Kitabı oxu: «Manuscrit de l'an trois (1794-1795)»

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Agathon-Jean-François Fain

Manuscrit de l'an trois (1794-1795)


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066338213

Table des matières

PRÉFACE.

CONCORDANCE

COMPOSITION SUCCESSIVE DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC PENDANT L’AN III.

PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII.

DEUXIEME PARTIE.

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

TROISIÈME PARTIE.

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

§ I er . La remise de Madame, fille de Louis XVI.

§ II. Restitution du territoire conquis.

§ III. La vieille affaire des limites des Pyrénées.

§ IV. Les stipulations en faveur des alliés.

QUATRIÈME PARTIE.

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CINQUIÈME PARTIE.

CHAPITRE I.

CHAPITRE II.

§ I. FRAGMENS

§ II. NÉGOCIATIONS SECRÈTES

§ III. FRAGMENS

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

SUPPLÉMENT.

PIÈCES HISTORIQUES.

§ I. TRAITÉS CONCLUS PAR LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC.

§ II. PIECES OFFICIELLES RELATIVES A LA MORT DU ROI LOUIS XVII.

TABLE ALPHABÉTIQUE

RAISONNÉE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CET OUVRAGE.



PRÉFACE.

Table des matières

CE livre peut être considéré comme une introduction aux temps du Directoire et de l’Empire, sur lesquels le Public semble maintenant reporter son attention avec quelque intérêt. Le récit commence à l’époque qui a suivi le 9 thermidor; ma mémoire ne peut remonter plus loin. C’est le moment où le hasard des temps m’a transporté du collége dans les bureaux de la Convention nationale, et je ne raconte que les événemens dont j’ai été le témoin. Les souvenirs de la première jeunesse ne sont ni les moins sûrs ni les moins sincères. D’ailleurs, ce que je n’ai fait qu’entrevoir alors, j’ai pu dans la suite l’étudier plus mûrement; une circonstance particulière m’en a fait même un devoir. Lorsque le général Bonaparte est arrivé au gouvernement, il a demandé qu’on lui remît un précis des négociations qui avaient précédé sa promotion au commandement de l’armée d’Italie; et ce travail a été la première esquisse de l’ouvrage que je publie aujourd’hui. Ce sera, si l’on veut, l’histoire du Cabinet de l’an trois. — Le Cabinet de l’an trois!... je vois d’ici bien des préventions s’exprimer par un sourire. Y avait-il un Cabinet en l’an trois? Le livre répondra. Au surplus, il est tout simple que jusqu’à présent on en ait douté. Tandis que les affaires politiques se traitaient dans le silence de la nuit, au fond des appartemens démeublés des Tuileries, les révolutions des partis roulaient les unes sur les autres avec autant de rapidité que de bruit. Elles absorbaient toute l’attention de la place publique, et l’histoire contemporaine se remplissait avec une telle abondance des événemens du jour, que les travaux de la nuit n’y pouvaient guères trouver de place. Cette préoccupation des esprits s’est continuée long-temps, et de distractions en distractions, personne n’a plus pensé à la lacune qui était restée en arrière. Il faut le dire aussi: l’habitude de confondre les opérations du gouvernement républicain avec les excès de la Révolution n’a pas peu contribué à prolonger la méprise; et si l’on se rappelle avec quelle adresse ces préventions ont été cultivées, peut-on s’étonner de leur puissance et de leur durée? Quel empressement n’a-t-on pas mis à rapetisser, par le ridicule, les hommes et les travaux que les événemens s’efforçaient de grandir Que de soins pour déguiser, par des expressions détournées, le véritable but des partis et pour dénaturer à leur naissance les moindres relations qui tendaient à s’établir dans la société nouvelle? On a tant dit, tant écrit, tant répété qu’il n’y avait sur les bancs de la Convention que des sots, des fripons ou des bourreaux, qu’il n’est pas étonnant que le jugement de plusieurs générations en soit resté fasciné. A travers tous ces mépris, et par delà tant de fautes et tant de crimes, comment aurait-on deviné de véritables talens, de grands caractères, et tout ce qui peut recommander un Cabinet?

Mais la Restauration a terminé le drame, et l’on peut maintenant mettre de côté les illusions de la scène et la défaveur que certains rôles ont encourue, pour ne plus voir que les acteurs, les appeler par leurs noms, les reconnaître à visage découvert, et faire la part de leur mérite personnel.

Les réputations individuelles commenceront la réhabilitation du groupe d’où elles sont sorties, et peut-être que tel nom fera rejaillir sur cette époque l’éclat qu’il en aurait pu recevoir. Il n’est pas jusqu’à la composition des Bureaux qui n’offre matière à réflexion sur l’injustice des idées qui ont prévalu si long-temps! Ceux qui n’ont lu que les histoires des partis se doutent-ils que les comités du gouvernement avaient pour principaux employés le général Clarke, depuis maréchal de France; le général Dupont, depuis ministre du roi Louis XVIII; M. Reinhard, aujourd’hui ministre de France à Francfort; M. Otto, qui a été l’honneur de la diplomatie française, notamment à Londres et à Vienne; Nugues Saint-Cyr, le compagnon de Suchet; Faypoult, ministre des finances du Directoire et préfet de l’Empire; Gau, conseiller d’état; Aubusson, jusqu’au dernier moment chef de la secrétairerie d’état; Pierre et Chabeuf, les premiers collaborateurs de Frochot à la préfecture de la Seine; Petitot, de l’université ; et tant d’autres?

Sur vingt employés que nous étions, tout au plus, au Comité Militaire, on peut citer Bailly de Monthion, qui est devenu aide-major-général de la grande armée; Courtin, procureur-impérial à Paris; Fréville, aujourd’hui conseiller d’état; Mazoyer, aujourd’hui maître des requêtes; l’adjudant-général Hortode; Grivel, aujourd’hui contre-amiral; etc. Mais il est inutile de pousser plus loin cette nomenclature secondaire. Ce qui mérite l’attention, c’est la liste des membres du comité de Salut Public, qui se sont succédé au timon de l’état, dans ces jours d’orage et de révolution; je l’offre à ceux de mes lecteurs qui seraient curieux de juger les choses d’après les personnes, ou les personnes d’après les choses.

M. Thibaudeau est jusqu’à ce jour le seul des membres du comité de Salut Public qui, je crois, ait publié des mémoires: son volume sur les temps de la Convention offre des tableaux d’une grande vérité ; j’en ai extrait quelques notes qui pourront servir à rapprocher nos deux récits.

Enfin, pour faciliter l’intelligence de mon Manuscrit, j’y ai joint, 1°. une concordance du calendrier républicain avec le calendrier vulgaire pour l’an III, et, 2°. le plan de l’occupation des Tuileries par la Convention nationale a l’époque dont nous allons repasser les événemens.

CONCORDANCE

Table des matières

Du Calendrier républicain avec le Calendrier grégorien pour l’an III de la République.

PREMIER TRIMESTRE.


DEUXIÈME TRIMESTRE.


TROISIÈME TRIMESTRE.


QUATRIÈME TRIMESTRE.


COMPOSITION SUCCESSIVE DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC PENDANT L’AN III.

Table des matières

§ Ier. Le comité est de douze membres, dont le quart se renouvelle tous les mois.


12 COMPOS. DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC.


§ II. A partir du 15 germinal, la composition du Comité est portée à seize membres.


PREMIÈRE PARTIE.

Table des matières

PREMIERES PAROLES DE PAIX.

( Fin de l’an II et commencement de l’an III. )

CHAPITRE I.

Table des matières

LA COALITION SE DIVISE.

( Fin de l’an II. )

LA journée du neuf thermidor vient de faire tomber le masque hideux que la révolution française a porté trop long-temps, et dans le même moment la victoire semble redoubler d’efforts pour rendre à la nouvelle république des traits aussi imposans que glorieux.

Au nord, Jourdan, vainqueur à Fleurus, n’a plus qu’un pas à faire pour rejeter les armées allemandes par-delà le Rhin. Au midi, Dugommier, qui a chassé les Anglais de Toulon, arrive sur les Pyrénées et porte l’attaque aux lieux où les Espagnols n’ont encore trouvé que là défense. Du côté des Alpes, les baïonnettes républicaines couronnent le sommet des derniers monts qui couvrent l’Italie; enfin, par toutes les issues, nos phalanges sont prêtes à déborder sur l’Europe.

Cependant voilà plus de deux ans que presque tous les rois s’obstinent dans cette guerre sanglante. Le moment où les grandes coalitions se divisent, semble n’être plus éloigné. Quand des poids inégaux subissent le même jet, il en reste toujours plus d’un en arrière.... Mais de quels rangs sortiront les premières paroles de paix? Par qui seront-elles portées? Et comment ce comité de Salut Public, à qui l’on fait encore une réputation si farouche, voudra-t-il les entendre?

Nous allons voir la diplomatie des rois, renonçant à ses vieilles allures, s’engager en tâtonnant sur un terrain qui n’est plus celui des palais et des chancelleries; se prêter à des formes nouvelles, entendre un langage nouveau, payer enfin tribut aux temps extraordinaires avec lesquels elle est réduite à s’accommoder; cet épisode est propre à jeter quelque variété dans l’histoire trop monotone des négociations modernes.

Un mois était à peine écoulé depuis la chute de Robespierre, lorsqu’un inconnu se présente à Baden en Suisse, chez le citoyen Barthélemy, ambassadeur de la République française, près les cantons Helvétiques. Il remet un paquet, et disparaît. Ce mystérieux message contient des propositions faites au nom de la Prusse par le feld-maréchal Mollendorf, pour un échange de prisonniers. Quelques insinuations s’y trouvent qui paraissent annoncer le désir d’une pacification.

Peu de jours après, la personne qui a remis ce paquet se fait connaître au citoyen Bâcher, agent de la République à Bâle. C’est un négociant allemand nommé Schmerts, des environs de Francfort. Schmerts finit par s’établir à Bâle, près du citoyen Bacher; il demande, il sollicite une réponse de Paris. En attendant, il n’hésite pas à communiquer les lettres qu’il continue de recevoir du maréchal Mollendorf, relativement à l’échange proposé. Dans ces lettres, on parle des opérations militaires qui se poursuivent sur le Rhin; on assure que les Prussiens ne veulent pas attaquer; on prédit même des mouvemens que les armées autrichiennes essaieront, et qui ne seront pas secondés....

Presque au même moment, à deux cents lieues de là, sur la frontière espagnole, des dispositions semblables se déclarent; le 4 vendémiaire, an III (24 septembre 1794), un trompette arrive au camp de Dugommier.

Dans nos armées, la défiance la plus ombrageuse environne les relations qu’on peut avoir avec l’ennemi. Les généraux savent qu’ils sont soumis à la plus grande surveillance; le temps n’est pas encore loin où leur tête tombait au moindre doute, et rien n’égale leur circonspection. Quand un parlementaire se présente, c’est toujours en public qu’il est admis, et le cartel est lu à haute voix. Dugommier reçoit ainsi le trompette espagnol. Le message a pour objet de transmettre une lettre du citoyen Simonin, payeur de nos prisonniers de guerre à Madrid. Dugommier se hâte d’ouvrir cette seconde enveloppe; une petite branche d’olivier s’offre a sa vue; on l’a glissée dans une incision faite à la marge, et ce n’est qu’à l’aide de ce signe emblématique qu’on peut comprendre le sens de la dépêche: «Si vous faites accueil à ce symbole, » dit Simonin, la personne dont on m’a parlé se

» montrera à découvert.» Les temps passent si vite qu’on ne saurait plus aujourd’hui comment motiver cette extrême réserve d’expression dans la communication dont Simonin s’est chargé. Il faut se rappeler la position particulière où la Convention nationale s’est placée depuis quelques mois à l’égard de l’Espagne. Un décret défend sous peine de mort de parler de paix avec cette puissance, tant que les généraux espagnols n’auront pas donné satisfaction de la capitulation violée à Collioure. On est sous le poids de cette terrible défense. Non-seulement Simonin craint de parler, mais Dugommier lui-même craint d’entendre. Il s’empresse de déposer cette inquiétante communication entre les mains d’un représentant du peuple, qui est en mission près de son armée; ce représentant, c’est Delbrel, de la Corrèze. Celui-ci commence par dicter à Dugommier la réponse qu’il doit faire à Simonin. Avant de rien écouter, on y réclame l’exécution de la capitulation de Collioure. Delbrel en refère ensuite au comité de Salut Public.

Ainsi, les premières ouvertures arrivent presque en même temps de la part de la Prusse et de l’Espagne. Suivons-les au comité de Salut Public.


CHAPITRE II.

Table des matières

LE COMITÉ DE SALUT PUBLIC SE RENOUVELLE.

L’ANCIEN comité de Salut Public avait posé en principe que la politique de la France regénérée ne devait se faire qu’à coups de canon. Dans ce système, si quelques hommes ne se sont pas montrés absolument contraires à l’idée d’une pacification avec des rois, c’est qu’ils ont entrevu dans les traités un nouveau moyen de guerre plus puissant peut-être que celui des armes. «Chaque roi qui s’unira à nous, disait-on alors,

» viendra lui-même se consumer aux rayons sacrés

» de la liberté, et de ses propres mains, il

» ouvrira le tombeau de sa tyrannie. Que ce motif

» philanthropique nous rende moins odieuses des

» négociations avec un roi, et puisque la paix est

» nécessaire à la propagation de nos principes,

» ne craignons pas de voir si l’intérêt des despotes

» peut concorder momentanément avec nos grandes

» vues révolutionnaires.» On avait donc ouvert la porte aux négociations, dès le 13 avril 1794, en déclarant que l’unité et l’indivisibilité de la République serait la condition nécessaire de tout préliminaire de paix.

Aujourd’hui, cette porte des négociations pourrait s’entr’ouvrir avec plus de loyauté. La fierté républicaine est toujours aigre; mais quelque influence que l’exaltation révolutionnaire conserve encore sur les esprits les plus sages, un retour progressif ramène évidemment vers des idées politiques moins exclusives. Le comité de Salut Public n’est plus le même; Barrère, Collot d’Herbois et Billaud de Varennes en sont sortis, il ne reste de l’ancienne composition décemvirale que Carnot, Prieur de la Côte-d’Or, et Robert-Lindet. Les nouveaux membres introduits au gouvernement sont Eschasseriaux, Treilhard, Laloi, Thuriot, Cochon, Bréard, Merlin de Douay, Fourcroy et Delmas. Tous les mois, trois d’entre eux sortiront pour faire place à trois autres; nous venons de les nommer dans l’ordre de rotation qui les rappellera au sein de la Convention nationale.

Tel est le comité qui a sous les yeux la dépêche de Barthélemy, les bulletins de Bacher et l’olivier de Simonin.


CHAPITRE III.

Table des matières

PREMIÈRES DÉLIBÉRATIONS DU CABINET DES TUILERIES SUR LES NÉGOCIATIONS QUI SE PRÉPARENT.

( Vendémiaire an III. )

LA proposition qui vient de la Prusse n’a pour objet avoué qu’un cartel d’échange. Doit-on se presser d’y trouver autre chose? Pour entrer avec avantage dans des pourparlers plus sérieux, ne faudrait-il pas encore attendre? Une opinion dont la popularité est imposante, et qui voit chaque jour le nombre de ses partisans s’accroître dans le sein de la Convention, s’élève pour demander que le cours du Rhin soit réservé comme limite définitive à la République. Mais comment déclarer cette grande prétention, avant que le progrès de nos armes nous ait rendus entièrement maîtres et possesseurs du territoire dont il s’agit, et des forteresses qui en sont la clef? Nous bloquons Luxembourg; mais le siège en est à peine commencé, et nous ne sommes pas encore devant Mayence. Une négociation prématurée avec la Prusse pourrait donc faire avorter des espérances que plus tard la valeur de nos soldats promet de réaliser;... et qui sait d’ailleurs si la Prusse, en se mettant en avant, ne cherche pas à détourner, par des trêves et par de vaines négociations, un dénoûment qui doit coûter si cher à ses confédérés? Des dissentimens viennent d’éclater, dit-on, entre le général prussien Mollendorf et le général autrichien Clerfayt. On assure que les Prussiens font mine de vouloir manœuvrer à part; mais cette brouille entre les chefs militaires est-elle bien sérieuse entre les cabinets? Enfin, s’il est vrai que l’aigreur fermente entre ces deux alliés, ne convient-il pas de lui laisser prendre un degré de chaleur qui ne permette plus aux tiers de l’étouffer? Il ne faut rien moins qu’une scission éclatante entre l’Autriche et la Prusse pour amener cette dernière puissance sur le terrain où l’attend la France nouvelle.

Des considérations plus graves encore surviennent et concourent à suspendre l’effet du premier mouvement qui portait le comité de Salut Public à répondre favorablement à la Prusse. Les patriotes polonais viennent de bondir sous le joug qui semblait les tenir abattus. Ils ont couru aux armes; Kocziusko, Zayonscheck, Dombrowski, Joseph Poniatowski, et d’autres braves dont le nom ne mourra pas, sont à leur tête, et les voilà qui tentent de généreux efforts pour renverser les poteaux insolens du dernier partage! Déjà les gouverneurs prussiens de Thorn et de Dantzick ont pris l’alarme, et l’attention du cabinet de Berlin est brusquement rappelée de ce côté. Est-ce dans un tel moment que nous irons traiter avec la Prusse, pour lui donner moyen de reporter en Pologne les troupes qu’elle a sur le Rhin? Nous, qui voudrions secourir par toutes les diversions possibles l’entreprise des Polonais, et qui les encourageons du moins de tous nos vœux commettrons-nous la faute grossière d’accroître le nombre de leurs assaillans, en prêtant l’oreille à des négociation aussi intempestives?

Après avoir mûrement réfléchi, le Comité croit devoir se garder d’un trop grand empressement à répondre aux désirs de la Prusse. On attendra que les événemens mieux connus ne permettent plus de doutes sur les véritables intentions de cette puissance. Mais du côté de l’Espagne, rien n’empêche de voir dès à présent si l’on peut s’entendre.

On n’ignore pas que le Cabinet de Madrid pourrit un profond mécontentement contre celui de Londres. Leur mésintelligence a éclaté ouvertement dans Toulon. Quant aux autres coalisés, l’Espagne, qui ne s’est laissé aller au parti de la guerre que pour exécuter fidèlement son pacte de famille, n’a pas tardé à s’apercevoir que leur politique n’était pas aussi désintéressée que la sienne. Depuis que l’Autriche à fait placer ses Aigles sur les portes de Valenciennes, et que le roi d’Angleterre a pris pour lui la souveraineté de la Corse, il est évident qu’on n’a plus d’autre but que de s’indemniser, par la dépouille de la France, de la vaine démonstration qu’on avait risquée d’abord pour la cause de la royauté. Les politiques de Madrid commencent donc à s’apercevoir que chaque vaisseau français pris ou coulé, que chaque matelot français tué ou fait prisonnier compromet d’autres intérêts que ceux de la France, et qu’en définitive chaque coup porté à cette alliée naturelle a son contre-coup sur l’Espagne. Ce ressentiment triomphera-t-il enfin des affections et des liens de famille?

Les membres du comité de Salut Public ont eux-mêmes à triompher de leurs préventions révolutionnaires contre une branche de la maison de Bourbon. Toutefois, ils se sentent disposés à mettre de côté leur antipathie personnelle, s’il leur est permis de ne plus voir dans les Bourbons d’Espagne que des ennemis de l’Angleterre. Simonin est donc autorisé à entendre les propositions qu’on veut faire passer par son intermédiaire, et déjà le Comité est impatient de connaître toute la pensée de l’Espagne!

CHAPITRE IV.

Table des matières

PRÉTENTIONS DE L’ESPAGNE,

( Fin de vendémiaire. )

SI le comité de Salut Public est pressé, il n’en est pas de même des Représentans près l’armée des Pyrénées-Orientales; Vidal et Delbrel, qui sont chargés de transmettre à Madrid l’autorisation donnée, à Simonin, pensent que trop d’empressement dans cette affaire pourrait être considéré comme une espèce d’avance: or, disent-ils, une grande nation n’en doit pas faire à des esclaves vaincus! Ils étaient donc résolus à laisser venir une occasion. Heureusement cette occasion ne tarde pas à s’offrir. Les ordres du comité de Salut Public sont du 16 vendémiaire, et le 24, un parlementaire espagnol apporte au camp une lettre de Simonin qui, cette fois, se borne à exprimer combien on regrette à Madrid de nous voir nous obstiner dans les souvenirs de l’affaire de Collioure. Le parlementaire s’en retourne avec la décision du Comité qui passe par dessus les récriminations de Vidal et de Delbrel.

A la réception presque inespérée de cette décision, Simonin se transporte auprès de la personne qui lui sert d’intermédiaire avec le Cabinet espagnol. On lui déclare aussitôt qu’on est disposé à traiter sur les bases suivantes: 1°. L’Espagne reconnaîtra le système actuel du gouvernement français; 2°. La France remettra les enfans de Louis XVI à l’Espagne; 3°. Les provinces françaises limitrophes de l’Espagne seront cédées au fils de Louis XVI, qui les gouvernera souverainement et en roi.

Simonin transmet purement et simplement cette proposition. Sa lettre est du 14 brumaire ( 4 novembre 1794). A peine les Représentans près l’armée des Pyrénées l’ont-ils décachetée, que leur colère éclaté : Simonin est, un homme beaucoup trop officieux! s’écrient-ils, et sur-le-champ, ils prennent un arrêté pour faire cesser de telles communications, motivant cette mesure sur ce qu’entre des républicains et des esclaves, il ne doit y avoir d’autre correspondance que celle du canon et de la baïonnette!

Le comité de Salut Public est de l’avis de Vidal et Delbrel. Il s’étonne à son tour qu’un Français ait pu tracer les lignes dictées par le ministre espagnol. «Prenez des mesures, écrit-il

» aux représentans près l’armée des Pyrenées

» Orientales, pour faire revenir sur-le-champ

» Simonin. Il compromet à Madrid la dignité

» du Peuple Français.»

Cette première lueur de négociation s’est donc éteinte presque au moment où l’on venait de l’apercevoir; mais les succès de nos armes peuvent remédier à ce premier échec; ils prennent de jour en jour un accroissement tel qu’ils doivent combler tôt ou tard l’intervalle qui sépare encore les deux termes de la négociation.

CHAPITRE V.

Table des matières

DERNIÈRES OPÉRATIONS DE LA CAMPAGNE D’AUTOMNE

( Brumaire. )

LES quatre places du nord, Condé, Valenciennes, Le Quesnoy et Landrecies, où les Autrichiens ont laissé des corps d’armée pour garnisons, viennent de capituler. La forteresse de Bellegarde, que les Espagnols occupaient encore sur les frontières des Pyrénées, nous est également rendue. Ainsi, l’expulsion des étrangers est consommée. Carnot, qui, à travers les discordes civiles, a consacré ses veilles dans le Comité à ménager ce grand résultat, éprouve la satisfaction de l’annoncer lui-même à la tribune au moment où l’expiration de ses pouvoirs le fait rentrer dans les bancs de l’assemblée. Des réjouissances sont ordonnées. Condé s’appellera Nord-Libre; Bellegarde sera Sud-Libre. Le président de la Convention nationale, Cambacérès, élevant la voix devant le peuple réuni au Champ-de-Mars pour célébrer la fête des Victoires, proclame, le 30 vendémiaire, que le territoire de la République est délivré !

Rien n’arrête plus les justes représailles qui vont transporter la guerre sur le territoire étranger. Déjà les troupes légères de Moreau, de Souham, de Vandamme et de Reynier ont atteint la rive gauche du Vahal et du Rhin; leur général en chef, Pichegru, reçoit l’ordre d’avancer avec le reste de ses forces sur la Hollande.

Jourdan a franchi la Meuse; il a battu l’armée autrichienne dans les champs de Juliers. Il est entré à Cologne; l’Electeur s’est réfugié à Vienne, où l’électeur de Trêves l’a précédé ; et tandis que Lefevre, Championnet, Kleber et Bernadotte distribuent leurs soldats sur cette partie des rives du Rhin, les forteresses de l’intérieur du pays, enveloppées dans cette rapide invasion, tombent les unes après les autres. Juliers, Venloo, Nimègue, Maestricht, Rhinfeldt, ont baissé leurs ponts-levis. La Convention fait attacher aux voûtes de la salle de ses séances trente-six drapeaux qui viennent de lui être présentés par l’adjudant-général Pajol, aide-de-camp de Kleber. Pour achever la conquête de tout le pays qui s’étend entre la France et le Rhin, il ne reste plus qu’à forcer les portes de Luxembourg et de Mayence.

Déjà l’approche de nos armées a porté la fermentation parmi les peuples qui sont au delà du fleuve. Les princes du nord de l’Allemagne ont tourné leurs regards vers la Prusse, et semblent décidés à suivre l’impulsion que cette puissance donnera. Dès le 3 octobre (12 vendémiaire) le roi de Prusse écrivait en ces termes au Landgrave de Hesse-Cassel: «La crise dangereuse dans laquelle

» se trouve notre pays est d’autant plus

» sensible à mon cœur qu’elle menace les princes

» mes parens, qui me sont infiniment chers;

» et je suis intimement convaincu que, dans la

» tournure malheureuse que cette guerre a prise,

» la seule voie pour préserver l’Allemagne de sa

» ruine totale, est la paix!»

L’antique Diète de Ratisbonne elle-même a ressenti par contre-coup des émotions pacifiques. Le 13 octobre ( 22 vendémiaire) l’envoyé de Bavière y demandait qu’on s’occupât de négocier un traité honorable. Quelques jours après, l’Électeur de Mayence faisait parler dans le même sens. Le Margrave de Bade et l’Électeur de Saxe essayaient le même avis. Sur ce terrain, l’influence de la Prusse grandit chaque jour, et l’internonce impérial en est réduit à de vains-efforts pour la contrebalancer

La dissidence survenue entre la politique de Berlin et celle de Vienne, se développe dans les camps du Rhin, aussi-bien qu’à Ratisbonne. Non-seulement la Prusse a rappelé vingt mille hommes sur ses frontières de Pologne, mais elle vient encore d’affaiblir son armée du Rhin par un détachement de douze mille soldats, qu’elle emploie à couvrir ses états de Westphalie. D’autres détachemens se préparent à suivre les premiers, et la forteresse de Mayence voit se dégarnir les lignes qui doivent la défendre. En Suisse, on ne parle que de la singulière réponse du général en chef prussien Mollendorf à un député badois, qui lui demandait un sauf-conduit pour des voitures de grains:

«Si je vous le donnais, a dit le maréchal, il ne

» serait pas reconnu par les postes autrichiens.»

Les communications que le général prussien entretient à Bâle avec l’agent de la République, sont plus actives que jamais. Le négociant Schmertz est toujours auprès du citoyen Bâcher. Le major Mayenrinck, adjudant-général de Mollendorf vient de l’y rejoindre, et il est muni des pouvoirs de son chef pour traiter de l’échange des prisonniers, ainsi que des autres objets qui y tiennent. Les dispositions de la Prusse sont toujours les mêmes, et cependant de graves événemens ont changé en peu de jours la face des affaires, qui semblaient avoir rappelé son attention sur la Vistule.

Soit que l’insurrection polonaise n’ait été que l’explosion d’une intrigue sourdement conduite, dont le patriotisme polonais a été pris pour dupe, soit que ce généreux mouvement n’ait été trahi que par la fortune des armes, l’entreprise a échoué. Souvarow, qui se tenait là tout près, en embuscade, avec une armée nombreuse, a profité du prétexte, comme s’il se l’était ménagé ; il est tombé sur les insurgés avec l’empressement le plus cruel. Il les a vaincus dans une première bataille, livrée sur le Bug, près de Brezesk. Il les a anéantis dans une seconde bataille que Kocziusko, accouru au secours de ses compagnons, a risquée sur le chemin de Varsovie. Kocziusko est tombé prisonnier des Russes; tous les autres chefs sont tués, pris ou dispersés. Souvarow a signalé son triomphe par le sac et l’incendie du faubourg de Praga, et l’occupation de Varsovie lui livre les restes de la malheureuse Pologne.

Le comité de Salut Public ne peut que savoir gré à la Prusse de ce que de pareils événemens ne la détournent pas de son premier projet de traiter avec la République; il commence à accorder sa confiance aux ouvertures qui ont été faites. Les explications de Bâle deviennent plus franches et plus positives. Les Prussiens y renouvellent leur promesse de ne point agir hostilement; ils demandent seulement que nous ménagions les provinces prussiennes occupées par nos troupes, et ne paraissent embarrassés que pour ce qui regarde Mayence. «L’honneur du roi et de son général,

» disent-ils, tient à la conservation de cette place.»

Si, des affaires du nord, nous passons à celles du midi, le point de vue n’est pas moins favorable à la République. Ses armées des Pyrénées ont pris le même essor que celles du Rhin.

Dugommier et Moncey sont entrés en Espagne. Ce dernier s’est emparé de la mâture d’Iriaty et de la fonderie d’Orbaceyte, les deux établissemens les plus importans de la Biscaye. Du côté de Dugommier, l’offensive est encore plus décidée. Après avoir pris possession de la Montagne Noire, ce général s’est avancé sur le camp de la Madelaine, où le général espagnol La Union l’attendait derrière une centaine de redoutes hérissées d’artillerie. Augereau commandait l’attaque de la gauche, Pérignon celle du centre, et Sauret celle de droite; deux batailles ont été successivement livrées à la Madelaine et à Saint-Sébastien, toutes deux glorieuses pour la France, mais sanglantes et également fatales aux généraux en chef des armées opposées. La Union a perdu la bataille avec la vie. Dugommier plus heureux a du moins été enseveli dans le triomphe. Un éclat d’obus l’a frappé au moment où il concevait le juste espoir d’aller avant l’hiver asseoir son camp sous les murs de Barcelonne. Pérignon a pris le commandement d’une main vigoureuse; il a su achever ce qui était si bien commencé, tandis qu’Urrutia, qui succédait à La Union, faisait de vains efforts pour arrêter sa déroute. La place de Figuières, restée à découvert, s’est trouvée aussitôt investie. Sa garnison comptait neuf mille hommes; ses remparts étaient armés de cent cinquante pièces de canon; mais la terreur était derrière ses portes, et la place n’a pas tardé à se rendre. «Je doute, écrit

» Pérignon, qu’on puisse même en deux mois,

» avec tout le zèle possible, dresser l’état des

» ressources en tout genre qui viennent de tomber

» dans nos mains.»

On marche sur Rose. La prise de cette place couronnera la campagne.

CHAPITRE VI.

Table des matières

LA QUESTION DE LA PAIX PASSE DU COMITÉ A LA TRIBUNE,

( Frimaire. )

ENCOURAGÉS par l’ascendant de notre position militaire, les orateurs de la Convention n’hésitent plus à parler de l’espoir qu’on a d’arriver à la paix. Chacun se met à faire de la politique à sa manière. Eschasseriaux apporte à la tribune un travail sur les principes qui doivent diriger un peuple républicain dans ses relations avec les autres nations. «Tous les peuples sont fatigués

» de la guerre, dit Pelet de la Lozère. Tous

» admirent le courage des Français. Les rois eux-

mêmes» ne sont pas à se repentir de s’être mêlés

» de nos affaires, et vous les verriez bientôt à

» votre barre, si le Cabinet britannique ne les

» retenait.» Tallien, l’orateur du parti qui domine depuis le 9 thermidor, prend aussi la parole:

«L’intrépidité de nos défenseurs va bientôt

» forcer les rois ébranlés à se courber devant la

» majesté du Peuple Français. Nous sommes au

» moment de les voir réclamer une paix qui ne

» peut que nous être honorable. Que la France

» se débarrasse ainsi d’une partie de ses ennemis

» pour aller porter la gloire de ses armes sur les

» bords de la Tamise..... C est depuis le 9 thermidor,

» surtout, que vous êtes grands aux yeux

» de l’Europe. La justice, reprenant son empire

» et développant ses rameaux sur la France, a

» rallié tous les Français. Il faut apprendre aux

» gouvernemens étrangers que ce n’est plus avec

» un simple Comité qu’ils auront à traiter, mais

» avec la masse des Représentans de vingt-cinq

» millions d’hommes. Prenons des mesures sages

» pour faire une paix honorable avec quelques-uns

» de nos ennemis; puis, à laide des vaisseaux

» hollandais et espagnols, portons-nous

» avec vigueur sur les côtes de la nouvelle Carthage!» Ces dernières paroles, surtout, sont accueillies par les acclamations les plus vives!.... Toutefois, les vœux des Représentans sont loin d’être unanimes. Les débris du parti décemviral sont, encore puissans dans l’assemblée, et cette minorité garde avec aigreur ses principes. Les uns ne veulent entendre parler de paix qu’à condition qu’on la dictera dans un cercle, à la manière de Popilius; les autres repoussent comme mesquine et trop déliée l’idée de se débarrasser d’abord de quelques ennemis, pour se retourner avec plus de force contre le reste. Duhem est de cette dernière opinion; il va lui-même déposer au comité de Salut Public un acte qu’il signe, et par lequel il déclare que l’intérêt national ne permet pas de conclure de paix partielle; qu’il ne faut penser qu’à une paix générale, et que toute proposition contraire est suggérée par nos ennemis. Enfin, les dissidens se plaisent à faire circuler mille bruits accusateurs qui prennent leur source dans le secret dépit avec lequel les anciens meneurs, écartés du pouvoir, voient se consolider, par le grand œuvre de la paix, la popularité de leurs successeurs. «La marche du

» nouveau Comité sera timide et lâche, disent-ils;

» il va, dans son empressement à conclure, sacrifier

» l’honneur et les intérêts de la République!» On va plus loin; on parle de sourdes intrigues. Sans doute les demandes de l’Espagne ont transpiré. On les a devinées, du moins pour ce qui regarde les enfans de Louis XVI, et l’on assure que l’adoucissement de leur sort est le prélude des transactions humiliantes que nous allons subir. On reproche même au Comité d’avoir donné un instituteur au fils de Louis, et cette farouche accusation obtient une réponse qui n’est pas moins sauvage. «Les membres de votre Comité,

» dit l’un d’eux à la tribune, savent comment

» on fait tomber la tête des tyrans; mais ils

» ignorent comment on élève leurs enfans!»

Cette exagération révolutionnaire qu’une partie de l’assemblée conserve encore dans ses principes et dont le plus grand nombre a peine à purger son langage, pourrait être interprétée au dehors, de manière à faire méconnaître les véritables intentions de la majorité qui maintenant dirige les affaires en France. Le comité de Salut Public croit donc nécessaire de couvrir ces discussions par un exposé de principes fait en son nom à la tribune, «Les uns, dit le rapporteur,

» supposent que la République ne veut absolument

» souffrir pour voisins que des gouvernemens

» basés sur la démocratie, et qu’elle ne

» consentira à faire la paix avec aucune nation

» sans stipuler au préalable le changement de

» son gouvernement, et lui imposer une constitution

» républicaine; d’autres plus adroits assurent

» que le gouvernement français est devenu

» tout à coup plus facile à traiter, qu’il a besoin

» de la paix, et qu’il se prêtera à tous les sacrifices

....» Nos triomphes et nos principes nous

» permettent de réfuter ces fausses assertions et

» de dire tout haut ce que nous voulons. Nous

» voulons la paix, mais la paix solide et glorieuse.

» Le Peuple Français, en traçant de sa

» main triomphante, les limites dans lesquelles

» il lui convient de se renfermer, ne repoussera

» aucune offre compatible avec ses intérêts, sa

» dignité, son repos et sa sûreté ; il traitera avec

» ses ennemis, comme il les a combattus, à la

» face de l’univers!

» L’Espagne, continue l’orateur du Comité,

» ne tardera pas à reconnaître que sa seule et

» véritable ennemie, c’est l’Angleterre; et, quant

» à la Prusse, elle finira par s’apercevoir que

» c’est dans une paix solide avec la France et

» dans son union intime avec les puissances du

» Nord qui l’avoisinent, qu’elle peut retrouver la

» seule résistance qu’elle ait à opposer à la dévorante

» Russie.»

La Convention nationale accorde sa sanction à cette allocution politique, en ordonnant que le discours soit imprimé et traduit dans toutes les langues. L’attention reste fixée sur le passage qui concerne particulièrement les Cabinets de Berlin et de Madrid. On rapporte le décret qui défendait de faire des prisonniers espagnols. Le cri de l’humanité achève de se faire entendre, et le décret qui défendait de faire des prisonniers anglais et hanovriens est aussi rapporté.

CHAPITRE VII.

Table des matières

DÉMARCHE DIRECTE DE LA PRUSSE

( Suite de frimaire. )

LES paroles du Comité ne pouvaient manquer d’aller à leur adresse: déjà même, de la part de plusieurs Puissances, on venait au-devant.

On ne tarde pas à apprendre que le Cabinet de Berlin a pris son parti, et que dans les premiers jours de décembre, M. de Goltz, dernier ambassadeur de Prusse à la cour de France, a été nommé pour traiter avec la République. M. Harnier, son secrétaire de légation, le devance. Ce précurseur de la paix pousse jusqu’à Paris, et se présente au Comité : son langage est des plus concilians.

«Le roi, mon maître, dit-il, a pu être révolté

» des horreurs qui, principalement sous le règne

» de Robespierre, ont marqué l’époque de la révolution

» française; mais, loin d’en vouloir à la

» France de ce dont elle-même était victime,

» loin d’avoir la prétention de la subjuguer ou

» de s’immiscer dans son régime intérieur, le

» roi de Prusse n’a désiré que lui voir retrouver le

» bonheur qu’elle avait perdu dans ses convulsions

» intestines. Sa Majesté, charmée du changement

» décisif qui paraît être survenu dans les principes

» et dans la marche du gouvernement français

» depuis la chute du parti jacobin, en tire

» le plus heureux augure pour le rétablissement

» de la tranquillité. Elle désire sincèrement le

» retour de la paix; elle ambitionne même, si les

» circonstances s’y prêtent, le beau rôle de pacificateur

» d’une grande partie de l’Europe.»

Le voyage de M. Harnier a pour but de connaître définitivement si les intentions pacifiques du Comité s’accordent avec celles du roi; M. de Goltz, qui arrive à Bâle, y attend son retour; on veut répondre avec franchise à cette démarche. En conséquence, le Comité n’hésite pas à s’expliquer sur les conditions qu’il entend mettre à la paix. Il déclare nettement à M. Harnier que la principale est la cession de toute la rive gauche du Rhin, y compris Mayence. «La République,

» dit le Comité , ne s’opposera pas à ce que la

» Prusse et les princes d’Allemagne, auxquels

» cette cession doit enlever des provinces ou des

» portions de territoire, cherchent les moyens de

» s’indemniser, soit aux dépens de la maison d’Autriche,

» soit dans la sécularisation des biens ecclésiastiques,

» sécularisation dont le traité de

» Westphalie a déjà donné l’exemple. Quant à

» l’intention que la Prusse paraît avoir de s’interposer

» en faveur des princes, ses voisins, le Comité

» se montre disposé à s’y prêter.»

Muni de cette réponse, M. Harnier s’empresse d’aller rejoindre M. de Goltz à Bâle. Il n’a pas manqué de rendre compte à Berlin des moindres détails de son voyage. Le Cabinet prussien, au premier coup d’œil, nous trouve exigeans; mais la loyauté des procédés le rassure, et M. de Goltz reçoit ses instructions définitives.

De son côté, le comité de Salut Public a nommé un plénipotentiaire; c’est l’ambassadeur en Suisse, Barthélemy. Le citoyen Bacher lui est adjoint en qualité de secrétaire interprète; dans l’intérieur du Comité, le représentant Cambacérès est chargé de suivre les commencemens de la correspondance de Bâle.

Cet état d’accommodement dans lequel on est enfin placé avec la Prusse, est un grand pas de fait, et le Comité se hâte de s’en prévaloir dans le petit nombre de correspondances qui lui sont ouvertes en Europe; il est pressé surtout d’en donner la nouvelle à Copenhague, où règne le ministre le plus considéré du Nord. La politique républicaine achève de se développer dans cette communication:

«Tu assureras M. de Bernstorff, écrit le Comité

» à l’envoyé de la République Grouvelle, que

» l’opinion qu’il a fait entrevoir, relativement

» au sort des pays conquis, n’a pas peu contribué

» à affermir notre gouvernement dans la résolution

» qu’il était déjà disposé à prendre à l’égard

» de la limite du Rhin. La Prusse nous

» propose d’intervenir en faveur des princes d’Allemagne;

» dis à M. de Bernstorff que nous ne

» croyons pas que les médiations en général, et

» particulièrement celle de la Prusse, conviennent

» à la République. Mais si le mot nous paraît

» déplacé , nous voulons à peu près la chose.

» Nous verrons donc avec plaisir les petits États

» séculiers se rallier autour de la Prusse, en même

» temps que nous serons disposés à traiter séparément

» avec eux, et c’est surtout par le canal

» de M. de Bernstorff que nous recevrions plus volontiers

» leurs propositions... Il est un autre intérêt

» qui occupe vivement la République et

» sur lequel le Danemarck et la Prusse doivent

» encore avoir même opinion que nous. Il s’agit

» du salut de la Pologne, qui est au moment de

» devenir la proie de la Russie; nous reclamons à ce

» sujet le concours du Danemarck et de la Suède.»

Le Comité qui traite ces grands intérêts a déjà subi plusieurs renouvellemens partiels. Il est maintenant composé des Représentans Prieur de la Marne, Guyton-Morveau, Richard, Cambacérès, Pelet, Boissy-d’Anglas, Dubois-Crancé, André Dumont, Marec, Bréard, Chazal, et de ce même Carnot que nous avons vu sortir le dernier de l’ancien comité de Salut Public. Après un mois d’absence, il vient d’être rappelé aux affaires du gouvernement; témoignage éclatant par lequel la Convention s’efforce de le mettre hors de ligne, tandis que la réaction de l’opinion publique poursuit avec fureur les autres membres du comité décemviral.

CHAPITRE VIII.

Table des matières

OUVERTURE FAITE PAR LE GENÉRAL EN CHEF ESPAGNOL DON JOSEPH URRUTIA

(Nivôse. Janvier 1795. )

IL est un autre point sur lequel les membres du Comité demandent encore l’intervention de M. de Bernstorff, tant ils sont portés à la confiance envers ce ministre. «Nous allons,

» lui font-ils dire, nous efforcer, à Bâle, de concentrer

» toute la guerre continentale sur l’Autriche

» seule; mais pour isoler de même notre

» ennemie maritime, l’Angleterre, il nous faudrait

» en détacher l’Espagne. Cette dernière

» puissance avait paru vouloir traiter; le Comité

» s’étonne de ne plus en entendre parler...

» Nous ne pouvons attribuer son silence qu’à

» l’erreur du Cabinet de Madrid sur nos intentions,

» et peut-être à une sorte de désespoir

» qui ne s’attend pas à trouver de la générosité

» dans une République qu’on a gratuitement

» outragée.»

Telles sont, à l’égard de l’Espagne, les expressions dont le comité de Salut Public se sert dans la dépêche qu’il expédie à Grouvelle le 3 nivôse. Mais son inexpérience des procédés diplomatiques le rend trop impatient; il n’est pas nécessaire d’aller chercher Madrid à Copenhague, et le Comité ne tarde pas à s’en convaincre. Sa dépêche pour le Nord était à peine partie, qu’il apprend qu’un trompette espagnol s’est présenté le 26 nivôse au camp français sous Figuières; ce parlementaire a apporté la lettre suivante, à laquelle beaucoup de franchise et un peu d’enflure espagnole prêtent un caractère tout particulier.

«Au quartier-général de Gironne, le 13 janvier 1795.

» Le général en chef de l’armée espagnole, au

» général en chef de l’armée française.

» Depuis que j’ai pris le commandement de

» cette armée, j’ai eu tant d’occasions de savoir

» qu’entre toutes les qualités dont tu es doué,

» celle de l’humanité était une des plus saillantes,

» que j’ai formé l’idée de t’écrire sur les objets

» importans que contiendra cette lettre; mais

» je me suis vu retenu par des bruits vagues qui

» annonçaient un autre général. Je le fais à présent,

» dans la confiance que tu garderas pour

» toi seul cette lettre, ou du moins la partie qui

» pourrait me compromettre, et j’attends de ta

» générosité que tu ne m’exposeras pas en publiant

» cet écrit, dicté par l’intention la plus

» pure.

» Les dernières opérations de ton prédécesseur

» et les tiennes ont été heureuses; il se peut que

» les subséquentes le soient aussi. Mais les événemens

» de la guerre sont sujets à des hasards.

» Le comte de La Union, général vaillant et expérimenté,

» a été vaincu et tué, et peut-être

» il m’est réservé la gloire de te vaincre. Dans

» tous les cas, convenons de ne pas flétrir les

» lauriers de la victoire par le sang des vaincus

» ni par les gémissemens des habitans désarmés;

» qu’on respecte le laboureur, et qu’on le laisse

» tranquille dans sa chaumière; qu’on traite les

» prisonniers avec générosité, et qu’on recueille

» avec humanité les blessés, sans distinction d’amis

» ou d’ennemis; je te promets la réciproque, et

» j’attends une réponse positive.

» Puisque l’Espagne et la France se trouvent

» compromises, et croient devoir se faire la

» guerre, qu’elles la fassent; mais que cette

» guerre se dépouille d’une inimitié enflammée,

» et que ceux qui tirent l’épée volontairement

» contre les droits, l’honneur et les opinions de

» leur patrie, que ceux-là seuls soient victimes

» des horreurs de la guerre. Plût au ciel que ce

» conflit cessât! et que deux nations faites naturellement

» pour être unies revinssent à l’être!

» La guerre est mon métier: ainsi l’espoir

» d’acquérir l’estime de mes compatriotes, le

» respect des ennemis même, et de faire connaître

» à toute l’Europe que le soldat espagnol ne

» manque pas d’énergie pour vaincre, pourrait

» exciter en moi une ambition que les Stoïciens

» même ne pourraient blâmer....mais plus ambitieux

» encore de contribuer au bonheur général,

» mes vœux seront toujours pour la paix,

» quoiqu’elle doive mettre fin à mon commandement,

» et jeter mon nom dans l’obscurité.

» Par de certaines notes que j’ai trouvées dans

» les papiers de mon prédécesseur, j’ai vu qu’il

» projetait depuis quelque temps des moyens

» pacifiques; mais je n’ai pu découvrir si ces projets

» lui avaient été suggérés, s’il a eu des conférences

» avec Dugommier, ou si ses propres désirs

» les lui avaient dictés. Quoi qu’il en soit,

» et pour ne pas perdre de temps, je vais au

» plus court, et je passe à te faire la proposition

» suivante:

» Notre rivalité n’a pas encore un but direct.

» Qu’elle s’exerce donc à des objets plus dignes

» que celui de répandre le sang! Le voisinage de

«l’Espagne et de la France rendra toujours ces

» deux nations inséparables en commerce et en

» amitié. Pourquoi donc travaillent-elles avec

» tant d’efforts à se détruire? Pourquoi la ruine

» de l’une doit-elle servir de base à l’élévation

» de l’autre? Pourquoi ne pas fuir ce précipice?...

» Si de généraux ennemis que nous sommes,

» nous nous changions en conciliateurs de la paix,

» la gloire serait à tous deux, au lieu que la gloire

» militaire n’exalte que le vainqueur; en échange

» d’une gloire affreuse qui ne fleurit qu’arrosée

» par des larmes, nous nous attirerions les applaudissemens

» de tout ce qui est digne du nom

» d’homme!

» Je te demande que tu me répondes sur ce

» point, avec la franchise dont je te donne l’exemple;

» nous ne sommes autorisés, toi et moi, qu’à

» nous faire la guerre. Faisons-la sans manquer à

» nos devoirs, mais cherchons en même temps les

» moyens de faire la paix. Quand nous nous aurons

» réciproquement communiqué nos idées,

» et que nous aurons vu leur utilité, faisons-en

» part à nos gouvernemens: qu’une noble émulation

» nous anime, et qu’on élève une statue dans

» le temple de l’humanité au premier de nous

» qui réussira à inspirer l’esprit de paix à ses con-

» citoyens.

» Réponds-moi sans retard, et si nous restons

» d’accord de travailler pour le bien, je ne perdrai

» pas un moment à l’insinuer à mon souverain,

» et j’emploierai tous mes efforts à le faire consentir

» à un arrangement que tant de millions d’hommes

» désirent.

» Signé, JOSEPH D’URRUTIA.»

Certes! un général en chef n’écrit pas une telle lettre sans être sûr de l’aveu de son gouvernement; les représentans du peuple près l’armée des Pyrénées, auxquels le général Pérignon s’est empressé de remettre le cartel espagnol, n’ont aucun doute à cet égard: cependant, sans attendre les instructions du Comité , n’écoutant toujours que l’austérité de leur politique révolutionnaire, ils ont cru devoir dicter à Pérignon une réponse en ces termes:

«Au quartier-général de Figuières, le 26 mars an III.

» Le général en chef de l’armée des Pyrénées

» Orientales, au général en chef de l’armée

» espagnole.

» Je connais comme toi les lois de l’humanité.

» Je connais celles de la guerre et je saurai me renfermer

» dans le cercle qu’elles me prescrivent;

» mais je connais aussi l’amour de mon pays, et

» partout où je trouverai des hommes armés contre

» sa liberté, mon devoir est de les combattre...

» même jusque dans les chaumières.

» Il ne m’appartient pas de répondre au second

» objet de ta lettre. Je n’ai pas le droit de m’ériger

» en conciliateur; je ne suis ici que pour me battre.

» Si le gouvernement espagnol a des propositions

» à faire à la République, c’est à la Convention

» nationale ou à son comité de Salut Public

» qu’il doit s’adresser directement.

» Je dois ajouter que les représentais du peuple

» près cette armée, en présence desquels j’ai

» ouvert ta lettre, m’ont chargé de te rappeler, à

» toi et à ton gouvernement, la violation de la

» capitulation de Collioure.

» Signé, PÉRIGNON.»

Cette réponse ne peut être considérée à Paris que comme un fâcheux contre-temps.... Laissons le Comité délibérer à cet égard: d’autres chapitres qui appartiennent à cette période réclament ici leur place.

CHAPITRE IX.

Table des matières

LA HOLLANDE ET LA CAMPAGNE D’HIVER.

( Suite de nivôse. Janvier 1793. )

TANDIS que les soldats de Jourdan creusent sous la neige la tranchée devant Mayence, que leurs graves camarades resserrent le blocus de Luxembourg dont ils préparent le bombardement, que Pérignon reçoit les clefs de Rose, que les défenseurs de la Catalogue cherchent un dernier point d’appui sur la faible ligne de la Fluvia, et qu’enfin les Piémontais voient nos bataillons prêts à tomber sur eux du haut des Alpes, comme de redoutables avalanches, l’armée du nord marche au pas de charge sur la Hollande.

Cependant le stathouder a conçu un moment d’espoir. Le prince de Hesse-Cassel, arrivant de Maestricht où il a capitulé, lui a rapporté que dans l’armée française on montre des dispositions pacifiques pour la république hollandaise; que lui seul, comme stathouder, pourrait être un obstacle à tout arrangement. Aussitôt le stathouder a saisi cette ouverture. Les lignes protectrices de la Meuse et du Rhin étaient au moment de s’effacer sous la glace. Le danger devenait imminent; il fallait à tout prix gagner le temps du dégel, et le seul moyen était de négocier!.... Le stathouder se rend donc à l’assemblée des États Généraux; il leur communique l’avis qu’il a reçu; il ne veut pas qu’on se laisse arrêter par l’exclusion qui le menace personnellement; il déclare qu’il croit devoir sur-le-champ entrer en pourparlers, et MM. Brantzen de Gueldres, et Repelaër de Dordrecht, sont envoyés à Paris.

Mais le stathouder n’est pas le seul à savoir que l’incident des glaces peut mettre la Hollande à la merci des troupes républicaines. C’est Carnot qui dirige encore une fois le fil des opérations militaires, et par lui de tels a-propos ne sauraient être négligés. Les dispositions du comité de Paris ne sont donc plus les mêmes qu’à l’époque où le prince de Hesse-Cassel capitulait à Maestricht. Aussi, lorsque les envoyés du stathouder se présentent, la même main, qui les fait admettre dans le Comité, signe l’ordre aux troupes de la République de s’avancer jusqu’à Amsterdam. L’entreprise était hardie; un dégel inopiné pouvait changer le succès en désastre. Mais l’audace est la mère de la fortune!... Cependant Pichegru hésite; il se fait répéter l’ordre plusieurs fois. Ennuyés de ces délais, les représentans Roberjot, Alquier et Bellegarde, qui se trouvent en mission auprès de l’armée, le font appeler.

«Tiens, lui disent-ils, voici les derniers ordres

» du Comité ; si dans deux heures tu n’es pas

» en marche, tu es destitué !.»

Aussitôt le Vahal est franchi sur la glace. C’est le 7 nivôse ( 27 décembre ) que ce beau mouvement a commencé ; il se poursuit avec intrépidité. Le lendemain, 8 nivôse, on passe la Meuse sur la glace, comme on a passé le Vahal. L’armée anglo-batave croit se retirer derrière le Lech; mais le Lech a disparu. Nous arrivons et les alliés vont chercher l’Yssel qu’ils ne retrouvent pas davantage.

Le peuple de Paris subissait alors une cruelle disette, par suite des difficultés que la rigueur de la saison mettait dans l’arrivage des subsistances. Mais, à la nouvelle des succès de notre armée du nord, toutes les plaintes contre l’hiver

ont cessé. «Puisque ce grand froid nous

» livre la Hollande, dit gaiement Letourneur

» de la Manche à la tribune, il n’est pas de patriote

» qui ne se console d’avoir un peu soufflé

» dans ses doigts.»

Bientôt on apprend que nous occupons Utrecht. Le jour que nous y sommes entrés, le prince d’Orange a abandonné le stathoudérat, et n’a pris que le temps de se jeter dans une barque pour gagner l’Angleterre.

Enfin, dans la séance du 6 pluviôse, le dénouement est annoncé. «Nous sommes à Amsterdam,

» écrivent les représentans près l’armée du

» nord.» Aussitôt toute l’assemblée se lève, et les voûtes retentissent des cris de vive la République! On veut suspendre ce premier élan pour entendre le reste de la dépêche, et l’enthousiasme se comprime un moment. «Nous sommes

» à Amsterdam, reprend le rapporteur du

» Comité. Les Anglais se réfugient par Groningue

» dans leur électorat de Hanovre; toute la

» Hollande est au pouvoir de la République, et

» c’est par une charge de cavalerie sur la glace

» que nous nous sommes emparés de la flotte de

» Texel.»

A ce dernier trait, les acclamations redoublent et vont chercher des échos par toute l’Europe.

A voir ces témoignages d’admiration qui échappent à nos ennemis comme à nos amis, qui ne croirait que la République est au moment de recueillir le prix de la constance et du courage! Mais le tableau a son revers dans la situation intérieure de la France.

CHAPITRE X.

Table des matières

SITUATION INTÉRIEURE DE LA FRANCE.

(Nivôse. Janvier 1795. )

UNE lutte opiniâtre se poursuit entre les chefs révolutionnaires, que la journée du 9 thermidor a divisés: devenus ennemis acharnés, après avoir été trop long-temps complices, ils s’accablent les uns les autres des récriminations les plus odieuses. Tous les excès de la terreur, ils se les reprochent et s’en accusent tour à tour. Le parti républicain s’énerve ainsi, en réagissant sur lui-même; il avilit la cause en montrant à nu les personnes; et la majesté du pouvoir, dont il est si important de ménager le prestige, reçoit un grave échec à travers toutes les révélations qu’on se jette à la tête.

Dans ce moment, un représentant ( Merlin de Thionville) arrive de l’armée où il était en mission. En rentrant dans la Convention, les yeux encore éblouis de l’horizon de gloire qu’il vient de quitter, il se croit plongé tout à coup au fond d’un antre où les passions les plus sombres se déchaînent, et, cédant à l’émotion que ce pénible contraste lui fait éprouver, il ne peut retenir ces paroles:

«Il existe donc un système pour neutraliser le

» courage des Français, et pour rendre inutiles les

» victoires de nos braves défenseurs! La situation

» dans laquelle je retrouve cette assemblée me

» prouve que ce système est suivi dans son sein.

» C’est lorsque du nord au midi, de l’orient à l’occident,

» nos troupes triomphantes arborent partout

» le drapeau tricolore, que la discorde vient

» se refugier ici.

» Je le demande, est-ce au milieu de tant de

» victoires que nous devons nous abandonner à

» des querelles insignifiantes, au lieu de songer

» au moyen de briser les chaînes de tous les peuples,

» en préparant une campagne encore plus

» belle que celle qui vient de se terminer? Vous

» ne sentez donc pas, vous qui entretenez ces

» misérables divisions dans la Convention, vous

» ne sentez donc pas combien il est beau, combien

» il est glorieux d’être Français! L’Angleterre

» et l’Autriche tremblent. Si vous savez être

» fermes, si vous savez commander aux factions,

» vous commanderez aussi à tous les tyrans de

» l’Europe; mais si vous épousez d’autres querelles,

» c’en est fait de la République!»

Ces remontrances sont vaines; les passions sont trop vives pour les entendre, et la pente qui entraîne est trop rapide! celui-là même qui vient de parler ne s’est pas plus tôt jeté dans ce foyer d’effervescence, qu’il bouillonne comme les autres. Les Thermidoriens ne veulent voir que les Jacobins; ils ne craignent que les Jacobins. Pour les comprimer sous une majorité plus pesante, ils se décident à rappeler soixante-treize de leurs collègues qui ont été expulsés au 31 mai, et ce renfort de haine envenime la réaction, bien loin de la calmer. Les plus modérés s’obstinent eux-mêmes à punir les plus fous, moins pour se venger de ce qui s’est fait que pour s’en absoudre!

Il s’agit de mettre en accusation ce qui reste des anciens membres du comité de Salut Public. On fait le procès au comité révolutionnaire de Nantes. Ce procès commence celui de Carrier; le procès de Carrier entraîne celui de Joseph Lebon; d’autres procès s’instruisent encore; le rideau qui couvrait la plus grande partie des crimes de 1793 se déchire, et la France frémit d’horreur.

«Tenez, voyez, disent alors quelques hommes

» habiles, voilà ce que c’est que la République!...»

La Convention elle-même reste muette quand Carrier, se réveillant de son délire à l’aspect de l’échafaud, et promenant ses derniers regards sur tous ses collègues, leur jette ce en d’adieu:

«Puisque vous me condamnez, tout est donc

» coupable ici, jusqu’à la sonnette du président!»

Cependant des avis reçus du dehors ont fait comprendre au parti royaliste tout l’avantage qu’on peut tirer de l’indignation qui éclate, et jusqu’où la réaction peut aller. Des bruits nouveaux se font entendre. Des journaux sont créés pour répéter ces bruits et les commenter; on commence à dire que le gouvernement républicain ne saurait durer longtemps. On parle des enfans de Louis XVI; on risque des insinuations; on provoque la Convention elle-même par des conjectures hardies: «Si l’assemblée, dit-on,

» persiste à garder sous sa main les rejetons de

» nos rois, c’est peut-être parce qu’elle nourrit le

» secret dessein de relever le trône!... il n’y a

» qu’un pas de la prison du Temple au palais

» des Tuileries!...»

Avec ces propos qui circulent, avec ces arrière-pensées qui se déguisent mal, on réussit à jeter de nouveaux fermens de discorde; mais si l’opinion royaliste se réveille dans les salons; s’il est de bon ton dans quelques sociétés de confondre la Terreur avec la République, et les républicains avec les énergumènes, il n’en est pas moins vrai que la haine de la royauté est toujours l’instinct populaire, et même le préjugé qui domine encore les principaux meneurs de la Convention nationale.

Au milieu du conflit tumultueux de tant de partis extrêmes, on ne saurait se dissimuler combien le voisinage des prisonniers du Temple devient inquiétant. Les plus modérés de l’assemblée voudraient qu’on leur rendit la liberté, en les mettant hors de France. Brival est de cet avis. Mais de quelles expressions, grand Dieu! la modération croit avoir besoin de se hérisser! Dans cette motion, il lui échappe de regretter qu’au milieu de tant de crimes inutiles, la Terreur ait épargné les restes d’une race qui est aujourd’hui si embarrassante! — Il n’y a pas de crimes inutiles, lui crie-t-on aussitôt. — La guerre de la Vendée, reprend l’orateur interrompu, ne se poursuit-elle pas au nom des enfans de Louis XVI? Je persiste à demander leur bannissement. — Eh quoi! réplique Chazal, c’est donc dans la Vendée que vous voulez les envoyer pour tout terminer?

Le comité de Salut Public, par l’organe de Cambacérès, prend lui-même part à cette discussion. «On parle beaucoup trop depuis quelque

» temps des prisonniers du Temple, dit l’orateur

» du Comité : il y a peu de dangers à prolonger

» leur captivité ; il y en aurait beaucoup

» à les expulser. Un ennemi est bien moins à

» craindre lorsqu’il est en notre puissance, que

» lorsqu’il passe aux mains de ceux qui soutiennent

» sa cause.» La Convention se range de cet avis... Mais la corde la plus délicate a vibré !

D’autres difficultés encore fatiguent la Convention nationale et troublent en tous lieux et à tous les instans le repos de la France La famine est partout. Paris est dans la pénurie la plus inquiétante. Chaque matin, de nombreux attroupemens de femmes se disputent les distributions des boulangers, et, pour comble de désordre, sur toutes les routes, on intercepte à main armée les arrivages. La sûreté des transports, la liberté des communications sont compromises. Un relâchement général a succédé à une compression trop forte, et la police intérieure n’a presque plus de ressort.

Nous n’avons rien dissimulé ; la plaie intérieure est profonde, d’autant plus profonde que le secret du mal se cache dans la politique anglaise.

CHAPITRE XI

Table des matières

L’AUTRICHE ET L’ANGLETERRE.

( Nivôse et janvier. )

LE Parlement britannique vient de se réunir, et la déclaration suivante a été jetée dans le discours du trône.

«Malgré les revers et les contrariétés que nous

» avons éprouvés dans la dernière campagne,

» nous conservons la conviction intime que nous

» devons poursuivre vigoureusement la guerre

» juste et nécessaire où nous sommes engagés...

» Aucun gouvernement établi, aucun état indépendant

» ne peut, dans la situation actuelle des

» choses, placer une confiance réelle dans les négociations.»

L’Autriche emploie à peu près le même langage dans les communications qu’elle est obligée d’avoir avec ses co-états de l’Empire., Mais les longs protocoles de Ratisbonne nous offrent moins d’éclaircissemens que quelques lignes des débats du Parlement anglais.

Dans la discussion qui est ouverte par le discours du trône, M. Canning émet le vœu que, tout en poursuivant la guerre avec vigueur, on n’en recherche pas moins le moyen d’arriver à la paix.

Fox est plus absolu dans son désir d’un accommodement: «Nos désastres sont tels qu’on n’en a

» jamais vu de pareils,» dit-il, et il récapitule les triomphes de la République en des termes qu’un Français sera toujours fier d’entendre. Voici sa conclusion: «Qu’on cherche une semblable campagne

» dans les annales de l’Europe! non! nous

» ne pouvons sortir trop tôt d’une guerre aussi ruineuse.

»

Un troisième avis est ouvert: «Puisqu’il n’est

» plus permis d’opérer la contre-révolution de

» France par les armes, dit M. Thornton, peut-

être» devrait-on chercher dans la paix les moyens

» d’obtenir le même résultat?»

Mais la haine de M. Pitt, et sa confiance en des menées secrètes lui font repousser toute espèce de transaction. «Il a plu, dit-il, à l’impénétrable

» Providence de donner l’avantage à la France

» partout où elle s’est montrée. Ne succombons

» pas du moins sans avoir déployé tous nos efforts.

» Pour moi, je ne veux abandonner le combat

» que quand mon excuse sera dans l’entière

» impuissance de le soutenir... L’Autriche est déterminée

» à poursuivre avec vigueur la campagne

» prochaine, pourvu que l’Angleterre l’aide de ses

» finances. Moyennant six millions sterling, l’empereur

» d’Allemagne s’engage à opposer deux

» cent quarante mille hommes à la République

» Française.»

Des subsides! s’écrie l’opposition, toujours des subsides! c’est un remède de dupes. L’année dernière, nous en donnions à la Prusse; à quoi cela a-t-il servi? La Prusse traite maintenant avec la France. Quelle meilleure garantie nous offre l’Autriche? Nous la paierons aujourd’hui; demain elle s’arrangera avec la République. —

«C’est parce que la Prusse nous quitte, réplique

» M. Pitt, qu’il faut rattacher l’Autriche encore

» plus fortement à notre cause. Si la Prusse nous

» manque de foi, devons-nous pour cela renoncer

» à faire des alliances? L’Autriche a une

» politique fixe; nul Cabinet n’est plus aguerri

» aux défaites et ne sait mieux s’en relever. Elle

» ne peut voir avec plaisir les Français maîtres

» de la Hollande. Elle ne se résignera jamais à

» leur abandonner les Pays-Bas, et il est impossible

» qu’elle leur permette de dominer sur le

» plus petit coin de l’Italie. Voilà nos garanties

» à l’égard de l’Autriche; et d’ailleurs nous ne

» la paierons que partiellement et à mesure

» qu’elle acquittera les obligations du traité. —

» Ces victoires qui vous découragent, continue

» M. Pitt, en s’adressant sans doute à ceux des

» alliés qui montrent en ce moment la plus

» inquiétante hésitation, ces victoires, les républicains

» de France ne les ont obtenues qu’à

» force d’assignats et de réquisitions. La violence

» à l’égard des personnes et des propriétés était

» tout le secret de leur force. Mais de tels moyens

» ne peuvent durer. Il leur fallait pour appui

» les comités révolutionnaires, les représentans

» en mission et la guillotine! Or, tous ces appuis

» sont tombés sous la hache qui a frappé Robespierre.

» La France doit passer de l’accès de la

» fièvre chaude à l’abattement inévitable qui suit

» cette crise. Le système de la Terreur fera place

» au système opposé, et il n’y aurait rien d’étonnant

» qu’un retour à des sentimens plus humains

» amenât un retour à la royauté. — Quant

» à moi, la paix ne me paraîtra solide avec

» la France, que lorsque les Français seront

» rentrés dans la monarchie, ou du moins lorsque

» leur gouvernement aura éprouvé quelques

» changemens intermédiaires. Cependant, si

» nous refusons de traiter, ce n’est pas absolument

» parce que la France est constituée en république;

» mais parce que les principes de cette

» république mettent un obstacle insurmontable

» à toute espèce de négociation. Avez-vous fait

» attention aux discours de Tallien? Un tel gouvernement

» n’offre rien de stable; on ne peut

» se fier à de tels hommes, et déjà les plus hardis

» s’épouvantent de leur position!»

Une si vive attaque contre le comité de Salut Public ne pouvait rester sans réponse. La tribune des Tuileries doit une réplique à celle de Westminster, et l’Europe étonnée se voit ainsi reportée aux temps où les sénats de Rome et de Carthage discutaient d’un rivage à l’autre. Nous avons entendu M. Pitt; écoutons maintenant Boissy-d’Anglas.

CHAPITRE XII.

Table des matières

NOUVELLE DECLARATION DÉ PRINCIPES DU COMITÉ DE SALUT PUBLIC.

(Février. Pluviôse an III.)

«LE Gouvernement anglais, dit l’orateur républicain,

» nous accuse d’immoralité , lui qui,

» sans pudeur, exerce le brigandage de la course

» sur le commerce des neutres; qui remplit la presqu’île

» de l’Inde de carnage et de cadavres, et

» jusque dans les déserts de l’Amérique ameute

» les sauvages du Nord contre les paisibles cultivateurs

» des Etats-Unis! — Il crie partout que nous

» en voulons à l’indépendance des peuples, lui qui

» veut contraindre Gènes, Venise, la Suède et le

» Danemarck à abjurer la neutralité dans laquelle

» ils sont restés à notre égard! — Enfin, il ose

» déclarer qu’il n’est pas sûr de traiter avec nous,

» lui qui, lié avec la Russie, excite les Turcs à

» faire la guerre à la Russie; lui qui encourage

» les Polonais à faire une révolution, et les laisse

» ensuite sans appui; lui qui délaisse la Suède après

» l’avoir poussée contre les Russes; lui qui, après

» avoir forcé la Hollande à nous combattre, n’intervient

» aujourd’hui. dans son désastre que pour

» s’adjuger le cap de Bonne-Espérance; lui, enfin,

» qui après avoir séduit les malheureux habitans

» de la Vendée et de Toulon, jouit tranquillement

» du spectacle de leur ruine!

» Messieurs les ministres de l’Angleterre mettent

» nos pouvoirs en doute! Notre gouvernement,

» disent-ils, n’est que provisoire et temporaire.

» Ignorent-ils que le gouvernement qui

» sait vaincre a, par cela même, le droit de négocier?

» La Convention nationale est un plénipotentiaire

» nommé par la totalité du peuple

» français pour terminer la révolution et la guerre.

» Fut-il jamais ambassadeur revêtu d’un, plus

» ample pouvoir et d’un plus auguste caractère!

» Princes de l’Empire, Cabinets de Prusse; d’Espagne

» et d’Italie, on veut vous empêcher de

» vous rapprocher de la France, et l’on se méprend

» d’une manière bien étrange dans les allégations

» qu’on emploie pour vous faire craindre

» la République!

» Si notre gouvernement était aussi désordonné

» qu’on vous le dit, qu’auriez-vous à redouter

» d’une république qui porterait dans son sein une

» source de faiblesse et d’agitation qui l’empêcherait

» à jamais de s’occuper de vous?...

» Mais il est temps que les formules d’une

» politique ancienne et malavisée fassent place

» aux expressions franches et loyales d’un gouvernement

» libre.

» Non-seulement il est sûr et honorable de

» traiter avec nous, mais votre véritable intérêt

» l’exige. Vous qui en sentez la nécessité, apprenez-en

» les moyens; nous sommes trop forts

» pour avoir rien à déguiser.

» La Convention déteste la guerre sans la

» craindre; elle sera toujours prête à en faire

» cesser les horreurs, quand on lui présentera

» un traité conforme à la dignité du peuple

» français. Mais nous devons avertir que nous

» ne souffrirons pas que l’on paralyse nos armes,

» que l’on suspende nos triomphes par des négociations

» fausses et insignifiantes.

» Les dangers auxquels nous venons d’échapper,

» le désir d’en rendre le retour impossible,

» nous obligent à couvrir nos frontières par leurs

» limites naturelles. De grands fleuves, de hautes

» montagnes et l’Océan pourront seuls nous garantir

» de tout envahissement et de toute attaque

» pour une longue suite de siècles.

» A ce prix, les puissances de l’Europe peuvent

» compter sur une paix qui sera inviolable de

» notre part.»

Ce langage montre avec quelle confiance le gouvernement républicain sait élever la tête au-dessus des divisions intestines pour parler aux étrangers. M. Pitt se confie dans des complots qui ne sont peut-être que des intrigues; il compte sur une famine dont il s’exagère les effets, dont les souffrances sont locales, partielles, et le malaise passager. Mais ce qui soutient la politique républicaine à un éminent degré d’énergie, c’est que notre puissance militaire devient chaque jour plus irrésistible au dehors, et qu’au dedans, l’impulsion donnée par la volonté nationale conserve assez de force pour surmonter toutes les résistances secondaires, et pour entraîner ceux-là même qui voudraient l’amortir. S’il faut reconnaître aujourd’hui que l’Angleterre et l’Autriche ont accru leur haine de tout ce qui fait la gloire de la nouvelle république, on a du moins la certitude qu’il n’en est pas ainsi de la plupart des autres puissances. Nous sommes au moment de rompre la Coalition, et ce grand résultat va porter remède à tous les maux de l’intérieur. En se pressant de l’obtenir, on ne peut manquer de rouvrir les vastes marchés du Nord et du Midi à nos approvisionnemens; de raffermir le crédit et de dissiper ces vagues incertitudes qui se sont élevées depuis quelque temps sur la stabilité du nouvel ordre de choses en France. Aussi voyons-nous le Comité redoubler d’efforts, de soins et d’activité. Suivons-le de la tribune au cabinet. Il ne veut négliger aucun moyen pour amener sur le terrain des négociations les puissances qui flottent encore indécises entre les dégoûts de la guerre et les dangers qu’on leur fait craindre dans la paix. Des négociations et des traités vont maintenant nous occuper.

FIN DE LA PREMIÈRE PARTIE.

DEUXIEME PARTIE.

Table des matières

PREMIERS TRAITÉS. — LA TOSCANE. — LA PRUSSE.

( Printemps de l’an III. 1795. )

CHAPITRE I.

Table des matières

PREMIÈRE NÉGOCIATION DE BALE, ENTRE M. DE GOLTZ ET LE CITOYEN BARTHÉLEMY.

( Fin de pluviôse. )

LA Diète de l’Empire s’est décidée à voter le conclusum si impatiemment attendu en Allemagne. Après avoir déclaré que le but de cette guerre n’était pas de s’immiscer dans les affaires intérieures de la France, la Diète demande qu’on s’occupe de préparer les voies de la pacification. Mais le chef de l’Empire n’admet ce conclusum que sous la restriction d’une paix qui serait juste, honorable et acceptable, et provisoirement, il exploite, comme moyen de guerre, ce désir qu’on exprime pour la paix. Sous prétexte de mieux soutenir la négociation qu’on voudrait entamer, il recommande à ses co-états de fournir au plus tôt le quintuple contingent nécessaire pour ouvrir la campagne prochaine.

Cependant, depuis que le ministre plénipotentiaire de la Prusse, M. de Goltz, est arrivé à Bâle, divers envoyés des états d’Allemagne s’y sont rendus. L’aspect de cette ville a changé. Les curieux s’en approchent, et le célèbre M. Burke commence à y voir ce qu’il a appelé depuis le grand encan de l’Europe!

De son côté, le ministre plénipotentiaire de la République a reçu ses pouvoirs qui ont été signés le 26 nivôse (15 janvier). Quittant aussitôt la résidence qu’il avait dans la petite ville de Baden, il est allé s’établir à Bâle. A son arrivée, les magistrats et le grand tribun de l’état de Bâle lui ont fait visite, et de toutes parts on s’est empressé autour du pacifique envoyé de la terrible République.

Le citoyen Barthélemy est un homme d’une cinquantaine d’années, d’une haute stature, d’un extérieur simple qui se compose de modestie, d’aménité, de calme et de bonhomie. La bienveillance de son accueil inspire la confiance. Il soutient cette impression par une conversation facile qui décèle plus de pénétration que d’adresse, et plus de justesse que de brillant. Neveu du célèbre abbé Barthélemy, et protégé des Choiseul, il fait honneur à l’école qui l’a produit aux affaires.

Le 22 janvier, M. de Goltz et le citoyen Barthélemy ont échangé leurs pleins pouvoirs. L’entrevue a été très-gaie. Tel est le premier secret qui s’échappe de Bâle.

Deux jours après, le 24 janvier, ils sont entrés en conférence, et les propos sont devenus sérieux.

Les premières demandes de M. de Goltz ont été un armistice et la neutralité de Mayence, comme conditions préliminaires de la paix.

La Prusse a besoin de l’armistice, disait son ministre, pour amener les princes de l’Empire qui sont sous son influence, à prendre part à la paix avec la France.

Quant à Mayence, M. de Goltz ne dissimulait pas combien ce point était embarrassant. Les Français ont commencé le siége de cette place, et les Prussiens forment une partie principale de l’armée qui la défend. L’honneur du roi de Prusse ne serait-il pas compromis si ses troupes désertaient les remparts au moment où ils sont attaqués? La neutralité de Mayence pourrait seule tout concilier. D’un côté, les Prussiens et les Autrichiens l’évacueraient; de l’autre, les Français lèveraient le siège.

Mais l’Autriche consentira-t-elle à cette transaction? la Prusse se charge de le lui demander. Si l’Autriche s’y refuse, les Prussiens ne se retireront pas moins. Alors Mayence, réduite aux Autrichiens pour ses seuls défenseurs, ne peut tarder à capituler, et l’Allemagne ne pourra imputer cette perte qu’à l’obstination du Cabinet de Vienne.

Si, au contraire, l’Autriche se prête à l’expédient de la neutralité de Mayence, la place restera entre les mains des troupes des Cercles, qui la remettront à la France à la fin des conférences de Bâle, ou à la paix générale.

Ainsi, de manière ou d’autre, la Prusse ne dispute pas Mayence à la République.

Telles ont été les premières paroles de M. de Goltz; celles du citoyen Barthélemy sont un refus nettement prononcé.

Ce qu’on craint le plus du côté de la France, c’est qu on n’abuse de notre inexpérience des négociations par de vaines apparences, et qu’on n’ait d’autre dessein que de nous dérober un temps précieux, tout en faisant retomber l’odieux de la continuation de la guerre sur le comité de Salut Public.

«La France n’a pas d’intérêt à un armistice» ,

a répondu le citoyen Barthélemy; «elle n’en a

» qu’à la paix. Commençons par faire notre

» traité ; nous le tiendrons secret si vous le voulez,

» pour donner à l’Autriche le temps de

» s’expliquer, et à vos alliés du nord de l’Allemagne,

» celui d’arriver. Nous pourrons même,

» la paix signée, couvrir la cessation des hostilités

» sous le prétexte d’un armistice. Mais tant que

» la question principale n’aura pas été complétement

» résolue entre nous, mes instructions

» me défendent d’entendre à aucune trêve ni à aucune

» neutralité qui suspendrait les opérations

» militaires.»

M. de Goltz ayant allégué que ses instructions n’étaient pas moins impératives, on a jugé inutile de prolonger davantage cette discussion, et les deux négociateurs sont convenus d’en référer respectivement à leur Cabinet.

A peine ces deux difficultés venaient-elles de s’élever, que la négociation s’est trouvée tout-à-coup arrêtée par une cause encore plus grave. Le lendemain de la première conférence, M. de Goltz est tombé malade; la maladie n’a pas tardé à prendre le caractère le plus alarmant, et le dixième jour, M. de Goltz a succombé.

CHAPITRE II.

Table des matières

DÉMARCHES CONCILIATRICES AUPRÈS DE L’ESPAGNE.

( 13 pluviôse. 6 février. )

LA négociation de Bâle ne pouvait manquer d’en amener d’autres. Le vent souffle à la paix sur toutes les puissances du second ordre. Du côté de l’Italie, à Venise, à Gênes, à Bâle même, divers princes frappent aux portes, et le comité de Salut Public se fait tout oreilles pour les entendre. Il tourne surtout son attention vers les Pyrénées, et c’est dans ce moment qu’il apprend avec quelle maladresse on a repoussé sur la frontière les dernières ouvertures si franches et si loyales du général Urrutia. Mais il ne s’agit plus de prévenir le mal; il ne peut être question que de le réparer, et l’on n’a qu’une crainte à cet égard, c’est de ne pas faire assez.

D’abord on charge les Représentans près l’armée des Pyrénées de renouer, s’il est possible, avec le général espagnol, quelques communications à l’aide desquelles on essaiera de revenir sur le mauvais effet de la dernière.

En même temps, on écrit à Venise, à Bâle, à Hambourg, à Copenhague, enfin à tous les envoyés que nous avons dans des résidences où l’Espagne entretient aussi des agens; on cherche à faire entendre à ceux-ci «que les premières

» communications du gouvernement espagnol

» n’ont pas été accueillies comme il était dans

» l’intention du gouvernement français qu’elles

» le fussent; qu’elles ont été mal comprises,

» parce qu’elles étaient mal adressées; que la

» France ne veut pas la perte de l’Espagne; que

» l’Espagne ne veut pas la perte de la France;

» et que si l’on est décidé à Madrid à traiter de

» bonne foi, on sera bientôt d’accord.»

Ce n’est pas tout; ces avis sont détournés; le Comité veut en risquer de plus directs. Le citoyen Bourgoing, dernier chargé d’affaires que la France ait eu à Madrid, a quitté l’Espagne depuis dix-huit mois seulement. Le souvenir qu’il y a laissé est trop honorable et trop récent pour qu’il n’y jouisse pas encore de quelque crédit; il vit retiré à Nevers; on le fait venir. On lui répète ce qu’il s’agit de bien expliquer à quelques-uns des hommes influens avec lesquels il a été en relation à Madrid et, le 19 pluviôse, sur la table même du Comité, le citoyen Bourgoing expédie les lettres qu’on lui demande. C’est à MM. d’Ocaritz et d’Yriarte qu’il s’adresse sous un prétexte purement personnel. Les dépêches partent sous le couvert du ministre des États-Unis, à Paris.

Ce n’est pas tout encore. Le Comité désire ajouter les procédés aux paroles, et le hasard lui en fournit une occasion qu’il s’empresse de saisir.

Dans les lettres qui viennent de passer à la frontière, il s’en trouve une de M. de Crillon, ancien officier général français au service d’Espagne, qui écrit à son fils, brigadier des armées espagnoles, maintenant prisonnier de guerre en France, et dans cette lettre on remarque, entre autres passages, celui-ci:

«J’ai un reste d’espoir de voir finir cette guerre

» malheureuse, et d’en voir recommencer une

» nouvelle, où je pourrais encore espérer de combattre

» avec les Français unis aux Espagnols,

» contre les vrais ennemis des deux nations.»

Le Comité est touché de ces sentimens qui s’accordent si bien avec sa politique, et pour en rendre un éclatant témoignage, il donne ordre que M. de Crillon fils, retenu en cantonnement dans les environs de Montpellier, soit dirigé sur le quartier général de l’armée des Pyrénées-Orientales. Le représentant du peuple, Goupilleau de Fontenay, qui est en mission sur la frontière, reçoit en même temps des instructions sur la conduite amicale à tenir envers ce prisonnier.

L’envoi des lettres du citoyen Bourgoing, et l’exécution des ordres relatifs au jeune Crillon, deviennent l’occasion d’une correspondance qui se rétablit dans les termes suivans entre les généraux en chef:

«Au quartier-général de Figuières, le 27 pluviôse an III ( 15 février 1795).

» Le général en chef de l’armée des Pyrénées-Orientales,

» au général en chef de l’armée

» espagnole.

» Je t’adresse, général, une dépêche pour le

» ministre des Etats-Unis d’Amérique, résidant

» en Espagne. Elle vient de son collègue, envoyé

» près la république française. Je te prie

» de la lui faire tenir incessamment et avec sûreté.

» Je profite de cette occasion pour t’envoyer le

» discours prononcé à la Convention nationale le

» 14 frimaire dernier, par Merlin de Douay, et

» celui de Boissy-d’Anglas, du 11 pluviôse; tu

» y verras la franchise et l’impartialité avec lesquelles

» les intérêts des puissances belligérantes

» sont discutés; tu y trouveras la proclamation

» des principes de notre gouvernement. Quoique

» je ne sois ici que pour me battre, comme je te

» l’ai écrit, j’aime trop mon pays, j’aime trop la

» République pour ne pas chercher à détruire les

» préventions injustes que les ministres de Londres

» se sont attachés à répandre sur les intentions

» de la France. Je voudrais qu’il me fût

» possible de faire parvenir ces deux discours dans

» les quatre parties du monde,

» Signé, PÉRIGNON.

» P. S. Comme le ministre américain, résidant

» en France, désire être assuré que sa lettre à son

» collègue en Espagne est parvenue, je te prie

» d’en faire mention dans ton reçu.»

Peu de jours après, le jeune Crillon est amené au représentant du peuple Goupilleau de Fontenay, à Figuières. Celui-ci a bien compris les intentions du Comité, et il s’y conforme avec une franchise et une générosité de manières bien rares jusqu’alors. Le jeune Crillon sait que sa délivrance est le prix des vœux que son père a formés pour la paix. Le fils ne dément pas les sentimens du père. Plein de loyauté, il est comme lui dominé par le plus vif désir de voir l’union se rétablir entre les deux nations, et le 2 ventôse il est remis au camp espagnol.

Laissons à ces différentes démarches le temps de produire leur effet. Quatre jours après les avoir prescrites, le comité de Salut Public a la satisfaction de signer enfin son premier traité de paix. Ce n’est ni avec l’Espagne, ni avec la Prusse; c’est avec la Toscane.

CHAPITRE III.

Table des matières

PAIX AVEC LA TOSCANE, ET DISPOSITIONS DES AUTRES PUISSANCES DE L’ITALIE.

(Suite de pluviôse.)

PEU de temps après le 10 août, la Toscane avait été la première à reconnaître la République. Mais le 8 octobre suivant, lord Hervey, parlant au nom du roi d’Angleterre, avait signifié au Grand-Duc qu’il lui donnait douze heures pour se déclarer contre la France, et, depuis ce moment, toute communication officielle s’était trouvée interrompue entre Paris et Florence.

Il était assez naturel cependant que la Toscane aspirât à se relever de l’état forcé où cette sommation impérieuse de l’Angleterre l’avait réduite; aussi n’a-t-elle cessé de faire des démarches pour y parvenir. Le Grand-Duc tenait secrètement le fil de cette affaire. Il était secondé par le ministre Manfredini, et par les conseillers-d’état Corsini et Carletti; ce dernier était même désigné depuis long-temps pour se rendre à Paris auprès du comité de Salut Public. Ses pouvoirs dataient du 14 brumaire ( 4 novembre 1794), et il s’était avancé jusqu’à Gênes où il attendait des passe-ports. Mais le Comité avait mis un prix à ce raccommodement. Ce qu’il exigeait, ce n’était ni des concessions politiques, ni des tributs d’or, de tableaux ou de statues, c’était du pain. Nos départemens du midi étaient affamés, et telle était la pénurie du temps, qu’elle avait placé le nœud de cette négociation dans des sacs de blé. Des grains destinés pour Toulon, nous ont été enlevés à Livourne par les Anglais; la Toscane est responsable de cette violation de son territoire, et le comité de Salut Public n’a voulu entendre aucune parole de conciliation avant que les grains de Livourne n’eussent été rendus. Cette restitution ayant été faite dans le courant de nivôse, des passe-ports ont été envoyés aussitôt à M. Carletti; il est arrivé à Paris le 11 pluviôse, et dix jours après, le représentant Richard se présente à la tribune au nom du Comité. «La Convention, dit-il, a

» déclaré qu’elle aurait égard à la situation des

» gouvernemens que la crainte et la violence ont

» contraints de marcher à la suite de la coalition;

» la première preuve qu’elle va donner de la sincérité

» de cette disposition sera en laveur de

» la Toscane... Le Grand-Duc ayant restitué tout

» récemment, et à ses frais, les grains qui nous

» ont été enlevés à Livourne, le comité de Salut

» Public a cru devoir conclure le traité que je viens

» soumettre à votre ratification.»

On allait ratifier le traité, séance tenante, quand Thibaudeau se lève: «Je ne souffrirai pas

» pour ma part, s’écrie-t-il, que le premier traité

» qui soit fait avec une puissance belligérante soit

» ratifié sans avoir été médité. Ce n’est pas avec

» le Comité que les puissances font la paix; c’est

» avec la Convention.»

«Il ne faut pas tant se dépêcher, dit Bourdon

» de l’Oise; il ne faut pas qu’on croie que nous

» avons soif de la paix!»

«La Toscane ne vaut pas deux de nos départemens,» ajoute un autre membre; mais il est aussitôt rappelé à l’ordre: on lui répond que nous ne devons insulter aucun état, quelle que soit sa force ou sa faiblesse.

«Hâtons-nous, dit Cambacérès à son tour,

» de faire cesser une discussion. incidente sans

» objet comme sans utilité.»

Enfin, sur la demande expresse du Comité qui repousse toute idée de précipitation et toute influence trop exigeante, la Convention ordonne l’impression du traité et l’ajournement.

Quelques jours après, dans la séance du 25 pluviôse, on fait une seconde lecture du traité, et l’assemblée approuve en ces termes: «La

» Convention nationale, après avoir entendu le

» rapport de son comité de Salut Public, décrète

» qu’elle confirme et ratifie le traité de paix conclu

» le 21 pluviôse, présent mois, entre le comité

» de Salut Public et le ministre plénipotentiaire

» du Grand-Duc de Toscane .»

Ce premier acte diplomatique en introduisant la République dans le système politique de l’Europe, donne occasion de régler définitivement le protocole de notre nouveau droit public, ainsi que toutes les questions de forme qui s’y rattachent. L’article le plus délicat de la discussion engagée à cet égard est relatif à la nature et à l’étendue des pouvoirs du Comité dans les négociations, et particulièrement dans les stipulations secrètes.

L’admission d’articles qui resteront secrets éprouve une vive opposition. — Quels sont donc ces si grands secrets dont on nous fait peur? disent les uns. — Il n’est point digne du peuple français de traiter dans le secret, disent les autres. — Réfléchissez, leur répond Cambacérès, sur la multiplicité et sur la divergence des intérêts des puissances, et dites-nous s’il est sage de se priver de tous les avantages que peuvent offrir des stipulations secrètes? — Mais quelle garantie aurons-nous que le traité ainsi modifié sera conforme à nos principes et aux grands intérêts de la République? — La meilleure garantie, réplique Boissy-d’Anglas; vous l’avez dans la composition du gouvernement actuel. Si les douze membres du comité de Salut Public avaient signe des articles secrets qui compromissent l’honneur ou l’intérêt national, les trois nouveaux membres, que le renouvellement du mois ne tarderait pas à introduire dans la connaissance intime des affaires, viendraient aussitôt vous avertir.

Après une délibération suivie dans plusieurs séances, on autorise le comité de Salut Public à admettre des articles secrets; mais il est expressément entendu que ces articles ne peuvent avoir pour objet que d’assurer la défense de la République ou d’accroître ses moyens de prospérité, et que, dans tous les cas, ils ne peuvent être contraires aux articles patens, ni les atténuer.

Au surplus, on est généralement d’accord sur la nécessité de laisser une grande latitude au comité de Salut Public dans ses transactions diplomatiques.

«Si vous n’investissez pas votre Comité

» d’une confiance entière, dit Thibaudeau, comment

» pourra-t-il obtenir celle des gouvernemens

» étrangers?» — «Collègues du comité de

» Salut Public, s’écrie Crassous, vous allez, je

» l’espère, je le désire, donner la paix au peuple

» français: remplissez cette mission importante,

» et ne craignez pas qu’on vous chicane sur

» cette responsabilité.»

Le Comité croit devoir répondre à des encouragemens qui lui ont été contestés d’abord, mais qu’on lui accorde maintenant avec libéralité, et cette réponse, dont Cambacérès fait les principaux frais, est une nouvelle manifestation de principes.

«Rassurons l’Europe, après l’avoir étonnée, dit

» l’orateur; ne soyons pas des conquérans inexorables.

» Au surplus, le Comité comprend ses

» devoirs et de certaines méfiances; voici toute

» sa pensée: la génération n’a pas subi tant d’épreuves,

» et fait tant de sacrifices, sans vouloir

» en assurer le fruit à sa postérité. Nous tracerons

» donc d’une main sûre les limites de la

» République; et, quoi qu’il en soit, il faut que

» l’Europe sache que dans ce grand œuvre nous

» ne sommes pas dirigés par des vues d’agrandissement,

» mais par le besoin du epos public.»

A ces paroles remarquables, Fréron, qui s’appelle l’orateur du peuple, s’empresse d’ajouter le secours de son éloquence emphatique et sonore. «Le bras

» que nous tendons aux nations, dit-il, est un

» bras vainqueur et non fatigué ; traitons, mais

» ne composons pas avec la gloire! La victoire

» elle-même a tracé nos limites, ferons-nous rétrograder

» son vol? non!... Peuples étrangers,

» l’Hercule français posera ses colonnes là où

» vous cesserez de le combattre! Nos nouvelles

» frontières sont déjà tracées par une immense

» guirlande de lauriers, et il nous tarde que l’olivier

» vienne y marier ses rameaux.»

Les bocages ensanglantés de la Vendée répètent en ce moment pour la première fois ces mêmes accens de paix et de concorde; mais, de ce côté, plus de guirlandes de lauriers, plus de fanfares, plus de triomphes. Les plaies hideuses de la guerre civile, même quand elles commencent à se cicatriser, repoussent de telles allusions. Toutefois, l’accommodement qui vient d’être conclu à la Jaunaie, près Nantes, avec les chefs vendéens, est pour la Convention un heureux prélude aux traités qu’elle cherche à négocier avec l’ennemi du dehors.

La pacification de la Jaunaie a été signée le 27 pluviôse, ou 15 février. On y assure la liberté religieuse aux curés des campagnes, et l’arrangement s’est terminé par une distribution de deux millions aux Vendéens. Les chefs, après avoir écrit sur leurs drapeaux cette inscription, Conquis par la justice et par l’humanité, en ont fait la remise au représentant du peuple Ruelle, leur pacificateur. La lettre d’envoi est revêtue des signatures de Charette, Fleuriot, Sapinaud, Coetus et Dubruc. On y lit ces paroles: «Puisque

» vous êtes celui qui sûtes nous inspirer, avec

» la confiance, le désir de faire cesser une guerre

» affligeante, soyez aussi celui auquel nous nous

» adressons pour faire passer à la Convention ces

» gages de notre réconciliation sincère!»

Sur ces entrefaites, les ratifications du Grand-Duc de Toscane sont arrivées, et le comte Carletti demande à présenter les lettres de créance qu’il a reçues de son prince pour résider auprès de la République. La Convention veut qu’il soit introduit dans le lieu de ses séances; l’envoyé toscan vient annoncer sa mission par un discours au président. Le président Thibeaudeau lui répond par les complimens d’usage, lui donne l’accolade de l’amitié républicaine, et l’invite aux honneurs de la séance. Désormais le ministre de Toscane aura place dans la tribune réservée aux membres du corps diplomatique. Telle est, dans toute sa simplicité, la première réception de ce genre faite par la Convention nationale.

La Toscane a donné l’exemple à ses voisins de l’Italie. Le suivront-ils? à les entendre, ils voulaient le devancer.

A Rome, on demande à rentrer en communication avec la France; mais on se récrie contre un traité de paix: on n’en a pas besoin parce qu’on prétend n’être pas en guerre. Cependant l’Italie est inondée de prédicateurs romains qui tonnent contre la nouvelle république.

Depuis quelques mois, la cour de Naples, par l’organe du chevalier Micheroux, son envoyé à Venise, est en pourparlers avec le citoyen Lallemant, agent de la République française, à la même résidence. Elle a fait faire en même temps par un émigré français, M. de Naillac, des démarches auprès du citoyen Villars, envoyé de la République à Gênes; et le comité de Salut Public a répondu à ces ouvertures, en ne mettant d’autres conditions à la paix que des envois de blé. Il demande que la Sicile en expédie cinq cent mille quintaux, ou au moins trois cent mille à la destination de Toulon, de Villefranche et de Marseille.

Le Piémont, dépouillé de la Savoie et du comté de Nice, ruiné au dehors par une guerre qui se prolonge au-delà de tous les calculs, au dedans par le despotisme intolérable des Autrichiens, se voit sur le point de devenir la proie de ses ennemis ou de ses auxiliaires. Sans doute, il se trouverait fort heureux d’échapper aux difficultés de sa position, par une prompte paix avec la République: le fils du roi et l’archevêque de Turin sont hautement de cet avis; mais le difficile est de faire cette paix à l’insu des Autrichiens qui s’en méfient. On tremble qu’au premier mot de la négociation, l’Autriche ne s’arme de ce prétexte pour confisquer aussitôt et s’adjuger le reste de l’Italie septentrionale. Cependant on a déjà risqué quelques ouvertures auprès du citoyen Desportes, résident de la République à Genève. Le baron Vignet des Étolles, ministre de Sardaigne en Suisse, a essayé aussi, dès le mois de février dernier, d’entrer en communications avec le citoyen Barthélemy; M. Monnot, secrétaire de l’état de Berne, lui servait d’intermédiaire. Enfin, un certain M. Pagès, émigré français, se disant secrétaire du baron Vignet des Etoiles, a écrit directement au comité de Salut Public. Dans ce correspondant officieux, le Comité n’a vu qu’un intrigant qui cherche à obtenir sa rentrée par un service, ou qu’un espion de l’Autriche qui voudrait savoir où nous en sommes avec le Piémont. C’est directement par le citoyen Desportes et par le citoyen Barthélemy que le Comité a transmis sa réponse. Les Alpes étant une des barrières naturelles de la France, on exigeait que le Piémont renonçât à toute idée de recouvrer la Savoie et le comté de Nice; mais on se montrait disposé à l’indemniser, en prenant pour base l’arrangement de 1733, par lequel la France assurait secrètement le Milanais et la Lombardie à la Sardaigne. — A peine ces premières paroles ont-elles été échangées, que l’Autriche, dévoilant ses soupçons, a fait enlever la malle contenant les lettres de Suisse à Turin. Cette leçon a suffi pour jeter le Cabinet sarde dans l’immobilité de l’inquiétude et de la peur.

En résumé, il est évident que les puissances de l’Italie supportent impatiemment le joug de l’Autriche et de l’Angleterre; mais elles sont retenues par la crainte des dangers qu’une défection peut leur attirer. Elles attendent une occasion et un protecteur. L’Espagne peut leur donner l’une et l’autre.

CHAPITRE IV.

Table des matières

NOUVELLE CORRESPONDANCE DU GENÉRAL URRUTIA.

( Fin de février. Ventôse. )

ON a reçu de nouvelles lettres du général espagnol Urrutia. Nous avons déjà fait connaissance avec ce correspondant. Son style n’est pas commun dans les affaires de ce genre, et nous ne craignons pas que l’attention se fatigue à le lire. Il est assez piquant d’entendre, le soir, se parler des gens qui se sont battus pendant toute la journée.

«Au quartier-général de Gironne, le 16 février 1795.

» Le général en chef de l’armée espagnole au général

» en chef de l’armée française.

» Il y a quelque temps que j’avais lu le discours

» de Merlin de Douai, que tu m’as fait passer traduit,

» et je lirai celui de Boissy-d’Anglas contenu

» dans le Moniteur qui, par ton canal, m’est

» parvenu quelques jours plus tôt que je ne l’aurais

» reçu.

» Je n’ai jamais douté que le sort du général

» d’armée ne fût, comme tu me le dis, de se

» battre; mais je crois que les généraux, ainsi

» que tous les hommes, doivent s’occuper à servir

» le dieu de l’humanité. C’est dans ce sens que

» je t’ai écrit le 13 du mois dernier: je suis ici

» pour faire la guerre, et je la ferai avec générosité

» Mais tous mes désirs n’en sont pas moins

» pour une réconciliation entre les deux nations,

» de préférence aux gloires militaires et ensanglantées.

» Je souhaite la paix avec plus d’ardeur

» que de gagner des batailles. Tels sont et seront

» mes principes. Plût au ciel que je pusse contribuer

» à lier, par une amitié ferme et stable, ceux

» qui se regardent à présent comme ennemis, et

» qui se préparent à consommer leur ruine réciproque!

» Signé, JOSEPH D’URRUTIA.»

«Deuxième lettre du même jour. Le général en

» chef de l’armée espagnole au général en

» chef de l’armée française.

» Je reçois aujourd’hui ta lettre qui accompagnait

» celle du ministre des États-Unis de l’Amérique,

» résidant à Paris, à son collègue résidant

» à notre cour, et je lui donne cours dans

» l’instant par un courrier extraordinaire, comme

» tu me le recommandes.

» Le trompette a remis le paquet de lettres

» pour les prisonniers.

» Signé, JOSEPH D’URRUTIA.»

«Au quartier-général de Gironne, le 21 février 1795.

» Troisième lettre du général en chef de l’armée

» espagnole au général en chef de l’armée

» française.

» Le brigadier, duc de Mahon, est arrivé au

» quartier-général. Je suis informé que c’est en

» faveur de son père qu’il a obtenu cette grâce.

» Il est reconnaissant du bon traitement qu’il a

» reçu; de mon côté, j’estime ta générosité envers

» les prisonniers. Je n’en ai jamais douté,

» et tu peux croire que j’y correspondrai.

» Signé, JOSEPH D’URRUTIA.»

«Au quartier-général de Gironne, le 25 février 1795.

» Quatrième lettre du général en chef de l’armée

» espagnole au général en chef de l’armée

» française.

» En lisant le discours de Boissy-d’Anglas, qui

» paraît avoir trouvé un accueil favorable du public

» de ta capitale, je n’ai pu douter des vues

» que tu as eues en me l’envoyant. Je me livre

» avec plaisir à l’idée qu’il y a en toi aussi une

» propension humaine et louable vers le véritable

» bien des deux nations; et, en effet, quelle plus

» grande gloire que celle de promouvoir l’esprit

» de fraternité dans le moment même que nos

» armées se disposent à recommencer les scènes

» sanglantes et horribles de la guerre? Dès mon

» arrivée à l’armée, je te fis part de mes réflexions

» sur ce point. Mes principes sont invariables, et

» je me confirme toujours en ce que les fonctions

» d’un général n’excluent pas le droit de servir

» l’humanité.

» Pour entrer dans la discussion de divers points

» établis par Boissy d’Anglas, il faudrait s’accorder

» pour travailler sur cette matière. Il pourrait

» se faire que le moment ne fût pas loin;

» mais, en attendant, je ne puis que faire observer

» que les Espagnols, nullement indécis dans

» leurs sentimens, ont regardé avec douleur les

» sanguinaires agitations de la France et la dévastation

» totale à laquelle la conduisait la fureur

» de ses partis; et à présent ils se plaisent à

» entendre publier que les dissensions intestines

» sont réprimées, les échafauds abattus, les prisons

» ouvertes, le sang innocent vengé, les ministres

» de la Terreur livrés à la mort et à l’infamie.

» Depuis que cet horizon heureux d’humanité

» et de modération s’est montré, je me suis

» flatté de l’espoir d’employer tous mes efforts

» dans l’agréable travail d’une pacification; mes

» désirs vont être comblés, et je ne suis retenu

» que par faute de savoir à qui l’on doit s’adresser.

» Sans cette connaissance, il est clair que je

» ne puis faire aucune proposition à ma cour,

» pour sûr que je sois des principes qui ont dicté

» et dicteront toujours ses démarches. Les premières

» que l’on fait pour rétablir la bonne intelligence

» interrompue essuyent des difficultés,

» et celle de pouvoir se communiquer ses idées

» n’est pas la moindre. Le bruit des armes trouble

» et confond les voix de la philosophie, et

» quelquefois même l’alternative des succès éloigne

» le moment de les écouter. Qu’il serait glorieux

» de se charger avec l’ardeur de la bonne

» foi de faire fraterniser deux nations que la Providence

» a destinées pour vivre en amitié et en

» union d’intérêts! Éloignons tous les obstacles

» qui pourraient entraver ou prolonger cette œuvre.

»Réponds-moi avec clarté. — L’officier

» porteur de la présente pourra l’être de ta réponse

» ou l’écouter.

» Signé, JOSEPH D’URRUTIA.»

L’officier que le général espagnol a chargé du dernier message s’est présenté au camp français le 8 ventôse (26 février). Admis en présence de Goupilleau de Fontenay et de Pérignon, il a multiplié les questions sur le mode de traiter avec la France; il a même donné à entendre qu’une suspension d’armes faciliterait les négociations. On lui a répondu que si la crainte de la publicité retient l’Espagne, elle doit sentir qu’une suspension d’armes est le moyen le moins propre à tenir nos communications secrètes; que la politique de la République voit avec défaveur ces propositions d’armistice; que ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de s’expliquer franchement et directement avec le comité de Salut Public, et que la conduite récente de la Toscane fournit un exemple bien simple à suivre. L’officier espagnol s’est retiré en disant que son général avait été sur le point d’envoyer une personne de confiance, chargée de ses pouvoirs, pour faire des propositions, et qu’on ne tardera pas sans doute à prendre ce parti.

D’après cette conversation, le Comité s’attend à voir l’Espagne entrer sous peu de jours en négociations; il croit n’avoir pas de temps à perdre pour s’occuper du choix des négociateurs et préparer leurs instructions.

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