Kitabı oxu: «Le hachych»
François Lallemand
Le hachych

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066303310
Table des matières
I.
II.
III.
IV.
I.
Table des matières

A la fin de septembre dernier, je quittai Naples sur le bateau à vapeur l’Eurotas, qui venait d’arriver de Marseille: il avait été forcé de repartir à l’instant à la place du Minos, dont la chaudière s’était dérangée au moment de quitter le port.
Dès que l’Eurotas eut dépassé Micène et Procida, je me sentis indisposé et voulus me coucher en plein air pour prévenir le mal de mer. Comme je tirais à moi le matelas de mon cadre pour l’étendre sur le pont, je fis tomber à mes pieds un gros rouleau de papier négligemment serré par un cordon, et, probablement, oublié sous l’oreiller par celui qui m’avait précédé.
Après m’être assuré que cette liasse n’appartenait à aucun des voyageurs présents, je dénouai le cordon, et je parcourus quelques feuilles. Elles ne contenaient que des notes fort difficiles à déchiffrer, assez incohérentes et remplies de ratures. Le capitaine m’apprit que ce cadre no8avait été occupé par un jeune homme, pâle, mélancolique, et probablement souffrant; car il avait la tête enveloppée d’une espèce d’appareil, et portait à la joue droite des traces d’une assez forte contusion. Depuis Marseille, il n’avait pas cessé d’écrire et ne s’était couché qu’à la hauteur de Gaëte. Aussi avait-il fallu le réveiller lorsque tout le monde était déjà débarqué depuis longtemps. Du reste, le capitaine ne put rien m’apprendre de plus, attendu que la liste des passagers venus de Marseille était restée à Naples, suivant la règle, et que celui-là n’avait parlé à personne, même pendant les repas, tant il était préoccupé de son sujet.
Dans les courts moments de répit que me laissa la mer, je parcourus quelques-unes de ces feuilles volantes, et bientôt elles piquèrent ma curiosité. Désirant les débrouiller plus à mon aise, je priai le capitaine de me les confier. Comme il me connaissait, il y consentit volontiers, à condition que, à la première réquisition, je rendrais à qui de droit jusqu’aux plus petits morceaux de papier qui tenaient aux pages principales par des épingles ou des pains à cacheter.
Depuis ce temps, je n’ai plus entendu parler du pâle et mélancolique jeune homme à la tête fêlée... et je ne suis pas homme à garder le bien d’autrui.
Mais à qui rendre un objet perdu, quand le propriétaire est inconnu, quand personne ne réclame? Évidemment, c’est au destinataire, comme on dit en droit. Je me décide donc à rendre ces notes au public; car je dois supposer qu’elles lui étaient destinées, et, dans le doute, c’est encore à la communauté que doit revenir ce qui n’appartient à personne. Il est d’ailleurs tant d’âmes en peine qui auraient besoin du hachych pour se consoler du présent par la perspective de l’avenir!!! Je ne dois pas leur laisser ignorer les extases fantastiques dont peuvent jouir ceux qui en usent avec des intentions pures.
Enfin, ne faisant pas partie de la société des gens de lettres, et n’ayant pas même l’honneur d’être homme de lettres, j’engage chacun à prendre ce qui lui conviendra dans cette restitution publique.
Quoique ces notes aient été jetées à la hâte sur le papier, et Dieu sait sur quel papier! par un rêveur à peine éveillé, je veux les faire imprimer telles qu’elles sont, autant qu’il sera possible de se retrouver au milieu des ratures et des renvois, sans y permettre aucun changement, aucune addition ou soustraction, sous quelque prétexte que ce soit. J’aime mieux qu’une phrase reste incorrecte, une idée obscure, un sens incomplet, même tout à fait suspendu, que de permettre à personne d’y mettre du sien. Je ne serai jamais le cousin d’un mutilateur de manuscrit, eût-il d’ailleurs d’excellentes excuses.
Maintenant, lecteur perspicace, c’est à vous de briser l’os médullaire, comme dit le malin curé de Meudon «afin d’en extraire la mouelle quintessentielle, cet aliment précieux élabouré en perfection de nature.»
Cette publication pouvant soulever quelques réclamations de la part de l’auteur ou de ses héritiers, voici mon nom et mon adresse:
rue Paradis, 20, à Marseille.
II.
Table des matières

HIPP., Traité du Pronostic.
Puisque je n’ai rien de mieux à faire et que la mer est calme, j’en veux profiter pour conserver les souvenirs de ma nuit dernière, pendant qu’ils sont encore profondément gravés dans ma mémoire.
Il y a pour moi bien des consolations, bien des vérités dans cette brillante et prophétique fantasmagorie qui vient de passer sous mes yeux avec tant de netteté, tant de précision! J’y reviendrai bien souvent tout éveillé. Mais d’abord établissons les faits et suivons-en la curieuse filiation. Voyons .... commençons par le commencement.
A dîner chez le docteur Cauvière... repas délicat, comme de coutume, plutôt que splendide, convives plus choisis que nombreux... discussions chaudes, franches, mais pas trop bruyantes, roulant à peu près sur les idées suivantes:
Dans la presse, absence d’un but arrêté, général, humanitaire, ou du moins patriotique; nul principe capable de fixer les idées incertaines, de rapprocher les opinions divergentes, d’utiliser tous les efforts perdus dans des luttes stériles, et d’en faire une puissance en leur imprimant une direction invariable. Dans le pouvoir, égoïsme étroit et imprévoyant, oubli des besoins les plus urgents des masses; par suite, impopularité, faiblesse au dedans, timidité au dehors, intrigues et corruption pour remplacer la puissance et la dignité. Dans les chambres, manque de philanthropie ou du moins d’esprit public; point d’idées larges, ni de prévision, pas même de volonté forte, ni d’intelligence des affaires. Dans la bourgeoisie, préoccupations cupides, idées étroites, mesquines, sans portée, sans avenir; crainte des étrangers au dehors, crainte des prolétaires au dedans, crainte du gouvernement en haut, crainte de la concurrence en bas: partout la peur et l’égoïsme pour mobile. Chez le peuple, toujours déçu, toujours dévoué aux idées généreuses et cependant toujours suspect, chez le peuple, point d’affection pour le pouvoir qui l’oublie, point de confiance dans ceux qui l’exploitent au lieu de l’éclairer, point de consolation dans le présent, point de foi dans l’avenir.
Au milieu de cette tendance générale à l’isolement, à la démoralisation, tendance qui frappe les esprits les moins clairvoyants et dont les conséquences sont si effrayantes, on se demanda ce que produirait cet égoïsme, infiltré d’en haut, s’il gagnait entièrement la base de la société; quel serait le sort de la France, son rôle en Europe, si elle ne se créait elle-même une direction intellectuelle et morale, un but général d’activité, une mission digne d’elle, en harmonie avec sa position, avec le caractère de ses enfants, capable de la tirer de cet état de malaise et de torpeur qui annonce la décrépitude d’une nation, et précède sa dissolution, en la mettant à la merci des moindres événements?
Ces tristes idées, souvent chassées par la gaieté naturelle des convives, se reproduisirent pourtant avec une sorte d’obstination et finirent par amener un grand conflit d’opinions, sur l’état des autres nations de l’Europe, qui, presque toutes, avaient à table un ou deux représentants distingués.
Après bien des toasts, notre amphitryon fit apporter ce qu’il appelle son bréviaire, c’est-à-dire son Béranger, que chacun du reste savait à peu près par cœur, même les étrangers. Les pensées grandes et profondes, généreuses et prophétiques, qui se pressent dans cette poésie animée, dans ces odes sublimes, firent déborder de toutes les poitrines de vastes espérances et de chaudes sympathies. On but à la sainte cause de la démocratie, à la confraternité de tous les peuples, et on se leva pour prendre le café.
Le docteur Lebon demanda qu’il lui fût permis de prendre, au lieu de moka, une infusion de hachych.
«Une infusion de hachych! s’écria-t-onde toute part. Qu’est-ce que le hachych? est-ce une espèce nouvelle de thé? Est-ce du thé venu par caravane? Est-ce une variété de cacao?
–Ce n’est rien de tout cela, reprit le docteur Lebon. Au reste, vous allez en juger, car j’en ai apporté, suivant mon habitude, une ample provision.» Et il tira de sa poche un grand cornet de papier rempli d’une espèce de foin, à feuilles palmées et dentelées sur les bords, mêlées de graines et de tiges brisées.
–Mais c’est tout simplement du chanvre, dit un botaniste; c’est exactement la môme forme, le même aspect, la même odeur; ces graines, ces feuilles, ces petits fragments de tige, quoique brisés, ressemblent singulièrement à notre chanvre.
–C’est très-vrai, répondit le docteur Lebon; il est même probable que le hachych n’est autre chose que notre chanvre dont les propriétés se sont affaiblies dans le nord: c’est du moins l’opinion des savants de l’expédition d’Égypte, et ce qui semble encore la confirmer, c’est la supériorité du hachych de Syrie et d’Abyssinie sur celui du Delta. On sait combien le sol, la température, l’humidité, la culture, etc., modifient l’aspect des végétaux et surtout leurs propriétés. Tout le monde connaît d’ailleurs celles du chanvre ordinaire: il est donc probable que le hachych est un cannabis très-voisin du nôtre, ou pour mieux dire, le premier type du nôtre.
–Quel plaisir pouvez-vous donc trouver dans une pareille drogue?
–Quel plaisir? Sans le hachych, je serais mort cent fois de nostalgie!
–Vraiment! Comment cela?
–Compromis dans des affaires politiques, je parvins à m’échapper, et je gagnai l’Égypte sous un faux nom. Quelques indiscrétions à la française arrivèrent aux oreilles de notre consul. Il m’en prévint paternellement, et me donna une espèce de mission pour l’Abyssinie... Pourquoi sa conduite n’a-t-elle pas toujours été suivie? c’est encore la meilleure politique qu’un pouvoir éclairé puisse employer, si j’en juge d’après ma reconnaissance... Je passai trois ans dans la haute Égypte, dans la Nubie, le Sennar, le Darfour, le Kordofan et l’Abyssinie. J’en rapporte des collections nombreuses, variées, des renseignements de toute espèce que j’ai recueillis dans l’espoir d’être utile aux sciences et surtout à mon cher pays, si des hommes de cœur et d’intelligence veulent enfin s’occuper de son commerce et de sa prospérité. Il y a là beaucoup de bien à faire avec très-peu d’efforts, pourvu qu’on le veuille énergiquement et avec suite.
«Toujours préoccupé de la patrie absente, poursuivi par les souvenirs du foyer paternel, froissé dans ce que j’ai de plus cher, par le spectacle accablant de notre politique inintelligente et lâche, dont je voyais les effets de plus près que vous, dont je ressentais les contre-coups humiliants, je tombais souvent dans un découragement qui m’aurait conduit au suicide ou bien au marasme, si je n’avais été ranimé par les visions délicieuses que me procurait le hachych... Les Abyssiniens m’en avaient appris l’usage; et la direction constante de mes idées me donnait des rêves bien différents des leurs; je le prenais d’ailleurs toujours pur. Au lieu de visions érotiques, ou de fureurs guerrières, j’avais des extases politiques.
«La propriété la plus constante et la plus remarquable du hachych est d’exalter les idées dominantes de celui qui en a pris, de lui faire voir d’une manière claire ses plans les plus compliqués se débrouiller sans difficulté, ses projets les plus chers se réaliser sans obstacle; de lui procurer l’intuition précise de ce qu’il cherche, enfin de lui faire savourer par la pensée la possession anticipée et sans mélange de tout ce qui est suivant ses goûts, ses vœux, ses passions habituelles, ou plutôt suivant ses désirs et la direction de ses pensées, au moment où le hachych agit sur lui. C’est ce qui explique les effets différents qu’on en raconte; car ils varient beaucoup, suivant les individus et même suivant les dispositions du moment.
«Le hachych entre dans toutes les thériaques, dans tous les électuaires, opiats, etc., plus ou moins aphrodisiaques, que le magoun, droguiste de l’endroit, vend à ses pratiques, en pâtes, en bols, en tablettes, en conserves, en confitures, etc. Mais, dans toutes ces préparations, il est mêlé à l’opium, au gingembre, à la cannelle, etc., sans compter les cantharides. Quant à moi, je ne le prends jamais qu’en infusion pour en obtenir des effets sans mélange.
«On peut cependant le fumer, soit pur, soit mêlé avec du tabac doux; ses effets sont exactement les mêmes; seulement ils sont un peu plus faibles et se font plus longtemps attendre. Il suffit même, quand on est très-impressionnable et qu’on n’en a pas l’habitude, de rester au milieu de fumeurs de hachych un peu nombreux pour que la vapeur opère, probablement par l’absorption pulmonaire. Au reste, l’usage du hachych est général et très-ancien dans l’Orient, comme on peut en juger d’après Chardin, d’après Prosper Alpin, etc., malgré les mesures rigoureuses déployées dans tous les temps par les autorités locales contre ce commerce. Celles du pacha d’Égypte ne sont pas plus efficaces; il en est de môme en Algérie, et sur toute la côte d’Afrique.
–Mais pourquoi le défend-on?
–Parce qu’il produit une exaltation terrible chez ceux qui nourrissent des projets de vengeance; parce qu’il finit, quand on en abuse, par agir sur la santé; et tous ceux qui ont besoin de consolation y reviennent toujours avec une passion croissante. C’est bientôt pour eux un besoin irrésistible. Nos soldats de l’expédition d’Égypte, privés de toute communication avec la France, commençaient à s’y adonner, malgré les ordres du jour du général en chef. Que voulez-vous? C’est le remède à la nostalgie, au découragement, aux déceptions de toute espèce. J’ai pensé qu’en France j’en aurais encore besoin, pendant bien longtemps: c’est pourquoi j’en ai rapporté une ample provision, et je vous en offre. Essayez-en, quand ce ne serait que par curiosité: que risquez-vous? Une petite dose, une seule tasse de cette précieuse infusion, ne peut vous donner que de la gaieté, des consolations; vos prévisions les plus agréables se transformeront, pour un moment, en réalités: vous posséderez le don de seconde vue; vous serez élevé au rang des prophètes.»
Quelques-uns cédèrent aux instances du docteur Lebon, et même prirent avec lui plusieurs tasses de l’infusion qu’il venait de préparer, soit qu’ils fussent entraînés par son exemple ou par la curiosité, soit qu’ils éprouvassent les mêmes soucis, les mêmes préoccupations politiques. D’autres se contentèrent de fumer le hachych pur, ou mêlé avec du tabac très-doux. Je crus prudent de faire comme ces derniers, malgré le chagrin que me causait la démoralisation du pays: je me défiais de ma susceptibilité nerveuse, et je voulais pouvoir observer ce qui se passerait chez les autres.
Dans le groupe au milieu duquel je me trouvais, on reprit la question de l’Égypte, de la mer Rouge, de son importance comme moyen de communication entre la Méditerranée et la mer des Indes. On passa aux intérêts de la France dans ces parages; à son avenir dans l’organisation de l’Europe; au besoin de lui créer un centre d’activité pour la tirer de son malaise, de sa torpeur léthargique et de son abjection. Je respirais à peine au milieu d’une épaisse fumée de hachych, lorsqu’un des convives nous annonça tout à coup qu’il avait découvert un nouveau moteur applicable à toutes les machines. C’était mon silencieux voisin Vanderbrook, qui s’était montré jusqu’alors étranger à la conversation.
«Arrière! s’écria-t-il avec chaleur et conviction; arrière la vapeur! elle exige trop de combustible: le charbon tient trop de place et coûte trop cher. J’ai trouvé dans l’électricité un moteur bien plus puissant et plus commode. Une fois la machine mise en jeu, elle agit ensuite par sa propre action avec une force et une vitesse dont vous pouvez avoir une idée par les effets de la foudre: il ne s’agissait que de les régulariser.... La source en est inépuisable, puisqu’elle se répare sans cesse dans le réservoir commun de notre planète. Voici comment je m’en suis rendu maître....» Il nous décrivit ensuite son appareil avec un soin minutieux.
Ce qui nous surprit le plus dans cette brusque sortie, ce fut l’assurance et la clarté de l’habile mécanicien qui venait de se lever au moment où l’on y pensait le moins; ce fut aussi la chaleur et la facilité avec lesquelles il s’exprimait. Né à Leyde, élève de Van Marum, il avait vécu au milieu des appareils galvaniques, électriques, etc.; il ne rêvait qu’à leur application comme force motrice: absorbé par ses méditations, et silencieux par nature, il n’avait pas encore parlé.
«Ne vous y trompez pas, me dit le docteur Lebon en me poussant le coude, c’est l’effet du hachych: il en a pris trois tasses coup sur coup. Écoutez! quel flux de paroles! quelle netteté d’idées! Il voit tous les détails de sa machine; il a trouvé ce qu’il cherchait depuis si longtemps!»
Dans ce moment, un professeur de zoologie se mit à nous décrire l’organisation intérieure des animaux anté-diluviens, dont l’homme n’a jamais vu que les squelettes fossiles. Il nous expliqua les transformations subies par les espèces perdues, pour constituer celles qui existent aujourd’hui: transformations qu’ont produites les changements survenus dans la constitution du globe, dans la distribution des eaux, et surtout, comme l’ont prouvé Brongniart, Dumas, etc., dans la composition chimique de l’air atmosphérique, à mesure qu’une plus grande quantité de carbone, fixée par les végétaux, a disparu dans les houillères, laissant ainsi dans l’air une plus grande proportion d’oxygène, à la suite de la décomposition de l’acide carbonique par l’acte de la végétation. De là une organisation de plus en plus compliquée, et des dimensions moins colossales dans les végétaux, à mesure que les proportions d’acide carbonique ont diminué.
Je suivais ses explications avec un vif intérêt, car elles étaient claires, séduisantes et répondaient d’avance aux objections, lorsque mon attention fut détournée, et bientôt tout à fait absorbée, par le jeune Démos, qui retournait en Grèce après un séjour de quatre ans à Paris, où il avait été envoyé par le ministre de l’instruction publique. Monté sur un fauteuil, le jeune Démos s’était levé, comme un quaker dans l’inspiration, pour épancher les pensées humanitaires qui débordaient dans son sein.
«Écoutez, dit-il, écoutez, vous qui cherchez le bonheur dans ce monde, vous qui lui demandez des consolations contre vos chagrins, contre vos misères; écoutez, vous qui désirez une règle sûre de conduite, un guide invariable pour les questions les plus complexes de morale et de politique.
«Si vous n’envisagez l’homme que d’une manière abstraite, isolée, vous n’aurez qu’une idée fort imparfaite de ses besoins physiques, intellectuels et moraux les plus impérieux. L’homme n’est pas seulement nécessiteux et intelligent, il est surtout éminemment social, par instinct, par organisation: il a besoin de ses semblables encore plus pour les aimer et leur être utile, que pour en recevoir des secours de toute espèce. On ne l’a jamais trouvé seul que malgré lui: ce qu’on appelle état de nature n’est qu’une civilisation très-peu avancée, une association restreinte à la famille. Les récits des voyageurs, comme l’étude de l’histoire, prouvent que l’homme est d’autant plus heureux qu’il fait partie d’une association plus large et plus compacte.
«Voyez ce qui se passe chez les sauvages d’Amérique, d’Afrique, et des diverses parties de l’Océanie: partout où l’association est restée bornée à la famille, partout où l’isolement n’a pas dépassé cette étroite limite, chaque petit groupe est en guerre incessante avec tous ceux qui l’entourent; ne pouvant garder ni utiliser leurs prisonniers, ils les mandent. Les combats et la misère éclaircissent incessamment une population errante et clair-semée. Il y a déjà plus de sécurité quand plusieurs familles sont réunies en peuplades assez puissantes pour se faire respecter. Cependant, elles sont encore dans un état d’hostilité permanente, et ces combats journaliers, terribles, exterminent beaucoup plus d’hommes que les guerres les plus désastreuses des grandes nations, et ce qui le prouve bien clairement, c’est le chiffre comparatif des populations sauvages ou civilisées qui couvrent une égale surface de terrain.
«L’histoire nous offre exactement le même spectacle à l’origine de tous les peuples: les temps primitifs de la Grèce, de l’Italie, de l’Ibérie, de la Gaule, de la Bretagne, sont pleins des mêmes haines, des mêmes misères, des mêmes massacres, des mêmes dévastations. Sans aller si loin, voyez ce qu’était la France féodale au moyen âge, quand chaque fief était indépendant, quand chaque seigneur était en guerre avec son voisin. Rappelez-vous ce qu’était l’Italie un peu plus tard sous tous ses petits souverains; enfin ce qu’étaient nos diverses provinces au moment de la révolution, lorsqu’elles avaient chacune leur système de douanes, leurs lois distinctes, leurs poids et leurs mesures. Il n’y a donc aucun doute possible sur l’intérêt de chacun à faire partie d’une agglomération aussi puissante que possible. Il est utile à tous que le fractionnement diminue, que les limites des populations s’effacent, que leurs intérêts se fondent de plus en plus. Il faut que les peuples comprennent enfin clairement le besoin qu’ils ont les uns des autres, comme les individus; il faut qu’ils sachent bien qu’aucune nation ne peut impunément s’isoler des autres, qu’elle ne peut trouver dans cet isolement aucun avantage, qui ne soit acheté par des maux plus grands; pas plus qu’un gouvernement, quel qu’il soit, ne peut se trouver bien de séparer ses intérêts personnels de ceux du pays.
«S’il est utile aux peuples d’agrandir sans cesse leurs relations, il ne l’est pas moins aux individus d’étendre aussi leurs affections.
«Les liens de famille sont bien doux, bien puissants; ils font le charme de la vie et le fondement le plus solide de toute société; mais ils sont périssables; il n’est personne de nous qui ne l’ait amèrement éprouvé ou qui ne soit exposé tôt ou tard aux perles les plus cruelles. Il faut donc se ménager des consolations dans une sphère plus étendue, et par conséquent moins accessible aux coups du sort: il faut étendre ce besoin d’aimer qui est en nous à ce qui ne saurait périr ni même s’altérer. L’amour du sol natal est bien vif, bien profond, bien durable, mais on ne l’éprouve dans toute son énergie que loin des lieux que l’on regrette; et c’est alors un plaisir mêlé de peines. Le sentiment de la patrie repose sur une base plus vaste et par conséquent plus stable; il est d’autant plus exalté qu’on doit plus aux institutions nationales et qu’on prend plus de part aux affaires publiques. Il a produit les plus grands dévouements, il peut consoler des plus amers chagrins. Mais son exaltation même peut faire ressentir les plus violentes angoisses. Le pays peut être envahi ou menacé d’invasion; il peut être humilié, démoralisé, gouverné par des lâches, par des intrigants; il peut être trahi dans son honneur, dans ses intérêts les plus chers; il peut enfin tomber en dissolution..... où donc alors trouver quelque refuge contre tant d’amertumes et de déceptions?... Vous avez tous éprouvé ces épouvantables tortures; car il n’en est pas un de vous dont le pays n’ait à son tour essuyé toutes ces calamités.... Sur quoi donc reposer alors ses regards pour ne pas succomber de désespoir? Il faut s’élever encore plus haut. Il faut envisager l’avenir en embrassant l’espèce humaine tout entière, parce qu’elle seule est impérissable, parce qu’elle seule est toujours progressive dans son ensemble, parce qu’elle est enfin tous les jours plus éclairée et plus reconnaissante.
«L’homme le plus heureux n’est pas le plus riche, le plus affairé, le plus haut placé: c’est celui qui fait le plus de bien; car le bien porte en lui-même sa récompense immédiate. L’homme le plus utile au plus grand nombre est aussi celui dont la mémoire est plus durable. Les individus peuvent être ingrats, envieux, injustes; les nations se trompent quelquefois sur la valeur des hommes, de leurs opinions, de leurs actions; mais l’espèce humaine ne se trompe pas sur les services qu’on lui rend, et ne les oublie jamais. Ayons donc toujours l’humanité tout entière présente à la pensée, comme base de nos opinions, comme mobile de nos actions. Comptons toujours sur elle: plus notre dévouement sera grand, plus nous serons certains qu’il ne sera pas oublié. Que ce soit la religion de tous les peuples! elle compte déjà bien assez de martyrs!
–Une voix: Et les affections de la famille, et le sentiment de la patrie?
–Ne craignez pas que l’amour de l’humanité les affaiblisse; il ne s’agit pas ici d’une chose matérielle qui s’épuise à mesure qu’on la dissémine; il s’agit d’une faculté qui se développe, au contraire, comme toutes les autres, par l’exercice. Ceci n’est pas une hypothèse, une théorie: consultez les faits, et vous verrez que les époux, les fils, les frères les plus aimants, ont toujours été les patriotes les plus dévoués, et les philanthropes les plus pratiques.
–Une autre voix: Mais ce dévouement à l’humanité ne peut être compris que par les hommes supérieurs; il ne peut être récompensé que chez ceux qui sont en évidence!
–C’est une autre erreur; l’homme le plus affectueux, quelle que soit sa position, est aussi le plus aimé de ses parents, de ses voisins, de tons ceux qui le connaissent. Il trouve en eux des amis sûrs: il en est aidé, secouru avec plus d’empressement, de dévouement que l’égoïste: celui-ci, on le laisse se tirer d’embarras tout seul. L’homme le plus franc est celui qu’on croit avec le plus de confiance: le plus loyal est celui avec lequel on a le plus volontiers des relations d’intérêt. Ainsi dans les rangs les plus obscurs de la société, ce qui est bon, juste, honnête, porte également avec soi sa récompense immédiate. Or tout cela n’est autre chose qu’un sacrifice momentané de l’individu, à ce qui est utile à tous, c’est-à-dire, conforme aux lois de l’humanité. Avec le temps, cette règle de conduite est toujours la meilleure.
«Voyez ce qui se passe tous les jours autour de vous: il n’y a rien de moins poétique que le commerce, rien qui sente plus l’égoïsme: cependant, quels sont les négociants dont les affaires sont le plus prospères? Croyez-vous que ce soient les plus avides dans leurs calculs, les plus âpres dans leurs marchés, les moins scrupuleux dans leurs transactions, ceux qui spéculent sans pitié sur la détresse et pressurent le malheur? Il s’en faut de beaucoup. C’est ce qu’il est facile de constater dans une ville comme celle-ci..... je vous délie de me citer un avare sordide qui ait fait une immense fortune dans le commerce. A force de lésine et de privations, il peut amasser une certaine aisance; mais on connaît bientôt sa rapacité, et ses relations ne sont jamais étendues. Quant à ceux qui abusent de la confiance publique, qui manquent à leurs engagements et qui fraudent sur la qualité, sur la quantité, vous les verrez toujours tomber dans la misère. Les grandes affaires ne s’établissent que sur des rapports larges, faciles, d’un avantage réciproque; elles ne se maintiennent, et ne s’étendent que par la confiance générale dans une loyauté bien reconnue: personne ne veut être dupe et ne consent à se laisser pressurer. En un mot, les relations les plus sûres, les plus durables, sont celles qui sont fondées sur une complète réciprocité.
«Ce qui est vrai d’homme à homme, ne l’est pas moins de province à province, de peuple à peuple. Ainsi, par exemple, ce qui ruine peu à peu le commerce français à l’extérieur, ce n’est pas, comme on l’a dit, la concurrence qui lui est faite, sur tous les marchés, par le bas prix des marchandises étrangères; c’est la mauvaise foi des misérables qui ruinent votre crédit avec le leur, par des fraudes de toute espèce, auxquelles on n’est pas pris deux fois; et, ce qui le prouve, c’est que ces flibustiers fournissent tout aux plus vils prix. Il y a folie à croire qu’on peut commercer avec ceux qui ne gagneraient rien.
–En attendant, l’honnête négociant souffre donc pour le fripon?
–Oui; mais j’ai déjà dit que l’homme ne peut s’isoler de ceux qui l’entourent. Ses intérêts sont toujours liés à ceux des autres; il y a toujours solidarité plus ou moins intime entre tous ceux qui composent une société.
«Il en est de même entre les diverses nations.
«Voilà ce qu’il faut que les plus indifférents comprennent bien, pour que tous flétrissent une conduite aussi nuisible à tous, pour que le pays intervienne, s’il le faut, quand il s’agit de l’honneur et de la prospérité du pays.
«Ce que je viens de dire du commerce peut s’appliquer à toute autre relation d’homme à homme, de peuple à peuple; ce qu’il y a de meilleur est toujours ce qui est le plus juste, c’est-à-dire, le plus conforme à l’humanité, ou, si vous aimez mieux, dans l’intérêt réciproque de chacun.
«Pour ne pas nous perdre dans les abstractions, voyons les faits.
«Le premier sauvage qui, dans une tribu, se sentit de la pitié pour un prisonnier et demanda qu’on le laissât vivre, cet homme sensible a dû passer, parmi des cannibales, pour un lâche, ou pour un fou. Cependant ils ont fini par comprendre qu’ils pouvaient tirer meilleur parti d’un prisonnier en l’employant à leur usage qu’en le mangeant, et l’esclavage a remplacé presque partout l’anthropophagie. C’était un premier progrès de l’humanité, et il n’a pas été moins avantageux au vainqueur qu’au vaincu.
«Ceux qui se sont élevés jadis contre l’esclavage ont aussi passé pour des rêveurs, et pour des rêveurs fort dangereux. En effet, ils attaquaient des droits acquis, une propriété légitime; ils ébranlaient l’ordre social établi, le seul qui parût alors possible. Cependant, le servage a remplacé l’esclavage, et le travail de l’homme libre celui du serf, sans qu’aucun état soit tombé en dissolution. Au contraire, les peuples qui ont donné l’exemple de l’émancipation sont devenus plus heureux, plus moraux, plus prospères que leurs voisins. Mais ce n’est pas seulement l’esclave ou le serf qui se sont améliorés en devenant libres, ce n’est pas seulement la société qui a transformé des ennemis turbulents et dangereux en défenseurs dévoués de son indépendance; le maître lui-même n’a pas moins gagné sous tous les rapports; sa moralité s’est développée, car le pouvoir absolu corrompt les meilleures natures. D’ailleurs, le maître n’eut plus à redouter les révoltes et les vengeances de ceux qu’on torturait en son nom; il n’eut plus à s’occuper de leurs besoins, de leurs châtiments, etc. Enfin, il fut mieux obéi, avec moins de dépense et d’embarras; car le travail et les services de l’homme libre sont de beaucoup supérieurs à ceux de l’esclave; ils sont même, en tenant compte de tout, bien moins onéreux.