Kitabı oxu: «Voyage de Sa Majesté Napoléon III, empereur des Français»

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F. Laurent

Voyage de Sa Majesté Napoléon III, empereur des Français

Les départements de l'est, du centre et du midi de la France


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066336288

Table des matières

PRÉFACE

APPRÉCIATION DE M. A. DE LA GUÉRONNIÈRE

LETTRE DE M. MÉRY

A L’AUTEUR.

VOYAGE DE SON ALTESSE IMPÉRIALE LE PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE DANS LES DÉPARTEMENTS DE L’EST.

PREMIÈRE JOURNÉE.

DÉPART DE PARIS. — ARRIVÉE A BAR-LE-DUC.

ROUTE DE BAR-LE-DUC A NANCY. — ARRIVÉE A NANCY.

DEUXIÈME JOURNÉE.

DÉPART DE NANCY. — ROUTE DE NANCY A STRASBOURG.

ENTRÉE A STRASBOURG. — BÉNÉDICTION DES LOCOMOTIVES.

DÉFILÉ DES COMMUNES.

TROISIÈME JOURNÉE.

REVUE.

SIMULACRE D’ATTAQUE SUR LE RHIN.

JOUTES SUR L’EAU. — BAL.

QUATRIÈME JOURNÉE.

BANQUET DONNÉ PAR LE CONSEIL DE LA COMPAGNIE DU CHEMIN DE FER DE STRASBOURG.

CINQUIÈME JOURNÉE.

RETOUR DE BADE. — ROUTE DE STRASBOURG A LUNÉVILLE.

SIXIÈME JOURNÉE.

VOYAGE DE SON ALTESSE IMPÉRIALE LE PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE DANS LE CENTRE ET LE MIDI DE LA FRANCE.

PREMIÈRE JOURNÉE.

DÉPART DE PARIS.

ROUTE DE PARIS A BOURGES.

ARRIVÉE A BOURGES.

DEUXIÉME JOURNÉE.

REVUE. — DISTRIBUTION DES AIGLES.

DÉFILÉ DES COMMUNES.

SOUVENIRS HISTORIQUES DE BOURGES.

AMÉLIORATIONS PROJETÉES.

ROUTE DE BOURGES A NEVERS.

ARRIVÉE A NEVERS. — FÊTES.

TROISIÈME JOURNÉE.

ROUTE DE NEVERS A MOULINS.

ARRIVÉE A MOULINS. — RÉCEPTION. — FÊTES.

QUATRIÈME JOURNÉE.

DÉPART DE MOULINS. — ROUTE DE MOULINS A ROANNE.

ARRIVÉE A ROANNE. — FÊTES.

CINQUIÈME JOURNÉE.

DÉPART DE ROANNE. — ROUTE DE ROANNE A SAINT-ÉTIENNE.

ENTRÉE DANS SAINT-ÉTIENNE.

EXPOSITION DES PRODUITS DE L’INDUSTRIE STÉPHANOISE.

RÉCEPTIONS. — FÊTES.

SIXIÈME JOURNÉE.

TRAJET DE SAINT-ÉTIENNE A LYON.

ENTRÉE A LYON.

RÉCEPTIONS.

FEU D’ARTIFICE ET BAL.

SEPTIÈME JOURNÉE.

INAUGURATION DE LA STATUE DE L’EMPEREUR.

FÊTES A LYON.

HUITIÈME JOURNÉE.

DÉPART DE LYON.

ROUTE DE LYON A GRENOBLE.

ARRIVÉE ET SÉJOUR A GRENOBLE.

NEUVIÈME JOURNÉE.

SÉJOUR A GRENOBLE.

DIXIEME JOURNÉE.

ROUTE DE GRENOBLE A VALENCE.

ARRIVÉE A VALENCE.

ONZIÈME JOURNÉE.

ROUTE DE VALENCE A AVIGNON.

ARRIVÉE A AVIGNON.

DOUZIÈME JOURNÉE.

ROUTE D’AVIGNON A MARSEILLE.

ENTRÉE A MARSEILLE.

RÉCEPTION A MARSEILLE.

RETOUR D’ÉGYPTE.

TREIZIÈME JOURNÉE.

QUATORZIEME JOURNÉE.

DÉPART DE MARSEILLE. — TRAJET DE CETTE VILLE A TOULON.

ARRIVÉE A TOULON.

QUINZIÈME JOURNÉE.

SÉJOUR A TOULON.

SEIZIÈME JOURNÉE.

DIX-SEPTIÈME JOURNÉE.

TRAJET D’AIX A NÎMES.

ENTRÉE A NÎMES.

DIX-HUITIÈME JOURNÉE.

TRAJET DE NÎMES A MONTPELLIER.

ENTRÉE A MONTPELLIER.

DIX-NEUVIÈME JOURNÉE.

TRAJET DE MONTPELLIER A NARBONNE.

RÉCEPTION A BÉZIERS.

ENTRÉE A NARBONNE.

VINGTIEME JOURNÉE.

VINGT ET UNIÈME JOURNÉE.

TRAJET DE CARCASSONNE A TOULOUSE.

ENTRÉE A TOULOUSE.

VINGT-DEUXIÈME JOURNÉE.

SÉJOUR A TOULOUSE.

VINGT-TROISIÈME JOURNÉE.

DÉPART DE TOULOUSE. — ROUTE DE TOULOUSE A AGEN.

ENTRÉE A AGEN.

VINGT-QUATRIÈME JOURNÉE

TRAJET D’AGEN A BORDEAUX PAR LA GARONNE.

ENTRÉE A BORDEAUX.

DÉFILÉ DES COMMUNES.

RÉCEPTION A LA CATHÉDRALE.

RÉCEPTION A L’HOTEL DE VILLE.

VINGT-CINQUIÈME JOURNÉE.

SÉJOUR A BORDEAUX. — RÉCEPTION DES AUTORITÉS.

REVUE.

VISITE AUX ÉTABLISSEMENTS.

BAL.

VINGT-SIXIÈME JOURNÉE.

SÉJOUR A BORDEAUX.

VISITE A L’HOPITAL.

LANCEMENT DU NAVIRE LE LOUIS-NAPOLÉON.

BANQUET A LA SALLE DE LA BOURSE. — TOAST ET RÉPONSE.

VINGT-SEPTIÈME JOURNÉE.

DÉPART DE BORDEAUX.

TRAJET DE BORDEAUX A ANGOULÊME.

ENTRÉE A ANGOULÊME.

VINGT-HUITIÈME JOURNÉE.

ROUTE D’ANGOULÊME A ROCHEFORT.

ENTRÉE A ROCHEFORT.

VINGT-NEUVIÈME JOURNÉE.

DÉPART DE ROCHEFORT.

ARRIVÉE A LA ROCHELLE.

TRENTIÈME JOURNÉE.

TRAJET DE LA ROCHELLE A NIORT.

ARRIVÉE A NIORT.

TRENTE ET UNIÈME JOURNÉE.

DÉPART DE NIORT.

ENTRÉE A POITIERS.

TRENTE-DEUXIÈME JOURNÉE.

DÉPART DE POITIERS ET INCIDENTS.

RÉCEPTION A CHATELLERAULT.

TRAJET DE CHATELLERAULT A TOURS.

ENTRÉE A TOURS.

TRENTE-TROISIÈME JOURNÉE.

DÉPART DE TOURS. — INCIDENTS DU TRAJET DE CETTE VILLE A AMBOISE.

RENTRÉE A PARIS.

TRENTE-QUATRIÈME JOURNÉE.

ENTRÉE A SAINT-CLOUD.


PRÉFACE

Table des matières

La réception faite à Son Altesse Impériale Louis-Napoléon dans les départements de l’Est avait été un grand événement politique. A Bar-le-Duc, à Nancy, à Lunéville, à Strasbourg, dans ces grandes villes et dans ces belles campagnes de la Meuse, de la Meurthe et du Bas-Rhin, le cri de Vive l’Empereur! avait retenti avec éclat et réveillé des échos dans la France entière. On pouvait pressentir dès lors l’enthousiasme qui allait accueillir l’Élu de la nation dans son long voyage à travers les départements du Centre et du Midi. Ce voyage a été décisif. Il a une immense importance historique. Il a révélé la France à elle-même. Il a donné une formule à la volonté nationale. C’est de là que date la forme définitive du gouvernement. Il y a pour tous un véritable intérêt à connaître, dans tous leurs détails, ces manifestations éclatantes qui sont comme la préface de l’Empire.

J’ai recueilli, jour par jour, heure par heure, tous les incidents de cette marche triomphale du Prince à travers la France. Je les ai écrits sous l’impression du moment, au milieu de la poussière des chemins, dans le bruit des ovations, écoutant toutes les voix de celte acclamation populaire qui arrivaient jusqu’à moi. Les encouragements d’hommes considérables m’ont détermine à publier ce compte rendu, œuvre sans prétention, qui n’a pour but que de retenir des faits qui se sont accomplis à la face du pays.

J’ai voulu ajouter à mes propres impressions tous les faits qu’a recueillis la presse de Paris et des départements, et tous ceux que pouvaient me fournir les documents officiels.

Tous ces éléments ont été refondus dans mon livre, auquel je me suis efforcé d’imprimer l’unité, qui, seule, peut lui donner l’intérêt d’un document historique.

Tel qu’il est, l’ouvrage que je livre au public aura peut-être quelque valeur. Il réalisera la pensée de la circulaire par laquelle monsieur le ministre de l’intérieur a invité messieurs les préfets à recueillir les noms de tous ceux qui avaient pris une part active à ces manifestations fécondes par lesquelles la nation faisait connaître sa volonté suprême.

Dans ces temps, qui emportent si vite hommes et souvenirs, ce volume sera la constatation de l’unanimité enthousiaste des vœux du pays, et gardera la mémoire de ce qu’il y a eu d’énergique et de spontané dans l’élan de cette opinion publique qui a produit la forme actuelle du gouvernement.

Je ne puis pas dire, comme le poëte:

Exegi monumentum;

mais j’aurai apporté mon humble pierre à un monument plus durable que l’airain.

F. LAURENT.

Paris, 1er janvier 1855.

APPRÉCIATION DE M. A. DE LA GUÉRONNIÈRE:

Table des matières

Il fallait un historien à ce mémorable voyage, qui restera comme l’un des faits les plus significatifs de notre temps. En confiant à M. Laurent la mission d’en recueillir, jour par jour, heure par heure, tous les incidents, tous les détails, toutes les émotions, tous les enthousiasmes, je savais d’avance qu’il remplirait cette tâche avec autant d’exactitude que de talent et d’éclat.

En effet, il a écrit des pages de journal qui sont aujourd’hui des pages d’histoire. Toutes ces correspondances, si complètes, si palpitantes, si colorées, n’ont besoin que d’être réunies pour former un livre aussi curieux que précieux.

Ce livre, où je suis heureux d’inscrire mon nom, comme un témoignage d’affectueuse sympathie pour son auteur, sera le miroir fidèle de ce magnifique mouvement d’opinion qui a porté Louis-Napoléon à l’Empire, et dont le vote des 21 et 22 novembre n’est que la consécration nationale. La France y reconnaîtra ses sentiments, ses vœux, ses espérances et ses idées. Le nouvel Empereur y retrouvera les souvenirs les plus doux et les plus beaux de sa popularité durable et glorieuse. L’avenir y lira ce qui peut le mieux honorer et relever le présent en le rattachant aux plus nobles traditions du passé.

Il faut qu’un tel livre soit dans toutes les mains. Pour celui qui le fait, il n’est pas une spéculation. M. Laurent n’a reculé devant aucun effort; il a mis dans son œuvre autant de dévouement que de talent. Il a écrit pour bien des villes, pour bien des communes et pour bien des familles, des annales où elles retrouveront, dans les souvenirs qu’il enregistre, de véritables titres de noblesse. Clergé, armée, magistrature, fonctionnaires de tous les ordres et de toutes les administrations, ouvriers de tous les états, propriétaires, laboureurs, tous ont leur place dans ce volume, qui aura la sienne partout où le Prince s’est fait connaître, et partout où l’on ne le connaît pas encore. Que le patriotisme le propage donc comme le patriotisme l’a inspiré !

M. Laurent a le droit de compter sur le concours et sur les sympathies de tous ceux qui honorent, dans le neveu de l’Empereur, l’héritier d’un grand génie et le continuateur de l’œuvre sociale. Il peut prétendre plus qu’à un succès. Cette fois la faveur du public ne sera que la justice de l’opinion.

A. DE LA GUÉRONNIÈRE,

Député au Corps législatif.

LETTRE DE M. MÉRY

Table des matières

A L’AUTEUR.

Table des matières

Paris, 20 octobre 1852.

MON CHER AMI,

Je vous ai suivi dans toutes vos étapes à travers la France, et j’ai lu avec tant de plaisir et d’intérêt vos Provinciales, que je me crois obligé de vous remercier d’une façon très-égoïste, tout comme si vous n’eussiez écrit que pour moi. Je suis ainsi fait: lorsqu’une narration m’émeut vivement, je m’imagine que l’auteur l’a écrite pour moi seul; et toutes mes actions de grâces lui sont dues à cause du bonheur qu’il m’a donné. Vous avez fait une campagne merveilleuse à la suite de notre bien-aimé Prince, qui, lui aussi, vient de faire sa campagne d’Italie, sans laisser une goutte de sang et une robe de veuve après lui. Maintenant, permettez-moi de former un vœu. Je voudrais qu’une bonne inspiration vous prît et qu’un loisir dans votre existence si laborieuse vous conseillât de réunir en faisceau toutes ces lettres brûlantes, écrites au vol des wagons ou des roues. Un jour, vous nous avez donné un volume, un livre monumental, avec un grand luxe de style et de reliure, et, à propos de votre voyage d’Espagne, vous avez fait là un admirable récit d’un combat de taureaux. Cette épopée castillane, qui eût été à jamais ensevelie dans les catacombes de la presse quotidienne, a survécu aux circonstances, grâce à ce livre, et vivra dans les bibliothèques, sur les rayons de Cervantes et de Lopez de Vega. Faites donc encore survivre vos Provinciales de 1852, votre campagne du Midi. Tout le monde l’attend, et moi avant tout le monde. Vous avez eu le bonheur d’être l’historiographe vrai du voyage du Prince impérial, vous avez écrit les bulletins de cette grande armée pacifique. Voilà de ces choses qui ne doivent pas être perdues, parce que le Prince y retrouvera toujours les plus belles pages de sa plus belle gloire, et vous le souvenir de votre inaltérable dévouement.

Votre ami de cœur, comme toujours,

MÉRY.

VOYAGE DE SON ALTESSE IMPÉRIALE LE PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE DANS LES DÉPARTEMENTS DE L’EST.

Table des matières

INAUGURATION DU CHEMIN DE FER DE STRASBOURG.

PREMIÈRE JOURNÉE.

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DÉPART DE PARIS. — ARRIVÉE A BAR-LE-DUC.

Table des matières

Bar-le-Duc, 17 juillet 1852.

Je vous écris au milieu du bruit des ovations. La population de Bar-le-Duc a fait au Prince l’accueil le plus sympathique. Tout le monde est dehors. Sur toutes les figures se lit l’expression de la confiance et de la joie. Voilà une véritable et grande fête nationale.

Autrefois de tels enthousiasmes n’éclataient qu’à l’occasion d’une victoire remportée sur l’ennemi. C’est alors que les arcs de triomphe s’élevaient, que les maisons se pavoisaient, que les canons grondaient, que les flots des populations inondaient les rues et les places, que la religion faisait appel à toutes ces pompes! Fêtes éclatantes, mais en même temps funèbres! car, à côté des joies publiques, il y avait la tristesse des familles; à côté des enivrements du triomphe, il y avait les larmes versées sur les victimes que gardaient les champs ,de bataille!

C’est aussi une véritable victoire que l’on fête aujourd’hui, mais une victoire féconde, qui ne coûte rien à l’humanité et qui lui fait faire un grand pas vers son affranchissement, victoire pacifique, remportée par l’industrie sur la nature. Après sept années de travaux opiniâtres, la Seine unie au Rhin, la frontière d’Allemagne mise aux portes de Paris, le réseau des chemins de fer français enrichi d’une ligne de six cents kilomètres qui l’unit directement au grand réseau de la Confédération germanique; les Vosges franchies; des obstacles formidables surmontés; tant et de si belles provinces, si diverses par leurs productions et par leurs mœurs, mises à quelques heures les unes des autres et de la capitale; des débouchés nouveaux ouverts au commerce; tout un avenir d’activité industrielle que commence cette voie puissante de communication: voilà ce que l’on fête dans l’inauguration du chemin de fer de Strasbourg.

Il y a quelques jours à peine on ne pensait pas que ce grand travail pût être si promptement terminé. Le 19 juin dernier, MM. les ingénieurs de l’État avaient examiné les travaux, et ils pensaient qu’ils ne pourraient être achevés avant le 15 août prochain. Le Prince-Président a désiré que l’inauguration fût avancée, et ses désirs ont été merveilleusement accomplis.

Dans les trois dernières semaines, les travaux ont été poussés avec une incroyable activité. Les ingénieurs des ponts et chaussées, les officiers du génie militaire, chargés du percement des remparts de Strasbourg, les administrateurs et les employés de la compagnie, tous ont rivalisé de zèle et d’ardeur.

Ce qui paraissait d’abord impossible a été fait. Le Prince-Président semble avoir résolu de prouver ce que peut une volonté ferme, et apporter dans ces luttes du travail, véritables campagnes de la paix, quelque chose de cette énergie et de cette rapidité de conception et d’exécution que l’Empereur apportait dans les batailles.

Ce matin, dès huit heures, les préparatifs étaient faits à l’embarcadère de Strasbourg.

La gare et ses avenues étaient élégamment décorées. Des mâts pavoisés faisaient flotter sur la place leurs banderoles aux couleurs nationales. La magnifique façade de l’édifice était ornée de drapeaux attachés en faisceaux et d’écussons aux armes de Louis-Napoléon.

La galerie qui conduit au salon de réception était garnie d’arbustes et de fleurs, de guirlandes et de trophées.

Le salon présentait l’aspect le plus riche et le plus pittoresque. Des fleurs couvraient les murs. De grandes bannières vertes étoilées d’or et portant le chiffre de S. A. Impériale étaient placées aux quatre coins. A l’une des extrémités se trouvait le buste du Prince; à l’autre, une aigle d’or aux ailes déployées sortait d’un buisson de fleurs.

Une foule considérable se pressait sur la place et dans les rues que devait parcourir S. A. Impériale. Deux bataillons du 33e de ligne, colonel en tête, étaient rangés eu bataille aux abords de la gare.

A huit heures, tous les ministres, M. Baroche, président, du Conseil d’État, en costume, M. le général Magnan, commandant en chef de l’armée de Paris, M. le préfet de la Seine, M. le préfet de police, et un nombreux cortège de sénateurs, de députés, de conseillers d’État, de magistrats et de hauts fonctionnaires, étaient réunis dans la gare. L’honorable M. Lefebvre-Duruflé, ministre des travaux publics, accompagné de M. Thil, chef de son cabinet, et de plusieurs membres du conseil général des ponts et chaussées, s’était assuré dès le matin que toutes les dispositions étaient prises pour le voyage impérial.

Bientôt le Prince est arrivé dans une élégante calèche découverte, attelée de quatre chevaux, conduite à la Daumont par des jockeys portant la livrée verte et or et escortée d’un détachement de carabiniers. Dans la rue Charonne, où la foule était compacte, S. A. Impériale a donné l’ordre d’aller au pas. Elle a été accueillie par les cris mille fois répétés de: Vive Napoléon! vive le Président!

Le Prince était en uniforme de général de division et portait le grand cordon de la Légion d’honneur. Il était accompagné do M. le général comte Roguet, commandant la maison militaire de S. A. Impériale; des généraux Canrobert, de Goyon, ses aides de camp; du colonel de Béville, préfet du palais; du colonel Fleury, premier écuyer; de M. Mocquard, chef de son cabinet; de plusieurs officiers d’ordonnance et du docteur Conneau, son médecin.

En descendant de voiture, il a été reçu par le conseil d’administration de la Compagnie, ayant à sa tète M. le comte de Ségur, ancien pair de France, son président, et immédiatement conduit dans le salon disposé pour la solennité.

A son entrée dans la gare, la musique du 33e de ligne, placée dans les galeries, a exécuté l’air de la reine Hortense: Partant pour la Syrie.

S. A. Impériale, accompagnée du ministre des travaux publics et des membres du conseil d’administration, a examiné, avec un vif intérêt, ce bel édifice; et, après s’être entretenue avec M. le ministre de l’intérieur, elle est montée dans le wagon d’honneur, élégamment décoré pour cette fête. Les ministres et les hauts fonctionnaires qui ne faisaient pas partie du voyage se tenaient devant le wagon Impérial, où ont pris place quatre ministres: M. le général de Saint-Arnaud, ministre de la guerre; M. Lefebvre-Duruflé, ministre des travaux public; M. Turgot, ministre des affaires étrangères; M. Bineau, ministre des finances, et M. le comte de Ségur, président du conseil d’administration de la Compagnie.

M. le général comte Roguet; les généraux Canrobert, de Goyon et de Lourmel; le colonel de Béville, le colonel Fleury; le commandant de Toulongeon, le capitaine Tascher de la Pagerie, officiers d’ordonnance; M. Mocquard, chef du cabinet; M. le docteur Conneau, député ; M. Thil, chef du cabinet du ministre des travaux publics; les aides de camp et le sous-chef du cabinet du ministre de la guerre, M. de Lépine; le commandant de Castagny, du 6e bataillon de chasseurs; Déplace, chef d’escadron, ont pris simultanément les places réservées dans les wagons numérotés de A à G. Par cette prudente mesure d’ordre, chacun des invités a trouvé sa place sans confusion et immédiatement.

Parmi les invités qui ont pris place dans les autres wagons du train Impérial, nous avons remarqué M. le général d’Haut-poul, grand référendaire; M. Lacrosse, secrétaire du Sénat; MM. Achille Fould, ancien ministre; les généraux Schramm, Lyautey, Allard, ce dernier conseiller d’État; Amédée Thayer; Dumas, ancien ministre; M. Heeckeren, ancien représentant; Schneider, vice-président du Corps législatif; Fouché-Le-pelletier, Eschasseriaux, Dugas, Hébert, le général Wast-Vimeux, Migeon, le baron Hallez-Claparède, le général Petiet, députés; Tourangin, Leroy-Saint-Arnaud, Denjoy, Frémy, conseillers d’État; Thierry, maître des requêtes; Delangle, procureur général de la cour de cassation; Chevreau, secrétaire général du ministère de l’intérieur; Blanche, secrétaire général du ministère d’État; le colonel Bouffet-Montauban, Le-pelletier-d’Aunay, Samson-Davillers; le général Piobert, membre de l’Institut; Combes, inspecteur général des mines; Poirée; inspecteur général; Schwilgué, de Sermet, inspecteurs divisionnaires des ponts et chaussées; Regnault, membre de l’Institut, ingénieur en chef des mines; Lordeux, ingénieur en chef des mines; Chatelus, ingénieur en chef et chef de la division des chemins de fer; de Franqueville, ingénieur en chef des ponts et chaussées, chef de la division de la navigation; Lechâtellier, ingénieur en chef des mines, chargé du contrôle des chemins de fer; Hachette, ingénieur des ponts et chaussées; Sazilly, id., et Lami-Fleury (des mines).

Les administrations des Compagnies de chemins de fer étaient représentées par l’élite de leurs chefs.

M. Délebecque et M. Émile Péreire représentaient la Compagnie du Nord;

MM. le baron Paul de Richemond, député, et Marc, celle d’Orléans et du Centre;

M. de l’Espée, celle de Rouen;

M. l’ingénieur en chef Baude et M. Courpon, celle de l’Ouest.

M. Isaac Péreire, celle de Saint-Germain;

MM. Girard et de la Gravière, celle de Strasbourg à Bâle.

Parmi les étrangers de distinction, nous avons remarqué les jeunes princes Stir-Bey, fils du prince régnant de Valachie, et MM. Fairbain et David Salomons, ex-membres de la Chambre des communes.

Un grand nombre de journalistes français et de correspondants anglais avaient été invités.

Ainsi, la politique, la magistrature, l’armée, l’administration, l’industrie, les arts, les sciences, la littérature, la presse, le commerce, se trouvaient représentés.

En partant, S. A. Impériale a pris congé de MM. les ministres de la justice, de l’intérieur, de l’instruction publique, de la marine et de la police générale, qui restent à Paris.

Le convoi, outre le wagon d’honneur du Prince, se composait de dix voitures de première classé, toutes neuves. Le tender et la locomotive étaient pavoisés d’aigles et de drapeaux aux couleurs nationales.

Le signal du départ étant donné, le train s’élance à toute vapeur, conduit par M. Edwards, ingénieur en chef du matériel, auprès duquel se trouvaient MM. Hallopeau, chef de l’exploitation, et Grenier, inspecteur principal de la voie.

Je ne ferai pas la description des contrées que traverse la voie ferrée jusqu’à Bar-le-Duc. Cette partie du chemin est depuis longtemps livrée à la circulation.

La section de Paris à Meaux a été inaugurée le 10 juillet 1849;

Celle de Meaux à Épernay, le 21 septembre de la même année;

Celle d’Épernay à Châlons-sur-Marne, le 10 novembre suivant;

Celle de Châlons à Vitry-le-Français, le 5 septembre 1850;

Celle de Vitry à Bar-le-Duc, le 29 mai 1851.

La section que l’on inaugure aujourd’hui est celle de Nancy à Sarrebourg, qui, avec la section de Sarrebourg à Strasbourg; inaugurée depuis le 29 mai 1851, termine la grande ligne de Paris à Strasbourg.

Je ne vous parlerai donc ni de la charmante vallée de la Marne, que l’on suit pendant les deux cents kilomètres qui séparent Paris de Vitry-le-Français; ni de la vieille basilique de Meaux, qui possède la tombe de Bossuet; ni de Château-Thierry, où naquit la Fontaine, cet autre génie du grand siècle; ni des admirables vignobles d’Epernay, cette jolie ville, riche de deux souvenirs historiques, celui de Henri IV, qui y entra en vainqueur en 1592, et celui de Napoléon, qui s’y reposa un instant dans la maison de M. Moet, à l’époque de la bataille de Montmirail; ni de Châlons, assise sur ses trois rivières et entourée de ses vertes prairies; ni de Vitry-le-Français, qui garde toujours le nom de son fondateur le roi François Ier; ni de l’aspect pittoresque et enchanteur de Bar-le-Duc.

C’est à la station de Meaux que S. A. Impériale devait s’arrêter pendant quelques minutes.

M. A. de Magnitot, préfet de Seine-et-Marne, avait annoncé le voyage Impérial aux habitants de ce département, par la proclamation suivante:

«Habitants de Seine-et-Marne!

«Les nouvelles qui parviennent des départements annoncent que de tous les côtés le Prince-Président a été accueilli dans son voyage par les sympathies les plus vives et les plus universelles.

«Cet élan et cet enthousiasme, il les avait rencontrés tout d’abord dans le département de Seine-et-Marne, où nos populations, si dévouées, se sont empressées les premières de lui porter leurs hommages et leurs respects.

«A Meaux et à la Ferté-sous-Jouarre, les autorités civiles et militaires du département; le clergé, ayant monseigneur l’Évêque à sa tête; le Conseil général, les fonctionnaires et les agents des diverses administrations, ont eu l’honneur de le recevoir et de le complimenter.

«Dans ces mêmes localités, plus de cinq cents maires ou adjoints, représentant plus particulièrement les arrondissements de Meaux et de Coulommiers; huit cents pompiers venus de loin, malgré les travaux pressants de la moisson; et, à la Ferté, les braves ouvriers de notre industrie meulière, n’avaient pu résister au bonheur de venir saluer le chef de l’État de leurs cordiales acclamations.

«J’ai été assez heureux pour recueillir, à plusieurs reprises, le témoignage de la haute satisfaction du Prince et celui des regrets qu’il éprouvait de ne pouvoir rester plus longtemps au milieu de nos populations; c’est un devoir pour moi de vous les transmettre en son nom.

«A la Ferté-sous-Jouarre, un pieux incident s’est produit; il intéresse et honore le département tout entier, Je dois vous le faire connaître:

«Sœur Hélène, supérieure de l’hospice de Jouarre, a consacré

«sa vie, depuis cinquante et un ans, au culte de Dieu et à la pratique

«de la charité. Dans ce long intervalle, il n’est pas un pauvre

«autour d’elle qu’elle n’ait secouru, pas de souffrances qu’elle

«n’ait soulagées. Le modeste hospice qu’elle avait trouvé dénué

«de toutes ressources, il y a cinquante ans, est aujourd’hui,

«grâce à ses soins, grâce au zèle le plus évangélique que la

«charité puisse inspirer, un établissement où le bien se fait et se

«multiplie avec d’inépuisables largesses, où de nombreuses jeunes

«filles reçoivent en outre, gratuitement, les bienfaits d’une éducation

«chrétienne et religieuse.»

«Le Prince ne pouvait et ne devait ignorer tant de pieux efforts et de si heureux résultats. Il les a récompensés en donnant à la sœur Hélène la croix de la Légion d’honneur.

«L’effet produit par cette haute distinction a été des plus vifs et des plus attendrissant; car, lorsque nous avons vu le Chef de l’État attacher de ses mains le signe éclatant de l’honneur sur le noble cœur de sœur Hélène, tous, nous avons compris qu’en récompensant l’humble et modeste sœur de charité il avait voulu saisir, avant tout, cette nouvelle occasion de rendre hommage aux principes que son gouvernement proclame chaque jour avec énergie, et de glorifier les vertus que lui-même recherche et récompense avec tant de sollicitude.

«Quelques moments après, le Prince Louis-Napoléon accordait la même distinction à deux de mes dignes collaborateurs, magistrats éprouvés par la lutte et par le dévouement. Ces nouvelles faveurs ont été sanctionnées à l’instant même par l’enthousiasme général.

«Comme chef de ce département, j’ai été fier et heureux de ces récompenses aussi dignement placées. Elles honorent assurément ceux qui les ont méritées; mais elles honorent et font bénir le Prince qui sait les distribuer avec tant de discernement.

«Habitants de Seine-et-Marne, en portant ces faits à votre connaissance, j’ai voulu que ceux qui n’ont pas eu le bonheur d’en être les témoins n’y restassent pas complétement étrangers; j’ai trouvé cette occasion toute naturelle de remercier publiquement ceux d’entre vous qui sont venus en aussi grand nombre se presser sur les pas du Prince, et lui apporter l’hommage de leur respectueuse sympathie. Enfin, j’ai voulu vous mettre tous à même de tirer un grand enseignement de ce spectacle du chef de l’État, acclamé avec tant d’élan par les populations qui lui ont confié naguère les destinées de la France, et répondant aujourd’hui à cette même confiance en assurant la prospérité du pays, en honorant les services rendus et en récompensant la vertu.»

Les populations de Seine-et-Marne avaient répondu à l’appel de leur habile et intelligent préfet. Elles étaient venues toute la nuit de tous les points du département, précédées des maires, des conseillers municipaux; et la plupart des communes avaient à leur tète leurs curés et desservants.

Dès sept heures du matin, les membres du clergé des paroisses, les maires, les autorités des cantons, et leurs habitants, avec leurs bannières, se massaient aux abords de la gare, tous animés du même sentiment d’enthousiasme et de patriotisme.

M. de Magnitot est arrivé à la gare avec M. de Sorbier de Pougnadoresse, sous-préfet de l’arrondissement de Meaux, et M. Roy, sous-préfet de Coulommiers, et suivi des membres des tribunaux, des juges de paix, tous en robes; du général commandant le département, des colonels des 6e et 7e cuirassiers, du corps d’officiers, et d’un nombreux cortége de fonctionnaires.

A l’approche du convoi Impérial, un cri unanime, spontané, a retenti de toutes parts: Vive Napoléon! vive l’Empereur! C’est le signal des acclamations qui doivent accueillir S. A. Impériale sur toute la ligne.

M. le préfet s’est approché du wagon Impérial, et a adressé au Prince quelques paroles de bienvenue.

A sa descente du wagon, S. A. Impériale a été haranguée par M. le maire de la ville de Meaux, entouré de ses adjoints et du conseil municipal. Les acclamations ont redoublé lorsque le Prince a passé devant le front de la garde nationale et des troupes réunies sur un vaste terrain derrière les bâtiments du chemin de fer.

La ville a une physionomie de fête. La gare est transformée en une vaste tente décorée de guirlandes de chêne et de fleurs. Des faisceaux d’armes et de drapeaux aux couleurs nationales entourent le buste de Louis-Napoléon. Les armes du chef de l’État sont encadrées en lettres d’or, et, à chaque pas, sont des écussons portant L. N. Des piquets des 6e et 7e cuirassiers forment la haie. La musique de la ville fait retentir ses fanfares joyeuses. Sa petite artillerie gronde de toutes ses forces, et le carillon de la vieille basilique se mêle aux éclats du canon. Monseigneur l’évêque de Meaux et son clergé sont au milieu des autorités, qui se pressent pour rendre hommage au chef de l’État.

Plusieurs allocutions sont adressées au Prince. Monseigneur l’évêque de Meaux, arrivé la veille de Rome, a dit:

«J’arrive de Rome, monseigneur, et le Saint-Père m’a exprimé combien il était heureux des sentiments qui animent votre gouvernement, et de la situation actuelle de la France.»

S. A. impériale a remis plusieurs décorations. M. Delzant, major du 7e cuirassiers, a reçu la croix d’officier.

Au bout de vingt minutes, le convoi s’est remis en marche. M. le préfet de Seine-et-Marne a eu l’honneur de prendre place dans le wagon Impérial.

A la Ferté-sous-Jouarre, une population compacte a salué le Prince des cris de: Vive Napoléon! Vive l’Empereur! Les autorités s’unissaient à la foule dans ces manifestations patriotiques en faveur de l’Élu de sept millions cinq cent mille suffrages.

Le Prince a été reçu par l’autorité municipale, entourée du clergé, des religieuses de Saint-Vincent-de-Paul et des juges de paix des cantons voisins.

Sœur Hélène, supérieure de l’hospice de Jouarre, qui a consacré sa vie, depuis cinquante et un ans, au culte de Dieu et à la pratique de la charité, a reçu des mains de S. A. Impériale la croix de la Légion d’honneur. Ce pieux incident a produit un effet des plus vifs et des plus attendrissants. Lorsqu’on a vu le chef de l’État attacher de ses mains le signe éclatant de l’honneur sur la noble poitrine de sœur Hélène, on a compris qu’en récompensant l’humble et modeste sœur de charité il avait voulu avant tout saisir cette nouvelle occasion de rendre hommage aux principes que son gouvernement proclame chaque jour avec énergie et de glorifier les vertus que lui-même recherche avec tant de sollicitude.

Aussi les acclamations ont-elles éclaté avec transport quand S. A. Impériale est remontée dans son wagon.

A quelques minutes de cette station se trouve le souterrain de Nanteuil.

C’est dans cette construction que dix-neuf ouvriers ont été engloutis pendant treize jours. On les a fait vivre, pendant ce temps, en leur faisant passer des provisions par la rigole d’écoulement qui n’avait pas été envahie par l’éboulement. Bien des larmes de mères de famille ont arrosé cette terre. La Providence a exaucé leurs vœux.

A Château-Thierry, foule, empressement, vivats.

M. Beaumont-Vassy, préfet de l’Aisne, remplace M. le préfet de Magnitot. Le Prince remet la médaille militaire à deux gendarmes, l’un de la résidence de Montreuil-aux-Lierres, et l’autre de Condé-sur-Brie.

M. Boselli, préfet de la Marne, vient recevoir le Prince à Épernay et prend place dans le wagon impérial.

En quelques instants nous arrivons aux coteaux renommés d’Aï, de Sillery, de Bausy, et à Épernay, où l’on s’arrête un instant.

Mêmes acclamations, même empressement.

Après une revue des troupes, la médaille militaire est remise à un gendarme de la résidence de Poissesse.

C’est près d’Épernay qu’est le point de départ de l’embranchement sur Reims, dont l’exécution présente de grandes difficultés. Quoiqu’il n’ait qu’un développement de trente et un kilomètres, la dépense est évaluée à quatorze millions, dont neuf millions sont affectés à un tunnel de deux mille neuf cents mètres de longueur. Quelle que soit l’habileté des dispositions prises, quelle que soit l’activité qui est déployée, on ne peut espérer que cet embranchement soit livré avant 1854.

A Châlons, les abords de la station sont gardés par deux bataillons du 9e de ligne et par le 9e régiment de chasseurs à cheval. Nous retrouvons là le vénérable évêque dont la voix onctueuse avait saisi si vivement l’auditoire le jour de l’inauguration du chemin. C’est monseigneur de Prilly, ancien officier de cavalerie. Le prince vient à la rencontre du vénérable prélat et lui donne le bras pour l’aider à monter les degrés qui conduisent à la tente où sont réunies les autorités. Les cris de Vive Napoléon! retentissent à l’envi.

Deux arcs de triomphe sont élevés; ils sont d’un dessin charmant et d’une grande richesse. Des corbeilles de fleurs sont offertes au prince par de jolies demoiselles vêtues de blanc. - Son Altesse a accueilli cet hommage avec une affabilité qui a pénétré tous les cœurs. Les troupes ont été passées en revue; puis, le Prince a remis les insignes de la Légion d’honneur à un capitaine du 9e léger, M. Picamil; à M. Guérard, capitaine du 9e chasseurs; à M. Debar, maréchal des logis, et à M. Barbier, chef de bataillon du 9e léger; à M. Prevost, secrétaire-archiviste de la préfecture, et à M. Boullero, portier-consigne. Des médailles militaires ont été remises à MM. Casavielle, sergent au 9e léger, Godebert, trompette au 9e chasseurs.

Continuant sa marche, la locomotive nous conduit à Vitry-le-Français. C’est près de là, à Blesme, que se rattachera l’embranchement de Saint-Dizier à Gray. Les ouvriers sont à l’œuvre.

M. A. Langlet, préfet de la Meuse, remplace dans le wagon d’honneur le préfet de la Marne à la limite de ce département.

La première traversée du canal de la Marne au Rhin a lieu à peu de distance de la station de Sermaize. L’établissement thermal qui est près de là, et qui a été récemment inauguré par les préfets de la Marne et de la Meuse, est fort remarquable.

Enfin, nous arrivons à Bar-le-Duc après avoir traversé mu-seconde fois le canal de la Marne au Rhin.

Un accueil enthousiaste attendait le Prince dans cette antique cité. Des arcs de triomphe s’élevaient, chaque maison était pavoisée, la foule abondait dans les avenues de la gare, les rues étaient décorées de plantations improvisées et de guirlandes de feuillages.

A l’arrivée du Prince, qui a été reçu par les autorités, cent jeunes filles de la ville, vêtues de blanc, viennent lui offrir des fleurs. S. A. Impériale se rend à la préfecture au milieu des plus vives acclamations. Toutes les fenêtres sont chargées de spectateurs et de spectatrices aux jolies figures, aux élégantes toilettes. A quelques pas de la préfecture, un homme de le campagne, écartant la foule avec une force musculaire extraordinaire, s’est approché du Prince qui s’est arrêté pour entendre ce paysan. Celui-ci, découvert et se frappant rudement la poitrine, s’est écrié :

«Mon Prince, nous sommes contents de vous voir!»

Et tous les visages, épanouis, reflétant la joie sincère de l’homme du peuple, semblaient répondre: «Il a raison: nous sommes contents!»

Le Prince a été fort touché de ces paroles si simples et si naturelles.

Le 1er cuirassiers et le 29e d’infanterie formaient la haie du côté gauche; le côté droit des rues était occupé par la garde nationale.

Après la réception des autorités à la préfecture, S. A. impériale a passé la revue des troupes.

Deux chefs de bataillon au 29e de ligne, MM. Dabin et Bonnet, ont reçu, des mains du Prince, la croix d’officier de la Légion d’honneur. Cinq croix de chevalier ont été remises à MM. Durand, capitaine au 3e chasseurs; Duplessis, capitaine au 1er cuirassiers; Igiet, capitaine de gendarmerie de la Meuse; Roux, adjudant de place à Verdun, et Francon, maréchal des logis de gendarmerie.

Pendant ce séjour de quelques instants, S. A. Impériale a reçu les témoignages les plus éclatants du dévouement de l’armée et de l’amour du peuple. Les cris de: Vive Napoléon! vive l’Empereur! n’ont cessé de retentir.

ROUTE DE BAR-LE-DUC A NANCY. — ARRIVÉE A NANCY.

Table des matières

Le retour du Prince à la gare se fait au milieu des acclamations qui l’avaient accueilli à son arrivée.

Après avoir reçu les adieux des autorités, S. A. Impériale remonte en wagon, et le train s’élance.

Au delà de Bar-le-Duc, le chemin de fer traverse de nouveau le canal.

A la station de Mançois on quitte la vallée de l’Ornain, et l’on s’engage dans le vallon de Motteval pour arriver avec une rampe de huit millimètres par mètre au col de Lunéville, qui sépare le bassin de l’Ornain du bassin de la Meuse. La tranchée de Lunéville a vingt-deux mètres de profondeur; ses talus ont été consolidés avec une légère maçonnerie en pierres sèches disposées en ogive. C’est un mode nouveau de construction à la fois élégant et économique.

A Commercy, la station était tout émaillée de fleurs et d’arbustes.

A Foug, entre Commercy et Toul, M. de Sivry, préfet de la Meurthe, M. Baylin de Montbel, inspecteur général du ministère de la police, attendaient S. A. Impériale au milieu d’un concours immense de populations. Le général Marey-Monge, commandant la 5e division militaire à Metz, était venu à la rencontre du prince à Bar-le-Duc.

Les bâtiments de la station de Toul, décorés avec un goût parfait pour la fête, sont établis dans le genre des chalets suisses et d’un enlèvement facile. Les exigences militaires n’ont pas permis de les construire en maçonnerie.

Les 3e et 6e dragons, quatre compagnies du 73e de ligne, sont rangés en bataille et passés en revue par le Prince aux cris répétés de: Vive Napoléon!

A la station suivante, à Fontenay, le chemin de fer traverse le canal de la Marne au Rhin et ensuite la Moselle. Le pont de la Moselle est composé de sept arches de seize mètres d’ouverture et cent douze mètres de débouché.

A Liverdun, la montagne sur la rive gauche forme un promontoire que l’on a traversé en souterrain pour l’établissement du canal de la Marne au Rhin. Le chemin de fer contourne le promontoire en coupant deux fois la Moselle au moyen de ponts composés de cinq arches de vingt-quatre mètres d’ouverture, qui dépassent le niveau du pont-canal de toute la hauteur nécessaire pour le passage de la navigation.

Nous ne faisons qu’entrevoir la pittoresque cité de Verdun, où les évêques de Nancy avaient autrefois leur résidence.

A sept heures, le frein siffle et le convoi s’arrête devant Frouard, d’où part l’embranchement de Metz et de Sarrebruck. Les nombreux ouvriers occupés aux écluses qui doivent opérer la jonction du canal de la Marne au Rhin avec la Meurthe et la Moselle font retentir les airs de leurs acclamations.

De la station, on aperçoit à quelque distance les clochetons d’une chapelle qui rappelle un grand événement: c’est la chapelle de Saint-Eucaire. Des fouilles y firent découvrir deux cents squelettes ayant la tête séparée du tronc. Les légendes parlent de vingt-deux cents (2,200) martyrs immolés dans ce lieu par les ordres de Julien l’Apostat. C’est la mémoire de ces martyrs que consacre la chapelle.

A huit heures du soir, le convoi entrait dans la gare de Nancy. Là se trouvaient réunies les autorités de la ville et du département. L’arrivée du chef de l’État est aussitôt annoncée à toute la cité par des salves d’artillerie et les cloches mises à la volée. Une foule immense se pressait aux environs du débarcadère; les cris de: Vive Napoléon! Vive l’Empereur! retentissaient de toutes parts. Le Prince est monté dans une voiture attelée de huit chevaux blancs, et a traversé la ville pour se rendre à la préfecture, ornée avec un luxe inouï d’arbustes et de fleurs, et illuminée dans toute l’étendue de sa façade.

Partout, sur son passage, Louis-Napoléon a recueilli les témoignages unanimes du respect et de l’affection publics.

En arrivant à la préfecture, S. A. Impériale a trouvé, réunis dans la cour de l’hôtel, les maires, les juges de paix, les membres des conseils d’arrondissement, du conseil général du département. Les députés, le clergé, monseigneur Menjaud, évêque de Nancy, à sa tête, la magistrature, le corps d’officiers de l’armée et de tous les hauts fonctionnaires étaient dans les salons.

Un trône aux draperies de velours rouge, garni d’abeilles d’or et surmonté de l’aigle, était dressé au centre du grand salon d’honneur. C’est là que le Prince, entouré des ministres, du préfet, des officiers de sa maison, a reçu les autorités dans l’ordre prescrit par les règlements.

M. le ministre des affaires étrangères a présenté à S. A. Impériale le lieutenant général comte de Hirschfeld, commandant en chef la province rhénane, envoyé par le roi de Prusse, et le baron Saulet, envoyé du grand-duc de Bade, et plusieurs officiers et aides de camp qui les accompagnaient.

Le général comte de Hirschfeld a complimenté S. A. Impériale au nom de son souverain. Louis-Napoléon a répondu en allemand aux hommages que lui avaient exprimés le général dans cette langue, au nom de S. M. le roi de Prusse. Il a également répondu au discours de l’envoyé du grand-duc de Bade.

Quelques débris de l’armée impériale ont été admis près de S. A. Impériale, qui leur a fait remettre, pour quelques-uns, des brevets de pension et, pour d’autres, des secours.

Les envoyés de Prusse et de Bade et leurs aides de camp occupaient les places d’honneur au dîner de soixante couverts, servi dans la belle salle de la préfecture, et auquel ont été invitées toutes les notabilités de la ville et du département.

Après le dîner, le Prince s’est rendu au bal, qui réunissait à l’hôtel de ville une foule élégante d’invités. Une estrade, surmontée de draperies d’une grande richesse, avait été préparée pour S. A. Impériale.

Pendant le bal, nous avons parcouru la ville. C’est, vous le savez, une des plus belles de France. Nulle part ailleurs vous ne trouverez dans la disposition des rues et des places plus d’élégance et de symétrie. La place Royale, construite. comme on sait, par le roi Stanislas, est une des plus magnifiques de l’Europe. Les édifices qui l’entourent resplendissaient des feux d’une illumination magique; et, du haut de l’arc de triomphe qui en termine si heureusement la perspective, on tire un brillant feu d’artifice préparé par l’école pyrotechnique de Metz.

Mais ce qui constitue la véritable fête, ce n’est ni le feu d’artifice, ni les illuminations, ni le bal, ni les bruits de la musique qui arrivent jusqu’à moi au moment où j’écris, c’est l’enthousiasme de la population.

Elle comprend qu’elle fête dans la même journée et l’achèvement d’un de ces grands travaux qui ouvrent aux nations de nouvelles perspectives de prospérité, et la présence du Prince à qui elle doit le rétablissement et l’affermissement des grands principes sans lesquels il n’est ni repos ni prospérité.

A minuit, Louis-Napoléon est rentré à la préfecture au milieu des acclamations de la foule, qui ne paraît vouloir se disperser que fort avant dans la nuit. Toutes les promenades offrent l’aspect le plus animé.

Un grand nombre de ceux qui sont venus à Nancy et qui ont souffert toute la chaleur du jour se sentent heureux d’y respirer la fraîcheur de la nuit, et plusieurs sont disposés à attendre, sous ces magnifiques ombrages, le départ du Prince, qui doit avoir lieu demain matin.

DEUXIÈME JOURNÉE.

Table des matières

DÉPART DE NANCY. — ROUTE DE NANCY A STRASBOURG.

Table des matières

Nancy, le 18 juillet.

Nancy est l’ancienne capitale de la Lorraine. Elle fut assiégée en 1477 par Charles le Téméraire, qui y perdit la vie. La tradition rapporte qu’il fut tué dans les étangs de Saint-Jean, qui se trouvaient sous les murs de la ville. C’est sur ces étangs mêmes qu’a été élevée la gare du chemin de fer. Quels changements, quelles vicissitudes! Quelles réflexions fait naître dans l’esprit ce rapprochement entre la vieille et la nouvelle France! Il y a moins de quatre cents ans, la France était morcelée, divisée en provinces inconnues les unes aux autres, et qui ne se rapprochaient que pour se combattre. Elle épuisait ses forces les plus vives en luttes stériles, et chaque localité conserve la tradition d’un de ces combats où elle versa elle-même le sang de ses enfants.

Aujourd’hui toutes les provinces, unies par des sentiments communs, protégées par les mêmes lois, ne forment plus qu’un corps; et voilà qu’un chemin de fer, ce suprême symbole de l’union des populations entre elles, vient d’établir sa gare sur ces marais mêmes où Charles le Téméraire trouva la mort. Ne semble-t-il pas que c’est l’instrument le plus énergique de la paix qui vient abolir jusqu’à la physionomie des lieux qui furent jadis le théâtre de nos guerres?

Dans quelques instants, le Prince Impérial va partir de cette gare qui rappelle de tels souvenirs. Cette nuit, comme je vous le disais, a toute été donnée aux fêtes. Les premières lueurs du matin ont éclairé le retour des invités qui sortaient du bal de l’hôtel de ville. Les illuminations ne se sont éteintes qu’aux premiers rayons du soleil, et voici que déjà l’heure du départ va sonner.

Dès six heures du matin, les tambours battent le rappel, et toutes les troupes sont massées sur la place Stanislas. Une pluie bienfaisante avait tempéré dans la nuit la chaleur brûlante de la veille. Les fenêtres des maisons sont couvertes de charmantes toilettes du matin, et la foule se presse dans les rues.

A sept heures précises, Louis-Napoléon sort de l’hôtel de la préfecture et passe devant le front des troupes de la garnison rangées en bataille, et des pompiers qui ont fait le service d’honneur pendant le séjour de S. A. Impériale.

Pendant cette courte revue, les cris de: Vive l’Empereur! retentissent et se mêlent à ceux de: Vive le Président! Vive Napoléon!

Dans les rues que devait parcourir le Prince était accourue la population tout entière. S. A. Impériale, entourée d’un brillant cortége d’hommes d’État, de généraux et d’officiers supérieurs, se rend à la gare, au milieu d’acclamations qui ne cessent de retentir. A son entrée dans le salon de l’embarcadère provisoire, où éclatent les vives couleurs des tentures, des écussons, des drapeaux et des fleurs qui le décorent, la musique militaire mêle ses accents sonores aux cris de la population.

Le train présidentiel est composé comme il l’était hier. Plusieurs étrangers de distinction y ont été admis. Nous avons remarqué entre autres M. le lieutenant général comte de Hirschfeld, gouverneur des provinces rhénanes prussiennes; son fils, son aide de camp; un colonel du 35e de ligne de Prusse, un capitaine du 36e, officiers d’ordonnance du général, et le baron Saulet, accompagné de plusieurs aides de camp.

Au moment où le train quitte la gare, cent un coups de canon annoncent le départ de S. A. Impériale, et s’unissent aux volées, des cloches de toutes les églises. Le convoi est déjà loin, que l’on entend encore, à travers les sifflements de la locomotive, les cris de: Vive Napoléon! vive l’Empereur! qui s’élèvent du sein de la foule. On dévore l’espace, et tout le long du chemin de fer on aperçoit des masses de villageois dont l’affluence et l’enthousiasme sont tels, que plus d’une fois les barrières du chemin de fer ont été rompues. Heureusement aucun accident n’est venu troubler ces manifestations, qui expriment à un si haut degré les sentiments des populations.

Je voudrais décrire les belles campagnes que l’on parcourt, mais le convoi vole, et c’est à peine si nous pouvons les entrevoir.

Comme je vous l’ai dit hier, le chemin de fer et le canal de la Marne au Rhin se séparent près de Nancy pour passer, l’un, par les faubourgs Saint-Stanislas et Saint-Jean; l’autre, par le faubourg Saint-Georges, situé de l’autre côté de la ville. Ils se rejoignent à quelque distance de la ville, et traversent ensemble la Meurthe sur un ouvrage commun de dix-neuf mètres de largeur. Ce pont qui supporte à la fois un chemin de fer et un aqueduc, a sept arches de treize mètres d’ouverture chacune. Pour éviter que les vibrations occasionnées par le passage des convois ne se communiquent à la cuvette du canal, et n’y occasionnent à la longue des fissures et des pertes d’eau, on a ménagé, entre ses maçonneries et celles qui supportent le balast du chemin de fer, une raînure qui se prolonge dans toute l’étendue des constructions jusqu’au-dessus des piles.

Jusqu’à Varangeville, le canal et le chemin de fer marchent parallèlement, pour se séparer à ce point et se retrouver plus tard. A Varangeville, les populations avaient élevé un arc de triomphe de feuillages et de fleurs, surmonté de cette inscription:

A Louis-Napoléon Bonaparte, sauveur de la France.

Les acclamations de Varangeville s’éteignaient à peine, que nous apercevions les clochers élégants d’une belle église gothique, qui s’élève à Saint-Nicolas. Tout autour sont de nombreuses filatures et de vastes carrières de plâtre. Saint-Nicolas possède un asile pour lesaliénés, qui a une grande importance.

Un peu plus loin, le canal et le chemin de fer se retrouvent et franchissent de nouveau la Meurthe sur un pont de cinq arches de quatorze mètres d’ouverture chacune; puis le chemin suit la vallée de la Meurthe jusqu’à Lunéville.

Dans toutes les communes, des arcs de triomphe sont élevés et les populations accourent. C’est un enthousiasme général.

Un arc de triomphe portant: La commune de Rosières à Louis-Napoléon, nous indique que nous sommes à la station de ce nom, renommée par son haras, fondé en 1703.

A Blainville, l’empressement est le même, la voie est ornée de fleurs et de couronnes de chêne. On aperçoit un pont. construit dans le système américain, pour mettre en communication avec le chemin de fer les localités situées sur la rive gauche de la Meurthe.

On approchait de Lunéville lorsqu’un orage violent a éclaté. Les longs roulements du tonnerre se confondent avec les volées des canons de l’artillerie, qui saluent l’approche du chef de l’État. La pluie tombe à flots et vient jeter le désordre dans les préparatifs qui avaient été faits pour la réception.

Malgré ce contre-temps, le sous-préfet, le maire et tous les fonctionnaires étaient réunis le long de la voie. De jeunes personnes, vêtues de blanc, et qui devaient offrir au Prince Impérial des corbeilles de fleurs, avaient affronté avec courage les insultes de la tempête. Le temps était trop affreux pour que Louis-Napoléon pût mettre pied à terre et prolonger une situation pénible. Le convoi s’est à peine arrêté. A peine, à travers les flots d’une pluie battante, nous avons pu apercevoir au loin le beau château qui a appartenu au maréchal prince de Hohenlohe, et les clochers de l’église où l’illustre amie de Voltaire, la marquise du Châtelet, a son tombeau.

On sait que c’est à Lunéville que fut signé, en 1801, le traité de paix de la France avec l’Autriche.

On arrive à la station d’Avricourt, et la pluie ne cesse de tomber. M. Solard, sous-préfet de Phalsbourg, le maire et le conseil municipal d’Avricourt et une foule nombreuse attendaient le convoi Impérial, qui n’a pu s’arrêter que deux minutes. Pendant ce moment d’arrêt, le Prince s’entretient avec le sous-préfet et l’invite à prendre place dans le train. Des dames qui ont bravé le mauvais temps s’approchent du wagon Impérial et y jettent des fleurs.

Le chemin de fer suit la vallée et traverse la Pérouze sur un pont de trois arches de neuf mètres d’ouverture chacune Il franchit ensuite le col qui sépare les eaux du Samon de celles de la Sarre. Rien de plus pittoresque et de plus curieux que ce parcours. Le chemin de fer et le canal semblent s’entrelacer à plaisir. Ils se suivent, ils se fuient, ils se cherchent, ils s’éloignent, ils se rapprochent, ils se traversent, tantôt le chemin de fer sous le canal, tantôt le canal sous le chemin de fer. C’est une véritable lutte engagée entre ces voies puissantes de communication. Autour, l’aspect de la campagne est merveilleux: à droite, les Vosges; à gauche, un immense rocher à pic que dominent des débris de tourelles en ruine; puis toujours le canal et la rivière qui se joue dans mille sinuosités.

A Sarrebourg est établi un magnifique arc de triomphe sous lequel le convoi s’arrête un instant. On est au pied des Vosges, dans un site pittoresque. Une foule d’hommes, de femmes, de vieillards, d’enfants, sont rangés en amphithéâtre sur le versant de la montagne. Des décharges de mousqueterie et des détonations de boîtes de campagne saluent la présence de Louis-Napoléon. Toutes les chaumières, disséminées dans les gorges des montagnes, sont décorées d’inscriptions en l’honneur de S. A. Impériale.

De Sarrebourg, le convoi ne met que quelques minutes pour atteindre Hommarting. C’est à ce point que la voie de fer se trouvait en face de grandes difficultés. Elle avait à franchir la chaîne des Vosges.

Des montagnes élevées, épaisses, escarpées, semblaient opposer une barrière infranchissable. C’est ici qu’éclate le génie moderne.

Il y a quelques années le passage des Vosges était un passage pénible et presque dangereux. Il fallait du temps, des efforts, et on ne passait pas toujours. Les ponts et chaussées firent construire dans la montagne de Saverne une roule qui ouvrait une communication plus aisée entre le département du Bas-Rhin et le reste de la France. Cette route, qui s’élevait en spirale insensible jusqu’au sommet de la montagne et qui rendait l’ascension plus facile, devint l’objet de l’admiration générale.

On considéra cette œuvre hardie comme un des efforts les plus étonnants de l’industrie humaine. Elle excita une vive curiosité. On ne parlait que de la chaussée de Saverne. Elle donna son nom à une mode du temps: des perles arrangées en formes de spirale, comme la chaussée, se plaçaient dans les cheveux des dames, et cette coiffure prit le nom de coiffure à la Saverne.

Aujourd’hui, et pour jamais, la merveilleuse chaussée est délaissée. Le chemin de fer s’enfonce brutalement dans la montagne, et passe sous les pics et sous les abîmes par un souterrain de deux mille six cent quatre-vingt-sept mètres de longueur, le plus important de la ligne. Du côté de la Lorraine, il est placé à gauche et au même niveau que le souterrain du canal; mais le chemin de fer, au lieu de rester de niveau, plonge sous la montagne avec une pente de cent millimètres par mètre, en passant au-dessous du canal, de sorte que du côté de l’Alsace il paraît à droite du canal et à douze mètres en contre-bas.

Une série de cinq autres tunnels de moindre importance: celui de Hoffmalt, de deux cent quarante-cinq mètres, au point où le chemin de fer débouche dans la vallée de la Zorn; celui de Lutzelbourg, de quatre cent trente-deux mètres, au-dessus duquel s’aperçoivent les ruines d’un ancien château, puis trois autres ouvrent à travers la chaîne des montagnes une voie que l’on franchit en quelques minutes. C’est à peine si on a le temps de réfléchir, en passant sous ces voûtes humides, à ce progrès de l’industrie qui, en si peu d’années, a permis d’accomplir ce travail de géant. Déjà le canal du Rhin avait pris les mêmes voies souterraines. Mais rarement l’on s’engageait dans ce passage encore lent et laborieux. A l’heure où nous écrivons, les Vosges n’existent plus pour les voyageurs qui se rendent de Paris à Strasbourg.

Nous regrettons presque, cependant, l’ascension de cette chaussée pittoresque de la montagne de Saverne. La diligence montait lentement, les chevaux suaient et soufflaient. On descendait un instant et l’on marchait. On trouvait la côte longue, mais au sommet on était dédommagé par un magnifique spectacle. On voyait tout d’un coup se dérouler à ses pieds la vaste étendue de l’Alsace. Des collines, des vignes, des champs, des prés, des bois, des bourgs, des villages et des villes, répandus çà et là, formaient un immense et merveilleux tableau. Au loin, roulait majestueusement le Rhin, baignant de ses eaux transparentes les rives de l’Allemagne, toutes couvertes de rochers et de forêts qui laissaient entrevoir, à travers des masses de verdure, les hautes tours de leurs vieux châteaux.

Le chemin que nous parcourons présente un autre spectacle, plus rapide, plus restreint, mais non moins imposant. Rien de plus sauvage et de plus pittoresque que la contrée où se trouvent accumulés tant de travaux d’art. Le dernier souterrain présente à son entrée l’aspect d’une forteresse féodale. En en sortant, on traverse le canal et la Zorn sur un viaduc plein de hardiesse, et l’on s’engage dans une tranchée taillée à pic dans le roc et qui rappelle les formes d’un château fort par les machicoulis qu’on a ménagés dans le haut. Au-dessus du souterrain de quatre cent trente-deux mètres, on voit les ruines du château de Lutzelbourg, et, avant d’arriver à Saverne, on passe sous les châteaux du moyen âge de Haut-Barr et de Géroldseck, perchés sur le sommet des montagnes.

Lutzelbourg, situé au fond de la vallée de la Zorn, est un lieu de promenade pour les habitants et la garnison de Phalsbourg. On y vient de Strasbourg les dimanches par des trains de plaisir.

A peu de distance au delà, on arrive sur le territoire du Bas-Rhin, où se succèdent trois autres souterrains ayant trois cent quatre-vingt-quinze mètres et trois cent huit mètres de longueur.

A Saverne, une foule immense attendait S. A. Impériale, qui s’y est arrêtée quelques instants. M. West, préfet du Bas-Rhin, s’y trouvait avec des membres du conseil général et un nombreux cortége d’autorités. La réception a été enthousiaste. Les cris de: Vive l’Empereur! se sont fait entendre avec chaleur.

De la station, on aperçoit à droite le château du cardinal de Rohan. Cette vaste construction, qui n’était pas achevée quand survint la révolution de 1789, est restée dans le même état et n’avait jamais pu recevoir de destination utile. Mais la haute sollicitude de l’héritier de l’empereur Napoléon Ier vient de l’affecter à un asile pour les veuves et les orphelins des serviteurs du pays. Des travaux importants y sont entrepris en ce moment.

A Monswilleer, à droite du chemin de fer, est une chapelle protestante, fondée par M. Goldenberg, directeur de l’usine de Zornhof, où se fabrique la quincaillerie.

En quittant Saverne, on reste dans la vallée de la Zorn jusqu’à Brumath.

Après quelques minutes d’arrêt à Wilwisheim, Hochfelden, Brumath et Vendenheim, où sont groupés les autorités et les habitants de chacune de ces communes, à midi trois quarts on approche du débarcadère, place immense où viennent aboutir les trois lignes de Bâle, de Wissembourg et de Paris.

ENTRÉE A STRASBOURG. — BÉNÉDICTION DES LOCOMOTIVES.

Table des matières

L’orage qui avait éclaté à Lunéville, et qui a suivi le train Impérial pendant le trajet, s’est dissipé. Le soleil paraît entre les nuages, et éclaire le vaste horizon qui s’ouvre devant la gare de Strasbourg. La vieille sentinelle du Rhin apparaît avec sa puissante ceinture de fortifications, les dômes de ses monuments et la flèche prodigieuse de son immortelle cathédrale. Du sommet des clochers et des tours, les cloches envoient au loin le bruit de leurs volées, qui se mêlent à celles des canons.

La gare n’est pas encore construite; elle doit s’élever sur de vastes terrains, où l’on n’aperçoit encore que quelques bâtiments provisoires. Dans cet immense espace, on a tracé un grand parallélogramme, qui encadre les rails du chemin de fer.

Au centre s’élève l’autel, sous une tente garnie de drap d’or et surmontée d’une croix.

En face de l’autel, à l’entrée de la gare, se dresse la statue de Strasbourg, la main gauche appuyée sur un canon, la main droite levée en signe de bienvenue. Derrière la statue sont cinq colonnes, surmontées d’aigles d’or, aux ailes déployées.

Des deux côtés s’étendent deux lignes parallèles de tribunes en amphithéâtre.

Aux extrémités, et près de l’autel, sont deux riches pavillons, aux tentures de velours et d’or, destinés, celui de gauche à S. A. Impériale, au maire de la ville, aux ministres, aux généraux et à l’autorité municipale; celui de droite aux corps constitués, aux fonctionnaires de tous les ordres.

De distance en distance s’élèvent des mâts, qui livrent au souffle de l’air les mille couleurs de leurs pavillons.

Sur les tribunes et sur l’autel se lisent les inscriptions, portant ces mots:

Tous les peuples se donnent la main,

Des Alpes à la mer du Nord.

Route de Marseille à la mer Baltique.

A Louis-Napoléon, l’Alsace reconnaissante!

Dire, du reste, que la ville de Strasbourg avait confié le soin des décorations à M. Alexis Godillot, l’organisateur fécond des fêtes de Paris, c’est dire que rien n’avait été négligé pour l’éclat matériel de cette solennité.

Mais ce qui faisait l’éclat véritable et vivant de cette fête, c’était cette foule innombrable, accourue de tant de pays divers, et parlant des langues différentes. C’était l’Allemagne et la France, unies au bord du Rhin, afin d’exprimer à la fois leurs sympathies pour le Prince Impérial, dont la fermeté a assuré la paix du monde, et pour cette grande œuvre du chemin de fer qui va devenir l’anneau d’alliance entre deux grands peuples, autrefois ennemis. Rien ne peut donner une idée de ce spectacle, ancien et toujours nouveau, des grandes affluences de populations. Plus de cent mille personnes se pressent sur les vastes espaces où arrive le chemin de fer. Toute place d’où l’on peut voir quelque chose est envahie.

Les toitures de plusieurs maisons ont été enlevées et transformées en tribunes. Les autres n’en sont pas moins couvertes de spectateurs, qui se juchent jusque sur les cheminées. Sur deux lignes immenses, de chaque côté du chemin, se tient une innombrable multitude. Et au milieu de cette foule, on remarque un ordre qui n’appartient qu’aux populations du Nord.

Au moment où le convoi Impérial arrive, de tous les points partent les cris mille fois répétés de: Vive Napoléon! Vive le Président! Vive l’Empereur!

S. A. Impériale, à sa descente du wagon, est reçue par M. de Chatelain, maire de Strasbourg, assisté de ses adjoints et du conseil municipal. M. de Chatelain présente au chef de l’État les clefs de la ville, puis S. A. Impériale se dirige vers la tribune qui lui était réservée.

A sa gauche se place M. le maire de la ville, et à sa droite M. le ministre de la guerre.

M. le marquis de Douglas, parent du Prince, vient le féliciter et se placer à côté du ministre de la guerre. Les autres ministres, ainsi que MM. le grand référendaire du sénat; M. Schneider, vice-président du Corps législatif; le gouverneur des provinces rhénanes de Prusse; le duc de Guiche. ministre plénipotentiaire à Stuttgart; de Fénelon, ministre en Suisse; Engelhardt, ministre à Carlsruhe; de Tallenay, ministre à Francfort, venus pour assister à la cérémonie; le général La fontaine en tournée d’inspection générale; le général Ordener, commandant la sixième division militaire; le préfet, les aides de camp du Prince, les membres du conseil d’administration du chemin de fer, sont dans la tribune présidentielle.

Aussitôt de nouvelles salves d’artillerie annoncent le commencement de la cérémonie religieuse. Les chants d’Église résonnent sous le ciel pur, et alternent avec la musique des régiments. Après une messe basse qu’a dite monseigneur l’évêque de Strasbourg, quatre locomotives:

La Ville de Rethel.

Montmirail,

Strasbourg,

Le Maréchal Drouet d’Erlon,

ornées de guirlandes de feuillages, de fleurs et de rubans, s’avancent majestueusement de front devant l’autel. Elles étaient montées par MM. Edwards, Vuignes et Regel, ingénieurs de la Compagnie; Hallopeau, chef de l’exploitation; Vande-Winkel, Strohl, directeur des chemins de fer d’Alsace, et par les mécaniciens.

Le prélat, se tournant alors vers la tribune Impériale, prononce l’allocution suivante:

«Monseigneur, messieurs,

«Taudis que l’homme livré aux calculs de l’intérêt et aux plaisirs des sens ne voit dans ces merveilleuses inventions de l’industrie, dont notre siècle s’enorgueillit avec raison, que des moyens d’accroître ses richesses et d’étendre le cercle de ses jouissances, le chrétien éclairé par la foi porte plus haut ses vues et ses pensées, et dans ces conceptions du génie humain il voit des moyens dont Dieu se sert pour accomplir ses desseins sur les peuples et pour conduire les hommes à leurs immortelles destinées.

«Il y a dix-huit siècles, messieurs, que l’apôtre des nations a gravé sur le frontispice de l’église cette sublime inscription: Un Dieu, une foi, un baptême. Et le Christ lui-même, expliquant à ses apôtres et à ses disciples le but de ses travaux et de sa mission, leur annonçait qu’un jour viendrait où il n’y aurait plus sur la terre qu’un pasteur et qu’un troupeau. Tout, dans les desseins de Dieu, tend à constituer au sein de l’humanité cette merveilleuse unité. «L’homme s’agite et Dieu le mène,» a dit un philosophe chrétien. Oui, messieurs, l’homme, créature fragile et bornée, n’assigne trop souvent, hélas! d’autre but à ses médiations et à ses efforts qu’une prospérité matérielle et périssable comme lui; mais Dieu, qui le mène à son gré, le pousse vers des régions, vers des idées qui lui sont inconnues.

«Ne pensons pas, messieurs, que la Providence reste étrangère à ce prodigieux développement de l’industrie moderne, à ces étonnantes découvertes que le génie le plus vaste et le plus hardi n’aurait pas osé prévoir il y a cinquante ans. Ne pensons pas qu’un Dieu sage et bon ne sache pas faire servir au triomphe de la vérité cette ardeur pour les intérêts matériels qui tourmente et agite le monde aujourd’hui. Si l’industrie efface les distances, si elle brise les barrières que le temps et l’espace opposent à ses créations, elle ouvre aussi une voie plus rapide et plus large aux divins enseignements de l’Évangile; elle fait disparaître les frontières, elle détruit les limites qui séparent les peuples pour n’en faire qu’une seule et même famille unie dans la charité et dans la pratique des vertus chrétiennes.

«Quand Dieu dispersa son peuple sur toutes les routes du monde connu, les ennemis de la nation sainte applaudissaient à ses revers et à ses malheurs; mais ils ne voyaient pas que les enfants dispersés de Juda étaient des missionnaires que Dieu envoyait porter jusqu’aux extrémités de l’univers le désir et l’attente du Rédempteur.

«Ces routes magnifiques dont les Romains sillonnaient l’Europe et qui subsistent encore aujourd’hui comme d’impérissables monuments de leur grandeur et de leur puissance, qu’étaient-elles autre chose que des voies ouvertes aux prédicateurs du Christ et aux missionnaires de l’Évangile? Et lorsque Alexandre conduisait ses phalanges victorieuses jusque sur les rives de l’Euphrate et du Gange, il croyait ne satisfaire que son insatiable ambition et il ne voyait pas qu’il ne faisait que préparer les voies à la vérité chrétienne et rendre ses progrès plus faciles.

«Ainsi, messieurs, les hommes, quels que soient leur puissance et leur génie, ne sont que des instruments entre les mains de Dieu pour l’accomplissement de ses desseins sur l’humanité.

«Eh bien! messieurs, que l’industrie étende donc et multiplie ses lames de fer; qu’elle en enveloppe le globe comme d’un immense réseau; qu’elle dompte le feu et la vapeur pour donner à ses convois la rapidité de la foudre; que fera-t-elle? A son insu elle concourt à l’accomplissement des volontés divines; elle favorisera les prédications de l’Évangile; les anges de paix monteront avec elle sur ses chars rapides; ils la suivront jusque dans les climats les plus reculés pour porter à leurs habitants la bonne nouvelle du salut, et travailler à la consommation de cette grande unité que le Christ, la veille de sa mort demandait à son Père comme le prix de ses travaux et de ses souffrances.

«Bénissez donc, ô mon Dieu! cette voie nouvelle qui s’ouvre aujourd’hui à la propagation de la vérité, aussi bien qu’à la prospérité du pays, et que la science unie à la foi veut placer sous votre protection!

«Bénissez ces hommes qui ont travaillé avec tant d’intelligence et de dévouement à doter la France d’une nouvelle source de richesses, et qui, après nous avoir donné de si magnifiques preuves de la puissance de leur génie, nous donnent en ce moment une marque si touchante de leur piété en implorant sur leurs œuvres les bénédictions de l’Église.

«Bénissez tous ceux qui se confieront à ces redoutables machines pour franchir les distances et dévorer l’espace. Préservez-les de tous les accidents qui pourraient devenir funestes à leurs corps et surtout à leurs âmes. Ne permettez pas que les intérêts du temps leur fassent jamais oublier les intérêts de l’éternité.

«Bénissez, ô mon Dieu! ce prince magnanime qui préside à cette fête d’inauguration, et qui, après avoir préservé la France des horreurs de l’anarchie, n’est plus occupé que du soin de lui procurer les douceurs de la paix et les bienfaits de la religion.»

Après ces paroles solennelles et écoutées dans un religieux silence, monseigneur Rœss a béni les machines. Pendant la bénédiction, l’éclat des orchestres militaires se mêlait aux roulements des tambours et aux salves d’artillerie.

A cet instant s’est produit un fait qui a attiré l’attention des nombreux étrangers qui assistaient à la cérémonie. Plusieurs cigognes sont venues planer au-dessus des locomotives. C’était là quelque chose d’extraordinaire pour les Parisiens, mais de commun pour les Strasbourgeois. La cigogne est la vieille amie des paysans de l’Alsace; ils l’aiment et la respectent; elle habite par centaines les clochers hospitaliers de Strasbourg; elle revient fidèlement dans ces plaines où l’on est reconnaissant des services qu’elle rend à l’agriculture.

La cérémonie terminée, le Prince est monté sur un cheval richement caparaçonné, et, escorté des ministres, des généraux et d’un brillant état-major, s’est rendu à la préfecture au milieu des acclamations universelles.

Au même moment, le ballon de M. Godard et son trapèze s’élevaient dans les airs.

Les|réceptions ont commencé immédiatement à la préfecture.

Le Prince a reçu dans l’ordre prescrit les fonctionnaires de tous les ordres, plus de trois cents maires venus de tous les points du département et des départements voisins, et un bataillon de vieux militaires dont plusieurs ont reçu des preuves de sa munificence. Plusieurs décorations ont été remises dans le cours de la réception: la croix de commandeur à M. le comte de Ségur, président du conseil d’administration; celle d’officier à M. Vuignes, ingénieur en chef attaché à la Compagnie; celles de chevalier à MM. Duhoux, Lemoine, Viller et Lyautey, ingénieurs ordinaires de première classe, à M. Jacquinet. l’intelligent ingénieur en chef, qui a dirigé les travaux de la quatrième section, à M. Hallopeau, chef de l’exploitation générale de la ligne, MM. Bertrand, conducteur des ponts et chaussées, et à M. Strohl, directeur des chemins de fer d’Alsace.

DÉFILÉ DES COMMUNES.

Table des matières

Pendant que les réceptions ont lieu à la préfecture, il se prépare une manifestation dont l’éclat pittoresque et nouveau peut être difficilement décrit.

Les populations de l’Alsace avaient l’intention de défiler devant le Prince Louis-Napoléon. Toutes les communes se sont mises à contribution: les fermiers avec leurs chars et leurs robustes attelages, les jeunes gens avec leurs vigoureux chevaux, les jeunes filles avec leurs piquants costumes, tous, avec cette richesse de verdure et de fleurs que juillet prête en ce moment aux campagnes.

Un moment on a pu croire que tous ces préparatifs allaient devenir inutiles. La violence de l’orage du matin avait tout dispersé. Le cortége villageois avait dû chercher un asile sous les halles qui sont près de la porte de Saverne.

Mais, le plus mauvais moment passé, on s’est un peu rassuré, et, vers trois heures, profitant d’une courte éclaircie, le cortége est sorti et a commencé sa marche sous des nuages menaçants et un soleil douteux.

Strasbourg tout entier, hommes, femmes, enfants, était dehors, répondant à l’appel de la curiosité.

Le défilé devait suivre les principales rues de Strasbourg, mais le centre de la fête était au pied de la terrasse des jardins de la préfecture.

Cette terrasse domine le canal dont elle est séparée par une large chaussée. En face, de l’autre côté du canal, sont disposées des tribunes en amphithéâtre couvertes de dames élégament parées. Au sommet d’une petite éminence, on aperçoit les dispositions du feu d’artifice qui doit être tiré ce soir. Dans le canal stationne un bateau à vapeur tout pavoisé, couvert de spectateurs. Au milieu de la terrasse, sur le bord de la chaussée, se dresse, riche d’élégance et de simplicité, la tente destinée à S. A. Impériale.

C’est au pied de cette tente que doit avoir lieu le défilé.

Lorsque S. A. Impériale arrive, suivie de son cortége de ministres, de généraux, d’aides de camp, de députés, de conseillers d’État, de préfets, d’officiers supérieurs des armées badoise et prussienne, tous en grand costume, les cris de Vive Napoléon! Vive l’Empereur! s’élèvent de toutes parts. S. A. Impériale est en uniforme de général de division. Elle se tient debout et la tête couverte, le cortége est debout et tête nue. Une seule dame prend place à côté du Prince, c’est S. A. la grande-duchesse douairière de Bade.

Le défilé commence, et, si le soleil lui eût prêté son éclat, rien n’eût manqué à la magnificence de cette fête.

Rien de plus original, de plus curieux, de plus neuf que cette revue des cultivateurs de l’Alsace.

Ce sont d’abord des essaims de cavaliers, montés sur leurs robustes et vigoureux chevaux. Puis viennent les chars. Ce ne sont pas de frêles et élégants équipages, décorés de dorures, de velours et d’armoiries; ce sont tout simplemeut de solides chars à bancs peints en vert, en bleu, en jaune, selon la fantaisie des propriétaires ou la mode des localités. Leurs bords s’évasent gracieusement en forme de corbeilles. Les uns sont couverts de guirlandes de fleurs, de rameaux de verdure qui s’entrelacent et s’arrondissent au-dessus en frais berceaux; les autres sont découverts. Ils sont attelés de deux, quatre ou même six et huit chevaux de cette forte race qui vit aux bords du Rhin. Les attelages sont harnachés à la manière allemande, avec un luxe inouï de rubans et de bossettes de cuivre. Mais ce qui fait remarquer ces chars, ce n’est ni la vigueur des chevaux, ni la richesse agreste des harnais, ni la variété des couleurs, ni les fleurs et la verdure qui les décorent; c’est le costume pittoresque et la beauté piquante des jeunes filles qui les remplissent. Chaque char en porte quinze ou vingt. Elles sont assises sur les bancs avec le costume de leurs cantons.

L’Alsace n’a pas suivi ce mouvement qui emporte les populations vers l’uniformité des vêtements, éternel désespoir des artistes. Elle garde ses vieux costumes nationaux. Rien ne produit plus de variété et ne convient mieux à la fantaisie du peintre. Le caractère général du costume est assez facile à saisir. La coiffure et l’écharpe en sont l’élément principal. La coiffe est de soie, de velours ou de maroquin de couleurs différentes, retenue par une bande d’étoffe éclatant qui vient se nouer au sommet de la tête et laisse flotter deux bouts arrondis. Les cheveux sont pliés en chignon, tressés en casque ou tombent en longues tresses. L’écharpe, aux couleurs variées et voyantes, passe devant la poitrine et se noue derrière le cou de manière à laisser flotter ses deux extrémités. Mais ce qui varie à l’infini, c’est la forme des corsages, tantôt longs, tantôt courts, toujours gracieux; ce sont les couleurs toujours éclatantes et tranchées, mais toujours diverses. Le goût de ces toilettes rappelle le ton des peintures italiennes avec plus de brusquerie et de fantaisie.

Dans l’intervalle des chars, viennent les cavalcades, parmi lesquelles on remarque toujours l’écharpe du maire de la commune.

Chaque fois qu’un char passe devant la tente impériale, une jeune fille, désignée par ses compagnes, y jette un bouquet, et en un instant tous les fauteuils se trouvent chargés de fleurs.

Le prince a, de son côté, jeté aux jeunes filles un bouquet dont elles se sont partagé les fleurs avec un joyeux empressement.

Quoique le défilé s’effectue avec rapidité, et que souvent les cavaliers passent au grand trot, il a duré plus d’une heure. Toutes les communes étaient représentées. Plusieurs attelages étaient venus de plus de vingt lieues; il n’y avait pas moins de cent vingt chars et de douze cents cavaliers.

Chaque char portait le nom de la commune qu’il représentait. Sur des bannières dont ils étaient ornés, on lisait, en lettres d’or, des inscriptions telles que celles-ci:

A Louis-Napoléon

Reconnaissance et dévouement!

Qu’il soit le bien venu, en Alsace!

Il nous a sauvés, ne l’oublions pas!

Qu’il assure à jamais l’avenir de la France!

Parmi ces chars, on en a remarqué deux: l’un, conduit par un père de famille, portait sa femme et ses sept filles, toutes éblouissantes de fraîcheur; l’autre était celui des ouvriers de l’usine d’Altkirch’Graffenstaden, couvert de modèles de machines, de banderoles et de guirlandes de fleurs.

Chaque fois qu’une commune passait devant la tente impériale, elle poussait les cris de: Vive Napoléon! Vive l’Empereur! que répétaient avec énergie les deux rives du canal.

La pluie a interrompu cette manifestation, qui n’en est pas moins une des plus belles auxquelles nous ayons assisté.

Une promenade semblable avait eu lieu en 1839, lors de l’inauguration de la statue de Guttemberg, mais elle était bien loin d’avoir cet éclat. Trente-trois chariots seulement avaient été députés par les communes.

Après le défilé, les jeunes filles qui se trouvaient dans le char qui avait fermé la marche ont été admises à présenter à S. A. Impériale une corbeille de fleurs. Le Prince a accueilli leur hommage avec cette grâce qui ne l’abandonne jamais et leur a offert des bagues en diamants.

Les maires et les adjoints des communes, qui avaient figuré dans le défilé, ont été ensuite présentés au chef de l’Etat par le préfet. Ils se sont retirés heureux de l’accueil qui leur a été fait.

Le soir, le Prince a réuni, dans un dîner de soixante couverts, les notabilités de la ville et plusieurs membres du conseil d’administration du chemin de fer. Pendant le dîner, la musique du 73e de ligne a exécuté plusieurs symphonies.

C’était un journée bien remplie. Mais, la nuit venue, une fête nouvelle commence. Le temps devient meilleur. Le ciel s’éclaircit, et voilà que cette vaste cité s’anime de nouveau et s’éclaire des feux d’une vaste illumination.

Vous connaissez Strasbourg et ses édifices gothiques. Vous l’avez parcouru le jour et vous avez admiré ses splendides monuments. Vous ne pouvez avoir une idée du spectacle qu’il présente ce soir. De toutes parts on entend des orchestres en plein air. Toutes ces merveilleuses façades resplendissent de lumières artistement disposées. Chaque maison a son éclat, et, au milieu de toutes ces splendeurs nocturnes, s’élance dans les nues la flèche de la cathédrale, qui semble confondre avec les étoiles les feux de Bengale dont elle est couverte. Figurez-vous ce monument unique dans le monde, que seule la grande pyramide d’Égypte surpasse à peine en élévation, qui porte, à cent cinquante mètres de hauteur, sa croix triomphante, montant vers le ciel comme un flambeau gigantesque et jetant, sur toute la ville qu’il domine, les lueurs brillantes des verres colorés qu’il porte à chacune des sculptures de ses pierres.

De la préfecture aux ponts couverts, sur toute l’étendue du canal des faux remparts, glissent légèrement des flottilles de bateaux pavoisés, tout pleins de lumières et de chants. On dirait une nuit de Venise racontée par les poëtes.

Partout les bruissements d’une foule immense qui parcourt la ville dans tous les sens et qui se communique ses impressions.

Mais les fêtes de l’inauguratien ne sont pas terminées, et cette nuit ne doit pas épuiser la curiosité publique. Demain, au lever du jour, commenceront les grandes manœuvres militaires si populaires dans cette Alsace qui, dans les mauvais jours, a été le boulevard de la France.

TROISIÈME JOURNÉE.

Table des matières

Strasbourg, 19 juillet (minuit).

Hier, la religion consacrait avec éclat les gigantesques travaux du génie moderne et bénissait, par la main de son vénérable pontife, l’inauguration de ce grand chemin de fer, appelé à de si prospères destinées. Puis est venue la fête civile: l’agriculture. le commerce, l’industrie, la bourgeoisie, le peuple, tout le monde y a pris part, et les rayons du soleil qui se levait ce matin dans un ciel pur ont trouvé la population encore debout.

Cependant, déjà le tambour bat. le clairon sonne, les régiments s’éveillent dans leurs quartiers, les pavés résonnent sous les pas de la cavalerie, les fanfares éclatent, toute la ville s’emplit du bruit des armes et des accents d’une musique martiale. La fête militaire va commencer, et la foule, qui ne s’est pas reposée depuis hier, se montre avide des spectacles que lui promet le programme. Il doit y avoir aujourd’hui revue. et simulacre d’attaque sur le Rhin. C’est vers les points où doivent s’accomplir les manœuvres militaires que se dirige la multitude aux premières lueurs du jour.

REVUE.

Table des matières

A six heures et demie, Louis-Napoléon est monté à cheval, accompagné du ministre de la guerre, de ses aides de camp, du général d’Hautpoul, du général Lafontaine, du. général Schramm, de plusieurs autres généraux, de quelques officiers généraux venus de Suisse, Wurtemberg, Bade et de Prusse. L’escorte qui précédait se composait d’un demi-escadron de cuirassiers et d’un peloton de gendarmerie. MM. Lacrosse. secrétaire du bureau du sénat; Tunet, directeur général au ministère de la police; West, préfet du département; le baron Heeckeren, ancien représentant du Bas-Rhin, et plusieurs autres notabilités de la ville et du département, étaient à cheval dans le cortège. Les trois ministres, des sénateurs, des députés, des conseillers d’État, MM. le duc de Guiche, de Salignac-Fénelon, de Tallenay et Engelhart, ministres de France à Calsruhe, Berne et Francfort, suivaient en voilures découvertes. Les plus riches équipages s’étaient donné rendez-vous à la Robertsau.

A sept heures, le Prince est arrivé sur le terrain de la Robertsau, le bois de Boulogne et le Champ-de-Mars de la population strasbourgeoise, avec cette différence qu’un splendide paysage lui donne un caractère plus majestueux et plus varié. Ses frais ombrages, rendez-vous de prédilection des promeneurs, théâtre habituel des grandes revues, des courses de chevaux et des fêtes municipales, offrent çà et là de pittores ques habitations éparses au milieu de champs de blé, de tabac et de chanvre.

Les troupes étaient sous le commandement du général comte de Waldner, commandant la 6e division, ayant sous ses ordres les généraux de brigade Urich, commandant la subdivision, André, commandant l’artillerie, et Darnoy, commandant la cavalerie.

Cinq escadrons, fournis par les deux régiments d’artillerie, se déployaient en première ligne. L’infanterie était représentée par le 17e léger. Le 24e léger et le 62e de ligne formaient le prolongement de la ligne d’artillerie.

En arrière, formant une seconde ligne dans la profondeur des quinconces et faisant face à l’orangerie, se trouvaient, déployés, les cuirassiers aux luisantes armures, le 5° régiment de lanciers, dont les brillants fagnons étincelaient au loin.

Une troisième ligne était formée de quatre batteries de vingt-quatre pièces fournies également par les 11e et 12e d’artillerie.

Le Prince, accompagné d’un nombreux et brillant état-major, est arrivé par la porte de la place de Strasbourg qui conduit aux Contades, précédé d’un demi-escadron de cuirassiers et de douze gendarmes formant l’escorte. Une foule innombrable remplissait les bas côtés. Les cris unanimes de Vive Napoléon! et Vive l’Empereur! éclataient de toutes parts au milieu de ces masses populaires, composées autant de bourgeois que d’hommes et de femmes du peuple; le laboureur avait quitté sa charrue et l’ouvrier son atelier pourvoir à l’aise l’héritier de l’Empereur. Les dames aux riches parures n’avaient pas résisté à cet entraînement populaire; accompagnées de leurs filles, de leurs enfants, elles se pressaient à l’envi sur le passage du Prince auquel elles jetaient des bouquets. Tout ce que je pourrais vous dire ne peindrait qu’imparfaitement l’enthousiasme qui s’est manifesté de toutes parts à la vue de l’élu de la France.

Après avoir successivement parcouru le front des troupes, dont les tambours, les musiques et les fanfares faisaient retentir les airs, le Prince s’est placé au milieu de l’Orangerie, et les officiers, sous-officiers et soldats désignés pour les décorations se sont avancés pour recevoir de sa main de justes récompenses.

Puis a eu lieu le défilé dans l’ordre énoncé pour l’ordre de bataille, au milieu des acclamations les plus chaleureuses.

Favorisée par le soleil d’une sereine matinée, cette première partie du programme militaire s’est accomplie sans le plus léger accident, malgré les flots de population qui entouraient les troupes et le peu d’hommes employés au maintien de l’ordre. L’enthousiasme des soldats égalait celui de la foule. Les cris de Vice Napoléon! n’ont cessé de se faire entendre dans les rangs pendant le défilé.

La revue, à laquelle assistaient à cheval tous les officiers suisses, wurtembergeois, badois et prussiens, venus à Strasbourg, était terminée à neuf heures, grâce aux dispositions qui ont été prises. Cinq minutes après, les régiments se retiraient du terrain de la Robertsau; les uns gagnaient leurs quartiers respectifs; les autres se rendaient aux places qui leur avaient été assignées aux bords du Rhin pour participer aux manœuvres qui devaient s’y exécuter.

Le 15e d’artillerie (pontonniers), sous les ordres du colonel de Pradal, un bataillon du 17e léger, un bataillon du 62e, attendaient sur la rive gauche du Petit-Rhin l’arrivée du Prince.

SIMULACRE D’ATTAQUE SUR LE RHIN.

Table des matières

Après avoir traversé le délicieux jardin de l’Orangerie, l’un des plus riches et des mieux tenus qui existent, précédé de son escorte de cuirassiers. S. A. Impériale s’est rendue aux bords du Petit-Rhin, en passant sous un arc de triomphe construit par ces braves militaires qui se faisaient une fête de recevoir le chef de l’État.

Le Prince a mis aussitôt pied à terre et a pris place dans une tribune d’honneur où sont venus se grouper derrière lui les ministres, les sénateurs, les députés, les conseillers d’État, les généraux baron de Schramm et Lafontaine et les officiers généraux étrangers envoyés par leur gouvernement.

Madame la grande-duchesse Stéphanie de Bade s’était rendue à l’invitation du prince et se trouvait à côté de lui dans cette tribune, où étaient aussi M. le marquis de Douglas, MM. Engelhart, de Tallenay, le duc de Guiche et de Fénelon, ministres de France.

Une foule de dames appartenant à la plus haute société de Strasbourg étaient mêlées aux spectateurs. Elles ont témoigné de leurs vives sympathies pour Louis-Napoléon. Une pluie de bouquets est tombée à plusieurs reprises dans la tribune présidentielle.

Les pontonniers, en grande tenue, rangés en bataille, garnissent la rive droite du Petit-Rhin. Le clairon sonne; les hommes mettent sac à terre, déposent leurs armes et prennent la tenue de travail; ils se préparent rapidement à exécuter les manœuvres les plus ordinaires de cette arme, si utile à nos armées en campagne.

La rive droite est occupée par les troupes ennemies.

Un radeau construit à la hâte, sur lequel sont déposés les armes et les vêlements de quinze pontonniers, est bien vite mis à l’eau. Le même nombre d’hommes passe à la nage, s’embusque dans les roseaux et ne tarde pas à engager le feu avec les tirailleurs ennemis.

Cinq bateaux, formant flottille, reçoivent chacun vingt soldats et poussent au large, avec armes et bagages, pour gagner la rive droite. Mais, accueillis par un feu vif, ils sont bientôt forcés de virer de bord et de revenir appoint de départ.

A cet instant, le feu de deux batteries, situées aux deux extrémités de la ligne d’opération, attaque avec force; la berge de la rive droite se garnit de tirailleurs qui protégent les opérations de la flottille. Elle se remet en marche et parvient à effectuer son débarquement.

Les tirailleurs ennemis commencent un mouvement de retraite. Un pont de bateaux, composé de dix-neuf bateaux pontés, a été construit à l’avance en aval du point d’opération. Deux compagnies d’élite du 7e léger sont engagées sur ce pont qui est jeté par conversion en moins de cinq minutes. Le courant rapide du fleuve a déterminé la promptitude de ce mouvement. La culée de droite n’est pas encore achevée, que les tirailleurs ont quitté le pont pour occuper la berge ennemie.

Le feu a cessé sur toute la rive gauche. Le pont de radeaux se construit, et les pontonniers, semblables à une fourmilière, ont bientôt complété le tablier, qui permet à un bataillon d’infanterie de passer au pas de course. Une portion des travailleurs, pendant ce temps, n’était pas restée inactive; la traille et le pont volant avaient été mis en état, la traille, de passer cent hommes d’une rive à l’autre, le pont volant, de faire passer une section d’artillerie avec ses attelages et tous ses servants.

La rive droite est occupée et le feu de toute la ligne assure le débarquement de nos troupes.

La section d’artillerie est bientôt en batterie sur le point culminant de la digue, et en quelques instants, le feu de la mitraille a pour toujours réduit à l’impuissance les tentatives de l’ennemi.

Le mouvement militaire est achevé. L’île des Épis, comprise entre les deux Rhins, étant en notre pouvoir, les troupes peuvent exécuter leur mouvement de retraite.

Le clairon se fait entendre, les feux sont éteints, le bataillon de droite opère sa retraite par le pont de bateaux et exécute son mouvement par l’aile droite, toute sa ligne pouvant protéger ce mouvement.

Le bataillon de gauche a bientôt franchi le radeau en faisant le mouvement symétrique par l’aile gauche.

A peine le dernier voltigeur du bataillon de droite est-il entré sur le pont de bateaux que le feu ennemi se fait entendre au loin et que la faiblesse des troupes disponibles nous force d’abandonner la position. Le pont va se reployer comme il a été construit. Les amarres sont coupées vers la rive droite, et en quelques minutes l’ennemi vient aborder la rive gauche. Le bataillon, toujours sur le pont, entame un feu de tirailleurs qui permet le mouvement de retraite du bataillon de gauche par le pont de bateaux, qui se déploie par partie, pendant que le pont volant a rembarqué la section qui, revenue à la rive, ouvre de nouveau son feu.

Le feu cesse, l’engagement est supposé fini, les troupes, déployées sur la rive gauche, présentent les armes, faisant face au Prince président.

Les cris de Vive Napoléon! Vive l’Empereur! poussés par la troupe, répondent aux acclamations unanimes du nombreux public des tribunes.

Sur le terrain même des manœuvres, le Prince remet lui-même la croix d’officier de la Légion d’honneur à M. le colonel Pradal et à M. le lieutenant-colonel Perrin, tous deux à la tête du corps des pontonniers, qui, sous leur direction intelligente et pratique, ne peut que dépasser la réputation dont il jouit à juste titre, réputation méritée par ses beaux travaux dans les guerres de l’Empire, et particulièrement à l’île Lobau, aux passages du Danube et de la Bérésina.

Cette première partie des manœuvres s’était accomplie sur le Petit-Rhin, qui n’est, comme on sait, qu’un Bras du Rhin. Aussi, le peu de largeur du diminutif du grand fleuve, la moyenne de vitesse d’un mètre quatre-vingt centimètres par seconde, la facilité des abords, donnaient au tableau un cadre dont les proportions n’étaient pas en rapport avec l’importance vraie du travail des pontonniers.

Une seconde attaque devait avoir lieu sur le Grand-Rhin.

Le Prince monte à cheval, et, accompagné d’un cortége accru d’un grand nombre de cavaliers qui avaient assisté à l’opération précédente, il se rend, en suivant la digue, au pont du Grand-Rhin, communication directe de la France à l’Allemagne par le grand-duché de Bade et la ville de Khel.

S. A. Impériale met pied à terre sur le pont du Rhin et monte avec M. le ministre de la guerre et d’autres généraux sur une estrade pontée, placée dans l’axe de ce fleuve imposant.

La rive gauche est garnie de nombreuses tribunes que des toilettes étincelantes viennent embellir, et des vivats frénétiques répondent aux cris de la population hadoise qui occupe la rive opposée.

Les pontonniers, comme au Petit-Rhin, sont en bataille, le sac au dos. Quelques minutes suffisent pour prendre la tenue de travail (veste et pantalon de coutil). A cette époque de l’année, le fleuve, grossi par la fonte des neiges, est d’un aspect grandiose qu’aucun des fleuves de la France ne saurait donner.

La vitesse du courant est de trois mètres vingt centimètres par seconde; le premier bateau est lancé et file sur la ligne. L’établissement de la culée vers la rive gauche n’est que l’affaire de quelques instants.

Les bateaux, successivement lancés, gagnent le large; leurs ancres mouillées parallèlement à la direction du pont permanent, ils gagnent la place qu’ils doivent occuper dans ce pont construit par bateaux successifs, et trente-neuf bateaux, rangés tour à tour sur un alignement parfait, sont bientôt couverts des poutrelles d’abord, des madriers ensuite. Le guindage terminé, le pont peut donner passage aux troupes de toutes armes et au matériel le plus lourd de l’artillerie.

Alors s’offre un spectacle nouveau.

Le Rhin, dans la plus grande partie de son cours, est sillonné par des bateaux légers et fragiles appelés vindelings. Une seule rame est dans les mains du batelier. Force et adresse, tels sont les moyens à sa disposition pour le passage sous le pont. Le Vindelings, monté par un seul batelier, armé de sa rame, se met en mouvement, prend le fil de l’eau dans sa plus grande vitesse, et doit arriver entre deux bateaux qui ont été signalés à l’avance, passer sous le tablier du pont, qui n’est élevé au-dessus du niveau de l’eau que de soixante centimètres environ. Le bateau doit passer droit, sans toucher les deux bateaux désignés à bâbord et à tribord, et regagner la rive par le chemin le plus court.

Cette frêle barque, ce nautonier seul, cette rame unique, offrent à l’œil un tableau curieux dont le pont et les rives du Rhin forment le cadre.

Le pontonnier, à quelques mètres du pont, disparaît subitement et se couche à plat ventre dans son bateau; il se redresse dès que la liberté de ses mouvements lui est rendue, pour regagner la rive désignée. Cette manœuvre n’est pas sans danger, et, aujourd’hui comme toujours, l’adresse des pontonniers a pu être appréciée par une multitude de spectateurs émerveillés.

Le Prince Impérial, sur son estrade pontée, que le goût des pontonniers avait ornée d’attributs figurant les instruments de toute sorte employés dans les travaux de cette arme, a pu jouir du magnifique spectacle qui lui était offert. Trente-neuf bateaux pontés étaient placés, les madriers posés, les culées nivelées; quarante-cinq minutes avaient suffi pour ce beau travail.

La garnison de Khel était au complet sous les armes; les autorités badoises attendaient le Prince sur la rive droite du Rhin. Il a bientôt descendu de son estrade, et, franchissant la moitié du pont permanent, il est allé à cheval avec les ministres et son cortége remercier les autorités badoises de l’accueil courtois qu’il avait reçu de leur part.

Les Badois ont répondu à cette démarche du chef de l’État par des acclamations mille fois réitérées.

Les manœuvres militaires étaient alors terminées. Le Prince devait rentrer à Strasbourg par la porte d’Austerlitz. Il suivait la route de Vienne, riante avenue sur laquelle se déployait en bataille le 4e cuirassiers. Après avoir passé devant le monument de Desaix, élevé en mémoire de ce héros par l’armée du Rhin, souvenir d’une glorieuse époque, il franchit le Petit-Rhin, devant la douane française occupée par les troupes de cette administration.

Ici, nous rencontrons le 5e de lanciers, formé en bataille, sa droite appuyée à la douane même. La route s’est élargie, l’allure devient plus vive, et quelques minutes suffisent pour rentrer en ville.

La porte d’Austerlitz et son double pont-levis sont franchis. On laisse sur la droite le quartier du même nom occupé par l’artillerie. L’Ill est traversée. L’avant-garde s’engage dans l’artère principale de la ville, passe devant la statue de Guttemberg, cette illustration de Strasbourg que Mayence réclame. Nous arrivons sur la place d’armes, où notre gloire militaire est représentée dans la personne de Kléber. C’est aux pieds de ce grand homme, qui a électrisé tant de cœurs militaires, que tout récemment les troupes de la sixième division militaire recevaient, de la main du général de Waldener, les aigles qui doivent conduire nos jeunes légions sur la trace de ces vieux bataillons qui ont fait la gloire de l’Empire.

Enfin voici le Broglie. C’est la principale place de Strasbourg. Elle est décorée avec un goût exquis qui fait honneur à l’autorité municipale strasbourgeoise. L’hôtel de ville, le théâtre, tous les édifices publics et les maisons particulières offrent le plus gracieux coup d’oeil.

C’est au milieu du plus vif enthousiasme que les opérations militaires se sont accomplies. Sur la route, en ville, partout les acclamations les plus chaleureuses ont éclaté à la vue du chef de l’État qui est rentré à une heure à la préfecture.

Les quinze pontonniers qui ont si habilement exécuté la manœuvre du passage au Grand-Rhin ont été présentés au Prince ce soir, par M. le général comte de Waldener; chacun d’eux a reçu de la main du Prince une montre en argent à cylindre, et l’officier commandant de la flottille de défense une montre en or à cylindre du plus grand prix. Une somme a été donnée au commandant pour être distribuée aux autres hommes qui se sont distingués dans ce simulacre d’opération.

JOUTES SUR L’EAU. — BAL.

Table des matières

Vers cinq heures, Louis-Napoléon en habit de ville, accompagné seulement du général Waldener, du préfet et du ministre des finances, s’est rendu en calèche découverte à la Robertsau où avaient lieu des joutes sur l’eau, en présence d’une réunion considérable de personnes de tout rang. L’arrivée subite de l’héritier de l’Empereur, dans cette attitude simple et modeste, a vivement touché la foule qui l’a acclamé par trois fois des vivats les plus chaleureux. C’est au point d’intersection de l’Ill et des canaux qui relient Strasbourg à Paris et à Lyon, dans un beau et vaste bassin, qu’étaient les embarcations et les combattants. Vers. deux heures et demie, la flottille portant les invités est arrivée dans le bassin.

Elle était composée de l’hélice le Progrès, faisant le service de Strasbourg à Lyon, du vapeur allemand la Ville-de-Khel, de la barque hollandaise le Francfurt, et de quatre bateaux pontés portant des rafraîchissements et entre autres de nombreux tonneaux de bière, qui nous ont aussitôt rappelé la réputation européenne de ce produit de l’industrie strasbourgeoise. Une détonation de boîtes a été le signal du commencement des jeux.

Bien que quelques-uns d’entre eux, tels que le jeu d’anguille, offrissent un cachet d’originalité dont l’analogue n’existe nulle part, nous ne nous arrêterons pas à les décrire, pressés que nous sommes par le temps.

Le Prince ne s’est retiré que vers six heures, après avoir applaudi les lutteurs de six nacelles pavoisées, avec le regret de n’avoir pu distribuer lui-même les prix aux vainqueurs. Les acclamations qui l’avaient accueilli à son entrée l’ont accompagné à sa sortie.

Cette partie de la fête n’a pas été la moins imposante et la moins intéressante par l’affluence extraordinaire des assistants, et le brillant accueil qu’a reçu Louis Napoléon a témoigné de l’attachement profond des populations alsaciennes aux institutions nouvelles qu’il vient de fonder.

La nature elle-même était de la fête; le soleil, voilé la veille encore par des nues pleines d’orage, brillait de l’éclat le plus pur, et baignait de flots de lumière le beau panorama qui se développait aux regards des spectateurs.

Le Prince a réuni ce soir à la préfecture, dans un dîner de soixante-dix couverts, les chefs des corps qui ont été passés en revue. La musique du 62e a joué pendant le dîner les meilleurs morceaux de son répertoire.

Une compagnie de ce régiment, formée aux exercices de l’Orphéon, sous la direction d’un capitaine du même corps, a chanté des chœurs et surtout la Mathilde, composée pour la solennité, d’une manière très-remarquable. Le succès du capitaine qui a formé ces chanteurs prouve que ce n’est pas l’instinct musical qui manque à nos populations, mais bien un mode d’éducation en harmonie avec leurs facultés. Le Prince a félicité le capitaine et ses élèves de leurs succès et leur a donné des encouragements.

Ce soir, un bal magnifique a été offert à S. A. Impériale par la ville, dans la salle de spectacle, une des plus belles et des plus vastes qu’il y ait en France. Le portique était illuminé, et de grandes draperies rouges en dessinaient les portes et les fenêtres. L’intérieur ruisselait de lumières. Les loges, l’amphithéâtre, le pourtour du parterre et de la scène, qui, unis par un plancher, servaient aux danses, étaient garnis de dames brillamment parées.

S. A. Impériale est arrivée de bonne heure. Elle a ouvert le bal à neuf heures et demie; elle a ensuite parcouru la salle au milieu des plus vives acclamations. Elle s’est retirée vers onze heures.

Parmi les dames, on distinguait une des jeunes filles qui ont figuré dans le défilé des chars. Elle avait été présentée hier à S. A. Impériale par son frère, qui est officier d’état-major. Elle avait eu le bon goût de conserver son costume pittoresque de la veille. Un large papillon de satin bleu, lamé d’or, ombrageait sa tête charmante. Ce piquant costume a obtenu le plus grand et le plus légitime succès.

Dans la nuit, un souper grandiose, servi par la maison Potel et Chabot (de Paris), a été offert aux invités dans une grande salle construite sur pilotis pour cette circonstance.

Pendant toute la soirée, les édifices publics ont été illuminés comme hier. La flèche de la cathédrale était encore plus brillante. On avait allumé sur la plate-forme, dans l’intérieur et au sommet du monument, de vastes foyers de fusées du Bengale. Par intervalles, les cavités de cette tour prodigieuse s’éclairaient de fanaux bleus, rouges et blancs. C’est un spectacle qui tient de la magie.

Demain, le Prince part pour Bade incognito.

QUATRIÈME JOURNÉE.

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Strasbourg, le 20, à minuit trois quarts.

Je croirais trahir les intentions du Prince Président en rendant compte des incidents de son voyage dans le grand duché de Bade. Il a voulu que ce voyage se fît sans pompe et sans solennité. En entrant sur une terre étrangère, il a dépouillé l’appareil dont il avait dû s’environner dans une fête nationale. Son passage dans le grand-duché de Bade n’en restera pas moins un événement. Il a été accueilli avec une sympathie qui témoigne assez de l’admiration qu’ont nos voisins pour son caractère. En voyant cette foule empressée, nous nous serions encore cru dans une ville française.

BANQUET DONNÉ PAR LE CONSEIL DE LA COMPAGNIE DU CHEMIN DE FER DE STRASBOURG.

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Pendant que ce voyage s’accomplit, les fêtes de l’inauguration se continuent pour les personnes qui avaient pris le plus de part à l’achèvement de la grande ligne qui unit Strasbourg à Paris.

Un banquet de soixante-dix couverts, donné par le conseil d’administration de la Compagnie du chemin de fer, a réuni à l’Hôtel de Paris les représentants délégués des divers chemins de fer d’Allemagne. Les ingénieurs de l’État, qui ont contribué à la construction de la ligne, et les représentants délégués des chemins de fer français, avaient été également invités.

La réunion était présidée par M. le comte de Ségur, ancien pair de France, président du conseil d’administration de la Compagnie de Paris à Strasbourg, assisté de MM. le baron Jayr, ancien ministre et ancien pair de France; Perdonnet, Baignères, Blaque-Belair, Clary, Roux, Carayon de Vendeul, Arnoux, baron d’Hervey, Dubochet, de Grimaldi, Fol, tous membres du conseil d’administration.

On remarquait parmi les convives MM. Hachette, ingénieur, chargé du contrôle de la ligne; de Sazilly, qui a achevé la gare monumentale de Paris, commencée par M. l’architecte Duquesnay; Marinet, ingénieur en chef; Guibal, Michel, Jacquinet, Malard, Lyautey, Boulanger, tous ingénieurs en chef des ponts et chaussées; l’inspecteur divisionnaire Schwilgué, qui présenta, en 1842, le premier projet du chemin de fer entre Hommarting et Strasbourg; Vuignes, ingénieur en chef de la Compagnie; Lemoine, ingénieur chargé de la construction de la voie; Bossange, secrétaire général de la Compagnie; Hallopeau, chef de l’exploitation générale; Strohl, directeur des chemins de fer d’Alsace, et précédemment directeur des bateaux à vapeur de Cologne sur le Rhin; Léopold Javal, représentant la compagnie du chemin de fer de Mulhouse à Thann, et d’autres directeurs de chemins de fer.

A la fin du banquet, M. le comte DE SÉGUR, au nom du conseil de la Compagnie, s’est levé et a prononcé le toast suivant:

«Messieurs,

«Permettez-moi de vous remercier d’avoir bien voulu répondre à l’appel que nous avons eu l’honneur et le plaisir de vous faire.

«Notre réunion ici est d’une grande signification.

«Jusqu’à ce jour, messieurs, les gouvernements n’ont été occupés qu’à rendre difficile l’entrée des États. L’isolement paraissait une condition de la sûreté.

«On se félicitait d’avoir pour frontière des montagnes inaccessibles ou des fleuves rapides et profonds. A ces obstacles de la nature, on ajoutait des travaux de toute sorte avec une activité incessante et aux prix de dépenses considérables.

«Aujourd’hui la même activité se déploie, mais dans un but tout opposé.

«On veut faciliter les relations; on les appelle. Les chemins de fer se relient pour n’en faire qu’un seul; les capitales se touchent. La rapidité de la circulation est devenue un besoin si impérieux, qu’en crainte de la retarder on simplifie de toutes parts les formalités des passe-ports et des douanes.

«Les chemins de fer ne sont plus réduits à la proportion de simples entreprises commerciales; ils ont toute la portée d’institutions nouvelles; ils créent, en effet, un progrès nouveau; en rapprochant les nations, ils mêlent les intérêts; ils font disparaître les distances, et avec elles les rivalités et les antagonismes.

«Ils font plus pour le maintien de la paix générale que tous les appareils de la force militaire.

«Ce que je vous dis là, messieurs, n’est ni une théorie, ni une utopie; c’est une idée pratique, et je n’en veux d’autre preuve que notre heureuse rencontre avec vous.

«Nous avions hâte de voir arriver ce jour, et c’est au prix des plus grands sacrifices qu’à travers les circonstances les plus difficiles nous avons pu terminer notre œuvre et toucher directement la frontière d’Allemagne.

«Persévérant dans cette pensée de relations nouvelles et d’union plus intimes, nous n’avons pas attendu l’achèvement de notre ligne pour envoyer un des nôtres vers vous et pour vous convier à ce banquet d’une bonne et utile fraternité. Partout, en Allemagne, on a répondu à notre appel, et nous sommes heureux de voir réunis ici les représentants de tant d’intérêts industriels et commerciaux.

«Aussi, dès ce premier jour, venons-nous vous demander votre concours pour arrêter de concert les mesures les plus favorables pour faciliter l’accès et le mouvement dans nos différents pays. Nous n’aurons pas à débattre des questions internationales, nous consulterons les intérêts communs, nous oublierons la carte géographique, nous croirons à une nationalité européenne.

«Si notre exemple, est suivi, il n’y aura plus pour le public du continent qu’une seule compagnie de chemins de fer. De Paris, on assurera, sans quitter le rail, son arrivée aux points les plus éloignés, et de toutes les villes d’Europe on calculera son arrivée à Paris, à heure fixe, sans obstacle et presque sans arrêt.

«En atteignant ce but, nous aurons résolu un grand problème,

«Messieurs! à l’union des intérêts moraux et matériels des nations européennes! A l’union plus immédiate des intérêts allemands et français représentés à ce banquet!»

Ce toast a été accueilli par de vifs applaudissements et par les cris de: Vive-la Compagnie de Strasbourg!

M. d’Hetzel, directeur du chemin de fer de Wurtemberg, lui, a répondu en ces termes:

«Je ne saurais trop vous remercier, messieurs, au nom de mes collègues et au mien, de l’accueil sympathique que nous recevons au milieu de vous. Nous sommes heureux de nous trouver réunis, Allemands et Français, sur les bords de ce fleuve, témoin de nos anciennes guerres, pour faire ensemble des vœux d’alliance et d’union plus intimes.

«Soyez sûrs que notre concours ne vous manquera pas, pour réaliser les idées généreuses qu’exprimait si bien votre honorable président. Nous travaillerons de concert avec vous à ce que les communications entre nos chemins de fer deviennent si simples et si faciles qu’il semble n’y avoir qu’une seule compagnie. Bien des fois les peuples français et allemands se sont rencontrés sous les murs de cette ville où nous portons aujourd’hui des toasts fraternels. Mais désormais, quand les Allemands y viendront, ce ne sera plus au bruit des canons, ce sera au bruit des locomotives, ces machines puissantes du progrès et de la paix.» (Bravos prolongés.)

M. Schwilgué, inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées, a pris ensuite la parole. Il a fait un tableau rapide de l’état des chemins de fer en Allemagne. Il a énuméré ceux qui sont construits et qui restent à construire. Et il a terminé sa brillante allocution en émettant le vœu que les gouvernements étrangers complètent promptement leurs réseaux de chemins de fer, afin que toutes les capitales de l’Europe soient mises en contact.

A la suite de ce banquet, où a régné la plus franche cordialité, trois délégués de la Compagnie de Strasbourg ont pris l’engagement de se rendre à Carlsruhe, pour arrêter les mesures les plus favorables à un arrangement qui unirait les divers chemins de fer aboutissant à la frontière de France.

MM. Émile Péreire, l’un des directeurs du chemin de fer du Nord, et Isaac Péreire, directeur du chemin de fer de Saint-Germain, n’avaient pu assister à ce banquet. Ils se trouvaient à Bade lorsque l’invitation leur a été adressée, et ils l’ont reçue trop tard. Mais, à leur retour, ils se sont empressés d’adhérer aux sentiments et aux idées qui avaient été si noblement exprimés dans cette réunion. Personne plus qu’eux, en effet, n’avait le droit de prendre sa part des vœux formés pour le développement des chemins de fer et des relations internationales. Ce sont eux qui les premiers ont tourné l’attention et les forces du pays vers ces grands et utiles travaux, qui sont aujourd’hui une de nos gloires, et qui, il y a quinze ans à peine, paraissaient à jamais irréalisables.

Ce banquet, où l’industrie de la France et de l’Allemagne était si dignement représentée, a produit une véritable sensation. Il est de nature à avoir du retentissement. Ces rencontres pacifiques où se rapproche l’intelligence de deux pays rivaux, cet échange de paroles fraternelles, ce projet qui va devenir une réalité, de mettre en communications faciles et journalières deux peuples jadis ennemis, et de créer entre eux des relations qui, par les liens tous les jours plus serrés des intérêts, en feront comme une seule nation, nous paraissent, à nous, contenir de grandes garanties pour le présent et l’avenir.

C’est ainsi que, par la force des choses, la guerre devient chaque jour plus impossible. Les chemins de fer n’ont pas seulement pour résultat d’étendre les relations commerciales, de donner une nouvelle force à l’industrie et de lui ouvrir des débouchés, ils rapprochent les hommes, ils unissent entre eux ceux que les grandes distances, la différence de mœurs et de langage avaient divisés, et deviennent ainsi les plus solides fondements de la paix.

Après avoir accompagné S. A. Impériale jusqu’au pont de Kehl, M. Lefebvre-Duruflé, ministre des travaux publics, accompagné de M. Renouard de Bussières, député de Strasbourg; Lacrosse, secrétaire du Sénat; de Franqueville, chef de la division de la navigation; Schwilgué, inspecteur divisionnaire; Coumes, ingénieur en chef des travaux du Rhin; Thil, chef du cabinet, et de vingt-huit autres ingénieurs et invités, est allé inspecter les travaux qui s’exécutent sur la rive gauche du Rhin pour assurer la rectification du fleuve. Le bateau à vapeur à hélice le Progrès a transporté les invités jusqu’à Lauterbourg. Le ministre profitera de l’absence du Prince pour inspecter, demain matin, les travaux entrepris sur le Rhin, entre Strasbourg et Huningue.

M. Lefebvre-Duruflé a donné, dans cette circonstance, une preuve de plus de cet esprit exact et pratique qu’il apporte dans l’administration, de cette aptitude si remarquable à régler avec la même sûreté de vue les grandes et les petites choses. Après avoir tant fait depuis si peu de temps pour l’exécution des immenses travaux publics qui viennent d’être organisés sur toute l’étendue de la France, après avoir imprimé à ces entreprises gigantesques une si vigoureuse impulsion, il n’a pas cru au-dessous de lui de s’occuper par lui-même de tous les détails de l’inauguration qui est l’événement du jour. Et le pays l’en félicitera avec nous.

L’administration du chemin de Strasbourg avait pris aussi les mesures les plus intelligentes pour que les nombreux invités n’eussent pas à souffrir des fatigues de la route, et trouvassent partout les égards et les prévenances désirables. Le trajet s’est fait avec une rapidité et un confortable qui nous rappellent l’inauguration du chemin de fer du Nord sous les auspices de M. le baron de Rothschild. A l’aller comme au retour, des buffets de deux cents couverts, élégamment servis aux frais de la Compagnie, attendaient les voyageurs. Il était impossible de faire les honneurs avec plus de grâce et de somptuosité.

La rapidité avec laquelle il a fallu rendre compte de tant d’incidents ne nous a pas permis de nommer, en donnant l’indication des travaux d’art que nous avons aperçus sur la ligne, les ingénieurs auxquels ils sont dus. Plusieurs d’entre eux viennent de recevoir des mains du Prince la récompense qu’ils ont méritée. Nous croyons devoir livrer à la publicité les noms de tous ceux qui ont pris part à ce grand travail.

M. Hachette, ingénieur ordinaire de première classe, a exécuté trois grands ponts sur la Marne, et le souterrain de Chalifert. Il est aussi chargé du contrôle de la ligne sous les ordres de M. Lechâtelier.

M. de Mermet, nommé récemment inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées, a dirigé les travaux de la deuxième section, depuis le bois de Meaux jusqu’à Vitry-le-Français, sur deux cent cinquante-trois kilomètres de longueur. Il a été dignement secondé par les ingénieurs ordinaires Gamin, Gallois, Saint-Denis et Bancelin.

M. Guibal a été chargé de la section de Vitry-le-Français, jusqu’à la limite des départements de la Meuse et de la Meurthe, sur cent trois kilomètres de longueur; M. Decomble a exécuté la partie qui se trouve sur le territoire de la Marne.

M. Michel, qui s’est distingué dans la direction des travaux relatifs à l’embranchement de Metz, a été appelé à remplacer M. Vainchet, qui est mort sur les chantiers.

M. Viller, ingénieur ordinaire, a maintenu un ordre parfait dans les ateliers de cette section, qui ont occupé des milliers d’ouvriers en 1848.

M. Jacquiné, ingénieur en chef, a dirigé les travaux de la quatrième section, comprenant le département de la Meurthe. sur une longueur de cent quarante kilomètres.

Parmi les travaux difficiles et remarquablement exécutés dans cette section, sont les souterrains de Hommartin, de Hoffmult, de Lutzelbourg, les ponts de Fontenoy et de Liverdun sur la Moselle, le pont de Saint-Phlin sur la Meurthe. M. Jacquiné a été secondé dans l’exécution par M. l’ingénieur ordinaire Molard.

M. Duhoux, ingénieur ordinaire de première classe, a construit le beau pont de Lunéville et dirigé tous les travaux entre Varangeville et Embernil.

M. Lyautey, ingénieur ordinaire, a achevé la partie comprise entre Aubermenil et Sarrebourg.

M. Boulanger a exécuté les travaux des stations de la ligne. Elles sont toutes achevées, à l’exception de celle de Strasbourg qui ne pourra être livrée qu’en 1853.

M. Mantion, ingénieur ordinaire de deuxième classe, est préposé au service des ateliers.

Les ingénieurs attachés à la Compagnie n’ont pas moins de titres que les précédents à être cités,

M. Vuignes, ingénieur en chef, a rendu de véritables services dans la direction de la pose des rails, et, sous ses ordres, M. Lemoine, qui a contribué à la promptitude de l’achèvement de la voie, ainsi que MM. Grenier et Lestelle.

CINQUIÈME JOURNÉE.

Table des matières

Lunéville, 22 juillet, dix heures du soir.

RETOUR DE BADE. — ROUTE DE STRASBOURG A LUNÉVILLE.

Table des matières

Le séjour du Prince dans le duché de Bade n’a eu, ainsi que nous l’avons dit, aucun caractère officiel. Cependant la population a trouvé le moyen de témoigner son admiration et ses sympathies. On se serait encore cru dans une province française.

Ce matin, à neuf heures et demie, le Prince est sorti du palais de la grande-duchesse douairière de Bade, entouré des autorités civiles et militaires. Partout, sur son passage, retentissaient des acclamations. Au pont de Kehl, les troupes de la garnison étaient sous les armes, et criaient, dans leur langage: Vive l’Empereur!

Avant de rentrer en France, S. A. Impériale s’est entretenue quelques instants avec plusieurs officiers de l’armée badoise.

M. le préfet de Strasbourg est venu à sa rencontre jusqu’au milieu du pont. La population des campagnes était toute accourue. L’affluence était telle, que la voiture du Prince ne pouvait marcher qu’au pas.

A sa rentrée à Strasbourg, S. A. Impériale a retrouvé les démonstrations qui l’avaient accompagnée à sa sortie. Toutes les maisons étaient pavoisées et les fenêtres garnies de dames qui agitaient leurs riches dentelles, et jetaient, des fenêtres, des vivats et des fleurs. Les troupes de la garnison formaient la haie jusqu’à l’hôtel de la préfecture, où le cortége est arrivé à midi.

Après quelques minutes de repos, S. A. Impériale s’est dirigée vers la gare du chemin de fer, où l’attendait une foule immense. Le vaste emplacement sur lequel doit s’élever l’embarcadère est couvert de plusieurs milliers de spectateurs, parmi lesquels on remarque les toilettes éclatantes des dames. Les cris de: Vive Napoléon! vive l’Empereur! retentissent avec un véritable enthousiasme et suivent longtemps le train qui emporte, à toute vapeur, l’hôte illustre dont la présence a changé, dans ces quatre derniers jours, la physionomie de la vieille cité.

Tout le long du trajet, les habitants des campagnes, parés comme aux jours de fêtes, se pressent de chaque côté de la voie de fer. Dans toutes les stations, les maires, décorés de leurs écharpes, les curés, les pasteurs, et leurs populations, viennent saluer une dernière fois celui qu’ils appellent le sauveur de la France.

Plusieurs fois le Prince a fait arrêter le convoi pour adresser des paroles de bonté à ces braves gens.

Une halte a eu lieu à Saverne, où le Prince n’avait pu s’arrêter dimanche à cause de la pluie. Là s’est offert un spectacle curieux et nouveau. Dès l’entrée de la prairie qui précède la station, une cinquantaine de riches propriétaires alsaciens, en costume national, se livraient à une foule d’exercices équestres d’un effet original et saisissant. Puis, dans la gare même, trente jeunes filles, vêtues en bergères alsaciennes, et portant des houlettes, ont défilé, tenant chacune un bouquet qu’elles offraient successivement au Prince. En un instant, le salon d’honneur a été jonché de fleurs. Pendant ce temps, de jeunes élèves, aux voix suaves et ravissantes, chantaient, avec un ensemble parfait, une cantate inédite en l’honneur de l’hôte auguste dont Saverne fêtait la présence.

Le prince a distribué à chacune de ces jeunes filles des bagues, des bracelets et différents cadeaux qui seront pour elles un précieux souvenir de cette belle journée.

Ajoutons enfin qu’une trentaine de vieux soldats nécessiteux, présentés au Prince, en ont reçu des marques de munificence.

A Lutzelbourg, le convoi s’est arrêté pour admirer les ruines du vieux donjon féodal qui couronne la vallée et pour recevoir les félicitations de la municipalité. Là, comme à Saverne, l’enthousiasme des populations était unanime.

Enfin, vers cinq heures, l’on arrive à Lunéville, où doit se terminer la journée. Indépendamment du magnifique arc de triomphe élevé dans la station, deux autres en feuillages et et arbustes avaient été élevés dans le trajet qui sépare la gare du château royal où le Prince devait se rendre.

Une foule innombrable se pressait aux environs de la gare, et faisait entendre les plus sympathiques acclamations.

A sa descente du wagon, S. A. Impériale a été félicitée par les autorités civiles et militaires, et un groupe de jeunes filles, vêtues en blanc, lui a offert des bouquets. L’hommage de l’une d’elles se composait d’un bouquet d’immortelles sur lequel se trouvaient écrits ces mots: Puissiez-vous, Prince, régner sur la France aussi longtemps que vivra celte fleur; c’est le vœu d’Hortense. Visiblement ému par cette suscription qui lui rappelait inopinément le souvenir d’une mère chérie, le Prince a ouvert ses bras à la jeune fille et l’a embrassée. Cette scène touchante a ému tous les assistants.

Mais les impressions changent d’objet, et se reportent sur le magnifique coup d’œil que présentent, rangés en bataille sur l’esplanade du château, les quatre beaux régiments de cavalerie qui forment la garnison de Lunéville. Le Prince, à cheval et entouré de son état-major, les a passés en revue et a décoré un certain nombre d’officiers et de soldats.

Le soir, un banquet, dressé dans le grand salon du palais, a réuni un grand nombre d’invités.

Le prince, fatigué des émotions de cette journée, s’est retiré de bonne heure dans ses appartements.

SIXIÈME JOURNÉE.

Table des matières

RENTRÉE A PARIS.

Paris, 25 juillet.

Ce matin, à dix heures et demie, S. A. Impériale quittait Lunéville. Comme la veille, la multitude remplissait les abords de la gare des cris mille fois répétés de: Vive Napoléon! Vive l’Empereur!

Le convoi était déjà loin que ces cris arrivaient encore jusqu’à lui.

Le trajet de Lunéville à Paris s’est fait au milieu de ce concours toujours empressé des populations, qui ne peuveut se lasser d’acclamer le chef de l’État.

Le prince était attendu à Paris à six heures.

A quatre heures, les troupes quittaient leurs quartiers respectifs, et se disposaient à prendre les positions qui leur avaient été assignées par le général commandant en chef l’armée de Paris.

Les régiments de la première division avaient la droite à l’embarcadère du chemin de fer;

La deuxième division, la droite à la Porte-Saint-Martin;

La troisième division, à la Madeleine.

La garde républicaine à cheval formait la haie dans la cour de l’embarcadère. La garde républicaine à pied soutenait le flanc de gauche faisant face à cet édifice. La gendarmerie à pied occupait la rue de Strasbourg et les deux côtés de la rue de Chabrol. Puis étaient échelonnés sur deux haies continues, et se prolongeant du faubourg Saint-Denis jusqu’auprès du palais de Saint-Cloud, les régiments dont suit la nomenclature:

Le 1er du génie;

Les 6e, 19e, 28e, 35e, 37, 43e 44e, 51e, 56e, 58e de ligne;

Les 3e, 6e, 19e et 20e léger et les bataillons de chasseurs de Vincennes, tous en tenue de campagne. La musique de chaque régiment exécute, par intervalles, les fanfares choisies de son répertoire.

Trois batteries d’artillerie attelées occupaient la place de la Concorde.

Chaque régiment était commandé par son colonel, les troupes n’étant pas massées par division, et leurs généraux de division et de brigade devant former état-major à la suite du Prince.

Toutes les troupes, ainsi rangées en haie, étaient sous le commandement du général Carrelet, commandant la première division, du général Courant, commandant la place, du général Hubert, commandant l’artillerie, et du général Sallereau, commandant le génie.

A cinq heures, le général Magnan, commandant en chef l’armée de Paris, les généraux de division Carrelet, Renault, Levasseur, Korte, le chef d’état-major général Cornemuse. les généraux de brigade de Cotte, Courant, Ripert, d’Alphonse, Marulaz, Repond, Hubert, étaient en grand uniforme à l’embarcadère.

A six heures moins le quart est arrivé M. de Maupas, ministre de la police générale, portant le grand-cordon de Pie IX. Après s’être assuré, de concert avec M. le préfet de police, que toutes les dispositions d’ordre et de sûreté avaient été prises, après avoir parcouru les abords de l’édifice, le ministre est entré dans l’intérieur de la gare, où il a également constaté que toutes les mesures qu’il avait prescrites avaient été accomplies.

Bientôt sont arrivés MM. les ministres d’Etat, de la justice, de l’instruction publique et des cultes, de l’intérieur, de la marine et des colonies. M. de Persigny portait le grand-cordon de Saint-Lazare et de Saint-Maurice de Sardaigne. Tous les ministres étaient en grand uniforme. M. Baroche, vice-président du conseil d’État, les présidents de section de ce conseil, le général d’Hautpoul, grand référendaire du sénat, M. Berger, préfet de la Seine; M. Henri Chevreau, secrétaire général du ministère de l’intérieur, tous en uniforme des grandes cérémonies, sont arrivés successivement dans les salons de la gare.

Monseigneur l’archevêque de Paris, accompagné de son vicaire général, était l’un des premiers dans le salon: le vénérable prélat a été entouré par les ministres et par les hauts dignitaires de l’État.

M. de Royer, en habit de ville, et plusieurs autres magistrats, M. Latour-du-Moulin, directeur de la presse, de l’imprimerie et de la librairie, plusieurs secrétaires généraux de ministères, en uniforme, sont venus se mêler au cortège de réception.

Un officier d’état-major de la milice royale anglaise, M. John Sullivan, en uniforme, était au milieu des nombreux officiers supérieurs venus à la rencontre du Prince. MM. le général Vaudrey, le général Piat, en costume de sénateurs, et tous les officiers de la maison du Prince, étaient à la gare.

On a appris qu’une dépêche télégraphique annonçait un retard dans l’arrivée de S. A. I. On a su que Louis-Napoléon avait été retardé sur plusieurs points et notamment à Châlons-sur-Marne où il avait dû mettre pied à terre pour se rendre aux vœux de la population.

A six heures et demie, le canon des Invalides s’est fait entendre, le bourdon de Notre-Dame a mêle ses accents sonores aux éclats solennels du canon, qui a annoncé, par une salve de cent un coups, l’approche du train Impérial.

A sept heures un quart, un sifflement a retenti; c’était l’arrivée du convoi. Une délicieuse musique s’est fait entendre, et les troupes ont porté les armes.

Les ministres, les généraux, le général Magnan en tête, monseigneur l’archevêque, se sont approchés du wagon d’honneur d’où le Prince est descendu au milieu des acclamations les plus chaleureuses.

Il a pris la main de chacun de ces hommes d’Etat qui se pressaient pour le féliciter de cet excellent voyage et de son heureux retour.

Le Prince-Président a remercié le chef de l’Église de Paris d’être venu si loin. Monseigneur Sibour a répondu par quelques paroles pleines de l’onction qui le distingue.

Avant de quitter la gare, Louis-Napoléon a remercié MM. Edward et Hallopeau, chefs de l’exploitation, de leurs bons soins, ainsi que MM. les administrateurs, de toute leur sollicitude. Il a laissé une somme importante à distribuer aux hommes qui ont conduit le train.

Puis, traversant une double haie de hauts fonctionnais, tous couverts de broderies étincelantes, il est sorti par un petit salon artistement orné. Les cris de vive Napoléon! ont éclaté de nouveau; la gendarmerie n’a poussé qu’un cri unanime, celui de: Vive l’Empereur!

En montant en voiture, les dames des halles centrales, accompagnées de l’inspecteur général des marchés, lui ont offert un bouquet qu’il a gracieusement accepté.

Le cortége s’est mis en marche aux bruits des musiques militaires dans l’ordre suivant:

Deux guides le pistolet au poing;

Les escadrons de la même arme, précédés de leur musique;

Le 1er régiment de lanciers, toutes ces troupes sous les ordres du général Partonneaux, marchant en tête avec son aide de camp.

Le Prince était en calèche découverte à quatre chevaux conduits à la Daumont par des jockeys à la livrée Impériale; M. le ministre de la guerre était à la droite du Prince, MM. les généraux Roguet et Canrobert en face, M. le général Magnan, à cheval, était à la portière de droite, M. le général Carrelet à celle de gauche.

Les généraux de division et de brigade de l’armée de Paris, à cheval, au nombre de quinze, suivaient immédiatement la voiture du Prince

Les voitures des ministres venaient ensuite.

Monseigneur l’archevêque occupait la seconde voiture avec MM. les ministres de l’instruction publique et des cultes et de la justice.

Les voitures des autres dignitaires, toutes découvertes, suivaient successivement.

L’officier d’état-major anglais avait un des premiers rangs dans le cortége.

Le 7e lanciers fermait la marche.

La voiture du Prince a marché au pas, au milieu des témoignages éclatants de l’enthousiasme des troupes et du peuple qui se pressait derrière elle.

Le parcours des boulevards a été une ovation continue. On se ferait difficilement une idée de la foule qui les encombrait.

Le clergé de la Madeleine, croix en tête, a reçu le Prince au passage devant l’église, et M. l’abbé Deguerry l’a félicité.

Enfin, reprenant sa marche, le cortége a suivi la rue Royale, la place de la Concorde et la grande avenue des Champs-Élysées.

Le Prince se rend directement à Saint-Cloud.

Les rues, les maisons, les fenêtres étaient partout encombrées de spectateurs et d’élégantes toilettes. Les cris de vive Napoléon! et parfois vive l’Empereur! se sont fait entendre de tous côtés; partout on lisait sur les visages l’expression de la joie et de la confiance. Les cris de vive Napoléon! se sont prolongés jusqu’à Saint-Cloud, où le Prince est arrivé à huit heures et demie.

La ville était illuminée; la population rurale se pressait sur le passage et faisait retentir l’air de ses acclamations.

Ainsi s’est terminée cette grande solennité industrielle. Le Prince-Président rentre dans Paris, emportant la certitude que ces riches départements ont conçu pour son gouvernement cette affection profonde qu’obtiennent toujours les grands courages et les grands services. Le bruit des fêtes s’éteint, mais il en restera dans les populations un souvenir qui ne s’effacera pas. Ces inaugurations ne sont pas des cérémonies stériles; elles laissent à leur suite l’activité, le mouvement et la vie que portent avec elles ces voies nouvelles qui nous ont coûté de grands sacrifices, mais qui nous promettent de larges compensations.

Dans quelques jours le chemin de fer de Strasbourg sera livré au public dans toute son étendue. Qui peut prévoir les relations industrielles et commerciales que cette grande ligne va faire naître! Quelles richesses ne va-t-elle pas créer dans ces contrées, si intelligentes et si laborieuses déjà ! La France nous semble grandie et fortifiée. Elle étend dès aujourd’hui, à sa volonté, sa main puissante sur le Rhin et sur toutes les forteresses qui défendent ses frontières de l’Allemagne. Strasbourg, la sentinelle lointaine, n’a qu’à pousser un cri pour que Paris l’entende. Le télégraphe électrique et le chemin de fer en font un faubourg de la capitale. Une foule de villes importantes, Forbach, Metz, Sarrebourg, Lunéville, Nancy, Toul, Commercy, Bar-le-Duc, Vitry-le-Français, Châlon, Epernay, Château-Thierry, Meaux, sont liées entre elles par une voie de communication prompte et facile. Six départements, la Seine, Seine-et-Marne, la Marne, la Meuse, la Meurthe, la Moselle et le Bas-Rhin, si différents, il y a quelques années, de productions et de mœurs, se tiennent par la main.

La France se trouve dès cette heure en communication avec la grande artère des bords du Rhin et le vaste réseau des chemins de fer d’Autriche. C’est là une véritable révolution, révolution féconde en résultats, révolution pacifique qui nous assure des prospérités nouvelles, et qui est un gage de plus pour la paix du monde.

Avant peu de temps, d’autres fêtes de la même nature seront célébrées. Le chemin de fer de Bordeaux s’achève avec une incroyable activité, la grande ligne de Paris à Marseille est couverte de travailleurs, les lignes du Centre et de l’Ouest s’allongent chaque jour, celles de Cherbourg et de Bordeaux à Cette sont entreprises.

En quelques mois, le gouvernement de Louis-Napoléon a commencé et achevé l’exécution d’immenses travaux que la France rêvait et devant lesquels elle semblait reculer. Voilà des œuvres! voilà des titres que n’oubliera pas la reconnaissance des populations!

VOYAGE DE SON ALTESSE IMPÉRIALE LE PRINCE LOUIS-NAPOLÉON BONAPARTE DANS LE CENTRE ET LE MIDI DE LA FRANCE.

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PREMIÈRE JOURNÉE.

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Bourges, le 14 septembre, à minuit.

Lorsque Louis-Napoléon laissa pressentir l’intention d’entreprendre le grand voyage qu’il commence aujourd’hui à travers les départements du Centre et du Midi, les conseils municipaux des villes qu’il devait traverser s’empressèrent de voter des allocations considérables pour recevoir le chef de l’Etat d’une manière digne de lui. Le Prince fut touché de cet empressement; mais, avec un bon goût dont la France lui a su gré, il manifesta, par une note publiée au Moniteur, le désir que son voyage ne fût pas l’occasion de prodigalités ruineuses; il engagea les conseils municipaux à reporter sur des œuvres de bienfaisance une partie des sommes qu’ils avaient d’abord destinées à donner aux réceptions plus de pompe et plus d’éclat extérieur. Le Prince montrait par là quels sont le but et le caractère de son voyage.

Il ne va pas chercher le tumulte et l’éblouissement des fêtes officielles. Il veut connaître par lui-même les besoins et les vœux des populations. Il veut que sa présence au milieu de ces belles provinces du Centre et du Midi noue plus étroitement les liens qui attachent déjà la France au chef qu’elle s’est choisi. Aussi, quelle que soit la magnificence de l’accueil que S. A. I. vient de recevoir à Bourges, et qui lui est réservé dans le reste de son voyage, la représentation officielle s’efface et disparaît en quelque sorte devant les démonstrations publiques. Ces arcs de triomphe, ces pavois, ces drapeaux, ces guirlandes, ces oriflammes, ces illuminations, ces bruits de fêtes, ces acclamations, toutes ces splendeurs ne sont pas dues à la sollicitude administrative; elles sont le résultat d’un élan irrésistible et spontané. C’est la voix du peuple qui parle dans ces décorations que revêt le chemin parcouru par le Prince et dans ces cris de: Vive l’Empereur! qui viennent jusqu’à moi. Manifestations énergiques et puissantes, dont la signification n’échappera pas à ceux qui réfléchissent!

Le voyage que commencé aujourd’hui le Prince-Président durera trente-deux jours. Il embrasse presque tout le midi et le sud-ouest de la France. Bourges, Nevers, Moulins, Roanne, Saint-Etienne, Lyon, Grenoble, Valence, Avignon, Marseille, Toulon, Aix, Nîmes, Montpellier, Narbonne, Carcassonne, Toulouse, Montauban, Agen, Bordeaux, Angoulême, Rochefort, La Rochelle, Niort, Poitiers, Tours et les villes intermédiaires qui se trouvent sur ce long trajet, recevront successivement S. A. I.

Historiographe fidèle, je m’efforcerai de tout voir, de tout entendre, et je vous écrirai jour par jour, heure par heure, au milieu de la poussière du chemin, les impressions de ce voyage, qui commence sous les plus heureux auspices. Mon seul but sera de trouver et d’exprimer la vérité.

DÉPART DE PARIS.

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Dès le matin, une foule immense assiégeait les avenues de la gare du chemin de fer d’Orléans. La population de Paris voulait saluer le départ du Prince.

A onze heures et demie, le 2e bataillon de la gendarmerie mobile a pris position sur le boulevard de l’Hôpital, orné de drapeaux et d’écussons aux armes de Louis-Napoléon.

L’extérieur de la gare était décoré de faisceaux aux couleurs nationales, surmontés de l’aigle et de la couronne impériale. La salle des premières avait été transformée en un salon d’honneur, artistement orné.

MM. les ministres d’Etat, de la justice, des affaires étrangères, de l’intérieur, de l’instruction publique, des travaux publics, des finances; M. Baroche, vice-président du conseil d’Etat; M. Billault, président du Corps Législatif, sont arrivés successivement, ainsi qu’une députation du Sénat. Nous avons remarqué MM. le général marquis d’Hautpoul, grand référendaire; le comte Portalis, Mesnard, vice-présidents; le baron Lacrosse, secrétaire du Sénat; Troplong, premier président de la Cour d’appel de Paris; Lefebvre-Duruflé, ancien ministre; Dumas, le général baron de Bar, le général Piat et plusieurs autres sénateurs.

M. Delangle, président de la commission municipale et procureur général de la Cour de cassation; M. Berger, préfet de la Seine; M. Piétri, préfet de police; M. Collet-Meigret, secrétaire général de la préfecture de police, plusieurs conseillers d’Etat, étaient également à la gare, tous en costume officiel. M. le ministre de la marine, qui est à Cherbourg, n’a pu se trouver à ce départ.

M. le général de Saint-Arnaud, ministre de la guerre, est ensuite arrivé, accompagné du commandant Deplace, du capitaine Boyer, ses aides de camp, et de M. de Lépine, son secrétaire particulier.

M. de Maupas, ministre de la police générale, accompagné du secrétaire général de son ministère, de M. Latour-Dumoulin, directeur général de la presse, de l’imprimerie et de la librairie, de M. Tonnet, directeur de la sûreté intérieure, étaient, avec M. Piétri, préfet de police, des premiers à l’embarcadère du chemin de fer, s’assurant par lui-même que toutes les dispositions d’ordre et de sécurité prescrites avaient été remplies.

M. le ministre de la guerre doit accompagner le Prince-Président pendant tout le voyage. M. le ministre de la police générale l’accompagnera jusqu’à Moulins.

Le général marquis de la Wœstine, commandant supérieur de la garde nationale de la Seine, arrive, suivi de son chef d’état-major, du comte de Niewerkerque et de ses aides de camp; puis, le général d’Ornano, grand chancelier de la Légion d’honneur, accompagné du général de Saint-Mars, secrétaire général de l’ordre de la Légion d’honneur.

Le général Magnan, commandant en chef de l’armée de Paris, avec tout son état-major, et suivi des généraux de division Carrelet, Renault, Levasseur, et des généraux de brigade Cornemuse, de Cotte, de Lourmel, Canrobert, Courand, Partouneaux, d’Hugues, Bouat, Ripert, d’Alphonse, Marulas et Repond, précèdent de quelques minutes la voiture du Prince.

Louis-Napoléon était attendu à l’embarcadère du chemin de fer à onze heures et demie, mais son départ du palais de Saint-Cloud a été retardé par une démonstration imprévue. MM. les officiers des régiments de carabiniers et de cuirassiers, casernés à Versailles, conduits par le général de division Korte, par le général de brigade d’Allonville et par leurs colonels, avaient voulu avoir l’honneur d’accompagner le Prince jusqu’à l’embarcadère. Ils se sont présentés inopinément dans la cour du palais de Saint-Cloud, pour prendre la place de l’escadron d’escorte. Le Prince les a remerciés en termes pleins de noblesse et d’affection, et, entouré de cette glorieuse escorte dont les casques, les cuirasses et les brillants uniformes étaient partout admirés, il a franchi rapidement la distance qui le séparait de la gare.

Il était dans une élégante voiture découverte, attelée de quatre chevaux. Il avait à ses côtés le roi Jérôme, président du Sénat, les généraux comte Roguet et comte de Goyon, ses aides de camp.

Dans une seconde voiture se trouvaient le général de Montebello, les colonels Fleury, premier écuyer, et le colonel Edgard Ney, aides de camp du Prince. Dans d’autres voitures étaient MM. Mocquard, chef du cabinet de S. A. I.; M. le docteur Conneau, son premier chirurgien, et M. Albert de Dalmas, sous-chef du cabinet, ainsi que les officiers d’ordonnance de S. M. I., MM. le commandant Lepic, les capitaines Merle, de Menneval, de Cambriels et Petit.

A la hauteur du pont d’Austerlitz, le Prince a été entouré par une foule nombreuse et compacte, qui l’a salué du cri de: Vive l’Empereur! poussé avec une entraînante unanimité. Le ciel, en ce moment, a semblé vouloir donner plus d’éclat à cette manifestation. Les nuages qui le voilaient depuis le matin se sont déchirés, et les rayons du soleil ont tout d’un coup inondé le peuple et le cortége d’une splendide lumière.

Le Prince était visiblement ému, et chacun pouvait voir, dans le rayonnement de son visage, que l’excellente santé dont il jouit lui permettra d’accomplir son voyage, malgré ses longues et inévitables fatigues.

Une députation des forts de la Halle, la médaille de cuivre pendue à la boutonnière, avait été introduite dans la cour de la gare: ils ont fait entendre, à plusieurs reprises, le cri de: Vive l’Empereur!

A son entrée dans la gare, le Prince a été reçu par MM. le duc de Mouchy, vice-président du conseil, le comte de Morny, le baron P. de Richemont, Bourlon, Édouard Caillard, de Bousquet, membres du conseil d’administration, et par l’honorable M. Didion, inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées et directeur général de l’administration de la Compagnie du chemin de fer d’Orléans et de ses prolongements. Puis il est passé dans le salon où se trouvaient réunis MM. les ministres et les membres des corps constitués, auxquels il a fait ses adieux.

Sur la gare étaient rangés M. Lebrun, chef de gare, en tête de ses sous-chefs, les employés du chemin de fer en tenue parfaite. Lorsque le Prince est venu prendre place dans le wagon d’honneur qui lui avait été préparé, ils ont fait entendre, avec énergie, le cri de: Vive l’Empereur! Aux côtés du Prince prennent place MM. les ministres de la guerre, de la police générale, les généraux comte Roguet, comte de Goyon, de Montebello, le duc de Mouchy. Le colonel Fleury, le commandant Lepic, les capitaines de Menneval, Merle, de Cambriels et Petit, MM. Mocquard et Conneau, le capitaine Cramatte, préposé à la sûreté du Prince, et les administrateurs du chemin de fer prennent place dans d’autres wagons. M. le directeur général Didion est dans un wagon couvert par une marquise aux couleurs nationales pour mieux surveiller la direction du train.

A une heure dix minutes le signal du départ est donné, et le convoi s’ébranle aux cris mille fois répétés de: Vive Napoléon! et Vive l’Empereur! Le canon des Invalides annonce à Paris que le Prince vient de quitter la gare.

ROUTE DE PARIS A BOURGES.

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Bientôt le convoi laisse derrière lui cette fameuse tour de Montlhéry, qui, du temps de Boileau et même de nos jours, semblait suivre si longtemps les yeux du voyageur qui la fuyait, et qui glisse si vite à l’horizon, maintenant que nous sommes emportés par la vapeur dans ce tourbillon d’un convoi qui égale la rapidité des vents. On aperçoit le vieux donjon romain qui domine Étampes de ses murs éventrés, autour desquels vole sans cesse une nuée d’oiseaux de proie, comme autour d’une ruche sombre.

La station d’Étampes était splendidement décorée. Le préfet de Seine-et-Oise, M. le comte de Saint-Marceau, M. Lassus, sous-préfet de l’arrondissement, le maire, les adjoints, le conseil municipal et de nombreuses députations du conseil général et des communes rurales, ainsi que le clergé, attendaient le Prince, qui est descendu un instant. La foule était immense autour de la station, et l’air retentissait des cris de: Vive Napoléon! Vive l’Empereur! Plusieurs vieux soldats, souvenirs vivants de la gloire impériale, étaient venus présenter leurs hommages au neveu de l’Empereur. Accueillis avec bonté par S. A. I., ils ont emporté des marques de sa munificence.

Le convoi franchit les plaines de la Beauce, et partout on voit les habitants des campagnes accourir et saluer son rapide passage.

A la gare d’Orléans, le convoi s’arrête quelques minutes, et, sans descendre du wagon, le Prince reçoit les hommages du clergé et des autorités. La population toute entière était sortie de la ville et entourait la gare, faisant entendre les cris les plus enthousiastes.

Orléans disparaît, ainsi que les tours légères de sa cathédrale avec leurs couronnes qu’on dirait ciselées à jour par la main des fées. On traverse, en courant toujours, les vastes plaines de la Sologne, ces déserts de sable que le Prince-Président a entrepris de rendre à la culture et à la fertilité !

Cette terre humide, triste et désolée, s’étend pendant près de vingt lieues, depuis la campagne d’Orléans jusqu’au sol verdoyant et fertile des vallées de l’Yèvre et du Cher. Au milieu de cet espace, le chemin de fer rencontre et cotoie successivement les trois petites capitales du centre de la Sologne: la Ferté-Saint-Aubin, Lamotte-Beuvron (où le dévouement du Prince a apporté tant d’espérances pour la Sologne, qui lui rend de si légitimes sympathies) et Salbris. Enfin, on pénètre tout à fait dans le Berry, à Vierzon, point de bifurcation de la ligne du Centre sur Bourges et Nevers, vers le sud-est d’une part, et sur Châteauroux, vers le sud-ouest, d’autre part.

La ville de Vierzon, destinée indubitablement à une grande prospérité, est assise près du confluent des rivières du Cher et de l’Yèvre, au milieu d’une fraîche végétation, à l’extrémité méridionale de la forêt qui porte son nom. C’est l’une des petites villes les plus animées et les mieux bâties de la province.

Son sol produit presque toutes les choses nécessaires à la vie. C’est la meilleure hôtellerie que l’on rencontre entre Orléans et Bourges. Aussi les beaux esprits du lieu ont-ils célébré naguère ses bonnes qualités dans l’inscription fort engageante qui suit, écrite sur l’une des portes de la ville:

Vïrzio villa virens, alliundè pauca requirens.

Silvis ornata, vinetis, pratis decorata.

Vierzon possède la belle manufacturé de porcelaine dirigée avec tant de succès et de bienveillance pour la classe ouvrière par MM. Petry et Pepin-Lehalleur.

A deux kilomètres de la ville se trouve le magnifique établissement des forges de Vierzon-Village, l’un des plus considérables de la France, qui produit le fer excellent et renommé auquel les fers de Suède et de Catalogne sont seuls capables de faire concurrence en Europe.

M. Pastoureau, préfet du Cher; le général duc de Mortemart, commandant la dix-neuvième division militaire et président du conseil général; M. Bourdaloue, secrétaire général de la préfecture; M. le général de Noue, commandant la subdivision; M. le général d’artillerie Borme et le colonel de gendarmerie, étaient venus recevoir S. A. I. à Vierzon. Le train Impérial est arrivé à cinq heures et ne s’est arrêté que quelques minutes. M. le préfet a présenté le maire, les adjoints, le conseil municipal, ainsi que tous les fonctionnaires du canton. Pendant ce court moment d’arrêt, les cris de: Vive Napoléon! n’ont cessé de retentir. Des dames élégantes, qui avaient trouvé place dans la gare, mêlaient leurs acclamations à celles des spectateurs et de la foule immense, pressée sur les amphithéâtres naturels qui entourent le chemin de fer.

La vapeur emporte le cortége à travers les plaines fertiles du Berry, toutes couvertes de pampres jaunissant, et peuplées de villages qui élèvent, çà et là, les clochers pittoresques de leurs églises à travers de grands ombrages.

La nuit qui approche laisse apercevoir au loin, sur la gauche, la petite ville de Mehun. toute remplie des souvenirs de Charles VII. Là se dressent encore, sur les bords de l’Yèvre, les ruines du château bâti par le roi de Bourges. C’est dans ce château qu’il reçut, à plusieurs reprises, Jeanne d’Arc, la pucelle d’Orléans; c’est là qu’il lui conféra les lettres de noblesse qu’elle avait si bien gagnées; c’est au sommet de ces tours dévastées que s’allumaient les signaux d’amour qui allaient troubler le cœur de la belle Agnès Sorel dans les mystérieuses retraites du château du Bois-Sir-Amé, situé à quelques lieues du côté du midi; c’est dans ce lieu que Charles VII fut atteint de la sombre folie qui le conduisit au tombeau; c’est aussi de là qu’est parti le char funèbre qui porta sa dépouille mortelle à Saint-Denis.

Bientôt, à droite, se dessinent les contours du canal du Berry, bordés de leurs peupliers élancés, et le château de Marmagne, qui s’enfuit rapidement sous l’horizon.

Pendant le trajet, à travers les bruits des machines et des wagons, le vent apporte le son des cloches des villages, toutes mises à la volée. A chaque station, l’air retentit des cris de: Vive l’Empereur! poussés par une foule innombrable accourue pour entrevoir les traits de Louis-Napoléon.

Partout les stations sont décorées de guirlandes et de banderoles, et s’éclairent des feux d’une illumination contre lesquels luttent les dernières lueurs du jour qui s’éteint.

A six heures, les freins se serrent, la locomotive siffle, le cortége touche à la gare de Bourges.

ARRIVÉE A BOURGES.

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La ville commence à s’illuminer, et l’on voit se dessiner, au-dessus de ces étoiles qui s’allument de toutes parts, la masse imposante et sombre des tours de la cathédrale; Cent un coups de canon annoncent l’arrivée du Prince, et les cloches de toutes les églises de la ville mêlent leurs sons à ceux du bourdon de Saint-Étienne. On entend au dehors de la gare les bruissements d’une foule impatiente.

Dans la gare, magnifiquement éclairée et ornée d’arbustes qui se mêlent aux couleurs nationales, résonnent les fanfares militaires qu’exécute la musique du 9e régiment d’artillerie.

En descendant de wagon, le Prince est reçu par M. Planchat, maire de Bourges, accompagné de MM. Gaiéta et Bourdaloue, ses adjoints, et de tout le conseil municipal. MM. les membres du conseil général, la cour d’appel ayant à sa tête M. Corbin, premier président, les tribunaux de première instance et de commerce, M. Paul Lagarde, inspecteur général du ministère de la police, les sous-préfets des arrondissements de Saint-Amand, de Sancerre, de Gien et d’Issoudun, les deux députés du département: MM. de Duranti et Bidault, M. Vauquelein, ingénieur en chef des ponts et chaussées, et les ingénieurs des canaux du Berry et de la Sologne, les tribunaux civils et de commerce du département de l’Indre, les inspecteurs des eaux et forêts, les maires d’un grand nombre de communes, les juges de paix, assistaient à cette réception.

Conformément aux ordres donnés par M. le ministre de l’intérieur, aucun discours n’a été prononcé. Après avoir échangé quelques paroles avec M. Planchat, S. A. I. sort de la gare au milieu des plus vives acclamations.

Un superbe cheval, Philipps, que le Prince montait à la revue du 15 août, l’attendait à la sortie de la gare. Le Prince le monte, et, suivi des deux ministres, du préfet, du général duc de Mortemart, des généraux de Noue, Borme, Roguet, de Montebello, de Goyon, du colonel de gendarmerie, des colonels Fleury, Beurret (du 9e d’artillerie), du colonel du 5e hussards venant de Limoges, du colonel du 5e de ligne, du commandant Lepic, et des capitaines Merle, de Menneval, de Cambriels et Petit, des officiers d’ordonnance, et de tout l’état-major de la division, qui lui font cortége, il se dirige vers la ville.

Le maire, les adjoints, le conseil de préfecture, le conseil municipal de la ville, des députations des municipalités des arrondissements de Sancerre et Saint-Amand, leurs sous-préfets en tête, suivent les uns à cheval, les autres en voiture.

Afin de se trouver plus immédiatement en contact avec les populations, le Prince avait contremandé les ordres donnés aux troupes pour former la haie sur son passage.

De la gare à l’entrée de la ville, sur une longueur de trois kilomètres environ, un même cri puissant, spontané, enthousiaste, est sorti de toutes les bouches à la fois, et n’a cessé de retentir. Cette foule frémissante semblait confondue dans un même sentiment de reconnaissance et de joie. Tous ces braves gens, cultivateurs pour la plupart, étaient désireux de voir le neveu de l’Empereur, le sauveur de la France. Un grand nombre avait fait plus de quinze lieues pour se trouver à son arrivée, et tous traduisaient leurs sentiments par les cris de Vive Napoléon! Vive l’Empereur!

La porte Saint-Sulpice, par laquelle on entre dans la ville, est surmontée de guirlandes, de banderoles flottantes, et ornée d’écussons aux armes de la ville, représentant trois moutons paissants, et ne rappelant nullement la ridicule célébrité qu’on a donnée aux armes de Bourges. Ces écussons sont séparés par les initiales de Louis-Napoléon, surmontées de la couronne Impériale. Au-dessus de la porte plane un aigle aux ailes déployées. De distance en distance, sur la place, en avant de la porte, se dressent des mâts pavoisés. reliés entre eux par des guirlandes de fleurs et de feuillages portant le chiffre Impérial.

La garde nationale, nouvellement organisée, attend le Prince à l’entrée de la ville; il y a là des gardes nationaux de tout le département, les uns en blouse, d’autres en uniforme de la levée de 1814; des bataillons de pompiers cantonaux, des artilleurs, de vieux soldats de l’Empire; tous sont venus à pied, quelques-uns de fort loin, pour être passés en revue par le Prince.

Partout sur l’itinéraire suivi, sur les rues Saint-Sulpice, Porte-Neuve, Jacques-Cœur, des Quatre-Piliers, Bourdaloue, de la Monnaie, Porte-Jaune, les maisons sont illuminées et pavoisées, et les fenêtres chargées de curieux et de dames aux toilettes élégantes, qui font pleuvoir des fleurs sur le passage de S. A. I.

Toutes ces rues sont comme couvertes par des velum au bas desquels sont des oriflammes. Une foule extraordinaire se presse, avec un joyeux tumulte, dans les rues habituellement muettes et désertes. Depuis longtemps la vieille cité des Césars n’avait eu un pareil air de fête.

L’Hôtel-Dieu, la maison-mère des sœurs de la charité, se distinguent surtout par l’art qui a présidé à leurs décorations: ce sont de longues files de guirlandes de fleurs les plus fraîches, soutenues par des rubans aux couleurs nationales. On lit sur des inscriptions:

A Louis-Napoléon, sauveur de la famille, le protecteur de la religion.

Les saintes femmes de ces pieuses maisons sont toutes rangées en bon ordre sur le passage du Prince, qui les salue avec affabilité.

Dès cinq heures, une légion de prêtres en surplis s’est réunie dans la cathédrale à monseigneur le cardinal, à ses vicaires généraux, et à tout le chapitre en habit de chœur, pour recevoir le chef de l’Etat, qui a voulu inaugurer au pied des autels le début de son voyage.

A six heures trois quarts, le cortége arrive devant le grand perron de la basilique. Le prince met pied à terre au milieu des masses qui se pressent autour de lui et des acclamations les plus vivement enthousiastes. Les cris de: Vive Napoléon! et Vive l’Empereur! n’ont cessé que lorsque le cardinal est descendu au bas du grand perron, croix et mitre en tête, accompagné de MM. de Lutho, Caillaud et Michaud, ses vicaires généraux. Son Eminence lui a offert l’encens et l’eau bénite.

Pour se conformer aux intentions du ministre, monseigneur le cardinal Dupont n’a point fait de discours; il a adressé à S. A. I. les paroles suivantes:

«Prince,

«Nous voulions déposer aux pieds de Votre Altesse Impériale les sentiments dont nous sommes pénétrés pour elle: on nous impose silence; mais lisez dans nos cœurs, Prince, vous y verrez un dévouement et une reconnaissance qui ne peuvent être égalés que par notre profond respect.»

Le Prince a répondu:

«Monseigneur,

«Je suis profondément touché des sentiments que vous

«m’exprimez. Ils sont de bon augure pour moi au commencement

«du voyage que j’entreprends: ils me porteront

«bonheur, les vœux que fait pour moi un prélat si distingué

«et un clergé si recommandable par ses vertus.»

Son Éminence a répliqué :

«Nous allons les déposer au pied des autels.»

Le Prince est conduit processionnellement au chœur, aux accents graves et majestueux de l’orgue, en traversant une immense haie de prêtres qu’il salue, et qui a remplacé l’appareil militaire qui s’étendait tout à l’heure sur ses pas dans les nombreuses rues du parcours.

Le Prince s’agenouille sur un prie-Dieu placé devant le maitre-autel; les ministres, les généraux et le cortége se tiennent debout derrière lui.

On a chanté en faux-bourdon le Domine salvum fac Napoleonem, et le prélat a récité l’Oremus.

Il était nuit. Cette immense cathédrale plongée dans une obscurité profonde et dont le chœur seul est éclairé, ces chants graves et solennels, cet encens qui monte lentement sous ces voûtes perdues dans l’ombre, ce Prince agenouillé devant l’autel, ce prélat appelant sur lui les bénédictions du ciel, toute cette pompe austère de la religion produit une émotion profonde dont l’âme ne peut se défendre.

Saint-Étienne est un des monuments les plus grandioses de l’architecture gothique; ses proportions sont colossales. Ses deux tours sont remarquables par leur hauteur, mais inégales et d’un autre style que l’ensemble de l’édifice. Cinq portails s’ouvrent sur la façade. Leur effet est imposant; ils sont ornés de sculptures qui racontent dans tous leurs détails l’Ancien et le Nouveau Testament.

Chaque pierre a son épisode sculpté avec cette naïveté qui distingue les artistes du moyen âge. Le portail latéral du midi est du style byzantin le plus pur et paraît plus ancien que le reste de l’église.

La crypte, la plus belle qu’il y ait en France, est peuplée de statues qui semblent pleurer sur des tombeaux. La plupart sont d’une habile exécution. Mais elles ne sont pas à leur place. Elles ont été transférées de la sainte Chapelle brûlée en 1756; elles nuisent à l’austère simplicité de cette église souterraine.

L’intérieur de la vieille basilique est d’un effet solennel. Cinq nefs sont soutenues par quatre rangs de piliers d’une légèreté et d’une audace qui effrayent les regards.

Rien ne peut rendre l’impression religieuse que l’on éprouve en entrant sous ses voûtes sacrées.

La majesté de l’architecture; l’immensité de l’enceinte, dont l’œil ne peut mesurer l’espace; cette forêt de colonnes qui s’épanouit au sommet en rameaux gigantesques, ces statues, ces tombeaux, ces marbres sur lesquels chaque pas éveille un écho, ce jour qui meurt à travers les vitraux colorés: tout remplit l’âme d’une respectueuse terreur.

Monseigneur le cardinal Dupont, arrivé à l’archevêché de Bourges en 1842, n’a cessé de se préoccuper des mesures nécessaires pour maintenir et restituer à cette noble basilique la gravité de son caractère.

Les vitraux, d’une merveilleuse beauté, avaient beaucoup souffert des outrages du temps et plus encore de ceux de la révolution de 1793. Ils ont été, en partie, restaurés par M. Thévenot (de Clermont); mais il reste encore beaucoup à faire. Chaque fois qu’on touche à ces vastes cathédrales, c’est tout un monde à remuer.

Le cardinal a fait enlever des tableaux qui se trouvaient à chaque côté du chœur, ainsi que les boiseries, et les grilles qui le fermaient. Cette intelligente modification a rendu à l’édifice son aspect simple et originel.

Parmi les chapelles placées autour de l’église, on distingue la chapelle du Sacré-Cœur, dans laquelle monseigneur l’archevêque a fait placer deux tapisseries des Gobelins d’une valeur de deux cent vingt mille francs, dont l’une représente la mort d’Ananie et de Saphire, et l’autre saint Pierre et saint Jean montant au temple et guérissant un paralytique.

Le Prince est reconduit par monseigneur le cardinal avec le même cérémonial qu’à l’entrée. A la sortie de l’église, qui a lieu par le portail donnant sur le jardin de l’archevêché, les cris de: Vive l’Empereur! redoublent, et ceux qui n’ont pu entrer dans l’église accourent pour le voir.

Le Prince est à pied et s’entretient avec le cardinal, qui le conduit à son palais, où il doit passer la nuit. MM. de Lutho, Caillaud et Michaud, vicaires généraux, et le chapitre suivent. L’entrée et la place de la cathédrale sont décorées et illuminées. De nombreuses inscriptions en l’honneur du Prince sont placées par intervalles et éclairées de feux étincelants.

Au sommet du grand portail du palais archiépiscopal resplendissent les lettres L. N. enlacées dans un écusson de feu de Bengale et surmonté de la couronne Impériale. La cour d’honneur est couverte d’arbustes et de fleurs. La musique du 5e hussards et celle de la garde nationale exécutent les airs aimés du Prince.

Trente-cinq jeunes filles de jardiniers et de vignerons sont disposées sur deux rangs au bas du grand escalier du palais. Elles tiennent chacune à la main un bouquet des plus jolies fleurs. Mademoiselle Léonie Montigny s’avance et remet son bouquet au Prince, qui la remercie avec bonté de cet hommage.

Les autres déposent successivement leurs bouquets dans une corbeille qui est reçue par un officier d’ordonnance. Elles ont toutes le costume du pays, qui ne manque ni d’élégance, ni de richesse. Elles portent une écharpe bleue, frangée d’or.

Le Prince arrive au salon de son appartement par un magnifique escalier à deux galeries ornées de fleurs.

La ville avait l’intention d’offrir un banquet à S. A. I. qui l’a refusé.

En acceptant l’hospitalité du cardinal, Louis-Napoléon avait voulu se charger de tous les frais de la réception. C’est en son nom qu’avaient été faites toutes les invitations. C’est ainsi que les choses se passeront pendant tout le cours du voyage.

A sept heures et demie, le Prince a réuni dans un couvert de quarante-six personnes monseigneur le cardinal, le premier vicaire général, le général duc de Mortemart, M. le préfet, MM. Bidault et Duranti, députés au Corps législatif; M. Planchat, maire de la ville; M. Corbin, premier président; M. Paul Lagarde, inspecteur général du ministère de la police le premier avocat général faisant fonctions de procureur général; les généraux de la 19e division, les colonels des régiments et plusieurs autres hauts fonctionnaires.

Cependant la ville présente un spectacle inaccoutumé. Des fêtes splendides ont été préparées pour la soirée et doivent durer toute la nuit. La place Séraucourt est le centre principal des fêtes: ses belles allées étincellent d’illuminations. Des jeux de toute espèce ont été mis à la disposition du public.

Une immense salle de bal s’y élève et retentit des airs de danse qu’exécute un puissant orchestre. Sur les points écartés, de vastes tentes sont ouvertes à ceux qui veulent trouver un abri ou prendre du repos. On remarque des mâts et des oriflammes qui, au nombre de vingt-neuf, portent chacun le nom de l’un des cantons des départements. Ces signaux doivent servir de points de ralliement à la réunion des cantons pour le défilé qui doit avoir lieu demain.

C’est de ce côté que se porte principalement la foule.

Des illuminations brillent également dans le reste de la ville. Le palais de l’archevêché et l’hôtel de la préfecture se distinguent, entre tous les édifices, par les feux très-habilement distribués qui décorent leurs belles façades.

L’illumination principale figure le chiffre soixante-neuf mille, nombre de voix données au Président par le département du Cher. Un autre écusson, entouré de lumières, renferme cette inscription:

La ville de Bourges et le département du Cher reconnaissants à Louis-Napoléon!

Mais ce qui frappe surtout l’imagination, ce sont les effets de feux de Bengale qui, par intervalles, viennent éclairer la cathédrale et font tout à coup resplendir le géant de pierres, dont les hautes tours, comme deux bras immenses, se dessinent sur le sombre azur des cieux. Les lueurs fantastiques semblent encore grandir les colossales proportions de l’édifice, dont on aperçoit alors les sculptures les plus déliées dans toute la délicatesse de leurs détails.

Les places et les rues sont parcourues par les curieux qui se proposent de revenir voir le feu d’artifice, composé par Ruggieri, qui sera tiré ce soir à dix heures sur la place Séraucourt.

Bourges n’a pas habituellement cette animation et cette vie. Lorsque le voyageur la traverse, elle lui paraît trop vaste pour sa population, ses rues manquent de mouvement et d’activité. Ses vieux hôtels, majestueux et sévères, avec leurs cours humides où l’herbe croît paisiblement, semblent regretter les hôtes qu’ils ont jadis reçus. Il a fallu que toute la population des environs s’y portât, pour lui donner cette agitation qui pourtant n’est pas étrangère à ses murailles.

Bourges est une antique et noble cité. Son origine se perd dans la nuit historique. Du temps des Tarquins elle était, dit Tite-Live, la capitale de la Gaule celtique. Quelques-uns ont fait remonter sa fondation aux Argonautes.

Tout le monde sait quelle était sa splendeur à l’époque de la grande invasion romaine. Lorsque tout reculait devant les armées de César, le patriotisme des Gaulois, dans un fanatisme qui, plus tard, devait être imité par la Russie, brûlait toutes les villes du Berri, pour faire le vide autour des légions victorieuses. Bourges fut épargnée.

«Voyez, disaient ses députés à Vercingétorix, voyez cette ville, la plus superbe, la plus majestueuse de toute la Gaule, la forteresse et l’ornement de la patrie. Respectez ses monuments magnifiques, témoignages de votre grandeur; ses temples, ses portiques, où votre orgueil se complaît. Fiez-vous, pour arrêter César, à ces remparts puissants et redoutables dont l’audace brave tous les dieux de la guerre!»

Les députés des habitants de Bourges furent écoutés. Plus heureuse que Moscou, la ville ne fut pas sacrifiée à l’indépendance nationale. Mais ses remparts formidables n’arrêtèrent que peu de temps la marche triomphale de César. Après un siège savant, la ville fut prise, et le vainqueur raconte dans ses Commentaires que quarante mille de ses habitants périrent dans l’assaut. La défense fut toutefois héroïque, et les femmes gauloises se firent massacrer à côté de leurs époux.

Bourges n’en resta pas moins la cité la plus considérable des Gaules. Mais, depuis cette époque, elle a eu d’autres dévastations à subir. Saccagée d’abord par les Visigoths, puis par Didier, comte de Blois et général des armées de Chilpéric, qui rasa tous ses monuments, elle fut réédifiée par Charlemagne, nouvelle et digne origine, et reprit au moyen âge une partie de son antique splendeur.

Ce qui reste de ses monuments témoigne, au milieu de la décadence moderne, de ce qu’elle a été. Il n’est pas une rue où le voyageur n’arrête son regard curieux sur quelque édifice digne d’intérêt. Il est impossible de la traverser sans visiter sa cathédrale et le palais de Jacques Cœur.

Nous avons parlé de la cathédrale; nous avons pu aussi nous arrêter un instant devant la maison de Jacques Cœur où les lumières de l’illumination nous permettent de lire cette fière devise, gravée dans tous les écussons et qui semble faite pour Louis-Napoléon:

«A vaillants cœurs rien impossible.»

Ce fut, en effet, un vaillant cœur que le simple négociant qui construisit cette somptueuse demeure. Il ouvrit au commerce de la France des voies alors presque inconnues.

Il montra ce que peuvent faire l’intelligence, le travail et la probité. Sa fortune a quelque chose d’épique. Il établit des comptoirs dans le Levant, et sur toutes les côtes de la Méditerranée. Il négocia avec tout le monde connu.

Il avait accumulé des richesses immenses, dont il fit le plus noble usage. Il fut l’ami et le trésorier de Charles VII. Poursuivi par la haine des grands, qui ne pouvaient lui pardonner son élévation rapide, la faiblesse de son royal ami le laissa succomber. Ni sa vertu, ni son génie, ni sa générosité, ni les services rendus ne purent le protéger.

A cette époque d’inégalité, le bourgeois parvenu portait ombrage aux courtisans. Il fut sacrifié. Après une longue captivité, il porta en Italie son activité et son génie, qui lui eussent fait une nouvelle fortune plus grande que la première, si la mort ne fût venue le surprendre. Aujourd’hui la justice se rend sous les voûtes loyales qu’il habita. Symbole de la différence des temps! Il semble que les pierres qui retentissent chaque jour des arrêts rendus au nom de l’égalité devant la loi écoutent la protestation de notre siècle contre l’injustice qui poursuivit celui dont elles gardent le chiffre et la devise.

A dix heures, le Prince-Président se rend au bal de la préfecture à. pied et sans escorte. Il parcourt ainsi plusieurs rues, entouré d’une population innombrable. Les cris de: Vive Napoléon! Vive l’Empereur! retentissent avec éclat dans cette foule, qu’on évalue à 60,000 âmes.

Aux saluts du Prince, le peuple se découvre et répond par des démonstrations d’une vivacité peu habituelle aux habitants du Berri. Le Prince ne marchait qu’à petits pas. La foule était si compacte, qu’il fallait des efforts inouïs pour le voir.

Les hommes, les femmes, les enfants, tous se mêlaient à ces manifestations spontanées de véritable enthousiasme.

L’hôtel de la préfecture est l’ancien palais construit par Jean, duc de Berri, et où siégeaient avant la Révolution les différents tribunaux de Bourges. Il a aussi ses souvenirs: c’est dans une de ses vastes salles qu’eut lieu cette assemblée célèbre du clergé qui, sous Charles VII, rédigea la pragmatique-sanction, cette préface du suffrage universel.

Aujourd’hui, l’hôtel est décoré avec un goût exquis.

Dans le salon d’entrée, placé à droite, est disposée l’estrade réservée à l’orchestre, dirigé par Strauss. Vient ensuite le salon d’honneur, richement décoré de velours grenat entre- mêlé de crépines d’or, qui, détachées du fond par l’éclat des lumières, produisent un effet magique. C’est dans ce salon qu’a été placé, sur une petite estrade, le fauteuil du Prince-Président, entouré à droite et à gauche de fauteuils de moindre dimension, réservés aux ministres ainsi qu’aux principaux dignitaires qui l’accompagnent. Ce magnifique salon précède la salle de bal, dont la décoration est d’une richesse de très-bon goût. Cinq grands lustres, étincelants de bougies, répandent dans cette salle, de vaste dimension, des torrents de lumière. Tout autour sont disposés des faisceaux de drapeaux aux couleurs nationales.

Mais ce qui tient du prodige, c’est l’aspect d’une vaste salle improvisée en cinq jours dans le but de servir de dégagement à la foule des danseurs. Cette salle, l’ancienne vénerie du duc Jean, et qui, ces jours derniers encore, servait de chantier aux ouvriers occupés aux travaux de restauration de l’hôtel, offre aujourd’hui un coup d’œil aussi original que gracieux. Des guirlandes de fleurs, entremêlées de drapeaux, dissimulent heureusement la voûte un peu trop surbaissée de cette salle. Sur l’une de ses faces, et entouré d’un faisceau de drapeaux, s’élève le buste colossal du Prince-Président; de l’autre côté, l’œil est frappé par l’harmonieuse disposition de faisceaux d’armes et d’emblèmes militaires que surmonte un aigle gigantesque construit par des soldats du génie.

L’entrée du Prince dans lu salle du bal a produit un effet électrique. Les dames se sont levées, et les acclamations ont été unanimes. Le Prince, accompagné du préfet et des ministres, a visité les salons, remplis d’une triple galerie de fraîches et élégantes toilettes, auxquelles se mêlait le costume simple, modeste, mais de bon goût, des belles fermières. C’est ainsi qu’on nomme les riches villageoises de ces contrées.

Le Prince a ouvert le bal avec madame Pastoureau, femme du préfet, ayant pour vis-à-vis M. le préfet et madame Planchat, femme du maire. Les ministres, le maire et d’autres hauts fonctionnaires figuraient dans le quadrille d’honneur.

Après la contredanse, le Prince, prenant l’escalier par lequel on communique des salons de la préfecture avec les magnifiques jardins, est venu se placer dans une tribune, de laquelle il a longtemps regardé les illuminations de la place Séraucourt; et les populations qui se pressaient dans ces vastes promenades l’ont salué des cris mille fois répétés de: Vive l’Empereur!

Le feu d’artifice, qui a parfaitement réussi, n’a pas été l’un des épisodes le moins intéressants de cette nuit de merveilles. Le Prince y assistait. Scus la terrasse où il avait pris place, au pied de la tribune, la population ne cessait de défiler, et chacun s’arrêtait peur contempler longtemps ses traits. Les cris de: Vive Napoléon! Vive l’Empereur! éclataient avec enthousiasme et passion.

Vers onze heures, Louis-Napoléon, accompagné seulement du préfet, du duc de Mortemart, et de quelques généraux et officiers supérieurs, est revenu à pied à l’archevêché, en passant dans des rues étroites et devant la caserne d’artillerie. Le poste a pris les armes et a fait entendre le cri de: Vive l’Empereur!

DEUXIÉME JOURNÉE.

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Bourges, 15 septembre, midi et demi.

Les bruits de la nuit s’éteignent à peine, et déjà l’activité commence. Jamais Bourges n’avait vu une telle affluence. Il est arrivé des communes entières, femmes et enfants. On cite celle de Saint-Léger, composée de quinze cents habitants dont douze cents ont assisté à la fête. Les vieillards seuls et les malades sont restés aux champs. Aussi, cette nuit, un grand nombre ont-ils bivaqué dans les rues et sur les places.

A neuf heures du matin, le Prince reçoit plus de neuf cents fonctionnaires, maires ou membres des conseils municipaux du département et des départements voisins.

Dans cette réception, le Prince a décoré plusieurs fonctionnaires, entre autres M. de Lutho, vicaire général et M. Bourdaloue, ingénieur, et adjoint du maire de la ville. C’est une haute distinction méritée par de grands travaux.

Un grand nombre de personnes notables du département du Cher avaient sollicité et ont obtenu la faveur d’être reçues par le Prince. Nous citerons entre autres M. de Toirac, colonel d’état-major en retraite; M. Aubertot, maître de forges; M. Leclercq, ancien colonel de l’Empire; M. Buchet-Martigny, membre du conseil général; MM. Moreau et Clérault, membres du conseil d’arrondissement de Sancerre.

Le Prince a reçu, en outre, trente mariniers du port de Saint-Thibault. Le chef de la députation s’est adressé au Prince dans les termes suivants:

«Nous venons vous prier, monseigneur, de ne pas nous oublier et de nous donner du travail: les bateaux à vapeur ont détruit tout le poisson. Les canaux et les chemins de fer nous ont fait bien du mal. La république nous a achevés. Et cependant nous sommes restés des hommes d’ordre, malgré la misère et les mauvaises excitations. Quoi que vous fassiez pour nous, nous ne vous en serons pas moins dévoués. Vive l’Empereur!»

Le Prince, vivement touché de la confiance avec laquelle ces braves ouvriers sont venus à lui et des bons sentiments qu’ils exprimaient, leur a promis de s’intéresser à leur sort.

REVUE. — DISTRIBUTION DES AIGLES.

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Pendant ce temps, les populations s’étaient groupées dans les allées de Séraucourt, autour des oriflammes indiquant en grosses lettres le nom de leurs cantons. Les maires et toutes les autorités municipales s’étaient réunis à leurs administrés. Il avait été remis à chaque commune des banderoles et des bannières.

Par une heureuse innovation, 20,000 médailles à l’effigie de Louis-Napoléon avaient été frappées en commémoration de sa visite à Bourges. Elles ont été distribuées ce matin par les maires avec une véritable profusion. Le Prince a félicité M. Pastoureau de cette initiative, et lui a demandé deux de ces médailles pour les conserver comme un souvenir de cette journée.

La revue des gardes nationales et des troupes de la garnison, composées du 9e régiment d’artillerie, du 15e de ligne, et d’un détachement du 5e hussards, a commencé à dix heures.

Le Prince a pu se convaincre de l’excellente tenue de nos soldats. Il a remis lui-même aux gardes nationales, dans la personne de leurs chefs, les aigles qui doivent désormais être portées à la tête des compagnies. Il est impossible de rendre l’émotion avec laquelle ont été reçus ces nobles symboles qui rappellent la gloire de l’Empire. Les cris de: Vive l’Empereur! retentissent de toutes parts.

DÉFILÉ DES COMMUNES.

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Après la revue, le Prince vient se placer sur la tribune où il était hier, et qui est adossée au jardin de la préfecture, faisant face à la promenade de Séraucourt. A ses côtés sont les ministres et les principales autorités. Alors a commencé le défilé des communes.

Je voudrais pouvoir peindre l’aspect pittoresque de cette manifestation. D’abord, vient la garde nationale de Bourges, suivie de toutes les corporations de la ville et des habitants des cantons; puis, les cantons ruraux des arrondissements de Bourges, de Sancerre et de Saint-Amand. Devant eux marchent les étendards aux couleurs nationales, portant le nom de chaque canton; ensuite, les maires et autres fonctionnaires des communes, revêtus de leurs insignes, les pompiers et les gardes nationaux; enfin, toute la population des cantons avec ses costumes variés et singuliers, ses vestes bleues, ses chapeaux de feutre à larges bords, et cette physionomie à la fois intelligente et grave, naive et fine, qui distingue le paysan du Berri. Chaque commune est précédée des drapeaux et des banderoles qui lui ont été distribués.

Vous dire les acclamations qui éclatent chaque fois qu’un canton passe sous la tribune présidentielle, serait une chose impossible. C’est un tonnerre que ne peuvent couvrir la voix du canon et les fanfares militaires qui se font entendre pendant tout le défilé, digne accompagnement de ce chœur d’un nouveau genre. Les figures s’animent, les yeux s’éclairent, les bras se lèvent, les drapeaux s’agitent, et le cri de: Vive l’Empereur! qui part avec ensemble de ces robustes poitrines, ébranle littéralement les airs.

Il semble que ces braves gens viennent confirmer de vive voix le vote indépendant qu’a écrit leur main loyale.

Le Président a dû être vivement ému de ces témoignages éclatants de l’amour des populations, et ce défilé a dignement couronné les fêtes de la veilie et de la matinée.

Le Prince avait voulu laisser à tous des souvenirs de son passade. Par ses soins, de nombreuses infortunes ont été secourues, et il a accueilli plusieurs suppliques qui lui ont été présentées. Pour que chacun eût sa part dans ce jour de joie, des distributions en argent ont été faites à domicile aux pauvres de la ville, et des primes en livrets de la caisse des retraites ont été délivrées par l’autorité municipale aux ouvriers qui avaient déjà effectué à cette caisse les dépôts les plus considérables.

SOUVENIRS HISTORIQUES DE BOURGES.

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Dans quelques instants, nous allons quitter Bourges; mais nous ne pouvons nous empêcher de jeter un dernier regard sur cette vieille cité, où le Prince vient de recevoir un accueil si enthousiaste.

Remarquable par ses monuments historiques, Bourges ne l’est pas moins par les souvenirs nationaux qui s’y rattachent. Elle a été le sol sacré, le palladium de la France dans les mauvais jours. Au milieu de ses péripéties suprêmes c’est dans les murs de Bourges que la nation française est toujours venue se réfugier. Tandis que la divine fille de Vaucouleurs relevait les courages par la victoire, Charles VII, aidé de Jacques Cœur, concentrait à Bourges les dernières ressources de la France, et préparait, par sa confiance dans l’esprit national, l’expulsion des Anglais.

A une époque plus rapprochée de nous, lorsqu’en présence de l’Europe en armes, de la Vendée insurgée, la Convention nationale ne s’appuyait plus que sur quelques départements, c’est vers Bourges qu’elle songea à porter le siége du gouvernement. Enfin, après que la patrie, suivant l’expression du général Foy, fut tombée avec nos soldats à Waterloo, c’est encore Bourges qui fut choisie pour recueillir l’armée de la Loire, la dernière force de la France abattue.

La ville de Bourges a produit ou vu fleurir un grand nombre d’hommes célèbres, particulièrement dans la science théologique, dans la science du droit et dans l’éloquence. L’esprit et les mœurs de ses habitants ont reçu de là une empreinte marquée: tandis que le développement industriel envahissait les cités voisines, Bourges est demeurée principalement une ville religieuse et universitaire, recommandable par la science et par la gravité de ses prélats, de ses théologiens, de ses jurisconsultes, de ses magistrats.

Son école de droit, qu’elle a perdue depuis l’époque de la première révolution, était déjà renommée sous le règne de saint Louis. Cette école a été illustrée par l’enseignement des Alciat, des Duaren, des Doneau, des Hoffman, et par cet immortel Cujas, qui joignait à son génie la noblesse et l’excellence de l’âme et du cœur.

Bourges a fourni à l’éloquence sacrée l’une de ses gloires les plus pures et les plus durables, le grand Bourdaloue.

AMÉLIORATIONS PROJETÉES.

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Nous ne finirions pas si nous voulions dire tous les faits qui illustrent cette noble cité, et décrire les monuments qui la décorent. Nous avons hâte de parler des améliorations qu’elle va prochainement recevoir, et dont le Prince-Président s’est longtemps entretenu avec les autorités locales.

Le palais de Jacques Cœur, actuellement occupé par la cour d’appel, les tribunaux et les bureaux de l’état civil, va être complétement restauré. Sa destination sera changée. L’hôtel de ville seul y restera. C’est là que se feront les réceptions du préfet et que logeront le chef de l’État et les princes, lorsque désormais ils se rendront à Bourges. Un palais de justice s’élèvera place du Marché et rue des Arènes, sur l’emplacement du grand séminaire actuel.

Depuis quarante ans, les casernes étaient établies dans l’ancien grand séminaire, au haut de la place Séraucourt. Cet édifice va être rendu à sa première destination. De vastes casernes seront construites près des écuries, au bas de la place de Séraucourt, à une petite distance du polygone.

Ces changements, depuis longtemps attendus, seront activés par la visite du Prince-Président. Il se fait d’ailleurs dans Bourges, comme dans toutes les villes de France, un mouvement remarquable. Peu à peu la vieille ville gothique disparaît; et l’esprit local aspire à prendre, à son tour, une large part dans le puissant essor de développement matériel, d’amélioration et de progrès moral, qui emporte vers un avenir tout rempli d’heureuses espérances les destinées de la grande famille française.

Mais l’heure du départ approche. Avant de quitter Bourges, il faut dire que rien n’a manqué à ces fêtes. Le programme, arrêté par M. le préfet avec un si remarquable discernement, a été suivi avec un ordre parfait. Pas le plus petit accident n’est venu troubler ces deux jours. Ce grand voyage a donc commencé de la manière la plus heureuse.

L’administration municipale mérite des éloges pour son concours actif et dévoué. M. Alexis Godillot, l’habile artiste dont le concours est indispensable à toutes les fêtes de Paris, et qui avait été chargé de la décoration de celle de Bourges, a donné une preuve de plus de cette fertile imagination et de ce goût exquis qui le distinguent.

A midi et demi, Louis-Napoléon monte à cheval et se dirige au pas vers l’embarcadère du chemin de fer, en suivant la rue Saint-Bonnet et le faubourg Saint-Privé, dont les façades sont décorées de drapeaux et de guirlandes de fleurs et de verdure. Toutes les troupes et la garde nationale sont échelonnées par pelotons sur son passage. Les populations lui font, par leurs acclamations, des adieux qui prouvent quel souvenir elles conserveront de cette auguste visite.

Nous avons entendu de simples paysans dire dans leur langage: Oui, celui-là est non-seulement l’élu du peuple français, il est aussi l’élu de Dieu!

Toutes les autorités se sont rendues à la gare, où elles ont pris congé du Prince, qui a fait remettre une somme importante à M. le maire pour les établissements de bienfaisance.

ROUTE DE BOURGES A NEVERS.

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Nevers, 15 septembre, à minuit.

A une heure et demie, le Prince monte en wagon. Le con voi s’élance, et il est déjà bien loin que les cris de la multitude, les volées du canon et les sons du bourdon de la cathédrale arrivent encore jusqu’à lui.

C’est toujours, sur toute la ligne, le même aspect et le même enthousiasme.

De Bourges à Nevers, le Prince s’est arrêté deux fois: au val d’Yèvre et à Nérondes. Au val d’Yèvre, la colonie agricole fondée par M. Charles Lucas, inspecteur général des prisons, l’attendait au passage. Tous les jeunes colons étaient rangés sur deux lignes. M. Charles Lucas était présent; le Prince s’est entretenu avec lui et lui a demandé s’il ne pouvait rien faire pour cette utile institution. M. Charles Lucas a répondu que sa présence était un honneur assez grand pour la colonie, qui, d’ailleurs, se suffisait à elle-même.

A Nérondes, le Prince s’est arrêté quelques instants pour céder au vœu de la population. La locomotive avait déjà dépassé la ville, lorsqu’il a donné ordre de la faire retourner en arrière.

Le maire, M. Hippolyte Massé, était à la tête du conseil municipal; le juge de paix, M. Lainé, ses suppléants, son greffier; M. Dupois, curé ; les maires et membres des conseils municipaux des communes d’Ourouer, de Blet, de Chalivoy, Cornusse, Menetou-Couture et autres; les desservants de toutes les paroisses du canton, attendaient le convoi présidentiel. Les populations de toutes ces communes étaient accourues pour acclamer celui qui a rendu à la France le repos et la prospérité.

C’est là que M. le préfet du Cher, son secrétaire général, M. Bourdaloue, les députés, MM. Bidault et de Duranti, le général de Noue, prennent congé du Prince. M. le général duc de Mortemart et M. le premier président Corbin continuent à l’accompagner dans la Nièvre.

La Guerche salue au passage le convoi présidentiel. On aperçoit bientôt le pont du Guétin, jeté si hardiment sur l’Allier par l’éminent ingénieur M. Julien, aujourd’hui directeur du chemin de fer de Lyon et inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées. L’œil s’arrête avec étonnement sur ces arches robustes qui portent fièrement à treize mètres au-dessus du lit du fleuve les eaux du canal du Centre. Ce pont, l’un des plus beaux de France, est composé de dix-huit arches et de trois écluses à la suite. Il a une longueur approximative de trois cent trente mètres, — ses trois écluses cent mètres, — et sa largeur entre les cubes de dix mètres, dont six mètres pour la cuvette destinée au passage des bateaux, et quatre mètres pour les trottoirs de chaque côté de cette cuvette.

Au loin se dessinent, en pittoresque amphithéâtre, les maisons et les clochers de Nevers, qui se réfléchissent dans la Loire. Le convoi franchit les deux fleuves, l’Allier et la Loire, et s’arrête dans la gare.

Avant de descendre du wagon, S. A. I. a adressé ses remercîments à MM. les administrateurs du chemin de fer délégués pour l’accompagner pendant son voyage de Paris à Nevers. Ce sont MM. le baron Paul de Richemond, Bourlon, Ed. Caillard, Dufeu et Cochin; M. Didion, directeur de la Compagnie, inspecteur divisionnaire des ponts et chaussées; M. Foulon, ingénieur en chef, inspecteur, commissaire du gouvernement, et M. Solacrous, ingénieur ordinaire.

ARRIVÉE A NEVERS. — FÊTES.

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Nevers est, comme Bourges, une antique cité. Elle florissait déjà du temps de Cicéron. César, qui avait trouvé sa position, entre deux rivières, sur un point élevé, facile à défendre, y établit un dépôt de vivres et de bagages. Cette hospitalité coûta cher à Noviodunum, qui, en l’absence de César, fut attaquée et brûlée par les Gaulois. Depuis, Nevers, relevée de ses ruines, a pris une nouvelle importance; elle devint la capitale du Nivernais, lorsqu’en 1528 cette province fut érigée en duché en faveur de cette famille de Clèves dont l’origine fabuleuse est une des plus piquantes chroniques des bords du Rhin. Aujourd’hui, c’est une ville importante, à qui l’activité de son commerce et de son industrie promet un grand avenir.

Toute la nuit a été consacrée par de nombreux ouvriers à mettre la dernière main aux brillantes décorations disposées dans les principales rues de la ville, mais principalement aux abords de l’hôtel de la préfecture, situé tout à l’entrée de Nevers, et à côté de l’élégant arc de triomphe commémoratif de la bataille de Fontenoy.

Cet arc de triomphe, qui, sur de moindres dimensions, est une réminiscence heureuse de celui de la porte Saint-Denis, fut élevé en 1746, et offrait à profusion d’élégantes sculptures abattues par les iconoclastes de 1793. On remarque sur ses murs une curieuse inscription en vers faite par Voltaire pendant la courte période où il fut investi des fonctions d’historiographe du roy. Voici ces vers, intéressants à plus d’un titre, et que l’on pourrait avec plus de raison peut-être appliquer à une époque glorieuse, moins éloignée de nous:

Dans ces temps fortunés de gloire et de puissance

Où Louis, répandant les bienfaits et l’effroi,

Triomphait des Anglais aux champs de Fontenoy

Et faisait avec lui triompher la clémence,

Les peuples de Nevers, en ces jours de victoire,

Ont voulu signaler leur bonheur et sa gloire.

Puis cette autre inscription:

Étalez à jamais, auguste monument,

Le zèle et la vertu de ceux qui vous fondèrent;

Instruisez l’avenir, soyez vainqueur du temps,

Ainsi que le grand nom dont leurs mains vous ornèrent.

Cet arc de triomphe, l’unique monument moderne de l’antique Noviodunum, a été choisi comme le point central duquel convergent les décorations remarquables des abords de la préfecture. Un aigle doré de dimensions colossales, et qui, ce soir, sera brillamment illuminé par d’innombrables becs de gaz, en forme le couronnement. Aux deux côtés de la porte centrale sont disposés, avec art des trophées militaires et des emblèmes guerriers surmontés par des armures du quatorzième siècle, entourées de fleurs les plus variées. Tout cet ensemble est du plus magnifique effet et se marie heureusement avec les drapeaux et oriflammes aux couleurs nationales.

En regard de la préfecture s’élèvent, sur huit rangs de gradins, les tribunes réservées où prendront place le Prince Napoléon, les ministres et les hauts fonctionnaires qui l’accompagnent, ainsi que les autorités civiles et militaires, et les notabilités du département invitées à la fête. C’est devant ces tribunes richement ornées que défilera le cortége.

Dès le matin, l’animation la plus grande régnait sur les places et dans les rues de la ville. Peu à peu une population immense, venue de tous les points de la Nièvre et du Cher pour contempler les traits du chef de l’État et le saluer sur son passage, se massait dans les lieux du parcours, ne laissant aucun vide; occupant les trottoirs, les tribunes, les fenêtres, les greniers et même les toits.

Pendant ce temps, les gardes nationales, les corps de pompiers, les diverses corporations, les ouvriers des principales usines du département, prenaient les positions qui leur avaient été assignées.

A midi, M. Alexis Frébault, maire de la ville, ses adjoints, le conseil municipal, le conseil général et un nombreux cortége de hauts fonctionnaires, en calèche découverte, sont partis de l’hôtel de ville pour se rendre à l’hôtel de la préfecture; un détachement de gendarmerie ouvrait la marche. A une heure, le cortége, précédé de M. Petit de Lafosse, préfet de la Nièvre, s’est dirigé vers la gare du chemin de fer, située au bas de la ville, à travers le flot des populations.

A deux heures et demie, des salves d’artillerie et les cloches de toutes les églises annoncent l’approche du convoi présidentiel. Un murmure prolongé de satisfaction se fait entendre. A trois heures moins le quart, les cris de: Vive Napoléon! annoncent que le convoi présidentiel est entré dans la gare.

Le Prince est reçu par le préfet et les membres du conseil municipal de la ville, ayant à leur tête M. Alexis Frébault, maire de Nevers.

M. Alexis Frébault s’est adressé au Prince en ces termes:

«MONSEIGNEUR,

«Je n’ai point de discours à faire pour exprimer la reconnaissance et la respectueuse sympathie de la ville que j’administre. Vous allez entendre les populations qui se pressent à votre arrivée vous répéter bien haut, et avec la concision de l’éloquence du cœur, ce que vous ont déjà dit 75,000 suffrages sur 76,000 votants: que si, parmi nous, quelques hommes, un instant égarés, ont cru devoir chercher dans le désordre l’amélioration de leur sort, tous comprennent qu’ils ne peuvent l’attendre que de Votre Altesse Impériale et de la consécration définitive de votre gouvernement protecteur.»

Le Prince a répondu:

«MONSIEUR LE MAIRE,

«Mon voyage a pour but de me mettre en rapport avec les

«populations, de connaître leurs besoins et leurs vœux, de

«répandre les idées d’ordre et de conciliation, et d’étudier

«les moyens de réparer tous les maux de la France. Je sais

«quels efforts vous faites pour m’aider dans cette tâche patriotique;

«et je ne viens pas seulement pour vous encourager,

«mais aussi pour remercier les fonctionnaires de leur

«concours dévoué, et les populations de leur empressement

«à suivre la bonne impulsion que vous leur donnez.»

Le préfet a présenté au Prince MM. Manuel, sénateur; le baron Charles Dupin, sénateur et président du conseil général du département; le conseil général; le baron Petiet et Octave Le Pelletier d’Aunay, députés au Corps législatif; le général Octave de Ravel, commandant le département; les ingénieurs en chef des ponts et chaussées, MM. de Boucaumont; MM. les sous-préfets des arrondissements de Clamecy, de Cosne et de Château-Chinon; les membres des tribunaux, des chambres d’agriculture, de la Société hippique; M. de Montigny, savant agriculteur, et d’autres notabilités du département.

En sortant de la gare, le Prince est monté dans la calèche de M. le préfet, ayant à ses côtés M. le ministre de la guerre, M. Petit de Lafosse et M. Alexis Frébault, maire de la ville; et le cortége s’est dirigé vers la cathédrale dans l’ordre suivant:

Un peloton de gendarmerie en grande tenue ouvrait la marche.

La voiture du Prince-Président; celles de M. le ministre de la police générale, des adjoints, du conseil municipal, du conseil général, des sénateurs, des députés, des hauts fonctionnaires, des sous-préfets du département et des maires. Les aides de camp et les officiers d’ordonnance du Prince étaient à cheval autour de la voiture de S. A. I. Un peloton de cuirassiers fermait la marche, et des soldats de cette arme marchaient en file sur chacun des flancs. Les gardes nationales et les pompiers de la ville et des arrondissements, les anciens militaires de l’Empire; les corporations des ouvriers de l’Etat, des forges, des mines; les agriculteurs, étaient sur tout ce trajet, bannières en tête, avec les inscriptions suivantes:

Nous le portons dans notre cœur. Vive l’Empereur!

Vive Louis-Napoléon III!

Vive le sauveur de la France!

Comptez sur notre dévouement!

Notre amour est à lui!

Les laboureurs à Louis-Napoléon

Les ouvriers au Prince-Président!

Un grand nombre de paysans avaient leurs chapeaux entourés de banderoles en papier blanc sur lesquelles était imprimé en grosses lettres:

Vive l’Empereur!

Les drapeaux, les insignes qui ornaient les maisons portaient en général la même inscription sur toile blanche.

Ces inscriptions très-significatives donnent la mesure des sentiments qui animent ces braves gens, et de leurs acclamations, de la vivacité desquelles aucune expression ne saurait vous donner l’idée. Littéralement, la traversée du Prince dans la ville n’a été qu’une ovation continue. Les dames qui garnissaient les fenêtres des maisons, dont la plupart étaient ornées de guirlandes et de fleurs, répondaient aux acclamations de ces masses populaires.

Le cortége est arrivé à quatre heures à la cathédrale par la rue du Doyenné. La voiture du Prince s’est arrêtée devant la porte d’honneur et a suivi la rue du Cloître-Saint-Cyr pour faire le tour de l’église, dont le bourdon mêlait ses accents sonores aux détonations réitérées de l’artillerie.

La cathédrale, sans avoir les proportions et le style grandiose de celle de Bourges, n’est pas indigne d’être remarquée. Le chœur étincelle par la fraîcheur, la vivacité et la variété des couleurs des vitraux qui l’éclairent.

A la porte principale se tenait monseigneur Dufêtre, évêque de Nevers, assisté d’un nombre considérable d’ecclésiastiques de tout rang qui avaient tenu à honneur de répondre à l’appel du digne prélat. Le cortége ayant été signalé, le tambour a battu aux champs, les troupes ont présenté les armes; et les maires du département, qui précédaient la voiture présidentielle, ont seuls été admis jusqu’aux abords de la métropole.

Le Prince, étant descendu de voiture, a monté les marches du portail; puis a pris l’eau bénite, que lui offrait le prélat, qui lui a adressé d’une voix pénétrante et remplie d’onction, les paroles suivantes:

«PRINCE,

«L’évêque de Nevers et son clergé viennent déposer à vos pieds l’hommage de leur respect, de leur reconnaissance et de leur dévouement. Ils saluent dans Votre Altesse le glorieux élu du peuple et l’instrument visible de la Providence dans ses desseins miséricordieux sur notre patrie.

«Ils adressent à Dieu de vives supplications, afin qu’il continue de veiller sur votre auguste personne et qu’il vous rende digne de plus en plus de la haute mission qu’il vous a confiée pour le bonheur de la France et pour le salut de la société.»

Le Prince a répondu:

«MONSEIGNEUR,

«Je suis très-sensible aux sentiments que vous venez de

«m’exprimer; c’est à l’aide des prières des prélats qui vous

«ressemblent que j’espère asseoir sur des bases de plus en

«plus solides la prospérité de la France et la gloire de la

«religion.»

Le Prince est ensuite entré dans l’enceinte, suivi du cortége et accompagné des acclamations enthousiastes de la foule, que la sainteté du lieu pouvait à peine comprimer; et le clergé a entonné le Domine, salvum fac Ludovicum Napoleonem.

Après cette solennité religieuse, le cortége s’est remis en marche en parcourant les rues Saint-Martin, du Commerce et des Ardilliers, dont toutes les maisons étaient ornées de drapeaux. d’écussons aux chiffres du Prince, de devises et d’emblèmes. Partout acclamations unanimes et passionnées.

Dans la rue des Ardilliers, à la hauteur de l’imprimerie du Journal de la Nièvre, un des ouvriers de l’établissement avait disposé une couronne magnifique; elle était suspendue au milieu de la rue par un ruban. Avec une habileté vraiment rare, il est parvenu à la faire descendre précisément sur la tête du Prince, au moment où il passait. Cet incident a provoqué une nouvelle explosion de vivats et de cris de: Vive l’Empereur! Un temps d’arrêt s’en est suivi: en un clin d’œil la voiture a été littéralement encombrée de bouquets et de couronnes de fleurs, au point qu’il a fallu les faire enlever par les gens de service, pour permettre au Prince d’en descendre.

Après avoir débouché de la porte de Paris, merveilleusement décorée pour la fête, Son Altesse est allée se placer dans la tribune qui lui avait été préparée en face de la préfecture, et d’où elle a assisté au défilé des gardes nationales et des populations.

Je vous ai parlé hier du défilé qui a eu lieu à Bourges; c’est le même enthousiasme, ce sont les mêmes acclamations. Les physionomies et les costumes seuls sont changés. Ce ne sont plus seulement des populations agricoles: l’industrie a ici sa large part. Après les gardes nationales et les troupes, on voit arriver la population pittoresque des mariniers, des flotteurs, des pêcheurs, de tous ces enfants de la Loire et de l’Allier, avec les instruments caractéristiques de leur profession. Les ouvriers de nombreuses usines des environs se distinguent aussi dans cette foule qui passe rapidement. On voit les mineurs de la machine avec leurs blouses sévères et leurs pioches ornées de rubans; les verriers de la Charbonnerie, portant, au bout de longs bâtons, d’énormes bouteilles sur lesquelles on lit: Vive l’Empereur! Les porcelainiers, les émailleurs, les peintres, les forgerons, etc., chacun a son signe distinctif et ses devises. Les agriculteurs de Château-Chinon portent des gerbes et des trophées de verdure. Dans les rangs, on remarque de vieux uniformes du temps de l’Empire, de vieilles croix gagnées à Austerlitz, à Wagram, à Montmirail, à Champaubert. Défroque héroïque qu’on ne voit pas sans être ému jusqu’au fond du cœur!

Chaque arrondissement avait fourni son contingent:

L’arrondissement de Cosne, ayant en tête son sous-préfet, M. de Gigord, soixante-deux députations d’ouvriers des forges, de mineurs, d’agriculteurs et d’ouvriers, de professions différentes;

L’arrondissement de Clamecy, sous la conduite de M. Marlière, sous-préfet: une députation de quarante flotteurs qui ont demandé à venir à leurs frais. Ils portent le chapeau marin avec la cocarde tricolore à la boutonnière, et une ceinture rouge, insigne de leur profession, le drapeau à l’aigle avec cette devise:

«Les flotteurs de Clamecy au Prince Louis-Napoléon, sauveur de la France,» et, d’un autre côté : Vive l’Empereur! et une couronne Impériale.

L’arrondissement de Château-Chinon, ayant en tête M. Breynat, son sous-préfet, a fourni deux cohortes de pompiers, bien équipées, l’une de cette ville et l’autre de Châtillon. La ville de Moulins-Engilbert a envoyé une députation de pompiers et d’agriculteurs, avec bannières, ces derniers, conduits par M. Jaubert, qui a fondé, il y a dix ans, une fête en l’honneur de l’Empereur.

Ce défilé a duré près de deux heures; et c’était un spectacle saisissant que de voir ces cultivateurs, ces ouvriers, couverts encore de la poussière de la route, heureux et fiers de voir le neveu de l’Empereur et d’entendre les acclamations enthousiastes dont ils faisaient retentir les airs.

De là, le Prince est entré à la préfecture.

Il a donné le bras à madame Petit de Lafosse, qui l’a accompagné dans le salon d’honneur, où l’attendaient les autorités et les officiers de la garnison, composée du 8e cuirassiers et d’un bataillon du 15e de ligne.

S. A. I. a passé dans tous les rangs. Elle a donné la croix de la Légion d’honneur à MM. l’abbé Sergent, recteur de l’Académie; Perrier, maire de Château-Chinon; Ferdinand Dechamps, maire de Varennes-lez-Nevers; Gauthey, commissaire de police à Cosne; marquis de Saint-Phal, maire de Saint-Benoist-d’Azy.

Ont été également nommés membres de la Légion d’honneur, à l’occasion du passage du Prince, M. de Toytot, vice-président du tribunal civil de Nevers; et Bourlard, gendarme de la brigade de Saint-Pierre.

M. le baron Charles Dupin, en présentant au Prince le conseil général dont il est le président, a rappelé le vœu récemment émis par ses membres, sur la stabilité du gouvernement; et il a ajouté, que la population entière venait aujourd’hui sanctionner ce vœu d’une manière éclatante. Le Prince, après avoir remercié le conseil de la manifestation de ses sentiments, a terminé par ces paroles:

«Lorsqu’il s’agit de l’intérêt général, je m’efforce toujours

«de devancer l’opinion publique, mais je la suis lorsqu’il

«s’agit d’un intérêt qui peut sembler personnel.»

M. le baron Charles Dupin a remis en même temps au Président un Mémoire sur les vœux et besoins du département de la Nièvre.

Toutes les communes ont fait remettre au Prince des adresses significatives. Nous citons celle du conseil municipal de Clamecy, cette ville si vivement affectée par les excès du socialisme

«PRINCE,

«La ville de Clamecy, plus que toute autre localité, connaît les maux de la guerre civile que vous venez d’éteindre, aux acclamations de la nation française et pour la paix de l’Europe entière.

«La foi qu’elle a en vous la porte à vous exprimer le vœu, comme l’a déjà fait la généralité des conseils généraux et d’arrondissement, de voir donner, Monseigneur, avec le titre d’Empereur à votre pouvoir, le caractère de stabilité qui résulte nécessairement de la forme héréditaire, la seule, en définitive, qui puisse convenir à la grandeur de vos vues pour l’avenir et le bonheur du peuple français.»

Après la réception, le Prince s’est rendu à pied à l’hospice, au milieu d’une foule qui le pressait de toutes parts et le couvrait de bénédictions. 11 a d’abord visité la chapelle, puis il a parcouru toutes les salles, adressant à plusieurs malades des paroles pleines de bienveillance et d’encouragement. Il n’a quitté l’établissement qu’après y avoir laissé les marques de sa munificence et de son inépuisable charité.

Dès son arrivée le Prince avait annoncé qu’il faisait grâce à vingt-quatre condamnés politiques. Depuis, le nombre s’est élevé à trente et un.

A sept heures, grand dîner, où le Prince a réuni les hauts fonctionnaires et quelques notabilités du pays, parmi lesquels nous avons remarqué MM. le préfet, le général comte de Ravel, l’évêque, le maire de la ville, le duc de Mortemart, le premier président de la cour d’appel de Bourges, le baron Charles Dupin, Manuel, Petiet et Le Pelletier d’Aulnay, députés; le président du tribunal civil, M. Boin, procureur de la république à Nevers. — Le Prince avait à sa droite M. le général duc de Mortemart et à sa gauche M. Frébault, maire de Nevers. M. le préfet avait eu l’heureuse idée de faire mettre, à la table qu’occupait le Prince-Président, un couvert marqué aux armes Impériales et dont l’Empereur se servait à Sainte-Hélène. S. A. I. s’est montrée sensible à cette attention.

La musique du 15e de ligne, placée sur le magnifique bassin du parc de la préfecture, avait commencé à jouer pendant le dîner, lorsque le Prince, s’apercevant qu’une pluie fine tombait, dit à un de ses aides de camp de faire rentrer les musiciens.

Tout le bassin et le parc resplendissaient des mille feux de l’illumination à giorno.

Le bal a commencé à neuf heures et demie. Le Prince l’a ouvert en dansant avec madame la baronne Petit de Lafosse.

M. le préfet dansait avec madame la marquise d’Espeuilles.

M. le ministre de la guerre dansait avec madame de Coynard, fille du préfet.

Le ministre de la police dansait avec madame Cassard, femme du commandant de la garde nationale.

Le général comte de Goyon, aide de camp du Prince, avec mademoiselle Famechon, fille du directeur des contributions indirectes.

Le général comte de Ravel, avec madame de Mieulle, femme du receveur général.

Le maire de Nevers, avec mademoiselle de Ravel, fille du général.

M. Le Pelletier d’Aulnay, député, avec madame Alais, femme du colonel du 15e de ligne.

Pendant le bal, un feu d’artifice, dont la pluie a contrarié l’effet, a été tiré sur les bateaux de la Loire; des jeux et des danses ont eu lieu sur la belle place du parc.

M. le maire avait pris des mesures sages et prudentes pour éviter les inconvénients de l’immense affluence attirée à Nevers par la présence du Prince, et pour assurer aux nombreux étrangers qui accourent de toutes parts une hospitalité convenable. Un avis, récemment adressé par lui aux hôteliers, logeurs, cabaretiers et autres habitants qui ont des chambres à louer ou à prêter, a produit le meilleur effet; et chacun a trouvé à se caser convenablement dans cette ville, dont, pour quelques jours, la population est plus que triplée. A voir ces maisons presque toutes décorées de drapeaux. de bannières, de guirlandes, de tentures; ces fenêtres ouvertes et peuplées de figures souriantes; cet air de confiance et de sécurité qui semble circuler dans les rues, au milieu de l’enthousiasme et de la joie, — on croirait difficilement que ce département, travaillé, il y a quelques mois à peine, par les plus mauvaises passions, avait été le théâtre de déplorables excès, que la justice militaire a dû réprimer avec vigueur. Il a suffi de quelques mois d’un gouvernement ferme et intelligent pour rendre à ces contrées le calme et la sécurité qui les fuyaient.

TROISIÈME JOURNÉE.

Table des matières

Nevers, le 16 septembre, dix heures du matin.

Malgré la pluie qui tombe, la foule ne se décourage pas, et fait entendre, sur tous les points où le Prince se montre, les cris de: Vive l’Empereur! C’est toujours l’enthousiasme d’hier. Ce matin, S. A. I. a reçu plusieurs notabilités du département et remis au maire des secours pour les pauvres. Une somme de 1,000 francs est destinée aux familles malheureuses des transportés de Clamecy. Le Prince a également fait remettre à monseigneur l’évêque de Nevers 2,000 francs pour les établissements hospitaliers, et à M. le général comte de Ravel une somme semblable, destinée à secourir les vieux militaires infirmes.

A huit heures, le Prince a visité l’exposition, qui avait lieu dans la cour de la caserne.

M. le préfet avait eu l’heureuse idée de réunir les produits de la race bovine et chevaline, pour les montrer au Prince. On y remarquait plus particulièrement les bœufs des arrondissements de Nevers et de Cosne, les vaches croisées anglais et les Durham de la troisième à la cinquième génération, la race charolaise croisée avec le Durham.

On y remarquait aussi des chevaux de trait, de selle et de cabriolet, provenant de MM. Simon (de la Coudraye), Maurice et Soupet (de Tannay).

La Société d’agriculture, présidée par M. Pinet de Maupas, et la Société hippique, présidée par M. le marquis de Saint-Phal, ont contribué à donner à cette exposition un grand intérêt.

Des récompenses ont été distribuées, en présence du Prince et des ministres, aux éleveurs signalés comme s’étant plus particulièrement distingués.

Dans cette matinée, nous avons pu nous arrêter, en étudiant les sentiments de la foule, devant les rares monuments que renferme Nevers. Le plus important, celui qui domine la ville, est le palais des anciens ducs du Nivernais, où se trouvent aujourd’hui les tribunaux et l’hôtel de ville. C’est dans ce palais que mourut, en se consolant, par les arts et la philosophie, de la perte d’un royaume, Jean-Casimir, roi de Pologne.

En parcourant les rues, on s’arrête parfois avec curiosité devant le pignon dégradé de quelques vieilles maisons. Nous nous sommes arrêtés un moment devant celle où, d’après la tradition, maître Adam Billot, menuisier et poëte, rabotait ses planches et ses vers. Nous aurions voulu pouvoir trouver celle où le savant Guy-Coquille, à la fois historien et jurisconsulte, écrivait ces ouvrages profonds que M. Dupin aîné, cet autre jurisconsulte qui honore le département de la Nièvre, a rendus de nos jours presque populaires.

Les vrais monuments de Nevers, ce sont les nombreuses et actives fabriques qui se trouvent dans la ville et aux environs.

Les manufactures de faïence ont été fondées dans les premières années du seizième siècle; les dues du Nivernais importèrent d’Italie cette industrie précieuse, qui prit bientôt à Nevers de grands développements. Ils y créèrent aussi, en 1694, une verrerie, qui subsisté encore. Une fabrique de porcelaine, dont les produits font concurrence à ceux de Limoges, y a été récemment établie.

Nevers possède aussi une fonderie de canons très-importante. Ses environs sont peuplés d’usines dont on aperçoit au loin les hautes cheminées.

Au moment du départ, M. le maire, après avoir rappelé au Prince plusieurs questions intéressant la ville de Nevers, sur lesquelles il avait appelé son attention, ajoute:

«Maintenant, Monseigneur, je n’ai plus à vous demander pour la ville de Nevers qu’un bon souvenir.»

S. A. 1 a répondu avec émotion et en pressant les mains du maire:

«J’ai reçu dans votre ville un accueil qui a trop vivement

«touché mon cœur pour que je puisse jamais l’oublier; j’y

«reviendrait j’en serai bien heureux.»

Avant de quitter la préfecture, le Prince a remis à madame la baronne Petit de la Fosse une magnifique broche, comme marque de souvenir de l’hospitalité qu’il en avait reçue.

A neuf heures, le canon et les cloches annoncent le départ de S. A. 1., dont la calèche franchit bientôt le pont, aux Gris redoublés de: Vive l’Empereur! M. le préfet et M. le général duc de Mortemart l’accompagnent jusqu’à Saint-Imbert, limite du département.

ROUTE DE NEVERS A MOULINS.

Table des matières

Moulins, 16 septembre 1852 (minuit).

Jusqu’à Nevers, le voyage s’est fait avec rapidité : nous avions la voie de fer. Mais à Nevers, elle s’arrête, et, dans le reste du voyage, elle s’interrompra plus d’une fois.

Ce n’est plus la vapeur toute-puissante qui emporte le Prince et le cortège qui le suit sur les rails des chemins de fer. Les distances s’allongent. En vain les chevaux de poste, pressés par les postillons, se couvrent d’écume et font voler les voitures sur le macadam des routes. Ce n’est plus la rapidité féerique des locomotives: c’est cependant, à un plus haut degré, l’image du mouvement et de la vie.

Le galop des chevaux; le claquement des fouets des postillons, revêtus de leur costume d’ordonnance, le chapeau orné de rubans qui flottent sous le vent; cette file de voitures qui font jaillir sous leurs roues la boue piétinée de la route; ces excitations du geste et de la voix; les courriers qui précèdent les équipages et annoncent, couverts de sueur, leur arrivée: tout cela a une animation pittoresque qui n’existe pas sur les voies ferrées.

A chaque village que l’on traverse, la foule curieuse regarde passer rapidement les voitures, et jette à travers ce tourbillon qu’emportent les chevaux des cris d’enthousiasme et de joie. On relaye successivement à Magny, à Saint-Pierre-le-Moutier, à Saint-Imbert et à Villeneuve-sur-Allier.

La pluie fine et pénétrante qui tombe n’a pas arrêté les populations. A Magny-Cours, on relaye sous un arc de triomphe au milieu des cris de: Vive l’Empereur!

A Saint-Pierre-le-Moutier, d’immenses préparatifs avaient été faits. La place d’Armes, où se fait le relai, était sablée, pavoisée et ornée d’un arc de triomphe. Les rues et les places étaient décorées de drapeaux, de guirlandes de feuillage et de fleurs. Des fêtes étaient annoncées pour toute la journée. La réception faite à S. A. I. a été pleine d’entrain.

Le maire, accompagné de son conseil municipal et suivi par un corps d’ouvriers du chemin de fer, qui se composait de six cents hommes, ayant à leur tête MM. les ingénieurs chargés de la direction des travaux, attendait le Prince. Quand la voiture s’est arrêtée au milieu d’une foule considérable, les cris de: Vive Napoléon! vive l’Empereur! ont retenti avec une continuité et une persistance inouïes. S. A. I., sur la présentation du préfet, a remis la croix de la Légion d’honneur à M. Verdier, directeur de la poste aux lettres de cette ville.

Le Prince, accompagné de M. le maire de Saint-Pierre, s’est arrêté à un kilomètre de la ville, où une colonne avait été élevée en souvenir du déjeuner que l’empereur Napoléon avait accepté, en 1815, de la ville de Saint-Pierre.

Sur cette colonne, on lisait ces mots adressés par l’Empereur au grand maréchal du palais:

«Bertrand, prenez bonne note de cette ville, et remarquez bien que j’y suis aimé.»

A onze heures et demie, on était à Saint-Imbert, où M. le comte Eugène Guyot, préfet de l’Allier, le général Faucheux, commandant ce département, MM. le baron de Veauce et Desmaroux, députés au Corps législatif, sont venus recevoir le Prince avec un détachement de gendarmerie.

A Villeneuve, un souvenir impérial, souvenir resté dans le cœur de tous les Français, arrête un instant Louis-Napoléon. C’est là que, succombant sous les efforts de l’Europe coalisée, l’Empereur fit ses adieux aux fidèles soldats de la garde qui ne pouvaient l’accompagner plus loin, alors que, pour la première fois, il quittait la France où il devait rentrer bientôt triomphalement pour la quitter encore.

M. le général comte Guyot, père du préfet actuel de l’Allier, qui vient recevoir le neveu de l’Empereur à son arrivée dans le département, faisait partie de la compagnie des bravés de la vieille garde qui accompagnèrent l’empereur Napoléon jusqu’à Villeneuve.

Il y a encore dans ce bourg des hommes qui ont gardé le souvenir de cette touchante séparation, de cette dernière entrevue d’un grand homme avec les soldats qu’il avait si souvent conduits à la victoire, et qui versèrent des larmes en voyant s’éloigner le héros du pays dont il avait porté si haut les destinées. Ils étaient venus là, avec cette population empressée, saluer le neveu de l’Empereur, et leur âme a dû ressentir une touchante émotion en revoyant sur les voitures ces mêmes chiffres que leurs regards avaient autrefois suivis avec douleur et regret quand l’Empereur se dirigeait vers la terre d’exil.

Le maire, à la tête du conseil municipal, le juge de paix du canton, plusieurs fonctionnaires et plusieurs grands propriétaires, parmi lesquels nous avons remarqué M. le comte des Roys. ancien pair de France sous la monarchie de Juillet et propriétaire à Trévol, ont reçu le Prince sous un arc de triomphe dressé à l’entrée du bourg et surmonté de la devise en lettres d’or: Vive l’Empereur! vive Napoléon III!

Dans une courte allocution, le maire, M. Louniou, a retracé le souvenir impérial que conserve Villeneuve, en exprimant le vœu que le titre d’empereur et roi fût rendu à Louis-Napoléon, dans l’intérêt de la France.

Les cris de: Vive l’Empereur! sont partis unanimement de ces masses de paysans accourus de tous les villages voisins.

De Villeneuve à Moulins, il n’y a que quelques lieues, elles ont été promptement franchies.

ARRIVÉE A MOULINS. — RÉCEPTION. — FÊTES.

Table des matières

Nous ne retrouvons plus ici l’antiquité de Bourges et de Nevers, et les traces éternelles des pas de César. Moulins n’était au dixième siècle qu’un rendez-vous de chasse. Elle ne prit quelque importance qu’au quatorzième siècle, lorsque les princes de Bourbon, quittant Souvigny, vinrent y fixer leur résidence. Elle a cependant son histoire et ses souvenirs. C’est dans ses murs que se conclut, en 1548, le mariage d’Antoine de Bourbon avec Jeanne d’Albret. C’est là que Catherine de Médicis convoqua cette assemblée qui devait rétablir l’union entre les huguenots et les catholiques, et où le chancelier de l’Hôpital montra tant de grandeur. Moulins s’honore d’avoir donné naissance au maréchal de Villars, qui sauva la France à Denain.

L’aspect de la ville est charmant. Située sur le bord de l’Allier, dans une plaine riante et fertile, elle avance de toutes parts autour d’elle de vertes promenades qui lui donnent à toutes les époques un certain air de fête; ses rues sont larges et bien alignées. Elle a des cours plantés d’arbres, qui rappellent les promenades du Midi. Si elle ne possède pas ces monuments historiques qui ne s’élèvent que dans les vieilles cités, elle a au moins, dans son ensemble, une harmonie qui séduit le voyageur.

Les habitants ont avec la ville je ne sais quel air de ressemblance. Ils sont aimables, polis, avenants. Il semble que le séjour des princes de la maison de Bourbon au milieu d’eux leur ait laissé un certain vernis de cour que le temps n’a pas effacé.

En entrant dans la ville, le cortége du Prince est entouré des populations accourues de toutes parts du département. Ce ne sont plus les mêmes physionomies que dans le Berri et le Nivernais. Le caractère original de ces provinces n’existe pas ici. On se croirait aux environs de Paris.

Dès le matin, toutes les populations arrivent des arrondissements voisins et de l’Auvergne. Les habitants de cette dernière province sont faciles à reconnaître entre tous par leurs vestes et leurs chapeaux à bords élancés. A midi, les députations des campagnes et des départements voisins, les anciens militaires de l’Empire, la garde nationale de Moulins, celle des communes du département; le 8e cuirassiers, colonel Royer en tête; les cent cinquante gendarmes à cheval, un bataillon du 15e de ligne, prennent position le long de la grande allée.

Deux compagnies de la garde nationale sont au rond-point. où sont réunis M. Jourdier, maire de la ville, les adjoints, le conseil municipal, le conseil général, le général de division Jacquemin; le colonel Pierre, chef de la légion de gendarmerie; le colonel Clément, du 15e de ligne; le colonel du 10e de chasseurs, et d’autres officiers supérieurs.

A une heure trois quarts, des salves d’artillerie saluent l’approche de la voiture Impériale. La plupart des maisons sont pavoisées. La rue de Paris, par laquelle il doit entrer, est sablée, et ses façades sont tapissées de guirlandes.

L’hôtel de la préfecture est le point vers lequel se trouvent disposées les décorations principales. Cet hôtel est loin d’offrir le caractère monumental des préfectures de Bourges et de Nevers, ni ce développement spacieux de constructions qui donnent à ces deux dernières l’aspect de véritables palais. C’est une simple maison bourgeoise, dont la façade n’est pas dénuée d’un certain mérite architectural, mais qui n’est nullement en rapport avec l’importance de sa destination actuelle.

Appréciant cette insuffisance, la municipalité et le conseil général, malgré l’exiguïté de leurs ressources, ont voté récemment une allocation de 25,000 francs, destinée à rendre l’hôtel préfectoral moins indigne de l’hôte illustre qu’il va recevoir. De son côté, M. le préfet a contribué largement aux travaux d’appropriation, afin de payer personnellement au chef de l’État sa dette de reconnaissance et d’admiration. Les appartements réservés au Prince sont décorés avec élégance et bon goût, et la salle de banquet, improvisée en quelques jours, offre le coup d’œil le plus gracieux.

La décoration de la façade principale attire tous les regards. Au centre, formant avant-corps, sont disposés trois écussons portant la lettre N, et entourés de drapeaux tricolores disposés en faisceaux. D’une fenêtre à l’autre serpentent des guirlandes de verres bleus s’enroulant de distance en distance, de manière à former un cercle au centre duquel la même lettre se dessine également.

Un magnifique transparent, que surmonte un aigle colossal, couronne cet ensemble et promet pour ce soir une décoration brillante. Il porte au sommet cette inscription: Dieu protége la France; puis ces deux autres aux extrémités: 7,500,000 voix. — 20 décembre!

Quant à la décoration de la ville, la nature s’est chargée d’en faire les frais. On sait que ce qui donne à Moulins sa réputation de ville riante, et qui lui fait une place à part parmi nos cités, c’est une splendide ceinture de promenades, aussi majestueuse que variée dans ses effets: là, c’est un berceau de tilleuls ou d’ormeaux; ici, une avenue de platanes ou un rideau de peupliers. Une double guirlande en verres de couleur, qu’accompagnent par intervalles d’autres guirlandes de feuillages, relie ensemble tous les arbres de chaque cours, et se prolonge dans tous les sens aux quatre points cardinaux de la ville.

Le cours de Bercy se distingue entre tous par sa largeur et la magnificence de ses plantations. C’est là que sont disposées, au milieu de guirlandes de fleurs et de feuilles, les tribunes dans lesquelles se placeront le Prince, les dignitaires qui l’accompagnent et les autorités de la ville, au moment du défilé. Un arc de triomphe, composé de feuillages et orné avec richesse de faisceaux d’armures, conduit aux tribunes. De toutes parts, et entremêlées dans la verdure des arbres, flottent des banderoles tricolores de l’effet le plus gracieux.

La voiture s’arrête au rond-point où étaient réunies les autorités de la ville et du département. Alors, il s’est opéré dans la foule un ébranlement tel, que les quelques hommes de service, qui étaient là pour maintenir l’ordre, n’ont pu résister. Chacun était avide de voir et d’approcher le Prince, et c’est avec peine que l’habileté des postillons a pu prévenir des accidents.

M. Jourdier, maire de la ville, a adressé au Prince le discours suivant:

«PRINCE,

«La ville de Moulins, que j’ai l’honneur de représenter, attend avec impatience Votre Altesse Impériale dans ses murs.

«Les sentiments de la nombreuse population qui se presse sur votre passage me sont d’autant plus faciles à exprimer, que je les éprouve moi-même.

«La ville de Moulins, qui a toujours lutté avec énergie et conviction contre l’esprit de désordre, a été saisie d’admiration et pénétrée de reconnaissance pour vous, lorsque l’acte héroïque du 2 décembre tira la France de l’anarchie.

«Aujourd’hui, Prince, que le vertige des mauvaises doctrines est comprimé et que l’ordre est assuré, la confiance se rétablit partout; mais, pour conjurer désormais les orages politiques quelque lointains qu’ils apparaissent, pour affermir la sécurité dans l’avenir, pour compléter enfin votre œuvre de réparation, nos populations n’aspirent qu’à la stabilité de votre puissance.

«Leurs vœux seront exaucés lorsque les destinées futures de la France vous seront irrévocablement confiées.

«Tels sont, Prince, les sentiments qui animent l’ancienne cité dont je suis fier d’être aujourd’hui le fidèle interprète auprès de Votre Altesse Impériale.

«Le 16 septembre sera un jour mémorable pour elle.

«Vive Louis-Napoléon!»

Une explosion de cris de Vive l’Empereur! a répondu à la voix du maire.

Le Prince-Président a écouté ce discours debout dans sa voiture et découvert. Il a remercié le maire en termes affectueux des sentiments qu’il lui exprimait au nom de la ville de Moulins.

Le cortége s’est ensuite dirigé vers la cathédrale. Dans la voiture du Prince se trouvaient M. le ministre de la guerre, le préfet et le maire de la ville.

M. le ministre de la police générale était descendu de voiture. M. de Maupas se trouvait, pour ainsi dire, en famille. Il est connu et aimé de ce département de l’Allier, qu’il a administré dans des circonstances difficiles, et où il a rendu d’immenses services. Sa présence a causé une véritable impression, et il a été l’objet des manifestations les plus flatteuses de tous les fonctionnaires et des notabilités qui ont eu des rapports avec l’habile administrateur,

Monseigneur de Dreux-Brézé, évêque de Moulins, assisté de ses vicaires généraux, des chanoines et d’une vingtaine de prêtres, est venu le recevoir au bas de l’escalier de la modeste entrée, où il lui a présenté le crucifix contenant un morceau de la vraie croix. Le Prince est entré, précédé du prélat, en chape et mètre en tète. Il a pris place sous un dais en velours rouge doré et surmonté de panaches blancs. Monseigneur de Dreux-Brézé lui a offert l’eau bénite et l’a encensé, puis il lui a adressé avec émotion quelques paroles que nous sommes heureux de reproduire:

«MONSEIGNEUR,

«Qu’il me soit permis, en ce moment solennel, de vous adresser l’hommage d’un double remercîment. Il a trait à un double bienfait, digne de la reconnaissance spéciale de l’Église. Le premier est de lui avoir rendu la liberté d’action nécessaire pour étendre et assurer son heureuse influence. Le second, d’avoir compris que la nation française, laissée à ses tendances naturelles, demeure toujours la nation très-chrétienne entre toutes les autres, et que la foi de ses pères est encore pour elle, après tant de secousses, le premier besoin de son intelligence et de son cœur.

«Si l’exiguïté de cette enceinte n’y formait un douloureux obstacle, une population plus nombreuse, en joignant ici ses vœux et ses remercîments aux nôtres, vous en aurait donné, Monseigneur, une manifestation consolante.

«Laissez-moi espérer qu’une parole créatrice, tombée de votre bouche, assurera, dans ce diocèse, au siège principal de la prière un plus convenable asile. La première expression de notre reconnaissance sera de demander à Dieu, avec les grâces qui sanctifieront votre mission dans le temps, la gloire qui en sera la récompense dans l’éternité.»

Le Prince a répondu:

«Deux vertus principales sont nécessaires, dans le temps

«où nous vivons, pour le maintien de la société : la foi et la

«charité.

«La foi, pour nous inspirer le courage d’accomplir la mission

«que la Providence nous donne ici-bas,

«La charité, pour faire aimer l’action qu’on exerce en accomplissant

«sa mission.

«Personne, mieux que vous, monseigneur, et votre clergé,

«ne sait pratiquer ces deux vertus.

«Je serai heureux de m’associer au vœu et au désir que

«vous m’exprimez, et soyez bien convaincu que je ferai tous

«mes efforts pour en hâter l’accomplissement.»

Le clergé s’est mis en marche; et, le prélat marchant immédiatement devant le dais, porté par six frères de la doctrine chrétienne, le Prince a été conduit, au son de l’orgue, au prie-Dieu réservé devant l’autel. Les chantres ont entonné le Domine, salvum fac Ludovicum Napoleonem. Après l’Oremus, chanté par Monseigneur l’évêque, le Prince a été reconduit à sa voiture en s’entretenant avec le prélat. Les cris de: Vive Napoléon! ont retenti dans l’église à sa sortie comme à son entrée.

Le Prince s’est rendu à la préfecture. Il a été reçu par madame Guyot, femme du préfet, qui lui a fait les honneurs de l’hôtel avec une grâce charmante.

Le mauvais temps a beaucoup contrarié l’ordre dans lequel devaient être rangées les populations rurales, les gardes nationales et les troupes, pour la revue, qui n’a pu avoir lieu.

L’eau tombait par torrents; la population cherchait vainement un abri sous les arbres séculaires des allées. Louis-Napoléon a assisté, du balcon de la préfecture, au défilé des députations, des maires ruraux, des gardes nationales, de la gendarmerie et du 8e cuirassiers. Ce défilé a eu lieu aux cris de: Vive l’Empereur! Une affluence considérable, bravant le mauvais temps, est restée toute la soirée devant l’hôtel de la préfecture, pour apercevoir le Prince, qui paraissait par intervalles.

Les danses, les jeux, les divertissements, qui ont tant d’attrait pour les masses, n’ont pu avoir lieu.

Vers quatre heures, le Prince, accompagné du préfet et du général Roguet, sans escorte, s’est rendu en calèche découverte à l’hôpital Saint-Joseph. Il a été reçu par madame la supérieure, qui l’a conduit dans toutes les salles. Il a remarqué que ce pieux établissement manquait de chapelle; il a promis à la supérieure de lui faire accorder 5,000 francs par le ministre de l’intérieur pour rendre à sa destination l’ancienne chapelle, transformée, depuis 1793, en salle des malades. Le Prince a également visité l’hôpital de la Charité, et s’est entretenu avec les sœurs des améliorations projetées pour leur maison.

A sa sortie des hôpitaux, le Prince est allé visiter les travaux de construction de la nouvelle église Saint-Nicolas, élevée dans le style gothique sur l’une des faces de la place d’Allier. Ce monument, à l’érection duquel participent la ville, le département et l’État, est parvenu à la moitié de la hauteur qu’il doit avoir, et formera, après son achèvement, un spécimen très-pur de l’art ogival du treizième siècle. Les ouvriers, qui s’y trouvaient réunis au nombre de cinquante environ, ont reçu le Prince par l’acclamation unanime partout répétée de: Vive l’Empereur!

S. A. Impériale a parcouru quelques quartiers de la ville, au milieu des acclamations d’enthousiasme; elle a pu se convaincre que, si Moulins ne possède pas un grand nombre de monuments, quelques-uns cependant méritent d’être remarqués.

On admire le beau pont jeté sur l’Allier par Rogemortes, et qui remplaça celui qui avait été construit par le célèbre Mansard, et qui fut emporté l’année même de son inauguration. A l’extrémité du pont, au delà du fleuve, s’élèvent des casernes monumentales.

Il ne reste, de l’ancien château des princes de Bourbon, qu’une grosse tour qui sert aujourd’hui de prison.

La cathédrale est malheureusement restée inachevée. Son style, du gothique le plus pur, annonce un plan primitif d’une noble conception. Les révolutions n’ont pas permis de terminer ce bel édifice. C’est un sort qu’ont subi beaucoup de cathédrales du centre de la France. Depuis quelques années, des efforts ont été tentés pour terminer ces monuments interrompus. La France entre dans une voie qui permet d’espérer qu’un jour elle verra s’accomplir ces œuvres de géants. En effet, le Prince a promis à Monseigneur de Dreux-Brézé que la cathédrale serait achevée .

Le monument où tout le monde se porte est le tombeau du connétable de Montmorency, placé dans l’ancienne église de la Visitation, devenue la chapelle du lycée.

On connaît l’origine de ce mausolée qui fut élevé par la piété de la duchesse de Montmorency, lorsque, après la mort tragique de son noble époux, tombé à Toulouse sous le fer de Richelieu, elle put se retirer dans le couvent de la Visitation de Moulins.

C’est une des œuvres d’architecture les plus remarquables qu’on possède en France. Elle est due au ciseau de trois sculpteurs célèbres: François Augier, Thomas Renaudin et Thiébaut Poissant. Augier était de Moulins.

Le mausolée est adossé au mur à côté du maître autel. Le socle et le sarcophage sont en marbre noir; le revêtement du mur et les statues, en marbre blanc. Le duc, à demi couché sur le sarcophage, appuie la main gauche sur un casque, et tient dans l’autre son épée nue. Sa tête est majestueuse, et le sculpteur a placé dans ses traits la sérénité de l’innocence. La duchesse, assise à ses côtés, lève vers le ciel ses yeux suppliants et son noble visage plein de douleur. Au bas du sarcophage sont couchées une statue d’Hercule, symbole de laforce, et celle d’une femme distribuant des richesses, symbole de la libéralité.

Au-dessus de la statue du duc, contre la muraille, s’élève une urne funéraire que deux génies entourent de festons. Aux deux extrémités du mausolée, deux statues, l’une représentant un guerrier couvert d’une armure antique, et l’autre une femme embrassant une croix, sont l’emblème de la noblesse et de la piété. Une épitaphe indique le nom et les charges de celui à qui ce monument fut consacré, et quelle fut la main amie qui le lui érigea. A Toulouse, nous trouverons un autre souvenir de Henry de Montmorency: c’est le couteau qui trancha cette tête si fière et que l’on conserve au Capitole.

Les environs de Moulins et tout le Bourbonnais contiennent des monuments curieux qui ont été décrits dans un ouvrage remarquable, publié, il y a quelques années, par M. Achille Allier, dont les arts n’ont pas oublié le nom et ont déploré la perte prématurée.

Rentré à la préfecture à cinq heures, le Prince a reçu les autorités, en commençant par les députés du département, MM. Desmaroux et le baron, de Veauce; M. de Parieu, président de section au conseil d’État; la cour d’appel de Riom, en robes rouges, ayant à sa tête M. Nicolas, premier président; l’évêque et le clergé, etc.

M. le premier président Nicolas a prononcé le discours suivant:

«MONSEIGNEUR,

«La Cour d’appel de Riom vient déposer à vos pieds l’hommage de son respect et de son dévouement.

«Les acclamations qui retentissent autour de vous et qui vont éclater partout sur votre passage sont l’expression de la reconnaissance de la France pour le Prince dont la sagesse et le courage l’ont sauvée des malheurs de l’anarchie, et des convulsions de la guerre civile.

«C’est à vous, Prince, qu’appartient la gloire d’avoir fait sortir l’ordre et la sécurité de cet horizon chargé d’orages, qui semblait annoncer le terme du règne des lois les plus parfaites et de la civilisation la plus avancée.

«Tout était condamné à périr sous ce beau ciel de France: vous avez tout ravivé par votre profonde et patriotique résolution contre la confusion des pouvoirs. Sous votre gouvernement protecteur des principes sur lesquels reposent les sociétés, l’industrie, pleine d’assurance dans l’avenir, s’est livrée à tout son essor; le crédit s’est développé dans la confiance; la propriété s’est rassise et se repose de ces commotions que lui faisaient éprouver, chaque jour, les doctrines antisociales que prêchaient impunément au peuple les prétendus apôtres de ses destinées.

«L’institution judiciaire, cette œuvre immortelle du génie qui, en couvrant la France de gloire, organisait toutes les administrations d’une main si ferme et si habile, vous doit aussi sa conservation; et la France n’oubliera jamais que vous n’avez pas voulu qu’on suspendît un instant les principes qui garantissent au peuple l’indépendance de la justice.

«Grâces vous soient rendues de tant de bienfaits, Prince! et daignez accueillir les vœux que forme la Cour d’appel de Riom pour l’accomplissement de vos grands et nobles desseins, pour le bonheur et la prospérité de la France.»

Le Prince a répondu:

«Je vous remercie des sentiments que vous me témoignez;

«mais ce n’est pas à moi seulement qu’il faut attribuer

«l’honneur d’avoir sauvé le pays: c’est aussi à tous les

«hommes d’énergie qui, comme vous, m’ont aidé dans la tâche

«difficile que j’ai entreprise, et que, grâce à votre concours,

«j’espère mener à bonne fin.»

M. Raynaud, ancien député et président du conseil général du département, a adressé au Prince les paroles suivantes:

«PRINCE,

«La gracieuse visite dont Votre Altesse Impériale daigne honorer ce département est un nouveau bienfait, vivement apprécié par le conseil général et qui restera profondément gravé dans tous les cœurs.

«Soyez le bienvenu parmi nous, Prince! Sur ce sol raffermi par votre courageuse initiative, une immense acclamation de reconnaissance et de dévouement salue le libérateur, le pacificateur de la France!

«A ces titres qui immortalisent votre dévouement à la patrie, Prince, la nation, les yeux tournés vers l’avenir, en ajoute un autre, dont nous appelons de tous nos vœux la consécration comme gage immuable de sécurité pour la société, la civilisation et la paix du monde.»

Le Prince a remercié, avec sa bienveillance habituelle, l’orateur des sentiments qu’il lui exprimait.

M. le recteur de l’Académie, en présentant les membres du Corps enseignant, a dit:

«MONSEIGNEUR,

«Permettez aux membres du Corps enseignant de l’Allier de saluer avec respect la bienvenue de Votre Altesse Impériale, en protestant de leur zèle à suivre de toute l’énergie de leur conviction votre Gouvernement dans la voie de régénération qu’il trace à l’éducation publique, jaloux qu’ils sont de s’associer à l’élan national en enseignant à la jeunesse de nos écoles ce que, à l’exemple des pères, les fils doivent de dévouement sans réserve au Sauveur de la patrie, au digne héritier de l’Empereur.»

Le Prince a répondu:

«MONSIEUR LE RECTEUR,

«Je vous remercie des sentiments que vous m’exprimez.

«Vous avez parfaitement raison: les intérêts de l’avenir, telle

«doit être la grande préoccupation de ceux qui sont chargés

«de former la jeunesse; et je suis heureux de savoir qu’ici

«vous l’ayez compris de cette manière,»

Le président de la Société d’émulation, en présentant ses membres, et en offrant au Prince l’album qu’elle a fait exécuter à l’occasion de l’exposition de tableaux à Moulins, en 1852, a prononcé un discours, auquel Louis Napoléon a répondu:

«J’ai reçu avec la plus grande satisfaction l’album que

«vous m’avez fait remettre. En toutes circonstances, je marcherai

«sur les traces de l’Empereur.»

Le Puy-de-Dôme avait envoyé à cette brillante réception un bon contingent. Nous avons remarqué les députations du conseil général, de la chambre de commerce; les sous-préfets de Riom, de Thiers, d’Issoire; les ingénieurs en chef; M. de Romeuf, receveur général du Puy-de-Dôme; MM. Léon de Chazelles, député ; Aubergier, adjoint du maire de Clermont; Pagès, premier président honoraire de la cour de Riom.

L’Auvergne, n’ayant pas encore été visitée par le Prince-Président, a voulu, par cette démarche pleine de spontanéité, lui prouver qu’elle s’associe de cœur et de pensée aux vœux exprimés par les habitants de l’Allier pour la durée de ses pouvoirs et la prospérité de son gouvernement.

Le Prince a fait espérer qu’il visiterait Clermont lors de l’inauguration du chemin de fer.

Le département du Cantal avait aussi envoyé M. de Parieu, ancien ministre, président de section au conseil d’État et du conseil général du département, et plusieurs autres fonctionnaires.

Le Prince a passé devant les maires des communes rurales, rangés sur deux rangs dans les salons.

Puis sont venus les anciens militaires de l’Empire, dont la mise révélait la détresse. Le Prince les a tous entendus avec honté, et a chargé un conseiller de préfecture du soin de recueillir leurs demandés. En attendant, il a distribué en nombreux secours une somme de 2,000 fr. à plusieurs de ces anciens serviteurs. L’un d’eux, nommé Berger, vieillard de quatre-vingt-treize ans, ayant combattu à Wagram, sous les ordres du général comte Guyot, a reçu une somme de 300 fr. D’autres non moins dignes d’intérêt, ont reçu en outre, de la main du Prince, une vingtaine de louis. Les pauvres de la ville n’ont pas été non plus oubliés, et une somme de 2,000 fr. a été remise par ordre du Prince à la supérieure de l’hôpital général, dont les revenus ne suffisent que bien difficilement aux besoins des malheureux. Cette pieuse femme s’est jetée aux pieds du Prince, qui l’a aussitôt relevée.

Malgré la pluie, les cours et les abords de la préfecture ont été constamment remplis d’une foule toujours désireuse de voir et d’acclamer Louis-Napoléon.

Dans la réception, le Président a remis la croix d’officier de la Légion d’honneur à M. Fournier, receveur particulier des finances à Montluçon, décoré de la main de l’Empereur à Wagram où il fut blessé ; et la croix de chevalier à MM. Bernier, directeur des contributions indirectes; Défougèrs, directeur des domaines et de l’enregistrement; Berger, conseiller de préfecture; Boudant, maire de Gannat et membre du conseil général; Donjan-Bernachez, commandant de la garde nationale de Moulins.

Après le dîner, auquel ont été invités les deux députés du département, l’évêque, le duc de Mortemart, le général Jacquemin, l’intendant militaire, le général Faucheux; les colonels de gendarmerie, du 8e cuirassiers, 15e de ligne et 10e chasseurs; le maire, le receveur général, le président du conseil général; M. Raynaud, ancien député sous la monarchie, S. A. 1. s’est rendue au bal dans la calèche du préfet, en passant près de la tour du beffroi, qui est le monument le plus ancien de Moulins. Elle remonte à 1200. C’est l’horloge de la ville.

Le bal avait lieu à l’hôtel de ville, dont la salle Était décorée avec élégance et richesse. La réunion était nombreuse, vive, brillante, animée. Le Prince a ouvert le bal avec madame la comtesse Guyot. M. le comte Guyot et madame Jourdier lui faisaient vis-à-vis. M. le ministre de la guerre dansait avec madame la baronne de Veauce. M. Jourdier faisait, vis-à-vis avec là femme du général. Madame Guyot portait un riche bijou que S. A. I. lui avait remis comme soutenir de son passage.

A onze heures S. A. I. fait le tour des salons, au milieu des vivats prolongée de la foule élégante qui se presse pour le voir.

A sa sortie du bal, les cris de: Vive l’Empereur! éclatent avec vivacité et l’accompagnent jusqu’à la préfecture.

La ville de Moulins avait fait de grands préparatifs pour la réception du Prince. Le mauvais temps a dérangé une partie de son programme. Mais l’accueil que S. A. I. a reçu de la part des habitants a compensé et au delà cette légère contrariété. Cette journée du 16 septembre, ainsi que l’a dit M. le maire, sera une journée mémorable pour la ville de Moulins; elle restera aussi dans les souvenirs du Prince comme un témoignage des sentiments d’affection et de dévouement des habitants du Bourbonnais.

Pour être complète, cette journée devait être marquée par quelques bonnes actions.

Louis-Napoléon, dont la main généreuse est toujours ouverte pour procurer des secours aux malheureux et du travail aux ouvriers, a distribué, en dons de toute nature, une somme de dix mille francs, dont profiteront l’hôpital Saint-Joseph, l’hôpital général, l’institution des Crèches et d’autres établissements de bienfaisance.

S. A. I. a fait remettre à M. Desrosiers, imprimeur, une, magnifique médaille en or. Enfin, sur la demande de M. le comte Guyot, préfet de l’Allier, le Prince a commué en internement la peine de la transportation plus à laquelle étaient soumis MM. Amaury (de la Palisse), Victor Défougères (de Vendat), Chassery, pharmacien. Le Prince a ordonné que ces décisions fussent mises à exécution le jour de son arrivée à Moulins.

QUATRIÈME JOURNÉE.

Table des matières

DÉPART DE MOULINS. — ROUTE DE MOULINS A ROANNE.

Table des matières

Roanne, 17 septembre (minuit).

A neuf heures du matin, S. A. I. quitte Moulins.

Le mauvais temps n’a diminué en rien ni l’affluence ni l’enthousiasme. La foule se presse sous la pluie. Autour de la voiture du Prince, qui traverse la ville au pas, il n’y a dans toutes ces bouches qu’un cri, vibrant et passionné : Vive Napoléon III! Vive l’Empereur! Le Prince salue de la main ces acclamations qui ne cessent de retentir. Enfin, hors de la ville, les chevaux s’élancent au galop sur la route de Roanne,

M. de Maupas, ministre de la police générale, avait pris congé du Prince, qui reste accompagné du ministre de la guerre, du préfet et des généraux de la division militaire.

De Moulins à Roanne, les voitures présidentielles avaient vingt-huit lieues à franchir. C’est presque une journée de route, faite à travers un pays riche et pittoresque. On traverse successivement Bessay, Varennes, Saint-Gérand-le-Puy, la Palisse, Droiturier, Saint-Martin-d’Estréaux, la Pacaudière et Saint-Germain-l’Espinasse.

Ce long trajet n’a été qu’une série d’ovations. Partout des décorations rustiques, des arcs, de triomphe de feuillages avaient été élevés. Les autorités des communes voisines, les brigades de gendarmerie en grand uniforme, les villageois étaient venus attendre sur la route le chef de l’État. Partout ce sont les mêmes manifestations, les mêmes cris de: Vive l’Empereur!

A la Palisse, cette ville si vivement éprouvée par les excès sanglants de la démagogie dans les journées des 5 et 6 décembre dernier, toutes les autorités et la population se sont portées à la rencontre du Prince, qui a mis pied à terre et a été reçu sous un arc de triomphe par le maire et le sous-préfet, M. de Rochefort, le même qui fut saisi par une bande de pillards dans ces jours funestes et qui faillit être victime de son énergie et de son dévouement au pouvoir.

Le maire a pu assurer Louis-Napoléon du bon esprit et du concours de ses administrés. Les acclamations réitérées de cette population, les cris de: Vive l’Empereur! étaient une éloquente protestation contre des excès qui auraient pris de gigantesques proportions, si la fermeté du gouvernement ne les eût promptement réprimés.

Sur les indications du préfet, S. A. I. a conféré la croix de la Légion d’honneur à M. Bouquet de la Grie qui, en décembre 1851, avait déployé contre l’émeute une rare énergie. Les applaudissements mille fois répétés ont sanctionné cet acte de justice.

Pressé par l’heure, le Prince n’a pu s’arrêter que quelques minutes, et a quitté la ville sans la visiter.

On part, et, sur un amphithéâtre à gauche, on laisse le château du noble général qui naquit dans cette ville dont il portait le nom, et qui mourut à la bataille de Pavie. La Palisse fut une des plus fières âmes du siècle de François Ier. Son nom doit être cité à côté de celui de Bayard. Il fut, lui aussi, un véritable chevalier; et, par une dérision de la fortune, son nom n’est plus célèbre aujourd’hui que par la chanson bouffonne que l’on fit sur son compte, destinée qu’il partage avec le grand Marlborough. Au moins Marlborough était un ennemi de la France, et la Palisse un de ses plus généreux défenseurs.

Les voitures s’arrêtent de nouveau sous un arc de triomphe tout en fleurs, dressé à Saint-Martin-d’Estréaux, qui marque la limite du département de l’Allier et de la Loire.

C’est là qu’attendaient MM. le général comte de Castellane, commandant en chef de l’armée de Lyon et des 7e et 8e divisions militaires dont ressort le département de la Loire; Ponsard, préfet de la Loire; de Cézan, sous-préfet de l’arrondissement: le général Richepanse, commandant de la subdivision à Montbrison; Cotton, inspecteur général du ministère de la police. M. le comte Guyot, préfet de l’Allier, les généraux de Mortemart et Lefaucheux, et les députés de l’Allier, ont pris congé du Prince, qui a continué sa route,

A Saint-Germain-l’Espinasse, à douze kilomètres de Roanne, se trouvait M. le comte de Persigny, ministre de l’intérieur, arrivé de Lyon dans la matinée, et qui a présenté au Prince plusieurs membres de sa famille. Un arc de triomphe, un grand concours de populations des campagnes, l’autorité municipale, des acclamations du plus vif enthousiasme attendaient S. A. I. dans ce joli bourg qui est le lieu de naissance de M. le ministre de l’intérieur.

ARRIVÉE A ROANNE. — FÊTES.

Table des matières

Enfin, à quatre heures, les voitures présidentielles arrivent au galop en vue de la ville de Roanne. Nous sommes là sur les bords de la Loire, et toutes les villes que parcourt ce beau fleuve ont le même abord riant. L’aspect de Roanne séduit au premier coup d’œil. C’est une des plus jolies villes de France; elle est gaie, commerçante, bien bâtie. On sent que l’on se trouve dans ce département de la Loire, centre d’une si prodigieuse activité et d’un commerce si considérable. Tout va changer. Du domaine des souvenirs historiques, nous allons entrer dans celui des merveilles de l’industrie.

Roanne n’a pas d’histoire, mais elle fut le chef-lieu d’une terre qui appartenait à Jacques Cœur, et il semble qu’elle ait reçu de ce génie commercial une première impulsion qui la pousse dans les voies d’une prospérité tous les jours grandissante.

C’est à Roanne que la navigation de la Loire commence à devenir facile, et cette position favorable en a fait de tous temps un point commercial dont le génie de ses habitants a singulièrement augmenté l’importance.

Un arc de triomphe d’un caractère monumental, peint par l’artiste italien Jacheo, est édifié sur la place de la Bouverie, à une certaine distance de la ville. Deux colonnes de porphyre soutiennent l’entablement. Au sommet est l’aigle impériale aux ailes déployées; sous ses serres est la couronne de France, avec un écusson où on lit en lettres d’or:

Le 17 septembre 1852, la ville de Roanne se donne à Louis-Napoléon.

Et aux bas-reliefs, de chaque côté :

10 décembre 1848, 6,000,000 de suffrages!

Au 20 décembre 1851, 7,500,000 suffrages!

M. Audra-Fauvel, maire, les adjoints, le conseil municipal, une députation du conseil général, les sous-préfets des arrondissements, M. de Vougy, préfet de la Haute-Loire, escortés des pompiers de la ville en bonne tenue, viennent y recevoir le Prince. Un détachement du 4e dragons, capitaine M. le marquis Oudinot; un bataillon du 4e léger, de la garnison de Mâcon, avec son colonel et sa musique: toutes ces troupes, sous le commandement du chef de bataillon M. Porion, du 4e léger, sont échelonnées de distance en distance sur les rues que doit traverser S. A. I.

Les quatorze mille âmes de population de la ville, accrues de plus de vingt mille personnes, venues de tous les environs, sont en mouvement. Les décorations intérieures de la ville sont remarquables d’élégance. Les maisons sont gracieusement ornées de guirlandes enroulées de rubans. On reconnaît le bon goût des dames roannaises qui, nous dit-on, en ont fait une question de coquetterie. Les drapeaux qui sont aux maisons sont des plus riches tissus de soie; la devise: Vive l’Empereur! A Napoléon III! est la seule que nous y lisons. La terrasse de l’hôtel de ville est pavoisée d’oriflammes tricolores et ornée de fleurs. En face de l’édifice est un arc de triomphe du même caractère que celui que nous venons de décrire plus haut. Nous lisons sur son fronton en forme de légende:

A Louis-Napoléon

Cœur de la ville de Roanne.

Aux abords du pont sur la Loire, limite de la commune de Roanne, est aussi un arc de triomphe de feuillages et de fleurs. Il porte à son sommet l’inscription suivante:

Prince,

Nos cœurs et nos vœux vous accompagnent.

L’hôtel de la sous-préfecture a pris une physionomie nouvelle. C’est là que S. A. I. doit passer la nuit.

Le bâtiment principal est au fond d’une cour, plantée d’arbustes et fermée par une grille sur mur à hauteur d’appui. L’ensemble est fort élégant. Sur la porte d’entrée, on lit:

A Son Altesse Impériale!

Vive Napoléon!

L’appartement du Prince est au premier.

Dans la pièce qui précède la chambre à coucher, et qui est peinte en fond vert semé d’abeilles, on voit, à gauche, un aigle couronné reposant sur l’Europe, avec cette légende au-dessous:

2 décembre 1805. — Austerlitz.

A droite, un autre aigle, surmonté d’une étoile et reposant sur la France, avec cette légende:

2 décembre 1851. — Paris.

Au-dessus de la chambre à coucher, on lit cette inscription:

Prince, vous avez sauvé la France!

Que Dieu garde vos jours!

Cette pièce est décorée avec une grande magnificence, sa tenture est en velours avec franges en or, et les chiffres L. N., les rideaux en soie et en mousseline.

Elle a une vue admirable sur le vaste jardin de la sous-préfecture, au fond duquel est une rue qui laisse voir la belle promenade du Phénix.

En sortant du rez-de-chaussée, sur le jardin, on se trouve sous une marquise qui conduit à gauche à la salle de bal, et à droite à la salle du buffet.

Ces deux pièces, également ornées, ont été construites pour la circonstance, mais en maçonnerie et avec une solidité telle, qu’on peut les considérer comme des salles définitives.

Les bâtiments sont richement illuminés; et le beau jardin de la sous-préfecture, éclairé par 5,000 verres de couleur et de nombreux appareils à gaz, présente un coup d’œil féerique.

Le bassin qui est au milieu des jardins est illuminé au moyen d’un appareil de gaz, en forme de serpentine, et entremêlé de fleurs. Des mâts et des banderoles tricolores ornent le jardin, ainsi que quelques statues placées dans les charmilles.

Tous les détails de ces dispositions ont été réglés avec autant de goût que d’activité par M. Cézan, sous-préfet de Roanne, secondé par M. Audra-Fauvel, maire de Roanne, avec l’habile coopération de M. Lescornel, professeur de dessin à l’école de la ville.

M. le préfet est venu plusieurs fois à Roanne pour se concerter avec ces deux magistrats, si dignes de sa confiance et de celle du gouvernement.

L’administrateur distingué à qui le gouvernement a confié le département du Rhône ne pouvait pas trouver un plus igne successeur. Ancien officier, M. Ponsard joint à une fermeté et à une franchise militaires des connaissances administratives étendues, beaucoup d’initiative pour toutes les améliorations, et le plus entier dévouement au Prince qui après avoir sauvé la France de l’anarchie, veut augmenter son ancienne prospérité, et lui donner ce bonheur qu’une longue paix peut seule assurer à une nation.

A quatre heures un quart, la voiture du Prince s’arrête sous l’arc de triomphe de la place de la Bouverie. C’est là que les autorités ont reçu Louis-Napoléon, à qui M. Audra-Fauvel, maire de la ville, a adressé l’allocution suivante:

«PRINCE,

«Je ne saurais longtemps retarder votre entrée solennelle dans notre ville: les vœux et les acclamations de mes concitoyens sont impatients d’éclater autour de votre auguste personne!

«Si nous restons trop au-dessous des ovations splendides qui ont signalé le passage de Votre Altesse à travers tant de villes plus opulentes, nous. avons l’orgueil de vous offrir les mêmes élans de reconnaissance et de dévouement.

«Prince, je suis fier de la précieuse prérogative qui m’appelle à l’honneur de vous présenter les respectueux hommages du conseil municipal et d’acclamer au nom de mes concitoyens la bienvenue du sauveur de la France!

«Nous rendons grâces, Prince, à votre main puissante qui a fondé la paix et la sécurité après tant de secousses et d’orages! Nous vous demandons aujourd’hui, avec le concert unanime des voix de la nation, la consécration indéfinie de votre pouvoir. La Providence n’a guidé la haute sagesse de l’héritier de l’Empereur que pour lui confier à jamais les destinées de la France.

«Vive Louis-Napoléon!»

Le Prince a fait son entrée, précédé d’un détachement de gendarmerie à cheval; d’un piquet du 4e léger, colonel et musique en tête; entouré d’une cavalcade d’honneur formée par les jeunes gens de l’arrondissement. Les dragons fermaient la marche; la société musicale de Roanne faisait retentir les airs de ses fanfares.

Les cris mille fois répétés de: Vive Napoléon! Vive l’Empereur! qui avaient accueilli le Prince à son arrivée, l’accompagnent sur tout son chemin; les fleurs pleuvent autour de lui: c’est une véritable marche triomphale! Cet accueil enthousiaste prouve que, parmi les populations industrielles et ouvrières, comme parmi les autres, le nom de Louis-Napoléon éveille de vives et profondes sympathies.

Les habitants de la Loire ont compris que le Prince s’occupait du sort des travailleurs autrement que par de vaines et stériles promesses, et qu’en se rendant parmi eux il venait étudier par lui-même le moyen de donner un plus grand essor encore à l’industrie nationale; ils sentent que la prospérité qui commence à renaître sur tous les points du département est son œuvre.

Les habitants de la Loire, d’ailleurs, se rappellent avec fierté que le département a payé noblement son tribut aux grandes batailles de l’Empire, et que c’est dans son sein que se recrutait l’ancien 4e léger, sur le drapeau duquel l’Empereur avait inscrit cette légende: Bravoure et discipline.

Par une coïncidence frappante, c’est le 4e léger actuel qui partage aujourd’hui avec les pompiers de la ville le service d’honneur auprès du Prince.

Plus de deux cents prêtres en surplis, avec croix et bannières, ayant à leur tête M Dubost, curé de Saint-Étienne. la principale église, attendaient au passage le chef de l’État, qui est descendu sur le parvis. M. le curé lui a adressé l’allocution suivante:

«MONSEIGNEUR,

«Le clergé de Roanne partage les sentiments unanimes et si bien mérités qui attirent toutes les populations sur votre passage. L’Église aussi aime à reconnaître dans la voix du peuple la voix de Dieu; elle est heureuse d’offrir au Prince que la Providence a choisi pour sauver des grands dangers et protéger tout ce qui est bien, ses vœux sincères, ses bénédictions spéciales, ses félicitations empressées.

«Prince, que Dieu vous conduise de sa main sage et puissante, et qu’il vous donne les moyens d’accomplir dans la paix, pour la gloire et le bonheur de la religion et de la société, l’oeuvre de salut que vous avez si noblement et si heureusement commencée.»

Le Prince a répondu par quelques mots de remercîments et de bienveillance; puis il est remonté en voiture, au milieu des acclamations du clergé et de la population. Il est arrivé à cinq heures à la sous-préfecture.

Vingt-cinq jeunes personnes de l’élite de la société roannaise, vêtues de blanc, tenant chacune un bouquet à la main, étaient rangées circulairement sur le perron de l’hôtel, faisant face au portail devant lequel le Prince est descendu de voiture. Lorsqu’il est arrivé à l’escalier, mademoiselle Ernestine Audra, fille du maire, s’est avancée vers le Prince, et lui a offert un bouquet avec le compliment suivant:

«PRINCE,

«Daignez accepter, au nom de mes compagnes, l’hommage de ces fleurs choisies parmi les plus chères aux souvenirs de votre auguste famille.

«Prince, mes pensées s’unissent aux acclamations d’enthousiasme qui éclatent sur votre passage; mais nos paroles affaiblies par l’émotion ne sauraient exprimer que le bonheur de votre bienvenue et notre respectueuse admiration.»

Le Prince, visiblement touché de cet accueil, a remercié l’orateur et lui a remis, comme souvenir, un écrin, qui renfermait deux brillants.

Après quelques instants de repos, S. A. I. s’est rendue en voiture découverte et sans escorte dans la commune du Coteau, jusqu’au point où le chemin de fer croise la route nationale. Elle voulait se rendre compte de l’importance de Roanne, au point de vue de ses communications. Le Prince était accompagné du ministre de l’intérieur, du préfet et du maire. Sa voiture allait au pas, et partout, sur son passage, éclataient les plus vifs transports.

Quoique l’on ne l’attendît pas au Coteau, la commune avait dressé à ses portes un arc de triomphe, et ses maisons étaient pavoisées. Louis-Napoléon a visité la Providence, établissement qu’ont élevé sur cette commune les cotisations des habitants, et que dirigent avec une remarquable sagesse les sœurs de Saint-Vincent-de-Paul. Cette maison renferme un ouvroir pour les orphelins, des écoles de filles, des lits pour les malades, et une maison de retraite pour les vieillards des deux sexes. En revenant, le Prince a examiné le beau pont jeté sur la Loire.

Au retour de cette promenade, le Prince a reçu les autorités locales et des arrondissements de Roanne et de Montbrison, parmi lesquelles nous avons remarqué M. Lachèze, ancien député et président du tribunal civil de Montbrison; le conseil d’administration du chemin de fer, composé de MM. le colonel de Baudreuil, président, Pellassy de l’Ousle, Bécourt, Godard et Michelot, directeur secrétaire du conseil, et M. Bousson, ingénieur directeur de l’exploitation. Le Prince a exprimé à M. de Baudreuil le regret du malentendu qui l’empêchait de suivre le chemin de fer pour se rendre à Saint-Étienne, et l’espérance qu’il le parcourrait une autre fois.

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