Kitabı oxu: «Une histoire au-dessus du crocodile»

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Francisque Monnet

Une histoire au-dessus du crocodile


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066329150

Table des matières

LA MANTA

CHAPITRE I er.

CHAPITRE II

CHAPITRE III

CHAPITRE IV

CHAPITRE V

CHAPITRE VI

CHAPITRE VI

CHAPITRE VIII

CHAPITRE IX

CHAPITRE X

CHAPITRE XI

CHAPITRE XII

CHAPITRE XIII

CHAPITRE XIV

CHAPITRE XV

CHAPITRE XVI

CHAPITRE XVII

CHAPITRE XVIII

CHAPITRE XIX

CHAPITRE XX

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII

CHAPITRE XXIII

CHAPITRE XXIV

CHAPITRE XXV

CHAPITRE X XVI

CHAPITRE XXVII

CHAPITRE XXVIII

CHAPITRE XXIX

CHAPITRE XXX

CHAPITRE XXXI

CHAPITRE XXXII

CHAPITRE XXXIII.

CHAPITRE XXXIV

CHAPITRE XXXV

CHAPITRE XXXVI

CHAPITRE XXXVII

CHAPITRE XXXVIII

CHAPITRE XXXIX

CHAPITRE XL

CHAPITRE XLI

CHAPITRE XLII

CHAPITRE XLIII

LA MANTA

Table des matières


CHAPITRE Ier.

Table des matières

Il y a trois ans environ que je débarquai dans la petite île d’Oualan, située, comme chacun sait, par 5 degrés de latitude nord et 160 de longitude est. Je faisais alors partie d’une commission scientifique, envoyée par le ministère, dans nos établissements de la Polynésie.

Partis du Hâvre le 14 octobre de l’année précédente, nous avions terminé les travaux relatifs à nos possessions du Sud en moins d’un an, car on n’était alors qu’au 25 août 1865.

L’intention avérée du commandant était bien d’aller directement en Cochinchine; mais des circonstances astronomiques le déterminèrent à modifier ses résolutions. Au reste, il ne s’agissait que d’un retard de quelques jours, c’est pourquoi il avait laissé le navire au large, trouvant qu’une simple chaloupe était suffisante pour opérer notre débarquement, qui se restreignait à vingt personnes.

Il ne nous fallut que quatre jours pour établir notre observatoire, faire de l’eau et nous procurer quelques vivres auprès des insulaires. Deux jours après, toutes les observations étant terminées, on se disposa à partir; aussi, des le lendemain, trois coups de canon tirés de la frégate, nous annoncèrent-ils qu’on allait lever l’ancre.

Nous nous réunimes tous, alors.

J’ignore quel fut le résultat des observations du commandant. La science, dans ses sublimes hardiesses, découvre, explique et affirme une vérité qui devient, pour ainsi dire, tangible quand elle a passé à son creuset; mais cette vérité nous laisse froids et désillusionnés; car ces définitions correctes, qui agrandissent le domaine de l’esprit, dessèchent presque toujours le cœur; ainsi, supposez Franklin contemporain de Phidias, établissez un parallèle entre eux, et vous verrez que, de toute nécessité , il faut que l’un des deux disparaisse devant l’autre. Et maintenant, choisissez.

Franklin a observé, expliqué, décomposé et recomposé le tonnerre, et il en a fait une machine; un joli petit tonnerre, un tonnerre de chambre, un tonnerre. que l’on dévisse et qui s’expédie contre remboursement; tandis que Phidias, lui, ayant vu l’éclair et entendu le sinistre grondement de la foudre, il en a fait un dieu!

En ce qui me concerne, mon choix est fixé : j’opte pour l’art.

Les sciences, selon moi; ne sont que les béquilles d’une société arrivée à l’état de décrépitude. Chemins de fer, aérostats, bretelles en caoutchouc et allumettes chimiques, qu’êtes-vous pour l’homme jeune, libre et fort? Hélas! vous et toute la trinquenaille de l’encyclopédie, n’êtes qu’un vain amas de hochets; dont l’éléphant le plus sournois rirait dans sa trompe, s’il s’avisait jamais d’y rien comprendre. Mais l’art, c’est le rêve et l’infini, c’est la pensée qui, s’appuyant sur la matière, devient un poëme frissonnant, écrit sur la toile ou le marbre; c’est l’harmonie, dont les vibrations puissantes résonnent à notre oreille charmée, comme c’est le vers fluide et sonore qui chante à l’âme! Voilà ce qui explique mon insensibilité à l’endroit des sciences exactes.

Plein de ces pensées, qui embaumèrent les plus tristes heures de ma vie, je gravissais un soir les pentes d’une montagne, au revers de laquelle se trouvait notre observatoire, qu’il fallait atteindre avant la nuit. C’était la veille de notre départ; l’air était calme et la chaleur étouffante. Après avoir atteint les cimes abruptes où je m’étais engagé , je me retournai, pour jeter un regard d’adieu sur la vallée que je venais de parcourir, sans même l’avoir aperçue.

L’aspect du paysage était sombre.

Le soleil, en déclinant vers un horizon embrumé, rougeoyait, triste et solennel, contre des roches titaniques, d’où pleurait une maigre cascatelle qui, coupée par des intervalles d’ombres, resplendissait alors comme les antennes fluides d’un énorme cétacé. Un ruisseau fuyait tout honteux à travers de hautes herbes, pour se montrer de loin en loin; mais, reflétant un ciel puissamment chargé de vapeurs, il paraissait terne et vitreux, comme l’œil entr’ouvert d’un agonisant.

Des arbres étaient éparpillés çà et là ; mais tordus convulsionnés, rabougris, puis un brouillard diaphane semblait jeté sur toute cette nature, comme un voile suspect. Site étrange de sauvagerie, respirant je ne sais quoi de néfaste et d’ensorcelé, qui m’attirait et me Fascinait au dernier point.

L’ensemble de ces masses granitiques, qui en formaient l’horizon, malgré leurs aspérités squameuses, malgré les lianes échevelées qui pendaient à leurs fissures béantes, avait l’air de murailles enveloppant une ville maudite, prête à devenir le théâtre de quelque événement irrévélé. C’est donc pourquoi, dominé par cette pensée attractive, je me dis à la fin: Quelque chose doit se passer là ! Eh bien!... j’y serai.

Tel fut mon premier rendez-vous donné à l’inconnu.

En me tournant à gauche, je vis, sur le penchant d’une colline richement boisée qui me faisait face, une hutte que je n’avais pas aperçue d’abord. Tiens! dis-je en moi-même, quelqu’un l’a donc apportée ici?

A la porte de celte hutte, dont la fumée bleuâtre rêvait dans les profondeurs de la forêt, une femme était assise. Dès qu’elle me vit, elle se leva, me fit un signe de la main, et se rassit lentement. Ma contemplation avait eue un témoin qui, par une coïncidence bizarre, semblait répondre à ma pensée, alors que je cherchais un être vivant, pour animer ce paysage si morne.

Je saluai cette femme, en imitant son geste, et partis à la hâte.

Il n’était que temps de regagner mon gîte, car le son du cor m’avertissait que l’on était inquiet de moi. Je répondis aussitôt par une chanson bien connue à bord:

J’ai-z-épaté ma connaissance

Au bord du canal Saint-Martin.

Mais il s’agissait bien des «prouesses de Gavoulot,» j’étais sous le coup de préoccupations autrement sérieuses.

Aussi, le lendemain, quand il fut question de reprendre la mer, je m’approchai du commandant, et lui fis connaître que mon intention était de rester dans l’île; ce qui le surprit assez.

— Car enfin, me dit-il, qu’est-ce qui peut vous retenir ici? Ce ne sont pas les habitants, qui sont noirs comme des taupes, laids comme des singes et bêtes comme des oies. Serait-ce le pays? Mais l’île entière, qui n’a pas douze lieues de tour, a attendu jusqu’à 1824 pour se laisser découvrir par Duperrey; ensuite, elle n’a rien d’intéressant en soi: sa flore est insignifiante, ses richesses minérales, nulles; quant à son commerce, il n’existe pas. L’art, la littérature, l’histoire et l’archéologie n’y sont pas même à l’état d’embryon. Alors, qu’y cherchez-vous?

— Commandant, répondis-je à mon tour, dans cette nomenclature, il y manque précisément ce que j’ai trouvé, et que je pourrais appeler la psychologie des choses. Tout vit, dans la nature, et de l’arrangement de certains objets, naît une pensée, et cette pensée, vague ou définie, appelle l’action. Comme c’est sous le coup de cette impression que je reste, pour devenir témoin ou acteur d’un événement pressenti, mais non connu, j’attendrai.

— Mon libéralisme, reprit le commandant, ne s’étend pas jusqu’à donner de l’esprit à la matière; mais je sais que la matière peut être mise en mouvement d’un instant à l’autre, et cette île, d’origine volcanique, peut, aujourd’hui ou demain, rentrer sous l’Océan dont elle est sortie. Si c’est ainsi que vous l’entendez, nous sommes d’accord; sinon, n’en parlons plus.

Outre que j’aime peu la discussion, mes tendances ne me poussent pas à la métaphysique; mais je vous dirai, en ce qui vous concerne, et dans l’intérêt de de votre sûreté ou de votre bonheur: Ne restez pas ici. Vous n’êtes pas mon subordonné, et je ne puis ni ne veux, en aucune façon, faire acte d’autorité à votre égard. Vous savez ce que vaut un conseil: je vous l’ai donné ; maintenant, voici un avertissement: Le temps menace, et ces parages étant hérissés de brisants et de bancs de corail, où le frégate pourrait courir des dangers, il faut que je gagne la haute mer dès ce soir.

Ainsi, délibérez avec vous-même.

— Je reste, répondis-je avec une respectueuse fermeté.

— En ce cas, je vais laisser pour vous l’observatoire tel qu’il est. Allez à bord, choisissez quelques armes, faites une bonne provision de poudre et de munitions; emportez des outils, des clous, etc. Je mets à votre disposition un cochon, différentes têtes de volailles, et des vivres pour deux mois; d’ici là, je pourrai vous envoyer quelque missionnaire de Saïgon. En attendant, bonne chance, mon ami.

J’allais remercier le commandant; mais il avait déjà tourné les talons.


CHAPITRE II

Table des matières

Tout se passa comme on me l’avait annoncé ; seulement, avant le départ de la frégate, le commandant fit appeler à bord un naturel du pays, nommé Répataïvo, et lui dit:

— Je laisse dans cette île, dont tu es le téama (roi), un de mes semblables, Français comme moi; si toi ou tes sujets le molestez un tant soit peu, — regarde mon petit doigt, — eh bien! ce petit doigt me le dira, et s’il me le dit, j’arrive aussitôt, je mets tous tes sujets et toi en capilotade; j’incendie tes villages, je coule toutes tes pirogues, et je jette ton île au fin fond de la mer, afin qu’il n’en soit plus parlé.

Maintenant que tu m’as entendu, file ton nœud, et bien des choses à madame.

Ayant pris régulièrement congé de mes amis de bord, j’étais resté dans mon observatoire, pour ne pas assister à la scène de mes propres adieux. De là, je voyais tout, et surtout une pirogue qui, ramenant le roi effrayé, faisait force de rames pour regagner la terre, puis le navire leva l’ancre et s’éloigna majestueusement; je le suivis longtemps des yeux. Enfin, il disparut dans les brumes de l’horizon, tandis que je le cherchais encore.

N’ayant plus aucun objet sur lequel je pusse diriger particulièrement mes regards, au dehors, je descendis du point élevé où je me trouvais, et, une fois rentré, en regardant autour de moi, je m’aperçus que j’étais

Tout silence a un bruit; mais le silence qui naît de la solitude, a un bruit qui influe singulièrement sur nos idées; c’est pourquoi les miennes prirent aussitôt un autre tour.

En voici un échantillon:

Dans huit ou dix jours, me disais-je, mes amis seront bien près de la Cochinchine; dans quinze jours, ils sont capables d’aborder à Saïgon, huit jours après, ils découvriront un missionnaire, qui peut faire voile vers ces parages; mais n’oubliera-t-il pas cette île d’Oualan? Et s’il ne l’oublie pas, quand viendra-t-il?

Ah 1 si c’était demain 1 Mais non, c’est dans soixante jours.

C’est long, quand on est dans une île oubliée de l’Océan pacifique, à cinq mille lieues de son pays, et entouré d’une peuplade encore à l’état sauvage, dont on ne comprend pas bien le dialecte.

Décidément, je perds la tête. Le commandant avait raison. Et pourtant... Bah! voyons si toutes mes affaires sont en ordre.

Ce disant, je me mis à inspecter les différents objets dont je me trouvais être propriétaire; mais le réglementarisme du bord ayant présidé à mon installation, et chaque chose se trouvant à sa place, je n’avais donc rien à faire; tout était rangé dans le plus grand ordre; aussi, ma nouvelle situation, qui ne datait que de quelques minutes, m’apparaissait-elle déjà comme un fardeau accablant; car le repos est assurément fort agréable, pour celui qui travaille; mais n’avoir rien à faire et recommencer le lendemain, c’est fastidieux, convenez-en, surtout quand on n’a rien à dire, et personne à voir.

Je me couchai furieux contre moi-même; néanmoins, je dormis bien. Mais qu’on est donc à plaindre, quand on subit la tyrannie de ses propres inspirations!

Le lendemain, le soleil éclata comme un incendie; car sous l’équateur, le crépuscule n’existant pas, le jour succède immédiatement à la nuit, comme la nuit succède au jour.

Un nuage rayait le ciel à l’est. A dix heures, le soleil était blanc, et l’atmosphère chaude et chargée de vapeurs blafardes. A midi, le ciel était sombre, et la mer, plate et huileuse. Pas un souille d’air; on pouvait à peine respirer, la chaleur étant torréfiante.

Deux heures. Ciel noir comme de l’encre. Coups de tonnerre multipliés, ressemblant à des décharges d’artillerie.

Trois heures. Orage corsé et rutilant. On dirait que l’on secoue des nappes étincelantes par toutes les fenêtres du ciel, qui craque de tous côtés. J’allume ma pipe par esprit d’imitation.

Quatre heures. Le ciel est tout en feu. Pluie intense, grêle épaisse. Une partie de mon toit est enlevée par l’ouragan.

Cinquante centimètres d’eau dans ma chambre. Je monte sur une table. Ma pipe s’éteint. L’eau est glaciale.

Quatre heures et demie. Plus rien. Le ciel est d’un bleu vif, l’air est frais et sonore, le soleil resplendit, Des régimes de fruits gisent épars sur le sol, beaucoup d’oiseaux sont tués par la grêle.

Je ramasse des uns et des autres, que j’emporte à la maison.

Et la frégate, où pouvait-elle bien être?...

Le jour suivant, je reçus la visite de Répataïvo et de son intendant Tépéhé. Comme j’étais en train de raccommoder mon toit, sa majesté daigna me faire passer. les planches nécessaires à cet effet. Ce travail terminé, je montrai mon domicile à mes deux visiteurs, qui examinèrent tout dans le plus minutieux détail, et en silence. Ensuite, je leur versai à chacun un verre d’eau-de-vie, qu’il avalèrent d’un seul trait, puis ils prirent congé de moi.

— Vous avez là un beau cochon, me dit le roi en s’en allant.

Et ce fut tout.

Trois jours après, Répataïvo revint; mais seul. Je soupçonnais qu’il n’était pas étranger à la langue française, et, de mon côté, m’étant rendu familier le dialecte de Tahiti, qui, bien que placé à une distance considérable d’Oualan, offre avec ce dernier de nombreuses affinités, — ce qui est particulier à toutes les îles de la Polynésie, — la conversation devenait donc possible entre nous.

Le téama s’assit sur une natte et dit:

— Où la chaleur est grande, l’ouragan est fort. Et l’homme blanc vient de loin?

— Oui, et je m’en trouve fatigué.

— Cela se voit; mais quand l’homme gouverne et que la femme pagaie, la pirogue va plus vite et plus loin... Il y a de belles filles, dans Oualan, ajouta-t-il, sur un ton qui promettait.

— Je ne les connais pas.

— Dimanche, au quart du jour, il y aura des fleurs à la cascade.

— Je les verrai volontiers.

Sur ce, le roi se leva pour s’en aller; mais il voulut encore regarder mon cochon, ce qui parut lui être agréable.

— Vous avez là un très-beau cochon, répéta-t-il. Et il partit.

Je me mis alors à réfléchir aux paroles qu’il avait prononcées, relativement aux filles de son royaume.

Dans nos sociétés vieillies, se marier est un acte fort grave, puisqu’il est, sans conteste, le plus important de la vie; mais dans l’île d’Oualan, c’est la chose du monde la plus facile et la plus naturelle. Je ne dirai pas pourtant que les femmes y soient parfaitement élevées; non, et la preuve, c’est qu’elles n’apprennent pas l’histoire sainte et la broderie au crochet, la géographie et le piano; quant à la grammaire anglaise et le grand art de confectionner la gelée de coings, ce sont des talents généralement négligés, sinon inconnus dans cette île; mais en revanche, les femmes d’Oualan sent propres, laborieuses et soumises, et quand on les épouse, elles s’enveloppent de si peu de voiles, que l’on est à peu près sûr de les avoir conformées selon goût.

La poudre de riz n’a non plus rien à voir dans leur teint, qui varie depuis l’olivâtre jusqu’au noir le plus foncé.

11 était environ neuf heures du matin, lorsque, le dimanche arrivé, je me retrouvai sur la montagne que j’avais au nord, et au revers de laquelle devait se tenir la réunion, préparée à mon intention par le roi. Le ciel était beau, la nature, splendide, le soleil flamboyait.

Dès qu’on m’aperçut, de bruyantes acclamations se firent entendre, et un naturel vint à moi, pour me guider à travers les sentiers. J’eus donc bientôt rejoint la compagnie qui était nombreuse. Répataïvo vint lui-même à ma rencontre.


CHAPITRE III

Table des matières

Après les salutations d’usage:

— J’ai rassemblé, me dit le roi, quelques jeunes filles du pays, maintenant choisissez.

Ce qui n’était pas fort embarrassant; ces demoiselles se trouvant être toutes plus ou moins noires, avaient, outre cela, un air de famille qui ne laissait pas de me gêner un peu.

Elles étaient placées sur trois rangs, et espacées comme des soldats dont un général vient inspecter les boutons et les passe-poils.

J’avoue qu’au premier coup d’œil, l’eau ne me vint pas à la bouche; néanmoins, je me hasardai à longer le premier rang.

Rien.

Le second rang ressemblait au premier. Quant au troisième rang..... oh! non.

11 y avait, à ce troisième rang, ou plutôt derrière ce troisième rang, une pauvre fille qui, toute honteuse, paraissait se cacher derrière ses compagnes. Comme je passais devant elle, elle me lança un de ces regards troublés, qui semblait vouloir me dire: Oh! prenez-moi!

Je l’examinai avec attention.

Son teint était noir; mais d’un noir mat et opaque. Sa coiffure, composée d’un chapeau tressé avec des écorces, et figurant assez bien le classique chapeau chinois, abritait ses cheveux, lisses et plats, ressemblant à des varecs desséchés au soleil, comme on en voit sur toutes les plages. Sur ses épaules était drapé un vieux madras tout dépenaillé, et tenu par deux enfants étroitement serrés contre elle. Sa jupe, ou plutôt sa ceinture, ainsi que celle de ses compagnes, n’étant qu’une sorte de papyrus fort court, la partie inférieure du corps se trouvait complètement nue, selon l’usage du pays. Quant à ses traits, européens et réguliers, et ne ressemblant pas à ceux de ses compagnes, ils n’exprimaient que la situation du moment: la honte et l’anxiété, et formaient avec son teint, un contraste dont je ne me rendis pas bien compte sur-le-champ.

Le roi, voyant que je m’arrêtais auprès d’elle, enleva le pauvre madras de dessus ses épaules.

La poitrine était jeune et svelte, les membres, lisses et élégants, les attaches, fines, les mains, fermes et correctes, et n’ayant rien de potelé.

— Allons, tourne! lui dit le roi.

— C’est inutile, répondis-je.

— Et sa ceinture, faut-il l’enlever?

— Non.

— Ainsi, vous la prenez telle quelle?

— Oui.

— Comment te nommes-tu? dit le roi à cette jeune fille.

— Fleur-des-Eaux, répondit-elle tout bas.

— Quel est ton âge?

— Quand la Lumière-de-l’Abîme fut appelée vers ses dieux, la Fleur-des-Eaux comptait huit fois douze lunes, et sept lunes.

Et la Fleur-des-Eaux a pleuré.

Et quand l’Etranger-Blanc fut appelé vers son Dieu, la Fleur-des-Eaux avait de plus trois fois douze lunes, moins deux lunes.

Et la Fleur-des-Eaux a pleuré.

Depuis lors, il s’est écoulé trois fois douze lunes, moins une lune.

Et la Fleur-des-Eaux espère.

Elle avait donc quatorze ans environ.

— La Fleur-des-Eaux veut-elle être l’esclave de l’homme blanc? ajouta le roi.

— La Fleur-des-Eaux veut être l’esclave de l’homme blanc.

— Pour toujours?

— Jusqu’au dernier soleil, murmura-t-elle avec résignation.

— Homme blanc, me dit alors le roi, je te confie cette popinè (femme), elle sera la compagne de tes jours; sois son maître et son soutien.

Alors la Fleur-des-Eaux laissa tomber ses deux mains dans l’une des miennes. Ensuite, on m’offrit un bâton, en me disant:

— Le bâton dans la main du Canaque (homme) est un emblème de force et d’autorité, et la manière dont il s’en sert, détermine le degré de son affection.

Maintenant, que l’homme blanc frappe.

Je levai le bâton bien haut, et la Fleur-des-Eaux qui m’observait, étouffa un cri quand il s’abattit sur elle; mais il la toucha si légèrement, qu’elle le sentit à peine.

— Vous frappez fort mal, me dit le téama.

— Qu’y faire? je ne l’aime pas plus que cela, répondis-je.

— Je suis moins tiède que vous. Tenez, ajouta-t-il, voici mon intendant, un homme que je tiens en haute estime. — Avance ici, Tépéhé. — Eh bien! vous allez voir comment je procède à son égard.

L’intendant s’approcha, tendit le dos, et un vigoureux coup de bâton retentit sur ses épaules. Je crus, un instant, que le pauvre diable allait pousser un rugissement de douleur; mais au contraire, il se retourna, et adressa au roi un sourire plein de reconnaissance, Le drôle avait des notions de diplomatie.

Quant à la foule, elle regardait Tépéhé d’un œil d’envie, qui semblait vouloir dire: Est-il heureux!

Tel était alors l’état des esprits, à Oualan.

Ensuite, vint un homme qui s’avança dans ma direction.

A son costume bariolé et sa démarche grave, je devinai un prêtre. Il nous présenta d’abord, à la Fleur-des-Eaux et à moi, un régime de fruits, sur lequel nous mordîmes l’un après l’autre, puis il nous fit boire dans une même noix de coco; c’était un symbole d’union, ensuite il chanta, se mit à danser et, finalement, tendit la main.

Je lui fis présent d’un beau clou à chêne, ce dont il me parut très-reconnaissant.

Enfin, j’étais marié ; mais on chuchottait dans la foule, surtout parmi les personnes du sexe — je n’ose pas dire du beau sexe — le téama s’en aperçut, et dit alors d’un ton plein de dignité :

— Mes enfants, je sais bien que parmi vous les femmes sont fort belles; leurs cheveux crépus, leur tête carrée, leurs yeux ronds et vifs, comme ceux d’un phoque, leur nez large et plat, et leurs lèvres rouges et opulentes, offrent, sans aucun doute, des attraits irrésistibles pour nous, qui sommes de ce pays; mais un homme blanc et venu de loin, doit avoir reçu d’autres impressions, or, comme son choix est fait, quel qu’il soit, respectez-le.

Ce discours plein de raison produisit son effet, du moins pour un moment, car chacun garda un silence forcé, puis le roi se tournant de mon côté, ajouta, en accentuant bien ses paroles:

— Vous savez, cette femme est aussi ma sujette, à mon tour, je vous la donne. Soyez heureux; le temps. est beau, la mer tranquille... C’est égal, vous avez tout de même un très-joli cochon.

— Venez me voir. Telle fut ma réponse.

Cet atôme de potentat, qui paraissait doué d’un grand sens politique, comprit tout ce qu’il y avait d’espérances au fond de ces trois paroles, et dut faire des rêves dorés cette nuit-là.

La cérémonie étant terminée, nous nous disposâmes à partir, lui de son côté, moi du mien. Nous nous saluâmes donc, en nous disant au revoir.

Sous le coup d’une impression facile à comprendre, et toute ahurie de son succès, la Fleur-des-Eaux me conduisit alors à sa hutte. Le plus jeune des deux enfants venus avec elle, lui donnant la main, l’autre, qui nous précédait, se retournait de temps en temps, pour mieux nous admirer. La hutte où nous allions, était précisément celle que j’avais vue, huit jours auparavant, et la femme qui m’avait salué, se trouvait être la mienne; coïncidence remarquable, mais qui n’est pas sans précédent.

En entrant dans ce misérable réduit, une odeur suffocante me prit à la gorge; deux personnes se trouvaient là : un sauvage ivre et sa femme qui, venant d’être maltraitée, sanglottait dans un coin.

La Fleur-des-Eaux s’avança vers cet homme et lui dit:

— Voilà mon bien-aimé.

A ces mots, le sauvage écarquillant les yeux d’un air hébété, répondit:

— Qu’est-ce que cela me fait?

Mais la femme se leva comme mue par un ressort, et, s’avançant vers ma jeune épouse, elle lui prodigua toutes les marques de la plus vive tendresse. Quant à moi, comme elle n’osait pas même me regarder, j’allai à elle et lui mis dans la main un couteau-poignard; cela parut éveiller vivement son attention, car, par un sentiment assez naturel aux races primitives, elle ne s’occupa plus que de ce que je lui avais donné ; mais elle n’en devinait pas l’usage. Alors j’ouvris le couteau, elle comprit, et se livra aux transports d’une joie indicible. Je donnai aussi quelques grains de verre aux enfants, puis la Fleur-des-Eaux alla décrocher une sorte d’instrument à trois cordes, qu’elle se mit en bandoulière; c’était tout ce que la pauvre fille possédait, alors nous nous mîmes en route, elle et moi, pour regagner mon habitation.

CHAPITRE IV

Table des matières

Quoique le chemin direct de l’observatoire fut de passer au sud, la Fleur-des-Eaux prit à l’est, et passa sur les hauteurs d’où tombait la cascade. Arrivée à cet endroit, elle me saisit la main et, me conduisant vers deux tumulus placés l’un près de l’autre, elle me fit comprendre qu’il y avait là une femme comme elle, et un homme blanc comme moi.

— Emoé (il dort), dit-elle d’un ton plaintif; puis, me menant auprès d’un rocher, elle s’agenouilla, enleva une certaine quantité de petits cailloux, et mit à découvert un coffre, grossièrement construit, qu’elle déposa à terre, et alors, tirant de dessous ses guenilles deux petits poissons, qu’elle avait pris je ne sais où, elle les plaça sur la tombe de la femme; l’autre tombe resta telle quelle, s’il y avait des fleurs, je ne m’en souviens plus. Ensuite, comprenant qu’il était gênant pour moi d’assister à une cérémonie funèbre, à laquelle je n’étais pas initié, elle me dit d’aller l’attendre sous un tamarin, dont on ne voyait que la cime. J’allais m’y rendre lorsque, avant de la perdre de vue, je m’arrêtai un instant à la considérer.

Elle s’était assise, les deux pieds ramenés sous elle, et les genoux placés à la hauteur du menton, à peu près comme certains dieux égyptiens, différente seulement en ce que ses mains venaient se croiser au-dessous du genou, et elle se mit en prière.

De mon côté, voyant qu’elle n’avait rien à craindre, j’atteignis bientôt l’arbre sous lequel je devais me rendre, et où des pigeons sauvages étaient venus faire leur nid.

Peu d’instants après, un bruit léger attirant mon attention, je me retournai; c’était elle qui, franchissant les rochers, bondissait comme une chevrette, bien qu’elle fût chargée de cette sorte de téorbe à trois cordes et, à mon grand étonnement, de ce coffre très-élémentaire, qui paraissait être assez lourd.

Elle s’assit auprès de moi, et frappa sur cette boite grossière en disant:

— Ormouzd! Ormouzd!

Je ne compris pas. Comme je sentais en ce moment une odeur de suie, je me mis à regarder à droite et à gauche, pensant que c’était de cela qu’il s’agissait; mais, en fin de compte, comme mes regards se portèrent sur le visage de mon épouse, je vis qu’elle déteignait, et elle déteignait à vue d’œil.

Prenant alors mon mouchoir, je voulus essayer de donner un peu plus d’unité à son teint, endommagé par différents petits sillons clairs, ce qui la faisait ressembler à une vieille gravure sur bois, représentant la dame de pique. Aussitôt, mon mouchoir devint d’un brun très-intense.

Lorsque la Fleur-des-Eaux s’en aperçut, elle se troubla. visiblement.

— Qu’y faire? sembla-t-elle me dire, en riant et pleurant tout à la fois; ici, les femmes sont toutes noires, et je me suis mise à la mode du pays, afin de n’être pas trop remarquée.

Voilà pourtant ce que l’on rencontre dans les forêts vierges; après cela, allez donc croire à la simplicité des champs!

Un sincère partisan des négresses eût été dupé de la plus belle façon; mais ne devant pas être compté au nombre de ces amateurs, il me fut aisé de persuader à la Fleur-des-Eaux qu’étant blanc moi-même, j’aimais surtout les femmes blanches, ce qu’elle comprit avec un grand plaisir.

Un moment après, elle s’écria:

— Ti! ti! en me montrant une éclaircie, qui brillait à travers les arbres.

Dans les langues océaniennes, ce mot ti veut dire de l’eau.

— Oui, répondis-je.

Elle se rendit effectivement auprès d’un lac où, après s’être assurée que je ne l’observais pas, elle ôta ses vêtements, et s’enduisit tout le corps d’une argile épaisse, puis, étant entrée dans l’eau, elle se mit à nager, comme je n’avais jamais vu, car elle semblait plutôt courir.

A un moment donné , elle plongea, et resta si longtemps immergée, que je la crus perdue; cependant il n’en était rien, car elle revint à la surface de l’eau, et si légèrement, que le lac n’en fut pas même troublé. Bientôt après, elle regagna le rivage, sans se douter que j’avais observé tous ses mouvements.

Quand elle m’apparut, honteuse de sa transformation, son aspect m’impressionna singulièrement; car je la trouvai tout à coup d’une beauté indéfinissable: sous son teint blanc et frais, elle avait quelque chose de féerique. On eût dit une Valkyrie de la mythologie scandinave; il semblait, en quelque sorte, que son regard illuminât la création, et ne s’adressât exclusivement qu’aux choses de la terre, tant il avait je ne sais quoi de diamanté qui, rayonnant sur le monde physique, faisait rêver aux grottes souterraines des enchanteurs. C’était l’étincelle, scintillant sous les vagues transparentes d’une mer tranquille.

Elle déposa à mes pieds une noix de coco remplie d’eau, et différents fruits, qu’elle avait cueillis dans sa route, puis, ôtant son chapeau d’écorces, elle vint, à l’ombre du tamarin, s’asseoir auprès de moi, en ayant l’air de m’interroger d’un regard timide.

Je pris sa tête entre mes mains, et mis un peu d’ordre dans sa chevelure; quant au reste de sa personne, il était empreint de tant de grâce et de délicatesse, que je n’osais pas même la toucher; c’était une manifestation attendrissante de jeunesse, de vie et de candeur orgueilleuse dans sa naïveté.

Il me semblait, en ce moment, que mes regards étaient trop vulgaires pour la contempler; je craignais même qu’elle ne se fanât à mon contact, car elle était comme une sorte de défi vivant, jeté par la nature à la civilisation, et tout, dans cet être si faible et si craintif, semblait me dire: Ose donc! Oh! que j’eusse voulu alors être assez puissant pour la nommer ma reine, et assez pur pour me sentir digne de l’adorer!

Et pourtant, cette femme était à moi.

Que dis-je? Ce n’était pas même une femme; mais une esclave, pauvre fille, arrachée à la hutte infâme d’un sauvage repoussant, et qui, n’ayant plus ni famille ni patrie, en était réduite à s’abandonner, tout entière, à la générosité d’un inconnu.

Absorbé que j’étais dans ma contemplation, les événements de ce jour m’avaient si bien fait oublier que j’étais à jeun, que la Fleur-des-Eaux fut obligée de m’en faire souvenir.

En un instant le repas fut prêt, repas frugal s’il en fut; néanmoins, je déjeûnai de fort bon appétit, et la Fleur-des-Eaux mangea comme un enfant: elle goûta un peu de tout.

Quand notre faim fut en partie apaisée, la chaleur étant trop forte pour songer à nous remettre en route, je résolus d’attendre. La Fleur-des-Eaux s’en alla cueillir une large feuille, qu’elle agita au-dessus de mon front; ce fut au titillement de cet éventail que je m’endormis.

Un rêve me reporta vers la patrie absente; je retrouvais, dans mon sommeil, ceux que j’avais connus et aimés; mais quand je m’éveillai, à l’aspect de ce visage ravissant, entouré d’une nature splendide, je compris combien la réalité était encore au-dessus de l’illusion.

CHAPITRE V

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Il fallut cependant songer à partir. Nous nous levâmes donc ensemble, et nous eûmes bientôt atteint l’habitatiou.

En arrivant, je me jetai sur mon canapé. La Fleur-des-Eaux prit une natte, qu’elle étendit à mes pieds, où elle vint s’asseoir, appuyant sa tête sur mes genoux. Comme je laissais errer ma main à travers sa chevelure, elle s’empara de cette main, et, après en avoir compté les ongles, elle monta à genoux sur le canapé, et compta mes deux oreilles, toucha mes cheveux, me fit tourner la tête, puis, mettant ses yeux presque sur les miens, finit par avoir l’air d’être assez contente de son inspection; j’étais bien décidément un homme de sa race, ou à peu près.

Lorsque je me levai, elle me suivit partout, en se tenant derrière moi, regardant les choses par dessous mon bras, qu’elle maintenait par devers elle, en s’en faisant une ouverture qui, s’élargissant ou se resserrant, selon la dimension de l’objet qu’elle voulait voir, ne laissait pas de me gêner quelque peu; je craignais toujours pour ses pieds, qui étaient nus et délicats.

Parmi les objets en ma possession, il s’en trouva un certain nombre qu’elle sembla revoir avec plaisir, car elle me dit:

— Ormouzd, Ormouzd, en indiquant la mer et un pays lointain, mais sans direction précise.

Que pouvait bien être Ormouzd? Un homme ou un pays?

Au reste, elle était étrangère, à n’en pas douter, car son accent n’était pas celui de l’île, et son langage avait des nuances, et même des mots qui semblaient venir de fort loin, ce qui me déroutait complètement.

Je vis néanmoins qu’elle reconnaissait plusieurs armes, et quelques ustensiles de cuisine; cependant, ma montre l’embarrassa tout à fait: elle l’entendit et voulut la voir; mais dès que je l’ouvris, elle retira précipitamment sa main. C’était, selon elle, un animal qui, tout en cachant ses jambes, devait néanmoins courir très-vite, puisque j’avais jugé prudent de l’attacher.

De plus, elle aurait voulu me voir deux montres, comme l’on fait en Chine.

Mais le soleil baissait rapidement, et il fallait songer au dîner, je sortis donc pour prendre un de mes poulets; ma basse-cour se trouvant placée entre l’habitation et un rang de palissades, qui en défendaient l’entrée, ce fut chose facile à accomplir.

Quand je revins, muni de mon poulet, la Fleur-des-Eaux, qui était également partie, ne tarda pas à rentrer, en apportant des fruits cueillis dans le voisinage. Elle sortit encore et se dirigea du côté de la mer, un instant après, elle reparut, tenant un joli poisson à la main, ce qui m’étonna beaucoup; mais elle me fit comprendre qu’elle était allée le chercher au fond de l’eau, et je n’y compris rien du tout; la mer n’étant pas comme une rivière dont on connaît tous les recoins.

J’allumai du feu; seulement, quand j’eus fait craquer une allumette chimique, ma jolie insulaire en voulut faire autant et se brûla les doigts, tandis que la vapeur du soufre la faisait tousser, ce qui la déconcerta un peu; mais étant allée chercher deux grosses pierres qu’elle mit de chaque côté du feu, en guise de chenêts, elle écailla son poisson, l’ouvrit, le vida et le fit cuire sur ces mêmes pierres, quand elles furent suffisamment chaudes; cela me parut beaucoup mieux réussi.

Mon repas de noce étant prêt, je lui confiai tout ce qu’il faut pour mettre le couvert; naturellement, elle se trompa, car après avoir mis toutes les assiettes en rang, elle aligna les cuillères et les fourchettes, comme si elles eussent été à vendre; ensuite, elle jeta le poivre et le sel, et plaça les salières sur l’orifice des verres; quant aux serviettes, elle en prit une et s’en fit un fichu, une cravate, une ceinture, puis enfin un bonnet. Enchantée de cette dernière découverte, elle voulut me coiffer de même: occupé à faire ma cuisine, j’étais baissé alors, et ma serviette tomba dans la sauce.

— Tambour de basque! m’écriai-je impatienté, et en jetant ma serviette au diable.

Pour le coup, elle eut peur et alla bouder dans un coin; mais deux minutes après, sa tête charmante reparaissait sous mon bras.

Enfin, le dîner était sur table.

J’aurais voulu que la Fleur-des-Eaux se plaçât en face de moi; il n’en fut pas ainsi: elle mit sa chaise contre la mienne, et ne voulut manger que dans mon assiette. Elle passait son bras sous le mien et, enlevant avec les doigts ce que j’avais découpé , elle le dévorait aussitôt; de sorte que, craignant de la blesser, et ne pouvant me servir ni de mon couteau ni de ma fourchette, j’étais menacé de mourir d’inanition.

Pour eu finir, je lui saisis la main et ouvris une grande bouche.

C’est alors qu’elle comprit et me laissa dîner tranquillement, non cependant sans me faire quelques niches, comme, par exemple, de me mordre une oreille; ce qui n’est pas gentil.

Ainsi se termina mon festin nuptial, puis je revins m’asseoir sur mon canapé, où elle me suivit, et s’assit par terre.

Ensuite, se relevant, elle demanda à aller se reposer.

Je mis à sa disposition mon canapé et mon hamac; ce fut ce dernier qu’elle choisit, puis, ôtant sa jupe, qu’elle jeta par-dessus mon épaule, elle mit son pied dans ma main et, s’en servant comme d’un étrier, franchit légèrement la distance qui la séparait du hamac, et se coucha, ne conservant sur elle qu’une ceinture, sorte d’enveloppe légère et soyeuse, suspendue à un fil, puis elle jeta sur moi ce même regard suppliant qui m’avait imploré le matin.

J’y répondis alors par un baiser qui effleura à peine ses lèvres.

Elle me regarda encore; cette fois, tout son visage était empreint de tant de reconnaissance, et d’une si affectueuse pitié, que deux larmes, s’arrondissant sur l’émail de ses yeux, roulèrent dans sa chevelure épaisse et soyeuse, où elles se perdirent.

Je m’assis auprès d’elle. Elle prit ma main qu’elle mit dans la sienne, et demeura en repos. Peu à peu, envahie par le sommeil, son visage s’empourpra légèrement, sa paupière s’abaissa sur son œil immobile, et sa bouche s’entr’ouvrit.

Son souffle, qui s’exhalait doux et régulier, semblait faire germer les rêves, comme le souffle d’avril fait éclore les fleurs; c’était la brise tiède et tremblante, passant sous les rayons argentés d’un soleil de printemps.

Entouré d’un épiderme fin, moite et translucide, son corps se soulevait comme les vagues amoureuses d’une mer calmée.

Bientôt je retirai ma main, abandonnée par la sienne qui, glissant doucement des surfaces unies où elle était placée, vint retomber inerte sur le filet du hamac.

La Fleur-des-Eeaux dormait...

Alors, me levant avec précaution, je m’en fus chercher un moustiquaire, dont je l’enveloppai; puis enfin, gagnant mon lit, je me couchai silencieusement.

Mais avant de m’endormir, je voulus la voir encore.

En étendant cette gaze sur elle, mon bras avait imprimé un léger balancement à son hamac qui, rehaussé de cette frêle enveloppe, sous laquelle dormait cette femme, semblait une plume légère de l’eider, égarée dans l’espace, ou une voile aérienne, emportant une âme vers des lointains infinis.

Bientôt j’éteignis ma lampe et dormis à mon tour.

CHAPITRE VI

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En m’éveillant, le lendemain, mon premier coup d’oeil s’adressa vers le hamac; il était vide, celle qui l’occupait ayant disparu, je fis un mouvement pour chercher où elle pouvait être, lorsque ma main, qui pendait hors du lit, toucha quelque chose de velouté ; c’était sa tête qu’elle releva aussitôt, puis venant s’asseoir auprès de moi, elle s’inclina doucement sur ma couche, et me dit des mots inconnus qui semblaient être autant de caresses.

Elle était là, devant moi, éblouissante de jeunesse et de beauté ; mais tous ses charmes étaient empreints de tant d’innocence, elle était si chaste dans sa presque nudité, et si virginale dans son abandon, qu’elle ne laissait place à aucune idée profane.

Au reste, mes sentiments me faisaient un devoir d’attendre; d’abord, parce que, étant ma femme, je ne voulais la tenir que d’elle-même; ensuite, si quelque mystère l’obligeait d’en agir ainsi, je ne tarderais sans doute pas à l’éclaircir, et prendre un parti tel que pouvaient le commander les circonstances.

Je m’abstins donc avec soin de tout ce qui aurait pu lui causer le moindre trouble sérieux; considérant que le plus grand des malheurs qui pût m’arriver, en ce moment, c’eût été de m’aliéner son affection naissante, et rester seul et froid, au milieu d’une peuplade inculte et barbare. Et puis, il faut bien le dire, sa supériorité m’écrasait, et pourtant on ne découvrait rien, dans son être, qui fit rêver aux choses d’en haut, — le christianisme n’avait pas passé par là, — mais sa beauté avait en soi des splendeurs magiques, d’un étonnement inouï ; il me semblait, à la voir, être dans un monde irrévélé, entouré de choses étranges, et nageant dans une atmosphère inconnue, peuplée de palais fluides et rayonnants, vus à travers les brumes légères d’un pays enchanté.

Sa bouche parlait au-dessus de la mienne, et chaque syllabe qui s’en échappait, résonnait comme une pièce d’or tombant dans un vase de cristal. Son haleine était fraîche et embaumait, et son regard, profond comme la mer.

Elle mit sa petite jupe et sortit.

Quand elle rentra, je la pris par la main, et lui fis connaître l’usage des différents ustensiles d’Europe. Nous déjeûnâmes, et cette fois le couvert fut mis d’une manière passable; puis, le repas terminé, elle recommença ses cajoleries, car elle s’enivrait de ses propres enfantillages qui ne finissaient plus.

Oh! comme elle était heureuse! elle, depuis si longtemps restée seule, pauvre, étrangère et rebutée de toute une populace ignoble, de se sentir appréciée et chérie. Elle ressemblait à ces grands poètes, que l’on tire du bouge où la misère les a jetés.

CHAPITRE VI

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Dans l’après-midi, Répataïvo arriva, accompagné de son intendant,

Le rusé monarque, dans l’intérêt de sa propre dignité, ne voulait pas me faire connaître l’objet réel de sa visite, bien que chaque grognement de mon cochon lui donnât comme des secousses électriques.

La Fleur-des-Eaux était couchée sur son hamac; le roi eut l’air de ne pas l’apercevoir et vint droit à moi, puis, ne sachant trop par où entamer la conversation, se mit à parler politique, une science dans laquelle je n’ai jamais eu l’intention de briller; je ressemble, en cela, aux députés de mon endroit, le ministère pense pour eux et ils votent pour lui, cela se compense à peu près.

— Voyez-vous, me dit le roi, en secouant la cendre de son calumet, j’entre chez vous sans cérémonie, car non-seulement je ne me considère pas comme votre supérieur, mais tout au plus comme votre égal. Les grandeurs ne m’éblouissent que fort médiocrement; on me dit bien que je suis un arrière-petit-fils du soleil; il peut y avoir, sans doute, un peu d’exagération en cela, de la part de mes généalogistes; mais pour moi, il me suffit de savoir que je fais partie de cette famille, et même à un degré assez éloigné.

Vous voyez donc par là, que je ne m’illusionne pas sur les tendances orgueilleuses des peuples, à vouloir faire des dieux de leurs souverains.

Je sais bien que naître à l’ombre du trône, impose le devoir de l’entourer d’un certain éclat; la monarchie a naturellement besoin de garder le prestige dû à son origine, c’est le palladium de sa conservation; mais en dehors des cérémonies publiques, je suis un homme tout comme un autre, et même un assez bon enfant; c’est pourquoi je venais m’informer si le séjour de cette île vous était toujours agréable, et si vous continuiiez à nous honorer de votre présence parmi nous. Maintenant que vous êtes marié, je serais heureux de compter un homme de haute distinction, comme vous l’êtes, au nombre de mes sujets.

Cette entrée en matière semblait assez adroite; mais par malheur, mon cochon qui était à quelques pas de là et faisant, de temps en temps, l’office d’interrupteur, en atténuait singulièrement l’effet; ce qui parut contrarier le téama, aussi passa-t-il brusquement à un autre ordre d’idées.

— A propos, ajouta-t-il, comment trouvez-vous nos femmes d’Oualan? J’oubliais, ma foi, de vous en parler.

Je fis alors descendre la Fleur-des-Eaux de son hamac et, la lui présentant:

— Je n’ai bien regardé que celle-ci, répondis-je.

La pauvre enfant, qui n’avait pas l’habitude d’être observée d’aussi près, se serrait contre moi et tremblait comme la feuille.

— Tiens! fit le roi en la voyant, il y a donc encore des blancs parmi mes sujets, ou si vous l’avez fait changer de couleur?

— Non, lui dis-je, elle a toujours été blanche; mais elle se teignait le corps, afin de passer inaperçue.

— Alors, c’est différent. Je ne puis pas vous faire l’éloge de ses charmes: nous avons, vous et moi, des idées sur le beau qui diffèrent essentiellement, c’est pourquoi j’avoue mon incompétence à son égard; seulement, je me permettrai de vous demander si le choix que vous avez fait répond à vos espérances?

— Il les dépasse même, répondis-je avec une certaine fatuité,

— Allons, allons, fort bien. Mais, à propos, comment s’appelle-t-elle donc? Voyez-vous, j’ai déjà oublié son nom.

— Fleur-des-Eaux, lui dis-je.

— Voilà un nom qui doit se rapporter à des dispositions particulières. En Europe vous recevez des noms donnés au hasard, et qui n’offrent, le plus souvent, aucune signification précise; tandis qu’ici, chaque dénomination ne convient qu’à celui qui se l’attire. Ainsi, par exemple, on m’appelle Répataïvo, eh bien! cela veut dire imposant, formidable, majestueux, juste et bon.

— Je suis heureux de savoir que vos rares qualités vous aient rendu l’objet d’appellations aussi flatteuses, et ce serait faire injure aux convenances, et même au simple bon sens, de ne pas supposer que vous les méritez toutes, répliquai-je, en prenant la balle au bond.

— Vous me flattez, je crois, répondit le téama d’un air câlin.

— Non, je répète vos paroles, et pour vous témoigner ma reconnaisance de la femme que vous m’avez donnée, comme marque de ma haute estime...

— Eh bien 1 dit le roi haletant, et qui attendait la fin de ma phrase.

— Eh bien! poursuivis-je avec désinvolture, je vous donne mon cochon.

Lorsque le téama entendit ces dernières paroles, sa joie éclata si franchement, que ce monarque imposant, formidable, majestueux, juste et bon, se mit à sauter comme un cabri; sa figure devint épanouie et radieuse: on eût dit qu’il se mettait des lampions à lui-même et s’illuminait en dedans, tandis que le fidèle Tépéhé, image vivante de son maître, se tenait par les côtes, riant comme un possédé, et faisant toutes les contorsions d’un chat qui a avalé une épingle.

Bientôt le cochon, le monarque et son intendant gagnèrent la porte, et coururent à travers champs avec un enthousiasme désordonné. Je riais aussi fort qu’eux.

Seule, la Fleur-des-Eaux ne riait pas. Elle voyait partir avec peine la pièce la plus importante de nos faibles provisions; sans comprendre, il est vrai, que je m’acquittais d’un tribut dont elle était l’objet; mais tout ce qui m’appartenait semblait dejà éveiller sa sollicitude au plus haut point.

Enfin, la voyant un peu rêveuse, je fus obligé de lui faire entendre que j’avais donné mon cochon en échange d’elle-même.

C’est alors qu’étant allée chercher un clou, elle me dit de le porter au roi, et de ramener mon boa (animal), jugeant qu’elle était payée assez chère avec un clou.

La malheureuse y pensait-elle? Aller offrir un clou à un souverain, et pour prix de ma femme encore!

Mais c’eût été un acte de dérogation, capable de me perdre dans l’estime publique. Il ne fallait pas songer non plus à lui faire entendre qu’elle était au-dessus de tout ce que je possédais; sa modestie naturelle et l’usage du pays s’y opposaient formellement, c’est donc pourquoi elle alla se jeter sur son hamac et me bouda. J’eus beau m’approcher d’elle, dans le dessein de changer ses idées; elle s’abandonnait à toutes mes caresses avec une entière abnégation, mais sans y répondre en rien.

Ce que voyant, je pris mon fusil sur mon épaule et sortis.

CHAPITRE VIII

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Mon absence fut longue, car je ne rentrai que deux heures après la nuit, et tout couvert de rosée.

Sous l’équateur, le soleil est tellement ardent, que la chaleur qu’il développe, s’élevant à des hauteurs immenses, laisse dans leur état naturel les molécules humides qui se dégagent de la surface des eaux et de la terre; de sorte que ces particules aqueuses ne se congelant pas, non-seulement ne reflètent pas les rayons du soleil quand il est sous l’horizon, mais encore ne s’éparpillent pas dans l’espace: elles retombent lourdement sur la terre, par le poids de leur propre densité, et c’est là, à mon avis, ce qui produit à la fois et l’absence de crépuscule et l’abondance des rosées, sous ces latitudes brûlantes, lesquelles rosées sont particulièrement meurtrières pour le voyageur attardé et vêtu légèrement.

J’en fis l’expérience deux jours après.

En rentrant à l’habitation, beaucoup plus préoccupé de ma femme que de moi-même, j’oubliai de changer de vêtements.

La Fleur-des-Eaux vint à moi, avec son expression de bonté habituelle; mais elle parut m’adresser quelques reproches sur mon oubli de l’heure convenue, et m’engagea à me mettre à table incontinent.

Le repas ne fut pas gai. Lorsque je me couchai, elle resta accroupie sur une natte, prit une de mes mains qui pendait hors du lit, et passa la nuit dans cette attitude. Le lendemain, j’eus un léger frisson, et deux jours après, je tombai malade.

La pauvre Fleur-des-Eaux, qui restait continuellement auprès de moi, ne savait que faire; elle était trop Jeune pour avoir la moindre expérience des maladies.

Un jour, le téama arriva seul.

— Tiens! me dit-il, vous dans cet état? Et comment cela vous est-il arrivé ?

Après qu’il eut entendu mes explications.

Ce n’est rien, continua-t-il, vous êtes allé au soleil, vos pieds sont froids, votre tête brûlante; il ue faut que rétablir l’équilibre, en attirant une chaleur douce et continue à vos pieds, et pour ce faire, vous allez voir le moyen que j’emploie; il est d’une simplicité élémentaire.

Après cet exorde, il adressa quelques paroles à la Fleur-des-Eaux, qui fit des signes de dénégation et voulut s’enfuir; mais il la retint.

— Qu’allez-vous faire? lui demandai-je.

— Vous allez voir.

Puis, sans m’en avertir, mon Répataïvo arracha, d’une seule main, la jupe et la ceinture de la Fleur-des-Eaux, qui opposait de la résistance, et la jeta brutalement toute nue à mes pieds, qu’il plaça, l’un après l’autre, sur le ventre de cette malheureuse.

Ah! si j’avais eu mes forces habituelles! je crois que d’un coup de poing, je changeais la forme du gouvernement de l’île, tant j’étais en colère.

— Sortez, dis-je au roi; mais il ne comprenait pas, et continuait à parler, sans daigner m’entendre. A bout de forces, et en quelque sorte cloué où j’étais, je me mis à considérer la pauvre Fleur-des-Eaux, tremblant sous mes pieds. Son visage, pâle et contracté, exprimait la plus vive crainte; l’oeil était vitreux et sans larmes. J’avais entendu le bruit sourd produit par sa tête, en tombant sur le sol, et son état me jetait dans une anxiété indescriptible.

Pauvre être, si faible et si doux, fallait-il que je la visse réduite en cet état, par la froide insensibilité d’un sauvage!

A la fin, Répataïvo comprenant que je ne le voyais plus et ne l’écoutais pas, prit le parti de s’en aller.

— Au revoir, dit-il en sortant, tout émerveillé de sa sottise.

— D’accord, répondis-je sur un ton que je voulus maîtriser.

Aussitôt que le roi eut franchi le seuil de la porte, la Fleur-des-Eaux cessa de trembler, son visage n’exprima plus que l’impassibilité de la brute. Son corps, blanc et soyeux, dont le sang s’était retiré vers le coeur, avait des reflets limpides et argentés qui miroitaient à la lumière.

Mon inspection ne dura pas une minute; j’ôtai immédiatement mes pieds de dessus ce corps si suave, que je sentais fléchir et bouillonner sous ce poids indigne, et je l’appelai.

Se relevant alors.

— Tu sol eres bueno, me dit-elle en espagnol, et son front vint retomber sur mon épaule, tandis que ses jolis bras m’entouraient si délicatement, que je les sentais à peine. Sa poitrine, appuyée contre la mienne, me renvoyait toutes les pulsations de son cœur, qui battait violemment. Sous ses jambes jointes et repliées, ses pieds se croisaient l’un par-dessus l’autre. Placée ainsi, et tandis que je la soutenais faiblement, elle se mit à fondre en larmes.

Puis ses larmes faisant place à de longs soupirs entrecoupés, elle s’endormit.

Pauvre enfant! Où était ta mère?... hélas 1...

Mais, dis-je en me ravisant, si elle est seule au monde, ne suis-je pas son mari?

Un mari! Pour mon compte, ce personnage m’a toujours produit l’effet d’un monsieur habillé de noir et cravaté de blanc; étriqué, racorni, bête et fade, comme tous les maris modernes du Théâtre-Français. Dîrai-je son époux?

Un époux, c’est quelque chose de rond et d’obèse, rappelant les caprices de la plus haute chinoiserie, un citoyen gaillard, coiffé d’un chapeau blanc, cravaté par sa femme, et faisant sa barbe tous les matins. Alors j’étais son amant; mais un amant suppose une maîtresse, comme une montagne suppose une vallée; or, je n’étais pas son amant. Etais-je son protecteur? Ce mot seul produit l’effet d’un personnage aussi nul qu’important, qui salit tout ce qu’il touche; une sorte de bourreau inconscient de sa mission. Etais-je donc son ami? Un ami n’est pas aussi tendre.

Que pouvais-je donc bien être? Elle s’était donnée à moi comme esclave; mais je l’adorais, et le prêtre n’est pas, que je sache, au-dessus de son idole; donc je n’étais pas son maître; néanmoins, je participais un peu de tout cela, et si vous connaissez une dénomination qui puisse s’adapter exactement au rôle que je remplissais alors auprès d’elle, faites-la-moi connaître.

CHAPITRE IX

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Or, la jeune étrangère était endormie, son souffle, régulier et sonore, rappelait le bruit lointain d’une cloche, qu’apporte le vent au pêcheur qui regagne son village.

Bientôt une main, abandonnant peu à peu mon épaule, vint mollement s’abattre dans la mienne.

J’examinai cette main attentivement.

Chaque ongle était rayé de trois côtes, dont celle du milieu, terminée par une pointe légèrement arrondie, et les deux autres qui, partant de la naissance de ce même ongle, formaient, à leur extrémité, deux demi-festons de chaque côté ; puis, la mince membrane qui joint les doigts ensemble, s’avançant un peu sur les phalanges de chaque doigt, rappelait, en quelque sorte, une main palmée, comme on en trouve chez les oiseaux aquatiques. N’étant pas initié aux mystères de l’anthropologie, ces détails ne me produisirent que peu d’impression.

En voulant porter cette main à mes lèvres, le mouvement que je fis détruisit l’équilibre, et la Fleur-des-Eaux, tombant à mes côtés, s’éveilla. Après s’être relevée; elle se rapprocha de moi. Je pris de nouveau une de ses mains, et lui fis part de mes observations, ce à quoi elle répondit:

— MANTA!

Je ne compris pas ce mot, mais le ton dont il fut prononcé avait quelque chose de si tristement glacial, qu’il me semblait entendre quelqu’un dire: Je suis lépreux.

Après m’avoir eu montré ses deux mains, elle me fit voir ses yeux, dont l’iris presque rouge, se terminait par un cercle fin, d’un noir nacré. Le bord de ses paupières, bien que garni de longs cils noirs, était d’un rose tendre, rappelant assez l’intérieur de certaines conques marines; cet ensemble de choses donnait à son regard une expression étrange.

Elle ouvrit la bouche et me fit remarquer ses dents, toutes parfaitement rangées; seulement, les canines différaient essentiellement des nôtres, en ce qu’elles étaient beaucoup plus fines et légèrement recourbées vers l’intérieur, et à chaque chose qu’elle me faisait remarquer, elle répétait avec sa tristesse habituelle:

— MANTA!

Puis elle se baissa pour me montrer ses pieds; mais s’apercevant alors qu’elle était nue, elle m’implora d’un air si craintif que, devinant son intention, je l’invitai moi-même à s’éloigner.

Quand elle se fut drapée dans son madras, elle vit que sa jupe d’écorces, ornée de plumes brillantes, était déchirée et sa ceinture rompue; mais en peu de temps, tout fut remis en ordre, et je l’envoyai chercher la Madre-negra, sa mère adoptive.

Après son départ, j’allai ramasser trois figurines de bois, attachées ensemble par un fil rouge, et me mis à les considérer. Ces hochets, sculptés avec une naïveté tout enfantine, représentaient trois bonshommes passablement hideux, ayant des yeux figurés par de petits morceaux de verre. Comme j’avais souvent entendu la Fleur-des-Eaux parlant seule, et, vu son extrême jeunesse, il n’y avait rien d’étonnant à ce qu’elle jouât à la poupée en silence. Je plaçai donc ces joujoux auprès de moi et attendis son retour.

Elle ne tarda pas à rentrer, en effet, accompagnée de sa mère adoptive et d’une autre femme qui, ayant compris la cause de mon indisposition, envoya la Fleur-des-eaux chercher certaines herbes; mais en approchant de moi, le premier mouvement de ces deux matrones fut suivi d’une émotion terrible: elles venaient d’apercevoir les poupées de la Fleur-des-eaux, et ces poupées n’étaient ni plus ni moins que des dieux, et ces dieux n’étaient pas les leurs!

Dès que je me rendis compte du motif de leur épouvante, je pliai dans mon mouchoir cette très-peu sainte trimourti, et bientôt ces dames me prièrent de me mettre à nu; ensuite, oignant leurs mains d’huile de coco, elles me les passèrent sur toutes les parties du corps.

Cette opération terminée, la Fleur-des-eaux rentra, apportant différentes herbes qu’elle fit bouillir, et en composa une sorte de breuvage que je pris assez facilement, lequel breuvage détermina une transpiration abondante; l’expérience fut renouvelée, trois jours après j’étais guéri.

CHAPITRE X

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Une après-midi, Répataïvo s’annonça, escorté de son inséparable intendant. Dès qu’il fut entré, j’allai lui demander pourquoi il se permettait de renverser à terre, une femme qui ne l’offensait nullement, et qu’il était de mon devoir de protéger.

Naturellement, il s’excusa sur l’usage et la nécessité ; mais ces raisons me parurent si peu satisfaisantes, que je gratifiai ce majestueux personnage de deux soufflets bien appuyés.

Aussitôt le brave homme prit ses jambes à son cou, et se mit à courir comme un lièvre. Quant à son fidèle intendant, et contrairement aux règles de l’étiquette en usage dans les cours, il précéda son maître, cette fois, et s’enfuit dès le premier soufflet, ce qui me parut extrêmement regrettable; car il me semblait que ce monsieur était conformé expressément pour recevoir des coups de poing, et j’aurais éprouvé un agréable soulagement à le rosser selon son mérite.

A partir de ce jour, la Fleur-des-eaux commença à n’être pas fort rassurée sur mon compte. Selon elle, les Falangs (Européens), en général, devaient être des modèles de politesse et d’urbanité, et maintenant elle se voyait, avec une crainte mêlée de regrets, l’esclave d’un homme tout au plus à la hauteur d’un sauvage, pour l’indulgence; c’est pourquoi elle se mit en tête de m’éviter.

Je la laissai agir à sa guise, et n’eus pas l’air de m’en préoccuper le moins du monde. Cependant, voyant qu’à la fin j’étais toujours le même à son égard, elle se rapprocha de moi. C’était là mon but, puisque cela m’amena à lui demander si elle se considérait comme ma femme ou comme mon esclave.

— Comme ton esclave, dit-elle.

— Alors je vais me marier.

— Tiens, j’y pense, se mit-elle à dire aussitôt, voilà au moins trois jours que nous n’avons mangé de poisson. La mer est belle, je vais plonger et choisir. Sois sans crainte et au revoir.

Puis elle partit sans attendre davantage.

Si vous voulez connaître l’art d’évincer les questions, consultez le beau sexe de l’île d’Oualan.

Singulière femme, dis-je en moi-même.

En effet, depuis que nous étions mariés, elle s’était constamment tenue sur une réserve qui eût fait honneur à la vestale la plus digne de ce nom. A part cela, sa bonté, sa douceur, son dévouement étaient inimaginables.

Je comprenais déjà bien son langage, et elle-même se trouvant connaître l’espagnol, apprenait le français avec une grande facilité ; mais qui était-elle, d’où venait-elle et que voulait-elle? Voilà ce que j’ignorais absolument.

CHAPITRE XI

Table des matières

Quand elle rentra, j’étais en compagnie de Méïo, le prêtre qui nous avait unis selon la religion pratiquée dans l’île.

Cet homme, qui paraissait âgé de soixante ans environ, était d’un extérieur annonçant une certaine intelligence; mais il croyait de bonne foi que tout se rapportât à son dieu.

— Tenez, me disait-il naïvement, nous manquions d’eau, de grêle et de tonnerre depuis bien des lunes; mais étant ici le délégué d’Oupa, je me suis entendu avec lui, et quelques jours après, il nous a envoyé toutes ces choses-là.

— Mais, lui demandai-je, qu’est-ce donc que ce dieu Oupa?

— Oupa? c’est le dieu national, un dieu fait expressément pour nous, et qui, grâce à moi, connaît tout ce qui nous est nécessaire dans cette île; seulement, je sais le demander en temps opportun; et s’il ne nous l’accorde pas sur-le-champ, c’est que son pouvoir a des limites ou que le dieu est occupé ailleurs. Ainsi, vous comprenez bien qu’il ne saurait pleuvoir partout en même temps, de là vient que l’on ne peut pas contenter tout le monde à la fois.

A propos, poursuivit-il en s’interrompant, connaît-on Oupa en Europe?

— Pas le moins du monde.

— Et pourtant vous vous dites civilisés!

— Oui, et nous le sommes; mais nous devons notre civilisation au christianisme, à nos lois, à nos sciences et à nos arts. Or, étant plus instruits que vous, nous devenons meilleurs: ainsi, en Europe, le vol est généralement blâmé et puni.

— Ici, me répondit le prêtre, nous ne connaissons pas le vol. Tout est à tous; la propriété n’étant pas constituée.

— Votre hutte est à vous.

— Chacun a la sienne, qu’il bâtit où bon lui semble et comme il lui plaît. On n’a donc pas besoin de celle d’un autre.

— Vous avez des femmes qui vous appartiennent exclusivement.

— Nos femmes ne sont que des esclaves volontaires et, au cas où l’un des deux n’est pas content de l’autre, l’homme échange avec un ami. J’ai connu d’excellents résultats dûs à cette institution.

— Mais alors que deviennent vos enfants?

— Nos enfants sont notre unique richesse; plus nous en avons, mieux nous sommes soignés sur nos vieux jours.

— Et que fait celui qui n’en a pas:

— Il en adopte, parbleu!

— Vous êtes anthropophages?

Nous ne mangeons pas l’homme qui meurt naturellement.

Sybarites, va! Et vos ennemis?

— Que voulez-vous que nous fassions de nos ennemis morts?

Nous manquons d’outils pour creuser des trous profonds et multipliés, et les abandonner aux mouches, c’est la peste ou au moins le charbon.

— On les jette à la mer.

— La mer nous les rapporte, répondit-il brusquement.

— Mais parlez-moi donc de votre dieu Oupa.

— C’est juste. Ici, chacun de nous est à peu près baptisé ; mais sans en être meilleur chrétien pour cela, parce que tout le monde sait que vous autres catholiques, vous ne valez pas mieux que nous. Au lieu de nous civiliser, vous ajoutez vos vices aux nôtres: nous vivions dans un état de paix et d’innocence, et vous avez introduit parmi nous l’ivrognerie et la débauche, qui déciment la population après l’avoir démoralisée. Vous nous forcez au travail, et de quel droit? S’il est nécessaire que cent hommes s’éreintent quotidiennement pour arrondir le ventre d’un monsieur, je déclare que ce monsieur est un ennemi public, dont on fera bien de se défaire à la première occasion.

Vos demeures, il est vrai, sont belles, hautes et spacieuses; mais on prétend que ceux qui les construisent ne sont pas dignes de les habiter; ils se blottissent dans des huttes étroites et sans air, qu’ils n’ont pas même le droit de réparer, parce qu’elles ne leur appartiennent pas. Ainsi, on paye donc par des heures d’un travail pénible, le droit de reposer sa tête sous un toit étranger. Vous trafiquez de l’air, vous frappez le sommeil d’un impôt. Et dans ces festins où les mets sont si variés et si délicats, on laisse froidement passer son frère sans nourriture, tandis que l’on contracte une indigestion.

Allez, je sais également tout ce qu’il y a de larmes dans les parures de vos femmes, ou sur la robe de vos prêtres; ces deux êtres, sensibles par excellence, ne s’en sont même jamais aperçu. Qu’ont-ils fait de leur cœur, dites-moi?

Votre agriculture est florissante, j’en conviens; mais le sol étant toujours accaparé par une poignée d’hommes rapaces et indifférents, il s’ensuit de là que celui qui cultive, ensemence et récolte, n’a plus rien à prétendre quand son travail est terminé, parce que cela n’est pas à lui. Celui qui fait tout n’a rien, celui qui ne fait rien a tout. Tels sont les résultats de vos lois et la morale de votre religion.

Maintenant je vais vous parler des mérites du dieu Oupa.

— C’est inutile, répondis-je, faites-moi simplement connaître le rituel de vos prières, Au reste, la morale du prêtre me répond de l’excellence du dieu, et si vous abordiez en Europe...

— Que feriez-vous?

— Autrefois je vous aurais brûlé bel et bien, maintenant je vous mettrais simplement en prison, en ayant soin, toutefois, de vous signifier de ne pas propager, à l’avenir, des théories subversives de l’ordre social, politique et religieux établi dans ma nation.

— De sorte que si nous nous chamaillons quelques fois avec vos missionnaires, usant du même droit, nous accomplissons le même devoir, alors qu’avez-vous à voir là-dedans?

— Nous sommes la civilisation: l’idée s’appuyant sur la force.

— Et quand une idée n’est pas appuyée sur la force?

— Nous la crucifions.

— Bravo!

Le rituel de nos prières, ajouta-t-il, est la tradition orale des croyances de nos pères; il se compose d’hymnes chantées par le peuple, tandis que le prêtre danse et officie.... Auriez-vous quelque instrument de musique, par hasard?

— Oui, répondit la Fleur-des-eaux, en allant chercher son téorbe.

— Ah! pardon, poursuivit Méïo, en s’adressant toujours à moi, mais si je danse, me donnerez-vous un clou?

— J’y consens, dis-je après un moment de réflexion.

CHAPITRE XII

Table des matières

La Fleur-des-eaux revint s’asseoir à sa place, et se mit à chanter en polynésien. Jamais je n’avais entendu une voix semblable, comme force et comme étendue: chaque son qu’elle émettait résonnait à la quinte. On eût dit deux voix dans une seule.

Quant à la musique, lente, sans caractère bien précis, et pleine d’intervalles trop distancés ramenant des modulations impossibles, c’était de la musique sauvage, et voilà tout.

Je regardai le visage de ma chanteuse, il n’exprimait rien; il est vrai qu’elle avait d’autres dieux, c’est pourquoi on eût dit un enfant de chœur, psalmodiant quelque antienne latine; mais Méïo faisait, au contraire, mille contorsions désagréables et dévotes.

J’étais tellement émerveillé de la voix, que j’oubliais le prêtre et la musique. Quant au poême, quoique bizarre, il renfermait néanmoins des beautés de premier ordre, et je ne puis m’empêcher de citer une certaine strophe, que je craindrais d’affaiblir en la traduisant, parce qu’elle offre un caractère de sublimité que notre langue ne saurait atteindre; la nuance de certains mots nécessitant des périphrases trop longues pour n’être pas languissantes. Au reste, cela est d’une simplicité et d’une harmonie tellement frappantes, qu’il me semble que chacun peut s’en faire une idée exacte à la simple audition. Je reproduis également cette strophe, pour être agréable aux personnes familiarisées avec le dialecte liturgique des peuplades océaniennes, et je pense qu’elles ne seront pas fâchées de retrouver ce fragment si connu, qui mérite, à tous égards, de fixer l’attention des vrais littérateurs.

Le voici:

Rifa, daïmo doula, ta,

Keïda vou, mahila pa,

Dohulo ouh a foumra da:

Bischehka, sé véouka ma.

Emaïo tou, séouala, fa,

Choubi, séfo kévoula ra;

Ma Oupa-ro divoula, ka

Ché Oupa, huïac ota, na.

Je fus, il est vrai, tellement frappé de ce passage, que je fis signe au prêtre de s’arrêter un instant, et priai la Fleur-des-eaux de me le répéter.

— Nous avons encore, me dit Méïo. une sorte de danse sacrée fort remarquable; mais il faut deux personnes pour en assurer l’exécution: un homme et une femme, tandis qu’un troisième personnage chante un air vif et capricant. Chantez-vous?

— Certainement; mais je ne connais pas vos hymnes.

— Qu’importe! vous direz autre chose si bon vous semble; toutefois, dites-le en français, pour ne pas profaner la sainteté de nos mystères, en dénaturant le caractère majestueux de nos institutions sacerdotales.

— Comment nommez-vous cette danse?

— Le pas nuptial. Prêtez-moi la Fleur-des-eaux, et dites un hymne de votre pays accommodé à la circonstance.

Aussitôt, prenant le téorbe, et après l’avoir accordé à ma façon, je me mis à chanter «la ronde du Brésilien » d’Offenbach:

Voulez-vous accepter mon bras?

Dès la première strophe, on eût dit que mes deux danseurs n’avaient jamais connu que cette mélodie endiablée, tant ils en saisissaient bien toutes les nuances, en retombant avec une précision rhythmique que n’eût pas désavouée un premier prix du Conservatoire. Ah! si monsieur Offenbach allait habiter l’île d’Oualan, il y serait le premier musicien du monde.

Quant à la danse que l’on exécutait devant moi, je n’essayerai pas d’en faire la description: Méïo s’en acquittait en homme convaincu, tandis que la Fleur-des-eaux ne voyait que moi, en formant des pas dont elle ne soupçonnait pas même l’intention, car elle souriait tranquillement, comme un enfant qui se montre sous une robe neuve. Au reste, elle était d’une autre religion, et je l’ai déjà dit; mais quelle danse!

Avis aux petits crevés.

Heureusement que Méïo était fort vieux, tandis que la Fleur-des-eaux était toute jeune; sans quoi, j’aurais immédiatement mis à la porte ce prêtre d’Oupa. Mais arrivé au troisième couplet de ma ronde, les érotiques démonstrations du pontife essoufflé prirent un caractère tellement désopilant, que je partis d’un éclat de rire franc, bruyant et propre à déconcerter mes deux chorégraphes qui, en effet, s’arrêtèrent interdits; seulement, le fervent adorateur d’Oupa perdit l’équilibre et roula aux pieds de la Fleur-des-eaux qui, lui sautant légèrement par-dessus la tête, vint se réfugier auprès de moi, de sorte que je ne vis pas la fin du pas nuptial, — danse sacrée, — tel qu’on l’exécute dans l’île d’Oualan, et c’est grand dommage; cela promettait.

Lorsque Méïo se releva, son embarras était visible.

Comme prêtre, il devait au moins protester contre l’inconvenance de ma tenue à son égard; mais en même temps, l’espérance d’avoir un clou lui conseillait d’user d’une certaine tolérance; il s’arrêta donc à ce dernier parti et se montra assez accommodant, malgré sa déconvenue, aussi lui offris-je un grand verre d’eau-de-vie, qui vint aussitôt s’engloutir dans les vastes profondeurs et bruyantes concavités de son œsophage, et pour le congédier dignement, j’y ajoutai, non pas un clou, mais un joli couteau d’enfant ayant un sifflet à l’extrémité, ce qui le rendit le plus heureux des hommes; c’est pourquoi il se remit à danser en nous quittant, je crois même qu’il dansa tout le long du chemin qu’il prit pour regagner son village.

Pulsuz fraqment bitdi.

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17 yanvar 2025
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4064066329150
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