne sait où l’air finit, où l’eau commence, tant les cailloux sont blancs et l’eau tranquille. Ce petit bassin divise un bosquet d’aulnes. Un bouleau se dresse tout près de là, pareil à un radieux enfant de la mythologie qui secoue éternellement des rayons argentés.
C’était dans les derniers jours du mois de juin.
Au milieu de l’eau fraîche de ce bassin se trouvait une paire de petits pieds bruns appartenant à une petite fille; deux mains tout aussi petites, tout aussi brunes, tenaient soigneusement les plis d’une robe faite en grossière laine grise, et soutenaient cette robe à la hauteur des genoux, tandis que l’avant-corps se penchait curieusement comme pour interroger la naïade mystérieuse ou pour causer avec elle. Par le fait, le miroir du bassin, ainsi consulté, renvoyait l’image d’une taille chétive, d’épaules étroites, recouvertes de toile blanche, et d’un visage très brun et très jeune. Si l’on jugeait d’après les apparences, il semblait très indifférent aux deux yeux qui plongeaient curieusement leur regard dans le fond du bassin d’appartenir à un visage modelé selon le type grec, ou déformé selon le type hun. Ici, sur ce petit coin solitaire de la grande bruyère, il n’y avait pas de règles concernant la beauté féminine, et point d’occasion de comparaison. En plein air, à la lumière non falsifiée du soleil, en pleine nature, en un mot, rien n’est beau que ce qui est naturel, rien n’est absolument laid de ce qui se montre sans artifice.
Des cheveux coupés assez courts flottaient librement, découvrant le front et couvrant la nuque de leur masse d’un noir bleu, dont la teinte était en tout pareille à celle de l’aile du corbeau. Une chaînette en verroterie rouge, dont les perles semblaient être autant de gouttelettes de sang, garnissait le cou, dont les tons bruns, aidés de la couleur du collier, faisaient ressortir puissamment la chemise de grossière toile blanche qui couvrait le buste de la petite fille... Mais tout à coup cette image se troubla, et, comme dans les contes de fées, l’apparition s’évanouit.
Un large morceau de ciel bleu remplissait la brèche du bosquet, et, tout en communiquant à l’eau du bassin une teinte d’acier, servait de fond ou de repoussoir à l’image de la petite fille. Des nuages avaient passé sur ce ciel bleu et s’étaient mirés dans le bassin en y étendant brusquement un voile. Des forces contraires avaient engagé une lutte, et l’horizon prenait un bain de pourpre. Les taillis et les troncs des grands arbres s’enfonçaient seuls dans une teinte d’autant plus sombre que le ciel devenait plus éclatant, et les branches basses semblaient autant de stalactites noires qui dessinaient leurs silhouettes sur un fond fait de flammes. C’était une nouvelle transformation littéralement féerique, mais qui fit éclater une terreur intense. La petite fille, penchée sur le bassin, y aperçut deux yeux démesurément ouverts, et leur expression empruntait à ces étranges oppositions d’ombre et de flamme un caractère tout à fait surnaturel.
Les pieds bruns n’appartenaient pas à une héroïne. D’un bond sauvage, la petite fille atteignait la rive.... puis elle prit la fuite avec la vélocité qui aurait été déployée par une jeune Indienne aux pieds ailés. Là-bas, au-dessus de la bruyère, le soleil se couchait dans un océan de feu. Un nuage rouge remplissait la brèche du bosquet d’aulnes... Telle était, hélas! la véritable explication du phénomène espéré, — et appréhendé. — Il n’y avait pas eu de phénomène; mais ces yeux, ces deux yeux si grands ou si agrandis, si effrayants ou bien si effrayés? Eh bien, cela aussi s’expliquait... Mais on n’avait jamais vu un lièvre courir avec la rapidité qne je venais de déployer, ni une petite fille prendre peur d’elle-même et se sauver devant son propre regard.
Bientôt j’eus honte de moi-même devant les deux témoins, — mes meilleurs amis, — qui avaient assisté à cette marque de défaillance et de lâcheté.
Ma bonne Mieke, — la plus belle vache noire à taches rousses qui ait jamais hanté la bruyère, — n’avait nullement partagé mon émotion. Il est vrai que, des deux témoins de ma frayeur, c’était celui que je redoutais le moins, reconnaissant qu’elle représentait la partie la moins intelligente de mon public. Elle demeurait impassible sous le bouleau, et arrachait et mâchait le bon herbage qui formait une bande étroite sur ce terrain humide. Elle leva un moment sa longue tête étroite, puis se remit à satisfaire son insatiable appétit en broutant à droite et à gauche, — sans préférence, — les pousses grasses dont elle était entourée. Elle avait fixé sur moi, seulement pendant la durée d’une seconde, son regard bêtement surpris.
Spitz, au contraire, qui s’était indolemment étendu à l’ombre du bosquet, prit la chose du côté tragique. Il se dressa tout à coup, et aboya furieusement contre l’eau, absolument comme s’il eût soupçonné le ruisseau d’être un ennemi courant sur mes talons. Il n’y avait pas à douter du sentiment qui l’agitait: sa voix, tour à tour retentissante et étouffée, témoignait de la colère et de la terreur qui luttaient en lui. Cela était vraiment trop comique, et me mit tout à coup en gaieté. Je revins vers le bassin, et sautai dans l’eau en riant, brisant ainsi en mille éclats le miroir qui m’avait causé une si vive frayeur.
Mais il y avait un troisième témoin que Spitz ni moi n’avions pas encore remarqué. Seulement, celui-ci était l’un de ceux dont l’opinion me préoccupait le moins.
«Hé bien, hé bien?...» dit-il tout à coup, «que fait donc ma petite princesse par ici?»
Cette interrogation m’était adressée par une voix enrouée, qui ressemblait à un grognement tel qu’il pouvait passer par des lèvres serrées, toujours occupées à retenir le tuyau d’une pipe, laquelle semblait cimentée entre les dents du fumeur, qu’elle ne quittait jamais.
«Ah! c’est toi, Heinz?»
Je n’éprouvais pas de confusion en face de celui-ci; il se sauvait lui-même avec la vélocité du lièvre dès que les choses ne lui paraissaient pas régulières, comme il le disait. Personne n’eût pu croire à cette pusillanimité en contemplant ce vieillard robuste.
C’était Heinz, l’éleveur d’abeilles. Son corps massif reposait sur une paire de pieds gigantesques, qui ébranlaient le sol quand il se mettait en mouvement. Son front atteignait des branches qui, eu égard à ma stature, me semblaient toucher le ciel, et son dos incommensurable bornait si complètement la vue du côté de la bruyère, que celle-ci semblait masquée par une muraille de granit subitement élevée entre le monde extérieur et ma petite personne.
Ce géant jouait invariablement des talons devant tout ce qui lui paraissait tenir au surnaturel, et pour lui rien ici-bas n’était naturel. Un drap blanc suspendu dans l’obscurité le mettait en fuite, — et cela me causait une certaine satisfaction. — Je prenais plaisir à inventer pour lui mille contes fantastiques, et je les lui faisais en me pénétrant si bien de mon sujet, que j’arrivais à m’inspirer à moi-même une terreur panique. Nous nous entendions à merveille dès qu’il s’agissait d’avoir peur, et nous étions de bons camarades d’effroi.
«Je viens de piétiner sur une paire d’yeux, Heinz,» lui dis-je. Et j’appliquai quelques derniers coups de talon sur le lit du bassin, de telle sorte que les gouttelettes d’eau jaillirent jusque sur la redingote de mon vieil ami. Je n’ai jamais su, ni alors ni depuis, quelle pouvait être la couleur de cette redingote, plus fantastique encore que mes contes. Ce devait être une couleur éclectique, dans laquelle bien des teintes se confondaient en se heurtant.
«Sais-tu,» poursuivis-je, «qu’il se passe là dedans d’étranges choses?»
Et j’aurais eu un plaisir presque égal en voyant mon assertion démentie, — ou confirmée; — mais la première hypothèse n’était guère admissible pour qui connaissait l’éleveur d’abeilles.
Il eut pourtant un mouvement d’incrédulité.
«Oh!...» fit-il d’un ton méditatif. «En plein jour?
— Qu’importe à la reine des eaux le grand jour quand elle est en colère?...» Et j’eus un mouvement de triomphe en m’apercevant que son incrédulité allait en s’affaiblissant tandis qu’il examinait l’eau avec crainte et méfiance.
«Comment! tu ne me crois pas, Heinz? Ah! j’aurais bien voulu qu’elle te regardât comme elle vient de me regarder... avec un air méchant... si méchant!»
Heinz n’en demandait pas tant pour être convaincu. Il ôta gravement sa pipe, cracha vivement, et s’écria avec un accent de triomphe en dirigeant vers moi le tuyau de la pipe:
«Ne te l’ai-je pas toujours dit? Ai-je jamais cessé de le répéter? Mais je ne le ferai jamais plus. — En ce qui me concerne, je réponds que les gens et les choses de là dedans peuvent être bien tranquilles. Je n’y mettrai plus la main... N’ayez pas peur!»
Je m’étais prise à mon propre piège, et le succès de ma narration, tout en flattant mon amour-propre d’auteur, me plongea cependant dans la consternation.
Le petit ruisseau qui vagabondait au travers de la bruyère était plus riche que les fleuves orgueilleux baignant les palais des hommes et les capitales célèbres. Il roulait des perles... en nombre restreint, il est vrai, et peu faites pour servir d’ornement aux diadèmes, ou même pour être portées en bague. Mais que savais-je alors? Mon ignorance était pour moi une source inépuisable d’illusions, de rêves. J’aimais ces petites choses brillantes, qui s’étalaient dans leur rondeur mobile sur la paume de ma main. Je pouvais employer des heures entières pour explorer l’eau et y chercher des coquillages. Je les apportais à Heinz, qui savait les ouvrir. — Son procédé était un secret qu’il ne m’avait pas confié. — Et voici qu’il allait me refuser ses bons offices parce que ma fable lui avait fait supposer que la puissance mystérieuse baptisée par moi «la reine des eaux» était irritée contre nous et s’apprêtait à nous poursuivre, comme on fait un procès à deux fripons.
«Allons, allons, Heinz,» lui dis-je, «ce n’était qu’une sotte plaisanterie... Ne te laisse pas tourner en ridicule en ajoutant foi à tous mes contes.»
Et je me penchai sur l’eau, qui, remise du mouvement que je lui avait imprimé, commençait à recouvrer sa limpidité avec sa tranquillité.
«Vois toi-même. Qu’est-ce qui regarde là dedans? Rien, absolument rien d’autre que mes propres yeux. Pourquoi sont-ils donc ouverts d’une façon surnaturelle, dis, Heinz? Je voudrais savoir seulement cela... Les yeux de Mlle Streit ne sont pas comme ceux-ci, ni ceux d’Isabelle non plus.
— Ni ceux d’Isabelle non plus,» répéta Heinz comme un écho complaisant. «Et pourtant,» fit-il, abandonnant ce rôle d’écho pour rentrer en possession de son individualité, «pourtant, les yeux d’Isabelle sont perçants, petite princesse, bien perçants! »
Tandis que je lui révélais que je l’avais pris pour dupe, Heinz m’avait menacée de son poing massif, mais en accompagnant ce geste terrible d’un sourire rassurant, dont je n’avais que faire, du reste, sachant fort bien qu’il n’était pas au pouvoir de Heinz de n’être pas bon. Puis, après avoir prononcé ces derniers mots en leur donnant l’accent grave et recueilli d’une sentence, il serra les lèvres avec un air méditatif, fronça et releva jusqu’à son couvre-chef une paire de sourcils que j’avais eu parfois l’irrévérence de comparer à une double brosse, et passa la main dans les touffes de cheveux durs et jaunâtres qui garnissaient ses tempes, et qui semblaient s’allumer sous les rayons du soleil couchant.
Il chassa devant lui un formidable nuage de fumée, et je m’élançai sur la rive près de lui. Mieke s’était soulevée, et venait brouter familièrement quelques tiges de chiendent à demi écrasées par les pieds formidables de notre ami Heinz.
«Voyons,» me dit-il en riant, «explique-moi comment sont faits ces yeux si perçants.
— Oh! je t’en prie, laissons cela. Il y a beaucoup de choses dont il ne faut pas plaisanter,» lui répondis-je en imitant du mieux que je le pouvais sa mine grave et son ton sentencieux.
Mieke avait fait un repas excellent. Entre ses deux longues cornes se trouvait une couronne de roses et de feuilles de bouleau. Elle portait cette parure avec tant de majestueuse aisance, tant de grâce massive, qu’on eût pu croire qu’elle l’avait de naissance. Une chaîne faite de fleurettes enfilées couvrait son poitrail, et il n’était pas jusqu’à la pointe de sa queue qui ne fût ornée d’un bouquet de bruyères. Rien n’était plus divertissant, — du moins à mes yeux, — que de voir ce bouquet mis en mouvement, et venant frapper le dos de Mieke avec un bruit strident dès qu’une mouche venait y faire une station trop prolongée.
«Elle a ses atours de fête et les porte admirablement,» dis-je, «mais tu ne comprends pas cela. Allons, essaye de deviner, Heinz: Mieke a pris sa grande parure et l’on a fait des gâteaux à la maison. Devines-tu?»
Je touchais là au point faible du géant mon ami. Heinz n’avait jamais été capable, je ne dirai pas de remonter des effets aux causes, — l’analyse n’était aucunement son affaire, et il ne savait pas du tout le chemin qui conduit du concret à l’abstrait, — mais encore de faire le plus léger effort pour comprendre les choses les plus simples. Quand il se trouvait interpellé de la sorte et mis en demeure de deviner, même ce qui sautait aux yeux, Heinz restait interdit devant moi, incapable de suivre le moindre raisonnement, en un mot, aussi étranger à tout travail d’esprit que pourrait l’être un enfant de deux ans. Dans ces circonstances, j’avais la coutume de venir à son secours plus ou moins généreusement, selon mon caprice du moment.
«Tête obtuse!» m’écriai-je, «tu ne veux donc pas m’adresser tes félicitations? Mais je ne t’en tiendrai pas quitte... Cher, excellent Heinz, c’est aujourd’hui l’anniversaire du jour de ma naissance.»
Une expression de joie émue passa sur le bon et épais visage de mon compagnon. Il me tendit sa grande main ouverte, et j’y plaçai la mienne en y frappant de tout cœur.
«Et quel âge ma petite princesse a-t-elle conquis aujourd’hui?» ajouta-t-il, trouvant sans doute que cette question était la conséquence naturelle du compliment qu’il venait de m’adresser.
Je me mis à rire. «Tu ne le sais pas? Tu l’as encore oublié ? Voyons, essaye de comprendre: qu’est-ce qui vient après seize?
— Dix-sept... quoi! Dix-sept ans? Ce n’est pas vrai, — ce n’est pas possible... Une toute petite fille comme cela! — Ce n’est pas vrai!»
Et, comme pour ajouter beaucoup de poids à cette protestation, il leva ses deux mains vers le ciel.
Cette incrédulité si enracinée, si profonde, me causa une vive indignation. Et pourtant mon vieil ami, qui lorsqu’il avait vingt ans était déjà en possession de la stature qui le mettait en rivalité avec les chênes élancés de la forêt, avait peut-être le droit de se montrer incrédule et quelque raison de s’exprimer ainsi. Depuis trois ans seulement, mon oreille arrivait à la place où l’on sentait battre le cœur vigoureux d’Heinz, et depuis cette époque je n’avais pas gagné une ligne; j’avais été et je demeurais une petite créature destinée à trotter au travers de la vie sur les pieds d’un enfant. Cette apparence brouillait encore les idées déjà très confuses que mon vieux compagnon entretenait relativement à la réalité des choses, et le confirmait dans cette opinion, vaguement conçue, que les années, en s’écoulant, n’ajoutaient rien à mon âge.
Je le tançai vertement, mais il se déroba à la réprimande par cette manœuvre diplomatique, innée même chez les plus jeunes enfants: il changea de thème, et, au lieu de répondre aux reproches que je lui adressais, il me dit tout bas, en désignant un lieu du bout de son pouce et par-dessus son épaule: «On déterre le vieux roi.»
Je bondis aussitôt en dehors du bosquet.
Il me fallut tout d’abord protéger de mes deux mains mes yeux éblouis par l’éclat d’un soleil couchant, baigné dans un océan pourpre. Ses rayons enflammés perçaient, comme autant de flèches lancées par des dieux, la ligne de nuages légers qui confinait dans l’horizon lointain à la forêt... Là tous les héros des temps fabuleux chevauchaient au travers de la grande bruyère, et leurs éperons étincelaient sous les flammes du soleil.
Là on ne voyait pas encore fleurir la bruyère, l’herbe s’étendait sur la prairie comme une couverture soigneusement tendue; seulement la prairie avait respiré, comme je l’affirmais quand j’étais une petite enfant, c’est-à-dire que son sein s’était soulevé çà et là pour marquer cinq sépultures, l’une de beaucoup plus importante que les quatre autres. L’histoire, m’aurait enseigné que cinq chefs des Huns dormaient là leur dernier sommeil, mais la tradition et la légende, beaucoup plus séduisantes, m’avaient appris que ces tombeaux étaient ceux de géants contemporains et acteurs des temps merveilleux. Ceux qui étaient placés sous ces petites collines avaient été des géants dont le pas ébranlait la terre et la faisait gémir, tandis que du poing ils fendaient les rochers et les pulvérisaient. Sur le dos du plus grand tumulus, — il faut bien, quoi que j’en aie, que je désigne ces sépultures par leur nom historique, — avait poussé un genévrier. Un oiseau avait-il laissé tomber au hasard une graine qui avait germé là, ou bien était-ce un caprice humain qui avait voulu ombrager la tombe de ce grand chef? On ne savait, mais le fait est que les vieux arbre avait vécu, quoique chétif, malingre et contrarié dans son développement par les rigueurs de l’hiver et les tourbillons de neige, dont il supportait seul les assauts, sans que les campagnards, partageant sa lutte, en diminuassent les périls. Il s’élevait là, fier de son isolement, de son indépendance, comme un être qui ne peut compter que sur soi pour protéger son existence.
«Le vieux roi est enterré là, car l’arbre est venu à cette place, et il s’y trouve aussi des fleurs jaunes, tandis qu’il n’y en a pas sur les autres tombes,» avais-je dit à Heinz quand j’étais enfant et que je passais avec lui près du tumulus. Et je lui racontais que là, où s’élevait le genévrier, reposait un vieux roi à la tête cerclée d’or, à la barbe blanche énorme, étendu sur une couverture pourpre qui lui servait de linceul. La solitude la plus complète faisait le guet près du mystérieux sommeil du géant inconnu, mais entrevu, grâce à nos rêves. Les oiseaux quittaient la forêt pour faire une petite excursion en s’invitant à une collation composée de baies de genévrier. Les papillons brillants, aux ailes bleues, étaient mes confidents; eux aussi, ils étaient «du secret», et même ils en savaient peut-être plus que moi. Il m’était arrivé de rester là de longues heures, toujours courtes à mon gré, couchée sur le dos, la tête appuyée sur mes mains croisées, sondant le ciel du regard, mais le reportant aussi sur les peuplades de fourmis affairées qui entraient si aisément sous terre et revenaient au grand jour, après avoir vu tout ce qui se passait là-dessous et s’être, sans nul doute, promenées sur la couverture pourpre. Je les enviais et me sentais saisie de nostalgie pour les temps passés, en même temps que de curiosité ardente pour toutes les merveilles inconnues, mais pressenties.
Jusqu’à l’heure présente, j’avais considéré le grand tumulus comme mon jardin particulier, ma forêt, ma propriété privée, en un mot. Dierkhof, ma patrie, était situé dans la bruyère proprement dite; un sentier à peine battu le reliait au monde extérieur, en partant de la forêt, et laissait au loin le tumulus, comme s’il eût éprouvé une certaine appréhension de ce voisinage encore redoutable. Jamais, si loin que pussent remonter mes souvenirs, un pied humain étranger n’avait laissé sa trace dans ces environs... Robinson, dans son île, n’était pas plus solitaire que mon vieux roi dans sa tombe... Et voici que j’apercevais tout à coup une troupe composée d’individus inconnus. Ils enlevaient de grands blocs de terre aux flancs du tumulus, demeuré intact jusqu’ici au travers des siècles. J’apercevais distinctement la pioche levée, dessinant sur le ciel enflammé une fine ligne noire, et quand je la voyais retomber, j’éprouvais l’angoisse indescriptible que j’aurais ressentie si ce fer avait fait son œuvre dans la chair d’un corps aimé et vivant. Il ne faut pas que cette impression soit taxée d’exagération: nul ne mesure l’intensité des sentiments de l’enfance, parce que chacun perd brin à brin, avec l’acuité de ces sensations, la mémoire de leurs effets. Avoir été enfant est le lot de tout le monde; se souvenir de ce que l’on ressentait quand on était enfant, garder dans sa fraîcheur et sa puissance la connaissance des tempêtes dont on a été le récipient, — si je puis m’exprimer de la sorte, — est le privilège d’un très petit nombre, et il est permis de le revendiquer sans vanité comme sans orgueil, parce qu’il n’affirme et né comporte aucune faculté exceptionnelle.
Sans me rendre compte de ce que j’éprouvais, pas plus que de la scène énigmatique à laquelle j’assistais, et poussée seulement par ce besoin instinctif de mettre fin à une souffrance intolérable, je pris ma course en ligne droite, à la façon des oiseaux. Mon chien Spitz me tint fidèlement compagnie en galopant à mes côtés, et lorsque j’arrivai, à bout d’haleine et de forces, au but qui m’attirait, je trouvai près de moi le vieux Heinz, nullement essoufflé, mais ayant fait tranquillement ses enjambées de sept lieues.
Ce fut seulement à cet instant que je me sentis envahie par la confusion qui s’empare toujours de l’enfant devant toute chose inconnue, devant tout visage étranger. Je reculai quelque peu, et saisis le pan de la redingote de Heinz. J’acquérais de la sorte la conscience d’un appui et d’une protection.
II.
Table des matières
Trois hommes,— trois messieurs, devrais-je dire, si j’avais connu à cette époque les nuances du langage civilisé, — se tenaient immobiles sur le tumulus et demeuraient dans une attente silencieuse, tandis que plusieurs ouvriers creusaient le terrain et le. déblayaient à mesure que le travail s’avançait, aux aboiements furieux de Spitz, qui avait, sans nul doute, à l’endroit de ma propriété, des idées aussi erronées et aussi arrêtées que les miennes propres. Les étrangers se tournèrent un instant de notre côté ; l’un d’entre eux, le plus jeune en apparence, leva sa canne contre le chien, qui faisait mine de passer du discours à l’action, et d’engager une lutte avec ceux qu’à mon instar il considérait comme d’impudents usurpateurs. Puis il arrêta un froid regard sur Heinz et sur moi, laissa retomber avec insolence son bâton déjà levé, et nous tourna derechef le dos.
On creusait sous l’arbre. Le genévrier, arraché du sol, gisait au loin, et ceci m’apparut tout d’abord comme une insigne profanation, qui me causa une profonde douleur. Hélas! la réalité était entrée en lutte avec le rêve, et, selon son implacable coutume, l’écrasait du premier coup. J’avais tant souhaité savoir!... Et voici qu’au moment où je pouvais apprendre, je reculais d’appréhension: c’est que la vérité, je commençais à le comprendre, allait tuer le songe.
A la place où s’élevait naguère le genévrier, on voyait une grande ouverture béante, entourée d’amas de terre glaise et de sable jaunâtre, retenant encore des fragments de racines qui représentaient à mes yeux autant de veines du pauvre arbre inhumainement tranchées.
«Nous devons avoir atteint la pierre,» dit l’un des trois messieurs, en écoutant le son rendu par la pioche des ouvriers.
On déblaya incontinent ce côté du tumulus, et l’on mit en évidence un énorme quartier de granit brut.
Les trois messieurs s’écartèrent quelque peu, tandis que les ouvriers s’attaquaient au bloc de granit pour le déplacer. Heinz, au contraire, fit un pas en avant. Les travailleurs ne faisaient pas, selon lui, leur besogne d’une façon satisfaisante. La jambe droite étendue, il levait et abaissait en cadence ses poings formidables, et pendant qu’il se livrait à cet exercice platonique, sa pipe chômait si peu que je n’aperçus plus les têtes des étrangers, voilées par un nuage bleu. Cela produisit un effet d’une nature si particulière que je ne pourrai jamais l’oublier.
Le jeune homme derrière lequel se tenait mon vieux compagnon s’élança en avant comme si on lui eût asséné un coup aussi violent qu’imprévu. Il se retourna aussitôt pour toiser avec autant de surprise que de dédain ce fumeur malencontreux. Après avoir attaché sur Heinz un long regard, qui en disait plus que les plus longs discours, il prit dans sa poche un mouchoir très fin, et le secoua autour de lui avec une suprême expression de dégoût, comme pour purifier l’atmosphère qui l’entourait, et pour chasser tous les miasmes qui avaient eu l’inconcevable inconvenance de l’environner.
Heinz enleva silencieusement le corps du délit à ses lèvres, qui le quittaient à regret, et laissa sa bonne pipe pendre à son côté. Il était littéralement ahuri. Jamais encore le tabac qu’il fumait n’avait produit un semblable effet sur qui que ce soit. J’éprouvai un sentiment d’une autre nature, qui participait de l’humiliation et de la colère, et éveillait en moi l’injuste mais naturelle notion représentée par la peine du talion: «Dédain pour dédain,» voilà ce que mon sang bruissait dans mes oreilles... et je n’eus plus d’autre désir que celui de m’éloigner bien vite de cette compagnie qui se permettait de mépriser mon ami... Mais, précisément à ce moment, le bloc chancela sur sa base, et fut écarté de la place qu’il devait, selon toute probabilité, occuper éternellement.
Cet événement dissipa toutes mes velléités de retraite et me cloua à ma place.
Tout d’abord je ne pus rien entrevoir, car les trois messieurs se penchèrent avidement sur l’ouverture... D’ailleurs, et même en dehors de cet empêchement, il m’eût été impossible de discerner quoi que ce fût. Le sang se précipitait dans mes veines et faisait battre fiévreusement mes artères. Je détournai même les yeux, tant il me semblait vraisemblable de voir se passer quelque scène miraculeuse dont je n’aurais pas la force de supporter le spectacle.
«Sapristi!... ce serait seulement ça?...» s’écria Heinz, qui, en dépit de ses habitudes silencieuses, ne put réprimer cette marque de désappointement.
Je regardai bien vite, et il me sembla alors que toutes les lumières et toutes les couleurs de la vaste bruyère s’étaient subitement éteintes, tandis que les papillons bleus perdaient leurs ailes, et les oiseaux oubliaient leur langage mélodieux, fin ou animé, dont j’avais toujours espéré découvrir la signification mystérieuse... C’était la réalité émergeant, froide, triomphante et laide, de ce sépulcre hanté par mes rêves et mes visions. Le soleil tombait à l’horizon, et dans l’ouverture béante il n’y avait pas de vieux roi au diadème d’or, à la grande barbe d’argent, reposant sur une couverture pourpre. Il n’y avait rien qu’un caveau vide.
Les étrangers ne semblèrent nullement déçus. Tout au contraire, ils parurent trouver que les choses devaient se présenter sous cet aspect. L’un d’entre eux, qui portait sur son nez des lunettes et sur son dos une longue boîte de fer-blanc, descendit dans le caveau, et le jeune homme le suivit, tandis que leur troisième compagnon, grand et mince, examinait soigneusement la partie intérieure du bloc de granit. Je ne pouvais voir son visage, parce qu’il me tournait le dos; mais, à en juger d’après les apparences, il me parut âgé : en effet, ses mouvements étaient lents, et la bande de cheveux court coupés qui dépassait son chapeau de quelques lignes seulement avait une teinte grise déterminée.
«Cette pierre a été travaillée,» dit-il d’une voix brève, tandis que sa main en interrogeait la superficie.
«Les piliers aussi!...» cria une voix s’élevant des profondeurs du tumulus. «Et quel magnifique toit de granit nous avons au-dessus de nous! un bloc erratique véritablement gigantesque!»
Le jeune homme apparut à l’ouverture. Il dut se baisser profondément, et ce mouvement fit tomber son chapeau. Jusqu’ici j’avais vu peu d’hommes, et seulement Heinz, le vieux pasteur du plus proche village, distant de deux heures au moins, puis quelques individus osseux, massifs, parlant aussi peu que leur bétail, et cultivant leur propre sol, qui ne leur rendait pas l’équivalent de leur travail et n’en pouvait mais Je ne savais donc ce qu’était la beauté masculine, n’ayant jamais eu l’occasion de me former un jugement à l’aide de la comparaison. Pourtant il y avait à Dierkhof un portrait de Charlemagne, lequel m’avait toujours paru trop beau pour représenter une réalité, et que j’attribuais à une fantaisie du peintre, inventant ce que la nature ne pouvait lui offrir. Je pensai à ce portrait quand je vis surgir des profondeurs de ce gouffre obscur un front large, pur, et d’autant plus blanc que les boucles brunes dont il était environné lui fournissaient une brusque opposition de teintes. La tête, rejetée en arrière par un mouvement énergique, semblait reposer sur ces belles masses de cheveux sombres et pourtant brillantes.
Le jeune homme tenait un grand vase de grès jaunâtre.
«Doucement, Monsieur Claudius, doucement,» s’écriait le monsieur aux lunettes, qui tenait lui-même plusieurs objets de forme bizarre; «il faut y mettre beaucoup de précaution; ces urnes sont extrêmement fragiles au premier moment, mais l’air les durcit promptement.»
Cet effet ne devait pas se produire. Dès que l’urne fut posée sur le bloc de granit, elle se fendit, un nuage de cendre s’en échappa, et l’on vit rouler dans toutes les directions des restes d’ossements.
L’individu aux lunettes poussa un cri de désespoir et de regret. Il releva ses lunettes sur son front, toucha délicatement, avec mille tendres précautions, les fragments épars sur le sol, puis il examina la fêlure de l’urne.
«Ah bah! le dommage n’est pas bien grand, Monsieur le professeur. Il y a là-dessous encore six urnes au moins, et de tous points pareilles à celle-ci.»
Le visage du professeur se contracta péniblement.
«Voilà un langage que je dois assimiler poliment,» fit le professeur avec effort, «à une profanation.»
Le jeune homme se mit à rire, et c’était, en vérité, un rire merveilleusement gai et gracieux. Il s’en rendit maître très rapidement, et son visage redevint sérieux.
«Je suis par le fait seulement un profane, mais un profane passionné,» dit-il en cherchant à s’excuser. «Cette dernière qualité me vaudra peut-être un peu d’indulgence, et vous excuserez un novice qui prend par-ci par-là le mors aux dents, ne se laisse pas guider par le frein de la science, et galope un peu au hasard a travers l’espace... Je tenais surtout à me renseigner au sujet de la construction intérieure de cette antique sépulture, et... Ah! que cela est beau!...» s’écria-t-il en s’interrompant brusquement et saisissant l’un des objets que le savant venait d’étaler sur le granit,
Selon toute apparence, il n’avait prêté aucune attention au plaidoyer du jeune homme. Plongé dans une méditation profonde et même laborieuse, il examinait en silence un petit ustensile que tour à tour il exposait à la lumière des derniers rayons du soleil, ou rapprochait pensivement des yeux.
«Hum! hum!...» murmura-t-il, «c’est un travail fait en une sorte de filigrane d’argent... Hum! hum!
— De l’argent dans une tombe antérieure à l’histoire de la Germanie, Monsieur le professeur?...» fit le jeune homme avec une nuance d’ironie. «Voyez ce beau morceau de bronze!»
C’était un poignard ou bien un couteau qu’il avait saisi parmi les objets rapportés par le professeur. Il joua avec cette arme comme s’il s’en fût servi pour frapper un ennemi, puis il la soupesa sur la pointe de ses doigts en souriant. «Un poing germain n’aurait pas su employer cette arme délicate,» ajouta-t-il, «il l’eût broyée en la touchant... Pas plus que les barbares de cette contrée n’auraient eu assez de talent pour exécuter la jolie parure en argent que vous examinez... Selon toute vraisemblance, le docteur de Sassen a raison lorsqu’il désigne ces prétendues tombes des Huns comme autant de sépultures phéniciennes.»
M. de Sassen! le docteur de Sassen! Je tressaillis vivement. Celui qui venait de parler ne m’avait-il pas désignée du doigt, et tous les regards ne s’étaient-ils pas fixés sur ma pauvre petite personne épouvantée? Tous ces regards! Oh! j’aurais voulu être engloutie au sein de la terre. Comme j’étais... comme je suis restée enfant! Nul ne m’accordait la moindre attention et ne semblait s’apercevoir de mon existence... Je pus m’en convaincre, et j’allais respirer, lorsque mes yeux tombèrent sur Heintz, le maladroit ami qui se trouvait près de moi. Il me contemplait avec commisération, et s’écria de sa voix retentissante et profonde:
«Hé, ma petite princesse! ces gens-là parlent de....
— Tais-toi, Heinz,» lui dis-je avec colère, — pour la première fois de ma vie, — et je frappai du pied avec violence pour la première fois de ma vie.
Il parut pétrifié, et me contempla longtemps sans se rendre compte du motif qui lui avait valu une si dure rebuffade, puis il détourna la vue avec repentir et confusion, se disant sans nul doute qu’étant réprimandé, il avait dû commettre quelque faute, et croyant plus aisément à sa culpabilité, même énigmatique pour lui, qu’à mon injustice et à ma dureté. Les ouvriers étaient devenus attentifs. Ils semblaient s’apercevoir seulement en ce moment qu’il y avait là, près d’eux, non pas un buisson d’épines ou quelque autre chose du même genre, mais une petite fille craintive. Ils examinaient avec une curiosité souriante. J’aurais souhaité me sauver en courant; mais un sentiment indéfinissable me retenait à ma place, et me faisait à la fois désirer et craindre d’entendre encore parler du personnage dont on venait de prononcer le nom.
Je me calmai en découvrant que la malencontreuse exclamation de Heinz n’avait pas attiré l’attention des trois messieurs. L’origine «phénicienne» attribuée à ces objets trouvés dans le tumulus avait allumé des charbons ardents dans l’âme du professeur à lunettes. Il était, suivant toute apparence, opposé à cette doctrine historique, et défendait son opinion avec des arguments passionnés et verbeux, dont le jeune homme suivait patiemment la déduction.
Le monsieur aux cheveux gris ne semblait accorder aucune attention à ce débat scientifique. Il se promenait tranquillement dans un rayon circonscrit. Puis il examina longtemps la tombe du Hun, et enfin gravit le monticule pour contempler la vaste plaine.
Les flammes du couchant s’étaient peu à peu éteintes, et l’horizon se noyait dans une nappe d’encre violette. Seul un nuage étroit gardait encore la réverbération du soleil, et s’étendait au-dessus du tumulus comme un bras indicateur. Le décor et les accessoires d’un drame appartenant au passé bien lointain s’ensevelissaient graduellement dans une obscurité toujours plus intense, et le ciel éternel dressait majestueusement sa coupole d’un bleu sombre au-dessus des hommes déjà réduits en cendres et des vivants réservés au même sort. La pâle lune entrait en scène et se dorait à mesure qu’elle semblait s’élever.
L’individu qui se tenait sur le monticule tira sa montre.
«Il est temps de partir,» dit-il à ses compagnons. «Il nous faut au moins une heure pour rejoindre la voiture.
— Hélas! oui, mon oncle!...» répondit le jeune homme sur un mode plaintif. «Une heure, une grande heure interminable. Je voudrais bien avoir cette maudite bruyère derrière moi,» poursuivit-il en jetant un regard de commisération sur ses petits pieds finement chaussés. Le professeur, en entendant cette plainte frivole, haussa les épaules en proférant un «eh!» méprisant.
«Sommes-nous vraiment obligés de revenir par cet exécrable chemin, aussi ennuyeux qu’impraticable?...» reprit le jeune homme.
Le professeur haussa les épaules, et répondit froidement:
«Je n’en connais pas de meilleur.»
Son interlocuteur promena sur la plaine un regard de sombre mécontentement. Puis, d’une voix sonore et particulièrement harmonieuse, il récita deux vers naïfs qui me parurent très beaux:
La paix s’étend sur la bruyère, qui repose
Sous les rayons d’un soleil ami.
«Quel pathos!» ajouta le jeune homme. «Je ne comprends pas que la poésie puisse germer sur ce sol si pauvre, et dont l’aspect seul suffirait pour glacer l’inspiration dans mon cerveau et paralyser mon imagination. Êtes-vous sincère, Monsieur le professeur, dans votre tendresse pour ce coin de terre déshérité ? Expliquez-moi ce que je ne puis comprendre... Montrez-moi autre chose que cette bruyère, et encore de la bruyère, abominable vision uniformément brune. Pas même un chant d’oiseau! La vie semble suspendue, et l’on aura beau dire, c’est la vie qui est la vraie poésie! Vous aurez beau dire, Monsieur le professeur, votre bruyère est l’enfant déshérité et repoussé de Dieu.»
Le professeur ne répondit pas un seul mot. Il conduisit seulement le jeune homme à quelques pas plus loin, vers l’endroit où la croupe du monticule s’abaissait pour se réunir au sol. saisit son interlocuteur par les épaules, et l’obligea à regarder au loin vers le sud, par-dessus le monticule éventré.
Là se trouvait Dierkhof. Son toit lourd et solide, parsemé d’autant de touffes de bruyères que d’ardoises, s’élevait entre quatre chênes robustes. Des nuages épais s’élevaient au-dessus des cheminées du vieux toit, et s’évaporaient, lentement absorbés par l’air du soir. Ils encadraient une cigogne vêtue de blanc et de noir, debout sur une seule patte, et plongée en de graves méditations, dont témoignait son bec pourpre pensivement penché sur son sein. Il y avait juste assez de clarté dans le crépuscule pour que l’on pût distinguer des nuances de verdure sombre, et une légère lueur au-dessus du jardin, lequel semblait, par un privilège particulier, avoir retenu plus longtemps que ses alentours la lumière du soleil mourant... L’on voyait même Mieke, laquelle, bien repue et probablement lasse d’attendre mon retour, avait jugé à propos de se mettre en route sans guide et sans protection pour regagner son domicile. La porte cochère était largement ouverte, et pourtant l’animal restait indolemment immobile devant ce seuil si aisé à franchir. Était-ce seulement une sotte irrésolution qui la retenait? N’avait-elle pas plutôt conscience du rôle important qu’elle remplissait en complétant et animant le paysage trop morne?
«Eh bien!...» fit le professeur d’un ton triomphant, «qu’en dites-vous? Que vous semble de cette immobilité, belle précisément de son uniformité et de sa solitude? L’Océan aussi est uniforme et dépourvu de la vie que vous réclamez à grands cris. Cela s’oppose-t-il à ce qu’il soit une source d’inspirations pour les poètes? Revenez ici dans un mois, alors que la bruyère en fleur roule sous le moindre souffle du vent des flots de pourpre: alors son aspect est féerique. Plus tard encore, elle se transforme, et semble couverte d’or en fusion ayant la couleur du miel, et alors «cet enfant déshérité de Dieu» a revêtu une parure digne des enfants royaux. Quelques-uns des petits ruisseaux traversant la bruyère, — en voilà un qui court affairé par là, — contiennent des perles.
— Oui, des milliards de perles liquides qui vont alimenter les rivières et les fleuves pour regagner la mer,» répondit le jeune homme en riant.
Le professeur secoua la tête avec impatience. Je l’aimais depuis un instant, ce vieux savant, en dépit de son visage desséché, de ses mots inconnus et de la grande vilaine boîte de fer-blanc qu’il portait sur son dos. Il plaidait pour ma bruyère bien-aimée, et, en quelques mots simples et exacts, il venait de me révéler à moi-même toutes les beautés que je connaissais, dont je jouissais, mais que je n’aurais pu analyser jusqu’à ce jour. Quant à ce jeune railleur au sourire méprisant et moqueur, dont chaque parole excitait en moi un mouvement de colère, il devait être châtié. Je ne sais pas encore aujourd’hui où je puisai le courage dont je me sentis subitement animée; mais le fait est que je me trouvai tout à coup à ses côtés, lui tendant silencieusement ma main qui contenait cinq perles.
J’éprouvai à cet instant la tentation que j’aurais ressentie si, en place du sol de ma bruyère, j’avais eu sous mes pieds des charbons ardents. Mes lèvres tremblaient, tandis qu’un sentiment d’angoisse et de confusion m’étreignait le cœur. Mes yeux s’attachaient obstinément au sol, et tout à coup la nuit se fit en moi. Tout le monde m’entourait: le monsieur qui avait quitté le sommet du monticule, les ouvriers, enfin la réunion tout entière vint se grouper autour de moi. Aussi la chaussure gigantesque de Heinz ne resta-t-elle pas en arrière. En s’attachant à la terre, mes regards apercevaient les pieds de mon protecteur, qui m’avait fidèlement suivie.
«Ah! ah! voyez, Monsieur Claudius, cette enfant vient porter témoignage contre vous et confondre votre incrédulité... Bravo, petite fille!...» s’écria le professeur surpris et charmé. «L’incrédulité est une vilaine plante. Il faut la déraciner partout où elle pousse, mais principalement dans les jeunes cœurs, car, là, elle étouffe tous les bons germes et réduit le sol à la stérilité. »
Le jeune homme ne répondit pas un mot. Peut-être était-il stupéfait de l’audace déployée par cette petite fille, qui, vêtue d’une chemise grossière et d’un pauvre jupon de laine, était venue se placer à ses côtés. Languissamment et, autant que je pus le conjecturer, à contre-cœur, il étendit vers moi ses doigts d’ivoire aux ongles rosés et brillants. La confusion que j’éprouvais déjà prit la proportion d’un tourment insoutenable: près de cette belle main élégante et bien soignée, ma propre main m’apparut avec la teinte du café brûlé... Je la retirai involontairement, et me sentis fort disposée à jeter mes perles au loin.
«En effet... ces perles ne sont pas percées,» dit le jeune homme en faisant rouler deux de ces petites boules dans le creux de sa main.
«Leur forme et leur couleur laissent sans doute beaucoup à désirer... Elles sont grises et fort irrégulières,» reprit le professeur. «Ce n’est rien de plus que des perles de fort peu de valeur. Nonobstant leurs imperfections, ces perles n’en constituent pas moins l’apparition d’un fait intéressant.
— J’aimerais beaucoup à les conserver,» dit le jeune homme d’un ton poli et avec l’accent de la prière.
«Prenez-les,» répondis-je brusquement sans le regarder. Ce laconisme m’était imposé par la force des choses. En effet, si l’on eût voulu prêter l’oreille un peu attentivement, on eût entendu les battements tumultueux de mon cœur de lièvre.
Il prit soigneusement les autres perles qui se trouvaient encore dans ma main, et je vis le monsieur au chapeau brun, qui se tenait en face de moi, tirer de sa poche un petit sac dans lequel on entendait une sorte de cliquetis.
«Voici pour vous, mon enfant,» dit-il en mettant dans ma main cinq grandes pièces rondes et brillantes.
Lui, je pouvais le regarder. Mes yeux, en se levant, aperçurent le large bord d’un chapeau qui couvrait la moitié de son visage. Après ce chapeau venaient de grandes lunettes bleues qui projetaient sur ses joues un reflet livide.
«Qu’est-ce que cela?...» dis-je, car, en dépit de ma sauvagerie et de mon effroi, j’étais émerveillée de la forme qu’avaient ces pièces inconnues.
«Qu’est-ce que cela?...» répéta l’étranger frappé de surprise. «Ne savez-vous pas ce qu’est l’argent? N’avez-vous jamais vu d’écus?
— Non, Monsieur, elle ne sait pas ce qu’est l’argent et n’en a jamais vu ni manié,» répondit Heinz en intervenant dans la conversation avec une sollicitude quasi paternelle. «La vieille dame ne permet pas qu’il y ait de l’argent à la maison; quand elle en trouve, elle le jette sans pitié dans le ruisseau.
— Comment!... Et qu’est donc cette bizarre vieille dame?» s’écrièrent les trois étrangers presque à la fois.
«Hé ! c’est la grand’mère de la petite princesse.»
Le jeune homme se mit à rire.
«De cette petite princesse?» fit-il en me désignant.
Je laissai tomber les pièces d’argent et me sauvai. Méchant, méchant Heinz! Mais aussi pourquoi lui avais-je conté l’histoire d’une princesse fine et délicate, la Princesse des fèves, et pourquoi avais-je permis que depuis ce jour il m’appelât la petite princesse? Ce rapprochement s’était fait tout naturellement dans son esprit, parce qu’il trouvait que rien n’était plus délicat et plus mignon que la petite fille aux pieds légers, vagabondant à ses côtés au travers de la bruyère.
Je me mis à courir de toutes mes forces, coupant l’espace en ligne droite afin de rejoindre plus tôt le gîte. Le rire ironique du jeune homme me chassait comme l’aurait pu faire un sirocco pestiféré, et la rapidité de ma course se décuplait quand ma pensée entrevoyait confusément que je pourrais peut-être oublier la raillerie et le mépris dès que je serais abritée sous le vieux toit de Dierkhof.
Isabelle se tenait devant la porte cochère, et m’attendait avec impatience: Mieke était rentrée sans moi. Mon regard s’attacha, du plus loin que cela fut possible, sur cette silhouette qui se dessinait en contours fortement accusés sur le fond crépusculaire du soir... Combien j’aimais cette tête blonde! Sa chevelure avait exactement la teinte jaune paille qui se voyait encore aux tempes de Heinz, et, comme le front avait revêtu les mêmes tons d’ambre, il n’était pas possible de discerner à quelques pas la ligne de démarcation limitant la chevelure. Son nez était puissant, monumental, tout comme celui de son frère Heinz. Son sang frais et pur déposait sur ses pommettes une sorte de vernis brillant et rosé. Mais là s’arrêtait la ressemblance. Elle avait des yeux perçants qui frappaient son frère d’une crainte respectueuse, et plus je m’approchais, plus son regard, — que je connaissais bien, — me donnait à penser.
«Es-tu devenue folle, Éléonore?» s’écria-t-elle avec le vigoureux laconisme qui faisait partie de sa nature.
Elle était en colère, fort en colère, autant du moins que permettait de le discerner l’incroyable domination qu’elle exerçait sur elle-même, et qui lui permettait de maîtriser en toute circonstance et à toute heure les mouvements de son âme... Mais je jugeais de la situation par un symptôme à moi bien connu: elle m’appelait de mon prénom. Or ce fait se produisait seulement dans ses plus violents moments d’emportement.
Après avoir prononcé ce petit nombre de mots, elle se tut, et dirigea vers moi un regard à la fois impérieux et interrogateur. J’étais accoutumée à la comprendre, même et surtout quand elle ne parlait pas. Aussi son regard glissa-t-elle aussitôt sur ma personne et s’arrêta aux extrémités: mes pieds étaient nus.
«Ah! Isabelle, mes souliers et mes bas sont restés près du ruisseau,» dis-je avec abattement.
«Démence!... Les aller chercher de suite!»
Elle rebroussa chemin et se dirigea vers la cuisine, disposée en garde-manger, sans avoir cependant été complètement dépouillée de ses anciennes attributions. Isabelle faisait cuire du lard, que l’on entendait grésiller tandis que dans la grande marmite, remplie de pommes de terre, montaient de grosses bulles d’eau.
Ainsi le souper allait être prêt. Il me fallait faire grande diligence pour me trouver à mon poste dans ce bref délai. Pourtant nulle considération n’aurait pu me décider à repasser le seuil de la porte cochère. Si je quittais la maison par la porte du fond, j’étais cachée et protégée par les bâtiments de Dierkhof, et pouvais atteindre le ruisseau sans courir le risque de rencontrer les étrangers et d’être vue par eux.
III.
Table des matières
Je me dirigeai vers cette porte, située entre la maison et le battoir, et s’ouvrant en pleins champs sur un espace que l’on désignait par les mots de cour plantée. Mais Isabelle vint me barrer le chemin en levant l’index par un geste d’interdiction.
«Tu ne peux sortir par là, ta grand’mère y est,» me dit-elle d’une voix contenue.
La porte était ouverte, et j’aperçus en effet ma grand’mère levant et baissant avec énergie le bras de la pompe... Ce spectacle n’avait rien de surprenant pour moi, car j’y assistais quotidiennement.
Ma grand’mère était une femme de haute stature, fortement charpentée, et dont le visage, depuis la chevelure jusqu’à son cou puissant, était toujours, et en toute saison, uniformément pourpre. Ce teint se joignant à des traits fortement accusés, à une taille élevée en même temps que massive, à une démarche procédant toujours par enjambées prodigieuses, aux mouvements énergiques de ses bras musculeux, composait une apparition effrayante, sauvage, et tout au moins bizarre, même pour ceux qui vivaient près d’elle. Aujourd’hui encore, quand je me représente cet ensemble, je ne puis, en dépit de ses yeux noirs et de son profil oriental, m’empêcher d’évoquer du même coup l’image des femmes cimbres, vêtues de peaux de bête, la hache de combat à la main, s’élançant dans la mêlée humaine en poussant de féroces clameurs, et prenant part à la tuerie.
Elle penchait la tête de façon à recevoir le jet vigoureux de la pompe. L’eau ruisselait sur son visage, sur son cou, et serpentait sur les fortes et épaisses nattes de cheveux gris qui tombaient jusque dans l’auge de la fontaine. Même en plein hiver, et quand il gelait à pierre fendre, elle ne manquait jamais de se livrer à cette ablution, qui semblait être aussi indispensable à son existence que l’air à ses poumons. Aujourd’hui cependant la teinte de son visage me parut plus surprenante que jamais. Même sous ces flots d’eau froide, la teinte pourpre persistait, et même, me semblait-il, s’accusait davantage et brunissait. Quand ce corps puissant se redressa, quand elle dressa fortement sa tête en la rejetant sur la nuque, et que, dans la plénitude de la jouissance, elle respira bruyamment plusieurs fois, il me sembla que ses lèvres étaient violacées, et que, plus que jamais, leur contraste avec ses fortes dents blanches s’accusait vivement.
Je regardai Isabelle. Elle aussi contemplait cette scène, et paraissait, — contre son habitude, — complètement absorbée par ce spectacle. Ses yeux bleus aux teintes métalliques, à l’expression dure et sévère, reflétaient, chose étrange, une vague et mélancolique inquiétude.
«Qu’a donc ma grand’mère?» demandai-je avec anxiété.
«Rien, — le temps est lourd, orageux aujourd’hui.» Il lui était visiblement désagréable d’avoir laissé surprendre ce regard d’inquiète commisération.
«N’y a-t-il donc aucun remède, Isabelle, contre cette terrible disposition qui lui porte le sang à la tête?
— Elle ne veut d’aucun remède, — tu le sais. — Hier soir, elle m’a jeté au nez le bain de pieds que j’avais préparé pour elle. Va-t’en, enfant, va chercher tes effets.»
Elle retourna à la cuisine, et je sortis de la maison par une autre porte. Je me dirigeai en courant vers le ruisseau, qui était séparé de la maison par une trentaine de pas à peine, et cherchai à me glisser au travers des taillis qui couvraient ses rives. Cette entreprise n’était pas aussi aisée qu’on pourrait le croire: toute cette végétation grandissait et s’étendait à sa guise sans être jamais refrénée, taillée ou dirigée par la main humaine. Mais je poursuivis ma route en dépit des difficultés de l’entreprise, car si les branches flexibles cinglaient mon visage, mes mains et mes pieds nus, leur densité me protégeait contre tout regard étranger. J’avais à peine fait quelques pas sous leur abri, que j’eus tout lieu de m’en féliciter doublement: en ligne diagonale, au travers de la bruyère, je voyais venir les trois étrangers, Heinz en tête, se dirigeant vers le ruisseau. J’espérai cependant atteindre avant eux la petite baie où j’avais déposé ma chaussure. Mon attente fut trompée: beaucoup d’obstacles avaient retardé ma marche, et je dus me résigner à me pelotonner à terre sous la protection des taillis.
Il m’était aisé de deviner le mobile qui les conduisait là. Heinz leur signalait l’étroite bande de gazon qui s’étendait près des rives du ruisseau. Cela différait, et beaucoup, de l’âpre et dur tapis que la bruyère étendait sur le sol. C’était une surface voloutée, élastique, telle qu’on l’aurait préparée pour des pieds privilégiés. Les étrangers vinrent tout près de moi et frôlèrent en passant les branches des arbres derrière lesquels je m’abritais. Tout à coup ils s’arrêtèrent.
«Ha! ha!» dit le jeune homme, qui avait atteint le pied du bouleau, «ceci est, si je ne me trompe, le cabinet de toilette de la princesse des bruyères.»
Ces mots suspendirent ma respiration... Je me penchai en avant, j’écartai les branches avec la prudence qu’une jeune sauvage eût apportée à cet espionnage, et j’aperçus le railleur ramassant un soulier. En dépit de mon inexpérience et de mon ignorance pour tout ce qui concernait les choses du monde, je savais fort bien en quelle tenue un soulier féminin doit s’offrir aux regards. Je savais des contes dans lesquelles de petites pantoufles en velours rouge, brodées de petites paillettes d’or ou d’argent, jouent un rôle considérable. Le papier fin sur lequel étaient imprimés ces récits merveilleux me semblait encore trop grossier pour servir de semelle à cette chaussure idéale et éthérée. L’informe soulier que l’on venait de relever était taillé dans le plus épais de tous les cuirs. — O Isabelle impitoyable!... Le bois lui-même ne te semblait pas suffisamment solide pour revêtir mes pieds toujours agités.
Le matin même, ces souliers tout neufs avaient été déposés devant mon lit en compagnie d’une roide paire de bas tricotés par Isabelle elle-même avec une laine dure et rêche... C’était son orgueilleux présent d’anniversaire, et j’en avais été tout à fait heureuse. Un plus ample examen avait encore augmenté ma satisfaction, car le cordonnier, rempli de prévoyance, avait rangé sur une semelle épaisse comme son gros doigt un bataillon de clous à tête brillante... lesquels me semblaient à l’heure présente scintiller de lueurs ennemies et déplaisantes.
«Ah!... quelle enfant! La voilà qui a oublié ses souliers... des souliers tout neufs encore!» s’écria Heinz en branlant la tête. «Ce sera drôle d’entendre Isabelle,» ajouta-t-il d’un ton anxieux et alarmé.
«A qui donc appartient l’enfant que nous avons vue vers le tumulus?» demanda de sa voix douce et pénétrante le vieux monsieur à cheveux gris.
«A Dierkhof, Monsieur, à la maison de Dierkhof.
— Oui... fort bien... Mais je vous demande comment elle s’appelle.»
Heinz déplaça quelque peu son couvre-chef de façon à pouvoir gratter son oreille, mouvement qui annonçait chez lui une extrême perplexité... Je sentais naître et venir sa réponse diplomatique... Il n’avait pas oublié ma colère et la vivacité avec laquelle je lui avais imposé silence quelques moments auparavant... Et quand il voulait bien mettre en mouvement son épaisse cervelle, Heinz était plus fin qu’on ne le croyait communément.
«Comment on l’appelle?...» fit-il d’un air encore plus niais que de coutume. «Hé ? mais, Isabelle l’appelle l’enfant, et moi...
— La petite princesse,» dit le jeune homme, affectant un ton aussi grave et aussi simple que celui de mon rusé Heinz. Il jouait avec mon soulier comme je l’avais vu jouer avec le couteau phénicien et le soupeser du bout des doigts. Mais il affectait cette fois d’employer toutes ses forces à soutenir un poids énorme, et ce jeu, humiliant pour moi, me semblait-il, s’accentuait encore grâce à l’expression moqueuse de ce beau visage.
«Ah!...» fit-il, «les dames de la bruyère tiennent à faire des impressions profondes... à laisser des traces ineffaçables...» Et, s’adressant au vieux monsieur, il ajouta: «Je voudrais bien que Charlotte vît cette chaussure idéalement légère, mon oncle... J’ai bien envie de lui porter cet objet à titre d’échantillon du costume des naturels de la bruyère.
— Point de folies, Dagobert!» répondit le vieux monsieur d’un ton sévère. Heinz venait de faire entendre un cri d’effroi.
«Non! non! Monsieur,» dit-il avec anxiété, «cela ne se peut. Mon Dieu! que dirait Isabelle? Des souliers tout neufs.
— Brrr... vous m’inspirez une terreur peut-être salutaire. Cette Isabelle doit être le dragon qui garde votre princesse aux pieds nus.»
Et le jeune homme, riant de tout son cœur de cet incident, laissa tomber le gros soulier. Il frappa les mains l’une contre l’autre pour faire disparaître la poussière qui s’était attachée à ses gants; puis, saluant Heinz, les étrangers s’éloignèrent, tandis que mon vieux camarade emballait joyeusement cette chaussure malencontreuse dans les vastes poches de sa redingote. Il découvrit aussi les bas suspendus à un arbre, les prit en secouant la tête d’un air mécontent, les envoya rejoindre dans ses poches leurs compagnons naturels, et se dirigea en grande hâte vers Dierkhof.
Je restai encore quelques instants dans ma cachette, percevant l’écho toujours plus éloigné du pas des voyageurs. J’éprouvais une vive émotion dont il m’était impossible d’analyser les causes ni les effets. Ma gorge se contractait, mes tempes se serraient, et mon angoisse s’apaisa seulement lorsque je m’aperçus que mes larmes coulaient... Ce n’était rien moins qu’une profonde contrariété, le regret qu’on éprouve de perdre une occasion qui ne pourra être retrouvée. Oui, par une contradiction inexplicable en apparence, après avoir naguère imposé silence à mon compagnon, je lui en voulais maintenant de sa discrétion. Et quand j’avais entendu sa réponse évasive, inspirée par une prudence digne du grand Salomon, je n’avais pu m’empêcher de murmurer: «Qu’il est niais!...» En effet, il eût pu dire cette fois que j’étais la fille de M. de Sassen, et l’on aurait vu de la sorte que je n’étais pas la première venue, une petite vagabonde. Mais non, M. Heinz avait fait de la diplomatie, et je me sentais profondément irritée contre lui.
Je quittai le taillis. Aucun nuage de fumée ne s’élevait maintenant au-dessus de la cheminée de Dierkhof. Isabelle avait dressé les pommes de terre sur un plat, et très certainement les plus belles, les plus dorées, soigneusement pelées, étaient placées près d’un verre rempli d’un bon lait écumant... car Isabelle me soignait, et même me gâtait, en dépit de son apparente sévérité. Maintenant elle m’attendait, et pourtant je ne regagnai pas tout de suite le logis. Je voulais d’abord m’assurer de l’état dans lequel les étrangers avaient laissé le pauvre monticule éventré.
Son aspect était meilleur que je ne pensais. Le bloc avait été remis en place, les couches de terre à peu près rejetées dans leur ancienne situation, et les débris de l’urne avaient disparu. L’arbre seul gisait déraciné. Au pied du monticule, on voyait seulement une légère raie grise: c’était la trace de la cendre humaine répandue à cette place. Plus loin je trouvai un petit ossement noirâtre, pour jamais séparé des autres os rendus à la tombe.
Je le pris soigneusement. Le jeune homme avait raison: ce n’étaient point des géants qui avaient dormi dans cette sépulture. Ce devait avoir été un doigt d’enfant, entouré d’une chair blanche et rose, complété par un bel ongle brillant, appartenant à une main fine et bien faite, telle que celle dont j’avais eu la révélation peu d’instants auparavant. Un métal précieux lui avait servi de parure, et peut-être bien des existences avaient dépendu d’un mouvement fait par cette petite main... Je montai sur le monticule, et, écartant la terre fraîchement remuée, j’y plaçai ce pauvre ossement solitaire. Puis, regardant au loin, je contemplai longuement le ruisseau qui se hâtait vers la forêt. C’est par là que. les étrangers se dirigeaient eux aussi, pour rejoindre bien vite le monde, en laissant derrière eux cette solitude méprisée, — du moins par l’un d’entre eux, — qui s’appelait la bruyère, et qui était ma patrie. Le monde... qu’était-ce? Mes plus lointains souvenirs me retraçaient quelque chose qui faisait partie du monde: une grande chambre sombre et un jardin humide entouré de maisons très hautes. Voilà ce qu’était le monde pour moi. J’avais passé dans cette chambre les trois premières années de ma vie. Des boucles gris-blond flottaient autour du visage dont tous les traits étaient restés gravés dans ma mémoire: j’aurais pu peindre de souvenir la visière verte qui protégeait des yeux affaiblis, le gros nez retroussé, le teint décoloré de celle qui était Mlle Streit, mon institutrice. Un autre visage flottait encore dans mes souvenirs, et se détachait sur leur masse confuse: je le voyais rarement, mais plus tard, quand il m’arriva d’entendre le bruissement de la soie, j’éprouvai un frisson, car un fantôme aux contours indéterminés prenait la parole pour prononcer avec un ton d’impatience une phrase toujours la même: «Enfant! tu me fais mal aux nerfs!» Avoir mal aux nerfs et être en colère devinrent dès lors pour moi deux choses identiques. Cette apparition vêtue de soie, qui s’entendait interpeller de la sorte, qui se bornait à traverser la grande chambre dans laquelle je vivais, et posa une seule fois sur mon front une main douce et chaude, était appelée madame par Mlle Streit, et l’on m’apprenait à lui dire maman.
Un jour je m’éveillai, — non plus dans la chambre, — mais dans les bras d’un homme très grand, aux tempes garnies d’une chevelure couleur d’ambre, et qui me dit en s’efforçant de rire: «Hé ! hé ! nous voilà réveillée!»
Près de nous marchait Mlle Streit, vêtue de noir et versant de grosses larmes sous son voile de crêpe. Je remarquai aussi que ses mains étaient jointes dans l’attitude de la prière. Nous étions à quelques pas de la maison au nid de cigognes, entourée des quatre chênes. Quand je vis que je ne reconnaissais pas le visage de l’homme qui me portait, je me rejetai en arrière, en donnant toutes les marques d’un effroi intense. Je m’apprêtais à le caractériser en poussant des cris perçants, lorsque mon porteur fit entendre un sifflement particulier, auquel accourut une troupe de poules bigarrées qui sautèrent autour de lui avec une confiance joyeuse dont l’exemple me gagna rapidement.
Là se trouvait aussi une dame très grande, au visage très rouge. Elle tendit la main à Mlle Streit et m’embrassa en pleurant, ce qui fit renaître ma terreur. Je l’oubliai bien vite: un veau prenait ses ébats dans la cour, sautait lourdement et retombait sur ses quatre pattes devant son compagnon avec une gaucherie tellement grotesque que l’hilarité me gagna. Sur le toit, les cigognes faisaient entendre le claquement de leurs becs, et Isabelle, — Isabelle aux yeux perçants, — me tendait un petit animal à la fourrure soyeuse. J’y plongeai aussitôt la main et me trouvai en possession d’un joli petit chat, et de toutes parts éclataient les gais rayons du soleil, et le feuillage des arbres s’agitait sous le souffle parfumé qu’envoyait la bruyère. Je sautai de joie au milieu de ce monde qui se révélait à moi, tandis que Mlle Streit, sanglotant et essayant d’étouffer ses sanglots, chancelait sur le seuil de la maison.
C’est ainsi que je fis mon entrée à Dierkhof, sur le bras de Heinz, et c’est seulement de ce jour que commença ma vie. Pendant cette nuit, durant laquelle chacun pleurait sur moi, j’étais devenue une enfant heureuse. J’explorai la bruyère du haut du dos de Heinz, et je faisais chaque jour de cette façon des promenades qui me semblaient délicieuses. Il y avait, dans le coin le plus écarté de la plaine, une petite hutte d’argile au toit de paille si peu élevé que Heinz devait courber sa haute taille pour passer par la porte; mais la hutte était habitable. La table et les chaises en bois de sapin avaient une blancheur de neige, et derrière les deux grandes portes d’armoire placées sur l’épaisse paroi se trouvaient d’épais lits de plume recouverts d’une toile bien propre, aux ramages bigarrés. Heinz et Isabelle étaient les enfants d’un faiseur de balais. Il avait construit cette hutte de ses mains, les deux enfants y étaient nés, et Heinz entendait bien y mourir. Au mois de juillet, il emmenait dans la bruyère les essaims d’abeilles des maisons environnantes et les surveillait. Il travaillait à Dierkhof pendant quelques jours de chaque semaine.
J’étais devenue bientôt aussi familière dans la maisonnette de Heinz que dans la maison de ma grand’mère. J’aidais Heinz à manger son blé de sarrasin, et j’étais toujours présente quand il ramassait la bruyère destinée aux litières de Dierkhof et qu’il l’y transportait. Il me soulevait bien haut, — au-dessus de sa tête, — pour me faire examiner les ruches qui contenaient ses pensionnaires ailées. Celles de ces ruches qui étaient hors d’usage servaient de poulailler, et je poussais des cris de joie lorsque j’y découvrais de beaux œufs d’une blancheur de neige.
Pendant que je m’initiais de la sorte à la vie primitive, Mlle Streit restait dans la chambre d’amis, et brodait, et pleurait toute la journée. Cette chambre avait, il faut bien l’avouer, une apparence des plus rustiques; les murs étaient simplement blanchis à la chaux, un vieux banc de bois bruni et poli, — seulement par l’usage, —était placé derrière le poêle, et quelques tables massives, grossièrement équarries, garnissaient la pièce. Mais, en l’honneur de Mlle Streit, ma grand’mère avait fait venir de la ville un canapé rembourré, et Isabelle avait découvert je ne sais où des rideaux à rayures bleues et blanches, qu’elle avait suspendus aux fenêtres. Mlle Streit avait la coutume de fermer hermétiquement ces rideaux, et s’en excusait en confessant l’effroi que lui causait la vaste et silencieuse bruyère s’étendant à perte de vue sous les rayons du soleil. Il est vrai que, son effroi n’étant pas moindre quand les rayons de la lune avaient succédé à ceux du soleil, les rideaux demeuraient toujours fermés. Quand j’eus atteint ma cinquième année, elle commença mon enseignement, et alors Isabelle apportait son ouvrage et venait assister à mes leçons, afin de s’assimiler quelques bribes de savoir. Elle était entrée à l’âge de quinze ans au service de ma grand’mère, qui alors habitait la ville et lui avait fait apprendre à lire et écrire. Pourtant Isabelle ne s’estimait pas suffisamment instruite et recommençait à étudier près de moi. Bien souvent, le soir, quand j’étais bien fatiguée d’avoir sauté, et couru, et joué, je me pelotonnais sur ses genoux et j’appuyais ma tête contre sa poitrine. Alors Heinz faisait son entrée en compagnie de sa pipe, — éteinte, bien entendu, — et, en se voyant en possession d’un auditoire, Mlle Streit retrouvait quelque vivacité, ses joues minces et pâles se coloraient Un peu, ses boucles défrisées tombaient autour de son visage et flottaient singulièrement, tandis qu’elle racontait ce qu’était l’existence dans la maison de mon père. Mes souvenirs si vagues se condensaient pendant ces récits, l’ordre et la clarté se faisaient ainsi dans mon cerveau. J’appris de la sorte que mon père était un homme célèbre, que ma mère, actuellement défunte, était non seulement une femme savante, mais encore une femme poète. Beaucoup de personnages illustres fréquentaient notre maison, et quand Mlle Streit disait en soupirant: «J’avais une robe blanche, une ceinture rose et des nœuds roses dans les cheveux pour les soirées de lecture de madame,» elle évoquait mes souvenirs les plus désagréables. J’entendais encore le mouvement qui se faisait dans la maison, et dont j’étais tenue à l’écart dans la chambre sombre. Alors mon souper m’était servi froid, et lorsqu’il m’arrivait de m’éveiller dans mon premier sommeil, je me trouvais absolument seule dans cette vaste et triste pièce. Aussitôt l’effroi me prenait, je poussais des cris perçants, et Mlle Streit, vêtue de sa robe blanche, apparaissait à ma vue, plus semblable à un fantôme qu’à elle-même (elle mettait une robe blanche seulement dans les circonstances solennelles), plaçait un bonbon entre mes lèvres, tirait ma couverture sur ma tête, et disparaissait le plus rapidement possible.
A part cela, les «souvenirs célestes» de mon institutrice me touchaient fort peu. Je m’endormais généralement pendant ses narrations, et me réveillais seulement quand on me tirait inhumainement les cheveux. Mes longs cheveux noirs étaient soumis au même régime que les cheveux gris-blond, clairsemés, de Mlle Streit, c’est-à-dire qu’il fallait endurer tous les soirs le supplice des papillotes. Puis je priais pour mon père absent, dont il m’était impossible de reconstituer les traits dans ma mémoire, en dépit des efforts que je faisais à ce sujet.
Quelques années se passèrent de la sorte, et Mlle Streit se montrait chaque jour plus inquiète, plus agitée, et pleurait chaque jour davantage. Elle s’arrêtait souvent dans la cour plantée, et, levant les bras au ciel, s’écriait:
«Où allez-vous, nuages légers? où vous emporte le vent?
«Ah! prenez-moi, prenez-moi avec vous!»
Et j’étais si crédule déjà, que je m’attendais à voir un nuage descendre à terre, se transformer en carrosse et emporter mon institutrice au travers des airs.
Ce ne fut pourtant pas un nuage qui l’emporta, mais un jour on entendit sur son assiette un petit bruit sec. Une dent venait de tomber, et, à mon extrême surprise, ce n’était pas une dent vivante, elle avait une tige de métal en place de racine. Mlle Streit joignit les mains avec consternation, quitta la table, et alla emballer ses effets.
«C’est ma faute, ma bonne Isabelle,» dit Mlle Streit en pleurant. «J’avais trop présumé de mes forces. J’aurais dû comprendre que je ne pouvais vivre ici sans la moindre perspective.»
Point de perspective dans la vaste, vaste bruyère! Cette appréciation, prise par moi dans son sens littéral, me pétrifia, et même m’indigna, car j’adorais déjà notre bruyère. Heinz conduisit la malle jusqu’au prochain village, et je l’accompagnai. Après les adieux, je demeurai immobile pendant quelques minutes, suivant du regard la carriole qui emportait ma vieille institutrice jusqu’à ce qu’elle eût disparu dans la forêt. Puis, tout à coup, je pris mon chapeau et le lançai en l’air, je saisis et j’ôtai la veste ajustée sans laquelle Mlle Streit m’interdisait d’entreprendre une promenade quelconque, et j’aspirai avec délices l’air qui se jouait sur ma nuque et mes bras. Ce fut dans cet équipage que je regagnai la maison. Isabelle avait déjà enlevé le canapé et l’avait serré dans un cabinet reculé, après l’avoir enveloppé de couvertures. Les rideaux étaient déjà défaits et soigneusement pliés, pour aller retrouver les profondeurs de l’armoire dans laquelle ils devaient se reposer du service actif qu’ils venaient de fournir.
«Isabelle, ceci doit être coupé !» m’écriai-je en tenant l’une de mes longues et incommodes boucles noires. Et elle se mit à couper toutes mes boucles, et j’écoutais avec délices le grincement des ciseaux qui me délivraient de l’un de mes tourments. Les papillotes furent jetées au feu, la veste alla rejoindre les rideaux dans leur armoire, et dès ce jour je fus vêtue comme Isabelle, seulement d’un jupon et d’un corselet, — en vraie paysanne.
Tous ces incidents se retracèrent à ma mémoire tandis que je contemplais, à l’horizon, le sentier parcouru par les trois inconnus. Le crépuscule s’épaississait, et c’est tout au plus si je distinguais le paysage; mais j’en voyais assez pour me représenter es trois voyageurs se pressant afin de s’éloigner, comme l’avait fait Mlle Streit, de cette bruyère «abominable», et n’y jamais plus revenir. Combien ce jeune homme moqueur aurait ri de la vieille dame au visage rouge s’il eût su qu’elle avait quitté une belle ville populeuse pour habiter cette solitude et ne jamais plus la quitter! Mlle Streit avait toujours pensé que ma grand’mère était atteinte d’une maladie mentale, et son regard sombre lui inspirait une profonde terreur. Pour moi, cette existence bizarre était tout à fait naturelle et tout à fait inséparable de son être, et si les dispositions singulières qu’elle avait s’étaient accentuées et fortifiées, ce résultat s’était produit graduellement, par conséquent insensiblement, tout comme ma croissance. Je croyais, au surplus, que toutes les grand’mères vivaient et agissaient comme ma propre grand’mère. Pourquoi étais-je amenée ce jour-là à réfléchir si profondément sur des faits que j’avais jusqu’ici considérés comme naturels, et qui s’offraient tout à coup à mon esprit comme autant d’énigmes? La surprise inexprimable manifestée par les étrangers lorsqu’ils eurent entendu parler de cette singulière vieille dame, qui ne souffrait ni or ni argent dans la maison, avait éveillé mon attention... N’était-il pas aussi bien surprenant que depuis un certain nombre d’années elle fût condamnée à un mutisme absolu?... qu’elle évitât soigneusement toute rencontre avec les personnes qui vivaient sous son toit, et qu’elle leur jetât une terrible réprimande dans un regard effrayant lorsqu’elles se trouvaient sur son chemin? Pourquoi aussi n’acceptait-elle pas même une bouchée de nourriture de la main d’autrui? Les œufs qui composaient sa principale nourriture devaient être dénichés par elle, et, pour qu’aucune main humaine ne touchât au vase qu’elle allait porter à ses lèvres, pour qu’aucun souffle n’effleurât sa boisson, elle s’appliquait à traire elle-même sa vache. Elle ne touchait jamais au pain ni à la viande. Durant la première année de mon séjour près d’elle, ma grand’mère m’avait quelquefois embrassée avec tendresse; mais depuis longtemps, bien longtemps, elle ne m’accordait plus aucune attention et semblait même avoir oublié qui j’étais.
Mon père ne m’envoya pas une autre institutrice, je n’existais pas pour ma grand’mère; et le maître d’école du plus proche village, — passablement éloigné, du reste, — n’était pas des plus habiles. Tout cela, selon Isabelle, était mauvais pour moi. Elle ne m’envoya pas à l’école, — comment eût-elle fait? — et s’imposa la rude tâche de m’instruire. Elle me fit lire des chapitres de la Bible, mais toujours à voix basse et étouffée, s’interrompant souvent pour prêter l’oreille avec anxiété du côté de l’appartement occupé par ma grand’mère. Je fus confirmée par le vieux pasteur du village. A cette occasion, Isabelle se déroba littéralement avec moi, tandis que Heinz faisait bonne garde, et je m’agenouillai dans la petite église, faisant ainsi un acte de foi dont ma grand’mère n’eut aucunement connaissance.
C’est ainsi que j’avais grandi, sauvage et vivace comme les plantes qui garnissaient les rives du ruisseau. Et quand j’examinai d’un coup d’œil la somme des jouissances que j’avais déjà connues, quand je comparai ma vie à celle de ce jeune homme qui cherchait soigneusement les sentiers gazonnés, et, non content de chausser ses pieds, tendait encore une peau d’animal sur ses mains blanches, j’éclatai d’un rire sonore: — c’était ma vengeance.
IV.
Table des matières
L’espace qui, dans les maisons de la partie méridionale de la Saxe, est compris entre la grange et les chambres habitables, et dans lequel se trouve le foyer de la cuisine, s’appelle le fleck. A Dierkhof, le fleck s’élevait de quelques pouces au-dessus du sol argileux de la grange, selon une coutume fort ancienne et à peu près tombée en désuétude; mais il n’y avait pas de mur, pas même de barrière de planches, pour séparer ces pièces. Sur ce fleck, que j’appellerai un vestibule, quoiqu’il n’en eût pas l’apparence, s’ouvraient une fenêtre et deux portes communiquant aux chambres de la maison. Le vestibule était proprement pavé de petits carreaux. C’était la pièce que je préférais, et nous y dînions toujours en été. Depuis ce vestibule le regard embrassait non seulement toute l’étendue de la grange jusqu’à la porte cochère, mais encore les étables, qui étaient de la sorte commodément surveillées.
Lorsque, de retour de mon expédition nocturne, j’entrai avec Isabelle dans ce vaste espace, la lampe était déjà allumée sur la table et se perdait comme une petite étincelle dans l’obscurité du vestibule enfumé. Près de son étable, Mieke, non encore accommodée de nuit, se tenait passablement gênée, me parut-il, par la parure et les guirlandes dont j’avais décoré ses cornes et son poitrail.
On avait soupé sans moi. Je reconnus, à une montagne de pelures de pommes de terre, la place qui avait été occupée par Heinz. Isabelle, me faisant grâce de tout sermon, enleva l’assiette devant laquelle j’allais me placer, et qui ne contenait plus que des pommes de terre refroidies, auxquelles elle substitua des œufs frais cuits à la coque. J’entendais Heinz errer dans la cour plantée, et Isabelle semblait très affairée. Le moment n’était sans doute pas opportun, mais la jeunesse ne sait, ne peut et ne veut pas attendre. J’avais depuis quelques heures une question sur les lèvres, et ne pus me décider à me taire.
«Isabelle, comment s’appelle l’endroit que mon père habite maintenant?»
Elle passait précisément devant moi pour se rendre dans la cour plantée, et s’arrêta, frappée de surprise.
«Tu veux lui écrire?...» fit-elle de son ton bref.
Je me mis à rire.
«Moi! écrire une lettre! Oh! Isabelle, tu te moques de moi. Non, non, je veux seulement savoir comment s’appellent les gens chez lesquels mon père demeure.
— Tu veux le savoir de suite?»
Je n’osai pas répondre affirmativement, mais Isabelle lut peut-être dans mes traits l’impatience qui me dévorait, et n’eut Pas le courage de m’infliger le supplice de l’attente. Elle se dirigea sans mot dire vers l’une des chambres voisines et en revint avec un coffret.
«Tiens... cherche cette adresse toi-même, je ne l’ai pas en tête. Mais ne perds rien de tout cela et n’emploie pas trop de temps à tes recherches.»
Elle sortit. Comme tous ces petits paquets représentant les derniers liens de Dierkhof avec le monde extérieur étaient bien classés, soigneusement enveloppés, et bien rangés dans ce coffret! Là, dans une enveloppe bien mince, se trouvaient les lettres écrites par mon père, invariablement adressées à Isabelle, et contenant seulement quelques lignes de politesse, un salut pour ma grand’mère, un mot distrait pour moi, et un refus absolu, catégorique, opposé aux prières qu’Isabelle lui adressait sans cesse, le sollicitant de m’emmener de Dierkhof pour me faire instruire. Tout ce qui concernait la correspondance faisait partie des attributions d’Isabelle, qui, en poussant de gros soupirs, s’appliquait à tracer quelques lignes en caractères informes. Je ne m’étais jamais inquiétée de ces détails, car, quoique je fusse affamée de lecture au point de recommencer sans cesse le petit nombre de livres enfantins qui avaient suivi Mlle Streit à Dierkhof, j’avais toujours éprouvé une répugnance bien marquée pour l’écriture, et je lui avais voué une haine éternelle.
Parmi ces paquets se trouvait une enveloppe qui, je le savais, était arrivée tout récemment, et portait cette adresse tracée d’une écriture fine et élégante:
«A Madame la conseillère de Sassen. — Hanovre.»
Une lourde main avait tracé en gros caractères le mot de Dierkhof sous celui de Hanovre, qui avait été biffé. Cette lettre, — la seule que j’aie jamais vue avec cette adresse, — avait été envoyée à ma grand’mère. Quand Heinz, peu de semaines auparavant, l’avait apportée et remise à Isabelle, mon regard avait glissé rapidement sur cette adresse, et je m’éloignai avec indifférence, sans m’enquérir du contenu de la lettre. Le monde, en dehors de la bruyère et de tout ce qui venait d’elle, n’avait pas le moindre intérêt pour moi. Aujourd’hui les choses avaient subitement changé d’aspect. Le cachet de cette enveloppe était rompu, et je pouvais aisément prendre connaissance de la lettre; mais il me sembla que je ne devais pas le faire sans l’assentiment d’Isabelle, et je posai cette lettre à l’écart.
Je trouvai bien vite l’adresse de mon père. Quand j’ouvris vivement sa dernière lettre, je lus sous sa signature ces mots: Maison Claudius, n° 64, à K. Un dard aigu passa au travers de mon cœur, et je sentis qu’une flamme envahissait mon visage, tandis que je lisais le nom que le vieux professeur avait prononcé devant moi. Et je déchiffrai couramment l’écriture hâtive, à peine formée, de mon père. Ce nom m’avait tout à coup ouvert les yeux et l’entendement.
Je connaissais le contenu de cette lettre: Isabelle me l’avait communiqué, et pourtant je me mis à l’étudier. Hélas! j’y retrouvais la sécheresse et l’indifférence dont les lettres de mon père témoignaient sans détour. Il ne demandait pas: «Que fait mon enfant? Est-elle bien portante ou malade? Pense-t-elle à moi?...» A ce moment, je compris clairement ce que j’avais parfois confusément entrevu: mon père ne remplissait pas ses devoirs envers moi.
Ces lignes insignifiantes se terminaient par ces mots: «On ne doit pas répondre à la lettre venue de Naples, et je n’ai pas besoin d’ajouter que cette lettre ne doit pas tomber sous les yeux de ma mère.»
Il s’agissait évidemment de la lettre qui était près de moi sur la table: l’enveloppe portait le timbre de Naples, et cette lettre devenait doublement intéressante pour moi.
Je repliai la lettre de mon père avec un vif désappointement... Pas un mot concernant son séjour chez les gens qui s’appelaient Claudius. Je me levai brusquement, et je jetai la lettre dans le coffret. Eh! que m’importaient tous ces inconnus? Tandis que je perdais mon temps à m’occuper d’individus qui n’avaient absolument rien de commun avec moi, la nuit tombait, et Heinz allait et venait encore dans la cour. A l’ordinaire, quand c’était jour de fête et qu’il n’employait pas la soirée à se reposer, je frappais ses doigts, je me suspendais à son bras et le traînais dans le vestibule, où je le faisais asseoir sur l’une de nos massives chaises de bois; je lui tendais un fragment de bois résineux, et mon vieil ami disparaissait bientôt dans les nuages que sa pipe exhalait. Isabelle allait chercher son linge à raccommoder; je leur faisais la lecture, relisant avec un enthousiasme toujours nouveau mes vieux contes d’enfant que je savais par cœur. Si le temps était froid, on entretenait le foyer de la cuisine, et Isabelle nous faisait du thé. On était bien là à écouter la pluie tomber bruyamment sur nos toits solides, et à peupler de visions merveilleuses le grand espace obscur qui s’étendait au delà du vestibule. De temps à autre, Mieke agitait la chaîne qui l’attachait; un coq, ayant perdu dans son sommeil la notion du temps, s’avisait de saluer le jour quoiqu’il fît nuit; mon chien Spitz se retournait devant le foyer en poussant un soupir de béatitude... Tout ce que j’aimais était là réuni entre ces quatre murs.
Alors mon âme était tranquille. Rien ne l’agitait, ni désir ni regret. Mon cœur était satisfait et rempli de tendresse pour les deux êtres excellents qui m’aimaient plus, hélas!... que je n’étais aimée de mon propre père. Et pendant quelques instants ma Pensée s’était détachée d’eux pour s’occuper uniquement d’étrangers!... La rougeur me montait au visage lorsque je me retraçais les sentiments dont je venais d’être agitée. Ma conscience était un juge trop inflexible pour se payer de défaites; il était impossible de lui cacher que j’avais mentalement abandonné mes vieux amis parce que je les avais vus toisés avec dédain par un jeune homme élégamment vêtu. J’avais éprouvé un emportement très vif, j’avais même frappé du pied, j’avais, en un mot, maltraité celui qui depuis tant d’années m’avait donné tant de marques d’une inépuisable patience, d’une sollicitude incessante; puis, lorsque quelques instants plus tard il avait mis sa placide intelligence à la torture pour s’efforcer de répondre selon ce qu’il croyait conforme à mes désirs, quand il avait éludé la question qu’on lui posait et avait réussi à ne pas faire connaître un nom que je lui avais interdit de prononcer, j’avais éprouvé un mouvement de colère en me voyant si bien obéie... Et pourquoi? Parce que ma gloriole eût été satisfaite de me rattacher à un père indifférent sans doute, mais célèbre, d’apprendre à ce jeune moqueur que la petite paysanne aux pieds nus était de bonne maison, après tout. Voilà, hélas!... pourquoi j’avais renié mon vieux Heinz, dont les bras m’avaient tenu lieu de berceau.
Quand j’eus bien mesuré l’étendue de ma faute, le remords me parut si insupportable que je voulus confesser sans retard cette faute et en solliciter l’absolution. Comme je m’apprêtais à aller chercher mon vieux compagnon, la porte du vestibule s’ouvrit, et Heinz apparut, suivi de mon chien Spitz.
Je m’élançai vers lui et posai mes mains sur sa large poitrine, ne pouvant atteindre plus haut, à son cou.
«Heinz, tu es fâché contre moi, n’est-ce pas?
— Moi? allons donc! A moins que ce ne soit sans le savoir, ma petite princesse,» ajouta-t-il sans quitter sa pipe.
Il demeura interdit, immobile devant moi, tandis que son cerveau faisait des efforts visibles pour élucider cette question. Était-il ou n’était-il pas fâché contre moi?
«Tu dois le savoir, tu le sais. Heinz; va! gronde-moi, j’en serai bien aise, car cela me soulagera. J’ai été mauvaise pour toi... souviens-toi bien de tout ce qui s’est passé... et j’ai frappé du pied, mon Dieu!
— Mais qu’est-ce qui te prend donc? Ce n’était qu’une petite plaisanterie.
— Une plaisanterie? Non pas! Ne crois pas cela. C’était sérieux, et même très sérieux. Je t’en supplie, ne sois pas si bon pour moi, je ne le mérite pas. Je dois être punie. Je suis trop enfant et emportée, et une enfant ingrate.
— Ho! ho!... Et quoi donc encore?
— Un cœur de lièvre, Heinz! Oui, vois-tu, tout cela est arrivé parce que je n’ai pas de courage. J’étais là, sur ce monticule, comme si j’y avais pris racine, et toutes ces têtes se seraient tournées vers moi, tous ces yeux m’auraient regardée si tu avais dit...
— Je ne l’ai pas dit! Ha! ha! ha! Je n’ai pas dit une seule syllabe de ce nom.» Et Heinz de son index frappa son front avec un accent de triomphe. «J’ai encore assez de finesse pour savoir me conduire dans une pareille circonstance. Ils auraient pu me questionner longtemps encore, ils n’auraient rien su.»
Et, plongeant sa main dans l’une des immenses poches de sa redingote, Heinz ajouta:
«Quant à cette énorme quantité d’argent, ces gens-là n’ont jamais voulu le reprendre. Tout a été inutile, et j’ai dû le garder. Et le voici, petite princesse.»
«Sais-tu qu’il se passe là dedans d’étranges choses?» (Page 6.)

Il compta les écus dans le creux de sa main. Ses petits yeux brillaient en s’attachant complaisamment sur ces pièces reluisantes.
Cinq pièces d’argent, — une pièce par perle. — Cela avait été compté ainsi. Le «Ici, mon enfant!» du vieux monsieur résonnait encore à mon oreille, et me révélait que l’on avait attribué mon intervention dans la conversation au désir de faire une bonne spéculation... Pourtant j’avais voulu, non pas vendre, mais donner ces perles, et cette erreur m’affligeait au delà de toute expression.
«Je n’en veux pas, Heinz!» m’écriai-je en repoussant sa main étendue vers moi.
Et pour la seconde fois les écus roulèrent à terre en produisant sur les pavés du vestibule un bruit effroyable que je n’avais jamais entendu, et que Dierkhof ne connaissait plus depuis bien des années.
Je me retournai involontairement, et mon regard s’arrêta sur la fenêtre qui donnait dans le vestibule. Derrière les épais carreaux de cette fenêtre était tendu un tapis de Turquie, qui, si loin que remontassent mes souvenirs, n’avait jamais été soulevé. Ce tapis s’était écarté, et les yeux de ma grand’mère étincelaient sur un fond totalement obscur.
Cette apparition était terrifiante. Je me baissai en tremblant Pour ramasser les pièces d’argent; mais alors la porte située près de cette fenêtre s’ouvrit rapidement, — on eût dit un ouragan qui passait dans le vestibule, — on me saisit par l’épaule, et je me sentis poussée vers la grange.
«Pas toucher à cela!»
Quelle étrange intonation avait cette voix qui depuis tant d’années s’était tue! J’avais fermé les yeux sous l’impression d’une surprise pleine d’effroi, puis je les rouvris, la curiosité étant plus forte encore que la terreur.
Ma grand’mère était debout dans une attitude menaçante, et dirigeait contre Heinz son poing fermé.
«Toi!...» fit-elle les dents serrées.
«Oui, oui, gracieuse dame,» répondit Heinz d’un ton suppliant: «je ramasse ces maudits écus pour qu’ils ne salissent Pas la maison, et vais tout de suite les jeter dans le ruisseau.»
Il tremblait comme la feuille, et je vis pour la première fois de ma vie ce frais et rose visage pâlir jusqu’à la lividité.
Elle lui tourna le dos par un mouvement énergique. Ses longues et lourdes tresses grises fouettaient ses hanches, et j’attendais en frémissant qu’elle revînt à moi. L’un de ses pieds toucha une pièce d’argent: elle le retira comme si elle eût effleuré un serpent, et alors commença une scène que je ne pourrai jamais oublier. Du bout de son pied et avec mille précautions, elle poussa l’une des pièces d’argent, puis une seconde et une troisième, pour les écarter, en y touchant le moins possible. Elle traversa le vestibule de la sorte... Et quel étrange jeu de physionomie! comme ses traits étaient expressifs et peignaient les mouvements contradictoires de son âme! On voyait qu’elle repoussait l’argent avec haine et dégoût, et pourtant, quand l’un des écus roulait et retombait sur lui-même en produisant un son argentin, elle tendait le cou avec une sorte d’avidité, absolument comme si elle s’était efforcée de ne perdre aucune vibration de ce tintement.
Je demeurai immobile, osant à peine respirer; Spitz lui-même, Spitz si folâtre et si rustiquement familier, avait quitté le voisinage du foyer, la queue basse, et était venu se presser contre Heinz, qui restait pétrifié à la place qu’il occupait, sans se hasarder à faire le plus léger mouvement, mais en dirigeant vers moi ses regards anxieux... Et Isabelle! où donc était-elle? Elle seule avait quelque pouvoir sur ma grand’mère. N’entendait-elle donc pas ce tintement insolite qui réveillait les échos de Dierkhof, et n’allait-elle pas apparaître pour nous protéger et nous délivrer?
Le jeu qui semblait intéresser si vivement ma grand’mère continuait. Elle ne semblait plus s’apercevoir que deux créatures vivantes; se trouvaient près d’elle, changées en statues. Elle arpentait le vestibule dans tous les sens, et gesticulait en s’adressant à quelque chose d’invisible. Tout à coup un frisson parcourut ses membres: elle avait rencontré durant sa promenade la table du souper, et s’était arrêtée pétrifiée, tandis que ses yeux se fixaient sur l’un des angles de cette table, à la place où j’avais posé la malheureuse lettre venue de Naples, celle-là même qui, d’après l’injonction de mon père, ne devait jamais arriver jusqu’à elle.
«A Madame la conseillère de Sassen!» prononça-t-elle lentement, mais distinctement, rompant enfin son mutisme. Elle passa ses mains sur son front, et dit en soupirant profondément:
«Madame de Sassen... c’était moi!»
Je luttai avec moi-même, m’exhortant à m’élancer pour lui arracher la lettre qu’elle venait de saisir. Mais qu’étais-je? qu’était mon faible petit corps près de cette stature et de cette force herculéenne? Elle m’eût écartée aussi aisément que j’aurais repoussé un fétu de paille, et cette tentative de résistance l’eût confirmée dans son désir de prendre possession de la lettre. J’adressai à Heinz les signes les plus expressifs. Il me regardait sans me comprendre, et alors ce que je redoutais se produisit: ma grand’mère ouvrit l’enveloppe et y prit la lettre.
«Voyons cela,» fit-elle en dépliant lentement la feuille de papier.
Elle ne lut pas. Son regard tomba seulement sur la signature. Qu’était donc ce nom, quelle pouvait être sa signification, pour qu’une semblable impression se produisît? Elle fit entendre un cri sauvage en broyant la lettre entre ses doigts...
«Ta Christine!» répéta-t-elle plusieurs fois en riant d’un rire étrange; puis elle roula les débris du papier et les jeta au loin dans la grange, se précipita vers sa chambre par un mouvement de bête fauve mortellement blessée regagnant le gîte, poussa la Porte derrière elle et tira le verrou.
Isabelle, qui revenait précisément du dehors en portant un panier de briques de tourbe, s’arrêta stupéfaite sur le seuil.
«N’était-ce pas ta grand’mère?» demanda-t-elle avec un mélange d incrédulité et d’effroi. La porte qui venait de se refermer brusquement était pour ainsi dire condamnée: on ne l’ouvrait jamais. La serrure et le verrou devaient être rouillés depuis longtemps.
Mes dents claquaient comme si j’avais été en proie à un accès de fièvre; mais, dès que j’eus aperçu Isabelle, je me sentis rassurée et relativement calme. Je pus donc lui raconter tout bas ce qui venait de se passer. Durant ma narration, je la voyais blêmir et frémir; mais Isabelle demeura toujours l’Isabelle que je connaissais: sans mot dire, elle posa son panier près du foyer, et se mit à déballer et ranger ses briques de tourbe avec ordre et symétrie. Elle leva la tête seulement en voyant entrer Heinz. La terreur respectueuse qu’inspiraient à celui-ci certains regards de sa sœur fut cette fois pleinement justifiée par l’événement. Ses yeux s’arrêtèrent menaçants, perçants, sur le visage empreint épouvante de mon vieil ami.
«Tu es vraiment un infâme imbécile, Heinz!» lui dit-elle de sa voix brève. «Depuis bon nombre d’années, je m’applique à ce qu’une pièce de monnaie, fût-elle en cuivre, ne paraisse jamais à Dierkhof, et voici que mon œuvre patiemment poursuivie est démolie en un clin d’œil! Voici que tu as l’heureuse idée de jeter des pièces d’argent sur les dalles du vestibule, pour que l’on entende bien distinctement leur son, n’est-il pas vrai, idiot? Quarante coups de bâton sur ton dos, oui, pas un de moins, voilà ce que tu mérites!»
Les larmes me montèrent aux yeux. J’étais bien de moitié, sinon pour la totalite, dans cette faute, et il supportait patiemment toute la réprimande, sans en rejeter une partie sur moi, sans vouloir s’excuser, afin d’éviter de m’accuser. Je l’entourai de mes bras, et j’enfonçai mon visage dans la manche de sa vieille redingote râpée.
«Oui, oui... console-le, ton Heinz... C’est inouï comme ils s’entendent et se soutiennent, ces deux êtres-lâ !» murmura Isabelle. Mais son regard et sa voix avaient déjà perdu de leur âpreté.
Elle prit la lampe sur la table et entra dans la grange pour y chercher les fragments de la lettre; mais elle ne put réussir à les trouver.
Jusqu’à ce jour, je n’avais que bien rarement entendu un mouvement dans la chambre de ma grand’mère. Peut-être aussi n’y avais-je fait aucune attention. Mais en ce moment on entendait s’élever de ce côté-là un murmure monotone, douloureux, entrecoupé de soupirs et d’exclamations prononcées par une voix rauque, qui arriva jusqu’à nous au travers de la fenêtre masquée par le tapis.
«Elle prie,» me dit Heinz à voix basse.
Mais cette prière ne se faisait pas à genoux. Elle se promenait dans sa chambre, et frôlait le tapis en passant près de la fenêtre, tandis que son pas lourd et massif ébranlait le sol.
«Apportez de la lumière!» cria-t-elle tout à coup d’une voix pleine d’angoisse.
«De la lumière?...» répéta Isabelle, frappée d’étonnement. «J’ai pourtant allumé ses lampes.»
Elle s’élança dans l’étroit couloir qui s’étendait devant les chambres et aboutissait par son autre extrémité au jardin, et sur lequel s’ouvrait la porte principale de la chambre occupée par ma grand’mère.
Peu après, Isabelle revint, assez calme en apparence; mais on entendit presque aussitôt le bruit de la pompe de la fontaine mise en mouvement.
«La nuit s’était faite tout à coup devant ses yeux,» répondit brièvement Isabelle à mes questions anxieuses. «Ce sera encore une fois une belle nuit,» murmura-t-elle en se parlant à elle-même, tout en lavant la vaisselle, la rangeant, et emportant le coffret aux lettres.
Ainsi il lui était arrivé bien souvent de passer de mauvaises nuits près de ma grand’mère. C’était là une découverte pénible pour moi. Mon sommeil heureux et paisible n’avait jamais été troublé par les accidents qui se produisaient, paraissait-il, assez souvent. Je me rappelai alors que parfois Isabelle était accablée de fatigue et toute somnolente le matin, quand je me levais rafraîchie par le repos de la nuit. Mais elle attribuait ordinairement cet état aux maux de tête, dont elle se plaignait fréquemment, et je l’avais toujours crue sur parole, avec l’insouciance un peu égoïste qui est le privilège et l’apanage de l’enfance.
Je croisai mes bras sur la table, et j’y appuyai la tête. L’atmosphère me paraissait lourde, et pour ainsi dire chargée de malheurs. Je percevais vaguement le pas régulier de Heinz faisant une dernière ronde autour de la maison. Il surveillait, selon toute vraisemblance, la cour plantée, car l’on n’entendait plus la pompe, il est vrai; mais rien n’indiquait que ma grand’mère fût rentrée, et la surveillance même que Heinz exerçait prouvait qu’elle était encore hors de la maison. A la place où la cour confinait par l’un de ses angles à la bruyère, ma grand’mère restait souvent pendant plusieurs heures immobile, et contemplait au loin, quoi?... l’infini, sans doute.
«Va te mettre au lit, enfant: tu es fatiguée,» dit Isabelle en Passant doucement la main sur ma tête.
Jusqu’ici, et grâce à mon heureuse ignorance, j’avais été la créature la plus indolente et la plus inutile que la terre ait jamais Portée... Je le sentis profondément à cette heure solennelle.
«Non, je n’irai pas me coucher,» répondis-je en m’efforçant de prendre un ton ferme. «Isabelle, j’ai aujourd’hui dix-sept ans accomplis, je suis grande, forte, bien portante, je ne me laisserai Plus mettre au lit et je ne dormirai plus tranquillement tandis que tu as tant de peine et de fatigues à endurer auprès de ma grand’mère.»
Je m’étais levée et placée debout près d’elle.
«Vraiment?» fit-elle de son ton sec. «Il ne me manquait plus que de t’avoir dans mon chemin, mettant des bâtons dans les roues.» Elle me regardait de côté et de haut en bas. «Hein! il me semble que je me connais mieux que toi en force et santé. Ça arrive à peine de la tête au bord de la table, et piaille au travers du monde comme le pauvre petit oiseau déplumé qui vient seulement de casser sa coquille! Si ça ne fait pas pitié !
— Isabelle, je ne suis pourtant pas un si misérable être,» répondis-je, vivement froissée par cette comparaison dédaigneuse, mais pourtant quelque peu inquiète, car Isabelle n’était jamais suspecte d’exagération.
«Au surplus, je ne comprends pas du tout ce que tu prétends faire,» poursuivit-elle, sans tenir compte de ma protestation. «C’est ridicule. Ta grand’mère se promène tranquillement dans la cour plantée, et d’ici à une heure dormira aussi bien que nous tous. Seulement il faut que je t’avertisse qu’elle se montre désagréablement agitée lorsqu’elle aperçoit de la lumière tardivement dans le vestibule.»
Elle enleva la lampe, et... et toutes mes velléités héroïques se dissipèrent. Je connaissais trop bien mon Isabelle pour me méprendre sur la signification de certains mouvements énergiques de sa tête, et me sentais radicalement incapable de toute résistance vis-à-vis d’elle. Je puis confesser cette soumission; je ne sais pas du tout comment des personnes, même plus braves et plus fortes que je ne l’étais, auraient pu résister à Isabelle: il y avait en elle quelque chose du dompteur de bêtes, — ou de volontés.
J’appelai Heinz, qui fermait précisément la porte de la maison; je lui souhaitai une bonne nuit, et je suivis docilement Isabelle dans la chambre où nous dormions l’une près de l’autre.
V.
Table des matières
La température de cette chambre était lourde et chaude. Isabelle avait fermé les volets des deux fenêtres, et si elle avait eu des rideaux à sa disposition, elle les eût certainement tirés Pour intercepter tout rayon de lumière.
«Voilà, étourdie que tu es, tes souliers neufs,» dit-elle en me désignant la chaise qui était placée près de mon lit. «Si Heinz n’était passé par là et ne les avait rapportés, ils seraient encore dehors, et l’orage de cette nuit les aurait balayés dans le ruisseau.»
Je sentis que mes joues s’enflammaient à l’aspect de ces souliers de malheur, reluisants de clous. Mais la lampe éclairait aussi la gravure qui était suspendue à la muraille et représentait Charlemagne. Ce visage fixait ses grands yeux sur moi; — je lui tournai le dos, — et je poussai du pied les souliers malencontreux pour les cacher sous la chaise. J’aurais voulu ne plus jamais les voir, ne plus jamais penser à ces étrangers, dont l’apparition semblait coïncider avec une ère d’événements néfastes ou pénibles, faisant irruption dans ma vie solitaire et jusqu’ici insoucieuse et paisible.
Isabelle ne quitta pas la chambre avant de m’avoir vue au lit. Mais quand l’âme est agitée, la jeunesse elle-même ne peut trouver le sommeil. Je repris mes vêtements, j’entr’ouvris les volets du côté qui avait vue sur la cour plantée, et m’assis tout près de cette fenêtre sur le pied de mon lit. L’obscurité trop complète de la chambre se dissipa quelque peu, et je me sentis devenir plus calme; tout au moins les fantômes qui peuplaient mon imagination disparurent au contact de la réalité.
Ce fut en prenant mille précautions que j’ouvris la fenêtre. Un sorbier, protégé par la muraille, et qui croissait pour la plus grande joie des oiseaux se régalant de ses baies rouges, poussait ses branches jusqu’aux carreaux. Derrière ce vert treillage, je Pouvais voir sans craindre d’être vue, et plonger mes regards non seulement sur le jardin, mais encore au loin, sur la vaste bruyère. Isabelle venait de faire allusion à un orage nocturne; mais sa prophétie ne semblait pas devoir s’accomplir. Jamais un plus pur ciel constellé ne s’était étendu au-dessus de la bruyère. L’air était aussi calme que l’haleine d’un petit enfant endormi. Pas une feuille ne s’agitait sur les branches, un silence solennel enveloppait toutes choses; mais pour moi cette solitude était toujours vivante. Sans doute elle n’était plus, comme jadis, hantée par les chevaux géants qui portaient au travers de l’immensité le roi hun et sa suite. Une hache impitoyable avait tranché, durant ce triste jour dont je saluais la fin, mes illusions et mes visions peuplées de héros habillés d’or et de pourpre. Mais je savais que dans les tiges des bruyères se préparaient des millions et des millions de petites têtes de fleurs, s’apprêtant à surgir à la lumière, à venir demander leur part de vie, à baigner dans les rayons du soleil leurs légères corolles pâles et fatiguées de leur naissance, afin de les colorer d’une belle teinte pourpre. Et, le matin même, j’avais grimpé jusqu’à la cime du chêne le plus élevé, et là, dans le vieux nid de corbeau, j’avais découvert quatre œufs. Tout cela vivait, croissait, et ce travail incessant n’était pas suspendu par l’obscurité et le silence de la nuit. Les petits becs qui heurtaient à la coquille ne demandaient pas si l’heure du repos avait sonné pour toute la nature. Ils savaient que la nature ne se repose jamais, qu’elle travaille et se transforme à toute heure, même quand l’on croit à son immobilité.
Les pulsations de mes artères s’étaient apaisées. J’avais instinctivement ramené ma pensée vers les sujets qui naguère l’occupaient uniquement et suffisaient à la remplir et à la charmer.
Tout était silencieux dans la maison, tellement silencieux que j’avais pu percevoir le cliquetis de la chaîne qui fixait Mieke à sa place. Isabelle avait donc eu raison dans ses affirmations, et je pouvais désormais m’attendre d’un instant à l’autre à la voir revenir dans notre chambre avec sa lampe... Ah! cette perspective me fit bondir. Deux à trois minutes à peine s’étaient écoulées depuis que j’étais plongée sous l’abri protecteur de mon lit de plume, s’élevant en dôme gigantesque au-dessus de mon visage, lorsque j’entendis au loin une porte se fermer avec une violence telle que la maison oscilla sur sa base.
Je projetais de fermer la fenêtre et me dressais à cet effet, quand j’entendis une respiration bruyante passer tout près de moi. Je vis à portée de ma main la tête grise de ma grand’mère.
«Au feu! au feu!...» criait-elle en courant et pressant son front de ses deux mains.
Je n’osai pas me faire voir, mais je l’apercevais très distinctement. Elle s’était arrêtée et étendait le bras.
«Oui, le feu!... Il a été allumé par ma colère!» dit-elle en élevant la voix. «Il brûlera jusqu’au fond de l’enfer, il dévorera le pays avec tout ce qu’il contient, et allumera même les entrailles des montagnes!»
Elle marchait lentement sous les chênes et atteignit la cour plantée. Elle n’était pas fort éloignée de moi, la nuit était claire, et je voyais distinctement sa robuste silhouettte découpée sur le ciel étoilé. Elle avait quitté le vêtement qui habituellement entourait son buste; les longues et larges manches de sa chemise flottaient autour d’elle à demi voilées par sa chevelure, dont les nattes étaient défaites.
Je ne pus comprendre les discours qu’elle adressa à la bruyère, à haute et intelligible voix pourtant. Cela me parut un pathos mélangé de termes empruntés à la Bible et d’autres mots pareils à ceux qu’employait le vieux professeur tandis qu’il discutait sur l’origine du tombeau hun. Seulement ces mots avaient une prononciation particulière, étrange, et leur intonation formait presque un chant. Cette déclamation se termina brusquement par un cri, et ma grand’mère reprit sa course en redoublant de vitesse, inaccessible, paraissait-il, à la fatigue. Je crus qu’elle voulait s’élancer vers la pompe, mais je la vis se jeter contre un chêne, comme une aveugle, incapable d’apercevoir les obstacles, puis reculer, reprendre encore une fois sa course affolée, puis enfin tombera terre, accablée, brisée, et, l’on eût dit, terrassée par une main mystérieuse.
«Isabelle! Isabelle!...» m’écriai-je, ainsi que du plus profond de l’abîme on crie vers le secours. Mais elle n’avait pas attendu mon appel désespéré. Elle était là, et cherchait, avec l’aide de Heinz, à soulever l’infortunée qui gisait à terre. Tous deux, évidemment, surveillaient ma grand’mère. Je sautai par la fenêtre et me trouvai près d’eux.
«Elle est morte!...» me dit Heinz d’une voix contenue en m’apercevant près de lui. Il laissa retomber avec découragement ce corps vigoureux, qui devait, même quand il pouvait s’aider, avoir un poids énorme.
«Tais-toi!» fit Isabelle d’un ton impérieux. «Allons... ta force m’est nécessaire... En avant!»
Et elle saisit ma grand’mère sous les bras, et, déployant une vigueur surhumaine, la souleva de terre, tandis que Heinz la tenait par les pieds.
Je n’oublierai jamais l’heure horrible où je les vis tous deux, ployant sous le poids de leur fardeau, traverser le vestibule, que balayait la longue chevelure de ma grand’mère... ce même vestibule où, si peu d’heures auparavant, je l’avais vue se promener avec tant d’agitation.
Je courais en avant, et j’ouvris la porte de sa chambre. Mais il me fallut déplacer un paravent très élevé qui entourait la porte d’entrée d’un demi-cercle afin de protéger cette chambre contre tout regard profane. Je n’avais jamais dépassé la limite tracée par le paravent, même quand j’étais une toute petite fille. En dépit des angoisses et des terreurs de ce moment terrible, je ne pus me défendre d’un mouvement de curiosité : il me semblait qu’un monde nouveau allait s’offrir à ma vue et que j’y ferais les découvertes les plus surprenantes, mais aussi les plus effrayantes. Je compris à ce moment-là les impressions attribuées à la femme de Barbe-Bleue. Je n’ai retrouvé l’impression physique éprouvée cette nuit-là que le jour où je pénétrai pour la première fois dans une église gothique à demi plongée dans les ténèbres, ornée d’objets précieux, garnie de tableaux représentant d’effroyables martyres, et exhalant cette senteur particulière, froide, renfermée, humide, mélangée du parfum de l’encens, qui appartient aux vieilles églises.
Ma grand’mère fut placé sur un lit qui occupait l’un des coins de la chambre. Il était garni à la vieille mode, de rideaux en épais damas de soie vert, broché de fleurettes d’or. Ces rideaux craquèrent sous la main d’Isabelle. Combien ce visage livide, aux yeux fermés, parut plus livide encore dans ce lit tendu de vert foncé !
Heinz s’était trompé. Ma grand’mère n’était pas morte. Elle respirait difficilement, mais elle respirait. Elle ne faisait aucun mouvement; mais lorsque Isabelle, d’un ton doux et caressant que je ne lui avais jamais entendu employer, se nomma à elle, la malade entr’ouvrit les paupières pendant un instant et la reconnut. Isabelle releva les coussins afin de l’asseoir dans son lit. Cette position la soulagea évidemment: l’espèce de râle qui entrecoupait sa respiration diminua aussitôt.
Sur ces entrefaites, Heinz avait quitté Dierkhof pour aller chercher un médecin. Il devait se rendre dans le village voisin, puis expédier de là une voiture pour ramener le médecin, qui habitait un bourg plus important. Trois à quatre heures pouvaient et devaient s’écouler avant que l’on eût du secours.
La tentative que je fis près d’Isabelle pour l’aider dans les soins qu’elle donnait fut repoussée. Elle écarta mes mains, tout en surveillant la malade, mais m’accorda la permission de rester près d’elle.
Je me pelotonnai au pied du lit, sur un petit tabouret, et restai là immobile, à demi cachée par les grands rideaux. J’examinai la chambre inconnue dans laquelle je me trouvais. C’était la plus vaste de la maison, et la pièce avait les proportions d’une salle de réunion. Peut-être ma grand’mère avait-elle fait abattre un mur intérieur pour conquérir un espace plus étendu. Les murs étaient tendus de tapisseries à personnages. Mon regard revenait toujours avec sympathie et sollicitude à l’un de ces personnages, un bel enfant représenté en grandeur naturelle, au visage empreint de tristesse et de douce et courageuse patience: c’était le jeune Isaac, soigneusement lié sur son bûcher. Ces tapisseries, abandonnées à leur destinée et privées de tout soin, avaient offert un riche pâturage aux vers. Ils avaient brouté au hasard, et s’y étaient pris de telle sorte qu’un œil manquait au mâle visage d’Abraham et que l’on cherchait vainement sa main levée pour accomplir son sacrifice. Semblables à une assemblée de graves et doctes personnages, des fauteuils et des chaises aux dossiers élevés se tenaient rangés en bon ordre, le dos au mur, comme des grands d’Espagne. Ces sièges étaient garnis de coussins recouverts de velours à grandes fleurs... Plus tard, bien plus tard, j’ai appris à apprécier ces meubles précieux, si admirablement sculptés. Au premier moment, les têtes et les corps de chimères, surgissant du milieu des touffes de feuillage, me causèrent une impression de terreur qui s’augmentait de tout ce qui s’offrait à ma vue dans le même genre sur les bahuts et les armoires, de même style que les sièges.
Tout était sombre, tout paraissait noir dans cette vaste pièce, et les deux lampes qui brûlaient sur la table ne pouvaient dissiper les ténèbres des angles reculés. Le tapis sur lequel reposaient mes pieds, et qui couvrait entièrement le plancher, était sombre. Le plafond, bas et boisé, était presque noir. Les chairs des tapisseries se détachaient seules sur ce fond obscur. Çà et là une étincelle arrêtait pourtant le regard, et alors on apercevait des lustres d’argent à plusieurs branches, garnis de bougies et suspendus au plafond.
La situation de la malade s’améliora pendant les heures douloureuses que je passai près d’elle. Elle ouvrit les yeux à plusieurs reprises, regarda autour d’elle, but quelques gorgées d’eau fraîche, et retrouva subitement la parole.
«Que m’est-il arrivé ?...» demanda-t-elle d’un ton lent et complètement transformé.
Isabelle se pencha sur elle sans répondre, — je crus que la frayeur lui avait enlevé la parole, — et lui passa tendrement la main sur le front pour écarter et lisser ses cheveux.
«Ma vieille Isabelle!...» murmura la malade. Elle essaya de se soulever, mais ne put y réussir, et attacha un regard singulier sur son bras gauche.
«Mort!...» fit-elle en soupirant, tandis que sa tête retombait sur son oreiller.
La douleur me fit oublier toute prudence. Je ne pus réprimer un mouvement, le tabouret recula, et les rideaux s’agitèrent.
«Qui donc est encore dans la chambre?» demanda ma grand’mère, devenue subitement attentive.
«C’est l’enfant, très gracieuse dame, c’est Éléonore;» répondit Isabelle avec hésitation.
«L’enfant de Wilibald... oui, je la connais... Elle saute sur ses petits pieds nus au travers de la bruyère, et chante du haut du tumulus... Je ne puis supporter ce chant, Isabelle.»
Je le savais bien. Il m’avait été défendu de jamais faire entendre une note à Dierkhof, et j’aimais tant à chanter! Il me semblait que mon âme s’élevait avec les sons, et planait dans l’éther infini en se balançant sur des ailes d’or et d’argent. Alors, pour me dédommager, je chantais dans la hutte de Heinz, sur la bruyère, sur le tumulus, partout où je me croyais suffisamment loin de la maison pour n’être pas entendue. Et voilà que mes précautions avaient été inutiles!
Je m’étais levée, et me rapprochai d’un pas en tremblant.
«Petite comme sa mère,» murmura la malade. «Elle a de grands yeux et un petit cœur étroit, froid... Ne lui a-t-on pas versé de l’eau sur le front?
— Non, grand’mère,» lui répondis-je tranquillement, «je n’ai pas le cœur étroit ni froid!»
Ma grand’mère me contempla avec stupéfaction. Très évidemment, elle avait cru jusqu’ici que cette petite créature savait seulement chanter. Elle n’imaginait pas qu’elle pût parler, moins encore lui adresser la parole. Isabelle se cacha derrière le rideau, et m’imposa silence par un geste anxieux. Elle craignait sans doute que mon apostrophe intempestive n’eût quelque fâcheux résultat au point de vue de l’état dangereux dans lequel se trouvait la malade. Elle se trompait sur ce point. Ma grand’mère demeura calme, et son regard s’attacha obstinément à mon visage. Ces yeux, qui m’inspiraient une si profonde terreur quand ils s’arrêtaient sur moi avec distraction pour s’en détourner avec impatience, étaient remarquablement beaux. Sans doute un voile déplaisant troublait leur éclat, mais on découvrait une âme et une pensée dans leur expression.
«Viens ici, plus près de moi!...» dit-elle après avoir gardé le silence pendant quelques minutes.
Je m’avançai tout près du lit.
«Sais-tu ce que c’est que d’aimer quelqu’un?...» demanda-t-elle, et sa voix creuse et brisée eut pourtant une intonation émouvante.
«Oui, grand’mère, je sais cela! J’aime Isabelle, tant... tant, que je ne sais pas dire combien je l’aime... Et Heinz aussi.»
Une contraction légère agita ses lèvres, et, avec une peine extrême et un effort visible, elle souleva sa main droite pour la diriger vers moi.
«As-tu peur de moi?...» poursuivit-elle de cette même voix sans vibrations, semblable au son qu’exhalerait un instrument fêlé.
«Non, — plus maintenant,» allais-je ajouter, mais je retins heureusement ces deux derniers mots, et me penchai vers elle sans les avoir prononcés.
«Alors donne-moi ta main et baise-moi sur le front.»
Je fis ce qu’elle me commandait; et, chose bizarre, à l’instant même où mes lèvres touchaient ce visage qui m’avait toujours causé tant d’épouvante, où ma main se trouva entourée par ces grands doigts, froids et osseux, qui la pressaient doucement, une âme nouvelle prit naissance en moi, et je la sentis palpiter et m’inspirer des sentiments nouveaux. Je compris que je devais occuper cette place, près du chevet de ce lit; je devinai la puissance des liens du sang, la douceur des devoirs qui lient l’enfant à l’aïeule. Écrasée par cette révélation subite, je me laissai tomber sur le bord du lit, et j’entourai tendrement de mes bras la tête de la pauvre malade.
Un sourire de bonheur glissa au travers de ses traits durs et massifs. Elle se rejeta en arrière dans mes bras, comme un enfant fatigué qui s’accommode pour dormir.
«Chair de ma chair, — sang de mon sang, — ah!» murmura-t-elle en fermant les yeux.
Isabelle demeurait toujours cachée derrière le rideau du lit. Elle couvrait son visage de ses mains et pleurait amèrement.
Un silence de mort régnait autour de nous. La respiration faible et irrégulière de la malade le troublait seule. Je me trompe, ce silence était aussi régulièrement interrompu par le mouvement d’une grande et haute horloge à poids, dont le cadran, emprisonné dans sa cage en bois de chêne sculpté, nous regardait ironiquement, comme pour nous dire par tous ses grands chiffres: «Quels que soient vos désirs ou vos craintes, vous ne parviendrez pas à arrêter ma marche. Moi aussi, je respire, et à chacune de mes pulsations je mets en mouvement cette grande aiguille noire qui dévore vos heures, se nourrit de vos vies, et ne cessera de marcher... même quand vous aurez cessé de respirer.»
C’est de la sorte que s’écoula un long et pénible espace de temps. Une heure venait de sonner. A ce moment, la porte cochère s’ouvrit. Je reconnus dans le vestibule le pas de Heinz, suivi d’un autre pas. Il ramenait donc le médecin que nous attendions avec une si vive anxiété.
Isabelle respira plus librement, et me fit signe de lui céder ma place au chevet du lit. Je séparai mes bras roidis, et la tête de ma grand’mère retomba doucement sur ses oreillers. Elle continuait à sommeiller, et ne parut pas s’apercevoir que la porte de la chambre venait de s’ouvrir et que deux hommes avaient passé ce seuil, interdit naguère à tous.
Au milieu de la pièce apparut le vieux pasteur du plus proche village, revêtu de ses habits sacerdotaux. A l’arrière-plan se voyait Heinz, sa casquette à la main, agité de terreur, et visiblement inquiet de se montrer en cette compagnie. Jamais je ne vis spectacle plus imposant que celui de ce bon et digne prêtre, à la taille élevée, tenant en main son livre de prières tout ouvert, et attachant sur nous un regard empreint de pitié et de tendresse.
Et pourtant Isabelle se dressa avec l’épouvante qu’elle eût manifestée en face d’un spectre. Elle adressa au pasteur des signes suppliants pour l’engager à se retirer, mais il était trop tard. Le regard du pasteur, en s’arrêtant sur le lit de la malade, avait agi comme une machine électrique: elle ouvrit immédiatement les yeux...
Je reculai vivement, effrayée par le terrible changement qui s’était produit dans ses traits, naguère adoucis et transformés.
«Que veut cette robe?...» dit-elle d’une voix brève.
«Vous apporter la consolation qui vous est nécessaire,» répondit le vieux prêtre avec douceur, et sans montrer aucun ressentiment au sujet de la réception qui lui était faite.
«La consolation?... Il est bien tard. Je viens d’ailleurs de la trouver dans le cœur innocent d’une enfant, se donnant sans demander à ce qu’il aime: «Que crois-tu?... comment pries-tu Dieu?» Éléonore, ma chère enfant, où donc es-tu?»
Cet appel fit battre mon cœur et le ramena à celle dont je venais de m’écarter. Je me rapprochai aussitôt de son lit, afin qu’elle pût m’apercevoir.
«Vous ne pouvez m’apporter de consolation,» reprit-elle en se tournant vers le pasteur, «car vous êtes de ceux qui m’ont repoussée dans l’horrible désert, là où le soleil brûlant a desséché ma cervelle!... Vous ne m’avez pas accordé une seule goutte d’eau fraîche sur ce chemin qui, vous l’avez dit, conduit à l’enfer. Ah! oui... on peut suivre celui qui a dit: «Que celui qui est sans Péché lui jette la première pierre...» et qui, seul le pouvant, s’en est abstenu. Mais vous! vous qui tenez toujours cette pierre, et qui la jetez toujours à votre prochain, qui le jugez sans le connaître et le condamnez sans l’entendre, vous qui vous substituez au Dieu de miséricorde, et vouez à la condamnation ceux qui sont déjà devant leur vrai juge et probablement absous par lui, dites, que pouvez-vous pour moi? Vous vous dites chrétiens, vous procédez du Dieu de pitié et de pardon, et votre piétisme vous a ramenés au Dieu de vengeance, au Jéhovah implacable des Hébreux, que vous maudissez pourtant... car toute la religion des piétistes consiste à menacer, à maudire, à punir. Oui, vous êtes moins chrétiens que les Israélites si méprisés par vous. Vous leur avez pris tout ce qui abaissait leur sentiment religieux: l’orgueil pharisaïque, la soif du pouvoir, le culte de la domination, la froide cruauté... Le Christ vous avait mis une palme entre les mains... vous l’avez transformée en une verge...»
Le pasteur leva la main pour l’interrompre et lui répondre, mais elle poursuivit aussitôt avec une animation croissante:
«Et avec cette verge vous m’avez flagellée et chassée de votre ciel, en me disant: «Ton père, le juif qui t’a donné le jour, ta mère, la juive qui t’a nourrie, sont maudits de toute éternité.» Homme, écoutez-moi bien: mon père était l’un des plus instruits de la terre. Il avait assemblé et classé dans son cerveau les sciences les plus diverses et les plus vastes. Ceci serait peu de chose, mais j’ai aussi à vous dire qu’il a partagé son pain avec tous ceux qui avaient faim, aidé tous ceux qui avaient besoin de son appui, et que sa main gauche a toujours ignoré ce que donnait sa main droite. Il a détesté le péché du mensonge, le péché d’avarice; il a pardonné à ceux qui lui ont fait du mal, loin de se venger d’eux... Vous voyez bien qu’il était juif, et non piétiste... Il a aimé Dieu de tout son cœur, humblement, sans avoir le stupide orgueil d’imaginer ou de dire que Dieu s’était fait le serviteur de ses vengeances, et cependant, selon vous, il sera en enfer pour toute l’éternité !... Bien! bien! S’il en est ainsi, je veux aller en enfer avec mon père le juif. Mais il n’en est pas ainsi. Seulement vous comprenez maintenant que, le piétisme ayant repris pour son compte et faisant valoir à son bénéfice tout ce qu’il y avait de cruel, d’antihumain, de contraire à la doctrine chrétienne dans la religion hébraïque, j’aime encore mieux revenir à la croyance de mon père le juif que de prêter l’oreille à vos hypocrites discours piétistes, qui sont en perpétuelle contradiction avec vos actes.»
Une profonde et affectueuse commisération se peignait sur les traits du vieux pasteur.
«Vous vous trompez, ma fille, je ne suis pas un piétiste,» dit-il en se rapprochant d’elle.
«L’individu... peut-être,» murmura la malade d’un air toujours plus égaré ; «mais la doctrine piétiste, elle est ce que je dis... ce que je dis... pire, bien pire que le vieux judaïsme.»
Le pasteur se pencha vers elle.
«Laissez-moi,» dit-elle brusquement, «tout est fini.» Et elle retourna son visage vers la muraille.
VI.
Table des matières
Le pasteur quitta la chambre doucement, comme il y était entré. Je le suivis involontairement. Ce qui venait de se passer me révélait qu’elle avait cruellement souffert d’une injustice réelle... ou rêvée, et son mal se répercutait en moi; mais je ne pouvais me défendre d’une respectueuse sympathie pour le vieux prêtre dont la main s’était étendue sur mon front pour me bénir, dans l’humble petite église de son village. Il était doux et bon, et ne faisait certainement pas partie de ceux qui hantaient les souvenirs de l’infortunée fille des juifs. Il était troublé et affligé par cette scène, le vieillard vraiment chrétien qui avait marché une partie de la nuit pour essayer de donner à une malade les consolations de la religion.
«Monsieur le pasteur,» lui dit Isabelle qui s’était glissée dans le vestibule, «pardonnez-lui! ne la rendez pas responsable de tout cela. Elle s’est fait baptiser, et celui qui l’y a engagée était bon et vraiment chrétien, comme elle a été elle-même bonne; et elle a observé fidèlement la loi du Christ... je le sais bien! Mais il est venu un homme, — celui-là en répondra devant Dieu! — qui a voulu faire du zèle, et les malédictions n’ont plus pris de fin. Et depuis ce moment les malheurs ont fondu sur la famille, toujours plus, toujours plus. Et, voyez-vous, tout cela réuni a troublé son jugement. C’est lui qui en répondra devant Dieu.
— Soyez assurée que je ne lui tiens pas compte de tout cela,» répondit-il avec douceur et compassion. «Je sais trop bien que le faux zèle mis en œuvre dans la vigne du Seigneur suffit Pour gâter les meilleurs fruits. Cette femme a beaucoup souffert, — il lui sera beaucoup pardonné. — Dieu, qu’elle semble repousser, la recevra dans sa miséricorde. Je suis affligé seulement de n’avoir pu la calmer et la consoler... Mais notre Maître est plus puissant que nous. Il la ramènera par des chemins qui confondent notre vaine science et nous rejettent dans l’humilité. »
Et il caressa pensivement ma chevelure.
«Allez, mon enfant,» dit-il, «retournez près d’elle. Vous lui manquez, sans doute. Je voudrais pouvoir toucher vos lèvres avec un charbon ardent et en faire sortir toutes les consolations de notre religion pour calmer les angoisses de cette pauvre âme qui lutte et ne peut trouver la vraie paix.»
Je regagnai aussitôt la chambre de ma grand’mère, tandis que le pasteur buvait un verre d’eau. Il quitta immédiatement Dierkhof.
«Où est l’enfant?...» disait la malade, tandis que je traversais le couloir qui précédait la chambre.
«Me voici, grand’mère!...» Et je me précipitai vers son lit. Elle était toute seule. Heinz, que nous avions laissé près d’elle, avait disparu, sans doute pour éviter Isabelle, dont il redoutait les réprimandes. C’était lui, en effet, qui de sa propre autorité avait introduit le pasteur à Dierkhof.
«Ah! oui, te voilà, mon petit pigeon brun,» dit-elle tendrement en respirant avec soulagement. «Je pensais déjà que, toi aussi, tu m’avais abandonnée pour t’engager dans la voie de la haine et du mépris.»
Je protestai avec chaleur.
«Il ne faut jamais penser ni parler ainsi, grand’mère!» m’écriai-je. «Celui-là même que j’ai suivi m’a renvoyée près de toi. Il est bon au delà de tout ce que l’on peut imaginer, et quant à moi... mon Dieu! je ne sais pas même ce qu’on éprouve quand on hait et que l’on méprise.
— Alors,» dit la malade en souriant faiblement, «tu aimes tout le monde?
— Mais certainement! Je te l’ai déjà dit: Isabelle et Heinz, Spitz et Mieke, et le vieux tumulus de là-bas, et le ciel bleu...»
Je m’arrêtai subitement dans cette énumération. Oui, j’aimais le monde entier autrefois; mais maintenant? Depuis ce jour même, n’avais-je pas éprouvé des sentiments de colère, de l’emportement? Fallait-il confesser cela pour demeurer strictement sincère?
J’étais de nouveau assise sur le bord du lit, et sa main droite tenait ma main; ses doigts l’enserraient avec tant de force, que rien ne semblait plus jamais... jamais pouvoir nous séparer... Et pourtant ses paupières s’abaissèrent lentement sur ses beaux yeux. Elle s’était jusqu’à présent exprimée avec tant d’énergie, tout en elle accusait une vitalité si intense, et surtout j’étais si dépourvue d’expérience, que je ne prévis, je ne redoutai rien en cet instant suprême. Seulement je posai tendrement mon autre main sur son poignet. En dépit de mon ignorance, je savais qu’à cette place, le mouvement de la vie devait s’accuser régulièrement, sans interruption, et je m’aperçus avec un secret effroi que rien ne palpitait sous la pointe de mes doigts... si pourtant... mais à longs intervalles, que je mesurais le cœur battant, et alors une seule pulsation dure, sèche, irrégulière, se faisait sentir.
«Nous sommes comme l’argile dans la main du potier. Que sommes-nous? Qu’est notre vie?... Que sont toutes nos vanités?» Et ma grand’mère, après avoir péniblement prononcé ces paroles, s’arrêta oppressée. Puis elle reprit avec ferveur:
«Mais toi qui es notre Seigneur, tu es notre Père aussi, et nous sommes tes enfants, et tu auras pitié de tes enfants, parce qu’un père ne peut être impitoyable pour ceux qu’il a créés.»
Elle se tut encore une fois; mais j’étais en proie à une angoisse indicible. J’eusse donné tout au monde pour voir se rouvrir ces beaux yeux fermés, et j’appuyai silencieusement mes lèvres sur son front. Elle tressaillit, entr’ouvrit péniblement ses Paupières et me regarda avec tendresse.
«Va... appelle Isabelle,» dit-elle d’une voix de plus en plus faible.
Je m’élançai aussitôt, mais, à mon extrême soulagement, j’entendis au même instant rouler une voiture sur le pavé de la cour. Isabelle parut aussitôt, suivie par celui que nous attendions avec Une si vive anxiété.
«Voici M. le docteur, ma gracieuse dame,» dit Isabelle, tandis que celui-ci s’approchait du lit de la malade.
La physionomie de ma grand’mère revêtit aussitôt une expression de fermeté. Elle tendit la main droite au médecin, afin qu’il pût compter les pulsations de l’artère, et fixa sur lui un regard Pénétrant.
«Combien de temps me reste-t-il à vivre?...» dit-elle d’une voix brève, mais avec un accent plein de décision.
Il garda le silence et évita ce regard... Mais enfin il fallut Parler.
«On ne peut,» dit-il en hésitant, «exprimer une opinion sans avoir étudié la situation... Nous allons faire une tentative, et alors peut-être...
— Non, non! ne prenez pas cette peine,» fit-elle en l’interrompant brusquement. Elle jeta sur son côté gauche paralysé un regard accompagné d’un sombre sourire... «Ceci est déjà rendu à la poussière,» dit-elle froidement. «Combien de temps me reste-t-il à vivre? Répondez sans crainte... Je n’en éprouve aucune.
— S’il en est ainsi... je puis vous le dire... oui... une heure tout au plus.»
Un flot de larmes me monta du cœur aux yeux, tandis qu’Isabelle se sauvait dans l’embrasure d’une fenêtre et appuyait son visage contre les carreaux. Ma grand’mère seule demeura calme; ses yeux se fixèrent sur les lustres en argent qui étaient suspendus au plafond.
«Allume-les, Isabelle!» dit-elle de sa voix la plus ferme.
Et tandis qu’Isabelle montait sur une chaise et que les petites flammes des bougies s’allumaient une à une sous sa main, la malade se tourna vers le médecin.
«Je vous remercie d’être venu,» lui dit-elle. «J’ai une prière à vous adresser... un service d’ami à réclamer de vous. Voudriez-vous écrire sous ma dictée?
— De tout mon cœur, chère dame. Mais, s’il s’agit de vos dernières volontés, je ne puis me dispenser de vous faire observer que l’acte ne serait pas valable en l’absence de toute formalité judiciaire, et que...
— Je sais cela,» fit-elle en l’interrompant. «Mais le temps me fait défaut. Mon fils devra et voudra respecter ma volonté, même si on la lui transmet dépourvue de cette sanction.»
Isabelle apporta une écritoire, et ma grand’mère dicta:
«Je lègue, à Isabelle Wischel, Dierkhof, c’est-à-dire la maison et le domaine entier avec toutes ses attenances...
— Non! non!» s’écria Isabelle avec angoisse et terreur, «je ne souffrirai pas cela!»
Ma grand’mère lui jeta un regard sévère, impérieux, et reprit sa phrase au point où elle l’avait laissée:
«... comme témoignage de ma reconnaissance pour le dévouement sans bornes dont elle m’a donné tant de preuves. Je lègue à ma petite-fille Éléonore de Sassen tout ce que je possède encore en fait d’actions et obligations, valeurs quelconques, et nul n’aura le moindre droit à faire valoir contre ce legs.»
Isabelle debout suivait du regard les moindres mouvements de la mourante. Celle-ci désigna un bahut.
«Là,» fit-elle, «il y a une boîte en métal. Apporte-la, Isabelle. Je ne sais plus ce qui s’y trouve contenu.»
Isabelle ouvrit le bahut et y prit un petit coffret plat qu’elle posa sur la table. Une clef rouillée était placée sur la serrure.
«Il doit y avoir longtemps, bien longtemps que je n’y ai touché, » murmura ma grand’mère en portant sa main droite à son front par un geste fatigué. «Tout est devenu obscur en moi.... Il fait nuit dans ma tête, je le sens bien! En quelle année sommes-nous maintenant?
— En l’année 1861,» répondit le médecin.
«Ah! dans ce cas, beaucoup de valeurs qui se trouvent là doivent être caduques.»
Sur la prière de la malade, le médecin levait le couvercle du coffret, et comptait les titres qui le remplissaient.
«Dix mille thalers...» dit-il.
«Dix mille thalers!...» répéta ma grand’mère avec une satisfaction visible. «Allons! cela est suffisant pour se trouver à l’abri du besoin... Il doit y avoir une petite boîte dans le coffret.»
Je vis Isabelle secouer la tête avec étonnement à cette preuve de lucidité subitement donnée par un esprit naguère troublé, actuellement en état de rattacher le présent au passé, tout en s’occupant de l’avenir... qui n’existait plus pour lui. Le médecin prit dans le coffret une méchante petite boîte en bois blanc. Un fil de perles y était renfermé.
«C’est le dernier vestige de la richesse des Jacobsohn,» murmura la malade d’un ton douloureux. «Isabelle, attache ces perles autour de ton petit cou brun... Cela va bien à ton visage, mon enfant!» me dit-elle, tandis que je frissonnais au contact doux, mais glacé, de ce collier. «Tu as les yeux de ta mère, mais les traits des Jacobsohn. Ces perles ont assisté à beaucoup d’années heureuses, tranquilles, et ont vu l’éclat de la famille... Mais tout cela s’est évanoui, et des années de martyre ont payé les années de bonheur. Tout se paye! Rien ne se donne ici-bas, tout se paye!»
La respiration lui manqua.
«Allons!» fit-elle en secouant la tête, «il faut signer!»
Le médecin posa le papier devant elle sur son lit, et plaça la plume entre ses doigts roidis. Elle était à bout de force, et cet acte suprême ne peut s’accomplir qu’à l’aide d’une dose d’énergie surhumaine... N’importe! le nom de Clotilde de Sassen, née Jasobsohn, fut inscrit à grands traits lisibles au bas du testament, que le médecin signa en qualité de témoin, en y ajoutant quelques lignes d’explications.
«Ne pleure pas, ma colombe,» me dit-elle. «Viens encore près de moi, — plus près.»
Je me jetai silencieusement sur son lit, et baisai sa main défaillante. Elle me recommanda d’embrasser mon père pour elle, et fixa sur Isabelle ses grands yeux devenus troubles et vitreux.
«L’enfant ne doit pas s’atrophier dans cette bruyère solitaire!...» dit-elle.
«Non, ma gracieuse dame,» répondit Isabelle, «cela ne sera pas. Laissez-moi prendre ce soin.» Et tandis qu’elle parlait, ses lèvres tremblaient et se contractaient sous l’effort accompli pour dominer une émotion poignante.
Une fois encore, la main glacée et moite de ma grand’mère passa affectueusement sous mon menton, puis elle m’écarta avec douceur, mais aussi avec la hâte qu’elle apportait désormais à tous ses actes... Ce n’était plus par minutes, mais par secondes que la vie lui était comptée. Elle m’écartait pour se tourner vers la fenêtre, que je lui masquais, et y attacha un regard ardent, comme si l’âme, prête à s’envoler, eût contemplé l’issue qui lui était ouverte.
«Christine, je pardonne!...» cria-t-elle par deux fois en s’adressant à l’espace, peut-être avec l’espoir, tout au moins avec le désir de le traverser et d’atteindre un point éloigné... Alors elle fut réellement prête à partir et visiblement calmée. Elle enfonça paisiblement sa tête dans l’oreiller, leva les yeux et dit avec chaleur, quoique d’une voix qui allait s’éteignant: «Écoute, Israël! Notre Seigneur, notre Dieu est unique! Honorons sa puissance et son nom...»
La voix cessa de se faire entendre; la tête s’inclina doucement et lentement à gauche.
«A présent et dans l’éternité ! Amen!» dit le médecin, en complétant la phrase que n’avait point prononcée la bouche désormais muette pour toujours.
Il passa doucement la main sur ses paupières, et les ferma sur ces beaux yeux à jamais éteints.
VII.
Table des matières
Je quittai cette chambre. La première grande douleur de ma vie venait de m’atteindre. J’avais jusque-là vécu non seulement dans le rêve, mais encore dans le rêve enfantin, c’est-à-dire lumineux, azuré, paisible, tout en étant animé. On ne sait rien de la vie tant que l’on n’a pas vu mourir. Mais la réalité se vengeait et me ressaisissait d’un seul coup. Je demeurai écrasée en face de l’horrible «irréparable». Ce qui était un instant auparavant n’était Plus... et pour toujours! Comment se soutiennent de semblables pensées?... Comment traverse-t-on de pareilles crises? C’est le secret de Dieu, de sa bonté et de sa puissance.
Chacun a éprouvé, chacun reconnaîtra, — ou connaîtra, hélas!... les tumultueux sentiments dont je me trouvai agitée lorsque le Premier engourdissement de la douleur se fut dissipé. Il ne faut pas oublier que j’étais pour ainsi dire à l’état de nature. Il faudra donc me pardonner d’avoir ressenti plus vivement qu’aucune autre créature les impressions que la religion et l’éducation peuvent affaiblir et refréner, mais non supprimer. Tout d’abord on ne peut croire à la mort..... puis, quand on ne peut plus douter, la révolte s’empare de notre àme... Il nous semble qu’en nous infligent cette douleur poignante, celui qui nous l’envoie abuse de sa puissance. Je l’éprouvai dans son intensité, ce sentiment si naturel, et je fus saisie d’une sorte d’indignation contre la force qui avait envoyé un pareil fardeau à ma faiblesse. Bien d’autres causes se réunissaient encore pour rendre mon mal plus cuisant.
Depuis quelques heures, je m’étais abandonnée avec une tendresse enthousiaste à la nouvelle affection qui venait de m’être révélée. Je venais de connaître la jouissance infinie consistant à découvrir que le don de mon cœur était considéré comme désirable et précieux. Et maintenant j’étais déchirée par le regret de n’avoir pas suffisamment témoigné à ma grand’mère la tendresse qu’elle m’inspirait. Je devais la convaincre de mon attachement, lui dire que je le lui prouverais quand elle serait revenue à la santé, en l’entourant de soins affectueux... Et je n’avais pas su parler! J’avais laissé perdre ces heures si courtes que Dieu m’accordait encore pour panser les blessures de ce pauvre cœur, maintenant immobile!... Je lui avais dit que j’aimais tout le monde!... et le chien et la vache!... Oh! sotte enfant que j’étais! j’avais de la sorte diminué la somme de satisfaction qu’elle aurait pu éprouver en apprenant que mon cœur s’ëtait donné à elle. Et maintenant elle était morte! Et il ne serait plus jamais en mon pouvoir de lui dire que je l’aimais, de le lui prouver par mes soins, mon dévouement... Il était trop tard! trop tard! Puisse Dieu préserver ceux qui me lisent de l’angoisse poignante contenue en ces deux mots! Ils transportent la douleur humaine jusque dans l’infini, parce qu’en surgissant dans la pensée ils reculent les limites du connu. Notre faiblesse et notre impuissance éclatent dans ces mots: «Trop tard!»
Je traversai la cour et me trouvai en rase campagne; un souffle énergique saturé de l’humidité de la nuit passait sur la bruyère. Il écartait les voiles épais dans lesquels la nuit s’enveloppe, et garnissait l’horizon d’un léger rideau de dentelle, derrière lequel on pressentait les premiers rayons du soleil. Les cimes des chênes se teignaient d’une nuance rouge dorée, et les carreaux des lucarnes de Dierkhof attiraient et rendaient déjà quelques étincelles.
Les brins d’herbe se baignaient dans la rosée, mais ils s’étaient déjà relevés après avoir été foulés par les pieds de ma grand’mère, durant cette nuit qui avait été sa dernière nuit. Les fenêtres de sa chambre, que j’avais toujours vues fermées, étaient maintenant grandes ouvertes, et je ne saurais exprimer l’impression funèbre que me causa ce vide béant... Je me rapprochai, m’accoudai sur cette ouverture. On le sait: la douleur est avide. Les rideaux avaient pris une teinte d’émeraude sous la clarté blafarde du jour naissant qui les frappait en biais. On les avait écartés jusqu’au mur, et l’air passait librement sur le lit mortuaire. Jamais le visage du jeune Isaac, victime patiente et résignée, ne s’était penché sur une paix si profonde. Le corps robuste, dont les veines charriaient tumultueusement un sang brûlant, était maintenant immobile, plongé dans l’éternel sommeil et voilé sous le suaire... reconnaissable seulement aux longues tresses grises qui pendaient en dehors du bord du lit.
Une grosse mouche effarée passa près de mon visage en bourdonnant, et s’alla poser lourdement sur le lustre, dont les bougies allumées envoyaient çà et là une flamme inquiète, pal pi-tante comme des ailes. Ce fut là tout ce que j’aperçus dans cette chambre solitaire. L’horloge elle-même était sans mouvement. Une main pieuse avait arrêté son balancier à l’heure même où s’arrêtait la vie de la maîtresse de cette demeure.
Et la vie s’éveillait autour de moi! Les coqs chantaient, et de tous côtés les poules gloussaient et caquetaient. Spitz allait et menait, déjà affairé et faisant entendre les aboiements discrets dont il était coutumier... Mieke mugissait sourdement en réclamant sans nul doute sa pitance, qu’on lui apportait chaque matin. Le chat de la maison apparut tout à coup sur le toit, le traversa de son mouvement souple et gracieux, et s’élança sur l’herbe en attachant des regards empreints d’une sombre convoitise sur le sorbier, dont une branche servait de balançoire à un imprudent petit oiseau. Je me penchai aussitôt et chassai le chat. Là-haut, au-dessus de ma tête, on entendait un cliquetis énergique: les cigognes faisaient leur toilette, et bientôt le couple s’éleva en décrivant, sur le ciel bleu, des cercles toujours plus vastes. Ils allaient chercher leur déjeuner. Ainsi tout se passait comme de coutume! Parmi tous ces compagnons de ma vie, tous ces camarades de mes jeux, aucun n’était atteint par la douleur qui m’étreignait! Dans la maison seulement il y avait un spectacle inusité, et qui me fit tressaillir en me rappelant au sentiment de l’implacable réalité : un cheval broutait en pleine campagne, et sur le seuil de la porte se tenait le médecin, qui, les bras croisés derrière le dos, contemplait la bruyère émergeant de la rosée matinale et saupoudrée d’or sous les rayons du soleil naissant.
La petite voiture poudreuse qui l’avait amené gisait dételée près de notre porte. Isabelle, ferme comme toujours, se tenait dans le vestibule. Elle avait dressé un couvert propre. Les tasses et les tartines de beurre étaient étalées sur la serviette éclatante de blancheur, et elle surveillait l’ébullition du café, destiné sans doute au docteur.
Je m’approchai d’elle et lui dis avec émotion:
«Isabelle, comment peux-tu t’occuper de cela en un pareil moment?
— La mort marche toujours, mais la vie ne s’arrête jamais,» me répondit cette étrange fille. «Faut-il laisser les autres souffrir de la faim et de la soif parce que nous souffrons nous mêmes? Tu as vu mourir ta grand’mère cette nuit, et tu n’as pas appris d’elle que dans les pires heures il faut savoir porter la tête haute et droite?»
Confuse de mon apostrophe, je plaçai mon bras autour de son cou. Ce visage, que je pus considérer alors à mon aise, semblait pétrifié dans la douleur. Les vives couleurs qui témoignaient de sa bonne santé avaient disparu, effacées sous le doigt implacable qui avait touché à ces joues, et pourtant ces mains travaillaient comme de coutume, et ne négligeaient pas même le plus infime des détails concernant le bien-être d’autrui.
Le docteur entra dans la maison suivi par le cocher qui l’avait amené. Je les évitai, et me trouvai dans la cour. Tous les canards de Dierkhof s’étaient rassemblés devant la porte qu’on leur ouvrait chaque matin, et dirigeaient leurs becs vers la bruyère. On eût dit un club, si ces bipèdes s’étaient montrés moins patients: ils se bornaient à soupirer en songeant à la terre promise, et surtout au ruisseau dans lequel ils aspiraient à se baigner. Encore un point qui donne tort à la comparaison que je viens de faire et dissipe la ressemblance de ce troupeau avec celui des clubistes, en restituant à nos canards les honneurs de la situation.
Que voyais-je à quelques pas de distance? Était-ce un bipède en retard? Cela était blanc et changeait de place... Non pas! Je voyais la lettre que ma grand’mère avait froissée la veille, jetée au loin, et qu’Isabelle avait vainement et anxieusement cherchée. Le vent l’avait chassée dans la cour. Je me souvins des principes qu’Isabelle venait de m’enseigner par son exemple, plus encore que par ses paroles, et, ne voulant pas faire souffrir les autres parce que je souffrais moi-même, j’ouvris la porte au petit troupeau qui demandait la liberté. Puis je ramassai la lettre. Son aspect promettait peu: les roues de la voiture l’avaient maculée en l’écrasant, et le bec des canards s’y était aiguisé en la déchirant.
J’allai m’asseoir sur le banc qu’ombrageait le sorbier. J’étendis le papier sur mes genoux, et m’appliquai à défaire ses plis et à reconstruire son intégrité, fort compromise. Beaucoup de fragments manquaient, et ce fut à grand’peine que je parvins à reconstituer et à lire les lignes suivantes:
«Je ne t’ai jamais importunée, parce que l’honneur me commandait de parcourir ma voie douloureuse sans appeler à mon aide. L’exilée s’est appliquée à ce qu’aucune ombre de sa vie ne tombât sur la tienne. Jamais le nom de ma famille n’est venu sur mes lèvres, jamais nul n’a pu être mis par mes questions sur la trace des liens qui m’unissaient à la famille de Sassen et à ma patrie; et pourtant ni ma famille ni ma patrie n’auraient eu lieu de rougir de moi, car, — pense sur ce point ce que tu voudras, — je puis dire avec fierté que l’on m’a surnommée l’étoile la plus merveilleuse de notre époque.»
A cette place, un fragment de papier manquait et fut introuvable. Je continuai à lire l’autre côté du feuillet.
«Mais un grand malheur est tombé sur moi, et à qui dois-je demander aide et consolation, sinon à toi? J’ai perdu la voix! ma voix si belle, si précieuse, si vantée, si admirée! Les médecins me disent qu’une saison passée dans une ville d’eaux de mon pays pourrait me rendre ce que j’ai perdu. Mais je ne possède rien! La mauvaise gestion de ma fortune m’a fait perdre, et non par ma faute, tout, absolument tout ce que j’avais... Je suis à genoux devant toi, qui vis dans l’aisance, la sécurité, l’abondance, devant toi qui n’as jamais connu le besoin ni les nuits poignantes peuplées d’angoisses qu’entraîne la misère... Oublie enfin, ne fût-ce qu’une fois, ne fût-ce qu’une heure, que j’ai été désobéissante, et donne-moi le moyen de sauver plus que ma vie. Que sont pour toi quelques centaines d’écus, pour toi qui...?»
A cette place, les roues de la voiture avaient passé sur le papier et en avaient probablement déchiré un large morceau. Un fragment non encore tout à fait détaché du second feuillet portait intacte et assez lisible l’adresse de la personne qui écrivait cette lettre lamentable, et sur un autre fragment se trouvaient les deux mots que ma grand’mère répétait avec tant de véhémence: «Ta Christine...» et qui étaient sans nul doute une signature.
Qui était cette Christine? cette merveille, cette étoile des temps modernes?
La phrase: Je suis à genoux devant toi, produisait sur mon esprit enfantin une impression extraordinairement dramatique. Mon imagination évoqua aussitôt la vision d’une noble damoiselle, à la taille élancée, telle que j’en avais vu une dans les images de mes livres, se précipitant à genoux, et tendant ses mains blanches et fines par un geste suppliant... Et elle avait perdu la voix! cette belle voix si précieuse, si admirée! Mes bras s’étendaient involontairement pour entourer le cou de l’inconnue... Combien cela devait être affreux, d’avoir possédé un don merveilleux, de ravir un auditoire rien qu’en élevant la voix, et de s’efforcer vainement aujourd’hui de retrouver quelques sons dans cette source tarie!
Mlle Streit, pas plus qu’Isabelle, n’avait jamais prononcé une parole faisant allusion à cette exilée, qui devait tenir de fort près à ma grand’mère puisqu’elle avait occupé sa dernière pensée. Le cri deux fois répété : «Christine, je te pardonne!...» me faisait tressaillir jusqu’au fond de l’âme, et je pensai involontairement à l’Enfant prodigue, errant loin de son père, sujet de douleur et d’alarme, et tenant pourtant au cœur paternel par les fibres les plus sensibles, et demeurant, en dépit de tout et de lui-même, l’enfant bien-aimé.
Je cachai les fragments de cette lettre dans ma poche, et rentrai dans le vestibule. La voiture s’éloignait précisément, et, penchant à gauche d’une façon inquiétante, s’engageait dans la route peu praticable de la bruyère. Au même instant, Heinz parut à l’horizon en se dirigeant sur Dierkhof. Je m’avisai alors qu’il avait disparu depuis un grand nombre d’heures. Je rejoignis Isabelle, qui avait accompagné le médecin jusque sur le seuil de la porte et qui y était restée plongée dans ses réflexions... Je crus m’apercevoir que l’ami Heinz marchait d’un pas fort indécis. Il s’arrêta devant la grille, très inutilement, me parut-il, et s’y livra à un examen sans but comme sans résultat... le tout afin de retarder le moment où il faudrait nous aborder. Pourtant il fallut bien s’y résigner. L’aspect de nos visages meurtris par les larmes le frappa d’immobilité.
«Eh bien, quelle est donc son opinion, à celui-là ?...» demanda-t-il en désignant du pouce, et par-dessus son épaule, la direction dans laquelle la voiture du médecin venait de s’engager.
«Mon Dieu, Heinz! tu ne sais donc rien?...» m’écriai-je-Mais Isabelle m’imposa silence d’un geste impérieux.
«Où as-tu été ?» fit-elle de son ton bref et avec son laconisme ordinaire.
«Chez moi, à la maison,» répondit Heinz sur un ton passablement courageux et même empreint d’opiniâtreté.
Heinz opiniâtre! Je ne pouvais en croire mes yeux et mes oreilles. Et pourtant ce rêveur éternel, cet homme doué d’une patience non moins inépuisable que sa soumission, avait un parti pris de résistance... On ne pouvait se méprendre à son ton et à son attitude... Et il avait le courage de soutenir le regard perçant d’Isabelle.
«Vraiment?...» fit-elle. «Qu’y avait-il de si important chez toi à une heure du matin? Tu voulais donner à manger à tes oiseaux?»
Il promena autour de lui un regard incertain.
«Donner à manger aux oiseaux,» répéta-t-il, comme s’il eût voulu avoir le temps de peser la valeur de cette raison, en se réservant de l’adopter dans le cas où il lui aurait reconnu quelque vraisemblance... «Oh! non, à une heure et demie du matin! Je ne suis pas si sot... Je me suis mis entre mes quatre murs,» déclama-t-il tout à coup. «Mon père les a élevés de ses propres mains, et, au-dessus de la porte, il a placé une inscription pieuse... Comment aurais-je pu rester à Dierkhof quand une âme juive quitte la terre, — pour l’enfer? — Isabelle! si mon père avait su que tu servais une juive! mon Dieu! mon Dieu!
— Heinz, si mon père avait su que tu servais un chrétien, Piétiste, il est vrai, qui te laissait grelotter, mourir de faim, et t’administrait tous les jours plusieurs soufflets, ou même quelques coups de bâton!...» fit-elle en le parodiant avec une colère dédaigneuse. «Mais ce qui se passe en toi est tout à fait nouveau! Comment donc? tu vas tourner au missionnaire, Heinz? Ces idées-là ne sont pas venues toutes seules dans ta tête, mon pauvre ami; on les y a placées. Cela doit venir de là-bas...»
Et Isabelle indiquait la direction du grand village dans lequel Heinz avait servi autrefois en qualité de garçon de ferme.
«Oui, tu as raison,» répondit-il en inclinant la tête avec roideur et sans se départir de son opiniâtreté, «cela me vient de là-bas; mais je l’ai toujours su, — seulement je l’avais oublié ! — Chacun sait que les juifs sont maudits de toute éternité. Mon maître le disait, et c’était un homme riche et un propriétaire. Le pasteur le disait aussi en chaire, et il devait le savoir mieux encore que mon maître, puisqu’il était pasteur!»
Isabelle fit un pas en avant, et regarda son frère «jusqu’au fond du cœur», comme le disait celui-ci autrefois quand nous Parlions d’elle.
«Maudits? Ils sont maudits de toute éternité ?...» s’écria-t-elle, «quoi qu’ils fassent, et même s’ils sont bons et honnêtes? Décidément tu es encore plus bête que je ne pensais. Comment! c’est Dieu, le Dieu qui nous a commandé de bénir même ceux qui nous maudissent, c’est lui qui demanderait à sa créature un effort qu’il ne pourrait faire lui-même? lui qui maudirait une partie de ses enfants parce qu’ils le prieraient autrement que quelques autres? lui qui est toute bonté et toute miséricorde! Quand je lis la Passion de Notre-Seigneur, sans doute je suis exaspérée contre les Juifs qui l’ont crucifié... mais... retiens bien ceci, contre les Juifs de ce temps-là, qui furent ses contemporains. Comment pourrais-je avoir l’inhumanité et l’infâme injustice de transporter ce sentiment-là aux petits-enfants innocents, qui sont nés depuis ce temps-là et qui ont été élevés par leurs parents dans la religion de leur race? Hé ! monsieur Heinz, que penserais-tu de moi si, quelqu’un m’ayant fait du mal, je me vengeais de lui en frappant ses enfants?
— Tout ça, c’est pris dans les livres,» balbutia Heinz, «et peut-être dans les livres impies... C’est la vieille dame qui t’aura mis tout ça dans la tête.
— Je ne l’ai pas lu dans les livres, et personne ne me l’a enseigné,» poursuivit Isabelle. «Je l’ai pris dans ma conscience, je l’ai pris dans mon cœur, je l’ai pris surtout dans mon amour pour le Christ. Comment pourrais-je croire qu’il me commande de pardonner à ceux qui m’ont offensée, que pour lui obéir je puis faire cet effort surhumain, et que lui, source de toute bonté comme de toute force, ne peut faire cet effort? Sans doute j’ai souvent causé avec ma pauvre maîtresse, et j’ai essayé, autant que me le permettait mon intelligence, de la consoler quand je la voyais trop tourmentée par l’intolérance... Mais ce n’est pas d’elle que me vient ce que je te dis. Sache-le bien: si les Juifs ont crucifié une fois notre Sauveur, ceux qui interprètent sa parole et qui transforment sa doctrine d’amour en une doctrine de haine, ceux-là le crucifient chaque jour et à toute heure. Ce n’est pas de cette façon-là que l’on convertit les récalcitrants, ni que l’on établit la supériorité de notre croyance, qui est pourtant divine, tant que les hommes ne s’avisent pas de la dénaturer. — Tu connais maintenant mon opinion. J’ai ceci à ajouter: Fi! fi! Quelle honte pour toi, cœur ingrat! Pendant de longues années tu as mangé le pain de Dierkhof... et il me semble qu’il t’a bien profité, le pain de la juive... et maintenant tu laisses la vieille dame seule dans sa chambre mortuaire! Vas-y tout de suite, et lis dans la Bible le chapitre du bon Samaritain.»
Isabelle se retourna et rentra dans la maison.
J’avais écouté ses paroles avec avidité et, à mesure que je les entendais, je me sentais soulagée, apaisée, transformée. Oui, elle devait avoir raison! Je le sentais. Si j’avais pu croire que tous ceux dont je procédais, tous mes aïeux, étaient à jamais maudits Par Dieu, je crois que je me serais écriée: «Je veux être maudite comme mes parents!» Ah! ce ne sont pas les doctrines implacables qui gagnent les cœurs à la vraie foi. Près d’Isabelle, je me sentais véritablement chrétienne... Les paroles de paix qu’elle venait de prononcer n’étaient-elles pas conformes à la doctrine du Christ?
«Heinz,» lui dis-je d’un ton froid, «tu as soulevé là une vilaine querelle.
— Ah! petite princesse, qui faut-il croire?...» répondit-il en soupirant, tandis que des larmes roulaient dans ses yeux. «C’est un péché mortel de ne pas croire le pasteur, et celui que nous avons depuis quelque temps est vraiment effrayant quand il parle en chaire des tourments éternels, et puis de tout le reste. D’un autre côté, isabelle a l’air de dire que je suis un méchant drôle, Parce que j’agis comme le pasteur le commande. Que faire?
— Isabelle ne se trompe jamais, tu devrais le savoir depuis longtemps...» Je faiblissais devant cette bonne et honnête figure, et sentais que je ne pouvais persévérer dans ma rigueur: l’intolérance, la cruauté, ne pouvaient croître sur ce sol, on les y avait transplantées.
Mes yeux se reposèrent sur le ciel. La lumière était venue, éclatante. Un baume rafraîchissant baignait mon cœur, et je compris pour la première fois, après avoir contemplé la mort dans son horrible majesté, le miracle consolant de la résurrection.
Je pris entre mes deux mains la main de Heinz: «Tu ne peux rester dans la cour,» lui dis-je. «Viens avec moi là dedans, Isabelle s’apaisera, tu la retrouveras bonne comme elle l’est toujours... Quant à ma pauvre chère grand’mère... ah! ne pleure plus; elle ne t’en veut pas, elle t’a pardonné, puisqu’elle est ans le ciel.
— Dieu sait pourtant combien je regrette la vieille dame,» murmura Heinz en se laissant conduire par moi comme un enfant, tandis que nous quittions le vestibule.
Isabelle se trouvait dans la cour plantée, avait placé un seau sous la fontaine, et levait la pompe... Mais une pâleur livide s’étendit sur son visage lorsqu’elle entendit le premier craquement à nous si bien connu.
«Oh! Seigneur Jésus!» fit-elle d’une voix défaillante, «je ne puis entendre le bruit de cette fontaine!»
Elle rentra dans la maison, se laissa tomber sur une chaise, et couvrit son visage avec son tablier. Mais tout cela dura deux minutes à peine.
«Quelle créature misérable suis-je donc!» dit-elle, et elle se redressa et replaça son tablier en en effaçant les plis. «Je voudrais voir encore ma pauvre vieille dame à cette fontaine, quand elle essayait de rafraîchir sa tête en feu, et je devrais pourtant remercier Dieu en songeant qu’elle est tranquille là dedans et à jamais délivrée de ses peines.
— Isabelle, est-ce Christine qui a causé ces peines?»
Elle me jeta un regard aigu.
«Ah!» fit-elle après avoir gardé le silence un moment, «tu m’as entendue cette nuit?... Tu sais alors qu’elle a, en effet, causé à ta grand’mère toutes les douleurs que peut donner une fille dénaturée.
— Comment? Mon père a une sœur?...» dis-je avec surprise.
«Une sœur de mère, enfant. Ta grand’mère a été mariée en premières noces à un juif, qui est mort très jeune, tandis que Christine était encore au maillot. Deux ans plus tard, ta grand’mère se faisait baptiser ainsi que sa fille, et devenait Mme la conseillère de Sassen... Maintenant tu sais tout.
— Non, Isabelle, je sais pas tout. Qu’a donc fait Christine.?
— Elle s’est sauvée de la maison maternelle et s’est mise avec les comédiens.
— C’est mal!
— Quitter sa mère! Oh! Éléonore, ne comprends-tu pas qu’il ne peut y avoir de plus grand crime? En ce qui concerne les comédiens, comme je n’en ai jamais connu un seul, je ne puis te dire s’ils méritent l’estime ou le mépris. En sais-tu assez maintenant?
— Isabelle, ne te fâche pas,» lui dis-je en hésitant, «mais je voudrais bien savoir quelque chose encore... Cette Christine est très malheureuse. Elle a perdu sa voix...
— Ah!... Ainsi tu as trouvé la lettre et tu l’as lue?...» fit-elle de son ton le plus glacial.
J’inclinai affirmativement la tête.
«Et tu n’as pas honte?...» poursuivit-elle. «Tu m’adresses des reproches parce que je m’acquitte de mon travail, de mon devoir, en des moments où tu trouves que l’on doit être tout entier à la douleur, et c’est dans ces moments-là que tu fais le métier d’espion?... que tu lis des lettres qui ne t’appartiennent pas? Sais-tu bien que cela est aussi méprisable que de voler. Au surplus, je ne crois pas un seul mot de toute cette épître, et je t’engage à en faire autant.
— Non! non! je ne le puis pas. Elle me fait tant de peine! Vraiment, ne lui enverras-tu rien? Oh! Isabelle, je t’en supplie!
— Pas un kreutzer, pas un pfennig!... Celle-là a emporté plus que la valeur de son héritage, quand elle a quitté nuitamment a maison de ses parents... Et cette action odieuse a bien travaillé à la ruine de l’intelligence de sa pauvre mère.
— Ma grand’mère lui a pardonné, Isabelle.
— Elle le devait... elle le pouvait, elle qui était sa mère, et n’était pour ainsi dire plus de cette terre... Mais cela paraît difficile, cela paraît impossible à nous autres, qui avons assisté heure Par heure au tourment de la pauvre mère, et qui avons porté une Partie de son fardeau... Est-ce que tu prends pour argent comptant tout ce qui était dans la lettre? Allons donc! Elle se met à genoux, mais non parce qu’elle sollicite le pardon de ses fautes... Du tout, du tout. Elle s’en est fort bien passée jusqu’ici, et cela ne l’a pas empêchée de vivre joyeusement depuis un grand nombre d’années. Elle implore, non pas la mère, mais la caisse! Elle veut de l’argent... ce cher argent! A la bonne heure, cela vaut a peine de se mettre à genoux!»
Combien tout ceci devait la remuer, pour qu’elle devînt si prolixe et si amère, la discrète et laconique Isabelle!
«La circonstance est favorable pour t’apprendre la raison de l’aversion qu’inspirait à ta grand’mère le son de l’argent,» Poursuivit-elle d’une voix oppressée; «cela ne peut te nuire. Il faut que tu saches combien de malheurs peuvent provenir de ces maudits écus, avec lesquels tu as fait connaissance hier. Ta grand’mère était la personne la plus riche de la ville de Hanovre. Son premier mari et son propre père lui en avaient laissé des caisses d’argent, et encore des caisses. Plus tard, lors de son second mariage, elle fit à l’homme qu’elle aimait le plus grand des sacrifices selon elle, — celui de sa religion; — mais il ne lui demanda pas, comme elle s’y attendait et comme elle était prête à le faire, de sacrifier aussi l’or juif; et elle ne tarda pas à s’apercevoir que cet or avait seul décidé une union qu’elle croyait due à l’affection. Il en fallait beaucoup à M. le conseiller!... et les capitaux de sa femme ne tardèrent pas à être dispersés aux quatre vents de tous les vices.
— C’était mon grand-père, Isabelle!»
La rougeur de ses joues, qui s’était effacée depuis quelques heures, reparut soudainement.
«Voilà ce que c’est! tu interroges, tu veux tout savoir, on a la faiblesse de répondre, et les sottes questions amènent des réponses sottes et de sottes découvertes,» fit-elle avec impatience, en se levant pour couper court à la conversation, «Je t’avertis seulement que tu ne dois plus revenir avec moi sur ce qui concerne Christine. Elle est morte pour moi, ne l’oublie pas, enfant! Et il ne faut plus penser à elle. Ces choses-là ne conviennent pas du tout à ta jeune tête.»
Heinz, repentant et silencieux, se tenait sur sa chaise. Isabelle lui tendit une tasse et lui versa du café, mais sans lui accorder un regard. Puis elle retourna à la fontaine. Je la vis serrer les dents quand elle toucha à la pompe... Mais que lui importait sa souffrance! Cela devait être fait, et elle le fit. L’eau coula à gros flots et remplit le seau.
Non! et en dépit de la confiance aveugle que m’inspirait le jugement d’Isabelle, je ne pus lui obéir, ni même lui donner raison sur ce point: éloigner de ma pensée l’image de l’infortunée cantatrice. Elle était pourtant ma tante! Ma tante! Je me répétais tout bas ces deux mots, qui me semblaient doux à prononcer. N’était-ce pas tout ce qui me restait de ma famille, puisque aussi bien mon père m’abandonnait? Et d’ailleurs ma grand’mère n’avait-elle pas pardonné à son enfant prodigue? Ne lui avait-elle pas envoyé sa dernière pensée dans un suprême élan de tendresse? Je me la représentais charmante... Puis je réfléchis tout à coup, et me dis qu’elle était pourtant plus âgée que mon père: ainsi elle avait plus de cinquante ans! Elle était horriblement vieille! Mais je ne tardai pas à replacer autour d’elle l’auréole d’une beauté surprenante et d’une grâce souveraine. Elle était cantatrice, et je me disais que sans doute les cantatrices ne vieillissaient belles et avaient le privilège de demeurer toujours jeunes et belles.
Je m’en allai de la sorte, le cœur rempli et la pensée occupée, vers le monticule solitaire. J’attachai un regard douloureux sur le beau ciel bleu. Ma grand’mère voyait-elle mon chagrin? Oui sans doute, elle ne pouvait être mécontente de savoir que ma pensée s’attachait à Christine: —ne lui avait-elle pas pardonné ?
VIII.
Table des matières
Quatre semaines s’étaient écoulées depuis la mort de ma grand’mère. J’avais assisté à son convoi, je l’avais suivie jusqu’au cimetière dépendant du village voisin. Le bon vieux pasteur pria pour le repos de celle qui avait quitté la terre, et mit à sa prière autant de ferveur qu’il aurait pu en ressentir s’il avait eu là, à ses pieds, la plus soumise de ses ouailles. Heinz aussi semblait avoir oublié que ces quatre planches contenaient une juive baptisée, mais nonobstant vouée aux flammes de l’enfer, de par son origine, dont elle n’était pas responsable: il pleurait amèrement. Et déjà les fleurs croissaient sur cette nouvelle tombe. Elles s’élevaient et s’épanouissaient en plongeant leurs racines dans le sombre empire de la terre, et semblaient être tout à la fois des pensées de deuil et d’espérance qu’envoyait à ceux qui l’avaient aimée celle qui dormait là-dessous.
La solitaire demeure de Dierkhof était précisément en possession de toute sa beauté. Elle reposait sur un vaste lit dont la nuance veloutée rappelait celle de la pêche; la bruyère commençait à fleurir, et les essaims d’abeilles, qui jusqu’ici avaient hanté les champs de colza et de sarrasin, s’étendaient maintenant sur l’immensité fleurie qui leur offrait une si riche moisson de miel. Et la mélodie séculaire et monotone de la bruyère flottait de nouveau autour du toit de la maison. Et je voyais arriver mes favoris, les papillons bleus, se pressant en hordes si épaisses que l’on aurait pu croire à quelque subite déchirure du ciel, tombant en fragments azurés. Sur les plaques de sable, on voyait passer de gros scarabées dorés, à l’allure affairée, tandis que les prairies et les fleurs des jardins attiraient l’aristocratie des papillons: l’argus-paon, l’amiral, le bel orangé.
Jusqu’ici j’avais poursuivi les papillons et les avais pris. Je jouissais de l’admirable richesse de tons que m’offrait le mouvement de leurs ailes, puis je les rendais à la liberté, à la vie. J’avais passé de la sorte bien des journées entières toute seule dans la bruyère; mais tout cela avait bien changé. Je restais presque continuellement dans la chambre de ma grand’mère, qui exerçait sur moi un charme tout particulier avec son mobilier antique provenant de la demeure des juifs. Tout était resté placé comme pendant sa vie. La grande horloge, ponctuellement remontée, peuplait le silence solennel de cette pièce de sa respiration régulière, et, afin que rien n’indiquât la disparition de la maîtresse du logis, les bougies à demi consumées avaient été remplacées par des bougies entières, qu’Isabelle avait soigneusement distribuées dans les lustres et les candélabres d’argent.
De temps en temps Isabelle m’ouvrait un bahut ou une armoire. Tout cela était à peu près vide. En fuyant le monde, ma grand’mère lui avait abandonné tout ce qui y tient une si grande place, tout ce qui représente la vanité et le plaisir: les ajustements de toutes sortes. C’est précisément la rareté de ces objets qui me faisait attacher plus de prix à la découverte d’une branche de fleurs sur laquelle la poussière avait incrusté plusieurs couches représentant les années écoulées, ou bien d’un fragment de lettre Jauni par le temps.
Il y avait dans une armoire quelques robes ayant appartenu à ma grand’mère, mais qu’elle n’avait jamais portées depuis qu’elle était venue s’ensevelir dans la bruyère. Un jour, Isabelle prit dans cette armoire une robe de laine noire, se mit à la découdre et à la recouper, — pendant son séjour à la ville, elle avait appris à faire des robes, et se montrait très fière de ce talent. — J’éprouvai Un sentiment d’effroi quand elle m’enjoignit d’essayer l’œuvre sortie de ses mains. Il me sembla que j’étais tout à coup emprisonnée dans une cuirasse.
«Isabelle,» lui dis-je en protestant avec anxiété contre ce régime nouveau, «pas cela, pas cela, je t’en prie!» Et je portais mes mains avec angoisse vers mon cou, serré dans l’encolure, tandis que mon coude essayait de percer une manche trop ajustée.
«Allons donc! tu t’y habitueras,» répondit-elle froidement en Continuant son travail.
Nous nous trouvions dans la cour plantée, sous les chênes, où j’avais placé une table et des chaises. Là-bas, l’immensité était enflammée par le brûlant soleil de midi; mais ici nous avions de l’ombre, de la fraîcheur et le calme profond, le silence complet que l’on trouve seulement à la campagne. On n’entendait rien, sinon le bourdonnement des abeilles, puis, là-haut, les cris des petits corbeaux dans leurs nids. J’avais entre les mains le grand chapeau de paille brun qu’Isabelle avait fait venir pour moi de la ville depuis cinq ans environ, et je lui enlevais un ruban rose tout fané. — comme on peut le croire. — Mais ce n’était pas pour cette raison qu’Isabelle m’avait engagée à me séparer de ce vieux compagnon: il ne pouvait, selon elle, s’associer à mon deuil.
Heinz revint à ce moment du village voisin, et posa une lettre sur la table devant Isabelle.
Mon père avait répondu à la dépêche télégraphique lui annonçant la mort de ma grand’mère, et s’était excusé de ne pouvoir assister à son convoi. Depuis ce moment, la correspondance entre lui et Isabelle avait été passablement fréquente; mais je ne savais ce dont il s’agissait, car je ne vis jamais une ligne de ces lettres. Je savais seulement que cinq jours à peine s’étaient écoulés entre la dernière lettre d’Isabelle et la réponse dont elle prenait connaissance devant moi.
«Pas de cela!...» fit-elle en mettant la lettre dans sa poche. «Nous partons après-demain. C’est décidé !»
Le chapeau et les ciseaux échappèrent à mes mains.
«Nous partons?...» répétai-je d’une voix entrecoupée.
«Tu veux partir avec Heinz? Vous allez me laisser seule à Dierkhof?
— Pauvre Dierkhof! Il serait bien soigné !...» s’écria-t-elle. Et, pour la première fois depuis la mort de ma grand’mère, un faible sourire passa sur ses traits. «Folle créature! C’est toi qui dois partir.»
Je me levai avec tant d’impétuosité que ma chaise tomba à la renverse.
«Moi? où irai-je?
— A la ville,» répondit Isabelle, retrouvant ses habitudes laconiques.
La bruyère empourprée, ensoleillée, les chênes, tout ce qui m’entourait disparut soudainement pour moi... Je ne vis plus que la chambre noire dans laquelle ma première enfance avait été emprisonnée, et le petit jardin sombre et souffreteux qui s’étendait devant ses fenêtres, prisonnier lui-même entre ses quatre hautes murailles.
«Et que dois-je faire à la ville?...» demandai-je avec terreur.
«Apprendre.
— Je n’irai pas! Je ne partirai pas, Isabelle; cela, tu peux en être sûre!...» m’écriai-je en éclatant en larmes brûlantes et amères. «Fais de moi ce que tu voudras, mais tu verras qu’au dernier instant je me cramponnerai au pilier de la porte... Et nous verrons si tu auras la cruauté de me traîner dehors, de m’emporter loin de cette chère vieille maison.»
Je secouai Heinz, qui demeurait immobile, bouche béante, statue de la Stupeur désolée.
«Tu n’entends donc pas?...» lui dis-je avec angoisse. «Je dois m’en aller! Souffriras-tu cela, Heinz?
— Est-ce donc vrai, Isabelle?...» dit mon vieil ami en joignant les mains avec désespoir.
«Voyez donc un peu ces deux enfants!» fit-elle en s’efforçant de plaisanter. «Ne dirait-on pas que je vais couper le cou au plus petit, et que le plus grand me supplie de n’en rien faire?»
En dépit de ce ton léger, je m’apercevais, non sans un secret espoir, qu’Isabelle luttait elle-même contre une vive émotion.
«Crois-tu donc, Heinz,» poursuivit-elle, «que la vie entière Puisse se passer de cette façon, et que cette enfant continue à vagabonder tous les jours au travers de la campagne pour me revenir le soir pieds nus, ses bas et ses souliers à la main?... Elle ne sait rien, ne comprend rien, court de tous côtés et se sauve comme un petit chat sauvage dès qu’un visage étranger se trouve sur son chemin. A quoi tout cela pourrait-il aboutir? Sois raisonnable, enfant!...» ajouta-t-elle en me prenant sur ses genoux et me pressant sur son giron, comme au temps où j’étais une toute petite fille. «Je te conduis chez ton père, tu resteras seulement deux ans loin d’ici, tu apprendras tout ce que ta condition te commande de savoir, et si, même avant ce temps, tu ne peux du tout t’accoutumer là-bas, tu reviendras ici, et nous resterons toujours ensemble... Cela te va-t-il?»
Deux ans! une éternité !... Deux fois la bruyère fleurirait, les cigognes partiraient et reviendraient, sans que je sois à Dierkhof Pour assister à ces événements! Et pendant que tout cela s’accomplirait ici, je serais renfermée entre quatre murailles obscures, enchaînée au tricot que j’exécrais, ou bien placée en face d’exemples d’écriture, occupée à transcrire des versets de la Bible Pour les apprendre par cœur!... Je me balançai en pleurant sur le cœur de mon amie, et chacune des fibres de mon être se tendait pour la douleur, — ou pour la résistance.
«S’il doit en être ainsi,» m’écriai-je au travers de mes pleurs, «il vaut mieux en finir tout de suite... Envoie-moi là-bas au cimetière... j’aime mieux cela que de retourner dans l’affreuse chambre où j’ai vécu.
— Petite sotte!» répondit Isabelle, «crois-tu donc que ton père l’a emportée dans ses malles? Il ne vit plus là. Tout cela est changé ; maintenant il habite à K...»
Voici que la tête aux boucles brunes, au front blanc, surgit tout à coup des profondeurs de ma mémoire, et attacha sur moi un regard cruellement moqueur... Et, sous l’empire de ce souvenir, le sang afflua chaud et agité vers les artères de mes tempes.
«Mon père ne veut pas m’avoir près de lui,» répondis-je en cachant mon visage dans le fichu d’Isabelle.
«C’est ce que nous verrons...» fit-elle en comprimant un soupir. Puis elle rejeta la tête en arrière avec un geste de défi et m’écarta d’elle.
«Cela doit-il vraiment être? Cela ne peut-il s’éviter? Oh! Isabelle!...
— Cela doit être mon enfant. Et maintenant tais-toi, et ne me rends pas la vie plus dure encore qu’elle ne l’est. Pense à ta grand’mère!... C’est sa volonté que nous allons accomplir.»
Elle se remit à coudre la seconde manche de la robe noire en redoublant d’activité. Heinz glissa dans sa poche sa pipe qui s’était éteinte, et disparut. Vers le soir, je l’aperçus assis sur le monticule du Hun. Ses bras étaient appuyés sur ses genoux, et il contemplait l’espace... Je courus vers lui, je me plaçai tout près de mon vieux camarade, et alors mes larmes coulèrent librement... La sévérité d’Isabelle m’avait obligée à les retenir pendant cette longue journée. Heinz sanglotait près de moi... Ah! le beau ciel bleu qui s’étendait au-dessus de nos têtes n’avait peut-être jamais assisté à une douleur plus poignante, à une plus cruelle séparation.
Le lendemain matin, notre chambre offrait un aspect épouvantable: une grande malle en occupait le centre, et Isabelle y plaçait toutes sortes de paquets.
«Regarde-moi cela!...» fit-elle avec orgueil, en me montrant une pile de taies et d’enveloppes en grosse toile bariolée... «N’est-ce pas un vrai plaisir?... C’est solide, j’espère!... Les toiles d’araignée dont ta grand’mère se servait pour son lit ont toujours été pour moi une source de désolation.»
«Regarde bien cela, ma fille! C’est un chef-d’œuvre.» (Page 102.)

Et elle repoussait dédaigneusement des piles de linge extraordinairement fin et orné de riches broderies.
«Tu emportes ces bonnes taies neuves. C’est moi qui les ai faites peu à peu, en songeant à l’avenir. J’y travaille depuis que nous sommes venues habiter Dierkhof... Soigne-les bien!»
Elle mit ensuite dans la malle tout un régiment de paires de bas, roides, épais, en un mot, semblables à ceux que j’avais étrennés la veille de la mort de ma grand’mère. A eux seuls, ils occupaient une grande partie du contenant, et témoignaient des projets qu’Isabelle formait depuis longtemps pour mon entrée dans le monde. Elle prépara en outre des lits de plume de dimension colossale. Ah! mais!... c’est qu’il ne fallait pas croire qu’elle me laisserait partir dénuée de tout!
Ces préparatifs ranimèrent toutes mes douleurs... Et pourtant, pourtant, le cœur est si complexe, qu’en certains instants j’y sentais passer des bouffées de satisfaction et de radieuses espérances. Mais cela paraissait et disparaissait à la façon des éclairs, qui placent sur le ciel sombre une signature enflammée, effacée aussitôt que tracée. Par une bizarre coïncidence, mon regard tomba sur mes souliers, maintenant élargis, dans lesquels mes pieds jouissaient d’une entière liberté. J’essayai de me donner le change à moi-même sur cette partie de ma toilette, et de me dire que les clous dont ils étaient garnis avaient perdu quelque chose de éclat qui les désignait quelques semaines plus tôt à l’attention moqueuse des voyageurs. Mais ces illusions ne me soutenaient pas toujours, et, cédant à une inquiétude devenue insupportable, je me hasardai à prier Isabelle de m’acheter, chemin faisant, une autre paire de souliers. Elle m’enleva aussitôt ceux que je portais, et les examina soigneusement à la lumière.
«On chercherait vainement de pareilles semelles et de pareilles coutures!...» dit-elle sentencieusement. «Ce sont là des souliers que tu porteras deux ans encore, et avec lesquels tu iras à la danse tant que tu voudras! Tu n’as pas besoin de souliers neufs!»
Ainsi fut clos cet incident.
Et le temps ne s’arrêta pas... le soleil n’éteignit pas ses rayons, le jour vint où je devais quitter mon Dierkhof bien-aimé. Dès l’aube avant quatre heures du matin, je parcourais déjà la bruyère. J’errais les bras largement étendus au-dessus des myriades de tiges d’érica... Spitz m’avait accompagnée. Il bondissait et aboyait follement autour de moi. Mes mouvements inusités lui semblaient devoir être attribués à un nouveau jeu inventé tout exprès pour son divertissement, et qui du reste atteignait pleinement son but. Je tressai une couronne de fleurs et la plaçai sur les cornes de Mieke, laquelle souleva à moitié sa lourde paupière, et qui tenait trop à ses aises pour me remercier par un léger mugissement ou pour prendre la peine de me dire adieu.
Puis Isabelle m’habilla avec la robe noire, et noua autour de mon cou une grande fraise de batiste d’une blancheur éclatante, prise dans l’un des bahuts de ma grand’mère. Ma tête brune reposait sur les plis immenses de cette fraise, et s’en détachait comme une noisette sur de la neige. Elle couronna l’édifice en me coiffant de mon grand chapeau brun, qu’elle avait garni d’un ruban noir. A coup sûr, tout cela devait composer une étrange toilette de voyage. J’imagine que je ressemblais beaucoup aux pèlerins dont les grands chapeaux m’avaient toujours paru si comiques.
Après avoir pris une tasse de café, sur laquelle mes larmes tombaient à torrents, je vis Isabelle disparaître un instant, et revenir bientôt après en tenant religieusement au bout de ses doigts un chapeau en taffetas violet.
«C’était mon chapeau de parure à Hanovre,» dit-elle en se plaçant devant un miroir pour se coiffer de cette étrange chose. «Dans la ville, on ne peut se montrer sans chapeau. C’est étrange, mais c’est comme cela. Et alors on n’y peut rien.»
Je l’examinai avec une certaine appréhension. Bien entendu, le sentiment de «la mode» n’existait pas pour moi. Je ne soupçonnais même pas qu’il existait ici-bas une puissance à laquelle tous les hommes et toutes les femmes se soumettaient aveuglément sans discuter ses arrêts, ni bien moins encore se permettre de s’y soustraire. Aussi mon respect pour l’édifice à long bec dont Isabelle se trouvait coiffée. ne fut-il en rien ébranlé au point de vue de sa forme extraordinaire. Seulement la boîte dans laquelle il était renfermé depuis vingt ans n’avait pu le préserver des outrages du temps, garantir son éclat et conserver sa nuance intacte. Isabelle ne semblait pas partager mes doutes. Elle tira quelques pensées décolorées de façon à leur faire dominer les touffes de ses cheveux blonds frisés, rejeta les brides en arrière sans les nouer, car cela aurait pu froisser les rubans, couvrit ses épaules d’un grand châle en cachemire noir, et nous nous mîmes en route.
Heinz, aidé d’un garçon de ferme du voisinage, portait nos bagages au village voisin. Mes pieds ne pouvant quitter le seuil de notre demeure, Isabelle me souleva doucement, mais avec une vigueur irrésistible, et m’entraîna à quelques pas. entendis derrière moi le grincement de la serrure dans laquelle tournait la clef. Isabelle chassa les oies et les canards, qui avaient conçu le projet audacieux de nous accompagner, et Mieke, silencieuse jusqu’ici, fit entendre un long mugissement. La Porte du jardin se ferma à son tour derrière moi, et je quittai le paradis de mon enfance en prenant le chemin suivi autrefois Par MlleStreit, quand elle voulut aller retrouver «le monde».
Je ne saurais raconter de quelle façon je quittai Heinz. Aujourd’ hui encore, cette matinée de la séparation demeure pour moi voilée par un torrent de larmes. Je sais seulement que j’entourai de mes bras cet honnête et bon compagnon de mon enfance. Je saisqu’il pleurait avec désespoir, que j’enfouis, — au grand dommage de son visage, — les larges bords de mon. chapeau dans le collet de sa redingote, et que lui, entouré d’un cortège de Petits paysans se moquant de ses larmes, cacha sa figure sous un vaste mouchoir de poche à carreaux bleus, et s’éloigna en faisant ses grandes enjambées, tandis que je montais dans la calèche de louage chargée de nous conduire à la proche station de poste.
Il était midi environ lorsque nous atteignîmes la gare de K..., les membres roidis et écrasées de fatigue, après avoir voyagé en chemin de fer la nuit précédente, et au moins pendant la moitié de la journée précédant la nuit. Les impressions nouvelles, inconnues, qui m’assaillaient m’avaient littéralement anéantie. Le soleil sur plombait de nouveau sur nos têtes en ligne perpendiculaire, et l’on eût dit qu’il voulait pulvériser à la fois nous, le train qui nous emportait, et la ville qui se montrait à nous.
«Chez M. le docteur de Sassen,» dit Isabelle d’un ton de commandement aux deux commissionnaires qui avaient chargé notre bagage sur une petite voiture à bras.
«Connais pas,» répondit l’un des hommes après avoir consulté son camarade du regard.
Isabelle indiqua le numéro de la maison.
«Ah! à la grande graineterie alors? Maison Claudius, hein! Très bien, très bien,» fit-il avec un empressement plein de déférence, et la petite voiture roula prestement.
Un tourbillon de poussière nous enveloppa sur la promenade qui s’étendait entre la gare et la ville. Les pelouses de gazon qui bordaient les allées et les beaux châtaigniers qui s’élevaient au-dessus de nos têtes étaient revêtus d’une épaisse couche grise, comme s’il avait neigé des cendres... Mais, du moins, on sentait ici un souffle d’air, tandis que dans les rues que nous avions à parcourir on aspirait une atmosphère méphitique et lourde. Çà et là l’une de ces rues étroites s’ouvrait brusquement sur une petite place brûlée par le soleil, et dont les pavés, me semblait-il, devaient rendre des nuées d’étincelles. Oh! la vaste plaine aux fleurs pourpres, l’air embaumé des bruyères, le feuillage touffu des chênes de Dierkhof!
Pulsuz fraqment bitdi.