Kitabı oxu: «Hippolyte Bellangé: étude biographique»
Francis Wey
Hippolyte Bellangé: étude biographique

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320270
Table des matières
TABLEAUX
AQUARELLES ET DESSINS
DESSINS
DESSINS A LA PLUME
I
Tel est au siècle où nous sommes l’engouement pour les imitations inspirées de l’ancien temps, que si de trop rares artistes ne s’étaient dévoués à mettre en scène la société où Dieu les a jetés, nos arrière-neveux risqueraient d’ignorer quel a été l’aspect de la France du XIXe siècle, qui fournira un si singulier chapitre aux annales du monde. Aborder, soit avec une plume, soit avec un pinceau, l’histoire contemporaine, est, à vrai dire, et en tout temps, une tâche ardue: car, outre que le spectateur a sous les yeux vos modèles, l’écrivain, le peintre sont obligés de démêler, parmi les vulgarités de la vie commune à laquelle on est trop mêlé pour que l’idéal ne s’efface, les côtés grands, le caractère intéressant, noble ou simplement expressif des événements et des aspects extérieurs.
Aujourd’hui, le problème est plus difficile à résoudre qu’il ne l’a jamais été: car la vie moderne, égalitaire et bourgeoise est peu théâtrale; l’ordre, la symétrie, les mécanismes administratifs réglementent jusqu’aux batailles; enfin, le costume étriqué et négligemment ajusté tout ensemble, supprimant la forme humaine et les draperies, rendu plus ingrat encore par la monotonie du sombre, et dans les corps militaires par l’identité des uniformes, le costume se prête aussi mal au pittoresque des effets qu’à leur accentuation par le style.
De quelle ressource pourra donc disposer l’artiste appelé par une ambition, la plus noble de toutes, à glorifier ses contemporains? Il faudra que, dédaignant l’enveloppe des choses pour une visée plus profonde, il pénètre au cœur même de l’humanité; il faudra que, doublé d’un philosophe, il joigne à une intime appréciation de son époque la connaissance de l’âme et la puissance d’en refléter la vie dans ses compositions.
Ce talent, le plus sévère, car il subit la loi de tous les sacrifices, le talent de transfigurer la réalité dans le domaine de l’art, exige une volonté si forte et des aptitudes morales si particulières que, même en les restreignant à la partie héroïque de la vie nationale, les hommes qui ont dévoué leur carrière à cette œuvre avec persistance, avec un succès qui deviendra la gloire, s’offrent à nous en minorité surprenante. Quelques peintres ont çà et là livré à leur émotion passagère, ou à quelque commande officielle un scénario bien rendu de nos fastes modernes; mais, entre ceux qui ont donné toute leur existence au siècle présent et à la patrie, le sentiment public a surtout consacré quatre noms, quatre hommes, élus par l’opinion les peintres du peuple. Chacun aura deviné déjà H. Vernet, Charlet et Raffet, enfin Hippolyte Bellangé.
Esprits vifs et sensés, génies accessibles et faciles frappés à la marque française, ce sont quatre enfants de Paris, nés entre les dernières années de Louis XVI et l’avènement de Napoléon, au moment où la Révolution renouvelait les matériaux de l’histoire. Couronné peintre dans son berceau, par droit héréditaire, Vernet était né en1789, moins d’un an avant Charlet qui précéda de treize ans dans la vie son élève Raffet; Bellangé, lui, vit le jour à la veille du siècle, en1800. De ces lutteurs, il en est deux qui voués plus spécialement aux improvisations du crayonnage, se sont faits en quelque sorte chansonniers pour le populaire et ont dépensé, en monnaie qui s’éparpille, des talents d’une énorme valeur; Raffet idéalisant dans la légende, avec je ne sais quel parfum de Germanie, ce que spiritualisait avec force Charlet, rhapsode poétique allant de la comédie à l’épopée.
Mais comme, après tout, dans les arts on ne peut faire abstraction de la nature ni de la portée des procédés, observons que les deux autres ont plus particulièrement marqué leur place au rang des peintres: ils lèguent à la postérité une œuvre considérable qui occupe dans le grand art français sa place distincte, et que le temps classera. Au reste, si les destinées entre eux furent inégales, les vocations de leurs esprits n’étaient pas moins différentes. Passionné pour le mouvement, pour l’éclat, pour le bruit, pour la pompe extérieure, manœuvrier des foules guerrières, nature prime-sautière et peu profonde, Vernet est le peintre des armées plutôt que du soldat; c’est l’annaliste officiel des grandes aventures militaires.
Moins complexe en ses ambitions, plus pensif, plus humoristique aussi, et plus enclin par sa philosophie à concentrer sa pensée dans un épisode où l’observation s’exerce et le sentiment trouve à se satisfaire, Hippolyte Bellangé est le conteur des veillées, l’écrivain délicat qui vient avec des Mémoires donner le dernier trait à la physionomie de l’histoire. Il répond plus fréquemment à la vie intime, ayant en commun avec son ami Charlet cette fibre populaire qui se plait à célébrer, dans le troupier et dans l’habitant des campagnes, le double et natif élément de la grandeur et des prospérités françaises, symbolisé dans le Soldat laboureur. C’est ainsi qu’à la terrestre Iliade de Vernet, répondra une épisodique Odyssée, détaillée distique par distique dans les huit cents lithographies populaires, dans les douze cents dessins ou aquarelles, dans les deux cent cinquante tableaux, œuvre immense de notre Hippolyte Bellangé.
Dès leur début, ces hommes ont été célèbres. Mais la société, qui se partage entre des préjugés académiques et des engouements d’école ou de manière, est trop disposée à préférer à la franche interprétation des réalités contemporaines des tours de force de palette, des données qui se proposent de restituer les âges lointains. Et ces tendances datent de loin! Pour illustrer Louis XIV, Lebrun peignait les batailles d’Alexandre; pour tracer l’épopée de la République, David ajustait des toges sur des statues peintes, et c’est à son corps défendant qu’il aborda, par le côté théâtral et impersonnel, deux ou trois grandes cérémonies publiques. Notre temps aura représenté, dans ses illustrations, tous les siècles antérieurs, de Périclès à Charlemagne, de saint Louis à Marie-Antoinette, de la Timandre d’Alcibiade à la Phryné de Barras: mais, dans l’avenir, pour se faire une juste idée de ces époques diverses, est-ce à nos tableaux de si longtemps posthumes que l’on aura recours? Ils sont tous d’une vérité historique à faire illusion; c’est chose entendue! Cependant, devant ces toiles, personne, d’où vient cela? ne se méprend sur leur date, et le premier venu prononcera:–Cette Jeanne Darc, cette Sévigné, a été peinte sous Louis XVI, celle-ci sous l’Empire, celle-là sous la Restauration, ou après1830...
On ne rend donc avec l’évidence de l’exactitude que des témoignages immédiats, puisés à l’intime assimilation de la nature. Les genres se succèdent; les documents sincères ne passent pas, car les faits gardent leur valeur; les portraits d’une société, comme ceux de ses grands hommes, croissent en intérêt par la distance, et le temps finit par donner raison à la voix du peuple, si souvent prophétique. Elle a constamment acclamé les artistes dont j’essaye d’indiquer le rôle et la portée; leurs ouvrages sont les pages vraies, essentielles, curieuses, de notre histoire morale; elles resteront nécessaires, et l’avenir se les disputera.
II
Pour jouer parmi ses contemporains un pareil rôle, il faut, outre un talent assez ferme pour se passer d’artifices, il faut encore des prédispositions naturelles peu communes, et que nul, à mon sens, n’a manifestées le long de sa vie aussi complètement qu’Hippolyte Bellangé. La religion de l’honneur et le respect du bien comme du beau, l’amour de la gloire qui doit enflammer des compositions guerrières, et l’amour de l’humanité qui y glissera la touche compatissante et tendre, la science du dessin qui permettra de tout exprimer, comme la conscience du vrai enseigne à tout bien dire, la vivacité de l’esprit qui ajoutera le charme, la gaieté naturelle qui prêtera je ne sais quelle animation communicative, la tendresse pour le sol natal qui, embrassant le paysage avec ceux qui l’habitent, assaisonnera d’une innocente bonhomie le comique de leur rusticité; l’harmonie sereine et tranquillisante d’un accord de qualités en équilibre, l’oubli de soi-même qui vise à intéresser au sujet et jamais à la dextérité de l’artiste... il y a là un cortége à peine entrevu de facultés souriantes, qui font deviner le peintre dans ses œuvres, et invitent à l’aimer, même avant qu’elles ne vous avisent de lui.
La simple et laborieuse vie de notre artiste est la confirmation de son œuvre; l’homme y témoigne de la sincérité du peintre et de la pureté des sources où s’abreuve son inspiration. Une seule règle, le devoir; une pensée unique, la culture de l’art; des efforts constants pour atteindre le but: voilà toute l’existence de Bellangé.
Son père était fabricant de meubles. A la fin de l’ancien régime, quand l’ébénisterie était presque un art, il avait su se mettre en renom à côté de Jacob. Il se risqua donc, mais avec une timidité qui décèle, dans la classe ouvrière, des ambitions nouvelles et incertaines, à donner à son fils ce qu’on appelait un peu d’éducation. Après l’avoir maintenu quelques années au lycée Bonaparte, il le retira en quatrième et l’écroua dans le commerce. Aussitôt, favorisée dans son éclosion par les émanations intellectuelles du collége, la vocation surgit et entre en lutte: lutte patiente, respectueuse, mais résolue, où l’enfant arrive à convaincre son père, qui le conduit par la main à l’atelier de Gros. Le choix est heureux, mais où serait allé frapper un ouvrier parisien, amoureux de la gloire et de la patrie, sinon chez l’auteur des Pestiférés de Jaffa et de la Bataille d’Eylau?
Hippolyte Bellangé avait alors seize ans. Dans cet atelier mémorable, où il marqua surtout par la gaieté de son caractère, par son ardeur au travail, et où il côtoya Bonington, Eugène Lami, Roqueplan, Robert Fleury, Paul Delaroche, il ne s’attacha qu’à Charlet, de dix ans plus âgé. Tous deux vénéraient leur maître. Un autre culte les rapprocha et ce fut leur commune adoration pour le génie de Géricault.
Ainsi la tendance est bien marquée; ces esprits prennent leur droit chemin sans balancer. Observons qu’à l’heure où nos deux compagnons se rencontrèrent chez le baron Gros, l’Empire achevait de s’écrouler; que l’aspect de la France envahie fut le premier spectacle offert à ces jeunes cœurs, et que la suprême clameur de Waterloo fut le grand événement de leur enfance. Il les occupa toute leur vie; ces Tyrtées populaires devinrent les chantres de cette messénienne, et lorsque le scepticisme bourgeois s’efforça d’éclabousser de ridicule le chauvinisme passé de mode, seuls ils résistèrent, avec Béranger, inflexibles dans leur foi, et on ne put les entamer, vu que par bonheur ils avaient infiniment d’esprit.
En attendant, comme il fallait vivre, au sortir de l’atelier, Hippolyte Bellangé illustra sur de la vaisselle en terre de pipe les athlètes du règne de César, à quarante sous par assiette. Toutes nos grandes batailles y passèrent. Je ne me doutais guère, lorsque ma jeunesse s’attendrissait sur Poniatowski noyé dans l’Elster... et dans la sauce, que j’avais sous les yeux les débuts d’un grand artiste dont un jour j’esquisserais l’histoire.
Bientôt, l’invention de la lithographie fournit un organe rapide aux idées et surtout aux sentiments des jeunes amis: l’opposition nationale d’alors, et je ne parle pas de celle qui s’est elle-même baptisée la comédie de quinze ans, les trouva convaincus, désintéressés, actifs: on sait à quel point ont été applaudis ces publicistes qui dessinaient les sentiments nationaux en si bon français. Charlet, plus âgé, avait le premier donné au dessin sur pierre le juste degré de fini qui convient à l’improvisation spirituelle d’un croquis accentué. Bellangé, Raffet, l’égalèrent souvent; tous trois sont restés inimitables, car c’est un tout autre procédé que, bien après eux, réussit à inaugurer Gavarni. On lavait aussi, dans ce temps-là, des sépias d’une finesse très franche, et des aquarelles qui contribuèrent beaucoup, par leur expressive et lumineuse vigueur, à la réputation de Bellangé.
Il faudrait pouvoir le suivre de page en page, comme on lit un volume, jusqu’à1830, puis tout le long du règne de Juillet, et l’accompagner plus avant. En déroulant la chronologie de ses œuvres, on retrouverait, avec les événements successifs de notre histoire, la trace fugitive de toutes les impressions, de toutes les illusions, de tous les désenchantements et aussi des espérances qui, pendant quarante années, ont fait vibrer les passions publiques. Rien ne serait plus intéressant que de regarder ainsi se dérouler saisissantes et résumées de haut, sous une forme ingénue, toutes nos annales. Leur inspiration ne tarit point; mais tandis que Charlet, en qui domine le caprice et qui n’aime pas à se mettre à la gêne, disperse à son gré de splendides esquisses, Bellangé, que le devoir mène, comprend qu’il faut posséder à fond toute la science de son état et, à ses risques, il sacrifie de faciles succès pour piocher obstinément la peinture.
Épris de la beauté morale, son pinceau comme son crayon ira la dénicher jusque dans les scènes burlesques; sa caricature saisira le comique par l’expression et non par la mutilation des formes; le petit drame, désopilant parfois, dirigera vers le cœur une gaieté saine; quelque sentiment fera scintiller la rosée dans les éclats du rire.
Si nous pénétrons dans la vie privée, nous la verrons simple, régulière, honorablement entendue et nullement romanesque; aucune intention de produire de l’effet, point de singularités ni de cascades; l’homme n’a jamais grimpé sur des tréteaux pour mettre l’artiste en relief. On a beaucoup trop exalté, dans les vaudevilles borgnes et dans la littérature zingarelle, le désordre moral comme un attribut du génie! La vérité est qu’une existence tranquille et sagement ordonnée, outre qu’elle témoigne d’un bon sens supérieur, est plus exempte de soucis et laisse à un artiste, à un écrivain, avec l’esprit plus libre, tout son temps pour méditer ses œuvres, pour étudier et produire. Corneille, Racine et Voltaire, Le Poussin, Lesueur et tant d’autres ont vécu avec une régularité respectable, et sans remonter si haut, les deux chefs d’écoles les plus illustres de notre temps, Ingres et Delacroix, n’ont point alimenté les petites gazettes de leurs pittoresques lubies, ni coupé la queue de leur chien pour effarer les gobe-mouches d’Athènes. Bellangé offrira de même une carrière sereine: qu’on est heureux en la racontant de n’avoir point à glorifier, en périodes byroniennes, la sublime grandeur d’un amas de sottises!
Pulsuz fraqment bitdi.