Kitabı oxu: «Un député de Paris»

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Eustace Clare Grenville Murray

Un député de Paris


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066328832

Table des matières

COLLECTION MICHEL LÉVY

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X

XI

XII

XIII

XIV

XV

XVI

XVII

XVIII

XIX

COLLECTION MICHEL LÉVY

Table des matières


I

Table des matières

CE FUT UN DEUIL DANS LE PAYS

Auvillars-sur-Saône est un petit trou assez vénérable, qui fit une certaine figure dans l’histoire de France. Il y a, il faut tout dire, cinq ou six siècles de cela. C’était le temps où les gentilshommes s’habillaient de fer, et se coupaient la gorge pour s’amuser.

S’il faut en croire la légende, Auvillars avait été le fief d’un certain comte Alaric, très-haut et très-puissant seigneur, qui avait le diable au corps, et se révolta de la belle façon contre son suzerain le roi de France, Louis-le-Gros.

Il se ligua, toujours selon la légende, avec des rebelles, et battit le roi dans un champ voisin de la ville, où le voyageur peut actuellement voir, si le cœur lui en dit, pousser des pommes de terre.

Froissart raconte même que le comte d’Auvillars combattit à Poitiers aux côtés de Jean II, et aussi qu’il était du cortège quand ce pauvre roi fit son entrée à Londres, perché sur un magnifique destrier, tandis que son vainqueur, le Prince-Noir, se contentait d’un petit bidet.

Trois siècles plus tard, un comte d’Auvillars, qui eut l’idée saugrenue de se faire janséniste, fut flanqué à la Bastille.

Enfin, en 93, le marquis Raoul-Aimé d’Auvillars et de Pourlans monta très-allègrement sur l’échafaud, où il mourut avec une suprême élégance.

Sous la République et l’Empire, les d’Auvillars furent exilés et s’ennuyèrent beaucoup en exil. Nous n’insisterons pas sur ce point, mais, si vous savez deux mots d’histoire contemporaine, vous n’êtes pas sans avoir entendu parler du marquis d’Auvillars et de Pourlans qui accompagna Louis XVIII à Hartwell, épousa en Angleterre Mary-Anne-Sophie, fille d’Ézékiel Guineaman, Esquire, et mourut sous la Restauration duc et pair et ministre d’État.

Son fils aîné fut également pair de France, mais il ne fut pas ministre. Il fit partie de cette opposition blanche et anti-dynastique qui ne cessa de taquiner cet excellent roi Louis-Philippe.

Le hasard, qui est né malin, voulut que notre gentilhomme fût à Paris en 1851, juste au moment où M. Bonaparte — il ne l’appelait jamais autrement — expédiait la représentation nationale à Mazas, et faisait tirer des coups de fusil aux personnes qui avaient l’air de ne point trouver que ce procédé fût correctement parlementaire.

Donc le duc se promenait sur le boulevard, dans l’après-midi du 4 Décembre, quand les dragons de M. de Goyon faisaient ce qu’on leur avait dit de faire.

Le duc, qui n’avait point coutume de se sauver, vit très-bien que ce n’était point facile à un d’Auvillars. D’ailleurs, on avait persuadé à ces braves dragons qu’il fallait défendre l’ordre à outrance, et ils ne tapaient point de main morte.

Il en résulta que le noble duc d’Auvillars mourut comme un simple démocrate.

Quand on releva les cadavres, on trouva le vieux légitimiste entre un marchand des quatre saisons, qui se donnait pour un socialiste enragé, et une espèce de petit bonhomme de trois pieds de haut qui tenait dans sa main crispée un drapeau rouge sur lequel étaient écrits ces mots naïfs: Vive la République démocratique et sociale!

Trois ans plus tard, c’est-à-dire en l’an 1854, époque à laquelle commence ce récit, le domaine et le château de Pourlans, situés à trois kilomètres environ d’Auvillars, n’avaient pas encore été visités par leur nouveau maître.

Cette magnifique propriété, qui pendant trente-cinq ans n’avait vu que splendeurs et fêtes, semblait maintenant un champ de mort.

Les genêts avaient envahi la majestueuse avenue, longue d’un kilomètre, qui conduisait de la maison du garde à la principale entrée du manoir; les volets du château étaient fermés; les écuries, dans lesquelles le dernier duc d’Auvillars entretenait vingt-six chevaux, étaient désertes.

La coquette petite chapelle gothique, l’une des curiosités du pays, et dans laquelle Fénelon avait autrefois prêché, et S. M. le roi Charles X entendu plusieurs fois la messe pendant la visite qu’il fit, en 1827, au premier duc d’Auvillars, cette chapelle était devenue le royaume des araignées.

La fontaine monumentale placée au milieu de la cour d’honneur, et construite sur les dessins de Pierre Puget, disparaissait sous les joncs et sous la mousse; les dauphins et les naïades avaient cessé depuis longtemps de lancer l’eau de leur bouche de marbre.

Sans les ruines d’une serre inachevée, construction légère, évidemment commencée du vivant du dernier duc et abandonnée après sa mort à la merci des vents et de la pluie, on aurait pu croire qu’un siècle déjà s’était écoulé depuis que personne ne foulait plus les avenues jonchées de feuilles mortes.

Le soir, au coucher du soleil, on voyait une vieille femme glisser dans les jardins, coupant l’herbe dans les allées et ramassant, au pied des espaliers croulants, les abricots ou les cerises.

Parfois, elle cueillait une rose qui fleurissait encore parmi ces bosquets désolés; elle tenait moins d’un être humain que d’un fantôme.

Si on l’interrogeait, elle répondait qu’elle était la gardienne du château, qu’elle ramassait les fruits et les fleurs afin que «tout ne fût pas perdu.»

Rien ne pourrait rendre l’intonation de sa voix plaintive; mais, ainsi que tous les Français des deux sexes, elle était assez disposée à bavarder.

— Je n’ai aucune idée, — disait-elle, — de l’époque à laquelle viendra le nouveau duc; je pense qu’il vit à l’étranger. Quelqu’un m’a dit que c’était un homme singulier, non pas fou, monsieur, je ne veux pas en dire tant, mais original. Personne ne l’a jamais vu à Pourlans depuis que c’était un petit garçon pas plus haut que cela; il n’est même pas venu à l’enterrement de M. le duc, ce qui a bien fait un peu jaser les gens du pays. Cependant, Dieu et les saints n’aiment pas qu’on trouve à redire à ce que fait un noble, et surtout un monsieur d’Auvillars, qui doit certainement avoir de bonnes raisons de faire ce qu’il fait. Mais voyez-vous, monsieur, je ne peux pas m’empêcher d’entendre ce que disent les gens, et quand ils causent, ils racontent que M. le nouveau duc n’a pas toujours été très-bien dans ses affaires. Certainement, il est extraordinaire qu’il ne soit pas venu à l’enterrement d’un parent dont la mort lui avait apporté de si grosses rentes. Tout le pays d’Auvillars à Pourlans, de Pourlans à Longepierre, et de Longepierre à Sermesse, et de Sermesse à Navilly, est à lui. Pour juger de l’étendue du domaine, il aurait fallu voir la réunion des métayers à l’enterrement; ils étaient deux cents à cheval, comme je les ai vus le jour où l’on célébra la majorité du feu duc, ou quand le roi Charles X vint ici avec monseigneur le duc d’Angoulême et monseigneur de Quélen, l’archevêque de Paris. Ah! c’était beau! mais, mon Dieu, ces temps-là sont loin, et les hommes ne sont plus aujourd’hui ce qu’ils étaient. J’étais jeune alors, et mon mari était premier garde-chasse. C’est lui qui chargea le fusil de Sa Majesté pour la battue dans le parc. Il est paralysé, maintenant, mon mari, mais c’était un brave; il a servi comme sergent dans l’armée du prince de Condé, à Coblentz, avec le premier duc, qui était alors marquis; il y a un peu plus de quarante ans qu’il vit dans cette maison. Pourlans n’a plus de premier garde-chasse, maintenant, et même plus de garde-chasse du tout, et le domaine est administré par un régisseur, M. Claude.

— Est-ce un homme doux, ce M. Claude?

— Oh! oui, monsieur; je ne puis dire autrement, M. Claude est très-bon; c’est un monsieur de Paris qui parle poliment, et qui n’est jamais dur avec les métayers. Mais, après tout, monsieur...

Et la voix de la vieille femme se trempait de larmes.

— Ce n’est pas la même chose que d’avoir M. le duc ici. Le pays est comme mort depuis trois ans.... et, si cela continue, la moitié des gens sera ruinée. Voyez-vous, monsieur, ils vivaient des maîtres, et le nouveau duc, en se tenant toujours si loin, leur ôte le pain de la bouche.

Ce récit, si piteux qu’il fût, était encore presque joyeux en comparaison de ceux qu’on entendait hors du château, dans la ville et dans tout le canton.

L’abandon de Pourlans et l’absence prolongée du nouveau duc y étaient considérés comme une calamité publique.

On se promenait par les vieilles rues tortueuses, et l’on prenait en compassion la triste figure des boutiquiers.

Visiblement, à moins que M. le duc ne fit une prompte rentrée chez lui, la prédiction de la vieille femme sur la ruine universelle allait s’accomplir.

Auvillars était un joli endroit, mais il avait eu ses jours de fortune, et rien n’y pouvait plus aller sans la présence des anciens seigneurs.

La rue principale s’y appelait la rue de Pourlans.

Les enseignes des magasins prouvaient bien qu’en dépit des révolutions et des nobles principes de l’égalité, les relations entre le bourg et le manoir étaient demeurées aussi féodales qu’au plus beau temps de la vassalité.

Au-dessus de la boutique du quincaillier, il y avait une enseigne représentant un chevalier armé de toutes pièces, distribuant des pelles et des pincettes à ses vassaux en leur disant: «Soyez toujours prêts à allumer le feu ou à remuer les cendres.» C’était la devise des d’Auvillars.

Au-dessus de la boutique du charcutier, un d’Auvillars tirait un sanglier, ma foi!

Au-dessus de la boutique du forgeron, un troisième d’Auvillars mettait le feu à une coulevrine; et ainsi de suite.

Naturellement, la principale auberge était l’Hôtel de Pourlans; la maison rivale s’appelait l’Hôtel de Monseigneur.

Au milieu de la place du marché s’élevait une statue équestre du d’Auvillars de Crécy .

Les ducs d’Auvillars avaient toujours fait de leur mieux pour entretenir dans le pays un esprit de dépendance. Ils y avaient aisément réussi.

La ville n’ayant point de manufactures, n’étant située ni sur une rivière, ni sur le passage d’un chemin de fer, et ne possédant aucun des éléments de la vie moderne, Auvillars serait devenu un village sans les dépenses qu’y faisait la grande famille de Pourlans.

C’est à cette famille que le pays devait tout: ses écoles, sa bibliothèque, sa collection d’oiseaux empaillés, la reconstruction de son église, les ornements et les vitraux, enfin la grille restaurée d’un parterre public disposé sur l’endroit même d’où le comte Alaric était sorti lorsqu’il alla battre son roi Louis VI.

Auvillars devait encore à ses ducs sa fontaine élégante et son abreuvoir près du marché aux bestiaux.

Toutes les institutions du pays avaient enfin été fondées ou régénérées avec le bel argent de Pourlans.

Le feu duc y dépensait annuellement quatre cent mille francs, pas une obole de moins.

Il avait grand soin de s’y pourvoir de toutes les choses nécessaires à la vie: meubles, nourriture, habillements même pour lui et ses gens, et bien d’autres choses qu’un gentilhomme moins politique n’aurait pas manqué d’acheter à Paris.

C’était un propriétaire sagace, et, comme il était aussi très-économe, il portait hardiment à Paris même des habits faits par le tailleur d’Auvillars, et ne permettait à aucun autre médecin, qu’à celui d’Auvillars, de le soigner quand il était malade.

Ces petites choses firent autant pour la popularité du duc que s’il avait fait élever Auvillars au rang de préfecture de première classe, et que s’il y eût installé un évêque, cet évêque, fut-il même cardinal.

Mais ce n’était pas tout encore, le domaine de Pourlans n’était pas seulement une source de profits intarissables pour les petites gens d’alentour; c’était encore la grande planète autour de laquelle gravitaient de nombreux satellites, sous la forme de petits châteaux, chalets, villas occupés par les hobereaux et les bourgeois du cru.

Les portes hospitalières du château étaient ouvertes, et cette gentry y venait en foule: réunions pour le tir à l’arc, ouvertures de chasse, bals, ventes de charité, autant de prétextes pour venir s’amuser à Pourlans.

Le château donnait le ton.

L’été et l’automne n’étaient qu’une longue fête à Pourlans, et Auvillars avait alors un air de prospérité qui faisait plaisir à voir.

Mais que ce temps était loin désormais!

L’éclipse de la grande planète avait entraîné celle des satellites; Auvillars était |tombé subitement de cette aimable aisance dans une gène imprévue.

L’Auvillars de 1854 n’était plus que l’ombre de l’Auvillars de 1851.

J’imagine Capoue ravagée par la peste, Pompéï faisant faillite, ou Herculanum abandonné par ses millionnaires avant même d’être englouti.

Plus une voiture dans cette grande rue tortueuse et toujours proprement pavée où naguère, par les après-midi d’automne, pendant le règne du feu duc, on avait souvent compté jusqu’à deux douzaines d’équipages faisant queue à la. porte de MM. Métivier et Carissan, marchands-merciers, ou de madame Cyprienne, la modiste de Paris!

MM. Métivier et Carissan et madame Cyprienne se vantaient de suivre les modes de la capitale, quand ils ne les devançaient point, et leurs mémoires étaient au niveau de leurs dires; mais, hélas! où en étaient-ils, en 1854, ces superbes marchands?

MM. Métivier et Carissan vendaient des cotonnades; un écriteau, apposé à la fenêtre de madame Cyprienne, annonçait qu’elle en était réduite à tenir des articles de lingerie.

Il est curieux de voir les conséquences d’un coup de sabre de dragon.

Le cavalier au nez bourgeonné qui, sans méchanceté, avait tué M. le duc, ne se doutait guère qu’il éventrait du même coup la bourse de tout un canton, et fauchait la prospérité de trente kilomètres carrés aussi parfaitement qu’un faucheur coupe le gazon.

Il n’est pas besoin de dire de quelle popularité jouissait, à Auvillars, le nez bourgeonné de ce cavalier!

Il y aurait passé un mauvais quart d’heure, si le conseil municipal avait eu, pendant quinze minutes, la disposition de sa brutale personne.

Mais il était quelqu’un contre qui l’opinion publique était encore plus montée que contre le dragon: c’était le nouveau propriétaire, le nouveau duc d’Auvillars.

Après tout, ce militaire n’y avait pas mis de malice, ayant obéi à sa consigne, et quant à M. Bonaparte qui lui avait fait donner cette consigne, eh bien! vous voyez, depuis, il est devenu Empereur et il a cessé de l’être, mais il l’était encore en ce temps-là et les personnes prudentes n’aimaient pas à tenir sur son compte de mauvais propos.

Au contraire, que ne devait-on point dire d’un homme qui avait hérité d’un million de rentes, de propriétés immenses, d’un titre superbe, et qui se cachait au fond d’une ville étrangère?

Je vous demande à quoi sert d’être duc si l’on se cache?

La loi devrait frapper sévèrement les ducs qui ne se font pas voir.

Respecter leur propriété alors est une sottise; c’est même immoral, et ils doivent être forcés par décrets à restituer leur argent ou à le dépenser proprement, en gentilshommes.

Il fallait entendre comment on traitait le nouveau et mystérieux propriétaire de Pourlans, le samedi soir, après un triste jour de marché, à la table d’hôte de l’hôtel du Soleil d’Or.

C’était au moment critique du repas; le bouilli venait d’être enlevé ; les convives attendaient en silence ce qui allait suivre.

Le fermier Lambert, sec et menu, précieux spécimen du fermier français, nourri de lard maigre et de petit vin blanc, prenait ordinairement le premier la parole.

— Je n’ai jamais vu un si pauvre marché,— disait-il en soupirant. — Il y a trois ans, jour pour jour, je vendais vingt bœufs, ni plus ni moins; aujourd’hui, je n’ai même pas vendu un veau.

— Ni moi! — répétait le fermier Choblet, qui avait été médaillé au concours.

— Je vous en prie, ne parlons pas du temps passé, —fit Coste, le cordonnier.

— Non, ne parlons pas du passé, — s’écria Bellanger, le grainetier. — Quand je pense à ce duc qui se cache et qui est la cause que tout ici va de mal en pis, par les cinq cent mille diables, cela me fait bouillir le sang!

Bellanger était très-gros, et, quand son sang bouillait après une invocation aux cinq cent mille diables, son visage naturellement rougissait, et il était terrible à voir.

— De quel duc parlez-vous donc? — demanda le jeune Onésime, voyageur de commerce, tout en aiguisant son couteau contre sa fourchette afin d’attaquer la pièce de veau que venait d’apporter la servante Marianne.

Onésime ne venait à Auvillars que pour la seconde fois. Il avait éprouvé des difficultés prodigieuses à soutirer des ordres de cette pauvre bourgade. Aussi n’était-il point disposé à se contraindre pour ces petites gens.

— Hé bien! le duc d’Auvillars? — répondit Bellanger, — De quel autre voulez-vous que je parle?

— Ah! oui, je me souviens, — continua Onésime, essayant la lame de son couteau sur son pouce,— je ne vous ai entendu parler que de lui à mon dernier voyage. Est-ce que vous n’êtes pas plus contents de ce bonhomme-là ?

Cette légèreté dégoûta Coste, qui fit observer tout bas à son voisin, M. Leboucey, le percepteur, que ces Parisiens devenaient de plus en plus malhonnêtes.

Cette excellente remarque fut perdue pour M. Leboucey, qui était sourd, outre qu’en ce moment M. Leboucey agitait dans son esprit un délicat problème: qui allait avoir le rognon de veau?

Le fermier Briant, le compère du fermier Choblet, se chargea de répondre au commis voyageur.

— Contents! — dit-il amèrement; — non, il n’est point changé ce duc! Et pourquoi changerait-il? Ses régisseurs prélèvent pour lui ses revenus très-régulièrement, et il se soucie bien de savoir si nous autres, ici, nous nous en allons à la diable!

— Ah! je parierais bien que non, — reprit Onésime d’un air badin.

— Voulez-vous de la farce? — cria du bout de la table, Duval, l’hôtelier.

— Si j’étais à votre place, — continua Onésime, — je ne passerais pas toute l’année à faire des figures d’une aune. Si vous désirez si fort voir revenir votre duc, pourquoi... Marianne, mon ange, le pain... pourquoi ne rédigez-vous pas une pétition? Vous lui enverriez des députés.

— Quel bien cela ferait-il? — demanda Coste.

— Pas beaucoup, j’en ai peur, si les députés ont l’air trop triste. Les millionnaires n’aiment pas la tristesse. Mais si vos députés avaient une figure un peu réjouissante... Après tout, il faudrait savoir quelle sorte d’homme est votre duc. Il y a duc et duc. J’en ai connu un autrefois qui n’était pas plus grand que Marianne. Ah! par exemple, il n’était pas aussi fort qu’elle! Nous avons voyagé ensemble sur un bateau à vapeur qui descendait le Rhin. Vous ne connaissez pas le Rhin, monsieur Bellanger? C’est un fleuve splendide, couleur de café au lait, et bordé de chaque côté de châteaux qui ont l’air de pains de sucre. Le duc se tenait à l’avant fumant son cigare; et je lui dis: «Monsieur le duc, la mission des grands hommes est de patronner les arts et les manufactures. Je travaille pour trois maisons célèbres dans l’univers: l’une de draperie, une autre d’instruments de musique, et la troisième qui fait le commerce des vins. Je prends également des abonnements et des annonces pour deux journaux, l’un démocratique, l’autre conservateur. Si vous voulez m’honorer d’un ordre pour une flûte, et mettre votre nom comme abonné sur les listes d’un de ces journaux, vous encouragerez l’industrie et vous pousserez au développement du journalisme.» «Monsieur,» répliqua-t-il sèchement, «je ne suis pas un grand homme, je ne joue pas de la flûte, et je pense que le journalisme est déjà beaucoup trop développé comme cela.» Sur ce, il me tourna les talons. Ah! diable! voilà ce que j’appelle un duc malin! Si le vôtre lui ressemble, je conviens que cela ne servirait pas à grand chose de lui adresser une pétition. Mais...

— Avez-vous fini, satané farceur? — interrompit Bellanger, qui n’était pas content. — Il n’y a point ici de sujet de rire; tout un pays marche à sa ruine parce qu’un vieillard capricieux se plaît |à se cacher et à entasser son argent. Aurait-il jamais dû en hériter? Je vous dis que nous autres provinciaux, dont vous autres Parisiens avez l’habitude de vous moquer, nous valons infiniment mieux que vous. Entendez-vous cela, jeune farceur?

— Attrapez cela! — reprirent en chœur les trois premiers, qui avaient un égal mépris pour les Parisiens.

Onésime ne se troubla point.

— Monsieur le grainetier, — dit-il, — mon pays natal n’est point Paris, mais Dijon; j’ai vu le jour pour la première fois dans la vieille cité que ses moutardiers ont rendue célèbre. Pour ce qui est de votre vieux duc et de ses lubies, ce doit être vraiment un personnage très-intéressant.

— Voyons, voyons, messieurs, — fit Duval, — que M. le duc au moins ne nous empêche donc pas de dîner...

— Oui, le maudit démocrate! — grommela Bellanger.

— Démocrate? — répéta le commis voyageur en se tordant de rire, — mais ce vieillard est un phénomène! Peste! il n’y a pas beaucoup de provinces en France, possédant un duc démocrate.

— Non, et c’est une jolie affaire pour celles qui en sont favorisées! — tonna Bellanger; — ah! ce duc!... si son neveu avait eu cinq minutes, avant de mourir, pour le déshériter! Pourlans n’était pas fait pour un homme comme lui!

A cette même table d’hôte, dînait un M. Duroseau, vieil officier en demi-solde, roide comme son épée.

Il avait été trop absorbé jusqu’alors par le travail de la mastication, car ses dents n’étaient point les mêmes que lui avait jadis fournies la nature.

— Jeune homme, — dit-il, — vous devez avoir entendu parler de l’ex-député Manuel Gérard?

— Eh! sûrement, capitaine. C’était un des premiers orateurs de l’ancienne Assemblée sous la République et sous le pauvre roi la Poire. Ah! ah! ah! c’est moi qui l’avais surnommé la Poire! Eh bien! capitaine?

— Eh bien! jeune homme, c’est lui qui est maintenant duc d’Auvillars.

Onésime n’avait pas été élevé à la cour; c’est pourquoi il fit entendre un long sifflement.

M. Duroseau continua:

— A l’époque où vous avez vu M. Manuel Gérard, sous le règne du dernier roi...

Le capitaine Duroseau mit une certaine emphase à prononcer ces mots: «le dernier roi» ; il n’était point bonapartiste, il avait combattu en Afrique sous les ordres des ducs de Nemours et d’Aumale, et il eût été ravi de couper les oreilles de M. Onésime qui s’était permis d’appeler le roi Louis-Philippe la Poire.

—A l’époque où vous avez vu M. Gérard,—reprit-il—son vrai titre était celui de comte de Longepierre; mais il ne l’a jamais porté, ayant toujours été républicain. M. Gérard était l’oncle du duc qui a été tué par... Hum! hum! en 1851. Il fut emprisonné lui-même, mais relâché aussitôt parce qu’il héritait de son neveu. On ne craignait plus un homme devenu si riche. M. Gérard se rendit à Bruxelles...

— Tiens, tiens... — murmura le commis voyageur, —ce grand homme aux cheveux gris, aux yeux allumés comme deux lanternes, c’est le duc d’Auvillars! C’est là votre Jacobin, M. Bellanger! On l’appelle à Paris: Gérard, l’honnête homme.

— C’est un républicain, monsieur, — dit le capitaine.

Le vieil officier admirait fort l’honnêteté, mais il n’aurait jamais voulu convenir qu’il pût y avoir des républicains honnêtes.

— Qu’on l’appelle à Paris comme on voudra! — répliqua le grainetier avec énergie. — On n’est pas honnête quand on ne sait point dépenser son argent. Voilà ce que je dis; un homme fait ce qu’il veut tant qu’il est pauvre; mais quand il est riche et duc, il n’a qu’à jeter la démocratie au vent, et laisser tout ce tas de bêtises à ceux qui en ont besoin pour vivre.

Et tout le monde d’applaudir, sauf l’officier en demi-solde et le commis voyageur.

Le premier fit observer sèchement qu’un changement de fortune n’autorisait point un changement de politique; le second demanda:

— Ce M. Gérard, le nouveau duc d’Auvillars, ne fait donc rien pour les pauvres du pays?

— Les pauvres, monsieur... qui se soucie des pauvres! — répliqua Bellanger. — Si M. le duc envoyait ici vingt mille francs, bon an, mal an, pour être distribués à un ramassis d’infirmes et de vieilles femmes, est-ce que je m’en trouverais mieux pour cela?

Coste ajouta:

— De nos jours le pauvre est beaucoup trop riche; il prend le pain de ses supérieurs.....

— Et ne leur laisse que le veau! — s’écria Onésime, — Monsieur Coste, vous êtes le modèle du sentiment! Mais, dites-moi... car j’ai encore à m’instruire, pourquoi votre Jacobin dépravé vit-il à Bruxelles?

Le commis voyageur en même temps se tournait vers le capitaine Duroseau.

— Je ne sais pas, monsieur, — répondit brièvement le capitaine. — Les affaires de monsieur d’Auvillars ne me regardent pas.

Au fond, le digne capitaine considérait un peu les ducs comme des officiers supérieurs; il ne prenait pas son parti de voir discuter celui-ci par ce tas de lourdauds et de courtauds de boutique.

— Quand un homme vit à Bruxelles, — s’écria Bellanger, — il y a quelque chose... Oh! je sais cela, moi!

— Vous voulez dire?... — fit Onésime d’un air insinuant.

— Je ne veux rien dire, monsieur; seulement, je suis un homme d’affaires; et, à moins d’avoir la preuve positive qu’un homme fait une chose pour un bon motif, je dois croire le contraire, naturellement. Ce monsieur le duc n’est pas exilé, il a beaucoup d’argent et une maison toute prête qui l’attend ici. Pourquoi ne vient il pas?... Pouvez-vous me le dire?

Pourquoi monsieur le duc ne voyait-il pas son frère et son neveu? — s’écria Coste. — Pourquoi n’était-il jamais invité à Pourlans? Pourquoi personne n’avait-il entendu parler de lui jusqu’au moment où, monsieur le feu duc étant mort sans testament, celui-ci hérita de ses biens? Pourquoi se cache-t-il à présent à l’étranger?

Le capitaine se leva et prit son chapeau.

Mais le commis voyageur, qui peut-être était habitué à avoir le dernier mot, ramassant son sac de voyage dans un coin de la salle, s’écria:

— Charmante ville d’Auvillars! où le bouilli est excellent et le cœur des habitants plus tendre encore... Adieu!...

— Te tairas-tu! perroquet de malheur! — interrompit Bellanger en fureur. — Le jour où je t’achèterai quelque chose, tu noteras sur ton calepin que Bellanger est fou, puis qu’il n’aura plus peur d’être volé !

— Qu’il a d’esprit! — répliqua l’indomptable Onésime. — Monsieur Duval, je vous prie de prendre soin de cet homme: il est si aiguisé, si merveilleusement aiguisé que j’ai peur qu’il ne se coupe lui-même.

Et, sur ce trait du Parthe, Onésime prit le menton de Marianne, la servante, lui mit noblement vingt sous dans la main, présenta ses respects à la société, et sortit.

— Que le diable t’emporte! — vociféra le grainetier en lui montrant le poing, — et quant à ton Gérard, l’honnête homme, je pense que toi et lui feriez bien la paire...

Ce dîner fameux et cette conversation édifiante avaient eu lieu à l’hôtel du Soleil-d’Or, vers la fin de l’année 1854.

Huit jours plus tard, l’hôtel était littéralement sens dessus dessous.

Trois voyageurs étaient arrivés par le train de midi; ils se proposaient d’y dîner et peut-être d’y passer la nuit.

L’un d’eux était un vieillard d’environ soixant-dix ans, les deux autres semblaient être ses fils.

II

Table des matières

GÉRARD, L’HONNÊTE HOMME

On leur donna les meilleures chambres de l’hôtel; le choix n’en était que trop facile à faire, car la maison était vide.

Marianne les fit entrer dans le salon jaune du premier étage, qui prenait vue sur la place du Marché, et, leur montrant à gauche deux tableaux qui décoraient la muraille, se hâta de leur apprendre qu’ils se trouvaient en face des portraits de feu Monseigneur le duc d’Auvillars et de son père, propriétaires de cet immeuble; à droite, au-dessus de la cheminée, cet autre portrait avec perruque était celui de M. le marquis, guillotiné par Robespierre; une quatrième toile, avec jabot en toile de Hollande, représentait Monseigneur Longepierre, évèque d’Autun, un saint homme qui avait fait beaucoup de bien en brûlant des protestants.

Marianne récitait son affaire tout d’une haleine; elle gagnait aussi quelques sous en montrant aux voyageurs le lit authentique dans lequel avait reposé Monseigneur le premier duc d’Auvillars, la première nuit de son retour en France, après l’émigration, l’an 1814, alors qu’on n’avait pas eu le temps de préparer sa chambre au château.

Et il n’était pas un démocrate dans le pays qui ne se fût payé le luxe de coucher dans le lit de Monseigneur.

Le plus âgé des trois étrangers écouta Marianne avec beaucoup de bienveillance, les deux plus jeunes semblèrent s’en amuser.

Tous trois avaient de belles figures, le vieillard surtout. Il se tenait droit et ferme, et tout dans son allure rappelait un ancien militaire. Cependant, il portait la barbe et les cheveux longs; ses cheveux étaient d’une blancheur éblouissante. Mais ce que ce vieillard avait de plus remarquable, c’était l’expression vivante et fière de ses yeux.

On devinait que ce regard n’avait jamais dû s’abaisser devant personne au monde. Sa voix était d’une douceur singulière. Il devait croire à l’humanité, à la liberté, au bien.

Les deux jeunes gens se ressemblaient assez pour qu’on pût découvrir à première vue qu’ils étaient frères.

L’aîné paraissait vingt-trois ou vingt-quatre ans; l’autre était à peine son cadet.

Tous deux avaient les mêmes yeux, qui brillaient comme ceux du vieillard, et leurs physionomies étaient aussi ouvertes et intelligentes que la sienne.

Le plus jeune était le plus vigoureux: il paraissait le plus sérieux aussi; l’aîné était plus délicat, plus fin, plus enclin à la bonne humeur; à chaque instant, son visage s’éclairait d’un sourire.

Tous deux étaient mis avec soin; mais ici le moindre trait de caractère a son importance: le plus jeune portait une simple cravate en soie noire attachée par un nœud; l’aîné avait une cravate longue en satin noir retenue par une épingle de prix.

Il régnait entre ces trois hommes une familiarité confiante, née d’un profond amour dans le cœur du père, et dans celui des fils de la déférence la plus tendre.

Marianne se dit que c’étaient les trois plus beaux messieurs qu’elle eût vus depuis bien longtemps, et, dans son admiration, se mit à épousseter les chaises — opération qu’elle négligeait lorsqu’elle avait affaire à des clients vulgaires.

Elle ouvrit ensuite les fenêtres pour montrer à ces messieurs la place du Marché, et le héros de Poitiers qui se pavanait au milieu de la place.

Enfin, elle annonça que M. Duval allait monter pour offrir ses respects à ses hôtes.

Elle avait à peine achevé quand Duval parut.

Il portait sa serviette sous le bras, il était aussi obséquieux, aussi affairé que si la maison eût été pleine et que s’il n’eût fait que de servir à table toute la journée. Il exprima l’espoir que ces messieurs étaient logés suivant leur goût.

— C’est parfait, monsieur Duval, je vous remercie, —dit poliment le vieillard. — Mais nous n’aurons guère occasion d’en profiter, car mes fils et moi nous serons dehors du matin au soir. Il est maintenant une heure; je pense que nous ne serons pas de retour avant sept; pouvons-nous compter sur vous pour nous préparer à dîner?

— Monsieur peut avoir toute confiance en moi, —répliqua Duval en saluant.

Les voyageurs confièrent leurs sacs à Marianne et suivirent Duval, qui leur montrait le chemin pour sortir de la maison.

Le digne aubergiste n’était point curieux; mais il se souvint de certain règlement de police.

— Je vous demande pardon, messieurs, — dit-il, —vous déplairait-il d’écrire vos noms sur le registre?

Le vieillard fut un peu contrarié, mais il ne témoigna de rien qui pût le faire voir, et suivit Duval dans le salon où l’aubergiste mit tout en l’air pour trouver une plume neuve; puis il étala sur la table l’imposant registre qui devait être visé par M. le Commissaire.

Les feuillets étaient divisés en colonnes, et le voyageur était requis, par des questions imprimées en haut de ces colonnes de fournir les renseignements suivants: Nom et prénoms, âge, lieu de naissance, profession ou commerce, motif du voyage actuel, nom de la ville qu’on venait de quitter, nom de celle où l’on se rendait, nature des certificats d’identité en possession du voyageur.

Et, pour le cas où le voyageur n’aurait pas trouvé qu’il en avait dit encore assez, il y avait une neuvième colonne, intitulée: Observations.

L’étranger à cheveux blancs prit la plume, et d’une écriture assurée remplit silencieusement les places vides pour lui et ses deux fils.

L’hôtelier pendant ce temps se tenait à une distance respectueuse, mais, dès que les voyageurs eurent quitté la maison, il courut au registre.

A peine y avait-il jeté les yeux, qu’il fit un saut en arrière, et s’écria:

— Mon Dieu! ce n’est pas possible... et, pourtant, cela est.

Et, d’un autre bond, il se retrouva sur le seuil de la porte extérieure, le visage en feu, cherchant à voir encore les voyageurs.

Mais déjà ils avaient tourné le coin de la place du Marché et descendaient vers la grande route qui menait à Pourlans.

Duval rentra dans la maison: ce n’était pas pour s’y enfermer.

En moins d’une heure, toute la ville d’Auvillars était sens dessus dessous.

C’était un joli chemin que celui de Pourlans. Il avait été jadis très-animé sous le règne des deux premiers ducs.

Un certain entrepreneur avait pourtant fait de son mieux pour le gâter par une spéculation d’ailleurs bien fâcheuse pour lui-même, en le bordant de petites constructions de lattes, de mauvaises briques, et de méchants plâtras qu’il avait décorées du nom de chalets. Cela ressemblait autant à des chalets qu’un joujou de Suisse représentant. un donjon du Rhin ressemble au château de Versailles.

Connaissez-vous rien de plus laid que des ruines neuves? Or ces chalets étaient déjà ruinés, non par leur antiquité sûrement.

Figurez-vous une troupe de pensionnaires fraîchement habillées de rose et de blanc pour un jour de fête et surprises par une forte averse qui les fouaille et les mouille jusqu’aux os. Ahuries, effarées, elles se tiennent piteusement au soleil pour se sécher.

Telle était l’image qui venait à l’esprit quand on considérait ces plâtres blancs et ces briques décolorées, ces volets où ne restait plus vestige de peinture.

Ces maisonnettes n’avaient jamais été habitées: le constructeur avait fait faillite.

Les trois hommes continuaient leur route tout en causant, ou plutôt c’étaient les deux jeunes gens qui causaient; le vieillard écoutait.

Il semblait un peu plus soucieux, et quelques nuages s’amoncelaient sur son front; cependant, il souriait à l’humeur joyeuse de l’aîné de ses fils, à qui chaque objet animé ou inanimé, qui se trouvait sur le chemin, suggérait une saillie nouvelle, et il donnait son assentiment par un signe de tête toutes les fois que le cadet, moins brillant, mais plus réfléchi, atténuait les vivacités de son frère par quelque observation sensée.

— Où nous conduis-tu, père? — demanda l’aîné en riant. — Je commence à croire que ce pèlerinage mystérieux doit se terminer nécessairement à quelque ruine; tout ce que nous avons vu sur la route est dans un tel état de délabrement... Regarde donc ce cabaret!

— Notre pèlerinage touche à sa fin, Horace, — répondit le vieillard; puis il ajouta, non sans un certain trouble dans la voix: — Est-ce que tu trouves réellement que ce pays a l’air délabré ? Nous n’avons pas encore rencontré de mendiants.

Horace jeta les yeux autour de lui, il cherchait un mendiant.

— Je crois décidément qu’on ne voit de mendiants que dans les pays libres, — dit-il. — J’en ai rencontré beaucoup en Belgique, et quand nous sommes allés en Angleterre l’année dernière, je les ai vus par milliers; mais ici.....

— Ici, à la place des mendiants, il y a des gendarmes —interrompit le jeune frère.

Ils avaient fait à peu près deux kilomètres, lorsqu’ils arrivèrent à un carrefour où aboutissaient quatre chemins.

Une jeune fille venait au devant d’eux, portant un panier plein d’œufs frais.

Le vieillard, qui semblait mal connaître la route, lui dit: —

— Voulez-vous avoir l’obligeance, mademoiselle, de nous indiquer le chemin de Pourlans?

— A gauche, — répondit-elle; — il n’y en a pas pour dix minutes. Voyez le poteau.

Ils n’avaient point remarqué ce poteau qui disait:

POURLANS, à un demi-kilomètre.

LONGEPIERRE, à deux kilomètres.

SAINT-LOUP, à trois kilomètres et demi.

SERMESSE, à cinq kilomètres.

— Mon père, — dit le fils aîné, — tu as l’air d’Abraham conduisant au sacrifice son fils Isaac.

Le vieillard mit une main sur son épaule.

— Tu répondras toi-même à cette question, mon cher fils, quand nous reviendrons ce soir, — reprit-il avec une gravité extraordinaire.

Et il continua:

— Il se peut que nous allions à un sacrifice.

Pendant les quelques minutes qui suivirent, ils marchèrent silencieusement, le père toujours grave, le fils un peu troublé, jusqu’à ce qu’un nouveau tournant de la route les amenât subitement en vue de la cabane du garde de Pourlans, avec son avenue princière.

Le château à tourelles dominait le point de vue.

Le visage du vieillard semblait s’animer d’une émotion trés-vive, et les deux jeunes gens firent entendre un murmure d’admiration.

C’était en effet un spectacle splendide que ce château de Pourlans, dans sa majesté solitaire, baigné par les rayons empourprés du soleil d’automne, et entouré de son cortège d’arbres géants.

— La belle chose que la fortune! — soupira Horace. —Et dire que le propriétaire de ce paradis, ce Crésus, trouve peut-être le pays ennuyeux, dépense les trois quarts de son temps à Paris, parqué dans un appartement à peine aussi grand que cette maison de garde.

— Tu auras le loisir d’inspecter ce paradis à ton aise, — lui répondit son père, — car c’est ici le terme de notre voyage.

Et, comme on était arrivé à la grille, il tira la chaîne de la cloche qui pendait à son côté.

C’était la vieille femme dont nous avons déjà fait connaissance qui vint en trottinant. Elle était habituée aux demandes de visiteurs qui désiraient voir les jardins; plus il en survenait, plus elle était contente, car chaque visiteur représentait en moyenne une pièce de vingt sous.

Elle découvrit pourtant bientôt que ceux-ci n’étaient point des curieux ordinaires.

Lorsque les trois voyageurs eurent franchi les grilles en fer forgé, décorées d’écussons et de couronnes ducales, le vieillard tira une lettre de sa poche et la présenta à la vieille.

— Cette lettre est de M. Claude, le régisseur, — dit-il.

La vieille femme fouilla dans son tablier pour en tirer une paire de lunettes en corne, les mit sur son nez d’une main tremblante, brisa le cachet, et lut les lignes suivantes:

«Madame Léger,

«Vous aurez l’obligeance de conduire le porteur du

» présent billet dans tout le château, les appartements,

» les écuries, la galerie de tableaux. S’il préférait visiter

» seul la maison, vous lui donneriez les clefs.

» J. CLAUDE.»

— Monsieur est sans doute la personne dont M. Claude me parlait l’autre jour, — s’écria madame Léger, en jetant un regard scrutateur, mais respectueux sur les étrangers. — Il m’a dit qu’un monsieur devait venir qui aurait besoin de voir le château... un ami de Monseigneur le nouveau duc, je crois...

Le vieillard fit un signe de tête affirmatif; ses fils ouvraient de grands yeux: ils ne semblaient se douter en aucune façon des motifs que leur père avait de les amener en ce lieu.

Madame Léger, plus maussade encore qu’à son ordinaire lorsqu’elle se trouvait en présence des grands de la terre, formula l’espoir que Monseigneur était en bonne santé, et demanda si ces messieurs voulaient monter seuls au château ou si elle devait les y accompagner.

Il y eut un moment de délibération sur ce point; l’étranger désirait évidemment éviter à la brave femme de faire un kilomètre à pied, car l’avenue n’avait pas moins, mais madame Léger assura qu’elle avait de bonnes jambes et que ces messieurs se perdraient dans les appartements si elle n’était pas là pour les guider.

— Mais peut-être — ajouta-t-elle — ces messieurs sont déjà venus ici?

— Je suis venu ici autrefois, — répondit très-vite le vieillard, — mais il y a longtemps de cela; les choses ont changé depuis, et à présent je pourrais bien ne plus retrouver mon chemin.

Et, pour récompenser l’honnête vieille femme de la peine qu’elle allait prendre, il lui glissa un napoléon dans la main.

— Monsieur est bien généreux, — répondit madame Léger, qui tombait de son haut.

Et aussitôt les quatre personnages se mirent en marche. Madame Léger était en tête; les autres la suivaient doucement réglant leurs pas sur le sien.

Comme rien ne ressemble plus à une vieille maison qu’une autre vieille maison, et que la description de salons, de chambres désertes, de bibliothèques, de galeries de tableaux silencieuses, et de vieux meubles recouverts de leurs housses n’est intéressante pour personne, nous ne suivrons pas les étrangers dans leur inspection du manoir de Pourlans; nous les laisserons aux soins de madame Léger, et nous les attendrons sur la terrasse qui donne sur le jardin.

On avait mis à peu près trois quarts d’heure pour faire le chemin de l’avenue, grâce à madame Léger, qui à chaque instant s’arrêtait pour montrer le paysage.

Ici, c’était un banc sur lequel M. le feu duc s’était souvent assis pour lire son journal.

Ici, un belvédère construit par M. le marquis, qui regardait très-souvent les étoiles avec son télescope.

Dans ce sentier, si ces messieurs voulaient faire un petit détour, ils verraient la tombe en marbre blanc du chien chéri de madame la marquise, femme de Monseigneur qui fut mis à la Bastille par Louis XIV. Elle était jolie comme un amour, messieurs, et cependant très-respectée par le roi. Ah! dame, c’était sage!... Mais de toutes ces choses, celle qui avait pour madame Léger le plus d’attrait était un hêtre auquel avait été pendu un jacobin.

Ce jacobin était l’homme qui, en 1793, avait dirigé le sac de Pourlans, et qui, après le coup, s’était retiré et avait tranquillement vécu comme un bon bourgeois pendant les vingt années suivantes. Mais en 1814, au retour des Bourbons, une nuit, les paysans eurent l’idée d’aller le réveiller pour le pendre, juste en face les fenêtres du nouveau duc... attention délicate qui avait grandement touché Monseigneur et qui semblait également touchante à madame Léger.

Les visiteurs restèrent plus de deux heures dans le château.

Le vieillard désirait que ses fils vissent tous les coins et recoins de la maison.

Madame Léger fit comme il voulait; elle les conduisit d’étage en étage, de l’antichambre à la chambre, de la chambre à la salle à manger, de la salle à manger à la chapelle, faisant grincer les serrures et entrant dans des explications interminables, comme si elle eût parlé d’une ville morte.

Chaque pouce de tapis du château de Pourlans était quelque chose de sacré pour madame Léger.

Elle avait coutume de parler sur un ton pleurard et respectueux à la fois de ses maîtres disparus. Mais quand elle prononçait le nom du nouveau duc, qu’elle n’avait jamais vu, elle avouait que son absence était pour elle la chose la plus mystérieuse du monde et qu’elle n’en revenait pas.

Les jeunes gens l’écoutaient avec cette attention silencieuse et bienveillante que l’on témoigne à un vieux bedeau qui vous fait visiter une cathédrale.

Leur père ne parla que fort peu pendant ces deux heures. Une fois seulement lorsqu’ils furent dans une chambre du second, qui jadis avait été une chambre d’enfants, il sourit, mais son sourire avait quelque chose de profondément triste; désignant un portrait d’un très-jeune enfant qui était accroché au mur, il demanda:

— Quel est ce portrait?

— Ça, monsieur, c’est le duc actuel d’Auvillars, — répondit madame Léger; — il y a près de soixante-dix ans que c’est fait.

Quand cette visite du château fut enfin terminée, et du haut en bas, nos étrangers s’arrêtèrent sur la terrasse.

— Eh bien! Emile, — demanda le vieillard au plus jeune de ses fils, — que penses-tu de tout ce que nous venons de voir?

Et il interrogeait avec une expression de curiosité particulière le regard du jeune homme.

— Il doit y avoir un cadavre dans cette maison, mon père, — répliqua le jeune homme d’un air pensif.

— Comment, un cadavre, cher enfant?

— Oui! un cadavre qui empêche le nouveau seigneur de Pourlans de l’habiter. Ne crois-tu pas, père, — ajouta-t-il, — qu’il faut qu’il y ait quelque douloureux souvenir qui éloigne le nouveau duc d’Auvillars de cette demeure?

Le père ne répondit pas; et se tournant vers madame Léger:

— Nous ne voulons pas, — lui dit-il avec douceur, —vous ennuyer et vous obliger à rester plus longtemps avec nous, madame Léger; mes fils et moi nous allons nous asseoir pendant un moment sous ce chêne là-bas, et aussi probablement nous promener dans le parc.

Madame Léger fit une révérence.

— Très-bien, monsieur, — répondit-elle; — quand vous aurez envie de vous en aller, vous n’aurez qu’à suivre tout droit l’avenue; vous me trouverez à la maison du garde pour vous ouvrir les grilles.

Elle fit une seconde révérence, et s’en alla en clopinant.

Les trois hommes se dirigèrent vers le chêne, qui avait été planté au milieu d’une grande pelouse, d’où l’on dominait presque tout le parc.

Avaient-ils le pressentiment qu’ils allaient entendre des choses extraordinaires ou était-ce simplement par hasard qu’ils se taisaient?

Toujours est-il que les jeunes gens marchaient l’un à côté de l’autre sans prononcer une parole.

Le bruit de leurs pas dans ces hautes herbes, les chansons des oiseaux dans les arbres, troublaient seuls le profond silence qui enveloppait les choses.

Il y avait un banc de bois qui faisait le tour du chêne. Tous trois s’y assirent, le père entre les deux jeunes gens.

— Pouvez-vous deviner pourquoi je vous ai amenés ici? — dit-il.

— Pourquoi, père?

— Je veux vous raconter une histoire, — dit-il, prenant affectueusement une de leurs mains dans les siennes. —Désirerais-tu par hasard que je t’apprisse ce que c’est que le cadavre de Pourlans, Émile? Et toi, Horace, es-tu curieux de savoir comment certaines gens peuveut se trouver plus heureux dans un petit appartement de Paris, que dans un château comme celui-ci?

Emile sourit légèrement.

— C’est bien cela, — répliqua-t-il. — Il y a un cadavre.

Et Horace ajouta d’un ton mi-badin, mi-tragique: —

— Je me plaignais de ce qu’on ne rencontrait que des mendiants dans les pays libres. Il faut également remarquer que les maisons riches semblent avoir la spécialité des souvenirs sinistres: pas de château où quelque mortel n’ait été empoisonné, jeté dans un puits ou par la fenêtre.

— Oui; mais il n’y a rien de pareil dans mon histoire, — interrompit doucement le vieillard. — Ce n’est pas une histoire de meurtre, ni un mystère. C’est... je ne puis pourtant pas dire que ce soit une histoire comme il en arrive tous les jours. Du reste, vous allez en juger.

Voyant les deux jeunes gens attentifs, il commença son récit d’un ton très-simple, comme s’il eût dit un conte de fées.

— Il y avait autrefois un très-riche gentilhomme qui vivait dans une maison comme celle-ci. C’était un homme bon; mais il eut le malheur de vivre dans des temps troublés. Alors le peuple, exaspéré par le souvenir de longs siècles d’oppression, se souleva contre ses maîtres, et il paya, ainsi que cela arrive souvent, pour les fautes de ses ancêtres. Il mourut noblement. En mourant, il laissa deux fils: leur mère était morte quelques années auparavant. L’aîné avait dix-sept ans, le plus jeune en avait neuf. En temps ordinaire, l’aîné aurait succédé à son père et serait devenu le tuteur de son frère. A cette époque, il y avait dans tout le pays un tel sentiment de colère et de haine contre la noblesse, que les jeunes gens ne purent rester en France, où ils n’eussent pas été en sûreté. L’aîné, qui avait pris le titre de marquis, fut officier dans l’armée de Condé, à Coblentz; le plus jeune, qui était vicomte, devint page d’honneur d’une Princesse Royale, la comtesse de Provence. Je n’ai pas besoin de vous rappeler ce qu’il advint de l’armée de Condé. Les officiers et les soldats qui la composaient étaient des braves; mais ils avaient porté les armes contre leur pays; or, la victoire ne reste pas longtemps du côté de ceux qui bravent le droit et la justice. Quelques-uns acceptèrent du service dans les armées étrangères; d’autres, et probablement les plus sages, partirent pour l’Amérique pour tenter d’y refaire leur fortune; il y en eut encore qui émigrèrent en Angleterre, où ils formèrent une grande colonie qui ne fut ni très-unie, ni très-raisonnable, et qui s’intitulait: les Réfugiés. Parmi ceux-là se trouvaient le jeune marquis et son frère. Ils avaient été complètement ruinés par la Révolution; la Convention avait décrété que les émigrés perdraient leurs biens, et il ne leur resta plus pour vivre que l’argent qu’ils retirèrent de la vente des bijoux et de l’argenterie de famille, qu’un vieux serviteur avait pu sauver et leur avait fait parvenir en Angleterre. C’était une dure époque pour des jeunes gens élevés dans le luxe; mais les deux frères ne se plaignirent pas, car il y en avait de bien plus malheureux encore. Bon nombre de ducs et de comtes avaient dû se faire professeurs de musique, d’escrime, de langues, ou de dessin. Il y en eut qui s’établirent dans de petits commerces. On en cite un, depuis pair de France, qui se fit bravement charpentier et réussit à merveille dans cette carrière. Malheureusement cette adversité, qui eût dû servir de leçon à ceux dont l’imprévoyance avait provoqué la Révolution, ne semblait pas leur avoir beaucoup profité ; la colonie des réfugiés ne s’occupait guère que d’intrigues; elle ne songeait qu’aux moyens d’envahir la France et de restaurer l’ancien régime; on n’y entendait que des anathèmes contre l’esprit nouveau de la Révolution. Cette attitude affligea d’abord le plus jeune des deux frères, et, petit à petit, l’éloigna de la cause royaliste. A mesure qu’il avançait en âge, il comprenait que la Révolution n’avait pas fait autant de mal que ceux de sa caste auraient voulu le lui faire croire. Certes, les excès de la Révolution, les orgies sanglantes de 93, furent des crimes... de grands crimes, qui ont été d’ailleurs chèrement expiés par les républicains; mais pour juger cette grande et sombre époque, il faut séparer le bien du mal; distinguer entre les révolutionnaires qui ne voulaient que le règne de la liberté et de la loi et tombèrent victimes de leur modération, et les tristes misérables qui... Mais ne les jugeons point non plus trop sévèrement, — fit avec tristesse le vieillard, — la mort les a pris comme les autres!

Il s’arrêta pendant un moment.

— Le jeune homme, je veux dire le jeune vicomte, avait lutté longtemps avant d’oser s’avouer à lui-même, qu’il n’était plus du même sentiment que ceux qui l’entouraient. La mort de son père avait été une injustice et une cruauté, et il s’écoula quelque temps avant qu’il comprit qu’il ne serait pas plus équitable de considérer le parti républicain comme responsable de ce crime qu’il l’eût été de rendre son père responsable des crimes et des folies de la noblesse française. Peut-être si le langage des émigrés, au milieu desquels il vivait, avait été plus sensé, plus tolérant, plus digne, plus patriotique, peut-être, n’aurait-il jamais été amené à faire ces réflexions, et serait-il resté royaliste jusqu’au bout comme son frère aîné. Mais, sauf quelques très-rares exceptions, il en allait tout autrement; si les réfugiés gardaient au fond du cœur quelque reste de leur amour pour la France, ils n’en laissaient certainement rien paraître. Aux yeux d’un jeune homme de dix-sept ans, ils apparaissaient comme des êtres entêtés et frivoles, sans générosité, sans largeur de vue auquel le malheur n’avait rien appris, et tels que, si jamais le pouvoir tombait entre leurs mains, ils semblaient marqués d’avance pour conduire leur pays aux abîmes. Vous le savez, les jeunes gens sont ainsi faits, qu’ils vont dans tout ce qui est extrême, sans transition. Lorsqu’ils perdent leur foi dans certains principes, ils en concluent soudain que les principes contraires sont les seuls vrais, les seuls bons. C’est ce qui arriva au vicomte; il sentit sa confiance et son admiration pour la cause royaliste diminuer insensiblement, et un beau jour il se trouva qu’il avait nettement pris parti pour les républicains. Ceci se passait à l’époque où Bonaparte étonnait l’Europe entière par sa campagne d’Italie, et quand la gloire militaire de la France brillait d’un éclat qu’elle n’avait pas encore connu. Il était difficile de ne point sentir son cœur tressaillir d’orgueil tout au moins, au récit de ces batailles où les jeunes armées de la République française, luttant contre un ennemi partout plus nombreux, mieux armé, plus exercé, étaient partout victorieuses.

Les réfugiés et avec eux la presse anglaise avaient beau rire de ces guenillards, affirmer qu’ils n’étaient point vainqueurs, ces manifestations évidentes du dépit et de la jalousie ne faisaient qu’ajouter au plaisir qu’éprouvaient tous les cœurs français restés patriotes, Un jour... c’était en l’année 1801, le jeune vicomte prit une résolution grave. Fatigué de cette vie d’exil et ne voyant rien qui l’attirât dans la pensée d’être retenu indéfiniment à la cour pour rire de ce prince, qui s’intitulait lui-même Louis XVIII, il fit un grand effort — effort nécessaire, je vous le jure, et qui demanda du courage, — puis il fit part à son frère de l’intention où il était de retourner en France et de s’engager dans l’armée du général Bonaparte. Le marquis, lui, était toujours resté royaliste, et la pensée que quelqu’un des siens pouvait devenir républicain, n’avait jamais traversé son esprit, même en rêve. Il bondit en entendant son frère, comme s’il avait reçu un grand coup de fouet; ce qu’il lui disait lui paraissait ressembler singulièrement à un blasphème. Quoi! son frère, son propre frère, devenant renégat, servant dans les rangs des assassins de son père! C’était à ses yeux comme une sorte de complicité dans le parricide même. Il pâlit, saisit la main de son frère, et le supplia de lui dire que tout cela n’était qu’un jeu, une folie, ce qu’il voudrait enfin, hormis la vérité. Mais le jeune homme tint bon. Il avait prévu l’accueil qu’il recevrait, mais il sentait ses raisons si élévées, si décisives, il savait si bien que la haine contre les meurtriers de son père était toujours en lui, intacte et forte, que l’indignation et la surprise de son frère ne le touchèrent point. Il alla même jusqu’à concevoir l’espoir de le convertir. Il plaida sa cause avec chaleur. Il ne pouvait offenser la mémoire de son père, en servant son pays. Ce n’était ni pour Robespierre, ni pour Marat qu’il allait combattre, ils étaient morts; il allait tout simplement se faire soldat français, et combattre pour la France. Bref, il dit tout, tout ce qu’il sut, tout ce qu’il put trouver pour convaincre son frère; mais celui-ci demeura inébranlable. Chevaleresque et inflexible, il n’admettait point qu’on pût abandonner son parti, sans trahison, sans crime. Il s’indigna des propositions de son frère, finit par lui dire durement: «Cesse, je t’en prie!» et de ce jour jusqu’à celui de sa mort, il ne voulut jamais le revoir...

Le vieillard s’interrompit un instant; il était un peu pâle; mais il continua d’une voix assurée:

— L’esprit de parti était poussé très-loin à cette époque; je crois vraiment que les hommes avaient une capacité de haine plus grande qu’aujourd’hui. Oui! les mots de royaliste ou de républicain séparaient alors les hommes si profondément qu’aucun lien de famille, si fort qu’il fût, ne pouvait les rapprocher; et une fois qu’on avait abandonné un camp pour un autre, c’en était fait des anciens amis; ils vous devenaient absolument odieux, comme on le leur devenait à eux-mêmes. Celui dont je parle ne haïssait pas son aîné, Dieu le sait! mais l’aîné conserva un ressentiment éternel contre son cadet... Mais laissons là ce triste passé, et que ceux qui ne sont plus oublient comme leur frère a oublié. Je ne désire pas faire mon histoire trop longue, — continua le vieillard, — je dirai seulement que la fortune se montra bienveillante pour le jeune volontaire de l’armée républicaine; très-vite il obtint l’épaulette de lieutenant, fut capitaine après trois ans de service, et aurait pu arriver bien plus haut s’il eût voulu rester dans l’armée. Mais en devenant soldat sous Bonaparte, il avait juré fidélité à la République et n’avait pas prévu l’Empire. Lorsque le Premier Consul se changea en Empereur, le jeune vicomte donna sa démission. Elle ne fut pas immédiatement acceptée... car on avait justement besoin alors d’hommes pour la campagne d’Autriche qui venait de s’ouvrir. Après le traité de Presbourg, lorsqu’on vit qu’il ne voulait accepter ni avancement, ni la croix, on le laissa partir. C’est dans ces circonstances qu’il vint s’établir à Paris. Il quitta l’épée pour la plume. Et la nouvelle carrière qu’il choisit, si elle dépassa peut-être ses mérites, dépassa certainement ses espérances. Le frère aîné réussissait, pendant ce temps, dans un genre tout différent. Durant son exil, il épousa une femme très-riche, — la fille d’un Anglais qui faisait la traite des nègres, —et à la rentrée des Bourbons il revint en France, fut fait duc, racheta avec l’argent de sa femme les biens de sa famille, qui avaient été vendus comme propriété nationale, et mourut comblé d’honneurs, immuable jusqu’à la fin dans sa fidélité à une dynastie dont il avait partagé la bonne et la mauvaise fortune. Maintenant, que diriez-vous? — demanda le vieilllard, regardant ses deux fils alternativement, avec une émotion visible, — que diriez-vous si, le hasard ayant voulu que le fils unique du frère aîné mourût sans enfants, le plus jeune... le républicain... était devenu un beau jour, sans s’y attendre, héritier du titre de duc et des biens rachetés?... Voyez et réfléchissez...

Il continua, d’une voix suppliante et grave à la fois:

— Voyez, et réfléchissez à la situation de cet homme. Il ne s’était jamais occupé de cet héritage, ne l’avait jamais désiré ; c’est un malheur — malheur sorti d’un crime politique odieux, — qui le lui apporta. Ceci aurait suffi à une âme honnête pour refuser cette fortune; car, profiter du crime, c’est en être complice. Mais il y avait d’autres raisons. A partir du moment où il s’était séparé de son frère, le républicain avait arrêté, avec une netteté et une rigueur parfaite, les principes qui devaient diriger sa vie. A tort ou à raison, ces principes lui interdisaient de porter un titre, et il avait abandonné celui de vicomte, pour prendre simplement son nom de famille. C’était sous ce nom qu’il était généralement connu et qu’il s’était fait sa petite réputation; et c’était sous ce nom que les électeurs républicains l’avaient envoyé à la Chambre quatre fois de suite comme membre de l’opposition libérale, c’est-à-dire non-seulement pour y défendre la liberté à l’intérieur, mais encore,si l’occasion s’en présentait, pour réclamer l’abolition de l’esclavage dans les colonies. Rappelez-vous que nous parlons d’un temps où l’abolition de l’esclavage était un mot d’ordre favori de l’opposition avant 48. A présent, — fit- il doucement, en manière de conclusion, — qu’en pensez vous?... Cet homme, qui refusait de porter le titre de vicomte, pouvait-il changer d’avis pour porter celui de duc; cet adversaire implacable de l’esclavage pouvait-il accepter une fortune gagnée en vendant des esclaves? Voyons, mes enfants, répondez.

Il y eut un instant de silence; un seul instant.

Les deux fils se levèrent ensemble, la tête découverte, les yeux pleins d’éclairs.

— Mon père!.., — fit le plus jeune avec orgueil; mais il était trop profondément ému pour en dire davantage.

L’aîné ajouta, d’une voix toute frémissante de joie, d’admiration:

— Mais tu n’as pas eu besoin de duché ou de richesses, père, pour faire ton nom illustre.

Les trois hommes se serrèrent la main. Et dans cette silencieuse étreinte, il sembla que les fils, jugeant la vie du père, qui leur apparaissait alors avec toute l’austère grandeur de l’abnégation et de la dignité humaine, étaient fiers de sentir dans leur cœur assez de noblesse native pour avoir le droit de la ratifier solennellement, de dire: C’est ainsi, père, qu’il fallait faire.

Ce fut, d’ailleurs, la première fois que les deux jeunes gens entendaient parler de leur famille. Ils n’avaient connu leur père que comme un des chefs les plus estimés du parti républicain, auquel son intégrité et sa droiture naturelles avaient fait donner, par ses amis comme par ses adversaires, le surnom enviable de Gérard l’honnête homme.

Il y a certains Français qui ont l’art de rendre la cause républicaine particulièrement désagréable; mais Manuel Gérard n’était point de ceux-la.

La République, comme il la rêvait, eût été une chose magnifique. Malheureusement, avant de l’établir, il eût fallu faire disparaître les mauvais instincts du cœur humain, il eût fallu transformer radicalement l’homme.

Dans sa République, il n’y avait ni prisons, ni geôliers, ni bourreaux, ni gendarmes.

A l’entendre, le crime n’était que le résultat de l’ignorance, et le jour où chacun saurait lire, écrire, et compter, il ne serait plus besoin d’établissements pénitentiaires.

On eût été mal venu à lui faire remarquer que le plus grand nombre profitait de la connaissance des trois règles pour voler ses voisins et s’enrichir à leur dépens.

Cependant, malgré sa croyance naïve dans les vertus innées de l’homme, Manuel Gérard n’était pas un pur rêveur. Il savait être habile quand il le fallait, mais il méprisait d’instinct tout ce qui est mesquin ou faux; plus d’une fois il avait étonné ses adversaires par l’énergie et même la crudité avec lesquelles il avait dénoncé leurs manœuvres ou leurs mauvais desseins.

Il y avait en lui du soldat et du prêtre.

Très-doux par nature, indulgent, d’une amabilité courtoise, il lui arrivait de s’enflammer comme un enfant au récit d’une mauvaise action, et de laisser cours, alors, à la véhémence, à la libre fougue impétueuse de son imagination.

N’ayant rien à attendre, comme il le croyait, de sa famille, il avait élevé ses deux fils très-modestement.

Il leur disait toujours qu’un homme en restant simplement honnête devait finir par réussir. C’était chez lui une croyance profondément enracinée.

S’il avait bien possédé la Bible, ce qui n’était pas son cas, je dois l’avouer avec douleur, il n’aurait pas manqué de citer à tout bout de champ ce beau passage: J’étais jeune, et maintenant je suis vieux, pourtant je n’ai point vu le juste abandonné ni sa progéniture mendiant son pain.

Mais étant républicain et se donnant comme libre-penseur, il invoquait simplement sa propre expérience et disait qu’il avait connu un grand nombre de braves gens et aussi beaucoup d’autres; mais qu’il n’avait jamais rencontré un honnête homme qui ait eu à se repentir de so honnêteté.

Élevés dans ces principes, les jeunes gens avaient grandi et étaient devenus de véritables hommes; ils partageaient le dégoût de leur père pour tout ce qui n’est pas loyal et droit, et ils se promettaient bien de défendre, dans la mesure de leur force, la cause républicaine.

La France n’est pas un de ces pays où chaque personne a un nobiliaire sur sa table; il est donc assez facile de cacher son origine et sa famille.

Bon nombre d’amis de Manuel Gérard, ne soupçonnaient même pas qu’il eût quelques liens de parenté avec une maison ducale; le défaut des Français n’est point de se déprécier, et quand un homme se donne comme le premier venu, il est toujours cru sur parole.

Les jeunes gens n’avaient point été émerveillés par les révélations que leur avait faites leur père sur leur origine aristocratique.

Quelques jours auparavant, Manuel Gérard, qui avait toujours vécu avec eux à Bruxelles depuis le Coup d’État, leur avait tranquillement fait part de son intention de les conduire en France pour régler quelques affaires, et, une fois à Pourlans, il leur avait dit son secret de la façon que nous venons de dire.

Ce récit leur avait causé une très-grande surprise et quelque émotion.

Pour des jeunes gens de vingt-quatre ans et de vingt-et-un ans, l’argent et les honneurs n’ont pas la même importance dans la vie que plus tard.

D’une façon ou d’une autre, ils trouvaient tout naturel que leur père fût duc; ils trouvaient tout aussi naturel qu’il refusât de porter son titre, et qu’ayant hérité d’un domaine acquis avec un argent mal gagné, il s’en dessaisit sans hésitation.

Mais cela ne les empêchait pas d’admirer ce désintéressement et d’en être fiers; les belles actions ont la vertu de nous émouvoir, même lorsque nous en sommes nous-mêmes le plus capables.

Il y eut un long silence, après lequel le père, qui avait regardé ses fils avec une grande joie et une grande tendresse, dit:

— Et que fera-t-on d’un domaine que tout le monde refuse?

Émile répondit le premier.

— Il a été acheté avec l’argent provenant d’un trafic ignoble, — dit il gravement, — qu’il soit vendu et que le prix de la vente soit employé à racheter des esclaves ou à travailler à l’abolition de l’esclavage en Amérique.

— Oui!...oui! — fit son frère en donnant vivement son assentiment.

Manuel Gérard avait apporté un parchemin plié en quatre, jaune, et qui avait l’air le plus authentique du monde.

— Pendant ces trois dernières années, — observa-t-il, — la propriété a été sans maître, c’est-à-dire qu’un régisseur a encaissé les revenus et les a dépensés en charités; mais voici un acte que j’ai fait préparer et qui vous transfère la pleine propriété du domaine et vous donne le droit d’en disposer.

Horace prit le parchemin et fit le geste de le déchirer immédiatement.

— Ceci doit être le sacrifice dont nous parlions ce matin, — ajouta-t-il en riant.

Son frère l’approuva, en ajoutant:

— Oui!... déchirons-le; il ne peut rien nous apporter de bon.

— Arrêtez un moment, — fit Manuel Gérard.

Et il cita ces deux vers:

Un sacrifice fier charme une âme hautaine,

La gloire en est présente el la douleur lointaine.

Ils étaient tirés d’une pièce de Ponsard très en vogue alors.

— Laissez-moi vous conseiller d’attendre et de ne pas agir sous le coup d’une première impression, chers enfants, — continua-t il. — Le mérite de votre sacrifice sera d’autant plus grand qu’il sera accompli après réflexion. Je ne voulais point vous parler de cela avant que vous fussiez en âge de vous rendre compte à cet égard de la valeur et de la portée de vos résolutions; mais je ne voudrais pas que vous vous décidassiez trop vite. Réfléchissez sérieusement, froidement, de façon que vous ne puissiez jamais rien regretter de ce que vous aurez fait.

— Mais que pourrions-nous faire? — demanda le frère aîné d’un ton surpris, en regardant son père presque d’un air de reproche. — Est-ce que nous aurons jamais, Émile ou moi, un sentiment différent de celui qui nous anime aujourd’hui?

— Fasse le ciel que non, mon cher enfant, — répliqua le vieillard, avec un affectueux sourire pour le rassurer; — mais quand je songe à la satisfaction intime que vous éprouverez plus tard, au souvenir de votre belle action, il me semble que cette satisfaction sera plus vive, si vous pouvez vous dire que vous avez agi, non dans l’impétuosité d’un mouvement généreux, mais avec le sang-froid d’hommes réfléchis et libres. Voici donc ce je veux vous proposer. Gardons les titres de propriété entre nos mains pendant une période déterminée... Disons quatre ou cinq ans... Pendant ce temps, les revenus de Pourlans seront consacrés à des œuvres de bienfaisance; et si à la fin du terme vous êtes restés fermes dans votre résolution, alors la proposition d’Émile sera adoptée et l’héritage entier retournera à ses vrais possesseurs, aux malheureux esclaves dont la liberté en a été le prix.

Il s’écoula quelques instants avant que l’aîné pût comprendre les avantages de ce projet; il est même probable qu’il ne les aurait jamais compris; mais le plus jeune pour plaire à son père, dont il devinait les véritables pensées, se prétendit converti.

Émile devina que le désir intime de Manuel Gérard était que ses fils ne fussent pas influencés par sa présence; il voulait qu’ils pussent délibérer en pleine liberté pour que le sacrifice qu’ils allaient accepter fût bien leur œuvre propre.

— Très-bien, père, — dit le jeune homme avec tranquillité ; — attendons si tu veux, cela reviendra au même.

L’aîné, cependant, ne se rendit pas aussi vite. Il avait ouvert le parchemin et il avait machinalement jeté les yeux dessus.

L’acte était aussi formel, aussi régulier que possible; il avait été préparé et signé en présence de témoins. Il était inattaquable.

Il partageait la propriété en deux parts égales: le château de Pourlans avec le domaine du même nom, et toutes les terres situées dans la ville d’Auvillars formaient la part d’Horace; et les biens fonds de Longepierre, de Saint-Loup, de Sermesse, aussi bien que l’hôtel de la famille dans le faubourg Saint-Germain, à Paris, formaient celle d’Émile.

Pour satisfaire aux exigences de la loi, le républicain avait été obligé, pour la première fois de sa vie, de signer de ses titres et de ses noms et prénoms: Manuel-Armand-Gérard de Pourlans, duc d’Auvillars, marquis de Longepierre et de Sermesse, comte de Saint-Loup, et baron Gérard d’Auvillars.

Horace, après avoir parcouru tout cela, replia l’acte et dit d’un ton de gravité qui ne lui était pas habituel;

— Je crois que nous ferions mieux de ne pas attendre. Notre devoir en cette occasion est si simple, qu’un délai semble presque un tort. D’ailleurs, cinq ans!... qui sait ce qui peut arriver en cinq ans?

— Mais il n’y a point de nécessité absolue de fixer le terme à cinq ans, — répliqua gaiement Manuel Gérard; — faites ce que vous voudrez; dites deux ou trois ans, si bon vous semble. Tout ce que je désire, c’est que vous vous soumettiez à une épreuve suffisante pour bien montrer que vous êtes à l’abri de la tentation; car, croyez-moi, si vous restez inébranlables dans ces conditions, ce sera pour vous un encouragement dans bien des épreuves à venir; cela vous convaincra que les sacrifices en apparence les plus durs peuvent, avec de la volonté,sembler faciles aux âmes bien situées.

Ces dernières paroles décidèrent les deux frères.

Du moment où il s’agissait de prouver qu’ils n’étaient point hommes à changer de sentiment, Horace aurait consenti à attendre vingt ans s’il l’avait fallu.

Il jeta un regard autour de lui dans le parc, sur les vastes pelouses, les sentiers abandonnés, et les grands arbres sauvages; il regarda le vieux château, qui se dressait devant lui, désert et sombre, tout ce paysage plein de cette majestueuse tranquillité qui l’avait charmé une heure auparavant. Toutes ces choses lui parurent alors tristes et froides, et il sentait, avec une netteté parfaite, qu’il aurait pu refuser, sans regret, mille châteaux pareils, et, mettant le parchemin dans sa poche, il dit:

— Eh bien! que ce soit dans cinq ans, père. Nous sommes au 20 septembre 1854; le 20 septembre 1859 nous brûlerons cet acte et nous en ferons un autre. Je me rappellerai cette date.

— Amen! — répondit Manuel Gérard.

La grande résolution étant prise, il était à peu près cinq heures. Le père et les deux fils se dirigèrent d’un pas insouciant vers la maison du garde où madame Léger avait promis de les attendre.

Ils s’entretenaient naturellement du sujet dont les jeunes gens étaient tout pleins: l’histoire des d’Auvillars passés et disparus.

Manuel Gérard parla du temps où il avait vu le parc pour la dernière fois, il y avait soixante ans.

C’avait été dans la nuit où son père fut arrêté comme royaliste. Son frère et lui durent se sauver par une porte dérobée, tandis que cinq ou six cents paysans, conduits par un chenapan du pays, attaquaient le château et le mettaient à sac.

Il se rappelait la triste voiture qui était venue pour enlever le marquis, les sabres des gendarmes qui brillaient à la lueur des torches, les vociférations furieuses de la foule en voyant ce noble garrotté comme un voleur; aussi et surtout, il se souvenait avec émotion des tentatives héroïques et désespérées faites par quelques braves gens pour le délivrer.

C’était grâce à ceux-ci que les deux fils du marquis ne furent pas arrêtés. Il fallut employer la force, car les jeunes gens voulaient suivre leur père, et Manuel Gérard se souvenait même d’un fermier dévoué mais brutal, qui l’avait bâillonné pour l’empêcher de crier.

Puis on parla des sanglantes assises qui s’étaient tenues dans le vieil Hôtel-de-ville d’Auvillars, sous la présidence d’un des hommes de Robespierre; de la destruction des monuments, de tous les emblèmes de la grande famille de Pourlans; du pillage de l’église, de sa conversion en grenier; et de la vente du château par le gouvernement révolutionnaire à un huissier sans-culotte, pour quelques milliers d’écus.

Lorsque, à la Restauration, les d’Auvillars revinrent, cet huissier, qui avait fait une fortune colossale, demanda un million pour rendre la propriété, et il eût certainement insisté pour en avoir le double s’il n’avait eu de bonnes raisons de craindre que le duc l’en fit sortir par la fenètre.

— Voyez ceci, — continua Manuel Gérard en touchant du bout de sa canne une grotte recouverte de mousse, —aucun parc n’était complet, il y a un siècle, sans une grotte comme celle-ci; je me souviens, comme si c’était hier, de mon pauvre père assis là, en perruque poudrée, avec des manchettes, et m’apprenant à épeler des mots dans la Gazette de France étendue sur son genou; la Gazette était le grand journal de l’époque: elle nous apportait habituellement deux fois par semaine les nouvelles de Paris. Elle était à peu près de la grandeur d’un mouchoir de poche.

C’est ainsi qu’en devisant du passé, ils arrivèrent au bout de l’avenue où madame Léger, debout, tenait la grille toute grande ouverte pour les laisser passer.

— Bien le bonjour, messieurs — dit-elle d’une voix chevrotante — et si vous voyez monseigneur, dites-lui que nous serons tous bien contents de le voir, car, sans lui, Pourlans, est un vrai cimetière.

Manuel Gérard lui répondit quelques mots gracieux et banals, et sortit.

Quand il eut franchi la grille, il se retourna pour voir une dernière fois le château et le parc.

Il semblait parfaitement calme, mais il dit à voix basse et en faisant de la main un geste affectueux et triste:

— Adieu! Pourlans. Il y a huit siècles que tu es tombé honorablement entre les mains de nos ancêtres, ils ne nous reprocheront pas de ne pas te quitter aujourd’hui honorablement!

Sur ces mots, le père et les fils s’éloignèrent, reprenant la même route que celle par où ils étaient venus pour se rendre à Auvillars.

Durant le trajet, Horace et Émile se gardèrent de parler plus longtemps de Pourlans ou du passé, et, cette fois, leur entretien roula exclusivement sur leurs projets d’avenir.

Les deux frères étaient licenciés en droit: l’aîné avait passé sa thèse à Paris en 1851, le plus jeune à Liège en 1854, et il avait été décidé qu’ils iraient à Paris au commencement d’octobre pour y faire leur stage au barreau.

Leur visite à Pourlans, et les choses qu’ils y avaient entendues ne modifièrent en rien leurs dispositions; mais les jeunes gens étaient très-désireux d’amener leur père à les accompagner; jusque-là il avait refusé, alléguant son intention de retourner à Bruxelles où il avait beaucoup d’amis parmi les exilés républicains.

Ils essayèrent encore d’ébranler sa résolution, mais sans plus de succès.

— Non, laissez-moi retourner dans mon exil volontaire, — dit-il avec douceur; — mon temps est fini maintenant; si je pouvais faire quelque bien à Paris, j’irais, sans doute; mais l’opposition a besoin de soldats plus jeunes et plus solides que moi.

Émile et Horace protestèrent tous deux contre cette façon de voir, et la discussion se poursuivit jusqu’à ce qu’ils arrivassent à ces fameuses villas de plâtre et de lattes dont nous avons déjà parlé.

Ils remarquèrent alors que depuis quelques centaines de mètres environ les gens qu’ils avaient rencontrés les avaient regardés avec curiosité et avaient été particulièrement empressés à leur ôter leur chapeau.

Lesdites villas s’étendaient environ à trois quarts de kilomètre de la ville, et plus ils se rapprochaient d’Auvillars, plus le nombre des passants augmentait. Chacun d’eux, sans exception, les regardait, se rangeait de côté, et se découvrait.

— Il est évident que nous ne sommes plus ici incognito, — observa Horace, — voilà ce que c’est que de mettre son nom sur les registres d’un hôtel.

Un gendarme venait au devant d’eux à ce moment; il les regarda aussi, et... fit un salut militaire.

— Ah! — dit le républicain, — voici qui est décisif: ce n’est point Manuel Gérard que ce gendarme salue, c’est le duc d’Auvillars.

Il s’arrêta un moment.

— Je n’avais pas compté là-dessus, — murmura-t-il, —j’avais espéré qu’on ignorait ici que Gérard et le duc ne faisaient qu’un, Il ne serait pas à propos d’avoir une entrée triomphale dans Auvillars Si nous retournions sur nos pas, et si nous marchions jusqu’à la nuit.

Mais il était trop tard.

En se retournant, on apercevait un groupe de vingt ou trente personnes qui, formant arrière-garde, suivaient à une distance respectueuse: sans être trop expansifs, ils avaient l’air de gens extraordinairement attentifs.

Presque immédiatement, un autre groupe trois fois plus considérable se dessina à l’horizon.

Le fait est que Duval, le maître de l’hôtel de Pourlans, ayant perdu toute discrétion et tout sang-froid en découvrant qu’il donnait l’hospitalité au duc en personne, avait employé son après-midi à aller de porte en porte annoncer la grande, la merveilleuse, la stupéfiante nouvelle...

C’était vrai, bien vrai, le duc était enfin venu, il a dîné à l’hôtel!

Ce mot «il est venu», se répandit dans la ville avec la promptitude de l’éclair.

Puis peu à peu, et tout en voyageant, il grossissait à vue d’œil. On dit d’abord: «il est venu avec sa maison!» puis, «avec toute sa famille», puis, avec «tous ses chevaux, tous ses chiens.»

On fit la description des valets de pied, des piqueurs, des sommeliers, des officiers de bouche. On avait vu la calèche: elle était découverte, elle avait quatre chevaux.

Le receveur de l’enregistrement poussa même l’aplomb jusqu’à affirmer que le duc lui avait dit qu’il venait définitivement s’installer à Pourlans.

Je n’ai pas besoin de vous dire, n’est ce pas, que ce fut une véritable révolution dans Auvillars?

Les robes de soie noire qui, depuis trois ans, n’avaient point vu le jour, sortirent des commodes et des armoires comme par enchantement.

On ouvrit les fenêtres, on accrocha des drapeaux tricolores en calicot, on débarbouilla les enfants.

Le curé qui faisait son somme apparut tout à coup sur la place du Marché avec sa soutane la moins crasseuse.

Le Conseil municipal aussi fit toilette, et, le maire en tête, alla se ranger le long de l’Hôtel de Pourlans.

Bellanger, le grainetier, Coste, le bottier, et M. Leboucey, le percepteur, se faisaient remarquer par leur agitation.

Madame Coste était magnifique avec ses boucles d’oreilles grosses comme des amandes et son crêpe de Chine blanc. Elle s’était fourré un demi-flacon d’eau de Cologne dans les cheveux, ce qui fait qu’elle sentait extraordmairement bon.

D’autres dames de l’endroit avaient fait comme elle, et, depuis une heure, allaient, venaient, au travers de la ville.

Tout à coup ce mot retentit, fut répété par cent voix:

— Il vient!... il vient!...

Tous se précipitèrent, empressés, mais respectueux.

Il venait, en effet, et il avait, ma foi, fort grand air.

Quand ils parurent tous les trois, les acclamations éclatèrent; Bellanger criait comme un sourd:

— Vive le duc d’Auvillars!

Le bedeau avait la larme à l’œil; le capitaine des pompiers, en grand uniforme, avec son pantalon blanc, son sabre, faisait aussi le meilleur effet.

Ses hommes, quand ils aperçurent le duc et ses deux fils qui s’avançaient, tête nue, d’un pas tranquille, mais délibéré, n’y tinrent plus et, quoiqu’ils fussent sous les armes, poussèrent une longue acclamation.

Le brigadier de gendarmerie et ses quatre gendarmes avaient bien envie d’en faire autant, mais ils surent se contenir.

Hélas! que serait devenu l’enthousiasme de tous ces braves gens s’ils avaient su que ce grand monsieur qui faisait ainsi son entrée dans sa bonne ville d’Auvillars, accompagné de ses deux héritiers, était le démocrate, le républicain terrible, le révolutionnaire Manuel Gérard!

III

Table des matières

VOX POPULI, VOX DEI

Les acclamations, les vivats, les mouchoirs en l’air, tout cela était superbe; mais tout cela, hélas! ne faisait pas le moindre effet sur Manuel Gérard et ses deux fils.

Celui-ci saluait gravement, tandis que son aîné, ne revenant pas de s’entendre appeler pour la première fois M. le marquis, s’amusait beaucoup de la chose, et que le plus jeune ne dissimulait point le peu d’estime qu’il éprouvait pour les manifestations tant soit peu serviles de tout ce monde.

L’émotion ne se calma pas quand Gérard et ses fils furent entrés dans l’hôtel.

Ils avaient été conduits par l’obséquieux Duval dans le salon jaune, qui était resplendissant de lumières et de fleurs.

La table se dressait au milieu de la chambre, avec une nappe, des serviettes blanches comme neige, et toute l’argenterie de l’établissement.

Duval avait poussé l’enthousiasme jusqu’à aller emprunter un surtout à l’horloger du pays, qui était aussi un peu orfèvre; et celui-ci n’avait consenti qu’après avoir formellement stipulé que son apprenti Célestin servirait à table avec un tablier de domestique pour pouvoir surveiller le précieux objet.

Ce n’était point qu’il se méfiât de Duval; mais vous comprenez que, dans un pays où personne n’avait le sou, il était plus prudent de prendre ses précautions.

Duval s’était flatté d’avoir produit sur ses hôtes une impression favorable.

Il avait passé dix minutes à faire le nœud de sa cravate blanche; pendant vingt autres, il s’était livré à son voisin le barbier, qui l’avait frisé comme un caniche; il s’était réservé un grand quart d’heure pour passer l’inspection de ses gens et s’assurer s’ils étaient aussi irréprochables que lui, et trois quarts d’heure, non moins grands, pour orner le salon de ses propres mains.

De plus, il avait acheté vingt francs de fleurs et composé un menu si extraordinaire, si mirifique, que jamais le département, ni même la province, n’avaient entendu parler de quelque chose d’approchant.

Les premiers mots de Manuel Gérard, ou de M. le duc, si vous le préférez, tombèrent cependant sur lui comme un seau d’eau glacée sur un brasier; car, comme la foule faisait encore entendre ses acclamations au bas de l’escalier, Duval, souriant d’une oreille à l’autre, après avoir assuré ses hôtes que le dîner serait servi dans un instant, ajoutait:

— En attendant, si Monseigneur voulait le permettre, M. le Maire et M. le Curé avec quelques autres notabilités seraient très-honorés qu’il leur fût permis de présenter leurs hommages à Monseigneur.

Le duc dit, à voix basse, quelques mots à ses fils, tira sa montre, et demanda un peu sèchement:

— Monsieur Duval, à quelle heure le dernier train pour Paris part-il ce soir?

Le pauvre Duval, complétement décontenancé à cette surprenante question, resta frappé de stupeur, et regarda vaguement son interlocuteur.

— Le dernier train pour... pour Paris? — bégaya-t-il. — Quoi!... Monseigneur songe à partir ce soir?

Dans toute autre circonstance, Manuel Gérard aurait répondu doucement.

Le spectacle de la servilité qu’avait montrée tout ce monde depuis une demi-heure l’avait exaspéré.

Sur un ton sec et dur qui ne lui ressemblait guère, il répondit:

— Je n’ai pas à vous informer de mes projets; mais je vous prie, monsieur Duval, de ne plus m’appeler Monseigneur. Si vous avez jamais entendu parler de moi, vous devez savoir que je suis républicain. Or, monsieur, pour un républicain il n’y a que deux sortes d’hommes: ceux qui sont honnêtes, et ceux qui ne le sont pas.

Duval comprit tout de suite. Il salua silencieusement, et se glissa hors de la chambre, en affirmant qu’il allait chercher un Indicateur des chemins de fer, mais en réalité pour cacher la grimace la plus parfaite qu’un mortel puisse faire ici-bas.

Hélas! tout était perdu, et le nouveau duc était vraiment un rouge.

Dès qu’il fut sorti, les Gérard décidèrent qu’ils partiraient sans voir le maire et le curé du pays.

Manuel Gérard, qui n’était point de l’école de certains charlatans démocrates, trouvait inutile d’apprendre au monde qu’il abandonnait Pourlans et pourquoi il l’abandonnait.

Ses fils pensaient comme lui. Ils avaient vu, quelques années auparavant, leur père porté en triomphe par plusieurs milliers d’électeurs qui saluaient en lui, non son titre ou son argent, mais son caractère, ses talents, sa foi républicaine, et les démonstrations de la ville d’Auvillars leur semblaient, en comparaison, singulièrement piteuses.

Duval rentra au bout de quelques minutes avec son Indicateur: il était consterné.

Il laissa la porte ouverte derrière lui, et, en présentant l’Indicateur à Manuel Gérard, il sembla hésiter comme s’il avait quelque chose à demander et n’osait le faire.

Au dehors, sur le palier, on entendait un bruit de chuchotements et de pas furtifs; en bas, dans la rue, les cris de: Vive M. le duc!... vive M. le marquis!...

Manuel Gérard prit l’Indicateur, remarqua la mine épouvantée de l’hôtelier, et allait lui en demander la raison, lorsque cette peine lui fut épargnée.

Avant que Duval eût dit un mot, la porte, laissée entr’ouverte, fut violemment poussée, et M. le Maire, M. le Curé, tout le Conseil Municipal et Bellanger, Coste, Leboucey, émus, respectueux, anxieux, firent irruption soudain dans la chambre.

Pour être plus sûr du succès, M. le Maire avait amené sa fille avec lui: c’était une grande gaillarde de quatorze ans, avec des yeux en boule de loto, des cheveux blonds filasse, des mains rouges comme des tomates, et qui avait toujours la rage de mâcher un morceau de gomme élastique en regardant le ciel. Elle était vêtue de blanc comme au jour de sa première communion, et, de plus, armée d’un bouquet d’un mètre de circonférence.

La députation fit quelques pas dans la chambre et salua comme un seul homme.

Alors la pauvre fille, poussée par son père qui lui disait dans le dos; Va donc! va donc! s’avança rougissante et présenta le bouquet.

C’est au vieillard qu’elle l’offrit.

Manuel Gérard se leva, ainsi qu’Horace et Émile, et lui mit la main sur la tête avec bienveillance.

— A qui donnez-vous ces fleurs, mon enfant? — demanda-t-il. — Est-ce à Manuel Gérard ou au duc d’Auvillars?

Cette question n’avait pas été prévue à la répétition — en costume s’il vous plaît — que M. le Maire avait infligée à sa fille, si bien qu’il lui fallut venir à la rescousse.

Il avait bien préparé un discours, court mais senti, sur le rôle de la noblesse dans la société, les dangers de l’anarchie, le régime impérial, le mélange salutaire de l’ordre et de la liberté, le prix du blé, tous sujets touchant de près ou de loin au retour du nouveau duc dans ce pays; mais il perdit quelque chose, cependant, de sa présence d’esprit au moment critique, et il débuta par une allusion aux Croisades, parlant, bien entendu, à Manuel Gérard comme à un descendant des croisés.

Le républicain l’interrompit tout de suite.

— Monsieur le Maire, — dit-il doucement, mais avec fermeté, — je vous suis très-sincèrement reconnaissant, à vous et à vos compatriotes, de l’accueil que vous nous avez fait aujourd’hui à mes fils et à moi; mais je veux que ce retour que vous avez salué si amicalement ne laisse point subsister une erreur. Si vous m’avez reçu simplement comme le descendant d’une des plus anciennes familles du pays, encore une fois, je vous remercie et de tout cœur; mais si vous ne m’avez bien accueilli que parce que vous croyez que je viens m’installer ici avec la pensée d’y jouer un rôle quelconque, je dois vous avertir de votre erreur. Jamais nous n’aurons ensemble les rapports que vous avez eus avec feu mon neveu d’Auvillars.

En ce moment, toutes les faibles espérances s’évanouissaient comme un songe.

Il y eut un long murmure avec des chuchotements et des soupirs.

Seul, Leboucey, le percepteur, s’obstinait, vu sa surdité, à crier:

— Écoutez!... Écoutez!...

Il fut sérieusement rappelé à l’ordre par Bellanger, et pendant que ce petit épisode se passait dans les derniers ranga de l’assemblée, près de la porte, M. le Curé, brossant nerveusement son chapeau avec la manche de sa soutane, lança des regards suppliants à travers les verres de ses lunettes, fit quelques pas en avant, et voulut plaider la cause de ses malheureux paroissiens.

C’était un brave homme et qui faisait tout ce qu’il pouvait pour que tout le monde fût content.

L’idée que sa paroisse n’avait point le sou lui était tellement insupportable, qu’elle l’aurait rendu éloquent devant un roi. C’est dire que devant un duc, il fut tout à fait à son aise. C’est de lui, que dépendaient l’avenir, la prospérité du pays et, par conséquent, de la paroisse.

Il cita les Machabées, le livre d’Ezéchiel, et la parabole de l’homme qui cacha ses talents dans une serviette. Il plaça en ligne Saint Thomas d’Aquin, Saint Augustin d’Hippône, et Saint Jean-Chrysostôme. Il dépeignit, chemin faisant, les souffrances de Saint Siméon-Stylite sur son pilier, de Saint Laurent sur son gril, et de Saint André d’Utique qui périt en avalant un hameçon; il dit tout cela avec tant d’onction et de zèle qu’il excita la secrète jalousie du Maire, fit l’étonnement du Conseil Municipal, l’admiration de Bellanger, de toute la compagnie hormis, bien entendu, Leboucey, qui avait sur le cœur l’admonition de Bellanger.

Manuel Gérard répondit en peu de mots, mais ces quelques mots résonnèrent aux oreilles du curé comme le plus funèbre des glas.

Manuel Gérard n’avait jamais songé à laisser les pauvres d’Auvillars mourir de faim. Il continuerait de faire son aumône annuelle de vingt mille francs. Il l’augmenterait même, s’il le fallait, et donnerait, en conséquence, des ordres à son homme d’affaires.

Mais il n’en dit pas davantage, et, quand ce fut dit, fit la mine d’un homme qui ne serait point fâché qu’on le laissât tranquille.

Il inclina la tête, doucement, poliment, à la façon des grands personnages qui vont congédier un solliciteur.

Si le Curé, le Conseil Municipal, le Maire, Bellanger, Coste, furent consternés, je n’ai pas besoin de vous le dire.

Quant à Leboucey, qui ne savait point trop pourquoi il avait monté l’escalier, il ne sut pas davantage pourquoi il le descendait.

Chacun salua en s’en allant, fit une belle révérence, tout comme en entrant.

Duval, la tête basse, tenait la porte ouverte.

Trois quarts d’heure après le départ de la députation, les étrangers eux-mêmes étaient partis.

L’express pour Paris partait à huit heures. Pour prendre ce train, ils avaient dîné à la hâte, et le splendide repas que leur avait préparé Duval avait donc été dédaigné, ce qui avait singulièrement froissé l’orgueil de cet honnête négociant.

Le billet de cinq cents francs que lui avait laissé Gérard n’atténuait que très-légèrement les amertumes accumulées de cette funeste journée.

Manuel Gérard et ses fils sortirent à pied pour se rendre à la station; bien que la place du Marché fût encore encombrée, ils ne furent pas salués cette fois comme ils l’avaient été une heure ou deux auparavant.

Les nouvelles apportées par M. le Maire, M. le Curé, et les autorités, s’étaient vivement répandues, et quand les trois hommes parurent à la porte de l’hôtel un individu d’abord, puis un autre qui les avaient aperçus, crurent piquant de faire entendre un miaulement d’abord, et un coup de sifflet ensuite.

La nuit était venue, et il était aisé de siffler sans être vu. On sifflait donc, et ces sifflets isolés ressemblaient à ces pétards qu’on fait partir avant le feu d’artifice.

Graduellement ils devinrent plus répétés, plus clairs, plus hardis, comme les grandes fusées éclatent après les pétards.

— A bas Gérard!... à bas les rouges!... A Cayenne!... — criait, alors, cette excellente foule, avec la même énergie qu’elle avait mise à crier le contraire un instant auparavant.

En un clin d’œil, le charivari fut général: hommes, femmes, enfants hurlaient, glapissaient, sifflaient à l’envi.

Un jeune hobereau d’Auvillars, trouvant que cette démonstration ne suffisait pas, ramassa une pierre, et la lança sur le groupe.

Elle atteignit Manuel Gérard à l’épaule.

Et la foule hurla:

— A bas les rouges!... à bas les proscrits!...

— Misérables! — s’écria Horace, faisant volte-face, les poings crispés.

Mais son père retint doucement son bras.

— Devons-nous prendre au sérieux ces fous! — dit-il. — Ils ne pensent pas un mot de ce qu’ils disent.

— C’est égal, — murmurait le jeune homme entre ses dents, — ceci est ma première leçon de démocratie, et si toutes les foules ressemblent à celle-là....

— Mais elles ne lui ressemblent pas, — dit son père avec gravité.

IV

Table des matières

ANNO DOMINI MDCCCLIV

Le train emporta vers Paris les trois Gérard, et chacun, à sa façon, faisait des réflexions sur ce que vaut la faveur populaire.

Maintenant, jetons si vous le voulez, un coup-d’œil sur cette année 1854, qui devait être le point de départ de l’existence des deux jeunes gens.

En 1854, il y avait déjà plus de deux ans que la France jouissait du second Empire, et les gens qui avaient juré fidélité éternelle aux dynasties vaincues et proscrites avaient eu tout le temps de les oublier.

Les journaux de Paris Étaient pleins des trois grands événements du moment: la guerre de Crimée, le drame à sensation des Cosaques, de MM. Arnault et Judicis, et le choléra.

Lord Raglan et le maréchal de Saint-Arnauld, l’amiral Hamelin et le vice-amiral Dundas, MM. Arnault et Judicis, déjà nommés, et le docteur Trousseau, à cause du choléra, étaient les sept hommes les plus populaires du moment. M. Jullien, qui avait organisé des promenades-concerts, à Londres, et composé un quadrille appelé Les Armées Alliées, dans lequel on voyait des guerriers en rouge et d’autres en bleu sortir de derrière un rideau, exécuter un mélange de Rule Britannia et de Partant pour la Syrie, était aussi un homme dont on parlait beaucoup.

Pour la première fois depuis l’invention de l’imprimerie, l’expression de «braves alliés» appliquée aux Anglais, remplaçait celle de «Milord Goddam.»

Il y avait, à la devanture des marchands d’images des deux capitales, des zouaves qui embrassaient chaleureusement des Highlanders écossais, et des cantinières de chasseurs de Vincennes qui donnaient à boire à des horseguards.

Le surnom de S. M. l’Empereur Nicolas était, à Londres: Old Nick, et à Paris: le Grand Colas. Le prince Menschikoff avait aussi son sobriquet; on l’appelait le Prince Thermomètre, sorte de plaisanterie mystérieuse qui donnait à entendre que les chances du général russe dépendaient plus de la gelée et de la neige que de son génie militaire.

Pour éveiller le patriotisme du peuple, le gouvernement impérial avait pris soin que les bonnes lectures ne lui manquassent point, et il faisait vendre sur les boulevards des chansons et des pamphlets dans lesquels on trouvait des histoires à dormir debout, mais les plus désagréables du monde sur Ivan le Terrible, qui coupait les oreilles de ses courtisans, sur Alexandre qui envoyait les prisonniers de guerre Français travailler dans les mines de l’Oural en les nourrissant de chandelles.

A l’usage du public éclairé, qui aurait pu rester sceptique à l’endroit des chandelles, les éditeurs de feu M. de Custine avaient publié une nouvelle édition de son fameux livre: La Russie; et pour les cercles et les cafés où les flâneurs abondaient, M. Gustave Doré, dont la renommée était alors naissante, avait fait paraître une histoire comique et pittoresque de la Sainte-Russie; tous les czars qui s’étaient succédé y étaient représentés mourant de la colique, autrement dit empoisonnés.

A dire vrai, cette guerre fut un bonheur pour le nouveau régime, car s’il n’y avait pas eu de Cosaques, pour faire des caricatures, les Français n’auraient peut-être pas manqué de remarquer combien la nouvelle constitution dont on venait de leur faire hommage était féconde en bienfaits.

Et qui sait s’ils n’auraient point employé leur temps à mettre cette constitution en pièces?

Mais, fort heureusement, les Français s’amusent de peu et ils ne suppriment les constitutions que lorsqu’ils n’ont pas autre chose à faire.

Or, comme en 1854, ils étaient complétement absorbés par la guerre, ils laissèrent la constitution tranquille.

D’ailleurs, la plupart des agitateurs de marque étaient à l’ombre.

MM. Blanqui et Barbès, les héros de l’insurrection du 15 mai 1848, dormaient sous les verroux.

MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc étaient à Londres.

M. Victor Hugo, assez majestueux et très-lugubre, contemplait l’Océan du haut de son belvédère de Guernesey et envoyait sous pli, à l’Europe, que cela amusait un peu, les pages vengeresses et brûlantes de Napoléon le Petit.

MM. Thiers et Guizot, qui ne s’applaudissaient probablement qu’à moitié d’avoir réduit en copeaux le trône des d’Orléans, songeaient chacun de son côté — l’un dans sa propriété du Val-Richer, l’autre sur les bords du Rhin.

M. Eugène Sue, le socialiste en gants blancs, celui-là même qui avait découvert que, pour être vertueux, il était indispensable de porter une blouse, s’était retiré à Annecy, et le docteur Raspail, lui, qui ne mettait pas de gants blancs, mais qui avait trouvé la pierre philosophale dans le camphre, fumait des cigarettes de cet ingrédient, en affirmant au monde que c’étaient les jésuites qui avaient fait le Coup d’État à Bruxelles.

M. Pierre Leroux, la terreur des dévotes françaises, avait disparu, et personne ne pouvait dire où il était allé.

Les généraux Cavaignac, Lamoricière, et Changarnier, ces Curiaces modernes, joués et vaincus par les Horaces bonapartistes, faisaient une mine des plus longues et se consolaient en chassant le perdreau.

Quant au menu fretin révolutionnaire, on l’avait déporté par milliers à Cayenne, ou à Lambessa. Par révolutionnaire, il faut entendre ici tous ceux qui, à des titres différents, marquaient un goût trop vif pour la loi, qu’avait violée le citoyen Charles Louis-Napoléon Bonaparte; il se trouvait, parmi ces révolutionnaires, beaucoup d’ouvriers parisiens, un peu exaltés, un peu casse-cou peut-être, mais aussi de tranquilles bourgeois, des avocats, des avoués, et même des notaires de province, que les gendarmes avaient, une belle nuit, arrachés à leurs familles, à leurs occupations, par cette seule raison qu’ils passaient dans le pays pour républicains.

A vrai dire, ce n’était point là le cas de M. Frédéric Cournet, qui avait commandé la barricade du faubourg du Temple en juin 1818. Il venait d’être tué récemment dans un duel près de Windsor, par son frère en insurrection, Barthélemy, qui avait commandé la barricade du faubourg Saint-Antoine, et Barthélemy lui-même donnait des leçons d’armes à Londres, en attendant qu’il fût pendu à Newgate pour avoir assassiné son aubergiste et un policeman.

C’est ainsi que l’opposition et tout ce qui y touchait de près ou de loin avait heureusement disparu.

Les républicains qui avaient eu la chance de rester à Paris étaient muets.

Il n’y avait guère que le barreau où l’on pût de temps en temps entendre quelque chose de subversif.

Un jeune avocat de vingt-huit ans, nommé M. Émile Ollivier, se faisait alors remarquer par la véhémence de ses plaidoiries républicaines en faveur de la liberté de la presse.

Néanmoins, comme il fallait que le gouvernement eût une espèce d’apparence régulière, on avait inventé une façon du Corps Législatif composé de trois cents membres, et une autre façon de Sénat composé de cent cinquante membres, qui étaient vêtus, les députés avec des habits bleus et des broderies d’argent, et les sénateurs avec des habits bleus et des broderies d’or.

Ce qu’ils coûtaient à la nation comme traitement, rafraîchissements, etc., pouvait se chiffrer à une vingtaine de millions: ils discutaient environ soixante heures par session, les portes closes; il était interdit à tout journaliste de venir les troubler; et, comme ils étaient tous invariablement du même avis, leurs délibérations offraient une harmonie parfaite.

La presse quotidienne, en 1854, n’était plus, grâce à Dieu! la presse turbulente et indisciplinée qui florissait quelques années auparavant.

Il y avait trois journaux: la Patrie, le Constitutionnel, et le Pays, qui tous les soirs chantaient à grosse voix les louanges de la dynastie impériale.

En cherchant bien, on aurait peut-être découvert trois ou quatre feuilles se refusant à leur chorus; mais elles avaient peu de tirage et semblaient uniquement être venues au monde pour se faire administrer tous les quinze jours quelques volées de coups de trique par M. de Persigny, ministre de l’intérieur.

Quant au Charivari, et à ses confrères en gaieté, ils étaient gais du mieux qu’ils pouvaient.

Vous imaginez-vous un quadrille où chaque danseur aurait une chaîne et un boulet de dix livres rivés à la cheville de sa jambe droite?

Au point de vue de l’architecture, Paris n’était pas encore la vaste Haussmannville qu’il est devenu depuis. Le grand baron était à peine installé à l’Hôtel de ville; mais déjà la pioche, les maçons, les voitures de moellons commençaient à se mouvoir.

Tout citoyen qui n’était pas requis pour l’extermination des Cosaques, trouvait à s’employer dans la démolition des immeubles.

Les contribuables savaient déjà que la rue de Rivoli devait être prolongée de façon à faire une ligne droite de la place de la Concorde à celle de la Bastille; — qu’un nouveau Tribunal de Commerce allait être bâti au beau milieu de ce qui fut autrefois la Cité, où les sergents de ville des anciens temps ne s’étaient jamais aventurés sans rechigner, — que les anciens théâtres Lyrique et du Cirque allaient être abattus et qu’a leur place s’élèveraient bientôt de nouveaux théâtres réunissant toutes les conditions du luxe moderne, et ayant des fauteuils assez vastes pour permettre au spectateur le plus épais de s’y asseoir; —que M. Alphand, l’ingénieur en chef du nouveau préfet, son fidus Achates, avait entrepris de transformer le Bois de Boulogne en un jardin féerique, qui demanderait à peine un malheureux million d’entretien; — les plans de cinq nouvelles casernes, de trois nouveaux boulevards, de sept nouvelles mairies, de quatre nouveaux squares, et de dix-sept nouvelles églises étaient arrêtés, sans souci de la dépense; — on savait encore que, pour payer tout cela, il y aurait probablement un peu plus d’impôts l’année suivante.

Néanmoins, l’effet des coups de trique est si admirable pour assouplir l’esprit humain que personne ne protesta.

Et pourtant, lorsque M. de Rambuteau, qui avait été préfet de la Seine sous Louis Philippe, avait voulu percer cette pauvre rue qui porte son nom, tout Paris avait jeté les hauts cris, et prédit la ruine nationale.

Il est vrai qu’un grand changement s’était opéré dans les esprits dans l’espace de ces trois années, et vous ne faitez point un pas sans vous en apercevoir.

Si vous entriez dans un café, en l’année 1854, vous n’étiez plus assourdis comme en 1848, en 1849, et en 1850 par les éclats de voix bruyants des citoyens qui discutaient d’une table à l’autre pour savoir si Cavaignac était un plus grand homme que Lamartine, ou Lamartine un plus grand homme que Cavaignac, ou M. Odilon Barrot un plus grand homme que les deux premiers.

Par des motifs de prudence, la recherche de ces intéressants problèmes avait été momentanément suspendue.

On pouvait voir dans ces mêmes cafés des gens marchant la tête haute, avec des petits yeux sournois et perçants, qui se montraient particulièrement désireux d’entrer en conversation.

Malheureusement il avait été remarqué que ceux qui confiaient trop facilement leurs impressions politiques à ces aimables étrangers étaient bientôt appelés à les expliquer plus au long à M. le juge d’instruction, et il est probable que ceci était pour quelque chose dans l’attitude extrêmement réservée qu’observaient ceux qui allaient, en l’an 1854, passer leur soirée au café.

On courait les mêmes dangers dans les cercles. Il n’était point agréable du tout d’être subitement interrompu dans une conversation intime par un monsieur à moustaches cirées, avec un grand nez en bec d’épervier, une rosette rouge à sa boutonnière, qui se levait précipitamment du bout opposé de la salle pour vous dire avec une courtoisie maussade, le chapeau à la main:

— Je crois vous avoir entendu, monsieur, exprimer un jugement désagréable pour le Coup d’État auquel j’ai eu l’honneur de participer; monsieur voudrait-il avoir l’obligeance de me donner le nom d’un de ses amis?

Neuf fois sur dix votre adversaire était un ex-camarade et complice de S. M. reconnaissant des faveurs passées et qui espérait par son zèle mériter des faveurs nouvelles.

Il vous conduisait, à six heures, au Bois de Vincennes, et là, vous traversait de part en part, avec une adresse à laquelle il faut rendre hommage, et une satisfaction qu’il dissimulait peu.

Dans ces conditions, il valait donc tout autant éviter de parler politique, et s’en tenir aux nouvelles de la guerre ou aux ravages du choléra, en ayant soin d’ajouter, toutefois, si l’on choisissait ce dernier sujet, que le choléra était beaucoup moins terrible sous le régime actuel que sous les précédents; ce qui se prouvait d’une façon triomphante.

M. Casimir Perier, premier ministre de Louis-Philippe, était mort du choléra, tandis qu’aucune catastrophe de ce genre n’était arrivé à un ministre de Napoléon III, ni ne devait arriver.

Mais ne soyons pas injustes envers le gouvernement impérial.

Comme conversation, on n’était pas exclusivement voué à la guerre et au choléra: il y avait d’autres terrains sur lesquels on pouvait s’aventurer avec plus ou moins de sécurité.

Par exemple, il était permis de parler du gigantesque Hôtel- du-Louvre, qui allait être terminé, au grand désespoir des hôtels voisins; — de l’édifice des Champs-Élysées, ressemblant à une grange et destiné à l’Exposition internationale de 1855, et qui (ceci soit dit à voix basse) contrastait défavorablement avec l’édifice de Sir Joseph Paxton, qui ornait Hyde Park, en 1851; — de la beauté de la nouvelle impératrice, mademoiselle Eugénie de Montijo, et de l’intention qu’on lui attribuait d’importer la mantille à la cour; — des modes de l’année, des sciences, des habits à queue de morue, des pantalons à baguettes, des chapeaux à bords retroussés, des robes à trois volants, des cheveux à l’impératrice, de la maigreur de M. Magne, ministre des finances, de la large figure de M. Baroche, ministre de la justice, — de la fureur de porter toute la barbe qui régnait en Angleterre comme une épidémie (ce qui avait tout naturellement porté atteinte au commerce des rasoirs); — de mademoiselle Anna Thillon, de l’Opéra-Comique, de qui les critiques disaient à l’unanimité qu’elle était belle comme un ange et chantait comme un paon, — du docteur Véron, député de Paris et directeur du Constitutionnel, de Sophie, son fameux cordon bleu, de ses faux-cols légendaires, plus empesés et plus larges que ceux d’aucun citoyen français, de Dunkerque à Bayonne; — de M. de Tocqueville, le spirituel et le profond auteur du livre l’Ancien régime et la Révolution; — de M. Augustin Thierry, l’érudit occupé à son histoire du Tiers-État; — de l’Académie française, cette assemblée qui faisait profession de méconnaître Béranger, et qui, dans le cours de cette année, pleura cinq de ses membres: le savant Tissot; Jay, le fondateur du Constitutionnel; Ancelot, l’auteur de la Jeunesse de Richelieu; Baour-Lormian, le traducteur du Tasse; et l’élégant marquis de Saint-Aulaire, l’historien de la Fronde; — du prix des huîtres, qui coûtaient dix centimes de plus la douzaine qu’en 1853 et de la rareté des trufles sur les marchés du Périgord; — de M. Scribe, l’auteur dramatique, dont les éternelles jeunes veuves et les simpiternels colonels commençaient à être trouvés rassis, et des nouvelles comédies de madame Émile de Girardin, la Joie fait peur et le Chapeau d’un horloger, les deux dernières qu’elle ait écrites et que tout Paris courait voir; — d’Alfred de Musset, dont le génie ne faisait plus rien de bon; —d’Alexandre Dumas, qui était aussi fécond que jamais; —de Dumas fils, dont le succès récent de la Dame aux Camélias était encore dans toute les bouches, et de madame Doche, qui jouait le rôle de la courtisane Marguerite Gautier d’une façon si touchante, qu’elle faisait pleurer toutes les bourgeoises des premières galeries; — des répétitions du nouveau chef-d’œuvre de Meyerbeer, l’Étoile du Nord, avec Battaille et mademoiselle Duprez, la fille du grand ténor; — de l’Italie et des Italiens, principalement de Silvio Pellico, qui se mourait à Turin, épuisé par son emprisonnement au Spielberg et de Daniel Manin, l’ex-dictateur de Venise, qui donnait des leçons de musique à Paris; — d’un nouveau genre de gants récemment importés d’Angleterre, appelés gants de peau de chien, généralement trouvés hideux, mais portés néanmoins avec enthousiasme, parce qu’ils étaient anglais, et du prix exorbitant des objets en cuir de Russie, à cause de l’interception des relations commerciales; — de M. de Villèle, le célèbre ministre de Louis XVIII, qui mourut pendant cette année, oublié et presque inconnu, pour avoir passé le quart d’un siècle dans la retraite: sic transit gloria mundi; — de M. le Comte d’Aberdeen, premier ministre en Angleterre; — de M. Francklin Pierce, l’orateur, qui était Président des États-Unis; — de certains mots anglais qui faisaient bravement leur chemin à travers le langage français, comme steeple-chase, lunch, punch, et high life, ce dernier, comme s’il rimait avec fig leafe; —des vendanges de l’année, qui étaient bonnes et de la moisson qui était moins bonne; — de l’Alma et de Balaclava, d’Inkermann et de Sébastopol, avec des discussions à savoir si l’on devait dire Sévas ou Sébastopol; —des dîners de M. de Morny, et des soupers d’Anna Deslions; — de Ravel et de Grassot; de Bressant et de Rachel; — de la fin du monde, que certain docteur Cumming avait annoncée comme étant irrévocablement fixée au 13 juin 1857; — et d’un établissement de bains turcs qui avait été inauguré comme une nouveauté sur le boulevard du Temple, et qu’un journaliste célèbre par son esprit, Nestor Roqueplan, recommandait aux neveux comme remède souverain quand ils voulaient se débarrasser de leurs oncles.

Pulsuz fraqment bitdi.

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