Kitabı oxu: «Khadidja»
F. Jérusalemy
Khadidja

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066331658
Table des matières
AU LECTEUR
I RAHMANIÉ ET SA MERVEILLE.
II
III LA DEMANDE EN MARIAGE.
IV LE CALENDER.
V L’AMPHITHÉÂTRE, LA MUSIQUE ET LA DANSE DES DERVICHES.
VI L’ADMISSION.
VI L’IMPRUDENCE.
VIII SAMRAD.
IX RUSE.
X SURPRISE.
XI LES EFFETS DU TALISMAN.
XII LA PORTE DU DJÉHÉNETT
XIII DÉSESPOIR!
XIV LA FAVORITE.
XV L’INVITATION.
XVI COMPLOT.
XVII L’HYÈNE ET LA BREBIS.
XVIII LES YEUX ET LES MAINS DE L’AMIE.
XIX SUBTERFUGE.
XX CHARITÉ!
XXI DOUBLE CHATIMENT.
XXII L’ANGE SAUVEUR
XXIII LA DÉLATION
XXIV LE COFFRET.
XXV LA FUITE.
XXVI LA RAGE DU TIGRE ET LA RUSE DU RENARD
XXVII PERPLEXITÉS!
XXVIII RESSAC APRÈS LA TEMPÊTE.
XXIX LE RÉPIT DU CONDAMNÉ.
XXX LE GRAND JOUR.
XXXI LES PLUS ÉPAISSES TÉNÈBRES DE LA NUIT PRÉCÈDENT L’AUBE
XXXII L’AURORE S’EST DÉJA LEVÉE; BIENTOT VIENDRA LE SOLEIL.
CONCLUSION
AU LECTEUR
Table des matières
Un travailleur à peu près inconnu se présente à toi avec un livre nouveau, nouveau de genre, nouveau de forme; un roman oriental raconté à la manière de l’Orient, beaucoup de détails mêlés à beaucoup d’images: autant de titres à ta défiance par ces temps de presse et d’activité, où le cœur et l’esprit veulent être émus, surpris, impressionnés avec la vitesse de l’électricité, où le récit, s’il veut être écouté, doit prendre l’allure d’une locomotive. Cependant le tourbillonnement des affaires a son temps d’arrêt, l’emportement des plaisirs a son heure de lassitude, et un moment arrive où l’homme cherche à se défendre contre l’ennui des loisirs inoccupés. Ouvré alors courageusement mon livre: ta curiosité y trouvera peut-être une pâture engageante, ton esprit un délassement et ton cœur des émotions auxquelles il ne s’attendait pas. Sans doute l’Orient n’est point aujourd’hui un monde inconnu. Des voyageurs de mérite l’ont visité, observé, et tout ce qu’ils y ont vu leurs livres l’ont dit à leurs compatriotes de l’Occident. Lecteur, si jamais tu les as suivis dans leur narration habilement colorée, n’as-tu pas regretté qu’ils n’aient pu soulever le rideau trop jaloux qui cache à l’Européen la vie, les secrets, les amours et le monde des harems? ni entr’ouvrir la porte fanatique des Tékièhs où s’accomplissent les mystères de l’Islam? Eh bien! je te le dis sans vanterie: lis ce roman, et le gynécée musulman et le couvent des sectateurs de Mahomet n’auront plus de secrets pour toi. Alors, te souvenant d’anciens et illustres exemples, tu ne désapprouveras pas l’auteur d’avoir fréquemment emprunté, pour donner plus d’intérêt à son récit, le langage des lieux et du monde nouveaux qu’il voulait te faire connaître, en même temps que des événements peu communs.
Et comme on ne saurait rien faire de bien et de bon sans l’aide du Très-Haut, je l’invoque ici et je commence.
I
RAHMANIÉ ET SA MERVEILLE.
Table des matières
La ville de Broussa (Brousse), capitale de l’Asie Mineure, se glorifie à bon droit de maints avantages spirituels et temporels qui font l’orgueil de ses habitants Osmanlis dont ils entretiennent l’exaltation religieuse, et procurent à tous, indistinctement, le bienêtre et l’abondance: elle a dans son voisinage des sources thermales diverses, qui sont autant de remèdes efficaces contre un grand nombre de maladies et dont on a tiré parti pour l’édification d’établissements de bains publics, monuments de marbre aux dômes constellés de cristal et aux vastes piscines, où les amateurs de natation se plaisent à faire montre d’adresse ou d’agilité; elle domine le bassin du Déré dont la séparent de vastes plaines couvertes en grande partie du verdoyant et fécond mûrier qui alimente dans chaque maison le ver précieux dont la soie va se transformer, sous d’innombrables métiers, en tissus des plus précieux; elle a été fort longtemps la capitale de l’empire ottoman avant le triomphe complet du croissant sur la Croix, elle en est encore aujourd’hui la seconde ville et la première peut-être de tout l’Anadol (Anatolie). Dans ses murs réside le gouverneur de la province, un pacha de première classe qu’une triple queue d’Att pur sang, emblème de haute puissance, escortait en tous lieux au temps où la coupable imitation de l’étranger infidèle n’avait pas encore proscrit ces beaux ornements de l’Islam: voilà pour la satisfaction du corps et de l’amour-propre.
Broussa possède de superbes mosquées du plus pur style byzantin-mauresque à rivaliser avec les plus fameuses de Stambol; plusieurs riches Turbé, mausolées resplendissants de mosaïques et de dorures, élevés à la gloire de sultans et de cheikhs-ul-islam de grande renommée; enfin elle est le siège d’un corps des plus distingués d’Uléma-u-Zarâ, interprètes habiles du Koran et distributeurs de sa justice. Mais par-dessus tout cela, Broussa s’enorgueillit de ses cheikhs morts en odeur de sainteté et de ses cheikhs vivants, objets de la vénération publique! de ses tékièhs ou couvents en grand nombre de derviches mevlévis ou tourneurs, et de zélés Bektachis au corps invulnérable, les mêmes que les Francks infidèles, avec l’irrévérence qui les caractérise, appellent derviches hurleurs! toutes choses qui attirent chaque année dans son enceinte des milliers de pèlerins à plus de cent lieues à la ronde, et sont une source d’attraits pour les yeux et pour l’âme des vrais croyants.
Parmi les couvents de Broussa, le plus célèbre, sans contredit, est celui de Rahmanié, c’est-à-dire de la Miséricorde. Outre la grandeur de ses bâtiments, la beauté et l’étendue de ses jardins, l’élégance et le luxe de son amphithéâtre pour le bal sacré; outre la légèreté et la grâce de ses derviches tourneurs, la régularité de leur danse et la supériorité de leur musique vocale et instrumentale, toutes choses dignes de considération, cheikh Abdoullah, le supérieur de la tékièh, ne connaît pas de rival en richesses, en dignité personnelle et en sainteté, non-seulement à Broussa, mais dans aucune ville de l’Asie Mineure. Vénéré du peuple à l’égal d’un prophète, les mollahs et les cheikhs de tout âge et de toute communauté n’hésitent pas à lui rendre hommage; enfin, pour donner une idée de sa réputation, il suffira de dire que le sultan Mahmoud lui-même, au comble de la puissance et du triomphe, voulut recevoir sa bénédiction et en grande pompe le manda auprès de lui. Cela explique le nombre considérable de fidèles des deux sexes qui accourent à son amphithéâtre le vendredi de chaque semaine, où il préside à l’exercice de la danse sacrée, à laquelle, parfois, il prend part de sa personne. Mais c’est surtout le jour de la fête commémorative de la fondation de l’ordre des derviches mevlévis par le saint kalif Mohamed-Sélim, que ce concours est immense, tant en citadins qu’en campagnards et pèlerins. La raison en est qu’à cette date, non-seulement les pieux exercices sont plus animés et plus longs, la musique plus variée et plus harmonieuse qu’en temps ordinaire, mais cheikh Abdoullah donne immanquablement des signes évidents d’inspiration et de sainteté, déploie à la vénération des croyants le Sandjak-i-Chérif auguste de Rahmanié qu’il a lui-même apporté de la Mecque, et, faveur insigne! il admet les fidèles au baisemain en son kiosck de réception.
Cependant cette affluence à Rahmanié ne fut jamais aussi empressée, ni aussi remarquable, par le nombre et la distinction des personnages, qu’à la fête commémorative de l’année1190de l’hégire, 1826des chrétiens, Tout ce que le monde religieux comptait dans le pachalik de plus illustre en cheikhs de toutes communautés, de plus renommé en mollahs, en ulémas et en derviches à tous les degrés, étaient accourus en foule innombrable, parés de leurs plus riches vêtements et escortés de leurs corporations, sandjaks et barbes au vent; sans compter une nuée de croyants séculiers de toutes les classes, habitants des villes et des campagnes environnantes, en habits de baïram: telles, au retour de la chaleur et de la verdure, on voit les oiseaux voyageurs arriver par bandes serrées et se répandre dans les cités des hommes. Les chambres et mêmes les galeries des khanns ou caravansérails de la ville, et les cellules des couvents laissées à la disposition des derviches et des calenders avaient été insuffisantes pour héberger tous les visiteurs religieux ou séculiers, si bien qu’un grand nombre des uns et des autres se trouvaient sans gîte. Mais le musulman est hospitalier, ainsi le commande le Koran. Les pèlerins frappent hardiment, les hommes à la porte des sélamliks, les femmes à la porte des harems; les uns et les autres s’ouvrent cordialement pour les recevoir.
Quelle est la raison de cette affluence inaccoutumée? Je la ferai connaître en son lieu. Cependant, lecteur, écoute avec patience le récit des événements à travers lesquels tu arriveras à cette connaissance. Mais, dès à présent, je te dirai: la dévotion des choses saintes n’était pas le seul mobile de ce zèle; les attraits d’une fête mondaine, et les excitations de la curiosité avaient une large part dans l’empressement de la partie séculière de cette foule immense de visiteurs.
II
Table des matières
Cheikh Abdoullah avait épousé plusieurs femmes dont le sein avait été frappé de stérilité. Dans sa douleur amère, il ne cessait de supplier avec ferveur la clémence d’Allah de retirer de lui cette malédiction. Le maître de la vie eut enfin pitié de ses larmes et favorisa de fécondité la dernière compagne de son serviteur, celle qu’il chérissait au-dessus des autres, la jeune Fatimâ, belle comme une houri! Elle mit au monde une fille qu’Abdoullah nomma Khadidja, en l’honneur de la première compagne de Mohammed. Qui pourrait exprimer le bonheur et la joie du saint cheikh! Pendant trois heures entières, il soupira des louanges au Tout-Puissant, le front incliné sur le tapis de la prière, et jamais aumônes plus abondantes n’avaient été distribuées aux pauvres, ni fêtes plus brillantes offertes au peuple de Broussa, qu’à l’occasion de cette naissance. Mais, hélas! hélas! combien cette faveur du ciel devait coûter bientôt de larmes amères à ce père reconnaissant! Pareille au simoun qui ravage et détruit en quelques minutes les verts épis, espoir et récompense du laboureur, la mort sans entrailles emporta dans la tombe la pauvre Fatimâ peu de jours après son accouchement, et mêla ainsi le fiel d’un deuil affreux à la douceur de la paternité dans le cœur du cheikh! 0Allah! qui oserait pénétrer les décrets de ta volonté souveraine? Et c’est en ton nom que Mohammed s’est élevé contre les Arabes qui regardaient la naissance d’une fille comme un malheur!
A partir de ce moment fatal, toutes ses affections, toutes ses tendresses, toutes ses ambitions, cheikh Abdoullah les concentra sur la tête de son enfant unique. Par la volonté du Créateur, les vierges de l’Empirée accoururent au berceau de Khadidja, et chacune d’elles dota son corps et son esprit du don céleste dont elle est l’éternelle dépositaire: et son père se mit à l’aimer comme la prunelle de ses yeux; il l’idolâtrait presque à l’égal de l’Envoyé; elle était la joie et l’espérance de sa vie; et quand, la voyant grandir, l’idée de se la voir ravir par un époux se présentait à son esprit, son cœur frémissait de jalousie, comme un amoureux à l’approche d’un rival, et volontiers il eût donné les trois quarts de ses biens pour avoir le droit de conserver toujours pour lui seul l’affection et les caresses de sa Khadidja. Mais toutes les précautions qu’il prit dans ce but furent illusoires: en vain l’avare cache son trésor au plus profond de sa demeure, en vain il se proclame plus pauvre qu’un fellah de l’Inde; tout le monde sait qu’il possède un riche trésor et le lui envie... Personne dans tout le pachalik de Broussa n’ignorait que cheikh Abdoullah avait une fille, seule héritière de ses grands biens, tentation immense! Et en dépit de tout le mystère dont il l’environnait depuis sa onzième année, afin de la soustraire aux regards calculateurs de la convoitise et de l’ambition, la Renommée proclamait Khadidja une merveille de beauté, de grâces et de talents, car rien n’est caché pour la Renommée; le harem le mieux gardé ne saurait avoir pour elle des mystères. Invisible et curieuse, elle pénètre jusqu’aux margelles de marbre où les hanoums et les vierges musulmanes baignent leurs beaux corps sans voiles; son œil voit et son oreille entend toute chose, et tout ce qu’elle voit, et tout ce qu’elle entend, là Renommée s’en va le crier en tous lieux, et les contrées les plus éloignées entendent sa voix retentissante, plus prestigieuse que la réalité. Alors, les imaginations s’exaltent, les cœurs battent fortement dans les poitrines, les désirs s’enflamment pour la mystérieuse beauté qu’elle proclame.
Or, depuis quelques années, voici une faible partie de ce que la Renommée disait de Khadidja, fille du cheikh Abdoullah: La neige qui couronne le sommet du mont Olympe n’est pas plus blanche que son corps virginal, et l’aile du corbeau plus noire ni plus luisante que les tresses innombrables de ses longs cheveux; ses yeux sont semblables à deux lacs limpides où se reflètent la splendeur et la pureté du firmament; le soleil du printemps réchauffe et réjouit moins que le sourire de Khadidja à travers le corail de ses lèvres, et les yeux qui la contemplent sont éblouis comme à l’aspect d’un astre lumineux! Si quelque chose peut égaler la beauté de son corps, c’est la grâce de son esprit merveilleux, c’est la majesté de son port, c’est le charme indicible de ses manières, c’est la perfection de ses talents les plus variés. Le kiatip (scribe) le plus habile de Médine ou la brodeuse la plus renommée de Stambol s’épuiseraient en vains efforts pour imiterles dessins et les arabesques étonnants que sa main de sultane sait composer avec un verset du Koran ou les lettres d’un nom, et quand sa voix s’élève dans la solitude de ses jardins ou à l’ombre de ses galeries pour chanter les amours ou les malheurs de quelque princesse enchantée ou persécutée, les rossignols et les fauvettes se taisent dépités, et l’homme au cœur de pierre se met à pleurer de tendresse. Et son caractère? et son cœur? la douceur de l’un n’est comparable qu’à celui de l’agneau et la bonté de l’autre aurait fait d’elle une vierge folle si elle fût née dans la religion de Jésus. En un mot, Khadidja était un trésor sans pareil, Khadidja était une houri incarnée, Khadidja était une merveille d’Allah!.
III
LA DEMANDE EN MARIAGE.
Table des matières
Ainsi parlait l’indiscrète et juste Renommée, troublant les cœurs paisibles, enflammant les imaginations, réveillant les désirs... Khadidja était devenue le rêve des âmes exaltées, l’idéal chanté par les poëtes, l’espoir des ambitieux. Elle n’était pas encore âgée de quatorze ans que déjà une foule de brillants partis avaient brigué l’honneur de l’épouser; tout ce que le pachalik comptait de jeune, d’élégant, de riche, de haut placé et de puissant sollicitait à l’envi auprès de cheikh Abdoullah le bonheur de devenir son gendre, car le père seul, de par la loi et les mœurs, règle le sort de son enfant, fille ou garçon, sans que la pensée seulement de consulter ses goûts et ses inclinations se présente à son esprit: étant le maître de sa vie, n’est-il pas inclusivement le meilleur juge de ce qui peut faire son bonheur? Ainsi pensaient jadis les pères de l’Occident, ainsi se pratique encore au pays de l’Islam.
Mais cheikh Abdoullah, dont on connaît la jalouse affection, n’avait garde, comme on le pense bien, d’user d’un droit si contraire à ses intérêts égoïstes: pareil au débiteur avare qui n’a point le courage de livrer son argent et cherche à temporiser pour le conserver le plus longtemps possible, cheikh Abdoullah usait de mille subterfuges, employait mille ruses pour éloigner et décourager les prétendants. Hélas! c’était peine perdue: leur nombre ne faisait, au contraire, qu’augmenter tous les jours, et leurs demandes et leurs sollicitations devenaient de plus en plus pressantes et obstinées: ainsi l’herbe qu’on a fauchée repousse plus vigoureuse et plus épaisse que jamais. Et il n’avait pas à lutter seulement contre les prétendants de Broussa et du pachalik; des personnages d’importance, habitant des pays éloignés, lui demandaient aussi sa Khadidja, soit pour eux-mêmes, soit pour leurs fils, tant grande et répandue était la réputation de sa beauté.
Ainsi, dix-huit ou vingt mois avant l’époque où commence la présente histoire, cheikh Abdoullah reçut un message d’un ancien vizir qui avait été fort puissant, mais qui était tombé en disgrâce et exilé depuis quelques années dans la ville de Bagdad. Accusé en secret par des ennemis jaloux et perfides, il avait été soupçonné de janissairisme, peu après le triomphe du sultan Mahmoud sur l’Odjak, l’audacieuse et terrible corporation guerrière, moment très-dangereux, moment de fureur et de sang, épouvante et carnage de l’Islam! où ce seul soupçon eût coûté la tête au vizir, si des services très-importants rendus précisément à la cause du padischah n’eussent plaidé en sa faveur. 0 Allah! que ne donnes-tu pas la science de la vérité à ceux que tu investis de la souveraine puissance sur la terre; peut-être leurs mains seraient-elles pures d’injustice et leurs cœurs exempts d’ingratitude.
Dans ce message, qu’un tatar exprès avait apporté avec de riches présents, Sépher-Pacha (ainsi se nommait l’ancien vizir) faisait connaître au cheikh, que son dernier fils, âgé de vingt ans, beau comme un séraphin, savant comme un Éminn et qu’il aimait comme la lumière du jour, ayant entendu de la bouche d’un derviche ambulant les éloges de la fille du cheikh, avait conçu pour elle un amour des plus profonds, des plus tendres, dont il n’avait d’abord fait part à personne, le concentrant et le nourrissant dans le mystère de son cœur, comme un enfant qui cache la blessure qu’il s’est faite en jouant, de peur qu’on ne se moque de lui où qu’on ne l’empêche de continuer ses ébats. Tandis que ses frères et ses sœurs se livraient aux plaisirs et aux jeux auxquels se plaît la jeunesse, lui, Rachib (c’était le nom de l’amoureux), fuyant toute compagnie, triste et rêveur, le front courbé vers la terre, il s’enfonçait des journées entières dans les bosquets les plus écartés et les plus solitaires des jardins paternels, sans souci de la faim ni de la soif, de la chaleur ni de la pluie, comme un homme frappé d’une immense douleur qui oublie les choses de ce monde, ou comme un déli mélancolique. Quelquefois dans le calme d’une journée d’été ou le silence d’une nuit éclairée par les tristes rayons de la lune, on entendait sa voix douce et attendrie, chantant une romance amoureuse ou quelque ballade d’un amant infortuné. Naturellement bon et aimant, rien n’égalait maintenant ni sa sensibilité, ni sa tendresse pour tout ce qui est sorti de la main du Créateur. Souvent de profonds soupirs agitaient sa poitrine ou des larmes silencieuses coulaient sur ses joues pâles et amaigries; et si sa mère, inquiète, lui demandait l’explication de tant de tristesso, il se contentait de se jeter à son cou et de sangloter amèrement sans rien articuler. Cependant, pressé de questions affectueuses par les auteurs de ses jours, il avait fini par leur confesser qu’un mal inconnu, terrible et brûlant comme une flamme, lui consumait le cœur depuis qu’il avait entendu parler de la merveille de l’Asie Mineure, de l’incomparable fille du cheikh Abdoullah. De ce moment il se sentait mourir et n’avait pas osé le dire. «Le repos, le bonheur, peut-être la vie du fils de ma prédilection (et partant les miens propres) sont entre tes mains, cheikh mevlâna (notre maître),» ajoutait en finissant l’ancien vizir, «toi seul, tu possèdes le remède unique au mal qui le dévore, le baume qui seul peut guérir les brûlures de son cœur: ai-je besoin de les nommer? Allah ne veut pas que rien de ce qui a vie ici-bas périsse par notre faute; ce ne sera point le saint en Mohammed, le favori du Tout-Puissant, rabbi (grand) cheikh Abdoullah qui souffrira que Benjamin soit enlevé au vieux Jacob et que le sabre d’Azraïl (l’Ange de la mort) les atteigne tous les deux, quand il peut l’en détourner, quand il a le pouvoir de rendre à l’espérance et à la joie le fils et le père.»
Pauvre vieux Jacob! s’il était naturel qu’il ne soupçonnât point l’égoïsme d’Abdoullah à l’endroit de sa fille, ne devait-il pas savoir que le cœur d’un cheikh, fût-il un saint, n’est pas exempt d’ambition? Les cheikhs sont des hommes. Et ne devait-il pas prévoir que l’adjectif ancien qui précédait son titre de vizir, n’était point fait pour flatter les oreilles d’un bon musulman? Autant vaudrait prétendre éblouir avec de faux diamants. –Pauvre Benjamin amoureux! le retour du messager de ton père n’apportera point l’espérance à ton cœur, le sourire sur, tes lèvres, la sérénité sur ton front! Cheikh Abdoullah daigne accepter les présents de ton vieux père, mais il te dénie absolument le trésor qu’il lui demandait pour toi! Pauvre rêveur! tes yeux ne seront plus que deux fontaines de larmes brûlantes, et ta poitrine n’exhalera désormais que des soupirs douloureux!...
Cheikh Abdoullah avait la ruse du renard. Il s’était dit: «Allah a mis la curiosité et le désir dans le cœur de la femme. Si je refuse toujours de mon chef tous les partis qui se présentent pour ma fille, elle pourrait m’accuser intérieurement de la sacrifier à mon propre bonheur, d’user de tyrannie et, qui sait? maudire peut-être même ma tendresse jalouse! M’en préserve Allah!. En lui faisant part des propositions qui ne peuvent flatter ni ses illusions, ni sa vanité de kiz, comme, par exemple, celles des vieux agas au cœur desséché, ou des jeunes gens sans beauté ni agréments d’aucune sorte, et en lui laissant la liberté de se prononcer, j’échappe à cet affreux danger, sans crainte de me la voir ravir.»
Cette pensée lui parut une inspiration du Prophète; incontinent il la mit en pratique et s’en trouva comme il le désirait: Khadidja refusait sans peine tous les partis qu’il lui proposait. Le cheikh en bénissait le Très-Haut! Or, le portrait que le vieux pacha traçait dans son message de la personne, des qualités et des sentiments de son fils, sembla au cheikh de nature à impressionner l’imagination et à réveiller la curiosité d’une jeune fille; la proposition était une des plus dangereuses qu’il eût jamais reçues. Suivant sa prudente habitude, il éconduisit ce nouveau prétendant sans en dire un mot à Khadidja. Les sages de ce monde applaudiront à sa prudence et les jeunes amoureux honniront son ambition et son égoïsme: Allah seul est le grand juge!
Plusieurs années s’étaient écoulées ainsi en sollicitations pressantes de la part d’une foule de prétendants à la main de la belle Khadidja, en subterfuges et faux-fuyants de la part du cheikh pour les évincer, pour les décourager. Cependant Khadidja, semblable à un bouton de rose qui entr’ouvre son sein aux rayons du soleil printanier, était arrivée à ce point de développement qui annonce la belle saison de l’adolescence. C’était le moment où les usages et les convenances inexorables exigent qu’un père, quel qu’il soit, choisisse un époux à sa fille. D’un autre côté, cheikh Abdoullah s’apercevait avec désolation que sa fille chérie perdait tous les jours un peu de la gaieté, de l’insouciance et de l’entrain qui avaient formé jusque-là le fond de son caractère. Ses gouvernantes lui rapportaient qu’elle livrait souvent son esprit à de vagues rêveries, pendant lesquelles des soupirs profonds secouaient fréquemment sa poitrine; elle avait des moments de langueur qui la rendaient indifférente aux distractions que son père avait multipliées pour elle dans son harem, aux jeux et aux danses de ses jeunes djariéhs; c’est à peine, disaient-elles, si les grimaces, les gambades et les tours les plus comiques de Samrah, sa négresse favorite, attiraient alors son attention, ces choses qui usque-là ne manquaient jamais de l’égayer et l’amuser plus que n’aurait pu le faire le plus spirituel dalcaouc (bouffon). Outre ces désolantes nouvelles, il arriva plus d’une fois au pauvre cheikh de surprendre sa Khadidja bien-aimée pleurant à l’écart au sortir des pieux exercices de la tékièh ou amphithéâtre des danses sacrées. Alors, le cœur bouleversé par mille angoisses, il la prenait dans ses bras et la serrant contre sa poitrine oppressée, et lui donnant les noms les plus tendres, il la conjurait de lui dire l’objet de ses larmes, auxquelles il ne pouvait s’empêcher de mêler les siennes propres! Mais chaque fois Khadidja lui répondait: «Ya babam (ô mon père), en vérité, je ne le sais pas moi-même.» et baissant son front sur l’épaule du vieillard, elle continuait à pleurer et à soupirer.
A ce spectacle déchirant, pareil au flot montant qui refoule et disperse les courants d’un fleuve, un sentiment nouveau, irrésistible, indiscutable, vint s’emparer du cœur du cheikh, chassant et étouffant ceux qu’il y avait nourris jusque-là. Abdoullah eut peur pour sa fille! Alors, ce que les convenances et la loi naturelle n’avaient pu obtenir de sa raison, la frayeur l’emporta sans résistance et fit triompher l’amour vrai de la tendresse égoïste dans le sein du père.
Cheikh Abdoullah prit une grande résolution. Un jour, ayant pris sa fille à part, le fiel dans l’àme, le sucre sur la langue, il lui dit ces paroles:–Khadidja, joie de mes yeux, te voilà une grande personne. Le saint Prophète a dit: «Allah a créé la femme de l’homme pour être son épouse,» et pour que rien ne pût la détourner de sa destinée, il a mis dans son cœur, au-dessus de tous les attraits, de toutes les affections, de toutes les jouissances, le désir de l’hymen et le rêve enchanteur de la maternité. Cousoum (mon agneau), je veux te donner un époux qui soit digne de te posséder...
–Omon doux père, interrompit vivement Khadidja, en lui baisant la main avec respect, la bonté réside en ton sein et la sagesse en tes conseils; mais pour ta fille il n’est de désir plus grand, de rêve plus doux, que de ne point être séparée du plus aimant, du plus généreux des pères.–Et ses yeux limpides exprimaient la sincérité.
A cette réponse si franche, si affectueuse, si inattendue et qui répondait si bien à ses secrets désirs les plus chers, cheikh Abdoullah, pareil à un accusé qui se croyait perdu et qui entend prononcer son acquittement, sentit son cœur soulagé d’un poids qui l’accablait, et au même instant inondé d’une joie immense! Elle éclata en chaleureuses caresses et en riches présents pour Khadidja, en louanges secrètes au Seigneur. Pauvre cheikh! ton bonheur n’est qu’une illusion passagère, une minute de calme avant la bourrasque; tu ne jouiras pas longtemps de cette aimable et précieuse quiétude; le destin jaloux ou le ciel mécontent fera bientôt déchaîner sur ton cœur paternel une tempête de terreurs et d’angoisses, et tes dévotions et ta sainteté ne pourront les conjurer!
IV
LE CALENDER.
Table des matières
Sans doute, lecteur, la réponse de Khadidja à la flatteuse proposition de son père a dû te causer de l’étonnement, car cheikh Abdoullah avait raison: l’hymen! quel inconnu plus séduisant?–la maternité! quel rêve plus enchanteur pour l’imagination de la kiz? Et tu te dis dans ta pensée: «Ou Khadidja est semblable à certaines filles du septentrion qui, avec la blancheur, ont aussi la froideur de leurs neiges, ou bien la vérité n’est point sortie de sa bouche.» Rétracte ton jugement, lecteur. Khadidja n’a point menti à son père, et le soleil de l’Orient communique sa chaleur au sang qui coule dans ses veines. Si, en vérité, elle préfère le toit paternel aux délices et aux splendeurs d’un sérail de sultan, si l’offre d’un époux la trouve indifférente, c’est que dans son cœur de vierge elle nourrit la flamme d’un chaste mais brûlant amour, qui tout ensemble la fait vivre et-mourir: Écoute.
Quatre ou cinq mois environ après la réponse négative de cheikh Abdoullah à la demande en mariage de Khadidja pour le fils du vieux pacha de Bagdad, un jeune adolescent d’une figure angélique, empreinte tout ensemble d’une grande douceur et d’une profonde tristesse, aux manières nobles et graves d’un émir arabe, donnait le «sélam-in-alleykûm» à la porte de l’oda ou chambre de conversation des derviches de Rahmanié. Le petit kiullèh qu’il portait sur sa tête, et le djoubé à manches étroites et de couleur sombre, comme le reste de ses vêtements, dont il était revêtu, annonçaient un calender ou derviche ambulant. La poussière épaisse dont ses habits étaient couverts, disait qu’il venait de parcourir une longue route, et à la prostration de son maintien, et à la pesanteur de ses paupières, et à la pâleur de son visage, on reconnaissait en lui les signes d’une grande fatigue et d’un besoin extrême. Au son de sa voix affaiblie, mais d’une douceur qui pénétrait l’âme, tous les derviches qui se trouvaient assis sur les matelas du pourtour tournèrent leurs regards du côté du voyageur et, posant leur main droite sur leur cœur et inclinant leur tête, ils répondirent l’un après l’autre: «Va alleykum sélam vé rahmédoullah.»
La illah il Allah. La sainteté de Rabbi cheikh Abdoullah est claire et vaste comme la lumière du jour, dit le jeune derviche ambulant. Que l’un de mes frères présents aille lui dire: «Aly, fils d’Ustem, éminn de Schoumla, Ali, enfant sans famille, derviche sans couvent, cœur sans repos, lui demande, au nom d’Allah et de Mohammed, sa sainte bénédiction et l’hospitalité des musulmans.»
A ces mots, les yeux des derviches se dirigèrent sur l’un des leurs, vieillard sec et bilieux, dont la mine renfrognée, les petits yeux brillants et malins, et une bouche aux lèvres minces et pincées, signe de causticité, inspiraient la timidité, l’embarras, mais non l’éloignement; car, malgré cet extérieur caractéristique, son âme n’était point étrangère à la bonté, laquelle, par moment, transfigurait ses regards et ses traits comme une lumière magique. Ce vieillard, le dos appuyé à un coussin bourré d’étoupe et placé contre le mur, fumait son tchibouk d’une main et roulait autour de l’autre un long tespill à gros grains noirs. C’était le derviche Kiéayâ (intendant ou gouverneur) de Rahmanié, personnage d’importance, représentant du cheikh auprès des voyageurs et des pèlerins, et leur intermédiaire auprès de lui. Déjà, avant que le jeune calender eût achevé sa requête, il s’était redressé et, fixant sur lui des regards scrutateurs, il l’avait examiné attentivement. Soudain une grande douceur avait éclairé la figure du vieux derviche: «Frère, tu es le bienvenu dans Rahmanié, et rien ne te manquera dans la tékièh de cheikh Abdoullah,» lui dit-il avec une franchise cordiale et aimable. «Bouyouroun,» et il se recula un peu sur son matelas. Alors le pèlerin posa sa main ouverte sur sa poitrine, s’inclina et se rendit à cette invitation muette d’aller s’asseoir à ses côtés. Derviche Kiéayâ ayant frappé ses mains l’une contre l’autre, un derviche servant parut à la porte d’une pièce contiguë; il lui ordonna d’apporter au nouvel hôte le tchibouk, le café et des rafraîchissements, et de lui préparer ensuite la chambre la plus propre et la plus agréable parmi celles affectées au service de l’hospitalité.
Cet empressement et cette amabilité, tout à fait inaccoutumés de la part du Kiéayâ, causa un agréable étonnement aux autres derviches présents dans l’oda, car depuis quarante ans qu’il n’avait eu affaire qu’à des pèlerins laids, noirs et rébarbatifs comme .des diables, sales et puants, goinfres et exigeants à rebuter un saint, son humeur s’était aigrie comme le lait longtemps secoué dans son vase, et il lui arrivait plus souvent de faire la grimace que de sourire, de maugréer que de bénir, à l’arrivée de l’un de ces vilains oiseaux de passage. Oubliant que tous les musulmans sont frères, il n’éprouvait que l’aversion et le dégoût pour tous les pèlerins de profession, qu’il traitait plutôt en mendiants importuns qu’en serviteurs fervents de Mohammed. Allah jugera ses actions. Or, l’apparition du jeune derviche, avec ses grâces et sa douceur de kiz, lui fit éprouver autant de plaisir que la vue d’un pain blanc et frais en procure au navigateur lassé du biscuit moisi des longues routes. Pareil à la flamme du foyer qui réchauffe et assouplit les membres engourdis par le froid, le regard d’agneau du jeune homme réveilla en son cœur devenu indifférent, presque dur, une irrésistible sympathie qui le disposa en sa faveur. D’un autre côté, sa longue expérience des hommes lui disait que les manières et le langage du nouveau venu ne pouvaient pas être ceux d’un mandiant ordinaire, et la pensée de quelque douloureux mystère caché sous cette misérable apparence, comme cela arrive en pays musulman, frappa son esprit et fit naître l’intérêt bienveillant à côté de la sympathie,
–Les derviches libres ne peuvent être guidés par les intérêts vulgaires qui agitent les hommes, lui dit-il, en rebourrant sa pipe; sans doute la renommée des choses saintes a conduit tes pas à Broussa.
–Frère, la vérité est sortie de ta bouche, répondit le jeune pèlerin en inclinant sa tête. La renommée des vertus de Rabby cheikh Abdoullah a frappé les oreilles d’un fakir (infortuné), et fait briller les lueurs de l’espérance en la nuit de son âme! Pendant plusieurs mois, mes pieds ont soulevé la poussière des chemins arides pour implorer de lui une faveur suprême: que le nom d’Allah soit béni, je suis arrivé!
–Demain, vendredi, reprit derviche Kiéayâ, au sortir de l’amphithéâtre, notre cheikh reçoit ses hôtes étrangers, écoute leurs vœux, répond à leurs questions, donne les conseils demandés à sa sagesse, distribue des marques de sa munificence, et appelle sur eux en particulier la bénédiction du Tout-Puissant. Demain tu pourras lui parler avec confiance, car la bonté de cheikh Abdoullah est aussi grande que sa sainteté.–Se levant alors et faisant signe au jeune derviche de l’imiter, il ajouta:–D’ici là, ne songe qu’à reposer ton corps fatigué par de longues marches; satisfais sans honte ta faim et ta soif: Allah kiérim ogloum (Dieu aidera mon fils). Viens, suis-moi.
Le lendemain, à la sixième heure de la carrière du soleil dans le firmament, les deux portes latérales de l’amphithéâtre des danses furent ouvertes aux fidèles des deux sexes qui attendaient en foule autour du bâtiment, foule calme par respect, mais intérieurement impatiente de curiosité ou de ferveur.
C’est ici l’occasion de donner une courte description de l’enceinte vénérée des croyants. Je le fais pour ton instruction, lecteur de l’Occident que le destin n’a pas guidé dans le beau pays des fils de Mohammed, de même que je te raconterai les belles cérémonies qui s’y accomplissent (joie des croyants!), afin que tu n’ignores rien. Si cependant les descriptions fatiguent ton esprit distrait, pareil à l’enfant qui se défait des enveloppes, fussent-elles intéressantes, pour arriver au plus vite au jouet ou à la friandise, tourne ces feuillets qui te séparent du fait, objet de ta curiosité.
V
L’AMPHITHÉÂTRE, LA MUSIQUE ET LA DANSE DES DERVICHES.
Table des matières
C’était une construction poligone, bois et maçonnerie, de style mixte. Une large estrade de pourtour à balustrade, haute de trois coudées, formait intérieurement un vaste amphithéâtre circulaire dans le parquet duquel on pouvait se mirer comme dans une glace. Des colonnes unies, recouvertes de stuc marbré, partant du sol de l’amphithéâtre et divisant la balustrade, s’élançaient jusqu’au plafond en poutrelles peintes en blanc sur fond bleu de ciel. Une seconde galerie superposée à l’estrade pardessus les fenêtres et masquée de panneaux de treillis très-serrés formait des loges échancrées. entre les colonnes. L’estrade du pourtour était coupée à l’orient et laissait un espace libre jusqu’au mur du fond recouvert gures bizarres. Quatre immenses cierges en cire jaune de stuc et orné d’inscriptions sacrées en caractères gigantesques noirs, rouges et or, en affectant diverses fibrûlaient devant ces inscriptions, des deux côtés d’un enfoncement à fleur de terre pratiqué dans le mur, niche miraculeuse, objet de profonde vénération! car dans le sol en marbre se trouve l’empreinte sacrée du pied de Mohammed!... Un petit tapis de Smyrne posé en long à l’entrée de l’intersection du circuit marque la place du cheikh. Sur le côté opposé était la grande porte réservée, à deux battants, donnant accès de plain-piedj dans l’amphithéâtre par une autre intersection du pourtour, dans l’axe de la première. Le rayon de la galerie supérieure au-dessus de cette porte formait une saillie arrondie, à balustrade. C’est la tribune des musiciens. Les deux loges d’entre-colonnes, à gauche de la tribune, au lieu d’être échancrées comme les autres, étaient droites et leurs treillis plus serrés et peints en blanc; ce sont les balcons réservés au harem du cheikh et à ses invitées; un léger pont finement treillissé les relie aux appartements des femmes.
Nous avons laissé la troupe des croyants attendant avec impatience l’ouverture des portes de l’amphithéâtre que je viens de décrire. Enfin ces portes s’ouvrent avec précaution devant cette foule agitée. Au même instant, comme on voit un troupeau de brebis se presser et se jeter les unes sur les autres pour arriver au plus vite au bord de l’abreuvoir, les fidèles se précipitèrent pêle-mêle, les hommes sur l’estrade de pourtour, les femmes aux escaliers des galeries supérieures, les uns et les autres se bousculant, se poussant, criant, pleurant et s’injuriant à qui mieux mieux, pour arriver les premiers aux meilleures places. Mais, par le Prophète! c’était une vraie bataille à la porte du septentrion entre des hommes de tout âge et appartenant pour la plupart aux classes aisées, à qui entrerait le premier, à qui se placerait aux premiers rangs. En dirai-je l’absurde raison? C’est que l’estrade du septentrion faisait face à la loge du harem du cheikh...; chacun avait l’intime prétention de se faire remarquer... Rien ne paraît impossible aux illusions ou à la fatuité des hommes! De plus, une partie de ce pourtour, couverte de nattes d’Égypte et de fins tapis, était réservée aux invités particuliers du cheikh et aux personnages de distinction qui pouvaient se présenter; et c’est un si grand honneur de se trouver en contact avec les grands! Si bien que la place disponible était en raison inverse du nombre des personnes qui voulaient l’occuper. Le tumulte ne cessa qu’au moment où les deux battants de la porte occidentale furent ouverts: la sainte congrégation approchait! Tout le monde maîtrisa ses ressentiments, mit un frein à sa langue et se tint tranquille à sa place, bonne ou mauvaise.
Bientôt une douzaine de derviches rahmaniéens, les uns tenant à la main des flûtes simples, longues ou courtes, les autres de petites timbales doubles ou tam-tams, franchirent la grande porte, ôtèrent leurs souliers rouges ou jaunes qu’ils mirent sous leur bras gauche et montèrent en silence à la tribune qui s’arrondissait au-dessus de la porte: c’étaient les musiciens du couvent. A leur suite venait un jeune derviche ambulant; il marchait grave et recueilli. Sa beauté, qui était frappante, attira seule l’attention de quelques fidèles, comme un sujet rare dans une volée d’oiseaux connus arrête le regard de ceux qui aiment à observer la nature; car pour sa présence, elle n’avait rien d’insolite: les religieux étrangers qui le demandent sont toujours admis à faire entendre leur talent. Les chanteurs s’assirent, les jambes croisées, sur un côté de la tribune, les instrumentistes sur l’autre et leur faisant face. Après quelques instants de silence, un flûtiste commença, à la grande satisfaction du public, un air sur un thème grave, le variant bientôt de lentes et douces modulations. Quelques soupirs et des Allah! s’élevaient hésitants de la galerie inférieure, en témoignage de satisfaction et comme un encouragement.
Au bout d’un quart d’heure environ de cette musique sévère, le vieux derviche Kiéayâ, dont il a été question au chapitre précédent, entra d’un pas rapide dans l’amphithéâtre, s’arrêta au centre, fit volte-face, regardant la tribune des musiciens, leva ses mains à la hauteur de sa tête, les frappa trois fois l’une contre l’autre, et puis sortit du même pas. C’était le signal de l’arrivée du cheikh. La flûte se tut et un chant gai et animé, accompagné à l’unisson de tous les instruments, fut entonné par les derviches musiciens, tandis que toutes les figures se tournaient et tous les regards se fixaient, avec une expression de respect, sur la grande porte du couchant, excepté peut-être-ceux de certains fidèles du pourtour du septentrion qui les levaient avec la plus grande cautèle vers la loge du harem, au treillis de laquelle venaient de paraître une multitude de bouts de doigts pareils à de petites boules d’ivoire. Au même instant parut à cette porte, précédé de deux derviches brûlant de l’encens dans des cassolettes en vermeil, un homme de taille moyenne, à la figure grave et sereine, encadrée d’une belle barbe grisonnante qui lui descendait arrondie sur la poitrine. Ses traits fortement accusés, les sourcils épais et saillants qui ombrageaient l’orbite de ses grands yeux brillants comme deux noirs diamants, et la gravité imposante de sa démarche lui donnaient de loin un air de sévérité qui inspirait une crainte involontaire; mais ce sentiment disparaissait dès qu’on l’avait approché. Alors la douceur patriarcale qui souriait dans son regard remplissait le cœur de confiance, et tant debienveillance se mêlait à la dignité de toute sa personne, que le respect qu’elle commandait était exempt de cette appréhension qu’inspire la vue des grands. Ce personnage était cheikh Abdoullah lui-même, le mevlâ vénéré de Rahmanié, portant sur sa tête le petit kiullèh à turban vert des éminns qui descendent, comme on sait, de la tribu bienheureuse d’où sortit l’Envoyé; il était en toumann de crêpe cramoisi cousu aux tchéleks jaune-citron foncé; son enntéri, ou cafetan en fine soie de Damas rayée jaune et blanc, était retenu croisé sur sa poitrine par un magnifique châle des Indes, plusieurs fois ceint autour de sa taille et terminé sur l’abdomen par un immense nœud des plus coquets, ce qui augmentait sensiblement la protubérance naturelle de cette partie de son corps. Un khandjar ottoman, ou grand poignard à pointe recourbée, plongeait à moitié dans les plis de son cachemire et laissait miroiter les brillants et les rubis dont étaient enrichis le manche et la partie supérieure de la gaîne. Comme on était dans la saison chaude et que c’était un vendredi ordinaire, le cheikh n’était revêtu que d’un simple djoubé en casimir gris-perle. C’était donc un costume riche et pittoresque qui rehaussait les avantages extérieurs de sa personne et plaisaita aux yeux.
A sa vue, un murmure d’admiration s’éleva des doubles galeries regorgeant de fidèles. Après avoir laissé à l’entrée ses papoutchs, qu’un derviche servant ramassa et mit sous son aisselle, le supérieur s’avança dans l’amphithéâtre avec la gravité et la lenteur qui sont inhérentes à de tels personnages. Sur son passage, les croyants assis sur l’estrade de pourtour s’inclinaient la main sur le cœur et faisaient entendre un machallah! (grand Dieu!) profond, en signe de vénération. Derrière lui marchaient en deux files, avec gravité et mesure et les yeux baissés modestement, comme des épouses au jour de la noce, les frères mevlévis en costume de danse, uniforme de coupe, mais de couleurs les plus variées. Deux frères servants, placés des deux côtés de la porte, prenaient et classaient en files serrées les chaussures qu’ils quittaient sur le seuil. Rien ne garantissait alors leurs pieds nus, propres et généralement bien formés. La plupart de ces derviches étaient jeunes, bien faits de leur personne et d’une figure expressive et agréable.
Arrivé sur le tapis qui marquait sa place, cheikh Abdoullah croisa ses bras sur sa poitrine, s’inclina profondément devant les inscriptions du fond et récita dans cette position le Fathah (commencement du Koran) à haute et intelligible voix. Les files de derviches qui le suivaient à une petite distance et qui avaient imité son mouvement, le récitèrent après lui. La voix de quelques fidèles zélés se faisait entendre par-dessus les leurs, bien qu’ils n’eussent point à s’en mêler. Le cheikh s’étant redressé, fit volte-face aux derviches, qui, à leur tour, se redressèrent aussitôt. Alors la musique, qui avait fait silence à l’entrée du supérieur, recommença le chant sacré, voix et instruments à l’unisson.
Une minute après, les deux derviches qui étaient en tête de la double file s’avancèrent lentement et s’arrêtèrent à deux pas de lui, croisèrent leurs bras sur leur poitrine, et après s’être inclinés très-bas, allèrent se poster au pied des deux colonnes, à droite et à gauche du cheikh, et ainsi de tous les autres derviches dont le nombre était égal à celui des colonnes. Quand cette espèce de manœuvre fut terminée, et que chaque mevlévi fut à son poste, debout et immobile comme une statue, le cheikh frappa dans ses mains et s’assit sur ses jambes croisées. La musique d’ensemble cessa aussitôt. L’un des chantres s’avança sur le devant de la tribune et, les doigts des deux mains sur les tempes, entonna le Niza ou appel à la prière, dans un ton fort élevé et d’une voix claire et agréable. Après le Niza, cheikh Abdoullah récita à haute voix la litanie des noms et attributs sacrés d’Allah et diverses autres oraisons du culte, auxquelles les derviches donnaient la réplique et les fidèles répondaient dévotement Aminn! La prière secrète fut dite ensuite par tout le monde, tenant devant les yeux les deux mains ouvertes à côté l’une de l’autre, image frappante du Livre que tout musulman peut lire ainsi sans avoir été jamais à l’école. Chacun, à mesure qu’il finissait cette prière, souffla sur ses mains et les passa à plusieurs reprises sur la figure et, ceux qui en avaient, le long de la barbe, ce qui est le symbole de la purification de l’âme par la vertu des paroles sacrées qu’on vient de prononcer.
C’était alors le moment où les musiciens de la tribune exécutent alternativement et sans accompagnement des soli de flûte ou de chant, qui transportent les fidèles et préparent les derviches de l’amphithéâtre, en exaltant leurs âmes, à l’extase nécessaire pour la bonne exécution de la danse sacrée. Un grand silence s’était spontanément établi dans l’enceinte, car tout le monde connaissait le talent des musiciens de Rahmanié et tenait l’oreille attentive pour ne rien perdre de ce délicat plaisir, si cher aux musulmans. Cependant, la tribune restait muette, et à ce retard inaccoutumé, religieux et fidèles donnaient des signes d’étonnement. Enfin les sons doux et graves d’une flûte longue firent entendre le prélude d’un thème mélancolique, plein de suavité, que le musicien développa successivement en diverses modulations des plus savantes, pour aboutir à un chant d’une mélodie admirable, dont les accents, tour à tour langoureux et comme voilés de tendresse, ou éclatants de vive passion, ravissaient et électrisaient les âmes.
Dès le début, tous les yeux s’étaient levés étonnés vers la tribune, car le thème était inconnu dans le répertoire de Rahmanié, et jamais flûte aussi admirable n’avait pleuré ses accents divins sous les voûtes de l’amphithéâtre. Bientôt l’admiration et le ravissement, succédant à la surprise, éclatèrent de toutes parts en bruyants soupirs, en exclamations les plus véhémentes, en invocations les plus chaleureuses, et cela au grand mécontentement d’un petit nombre d’amateurs originaux ou froids (où ne s’en trouve-t-il point?) qui trouvaient ces démonstrations absurdes et malheureuses, prétendant qu’elles gâtaient le plaisir, et qu’on devrait les garder pour la fin! Plus d’un derviche au cœur sensible levaient au ciel des yeux mouillés de douces larmes et ressemblaient ainsi, dans leur immobilité, à des statues de l’extase. Et telle était la puissance de cette musique du paradis que le cheikh lui-même, oubliant son calme et sa gravité ordinaires, levait fréquemment la tête et les bras en l’air et s’écriait d’tne voix attendrie: Ya Allah! ya Rabbim! ya Mohammed!.…
Après plusieurs reprises habilement variées, la flûte merveilleuse se tut, laissant pendant plusieurs minutes tous les auditeurs sous le charme indicible de sa divine harmonie, et il n’y en avait pas un seul parmi eux qui n’eût donné volontiers le contenu de sa bourse pour l’entendre encore.
Cependant le cheikh, comme s’il eût deviné l’embarras et l’hésitation des musiciens à succéder à un tel maître, ou bien dans l’impatience de voir et de féliciter l’heureux inconnu doué d’un talent aussi extraordinaire, frappa deux coups dans ses mains. A ce signal, tous les musiciens, voix et instruments, commencèrent à l’unisson un chant d’un rhythme lent et mélodieux qui faisait grand plaisir à entendre, et pendant lequel le cheikh se leva et invoqua à haute voix et avec grande dévotion le saint nom du Très-Haut. Au même instant, tous les derviches de l’amphithéâtre, lâchant la boucle de leurs courroies, laissèrent tomber leurs fnstanns de toute leur longueur sur leurs pieds joints, croisèrent les bras sur la poitrine et récitèrent une prière secrète, la tête inclinée. Après cette prière, les deux derviches qui étaient aux premières colonnes, à droite et à gauche du cheikh, marchèrent doucement, sans changer d’attitude, l’un contre l’autre, et s’étant rencontrés, tournèrent la face du côté du supérieur, allèrent à lui, en reçurent la bénédiction et, après avoir reculé de trois grands pas, redressèrent leurs bustes; s’écartèrent d’une petite distance, et commencèrent la danse sacrée dans la direction du fond de l’amphithéâtre. Aux premiers tours, les robes des deux tourneurs, pareilles à une multitude de serpents, se tordirent en mille plis capricieux autour de leurs jambes, sans pourtant gêner leurs mouvements; mais bientôt, se déroulant peu à peu par la force de la rotation, finirent par se déployer en cloches immenses et frissonnantes. Alors les tourneurs décroisèrent leurs bras et les étendirent en croix les mains ouvertes, le bras droit plus haut que le bras gauche et la tête penchée vers le premier. Les autres derviches, également deux par deux, suivirent de près et à intervalles égaux les deux premiers tourneurs en les imitant de tous points et, comme eux, arrivés aux deux colonnes de la porte, l’un prit à droite, l’autre à gauche, en retour vers le cheikh, de telle sorte que bientôt tous furent en mouvement tout autour de l’amphithéâtre. En ce moment, la musique accéléra son rhythme de plus en plus et monta graduellement aux intonations les plus élevées, afin d’exciter l’exaltation dans le cœur des derviches et de précipiter leur tournoiement. C’est alors que la danse, atteignant le paroxysme de la rapidité, réalisa le symbole de l’adoration du Tout-Puissant par les anges qui sont tout face, comme l’enseigne bien le Koran; car on pouvait croire réellement que les tourneurs avaient deux visages.
En vérité, c’était alors un beau, un extraordinaire, un imposant spectacle, bien propre à exalter l’âme du croyant, que tous ces jeunes hommes aux regards extatiques, aux visages inspirés et teints de la pourpre de l’animation, voltigeant avec la rapidité du vent et un ensemble parfait; si habiles à conserver les distances entre eux, que les bords extrêmes de leurs vastes jupes, séparées seulement de quelques doigts, ne se touchaient jamais; si gracieux et si légers, qu’on aurait dit une compagnie de jolis oiseaux de toutes les couleurs déployant les ailes pour prendre leur vol; si inspirés et si pieux, que plus d’un fidèle les comparait aux génies du Géhénett (Paradis). Aussi, bien grand était l’enthousiasme des croyants, et ils ne pouvaient le contenir, et leurs cris et leurs exclamations se succédaient si fréquents et si nombreux qu’ils formaient comme un accompagnement (discordant, disent les gens sans dévotion) à la musique de la tribune. Comme on voit l’ancien cheval de bataille, usé par le temps, hennir et piaffer aux sons belliqueux du clairon, ainsi les vieux derviches de Rahmanié, que leur âge condamnait à une pénible inaction et qui s’étaient assis côte à côte sous le porche de l’entrée de l’amphithéâtre, transportés par ce spectacle, électrisés par cette musique, se démenaient sur leur séant, battaient des mains qu’ils élevaient au-dessus de leurs têtes et poussaient des invocations de toute la force de leurs poumons; tandis que les moins invalides d’entre eux, puisant des forces dans leur exaltation, se levaient un à un et allaient se jeter en tournoyant au milieu du cercle des jeunes derviches, rivalisant avec eux (pour peu de minutes, hélas!) en vitesse et en précision! Cheikh Abdoullah, qui aimait beaucoup la musique et chantait agréablement, après avoir mêlé sa mâle voix à celles des chantres, en marquant le rhythme avec ses mains sur ses genoux, gagné lui-même par l’enthousiasme général, se leva soudain, se faufila adroitement jusqu’au centre du double cercle des tourneurs et se mit à danser avec grande dévotion et autant de légèreté que le lui permettaient son âge et sa corpulence. Quel cœur musulman pouvait alors rester insensible? quelle bouche de fidèle se taire?
Mais déjà les yeux des derviches brillaient comme des escarboucles, la sueur ruisselait de leurs figures et de leurs cous enflammés, un tremblement visible agitait leurs bras et leurs mains alourdis; leurs bouches ouvertes cherchaient en vain à alimenter d’air leurs poumons rétrécis; encore un peu, et il faudra un miracle pour les empêcher de tomber foudroyés sur les planches de l’amphithéâtre; car si l’âme inspirée ne connaît pas de bornes à son transport, les forces du corps ont une mesure que nul ne peut dépasser, et un derviche tourneur ne doit point tomber... Cependant le cheikh s’arrête et s’incline à l’orient pour respirer un moment, puis il regagne sa place. Les vieux derviches l’imitent et se retirent tout haletants à leur poste comme ils sont venus. Sur un signe du supérieur, la musique se ralentit et bientôt fait silence; il frappe dans ses mains, et au même instant tous les autres tourneurs cessent leur danse comme un seul homme, et tandis que leurs larges fostanns s’enroulent en sifflant autour de leurs jambes, ils croisent leurs bras sur leurs poitrines essoufflées, penchent en avant leurs têtes enflammées et regagnent à reculons chacun sa colonne devant laquelle la précision du cheikh et leur propre habileté les ont fait s’arrêter.
Cette première danse avait duré près de vingt minutes, et pas un des derviches qui venaient de l’exécuter ne chancela en s’arrêtant, ne s’appuya contre la colonne, ne donna aucun signe de trouble ou de malaise! Voilà la puissance merveilleuse de la dévotion!
Ce jour-là étant, comme il a été dit, un vendredi ordinaire, la danse sacrée ne devait être renouvelée qu’une seule fois, après un intervalle rempli par de nouvelles prières et de nouveaux morceaux de musique. Au silence profond qui s’établit dans l’assistance, aux regards interrogateurs qui se levaient vers la tribune, à l’expression d’attente de tous les visages, on devinait que tout le monde souhaitait dans son cœur et espérait entendre encore la flûte merveilleuse qui l’avait charmé avant la première danse. Cette attente fut trompée, mais d’une manière très-agréable: ce jour-là devait être un jour de ravissantes surprises pour les fidèles de Rahmanié. Ce ne fut pas la flûte, mais une voix plus mélodieuse que les sons de cet instrument, plus pure que celle du rossignol, une voix séduisante comme celle de la sirène des vieux contes, une voix de chérubin qui pénétrait et transportait l’âme; elle s’éleva de la tribune et fit entendre les modulations délicieuses d’une fantaisie inconnue, servant d’introduction à un chant d’une indicible harmonie et dont les paroles, d’une poésie sublime, élevaient l’imagination et tiraient les soupirs des cœurs, les larmes des yeux. J’ai dit les démonstrations d’enthousiasme qu’avait provoquées la flûte. Elles étaient peu de chose, comparées à celles qui éclatèrent de toutes parts à ce chant, à cette voix et à cette poésie célestes. Je renonce à les décrire, me contentant de dire que ces amateurs originaux dont j’ai parlé plus haut en éprouvèrent une véritable colère et faillirent en venir aux coups avec les enthousiastes.
Quand le chanteur se tut, personne dans la tékièh ne bougea; chacun, gardant sa posture, écoutait encore; on eût dit que l’assemblée avait subi le charme d’un enchanteur: tel est l’effet de la vraie harmonie, écho du paradis! Cheikh Abdoullah seul était agité; sur sa vénérable figure on lisait les signes d’un grand transport, et il s’efforçait de le contenir. Soudain il donne le signal de la clôture des exercices avant l’exécution de la seconde danse, chose qui ne s’était jamais vue et qui remplit tout le monde d’étonnement. Le derviche Imam récita la dernière prière, et après que l’ashab se fut retiré dans le même ordre qu’à l’arrivée, les fidèles regagnèrent lentement la cour du couvent, se communiquant avec véhémence les impressions des diverses phases de cette étonnante matinée religieuse.
VI
L’ADMISSION.
Table des matières
C’est dans un grand et riche kioschk, adossé au mur élevé du jardin du harem, entre l’amphithéâtre et le conac (palais) du cheikh, que ce dernier se rendait après les exercices pour donner audience à ses hôtes de passage; mais, contre son habitude, ce jour-là, il rentra directement à son sélamlik, chargea son kiéayâ de l’excuser, en alléguant les devoirs d’une affaire très-urgente, et de le représenter auprès d’eux, et lui recommanda de le rejoindre ensuite sans tarder. Le vieux derviche n’eut garde de perdre son temps en longues explications; au bout de quelques minutes il fut auprès de son supérieur. Celui-ci, le coude appuyé sur les coussins de son divan, égrenait d’une main un fin tespill d’ivoire et tenait de l’autre un riche tchibouk avec l’extrémité d’ambre arrondie duquel il rangeait doucement son épaisse moustache. En voyant entrer son kiéayâ, il aspira une longue bouffée de tabac qu’il lança en l’air avec un mouvement de satisfaction, et il lui dit sans préambule:
–Khadji, as-tu été témoin des prodiges qui en ce jour ont éclaté à Rahmanié?
–Cheikh mevlâna veut sans doute parler de la musique rare de tout à l’heure? répondit l’intendant, et sa figure exprima la satisfaction.
–Oui, bien rare, par Allah! une flûte admirable, délicieuse! une voix plus admirable encore, une voix divine!... J’ai encore l’âme toute émue de leurs indicibles accents! Cardache (frère), dis-moi le nom des fidèles que le ciel a doués de si extraordinaires talents, ou plutôt amène-les-moi ici sur-le-champ: je veux les voir et les remercier... et les bénir.
–Rabbi (le grand) cheikh sera obéi à l’instant, car j’avais prévu son désir; mais les marques de ta bonté ne pourront s’étendre que sur une seule personne: le flûtiste et le chanteur ne font qu’un.
Ya Rabbim! (ô Tout-Puissant), toi seul ne mesures point tes dons aux mortels! s’écria le cheikh émerveillé, en passant ses mains sur sa longue barbe.
Derviche Kiéayâ était déjà sorti et une minute après il revint, suivi du jeune derviche ambulant qui, la veille, avait demandé l’hospitalité du couvent, comme il a été rapporté plus haut.
–Voici, dit l’intendant en s’inclinant, le jeune frère qui tantôt s’est fait entendre à la tribune; son nom est Aly et celui de son père Ustem, éminn à Choumla. Longtemps il a soulevé la poussière des chemins pour venir implorer une faveur du cheikh mon supérieur.
Grande avait été la surprise du cheikh d’apprendre qu’une seule personne était douée de deux talents aussi remarquables; mais quel ne fut pas son étonnement en voyant que c’était un tout jeune homme, à peine sorti de l’adolescence. Le musulman a le cœur prompt à la sympathie et il l’accorde sans réflexion ni réticence à quiconque lui procure du plaisir. Avant même qu’Abdoullah l’eût vu, Aly en possédait les plus favorables dispositions; mais la douceur et la beauté de sa figure, son maintien tout ensemble noble et modeste, lui gagnèrent incontinent toute la bienveillance qui était le fond de la nature du supérieur de Rahmanié.
–Khosch yeldinn, ogloum (tu es le bienvenu, mon fils), lui dit-il d’un accent paternel et en lui donnant sa main à baiser; tu attends une faveur de moi. Eh bien, parle sans hésitation; par Allah! mon cœur, que ta flûte et surtout ton admirable voix ont rempli de douces émotions, ne saura te refuser rien de ce qui est permis à ma volonté.
Et le jeune derviche:
–La bonté du cheikh, mon seigneur, est vaste comme sa sainteté; il est en son pouvoir de m’accorder la faveur que je viens implorer de lui, comme il est au pouvoir du Très-Haut de nous combler de ses dons.– Et il s’inclina profondément, les mains croisées sur sa poitrine.
–Par Mohammed prophète, je le ferai! s’écria Abdoullah: enfant, expose-moi ta requête.
–Grand cheikh, dit alors Aly, la renommée de tes vertus a retenti dans tout l’Islam! Heureux sont les derviches à qui il a été donné de vivre sous les ailes bénies du saint d’Allah, car leurs âmes doivent jouir d’une quiétude parfaite, la plus précieuse des faveurs célestes! Un trouble inconnu, étrange, inexplicable et amer comme le fruit du laurier sauvage, torture mon âme depuis plusieurs années. Rien de ce qui flatte et séduit les hommes ne me sourit, à moi, ni m’attire; mon cœur est semblable au poisson que la mer a jeté sur une plage rocheuse: il se sent suffoquer, il s’agite... mais ses efforts ne lui apportent que des meurtrissures! Las de souffrir, j’aspire à la paix intérieure, comme le matelot pendant la tempête soupire après le rivage. Voici la grâce, ô mon cheikh, que mon cœur te demande: si la règle ne s’y oppose pas, admets-moi dans l’ashab de Rahmanié; là il trouvera le calme, là est le port. Voilà ce qu’Allah m’a inspiré; je ne demande pas autre chose.
Ainsi parla le jeune Aly. Le plus riche présent du monde n’eût pas fait autant de plaisir à Abdoullah que cette demande; elle allait au-devant du vif désir que les rares talents et la grande gentillesse du pèlerin avaient fait naître en son cœur dès qu’il’l’avait vu; mais, pareil à la jeune femme qui s’entend implorer par celui qu’elle aime en secret et qui entoure son aveu de mille réticences malicieuses, le cheikh ne laissa point éclater son contentement, et afin d’avoir l’air d’accorder par faveur l’objet de la requête, il fit cette réponse en souriant paternellement:
–Celui qui a construit une maison peut en changer les dispositions, si tel est son bon plaisir: n’est-ce pas moi qui ai fait la règle de Rahmanié? J’ai le pouvoir de la changer. Ogloum, je t’ai promis une grâce; eh bien, dès aujourd’hui, si tu le veux, tu compteras dans l’ashab de Rahmanié.
–Il n’y a de Dieu que Dieu! s’écria le jeune homme avec un saint transport; aujourd’hui même je compterai dans l’ashab de Rahmanié!... Grand cheikh, qu’Allah récompense ta bonté!–Et de nouveau il s’inclina et lui baisa le bord inférieur de son djoubé.
En effet, quelques heures après cet entretien, tous les derviches de Rahmanié, réunis dans la mosquée du couvent et présidés par leur cheikh, entendaient l’instance du jeune derviche ambulant d’être reçu membre de leur compagnie. Leur supérieur ayant exprimé son agrément à cette demande, nul n’eut la pensée d’y opposer la moindre objection, et, après les prières et les chants d’usage, Aly donnait et recevait, suivant la coutume fraternelle des serviteurs de Mohammed, l’accolade et le baiser de main de réception, à commencer par le cheikh jusqu’au dernier derviche servant: il était membre de l’ashab. Déjà, par ses grâces, son aménité et sa modestie, il s’était attiré la sympathie de tous les derviches; maintenant ils se réjouissaient en leur âme de posséder un tel compagnon dans la tékièh, car ils savaient alors que c’était lui qui, à l’amphithéâtre, les avait ravis de sa musique incomparable.
Si Aly avait paru beau, noble et gracieux sous de pauvres habits de calender, usés par les voyages et la poussière des chemins, qu’on se figure ce qu’il fut quand, peu de jours après sa réception, il revêtit l’élégant et léger costume de derviche tourneur en casimir bleu à broderies blanches, que cheikh Abdoullah avait commandé pour lui au plus habile tailleur de Broussa. En vérité, il était semblable à l’un de ces messagers divins que le Prophète dépêche à ses saints pour les encourager et charmer leurs regards. En le voyant, les duègnes musulmanes bénissaient le ventre qui l’avait enfanté, les jeunes hanoums le suivaient de leurs regards de flamme ou lui adressaient mille franches provocations, et les kiz timides qui l’avaient contemplé du coin de l’œil soupiraient en se rappelant son image; plus d’une enviait le sort du saint cheikh de posséder sous son toit un aussi charmant jeune homme...
Dès les premiers jours de son admission dans Rahmanié, Aly fut un objet d’édification pour l’ashab, tant sa dévotion était grande et sincère, et sa vie pure de tout ce qui peut ravaler l’âme. Ami de la prière et de la méditation, il recherchait volontiers la solitude, afin de s’y livrer en toute liberté, et cela au grand désappointement de ses nouveaux compagnons qui goûtaient beaucoup sa société et recherchaient ses conversations; car Aly, quoique très-jeune, avait beaucoup étudié, beaucoup lu, beaucoup médité, et ses entretiens étaient aussi instructifs qu’attrayants. D’un caractère plus doux que celui de l’agneau, pénétré de modestie et d’un cœur rempli de bienveillance, il avait gagné, sans nul effort, l’estime et l’amitié de tous les derviches sans exception, etc’était chose étonnante, car qui ne sait que les couvents eux-mêmes ne sont pas, hélas! exempts de ces natures difficiles, hargneuses ou jalouses, qui résistent au beau et au bon, ou même cherchent à les rabaisser, à les dénigrer? L’âme d’Aly était semblable à l’aimant qui attire irrésistiblement à lui l’acier, même quand il est couvert de rouille.
Avec tant de qualités et surtout avec son incomparable talent de musicien, est-il besoin de dire qu’il devint aussi le favori intime du cheikh Abdoullah? Jamais simple derviche ne fut traité par son supérieur avec plus de distinction et plus d’affables égards que ne le fut Aly par le grand Abdoullah. Il le faisait venir très-souvent à son sélamlik et, faveur, inouïe! le faisait asseoir en sa présence; il aimait à s’entretenir longuement avec lui sur les sujets les plus graves, les plus élevés, et il éprouvait un grand contentement en voyant avec quelle facilité l’intelligence du jeune derviche s’élevait à leur hauteur et avec quelle justesse de sens il les pénétrait et parfois les éclairait d’une nouvelle lumière. Et quand, par le charme de sa voix ou de sa flûte, il le jetait dans les ravissements du paradis, le bon cheikh rendait grâce à Dieu de lui avoir envoyé une telle source de plaisirs délicieux.
Il est d’usage, dans les couvents de mevlévis, que les nouveaux compagnons qui y sont admis sont exercés au talent de la danse et initiés aux prières et aux secrets à employer pour n’en être point incommodé et pour tourner le plus longtemps possible, par ceux des plus anciens frères désignés par le supérieur. Derviche kiéayâ, qui, plus que tout autre, s’était pris d’une affection paternelle pour Aly. demanda au cheikh de le charger lui-même de l’instruction du jeune frère en la science du mevlévi. Abdoullah y consentit volontiers; et tel fut l’empressement du maître, et telles furent l’intelligence et l’ardeur de l’élève, qu’au bout de trois semaines de leçons seulement, Aly faisait son début de tourneur dans l’amphithéâtre, à la grande satisfaction des croyants et des croyantes, qui ne pouvaient se lasser d’admirer la gentillesse de sa personne, la grâce de son maintien et la légèreté de sa danse; à la grande surprise de tout l’ashab de le voir paraître si promptement avec les frères tourneurs; au dépit secret du cheikh qui perdait une occasion de jouir, ce jour-là, de son talent de musicien; enfin à la franche joie du derviche Kiéayâ, tant pour l’admiration qu’excitait son cher élève que pour la part qui en revenait au maître.
VI
L’IMPRUDENCE.
Table des matières
Le jour même où le musicien inconnu avait transporté les âmes de tous les fidèles de Rahmanié, Khadidja dit à son père:
–Quelle admirable musique a retenti aujourd’hui dans l’amphithéâtre! mon âme en est encore toute émue! La surprise a été ravissante. Grand merci, Babam.
–Oh! ravissante, en vérité, répondit cheikh Abdoullah; mais remercions-en ensemble le Destin qui nous l’a faite.
–Quoi! toi-même tu ne t’y attendais pas? Et sais-tu maintenant quels sont les croyants qu’Allah a doués de talents presque surhumains?
–Les croyants? Apprends, cousoum (mon agneau), que le chanteur et le flûtiste ne font qu’un.
–Ya mevla! Est-ce possible?
–Allah est grand! Est-ce qu’il n’a pas doté ma Khadidja aimée de tous les dons à la fois? dit le cheikh avec un air d’orgueil paternel et en caressant le menton velouté de sa charmante fille.–Oui, après avoir entendu ce mortel privilégié, j’avais hâle de le voir de près, et, après l’avoir vu et écouté ses paroles, je suis à me demander si Allah, dans sa clémence, n’a pas envoyé son ange à Rahmanié, comme jadis il en envoya à la demeure du patriarche Abraham.
Khadidja regarda son père avec un étonnement mêlé de trouble; mais lui, sans s’en apercevoir, après lui avoir raconté en détail tout ce qui concernait le jeune et intéressant pèlerin, le motif extraordinaire et mystérieux qui l’avait fait venir de si loin pour solliciter la faveur d’entrer dans son ashab, cheikh Abdoullah ajouta:
–Vallah! je la lui accorde de grand cœur... Mon cher agneau, si cela peut t’intéressér, dans deux heures rends-toi au balcon de la mosquée, tu assisteras à la cérémonie de sa réception.
O cheikh Abdoullah! est-ce bien toi, si jaloux du cœur de ta fille, qui as parlé ainsi à une jeune vierge? Si tu ne sais pas que l’imagination des kiz est prompte à s’exalter pour l’homme qu’on leur vante et que la vue de cet homme, qu’un seul regard de lui, étincelle d’amour, suffit pour mettre le feu à leur cœur, à quoi te servent, ô cheikh! ta sagesse et ta prudence? Ou bien le destin a-t-il mis un voile sur ta raison? car rien n’arrive que par lui!
Il est vrai que cette invitation du cheikh était superflue, car quelle femme peut résister à la curiosité de voir les traits de celui qui, d’une manière quelconque, a touché son âme d’une douce émotion? Heureux poëtes, heureux musiciens, favoris du sort, qui pouvez, par le don de charmer les âmes et d’exalter les imaginations, réveiller un tel désir dans le cœur des plus belles! car ce désir est comme les étincelles qui précèdent la flamme d’un incendie; mille fois heureux si, pareils au gentil musicien dont je raconte l’histoire, ces belles, en vous voyant, retrouvent en vous les agréments et les traits de l’idéal qu’elles s’en étaient composé dans l’enthousiasme de leur jeunesse, car alors votre image remplit leur mémoire, et leurs cœurs, comme des forteresses ouvertes d’avance au conquérant désiré, vous attendent pour vous proclamer leur souverain!
Khadidja assista donc à la réception d’Aly dans ’ashab de Rahmanié; elle le vit dans sa douce beauté, et une rougeur inexplicable se répandit soudain sur toute sa figure, et son cœur palpita de battements jusqu’alors inconnus.
A partir de ce jour, l’image du jeune derviche se présentait incessamment à ses yeux, et les sons enchan-Leurs de sa voix résonnaient à ses oreilles... et toujours ce souvenir était accompagné d’un trouble vague qui tenait à la fois du regret et du désir, et qui s’emparait de son âme sans que la jeune fille pût s’en rendre compte, sans que rien pût l’en débarrasser, parce que rien ne pouvait la distraire de ce souvenir opiniâtre. C’est aussi à partir de ce jour que ses gouvernantes et ses esclaves commencèrent à s’apercevoir de ces soupirs profonds, de ces moments de langueur ou d’abattement, de ces dégoûts inexplicables qui, en augmentant tous les jours d’intensité, finirent par les alarmer et les déterminer à en faire part à son père, ainsi qu’il a été dit plus haut.
Cet état moral de Khadidja s’aggravait à mesure qu’elle avait occasion de voir et d’entendre de nouveau derviche Aly, et ces occasions, qu’elle désirait ardemment et redoutait tout ensemble, n’étaient pas rares, Aly étant le favori du cheikh, et elle guettant toujours derrière les portières de soie des pièces où se tenait son père. Tout ce que celui-ci lui avait raconté des peines mystérieuses du jeune religieux, Khadidja se le rappelait chaque fois qu’il avait mis plus de douleur et plus de rêverie dans l’expression de sa musique. Alors, chose étonnante! l’image d’une femme resplendissante de beauté et de séductions se présentait à son esprit rêveur à côté de celle d’Aly, triste et abattue, et tournant vers la houri des regards pleins de tendresse ineffable et de regret amer. A cette vue, Khadidja sentait son cœur oppressé par des sentiments inconnus et poignants comme des lames aiguës, et qui se manifestaient bientôt par des ruisseaux de larmes, par des explosions de sanglots.
O Khadidja, disais-tu la vérité quand, aux questions inquiètes de ton père sur le sujet de ces larmes, tu répondais: «Je ne le sais pas moi-même??» Si, dans ton innocence, tu ignores vraiment la cause de tes tourments, ceux qui lisent ton histoire l’ont devinée depuis qu’à la vue du charmant et sublime Aly tu as rougi derrière ton rideau de bois à jour; pour eux, plus de doute: tu l’aimes avec toute la naïveté de ta jeunesse, toute la tendresse de ton cœur séduit, toute l’ardeur de ton sang oriental... Le soleil du printemps a fait éclore la rose; la chrysalide, devenue papillon, a percé l’enveoppe qui la tenait prisonnière et vole de ses ailes diaprées; un cœur de dix-sept ans s’est éveillé à la vie, car pour les jeunes cœurs, aimer n’est-ce pas vivre?
VIII
SAMRAD.
Table des matières
Après le cheikh, la personne que l’état moral de la belle Khadidja chagrinait et désespérait le plus était sa négresse favorite, Samrah, qui l’aimait plus qu’elle-même. Samrah était une créature étrange. Sa taille petite et bien proportionnée, ses mouvements pleins de vivacité et de caprice la faisaient prendre pour une enfant, et elle avait quinze ans. Constamment la malice et l’intelligence brillaient dans ses grands yeux à reflets jaunâtres, et à travers le corail de ses lèvres charnues on apercevait sans cesse la blancheur éclatante de ses grosses dents, tant la négresse était bavarde et rieuse.
Suivant qu’on lui inspirait sympathie ou aversion, le cœur de Samrah était ou tout affection et dévouement, . ou tout haine et méchanceté; entre ces deux extrêmes il h’y avait de la place que pour une raillerie impitoyable dont une langue qui n’avait jamais connu de frein lançait continuellement les flèches acérées.
Dans le chagrin que lui causait la situation morale de sa chère maîtresse, Samrah avait essayé bien des fois, directement ou d’une manière détournée, d’obtenir d’elle la confidence de ses tourments; mais ses tentatives n’avaient eu aucun succès. Le dévouement est comme la conviction, il ne se rebute pas. Samrah s’était juré de surprendre le secret qu’on ne voulait pas lui dire volontairement. «Quand je connaîtrai le mal, se disait-elle, on pourra aviser au remède.» Alerte comme l’écureuil, pleine de sens et de pénétration, rusée et éveillée comme une jeune chatte, pouvant aller partout, même au sélamlik et dans le jardin des hommes, car, à cause de sa taille et de ses folies, on la considérait comme une enfant, la négresse se mit à écouter, à épier, à observer et finit par découvrir ce qu’elle cherchait, et bien d’autres choses aussi que je vais rapporter.
Un jour, se trouvant seule avec sa maîtresse dans un kioschk retiré du harem et la voyant plus triste que jamais, Samrah essaya vainement de la distraire. Khadidja, blottie à une fenêtre donnant sur les eaux transparentes d’un bassin de marbre, sa tète pâle dans ses deux mains, les traits attendris, le regard mélancolique et vague, comme une personne qui écoute une harmonie mystérieuse, ne prêtait pas la moindre attention aux grimaces et aux lazzi de son esclave. Tout à coup cette dernière se met à réfléchir et puis sort du kioschk en se parlant et riant toute seule, comme si elle avait perdu la raison. Au bout de quelques minutes elle y revint, affublée d’un djoubé et coiffée d’un petit kiullèh de derviche tourneur planté sur l’oreille, et ce costume donnait à sa personne l’air le plus étrange et le plus burlesque qu’on puisse imaginer. Elle alla s’asseoir tout doucement sur le tapis, à quelque distance de Khadidja qui lui tournait le dos, et se démenant comme un singe, et frappant le rhythme sur ses genoux à la manière des derviches musiciens, elle se mit à chanter sur un air des plus mélodieux:
«Qui rendra à mon cœur la paix et le repos? En vain, hélas! les accents de ma voix sans cesse les demandent au ciel et à ses astres brillants, aux arbres des bosquets solitaires, aux montagnes et aux vallées sonores; hélas! ni le ciel ni la terre ne me rendront le bien que j’ai perdu!»
Dès les premières paroles de cette strophe, Khadidja, comme si une voix chère l’eût appelée par son nom, se retourna vivement vers Samrah, et à la vue de son accoutrement, de sa gravité et de sa posture burlesques, elle ne put retenir un éclat de rire involontaire. La négresse, sans rien perdre de son sérieux, avait fini la première strophe et continua ainsi:
«Qui rendra à mon cœur la paix et le repos? Un feu dévorant consume mon âme et rien ne saurait la rafraîchir... Jamais, jamais son regard céleste n’y versera le baume de vie... En vain, hélas! les accords de ma flûte proclament ma douleur pendant les ardeurs du. jour, en vain ils la pleurent dans le silence des nuits: ni le jour ni la nuit ne me rendront l’espérance!»
La figure de Khadidja exprimait la pitié et ses yeux étaient humectés de larmes:
–Samrah! lui dit-elle en s’efforçant de sourire, par Allah, tu es un cheytann (diable).
Samrah ne fait pas semblant de l’entendre et continue sa romance:
«Qui rendra à mon cœur la paix et le repos? Sur ma tête soucieuse un grossier kiullèh a remplacé le turban de fin cachemire, et la bure des mendiants a succédé aux habits somptueux qui couvraient mon corps! J’ai fui les caresses d’une tendre mère qui voulait me consoler, pour courir après la houri de mes rêves... Mais en vain, hélas! je la cherche parmi les fleurs des jardins dont elle est la reine, dans les astres du firmament dont elle est le plus brillant; en vain je l’appelle dans mes soupirs et mes invocations: hélas! hélas! je ne la trouverai jamais!»
Après ce couplet, Khadidja, le coude appuyé sur un coussin et la tête couchée dans sa main ouverte, dit d’une voix sanglotante:
–Samrah! voilà une très-jolie romance; qui est-ce qui te l’a apprise?
La négresse répond avec gravité:
–Qui enseigne au rossignol, qu’une main barbare a privé de la lumière, à gazouiller sa douleur? Nul, si ce n’est le souvenir du soleil et des bois verdoyants; le regret des ténèbres qui l’environnent! Qui enseigne au mendiant à chanter sa complainte? Nul, si ce n’est la faim qui le dévore, l’espoir d’apitoyer les âmes... Cette romance, sultane, c’est le soupir d’un cœur sans espérance...
Samrah n’avait pas achevé sa phrase que Khadidja était devenue rouge comme une rose d’automne.
–Holann! que signifie cela? s’écria-t-elle en cherchant à se donner un air courroucé; mais rencontrant le regard pénétrant et malin de la négresse, elle ne put s’empêcher de tourner la tête du côté du bassin. Samrah dit alors avec tristesse:
–Eh quoi! ce kiullèh et ce djoubé de derviche ne sont-ils pas un témoignage de mes paroles? Ne lit-on pas ma douleur sur mes traits flétris dans leur printemps? Allah! désormais j’ajouterai ces vers à mon Gazel: «Cœur infortuné! que te sert de pleurer ton repos? Nul n’aura pitié de ton malheur...»
Khadidja se retournant alors vers son esclave et faisant semblant de se prêter à la plaisanterie:
–Pauvre fakir, lui dit-elle en essayant de sourire, vraiment je te plains. Mais la paix et le repos sont comme des oiseaux familiers qui d’eux-mêmes ne quittent point leur cage. Quels événements les ont arrachés à ton cœur, pauvre derviche?
–Prête ton oreille à mes paroles, compatissante musulmane, et que tes yeux se mouillent de larmes au récit de mon infortune! répondit la négresse avec une triste gravité: Je vivais heureux et tranquille dans la maison de mes parents, qui est dans une contrée lointaine, quand un jour retentit à mes oreilles la renommée d’une princesse dont la beauté éclipse la lumière du jour et que les plus grands et les plus riches de la terre sollicitaient pour hanoum; mais leurs instances étaient vaines: le doux hyménée n’avait pour elle aucun ittrait. A partir de ce moment fatal, je ne vis que de armes et de soupirs. Pareille à la morsure venimeuse lu taon, qui brûle sans tuer, cette voix mit une torche allumée dans mon cœur et le brûle, le brûle sans le détruire. En quelque lieu que je me trouve, que je veille ou que je dorme, l’image enchanteresse d’une céeste houri se place devant mes yeux et semble me dire: Je suis cette princesse; regarde-moi,et tour à tour e rapproche ou s’éloigne de moi, me sourit avec bonté ou se montre courroucée, m’encourage d’un regard diin ou me couvre de mépris. Mais jamais elle ne dispaaît que je ne sente redoubler le feu qui me déore...
–Par le Réçoullah (envoyé de Dieu), tu es un vrai démon! s’écria Khadidja tout impressionnée: où as-tu appris ce langage, Samrah?
–Qui m’appelle Samrah? Je ne suis point Samrah dit la négresse.
–Et quel est donc ton nom, derviche? demanda fille du cheikh en hésitant et d’une voix tremblante.
–Mon nom est Aly... derviche sans...
Comme on voit un jeune poulain bondir effaré au bruit soudain du canon, ainsi Khadidja sauta sur son esclave et, posant sa petite main ouverte sur sa bouche, elle l’empêcha d’achever. Mais Samrah, se dégageant comme un chevreau sauvage des bras de sa maîtresse, se précipita à l’autre extrémité du kioschk et de là elle lui cria:–Oui, oui, je suis bien Samrah, le cheytann... et quand on veut lui cacher une chose, Samrah a des yeux pour voir et des oreilles pour entendre... Mais Aly, quel joli nom! Aly est beau comme un chérubin.
Un nuage de pourpre s’était répandu sur le visage de Khadidja. Soudain elle saisit une de ses babouches de velours brodé d’or et court nu-pieds vers son esclave comme pour la frapper, et Samrah, se sauvant devant elle tout autour ou par-dessus les divans et les coussins, le kiullèh enfoncé jusqu’aux yeux, le djoubéflottant, continuait à crier en riant:–Derviche Aly a une voix de sirène... Il est plus beau que le palmier du Liban... Toutes les kiz, et les plus jolies, rêvent d’Aly... et pourtant Aly est malheureux... Pauvre derviche Aly, pourquoi pleures-tu?... Ah! si tu savais... Khadidja sultane elle-même...
–Tais-toi, tais-toi... serpent!... lui cria Khadidja tout essoufflée et près de la saisir.–Ah! je te tiens... tu vas voir...–Et elle mettait la main sur le collet de son djoubé; mais Samrah, qui s’était rapprochée de la porte, laisse le djoubé dans la main de sa maîtresse, fait un nouveau bond et disparaît derrière le rideau en drap vert, comme un lièvre sous la fougère.
IX
RUSE.
Table des matières
Depuis que Samrah la négresse avait deviné l’amour que le charmant Aly avait inspiré à sa maîtresse, elle s’était promis de surprendre le secret de la mélancolie obstinée qui enveloppait de ses sombres voiles l’âme du jeune derviche, et, pareille au chat qui guette une souris, elle s’attacha à ses pas et épia toutes ses démarches, déployant une grande intelligence pour que ni lui, ni personne ne s’aperçût de cette incessante observation. Voyant qu’il recherchait l’isolement, elle s’était dit: «Pourquoi les cœurs qui ont des peines cachées recherchent-ils la solitude? C’est sans doute pour y exhaler leur douleur et prendre pour confidents de leurs pensées amères les arbres et les fleurs, les oiseaux et les nuages du ciel. Bon, je veux être de l’a confidence.» Et furtivement, et à pas de loup, elle suivait Aly dans les jardins du couvent, se cachant derrière les troncs des arbres et les charmilles de buis, ou se blottissant sous les plants touffus des fleurs, et tendant une oreille avide à tout ce qui pouvait sortir de la bouche du solitaire. Le zèle et la persévérance de la négresse eurent leur récompense: Aly lui-même trahit son secret sans s’en douter le moins du monde. Un jour par ses romances et les larmes qui les accompagnaient, un autre par ses soupirs et ses plaintes; cette fois par ses gazels, cette autre par ses monologues et ses invocations, il avait appris au témoin invisible que son cœur brûlait d’un amour immense, inextinguible, que le souffle rafraîchissant de l’espérance n’en tempérait point l’ardeur; enfin que l’objet de cette flamme n’était autre que sa maîtresse, Khadidja elle-même! Le gazel qu’elle lui avait chanté dans le kioschk paroles et musique, et jusqu’aux expressions de ses étranges réponses aux questions de la fille du cheikh, Samrah ne les avait pas appris d’une autre manière.
Qui se frotta les mains, qui sauta de contentement à cette importante et heureuse découverte? Qui se promit monts et merveilles pour les amants ignorés l’un de l’autre? Ce fut la bonne Samrah, et elle se mit à réfléchir sur ce qui lui restait à faire.
A quelques jours de là, à l’heure où les derviches, ayant satisfait leur appétit par le grand repas du jour pris en commun dans leur oda de réunion, les esprits engourdis par le travail de l’estomac surchargé, se laissent gagner un à un par un sommeil irrésistible, au beau milieu d’une causerie qui finit par s’éteindre comme le feu des lulla de leurs tchibouks, Samrah ouvrait tout doucement la porte principale du harem et allait vite se dissimuler derrière l’une des colonnes en bois aux chapiteaux sculptés, qui soutenaient une projection arrondie de cette partie du bâtiment et formaient un péristyle dallé de marbre blanc devant cette porte. Par son immobilité et la fixité de son regard, elle semblait guetter quelqu’un ou quelque chose du côté de l’oda commun des derviches. Au bout de quelques instants de cette attitude, le derviche Kiéayâ, tenant à la main un petit tchibouk portatif dont il tirait de longues bouffées, sortit de l’oda et, comme cela lui arrivait fréquemment, se dirigea vers le harem en traversant un angle de la grande cour, en ce moment silencieuse et déserte. En le voyant venir de son côté, la petite négresse se démena et grimaça un long sourire en signe de contentement, se blottit et se cacha le mieux qu’elle put et, dès que l’intendant eut dépassé la colonne qui lui servait de paravent, elle se jeta sur ses mollets nus qu’elle se mit à gratter de ses doigts en aboyant comme un chien. Le vieux derviche cria et bondit de frayeur et laissa tomber le petit tchibouk, dont le bout d’ambre et le foyer se brisèrent en morceaux sur les pavés embrasés. S’étant retourné vivement, il vit la négresse qui se tenait les côtes d’un fou rire. Kiéayâ en éprouva un grand dépit, et volontiers il l’eût battue; mais ni lui ni aucun des hommes ou des femmes de Rahmanié, à qui Samrah jouait mille tours pareils, ne l’osait jamais, parce qu’elle était la favorite de Khadidja.
«Maudite soit la vilaine! elle a manqué de m’étendre comme un poisson sur la grève!» se contenta de grommeler l’intendant, en remettant d’aplomb son kiullèh qui était parti à l’arrière de sa tête; puis, d’un ton bourru, il dit à négresse :
–Depuis quand les chiens de Rahmanié se jettent-ils sur les jambes des derviches?
–Depuis qu’il y a tant de bons os à ronger, répondit Samrah avec une grimace, se moquant ainsi de l’extrême maigreur des mollets du kiéayâ.
–Quand est-ce que le diable te rompra les tiens, coquine?
–Oh! jamais; ne suis-je pas sa parente?
–Par Mohammed, oui, tu l’es, et peut-être même sa propre fille... Mais enfin, que viens-tu faire ici, singe? N’y a-t-il pas au harem assez d’arbres pour tes sauts, assez de créatures pour tes méchancetés?
–Je cherchais Kiéayâ derviche pour lui dire quelque chose...
–En langue de chien?
–Vrai, khadji, quelque chose qui intéresse ma gracieuse maîtresse...
–Qu’elle vive mille ans! Quelque chose qui intéresse Khadidja hanoum! et au lieu de m’en parler raisonnablement, tout de suite, de courir comme la flèche m’apporter ses ordres, tu t’amuses à jouer à cachecache, à faire le chien... Oh! parle vite, dostoum (mon amie): les désirs de la fille unique de notre mevla doivent être exécutés comme les ordres de notre seigneur le patischah. Voyons, parle, que veut-elle?
–Oh! elle ne m’a rien dit... mais je crois qu’elle n’est pas contente de son bakhtchavann (jardinier).
–Derviche Ahmed était pourtant le plus habile fleuriste...: je le retirerai. Mais es-tu bien sûre, Samrah?... aj outa le vieillard en ramassant sa pipe dont il considéra les dégâts d’un regard plein de regret.
–Crois-tu, derviche, que j’ai des yeux pour ne point voir? dit Samrah avec suffisance. Et d’où vient donc que ma sultane ne va plus visiter ses fleurs depuis si longtemps? elle qui les aime tant! Et pourquoi donc que depuis longtemps elle n’a pas envoyé le plus petit bakchiche (gratification) à derviche Ahme
–Oh! pour ça...
–Écoute bien ceci. Il y a quelques jours, étan entrée sous le berceau de jasmin où est son hamac et où elle aimait à aller si souvent, elle m’a dit comme ça: «Samrah, allons-nous-en d’ici: que ce berceau est ennuyeux!»
–Ah! elle t’a dit ça?
–Oui, Kiéayâ, et elle m’a donné une chiquenaude...
–Oh! que c’est bien fait!
–Chu.ut, dit mystérieusement Samrah, et elle fit signe au vieux derviche de baisser la tète comme pour lui dire un secret; et, dès que le nez du kiéayâ fut à sa portée, elle lui appliqua coup sur coup deux chiquenaudes en disant:–C’est pour que je la rende à qui elle revient,–et s’étant écartée, elle se mit à rire bruyamment. Le vieux derviche se tenait tout penaud et secouait la tête en regardant la négresse, comme un homme qui ne sait s’il doit rire ou se fâcher. Enfin, agi-tant sa main ouverte en signe de menace, il dit à Samrah:
–Vilain singe, tu me la payeras!
–C’est convenu, vieux roseau..., répondit-elle en se moquant de lui; jusque-là pense à nous donner un nouveau jardinier, et, si c’est possible, d’une trogne moins désagréable que celle d’Ahmed.
–Par Allah! il faudra bien que j’y pense: il s’agit de contenter Khadidja hanoum... Mais l’embarras est de trouver un remplaçant plus habile qu’Ahmed derviche.
–Oh! fit Samrah en pivotant sur ses pieds.
–Qu’est-ce à dire, bré? lui dit l’intendant avec surprise: prétendrais-tu...
–Khadji, dit Samrah avec hésitation, si tu me promettais le plus grand secret, je te dirais bien une chose qui te tirerait peut-être d’embarras.
–Qu’est-ce? Voyons.
La négresse simula l’hésitation, regarda de tous côtés, puis soudain elle s’écria:–Non! j’ai réfléchi, tu n’aurais qu’à lui dire que c’est moi... Evallah! (merci!) Non, non, ce n’est rien... Dieu te bénisse, khadji Kiéayâ.– Et elle fit semblant de partir.
–Hé banabak (écoute-moi), Samrah, viens ici..., dit le derviche en mettant la main dans la poche de son chalvar (large pantalon), et Samrah s’étant approchée de lui, il lui caressa la joue en disant:–Je te connais, petit diable... tu veux me tirer un bakchiche..., eh bien! voilà, tiens,–et il lui colla sur le front avec de la salive une petite pièce de monnaie toute neuve, après l’avoir fait briller à ses yeux.–Parle maintenant, dostoum.
La négresse prit la monnaie et la jetant loin d’elle:
–Je n’ai pas besoin de tes bakchiches de grand’mère, dit-elle d’un air de mépris; j’ai de l’argent plein mes poches, tiens, tiens... et elle secoua à plusieurs reprises celle de son enntéri de soie, et la poche fit entendre les sons métalliques de plusieurs pièces de monnaie.
–Mais si tu me jures de me garder le secret...
–Oui, ma petite, je le jure. Allons, qu’est-ce que c’est?
–Eh bien, je te dirai, mon baba, que derviche Aly est très-adroit pour cultiver les fleurs; je l’ai vu bien des fois travailler fort gentiment au jardin du sélamlik, sans en avoir l’air...
–Oh, que me dis-tu-là! En effet, depuis quelque temps je m’aperçois du bon état de nos massifs et de nos bordures... Jamais je ne les avais vus si bien arrangés ni si délectables! Et moi qui en faisais honneur à derviche Ahmed!
–Lui! allons donc! un vieux singe! Il est bon tout au plus à tirer le râteau ou à pousser le manège! Mais je crains bien que l’élégant et bel Aly ne se soucie que fort peu de le remplacer.
–Moi aussi je le crains; et, quoique tous les frères de l’ashab doivent se prêter à tous les services, je ne sais si j’oserais lui proposer, à lui qui est si savant, si studieux, si noble, la tâche de jardinier.
–Eh! puisqu’il le fait de lui-même... Il semble aimer beaucoup les fleurs. Du reste, ça nous serait tout à fait égal que ce fût lui ou un autre, pourvu qu’il sache son métier. Pour moi, je te dirai que j’aimerais mieux un autre que lui, parce que moi je ne suis pas si folle de cet Aly qui est si fier... et plus ennuyeux qu’une vieille yaya (nourrice ou gouvernante).
–Lui, fier et ennuyeux! s’écria le kiéayâ tout choqué; ah! la sotte fille!
–Ah! tant pis, c’est comme ça... Dans tous les cas, je ne veux pas que tu lui dises que c’est moi qui t’ai parlé... tu sais, Khadji... Autrement je te promets tant et tant de tours que tu maudiras le ventre qui t’a porté, ajouta la petite négresse en se suspendant à la ceinture de cuir du derviche; et après lui avoir chatouillé une aisselle et puis l’autre, ce qui le fit beaucoup rire, elle le quitta, alla ramasser la pièce de monnaie qu’elle avait d’abord jetée au loin et s’éloigna dans la direction du jardin du harem en faisant des gambades, chantant à tue-tête et se retournant de temps en temps vers le vieil intendant pour lui faire des grimaces.
«Vallah! je ne connais pas un plus fou dalcaouk (bouffon) que cette Samrah, dit celui-ci en la suivant des yeux et riant de ses folies; impossible de lui faire parler raison plus de deux minutes, ni de garder son sérieux à ses bouffonneries... Mais ce qu’elle vient de m’apprendre sur le sentiment de Khadidja hanoum est de la dernière importance! Et elle n’a rien dit à son père!... comme si tout le monde ici n’était son esclave prompt à obéir... Il est vrai qu’un ange du paradis n’est pas plus doux et plus bienveillant que la sultane de Rahmanié...–Vraiment cet Ahmed devient trop vieux... Mais, par la sainte barbe du Prophète! comment fourrer de jeunes derviches dans le jardin du harem? Le diable de la curiosité est si astucieux que tous les coups de marteau du monde ne le feraient déloger.–Oh! je ne dis point cela pour mon cher Aly, qu’Allah bénisse! Si j’avais un harem, je n’aurais pas le moindre scrupule à lui en ouvrir toutes les portes: c’est un vrai saint. Mais comment lui proposer l’affaire? Allons, il le faut: Allah kiérim (Dieu aidera).»–Et le bon kiéayâ, après ce monologue dit tout haut et accompagné d’une pantomime expressive, se dirigea vers le corps de logis affecté aux frères de l’ashab.
Il est bon de te faire savoir, lecteur, que si Khadidja ne faisait plus attention à ses fleurs, c’est parce que l’état de son cœur la rendait indifférente à tout ce qui, jusque-là, l’avait intéressée; que derviche Ahmed n’avait rien perdu de son savoir pour la culture des fleurs qui étaient, d’ailleurs, aussi bien entretenues que par le passé; que si, en vérité, il ne recevait plus, depuis quelque temps, des bakchiches de la part de la fille du cheikh, c’est que la négresse Samrah avait jugé à propos de les laisser dormir dans sa propre poche, et qu’enfin tout ce qu’elle venait de dire au kiéayâ n’était qu’une diablerie de son imagination pour arriver à rapprocher les deux amoureux qu’elle aimait et voulait servir, à les dévoiler l’un à l’autre sans éveiller le moindre soupçon, ni mettre personne dans son secret. Or bien, sa ruse réussit à merveille: derviche Aly ayant accepté (avec quel bonheur intime et quelle réserve, point n’est besoin de le dire) la proposition de cultiver le parterre de Khadidja, le vieil Ahmed reçut immédiatement l’ordre de lui céder sa place de bostandji particulier du harem. Jamais vizir favori supplanté à l’improviste, jamais amant méprisé dans son amour, ne ressentit plus de dépit amer, ne conçut plus de ressentiment implacable contre son heureux successeur que le vieux derviche n’en éprouva en se voyant ravir cette charge qu’il aimait parce qu’elle lui rapportait honneur et profit: si l’intérêt de sa fierté et le respect pour son cheikh arrêtèrent sur sa langue les injures et les malédictions qui s’exhalaient de son cœur contre le kiéayâ et son jeune ami, le regard plein de haine et de colère qu’il leur lança en apprenant son remplacement, qu’il considérait comme une disgrâce complotée par l’envie, disait assez qu’il ne laisserait point échapper l’occasion de se venger.
X
SURPRISE.
Table des matières
Vraiment la science d’Aly pour la culture des fleurs la tenue d’un parterre était grande et ingénieuse, comme toutes celles qu’il possédait. Jamais massifs d’arbustes et plants de fleurs n’avaient été distribués vec plus d’entente et de symétrie, les couleurs et les nuances entremêlées et assorties avec plus d’harmonie et dégoût; jamais ifs, charmilles et bordures de buis avaient été coupés avec plus de régularité, émondés avec plus de soins, orangers et citronniers mieux et plus élégamment taillés que ceux du jardin de Khadidja, depuis que le jeune derviche en avait pris la direction. Mais aussi jamais (est-il besoin de le dire?) une mère enceinte de son premier-né ne mit plus de tendresse et de bonheur à lui préparer son berceau, jamais la main de la jeune femme n’apporta plus de soins et de délicatesse à la confection d’un présent pour l’homme qu’elle aime que la main amoureuse du poëte Aly dans l’ornementation du lieu de prédilection de l’idéal de son âme, dans les soins donnés aux fleurs qui lui étaient chères. Il les caressait de la main et du regard, leur donnait les plus gracieux noms, leur recommandait de se faire les plus belles, les plus ravissantes entre les fleurs, pour être dignes de charmer les yeux de la plus admirable entre toutes les kiz, de reposer sur son sein, d’orner ses cheveux. Il leur enviait un si doux sort, et volontiers il eût donné sa jeunesse en échange de ce bonheur éphémère. Dans le calice des plus odorantes et des plus jolies, il déposait en tremblant des baisers amoureux, espérant que son idole les porterait à ses lèvres. Qu’on juge maintenant de ce qu’il devait en être du petit pavillon mauresque à claire-voie sous lequel l’heureux jardinier savait que Khadidja venait se faire bercer dans le hamac tressé d’or et de soie qui y était suspendu: le Tartare ou le Lama du Thibet n’orne et ne soigne avec plus de dévotion l’autel de son idole domestique qu’Aly ce reposoir de la divinité de son âme. Avec quelle minutie il émondait les feuilles menues du jasmin d’Arabie, de la clématite et du chèvrefeuille qui, entrelaçant leurs branches feuillues, grimpaient et s’étendaient sur la charpente du berceau et l’enveloppaient en entier d’un rideau de verdure. Avec quelle. délicatesse et quel art il en ramenait les fleurs et les grappes à l’intérieur, lustres odorants pour le temple de on ange, blanches constellations pour le ciel de sa co-ombe immaculée...
Et ne pouvant lui-même poser une couronne sur la ête de sa sultane inconnue, il avait environné extérieurement son frais boudoir d’une ceinture de fleurs les lus rares, dont le délicat parfum pénétrait dans l’intérieur comme un encens d’amour. Tous les matins il en arsemait le sol de feuilles et de fleurs odorantes que e lendemain il portait avec transport à ses lèvres et ca chait amoureusement dans son sein... Pauvre amoureux! dans ton ignorance, tu ne baisais et ne pressais ur ton cœur que l’empreinte du pied d’une djariéh ou il’une vieille duègne..., car depuis longtemps déjà Khailidja n’était venue se promener dans son jardin, ni se aire balancer à l’ombre tremblante de son berceau faori. Depuis surtout la scène du kioschk, où la comédie le Samrah avait augmenté le trouble de son cœur, sa tristesse était devenue plus intense que par le passé, ses souirs plus profonds et ses pleurs plus fréquents, sans que rien pût l’intéresser ou la distraire de sa noire méancolie. Et cela se comprend, car que lui avaient révélé es momeries de son esclave? Qu’elle avait lu dans on cœur plus clairement qu’elle n’avait osé le faire elle-même! A la vérité, cette aventure aurait pu réoandre dans son âme le souffle bienfaisant de l’espérance, car elle savait combien grande était l’espièglerie de Samrah el combien immense son dévouement pour elle. Mais en même temps que lui avaient appris les plaintes simulées de sa négresse déguisée en derviche? Hélas, hélas! elles lui avaient appris que le cœur de celui qui régnait dans son âme se consumait d’amour et de douleur pour une femme inconnue! Quelle était cette femme, cette princesse admirable? Samrah ne l’avait pas dit, et depuis ce jour la méchante avait évité avec soin toutes les occasions de se trouver seule avec sa maîtresse. Khadidja s’en aperçut et pleura amèrement en secret; au fond de son cœur elle se dit avec douleur: «Samrah voit mes tourments et mes angoisses; puisqu’elle me fuit, c’est une marque certaine qu’elle ne peut les calmer...» Et Khadidja était bien malheureuse, et le sommeil ne fermait plus sa paupière, et elle était devenue semblable à la fleur qu’un insecte venimeux a piquée au cœur, qui languit et se dessèche et que l’air et le soleil ne peuvent plus ranimer! Pauvre Khadidja! quand est-ce que la main barbare qui a transpercé ton gentil cœur deviendra miséricordieuse pour y verser son baume consolateur?.
Cependant, par une de ces tièdes et brillantes matinées du milieu du printemps oriental, matinées inconnues des peuples de l’Occident, où le soleil inonde l’espace de son éclatante lumière, où les oiseaux, s’ébattant sous la nouvelle feuillée, célèbrent de leurs plus gais ramages l’enfantement des merveilles de la nature, où l’azur profond du ciel et les parfums de la terre enchantent les yeux, ravissent le cœur; par une de ces belles matinées, dis-je, Khadidja, habillée de soie légère, à demi étendue sur un divan contre une fenêtre ouvrant sur les jardins du harem, le coude appuyé sur les coussins du pourtour, déchiffrait attentivement les lignes capricieuses d’un livre manuscrit richement relié. C’était un recueil d’amoureuses et touchantes ballades, tirées des meilleurs écrivains de la Perse, ce berceau et ce triomphe de la poésie! et dont la fille du cheikh Abdoullah possédait parfaitement la langue si riche et harmonieuse. Sa charmante figure, dont le chagrin et l’insomnie avaient chassé les fraîches couleurs de l’adolescence, exprimait un vif attendrissement. Une émotion soutenue tantôt précipitait et tantôt arrêtait les palpitations de son sein virginal. De temps en temps cette émotion se traduisait par d’abondantes larmes qui noyaient ses yeux et la forçaient d’interrompre sa lecture. Khadidja était seule dans la vaste salle, ses djariéhs s’étant retirées sur son ordre.
Soudain la fille du cheikh tressaillit à la voix de son esclave favorite qui lui disait:
–Je baise les pieds de ma sultane jolie... Comme la matinée est belle! l’air est embaumé de parfums délicieux: n’irons-nous pas visiter les belles fleurs de ton jardin?
Khadidja, après avoir arrêté ses grands yeux mélancoliques sur le visage souriant de sa négresse, lui répondit avec indifférence:
–Que me font, à moi, la beauté du ciel et le parfum des fleurs? Mon cœur est triste, laisse-moi.
–C’est bon, je te laisse, repartit Samrah avec une petite moue de contrariété: ah! tant pis pour la surprise!
–Quelle surprise?
–Une charmante qu’on a préparée au jardin pour ma sultane et qui aurait dissipé sa tristesse. Mais puisqu’elle me chasse... c’est bon, je m’en vas...
–Écoute, Samrah, je veux avoir ta surprise, dit Khadidja qui, outre la vive curiosité qu’excitèrent en elle les paroles de la petite négresse, mourait d’envie de la voir rester auprès d’elle;–mais, ajouta-t-elle, nous ne pouvons aller au jardin; on a frappé du marteau...
–Oh! je viens de dire aux jardiniers que la sultane de Rahmanié voulait descendre, et ils ont déguerpi sans se le faire répéter.
–Eh bien, descendons!
Samrah conduisit sa maîtresse à son berceau favori; en le revoyant si embelli et si gracieusement coquet, Khadidja ne put s’empêcher de s’écrier avec étonnement:
–Oh! il est ravissant! Quel goût exquis et quelle habileté!... Vraiment je ne croyais pas Ahmed un bostandji de si grand mérite. Vallah! la surprise est charmante! Samrah, je te remettrai un bakchiche pour lui et un pour toi...–Et en parlant ainsi, la jeune fille s’était assise sur son hamac tout parsemé de feuilles de roses, de lis et de violettes, et examinait avec plaisir les élégantes guirlandes de fleurs aux couleurs artistement harmoniées, et la constellation de chèvrefeuille, de clématite et de jasmin dont les parois et la voûte du kioschk avaient été ornées.
–Bérékiet versinn pour moi, ma sultane magnifique, dit la négresse; mais pour derviche Ahmed, il n’aura point tes largesses: est-ce qu’il aurait jamais pu exécuter de si jolies choses?
–Quoi! ce n’est pas Ahmed! il n’est donc plus le bakhtchavann?
–Ahmed derviche était trop vieux et ça le fatiguait de travailler.
–Mais qui donc?...
–Khadji kiéayâ a chargé de ton jardin un calender qui a passé par Rahmanié et qui se disait très-adroit dans cette partie.
–Vraiment il l’a bien prouvé!
–Oh! il est aussi savant en beaucoup d’autres choses: il est devin et enchanteur.
–Oh! que dis-tu?...
–Oui, il me l’a dit lui-même, comme je venais le voir travailler ici. Et tu vois cette jolie couronne qui est suspendue sur la tête du hamac?
–Elle est ravissante! Eh bien?
–Eh bien, c’est un talisman.
–Ah! par exemple!
–Oui, vraiment: la première personne qui s’endormira sous son cercle diapré en formant un souhait, après avoir récité le fathah, voit son vœu, quel qu’il soit, se réaliser.
–Quelle plaisanterie!
–Pas du tout, c’est le calender lui-même qui me l’a dit; et il a mis ici ce charme parce qu’il avait deviné que c’était le berceau de la fille incomparable du grand cheikh Abdoullah.
––Ya Ya Rabbim! cela est-il possible? dit Khadidja, le sourire de l’incrédulité sur les lèvres, l’éclair de l’espérance dans les yeux et l’émotion dans la voix.
–Moi, j’y crois! répondit Samrah avec un grand sérieux; les calenders sont des hommes si extraordinaires. Et puis, qu’est-ce qui nous empêche d’essayer? Le cœur de ma sultane n’a-t-il aucun souhait à former? ajouta-t-elle en fixant des yeux pleins de malice sur ceux de sa maîtresse, qui porta ses mains sur sa figure pour cacher la rougeur qu’elle sentait y monter et étouffer un profond soupir.
–A la bonne heure! voilà que tu récites déjà le fathah... s’écria l’esclave: Aminna! (amen!) Bon sommeil maintenant.
Khadidja ne peut s’empêcher de rire de cette malice.
–Oh! ça ne sera point facile de dormir, murmura-t-elle en s’étendant avec embarras sur son hamac fleuri, tant grande était l’émotion qui agitait et faisait trembler tous ses membres.
–Il le faut, absolument, ma sultane, reprit Samrah; llons, formez votre souhait dans votre cœur... Je ne eux pas le savoir... Je ne suis point curieuse, moi... llons, je vas me mettre à tirer la corde du hamac, en hantant ces jolies chansons de mon pays auxquelles tant de fois déjà tu t’es endormie.–Et ce qu’elle dit elle e mit à le faire incontinent.
Khadidja, une main sur son cœur pour en contenir des battements précipités qui semblaient vouloir le romre, une main sur ses yeux comme pour les forcer au ommeil, ne répondit pas aux paroles de son esclave.
Croyait-elle au talisman suspendu sur sa tête? en spérait-elle l’effet promis? Les musulmans ajoutent ne foi naïve aux choses surnaturelles: Allah est tout-uissant et quand cela lui plaît, il prête son pouvoir à ses erviteurs pour qu’ils accomplissent des merveilles en on nom. Et puis, est-il rien de plus crédule que le cœur dominé par l’amour, auquel on fait briller les répuissants reflets de l’espérance? Or, Khadidja était la lle d’un grand cheikh dans l’Islam, et jamais peut-être ammes amoureuses n’avaient brûlé le cœur d’une vierge musulmane comme celles qui avaient tant fait couffrir le sien! Ou bien, peut-être, une voix intime lui disait-elle que tout cela n’était qu’une nouvelle comédie de sa bonne esclave pour lui ménager une autre surprise qui intéressait infiniment son cœur? Qui peut le lire? Une chose est certaine: c’est que si la jeune fille formé un souhait, le lecteur n’a nul besoin que je lui dise quel était ce souhait.
Chose surprenante! ce qui, en de telles circonstances, aurait paru impossible arriva cependant au bout de quelques minutes: Khadidja s’était endormie pour de bon. Libre à chacun d’attribuer ce résultat inattendu à l’excès même de l’émotion, ou au pouvoir du désir sur les sens, ou à la force de volonté que donne la passion, ou à l’espérance succédant aux tourments et aux insomnies des jours et des nuits précédents, ou bien à l’influence du chant monotone de la jeune négresse, ou bien encore à un effet de la combinaison de ses divers sentiments. Samrah, qui avait les yeux fixés sur sa maîtresse, cessa de chanter et de la bercer, puis s’étant assurée qu’elle était réellement partie pour le pays fantastique des songes, elle quitta le berceau à pas de loup et se mit à parcourir les avenues du jardin ayant l’air de chercher quelqu’un.
Pulsuz fraqment bitdi.