Kitabı oxu: «La Kommandantur»

Şrift:

Frantz Fonson

La Kommandantur


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066336936

Table des matières

PRÉFACE

DISTRIBUTIONS DE LONDRES ET DE PARIS

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIERE

SCÈNE II

SCENE III

SCÈNE IV

SCENE V

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

SCÈNE II

SCÈNE III

SCÈNE IV

SCÈNE V

SCÈNE VI

SCÈNE VII

SCÈNE VIII

SCENE IX

SCÈNE X

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

SCÈNE II

SCÈNE III

SCÈNE IV

SCÈNE V

SCÈNE VI

SCÈNE VII

SCÈNE VIII

PRÉFACE

Table des matières

Afin de préciser les intentions que j’ai eues en faisant représenter «La Kommandantur» à Paris, en avril 1915, je crois utile de publier ici la lettre que j’adressai à M. Adolphe Brisson en réponse à l’article qu’il avait écrit sur ma pièce dans son feuilleton du «Temps» :

«Monsieur et cher confrère,

«C’est à vos sentiments de courtoisie — et je puis dire, n’est-ce pas, de cordiale confraternité ? — que je m’adresse pour vous demander la permission d’expliquer aux lecteurs du Temps quel but j’ai poursuivi en faisant représenter au Gymnase La Kommandantur.

«Croyez bien que jamais je ne me serais permis d’entrer publiquement en discussion avec vous s’il ne s’était agi que d’une critique exclusivement littéraire; mais, cette fois, les circonstances tragiques que nous traversons ont voulu que l’on discutât bien plus l’opportunité des représentations de ma pièce que ma pièce elle-même.

«Certains ont été d’avis que, précisément en temps de guerre, c’était de guerre qu’il fallait parler; d’autres, parmi lesquels vous êtes, ont estimé qu’il était fâcheux qu’on étalât sur une scène nos misères actuelles. C’est surtout ce reproche-là qui me peine, car il démontre qu’on a méconnu mes intentions, sans doute de la meilleure foi du monde.

«Lorsqu’on novembre j’ai quitté Bruxelles, après bien des aventures dont vous n’êtes pas sans avoir entendu parler, je me suis rendu en Hollande. Là, l’esprit empli de souvenirs tragiques, les oreilles bourdonnantes encore des chants de triomphe des Allemands dans ma ville natale, hanté par la vision des théories de pauvres gens fuyant Liège, Louvain, Aerschot, Malines, le cœur gonflé d’admiration pour le sang-froid, le courage et la dignité silencieuse de mes concitoyens, j’ai songé à dire toute leur vaillance, à montrer la grandeur et la noblesse de leur attitude. Nos poètes l’avaient fait, avec quelle beauté ! Nos orateurs avaient imité leur exemple; je pensais qu’à mon tour il m’aurait été permis de le tenter... Ma façon, à moi, de m’exprimer, c’est le théâtre! Que voulez-vous? c’est mon métier! Alors, pieusement — oui, cher monsieur, pieusement — j’ai écrit La Kommandantur.

«Je n’ai touché à la douleur des miens qu’avec des mains tremblantes d’émotion, avec le souci d’être juste et véridique, et de montrer mes compatriotes tels qu’ils étaient, exprimant leur patriotisme avec leur simplicité coutumière et leur héroïsme sans phrases, sans lyrisme, leur héroïsme ingénu, dirai-je, tant il avait la pudeur de sa grâce.

«Et, tenez, me permettrez-vous de rappeler celte scène du premier acte, où mon vieux Jadot exprime l’amour qu’il a pour son pays?

«Oui, Thérèse, dit-il, je t’aime bien, et les petits aussi. Jusqu’à

«présent, j’étais même certain que c’était toi que j’aimais le plus au

«monde. Quand nous avons perdu notre fils Henri, j’ai cru que je

«mourrais de chagrin; alors, ta tendresse, la tendresse de Catherine...

«le petit Lucien... tout cela a fait que je me suis consolé !... Mais

«vois-tu, maintenant, je sens qu’au-dessus de toi, de Catherine et de

«Lucien, il y a quelque chose de plus grand, quelque chose qui contient

«tout cela, qui est tout cela, avec notre maison, les champs

«qui sont autour de la forme où je suis né, où nous nous sommes

«fiancés, les mauvais jours que nous avons passés, nos joies, nos

«douleurs; quelque chose, enfin, qui est tout ce que nous avons

» aimé, tout ce que nous avons souffert; quelque chose qui est dans

«ton cœur, qui est dans mon cœur, dans tous nos cœurs, et qui y

«est depuis toujours, sans même que nous le sachions... C’est notre

«pauvre pays! Eh bien, oui, mon Dieu, notre patrie!

«Tu te souviens comme Henri se moquait de moi, parfois — gentiment,

«oh! gentiment — quand je parlais du drapeau ou quand il me

«voyait mettre ma belle redingote des dimanches pour allor, à la

«place des Martyrs, aux fêtes de septembre? Je sentais bien qu’il

» trouvait ça un peu ridicule, un peu «vieux genre», si tu veux... C’est

» qu’il no savait pas, vois-tu! Il était comme l’enfant qui n’a jamais

«vu sa mère malade, et qui s’est imaginé qu’elle ne mourrait

«jamais!»

«Ce sont ces sentiments-là, mon cher monsieur Brisson, que j’avais tenu à exprimer dans ma pièce. Oui, presque tous, en Belgique, nous étions, avant cette guerre, comme le fils de Jadot. A force de nous sentir heureux, en sécurité chez nous, nous en étions arrivés à sourire parfois, lorsque nous assistions à des cérémonies d’un chauvinisme que notre neutralité semblait peu justifier. Aujourd’hui, c’est autre chose: j’ai assisté à Bruxelles au réveil émouvant de ces sentiments qu’exprime Jadot, j’ai admiré — avec quelle piété ! — le courage des humbles, la générosité des riches; j’ai entendu la foule murmurer La Marseillaise derrière le corbillard d’un soldat français escorté par trois soldats allemands; j’ai vécu à côté de Jadot les heures d’angoisse qu’il a passées à la kommandantur, tandis que, tous deux, nous nous attendions à être fusillés d’un instant à l’autre; j’ai connu Spieckaert et Klache den Door; j’ai vu leur vaillance, j’ai recueilli la promesse qu’ils m’ont faite d’aller rejoindre nos armées s’ils étaient rendus à la liberté.

«J’ai pensé que tout cela, il était bon de le dire, de le montrer à nos amis d’Angleterre et de France, afin qu’ils sachent que ceux qui sont restés là-bas, dans nos villes occupées, nos contrées envahies, n’ont pas changé, sont restés les ennemis irréconciliables des Allemands, et ne leur dissimulent ni leur haine ni leur dégoût, dussent-ils y perdre la liberté ou la vie.

«Ce qui m’avait encouragé à faire jouer La Kommandantur à Paris, après l’avoir fait jouer à Londres, c’est que la presse anglaise avait loué ma pièce unanimement et sans réserves, c’est que mes amis d’Angleterre, de Belgique, et puis ceux de France auxquels je l’avais lue, l’avaient trouvée saine et utile, et que personne, vous m’entendez, cher monsieur, personne, ne m’avait mis en garde contre le péril que vous me signalez dans votre article. Si, pourtant, quelqu’un l’avait prévu: M. le préfet de police, dont j’admire le sens des réalités, et qui n’a cédé, d’ailleurs, que sur les raisons patriotiques que je lui ai données.

«Veuillez, mon cher confrère, ne trouver dans cette lettre aucune amertume, ni surtout aucune récrimination. J’ai tenu à vous dire l’unique but que j’avais poursuivi en demandant à M. Franck de monter La Kommandantur au Gymnase. Ce but, je le lui avais révélé, il l’avait compris et l’avait approuvé, ce dont je lui suis infiniment reconnaissant.

«Sans doute nous avons eu tort, puisque d’excellents Français, d’ardents patriotes comme vous, ont été choqués du spectacle de nos douleurs, trop vives encore. Avouez cependant que je pouvais me faire des illusions, puisque pendant les deux mois que ma pièce a été jouée, en français, à Londres, je n’ai entendu aucune note discordante. «Vérité en deçà des monts, erreur au delà.» On devrait toujours relire Pascal, mon cher monsieur Brisson!

«Pardon, mon cher confrère, d’avoir pris de votre temps et de votre place, et merci pour l’extrême galanterie que vous ne manquerez pas d’avoir vis-à-vis d’un confrère qui s’est peut-être trompé sur le choix d’un moment, mais qui a l’excuse de l’avoir fait avec les meilleures intentions du monde, et à une époque où il est tellement difficile de savoir exactement le théâtre qu’il convient de faire qu’en fin de compte il vaut mieux, peut-être, n’en pas faire du tout.

«Veuillez agréer, mon cher monsieur Brisson, mes salutations les plus confraternellement empressées.

«JEAN-FRANÇOIS FONSON.

«P.-S. — Quelqu’un dans la presse a été jusqu’à dire que j’avais «renié. mon prénom de Frantz. Voici pourquoi j’ai repris les deux prénoms qui se trouvent sur mon acte de naissance: pendant que j’étais à Bruxelles, au moment de l’occupation, j’entendais à chaque instant des Allemands qui, dans la rue, s’appelaient du nom de Fritz ou de celui de Frantz; ces noms me sont devenus insupportables. C’était bien simple, pourtant

Avec une courtoisie à laquelle je me plais à rendre hommage, M. Brisson inséra cette lettre dans sa chronique théâtrale du 24 mai 1915, et la fit suivre de commentaires que je crois devoir publier également:

«Je n’ajouterai que quelques mots à ces explications. Je ne crois pas que la sincérité et le désintéressement de M. Fonson puissent être mis en doute: tout ce qu’il possède à Bruxelles est aux mains des Allemands; la vivacité agressive de son œuvre l’expose à de faciles et dures représailles. Cette menace ne l’a pas empêché de dire toute sa pensée sur l’opprimé et sur l’oppresseur, de peindre, tels qu’il les avait vus, le Boche sournois, brutal et féroce, le Belge indépendant, fier, irréductible, d’opposer à l’orgueilleuse et lourde suffisance de l’un la fermeté sans pose, la bonhomie goguenarde, l’humeur caustique et gaie de l’autre, l’ironie bruxelloise au despotisme germain. Les intentions de M. Fonson étaient pures, et nul, qu’il le sache bien, ne s’y est mépris. Son drame pathétique, indigné, familier et coloré conquit le public anglais, obtint de lui un accueil dont la presse de Londres, unanime à le louer, nous apporta l’écho chaleureux. M. Fonson ne trouva pas moins de sympathie auprès de ses compatriotes qui lui sont reconnaissants d’avoir si cordialement plaidé leur cause. Il espérait, que dis-je? il était sûr de rencontrer en France cette même approbation. Jugez de son étonnement, de son chagrin: un courant d’indifference et d’hostilité, qu’elle ne parvint pas à remonter, se forma contre la pièce. On l’écouta, on l’applaudit; on ne contesta point son mérite, on apprécia l’excellence de son but, et, toutefois, on la déclara inopportune. La critique fut plutôt maussade, la foule se montra peu empressée. M. Fonson aurait tort d’attribuer cette froideur à quelque hostilité préconçue. J’ai essayé ici même d’en démêler les raisons. Notre sensibilité répugne à accepter certains spectacles qui l’impressionnent trop vivement. L’auteur allègue l’empressement, exempt d’embarras, que le spectateur anglais lui a témoigné. Mais les Anglais sont plus éloignés que nous ne le sommes des souffrances et des misères de l’invasion; ils y compatissent d’une façon plus détachée, plus lointaine, par l’imagination et le cœur; leur sol est inviolé ; ils n’ont pas comme nous un morceau de chair pris et déchiré dans le formidable engrenage de la guerre... M. Fonson fait encore observer que d’excellents Français, d’ardents patriotes, ayant lu son ouvrage, n’y ont rien relevé de répréhensible et y ont puisé, au contraire, une réconfortante et salutaire émotion. Ces mêmes personnes, assises coude à coude devant la rampe, n’auraient-elles pas été affectées différemment? La scène imprime aux mots, aux gestes et aux visages un relief inattendu. Le lecteur réfléchit, il analyse et contrôle ses sensations; l’auditeur s’y abandonne, il ne réagit pas et suit l’irrésistible impulsion du premier mouvement. C’est ainsi que se constitue autour des ouvrages dramatiques cette atmosphère qui décide de leur sort. L’atmosphère ne fut point favorable à La Kommandantur. Nous éprouvions une gêne indéfinissable: le malaise de contempler, en témoins curieux et non exposés, des misères actuellement subies; nous avions la petite honte de notre sécurité et de notre amusement; nous avions enfin le sentiment que le réalisme de ces tableaux nous attristait sans utilité, sans profit moral, nous remuait sans nous ennoblir. La tentative nous semblait, non pas irrespectueuse, blessante ou inintéressante, mais prématurée. Nous rendions pleine justice à M. Fonson, nous eussions voulu lui apporter notre adhésion entière. Tout le monde, en cette aventure, a été de bonne foi...»

Adolphe BRISSON.

Je suis persuadé, en effet, que presque tout le monde, en cette aventure, a été de bonne foi.

Quant à moi, j’ai la conviction d’avoir fait œuvre patriotique et saine en écrivant «La Kommandantur» qui est un cri d’admiration pour mes compatriotes restés fiers et indomptés sous la botte allemande. Ce cri, je ne l’ai pas poussé «en témoin curieux, et non exposé, des misères actuellement subies», mais en acteur qui a souffert, parmi ses concitoyens, toutes les avanies, toutes les cruautés d’un ennemi implacable.

Au reste, le public jugera, et c’est bien humblement, mais sans que je m’adresse le moindre reproche et sans que m’émeuve la moindre inquiétude de conscience, que je soumets cette œuvre à son jugement.

JEAN-FRANÇOIS FONSON.

Paris, le 5 janvier 1917.


DISTRIBUTIONS DE LONDRES ET DE PARIS

Table des matières


DES PRISONNIERS CIVILS, DES SOLDATS ALLEMANDS.


(L’action se déroule à Bruxelles,

pendant l’occupation allemande, en 1914.)

Répertoire de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques,

12, rue Henner, à Paris. (Agence Alfred Bloch.)

ACTE PREMIER

Table des matières

Une salle à manger en sous-sol, comme il en existe dans la plupart des petites maisons de rentiers, à Bruxelles.

Dans le fond, à gauche, une fenêtre basse, au ras du trottoir, laisse apercevoir les jambes des gens qui passent dans la rue. A droite, séparée de la salle à manger par une porte vitrée (qui reste ouverte pendant tout l’acte), la cuisine, dont on aperçoit le fourneau.

A droite de la fenêtre, un petit escalier mène à une porte qui donne sur le vestibule de la maison.

Dans cette modeste demeure de petit fonctionnaire règne une propreté. bien flamande: les cuivres reluisent, tout est pimpant, tout brille. Sur la table, qui occupe le milieu de la scène, un tapis d’étoffe brodée de fleurs naïves. A gauche, un buffet. Six chaises sont rangées le long des murs. Sur l’entablement de la fenêtre, un géranium rutile dans un rayon de soleil.

SCÈNE PREMIERE

Table des matières

ANTOINE et THÉRÈSE

(Au lever du rideau, Antoine, assis dans un grand fauteuil, lit La Flandre Libérale, tandis que sa femme, Thérèse, adossée dans l’embrasure dé la cuisine, écoute, en observant son mari avec inquiétude, les chants de soldats allemands qui passent, et dont on voit le bas du corps. On entend leurs pas cadencés.)

ANTOINE, en bras de chemise, se lève et jette son Journal sur la table.

Ah! les cochons! Et voilà cinq jours que cela dure! 11 y en aura donc toujours? (Il se rasseoit.)

THÉRÈSE allant à lui.

Tant mieux, tant mieux! Tant plus il en passera, tant mieux ça vaudra! (Antoine hausse les épaules.) Mais oui, mais oui, t’as pas besoin de hausser les épaules! C’est peut-être moi qui l’ai inventée cette histoire-!? Rappelle-toi ce que Pierre nous a dit hier; et il le savait peut-être bien, lui, Pierre, puisque c’est son ancien professeur, qui a un ami qui connaît un officier de l’état-major, qui lui a dit que Bruxelles est comme un gros morceau de lard qu’on aurait mis devant la souricière et que, plus il y en aura qui passeront, moins qu’il y en aura qui reviendront! (Antoine allume sa pipe.) Ah! bon! tu fumes maintenant, et la pipe encore! Ça va sentir bon, pour le déjeuner. (Antoine s’apprête à débourrer sa pipe. Il a l’air si piteuse que Thérèse, prise de pitié, se ravise.) Mais non, là, fume-la, ta pipe, mon pauvre homme, mais ouvre la fenêtre. Toi, au moins, tu as une consolation: tu fumes ta pipe! (Elle ouvre la fenêtre et, voyant la rue déserte.) Tiens, on dirait qu’il y a un repos. (Elle regarde dans la rue.) Il n’y a plus de soldats, on n’entend plus rien. C’est-y que ça serait fini?

ANTOINE

Ah! non, va! ça va recommencer tout à l’heure... Et puis, rien à faire là ! Enfin, je ne suis pourtant pas vieux! Je pourrais bien tenir un fusil comme les autres! Mieux qu’un tas de blancs-becs qui ne savent pas. Je connais le métier, moi! On n’a pas été sous-officier d’artillerie pendant cinq ans pour des prunes! Enfin, Thérèse, tu ne trouves pas? Je pourrais tout de même faire autre chose que de rester là, Dieu sait pourquoi!

THÉRÈSE, le calmant.

Tu as dit toi-même que c’était un poste d’honneur que le ministre t’avait confié.

ANTOINE

Qu’il a dit, oui! Un poste d’honneur! Recevoir ces cochons-là au ministère de la guerre! Leur montrer le chemin, les voir traîner leurs sales boites dans les salons du ministre et dans mon bureau à moi! oui, dans mon bureau, dans mon bureau où il n’y avait jamais un papier qui traînait. Et sais-tu ce qu’ils ont fait dans mon bureau? Ils ont foutu dans un coin une sale paillasse où dort un sous-officier; et, sur mon buvard, à la place de mon grand encrier, une cuvette et une aiguière!

THÉRÈSE

Ils ont fait ça?

ANTOINE

Oui, ils ont fait ça, dans mon bureau à moi! Vois-tu, Thérèse, je me suis laissé prendre dans cette affaire-là, parce que, m’a dit le ministre, comme j’étais le plus ancien fonctionnaire du ministère, c’était à moi que revenait l’honneur de remplir le plus triste des devoirs — ah! oui, le plus triste!... —, de montrer à ces crapules le chemin de cette maison où j’ai passé trente-cinq ans de ma vie.

Thérèse se précipité vers la fenêtre pour la fermer (page 16),


THÉRÈSE

Mon pauvre vieux!

ANTOINE

Eh bien, leur poste d’honneur m’a fait rougir de honte! C’est pas ça, le poste d’honneur; le poste d’honneur, c’est sur le front, avec un fusil. (On entend de nouveau dans la rue les pas des soldats et leurs chants.)

THÉRÈSE, se précipitant vers la fenêtre pour la fermer.

Tais-toi, Antoine, pas si fort! S’ils nous entendaient!

ANTOINE

Je m’en fous!

THÉRÈSE

Ah! non, n’est-ce pas? Assez de malheur comme ça! Dans tout ça, tu ne penses plus à nous? Moi, mon Dieu, je suis une vieille patraque maintenant, mais Catherine? et notre petit Lucien, cet amour du bon Dieu qui n’a plus que nous depuis que notre pauvre fils Henri est mort et que sa femme l’a suivi si vite! Y songes-tu, Antoine? Tu veux te battre, à soixante ans! (Mouvement d’Antoine.) Oui, oui. Oh! cinquante-huit! Tu aimes ton pays, mais il y a nous aussi, Antoine! Enfin, tu nous aimes bien?

ANTOINE

Oui, Thérèse, je t’aime bien et les petits aussi. Et, jusqu’à présent, j’aurais même juré que c’était toi et mes enfants que j’aimais le plus au monde! Lorsque nous avons perdu Henri, j’ai cru que je mourrais de chagrin. Alors, ta tendresse, la tendresse de Catherine, le petit Lucien... c’était son papa que nous voyions renaître.... tout cela a fait que je me suis consolé, oui, consolé ! Mais, vois-tu, maintenant, je sens qu’au-dessus de tout cela, au-dessus de toi, de moi, de Catherine et de Lucien, il y a quelque chose de plus grand, quelque chose qui contient tout ça, avec notre maison, les champs qui sont autour de la ferme où je suis née les promenades où nous nous sommes promenés, où nous nous sommes fiancés, les mauvais jours que nous avons passés, nos joies, nos douleurs, quelque chose enfin qui est tout ce que nous avons aimé, tout ce que nous avons souffert; quelque chose qui est dans ton cœur, qui est dans mon cœur, dans tous nos cœurs, et qui y était depuis toujours, sans même que nous le sachions: c’est notre pauvre pays. Eh bien, oui, mon Dieu..., notre patrie! Tu te souviens comme Henri se moquait de moi, parfois — gentiment, oh! gentiment — quand je parlais du drapeau, ou quand il me voyait mettre ma redingote du dimanche pour aller, à la place des Martyrs, aux fêtes de septembre? Je sentais bien qu’il trouvait cela un peu ridicule, un peu «vieux genre», si tu veux. C’est qu’il ne savait pas, Thérèse. Il était comme un enfant qui n’a jamais vu sa mère malade, et qui s’est imaginé qu’elle ne mourrait jamais!

THÉRÈSE

Mais veux-tu te taire, je ne t’ai jamais vu si découragé. Tu ne vas pas t’imaginer maintenant, parce que ces sales Boches sont à Bruxelles, que tout est perdu? Puisque nous sommes le morceau de lard, je te dis... Et bientôt, va-t’en voir un peu s’il en restera seulement dix mille quand nos Alliés leur seront tombés sur la casaque. Non, mais, tu ne penses pas tout de même qu’ils seraient passés par Liège si nous n’avions pas voulu. (Antoine sourit.) Oui, oui. Oh! tu souris, parce que tu te dis: «Elle est de Liège.» Mais je les connais, moi, les forts de Loncin, et de Bon-celles, et de Fléron, et tu l’as connu, toi, Léman? Alors, tu crois comme ça qu’il les aurait laissés passer, Léman, si ça n’avait pas été pour les attirer dans un piège? Tiens! (Elle prend le journal qu’Antoine avait jeté sur la table.) Ah! voilà... (Lisant.) «Bien que la ville soit occupée par les troupes ennemies, les forts de Liège tiennent toujours.»

ANTOINE

Eh bien?

THÉRÈSE

Eh bien, c’est donc qu’il l’a fait exprès de les laisser passer, puisqu’ils tiennent, les forts...

ANTOINE, prenant le journal à son tour et lisant.

«Le 17 août. Communiqué officiel de l’état-major: Bruxelles peut être considéré désormais comme étant à l’abri de toute surprise de la part de l’ennemi.» (On entend dans la rue une musique militaire.)

THÉRÈSE, qui comprend toute la fausseté de ces nouvelles.

Mais alors, Antoine?

ANTOINE

Est-ce qu’on sait? Ce sont leurs chants qui vous énervent; leur défilé qui dure, dure... ça finit par vous déprimer.

THÉRÈSE

Mais il ne faut pas, il ne faut pas!

ANTOINE, avec un regard résolu.

Tu as raison! Il ne faut penser maintenant qu’au jour où ce sera notre tour d’aller chez eux. Alors... (Antoine, les poings crispés, se dirige vers l’arrière-cuisine.)

THÉRÈSE

Où vas-tu? Tu sors?

ANTOINE

Oui, je vais jusqu’au ministère.

THÉRÈSE

Au ministère? Mais il est presque midi. Dans une demi-heure on va déjeuner et, tu sais, Pierre déjeune avec nous.

ANTOINE

Ah! Pierre vient déjeuner? Tant mieux! (Antoine met ses bottines.)

THÉRÈSE

Attends, je vais t’aider. (Lui tapant sur le ventre familièrement.) Oai, oui, il est toujours là, ton bedon!

ANTOINE, avec un geste désabusé.

Oh! bientôt il n’en restera plus.

THÉRÈSE, achevant de boutonner une bottine.

Là, en voilà une de faite, à l’autre maintenant... Et puis, il sera vite revenu, allez, aussi rond qu’avant, quand vous pourrez tous les jours retourner travailler tous les deux au ministère, ton ventre et toi, hein, bon papa? (Elle a fini de boutonner la seconde bottine.) Et de deux!

ANTOINE

Merci. Tu es une brave femme. (Il l’embrasse et se dirige vers la porte.)

THÉRÈSE

Mais, enfin, qu’est-ce que tu vas faire à ton ministère? Chaque fois tu en reviens un peu plus triste.

ANTOINE

Mais, voir un peu...

THÉRÈSE

Ah!

ANTOINE

Oui, et puis enfin, pendant trente-cinq ans j’y ai été tous les jours... alors...

THÉRÈSE

Sois de retour pour midi et demi.

ANTOINE

C’est à côté, et tu penses que ce n’est pas pour le plaisir de les voir...

THÉRÈSE

Mais alors, reste...

ANTOINE

Il vaut mieux tout de même qu’ils se sentent un peu surveillés par quelqu’un de la maison. (Thérèse le regarde avec un sourire dans lequel il y a un peu d’ironie et beaucoup de pitié attendrie.) Ne ris pas; l’autre jour, il y en avait un, un grand escogriffe, avec une sale gueule dans un tas de poils roux, qui se vautrait avec ses grosses bottes sur le beau canapé d’Aubusson de M. le Ministre. Je l’ai regardé comme ça, sans rien dire, et tout doucement, un peu honteux, avec son rire bête de gros imbécile, il a retiré ses pieds du canapé. C’est des brutes, vois-tu, mais qui ont des âmes de valets.

THÉRÈSE

Allons, va et reviens vite. Ça te fera toujours prendre l’air. (Il sort, et on le voit passer sur le trottoir dans la rue. Thérèse, ouvrant la fenêtre.) As-tu la clef?

ANTOINE, de la rue.

Oui.

THÉRÈSE

Midi et demi, tu sais! (Elle ferme la fenêtre puis se dirige vers la cuisine, et arrose son rôti dont la sauce grésille.)

SCÈNE II

Table des matières

THÉRÈSE, CATHERINE, LUCIEN

(Le petit Lucien, six ans, apparaissant, du dehors, à la fenêtre de la cuisine, frappe à la vitre.)

THÉRÈSE, l’apercevant.

Bon ami, bon Dieu! C’est Lucien! Cet amour du bon Dieu! Quelle bonne mine! (Elle se précipite vers la fenêtre et l’ouvre.)

LUCIEN

Bobonne, tiens, voilà un céleri! (Il le jette au milieu de la cuisine.) Et puis des pommes de terre. (Il en jette deux ou trois, puis rit de la farce qu’il a faite.)

THÉRÈSE, ramassant les légumes.

Ah! le brigand! Attends un peu! Ah! tu veux faire enrager ta grand’mère! Ah! ma cuisine! ma belle cuisine toute propre! (A ce moment une jeune fille, Catherine, prend Lucien par la main et le redresse.)

CATHERINE, du trottoir.

Attends un peu! (Elle fait entrer Lucien dans le vestibule, au haut de l’escalier.) Allons, passe devant.

LUCIEN, descend l’escalier qui mène du vestibule à la cuisine; Catherine le suit.

Ah! bobonne, j’oubliais, un petit bouquet que j’ai acheté pour toi. (Il lui remet quelques fleurs.)

THÉRÈSE

Un bouquet que tu as acheté avec ton argent? Comme tu es gentil! (Elle cherche dans son porte-monnaie et lui donne vingt centimes.)

LUCIEN

Merci, bobonne. (Tirant la jupe de sa grand’mère.) Bobonne?

THÉRÈSE

Quoi?

LUCIEN

Je peux aller jusqu’à la boutique du coin?

THÉRÈSE

Pourquoi faire?

LUCIEN

Acheter un fusil.

THÉRÈSE

Et si les Allemands t’attrapent avec une arme à feu?

LUCIEN, faisant le geste de tirer.

Boum!

CATHERINE

Alors, va vite. (Lucien éclale de rire et sort en courant.)

SCENE III

Table des matières

THÉRÈSE, CATHERINE

CATHERINE, enlevant les victuailles de son panier.

C’est effrayant ce que tout augmente! Le beurre est à quatre francs, les œufs à douze centimes.

THÉRÈSE

Douze centimes, les œufs? Ça n’est pas cher!

CATHERINE

Oui, mais voilà : ce sont des œufs frais!

THÉRÈSE

Raison de plus.

CATHERINE

Ah! tu ne sais pas? Tu n’as pas vu l’étalage du crémier? Eh bien, dans son étalage il a disposé les œufs dans de la mousse, en quatre petits tas.

THÉRÈSE, émerveillée.

Des nids?

CATHERINE

Si tu veux. Et sur chacun de ces nids, une inscription: «Œufs extra-frais, cinquante centimes; œufs très frais, vingt-cinq centimes; œufs frais, douze centimes; œufs... dix centimes!...» J’ai pris les frais.

THÉRÈSE

Oui, c’est peut-être tout juste... Oh! les beaux raisins!

CATHERINE

Des raisins du Hooylaert, maman! à soixante centimes le kilo.

THÉRÈSE

Un Allemand n’en volerait pas, à ce prix-là ! (S’exclamant.) Et un melon! Oui, mais ça, vous savez, Catherine, c’est du luxe, en temps de guerre! (Raillant Catherine.) Ah! mais, Pierre aime bien le melon, je crois...

CATHERINE

Trente centimes, maman!

THÉRÈSE

Mais, si ça continue, nous aurons tout pour rien.

CATHERINE

Oui, mais la viande est à quatre francs.


THÉRÈSE

Quatre francs! Et qu’est-ce que tu as pris?

CATHERINE

Un poulet.

THÉRÈSE

Un poulet?

CATHERINE

Pour deux francs.

THÉRÈSE

Deux francs, ça n’est pas possible, Catherine? Deux francs?

CATHERINE

Ce sont des poulets qui viennent de Malines; les éleveurs ne peuvent plus les expédier en Angleterre, alors c’est nous qui les mangeons.

THÉRÈSE

Vivent les Alliés! (Thérèse range les victuailles dans l’arrière-cuisine, tandis que Catherine débarrasse la table de tout ce qui l’encombre.) Catherine?

CATHERINE

Maman?

THÉRÈSE

Il va être temps de couvrir la table.

CATHERINE

Oui, maman, je suis en train.

(Elle met la nappe.)

THÉRÈSE

Tu n’as rien appris de neuf?

CATHERINE

Oh! oui, des tas de nouvelles! Les Français sont à Ruysboeck.

THÉRÈSE

Déjà ?

CATHERINE

Ils auraient même repoussé les Allemands au-dessus de Hal!

THÉRÈSE

Non? Pas possible!

CATHERINE

On le dit; mais, c’est curieux, j’ai dans l’idée que ça n’est pas vrai et que les Alliés, au contraire, vont les attirer du côté de Maubeuge: et là, à l’abri des forts, ils leur flanqueront use de ces piles...

THÉRÈSE

Est-ce que tu as acheté les journaux?

CATHERINE

Non, ils demandaient trop cher; deux francs pour le Bien Public.

THÉRÈSE

Deux francs!

CATHERINE

Oui, tu penses si...

THÉRÈSE

Alors, on va rester sans nouvelles?... Tu aurais peut-être bien fait de l’acheter! (Mouvement d’étonnement de Catherine.) Oh! pas pour moi, pour ton père.

CATHERINE

Deux francs, maman, deux francs, le prix d’un poulet!

THÉRÈSE

C’est vrai.

CATHERINE

Nous achèterons la Flandre Libérale cet après-midi. La deuxième édition, les nouvelles sont plus fraîches.

THÉRÈSE

Et c’est meilleur marché ?

CATHERINE

Non, c’est plus cher, mais les nouvelles sont plus fraîches.

THÉRÈSE, riant.

Œufs extra-frais?

CATHERINE

Oui. Que veux-tu? On a encore plus besoin de nouvelles que de pain.

THÉRÈSE (on entend ouvrir la porte de la rue).

Même si elles sont fausses?

CATHERINE, écoutant.

Tiens, voilà papa qui rentre.

THÉRÈSE (Elle est retournée à son fourneau).

Tu n’as rencontré personne?

CATHERINE

Ah! oui, j’oubliais, c’est vrai. Devine qui?...

THÉRÈSE, toujours à son fourneau.

Je ne sais pas, moi.

CATHERINE

Quelqu’un que tu connais bien.

THÉRÈSE

Fraigneux?

CATHERINE

Non, pas Fraigneux. Au fait, qu’est-ce qu’il devient, Fraigneux?

THÉRÈSE, venant à Catherine.

Je ne sais pas. Ton père le voit, je crois, tous les jours, dans les environs du ministère. Alors, du moment qu’il voit papa, lui, ça lui suffit.

CATHERINE

Quel type! C’est un brave homme. Eh bien! tu laisses ta langue au chien?

THÉRÈSE

Oui.

CATHERINE

Siegfried Weiller.

THÉRÈSE

Non! Siegfried Weiller! Tu es sûre? Mais ça n’est pas possible! Tu l’as vu?

CATHERINE

Oui.

THÉRÈSE

Il s’était sauvé le jour de la déclaration de guerre. Il s’est même sauvé grâce à l’argent que lui a prêté ton père.

CATHERINE

Tiens! je ne savais pas...

THÉRÈSE

Oui, cinquante francs. Il n’avait pas eu le temps, disait-il, d’aller chercher de l’argent à la banque. Non, mais tu es certaine? Tu as vu Siegfried?

CATHERINE

Comme je te vois! Il m’a même parlé !

THÉRÈSE (Elle va dans l’embrasure de l’arrière-cuisine.)

Attends!... (Affairée, appelant.) Papa!

ANTOINE, de la coulisse.

Quoi?

THÉRÈSE

Viens! (A Catherine.) Weiller! Et qu’est-ce qu’il t’a dit?

CATHERINE, arrangeant toujours le couvert.

Il m’a dit bonjour. Il m’a dit qu’il était content de me voir, qu’il était revenu à Bruxelles depuis...

ANTOINE, entrant.

Eh bien?

THÉRÈSE, à Antoine.

En voilà une bonne!

ANTOINE

Quoi?

THÉRÈSE

Catherine a rencontré Siegfried Weiller!

ANTOINE, calme.

Alors?

THÉRÈSE

Vous ne trouvez pas cela extraordinaire?

ANTOINE

Non, ils sont tous revenus! Le marchand de fourrures, vous savez, Walter Schteinberg, «maison exclusivement belge»....

THÉRÈSE

Oui, comme ils avaient mis sur leur vitrine.

ANTOINE

... il est aussi revenu; et, maintenant, on lit sur sa porte: «Walther Schteinberg, de Frankfurt!»

THÉRÈSE à Catherine.

Et qu’est-ce qu’il t’a dit, encore?

CATHERINE

Qui ça?

THÉRÈSE

Siegfried.

CATHERINE

Ah! mais que... d’ailleurs, vous allez le voir; il m’a. annoncé qu’il viendrait bientôt vous rendre visite. Comme je ne tiens pas à voir sa sale tête d’Allemand, je n’ai pas insisté et je suis partie. Mais il reviendra, voua verrez, il reviendra. Je le connais.

ANTOINE

Oui; eh bien, qu’il vienne, je le prierai de passer ma porte.

THÉRÈSE

Écoutez, Antoine, il faut être juste: ce garçon a beau être Allemand, il a toujours été correct avec nous. Enfin, ce n’est pas de sa faute si l’Empereur nous a déclaré la guerre.

ANTOINE

Il est Allemand, ça me suffit; le meilleur ne vaut pas la corde pour le pendre. Nous nous sommes tous laissé prendre aux façons de ces hypocrites qui venaient nous voler les places de nos enfants, nous faire à nous-mêmes la concurrence chez nous, pénétrer dans notre intimité pour mieux nous espionner, quand ils n’épousaient pas nos filles pour mieux nous trahir!

THÉRÈSE

Oh oui; mais ça, chez nous, ça n’a pas pris.

CATHERINE, qui a ouvert le tiroir du buffet.

Maman? Où y a-t-il une propre serviette pour Pierre?

THÉRÈSE

Dans le buffet, à gauche.

ANTOINE

Ça n’a pas pris parce que Catherine a été trop raisonnable pour faire une bêtise pareille; sans cela, toi...

THÉRÈSE

Mon Dieu, c’est vrai, je n’étais ni pour ni contre ce mariage. Vous êtes bon, vous, Antoine! Quand on n’a pas le sou! Siegfried était un garçon rangé, sérieux, tranquille, travailleur. Il semblait avoir pour Catherine...

ANTOINE

Oui! Et puis, savez-vous ce qu’il voulait?... Il voulait surtout entrer comme employé volontaire dans la fabrique d’armes de guerre, et il comptait sur ma petite influence et sur son mariage pour l’y aider.

THÉRÈSE

Je ne peux pas croire à ces choses-là.

ANTOINE

Aujourd’hui, je suis sûr que c’est comme ça.

THÉRÈSE

Mais, puisqu’il voulait se faire naturaliser!

ANTOINE, éclatant.

Ah! oui, naturaliser! Il y a aussi les naturalisés! Ceux-là sont pires que les autres! Ils ne se contentent pas d’être espions, ils se font traîtres; pour eux, c’est du luxe! Et puis, qu’il ne vienne pas ici, je le fous par la fenêtre!

THÉRÈSE

C’est bon, c’est bon! Ne vous fâchez pas, Antoine!

CATHERINE

Quelle idée de vous chamailler! Et pourquoi? Pour Siegfried! Soyez tranquille, en voilà un que je n’aurais jamais voulu de ma vie, malgré toutes ses belles qualités de travailleur et d’homme rangé. D’ailleurs, les hommes trop rangés, moi... je m’en méfie. Ils poussent l’économie jusqu’à faire celle de leurs défauts; et puis, un beau jour, ils dépensent tout à la fois!

THÉRÈSE

Enfin, vous reconnaîtrez que je n’ai jamais poussé à ce mariage!

CATHERINE

Mais non, maman, tu es beaucoup trop gentille pour ça; et puis, ça n’aurait servi à rien!

THÉRÈSE

Non, mais c’est parce que votre père...

ANTOINE

Quoi?... votre père?

THÉRÈSE allant à Antoine.

Mais oui, c’est vrai, vous êtes de si mauvaise humeur aujourd’hui! Il n’y a rien de bien! Est-ce que vous avez eu quelque chose à votre ministère?

ANTOINE, préoccupé.

Mais non.

THÉRÈSE

«Mais non»; vous dites «mais non», mais, moi, je crois que si...

ANTOINE

Non, je n’ai rien eu au ministère, seulement...

THÉRÈSE, inquiète.

Ah!

ANTOINE

... quand je suis arrivé, il y avait là une espèce de sentinelle qui était devant le petit bureau que je m’étais réservé et où j’avais mis mes paperasses...

THÉRÈSE, à Catherine.

Vous voyez!

ANTOINE

Ce soldat m’a défendu d’entrer et m’a conduit chez un lieutenant.

THÉRÈSE, tremblante.

Bon ami, bon Dieu! Et qu’est-ce qu’il a dit, le lieutenant?

ANTOINE

Il m’a dit que je ne devais plus venir au ministère de la Guerre. Et il a ajouté, comme je m’en allais, de me tenir à sa disposition, chez moi, dans le cas où il aurait besoin de moi.

CATHERINE

Besoin de toi?

THÉRÈSE

Pourquoi faire?

ANTOINE

Est-ce que je sais?

THÉRÈSE, rêveuse.

C’est drôle, ça!

CATHERINE, voulant la rassurer.

Mais non, maman, ça n’a rien d’extraordinaire. Papa connaît tous les coins du ministère. Ils peuvent avoir besoin de lui pour les guider, pour... enfin, pour toutes sortes de choses; seulement, voilà : ce qui ennuie mon pauvre gros papa, c’est qu’il n’a plus son petit coin où il pouvait s’imaginer quelquefois, quand il était tout seul, que ces canailles n’étaient pas là ! (Elle s’approche de lui et entoure son cou de ses bras.) Hein, papa?

ANTOINE

Peut-être bien que oui!

CATHERINE, s’efforçant de distraire ses parents de leurs pensées.

Ah! maintenant, quelque chose d’important: est-ce qu’on mange le melon pour commencer le déjeuner, ou avec du sucre, comme dessert?

THÉRÈSE

Pour commencer, à la française: Pierre l’aime mieux ainsi!

CATHERINE, la raillant.

Du moment que Pierre l’aime mieux, n’est-ce pas?

THÉRÈSE

Mais certainement.

CATHERINE

Faut-il que tu sois heureuse d’avoir un futur gendre?

THÉRÈSE

Oui, mais celui-là !

CATHERINE, taquinant sa mère.

C’est un z-oiseau.

ANTOINE, convaincu.

Ah! oui, c’est un z-oiseau!

CATHERINE

Tu es gentil, mon petit papa!

ANTOINE

Non, je suis juste! Pierre est un homme. Et, d’ailleurs, tu le mérites: tu es la plus brave enfant que je connaisse! Et qu’est-ce que je dis, une enfant? Tu es une vraie petite femme!

THÉRÈSE, attendrie.

Oh oui, pour ça...

ANTOINE, écartant sa femme.

Oui, c’est ça, laisse-moi causer un peu avec Catherine. (Thérèse, un peu vexée, s’en retourne à ses fourneaux. — Attirant Catherine tout contre lui.) Oui, une vraie petite maman! Car, en somme, tu n’as presque pas eu le temps d’être une petite fille. Tu as été tout de suite la maman de Lucien. Presque jamais une distraction! presque jamais un plaisir! Je sais bien que nous n’étions pas riches et qu’il ne fallait pas dépenser; c’est si peu de chose les appointements d’un sous-chef de bureau. Mais, tout de même...

CATHERINE

Je n’ai jamais manqué de rien.

ANTOINE

Ne manquer de rien, c’est manquer de tout le superflu! Et, en te voyant si modeste dans ta petite robe, presque une robe de pauvre, je me dis maintenant, ma Catherine, que le superflu, pour une jolie jeune fille comme toi, c’est pour ainsi dire l’essentiel!

CATHERINE

Peut-être pour une petite jeune fille, et j’aurais sans doute été comme toutes les autres; mais, moi, j’avais mon neveu! Ah! Lucien! Il est toutes mes coquetteries. Et si tu savais comme j’en ai! As-tu vu comme il est joli? Et bien habillé avec son petit costume de marin et ses longues culottes? Et puis sais-tu qu’il travaille très bien, il fait des problèmes que je ne pourrais pas résoudre, moi; et il devient si bon musicien. Ah! Lucien!

ANTOINE

Justement, je voulais t’en parler. J’ai souvent pensé à Lucien et à toi, et je me demande si nous avons bien fait, ta mère et moi...

CATHERINE

Comment?

ANTOINE

Oui, enfin, quand tu épouseras Pierre et que tu ne l’auras plus tout le temps auprès de toi, ton neveu, il va bien te manquer?

CATHERINE

Comment, que je n’aurai plus Lucien auprès de moi?

ANTOINE

Tu auras tes enfants à toi, Catherine, et... ton mari.

CATHERINE

Mais je garderai Lucien, n’est-ce pas?

ANTOINE

Non, ma chérie; Lucien restera près de son bon papa et de sa bonne maman.

CATHERINE

Alors, vous me le prenez?

ANTOINE

Tu viendras le voir tous les jours; il ira chez toi...

CATHERINE

J’en aurais fait un petit homme et vous me le prendriez?

ANTOINE

Je ne te le prends pas, mais j’estime que tu n’as pas le droit de l’imposer à ton mari.

CATHERINE

Pierre t’a dit quelque chose?

ANTOINE

Non.

CATHERINE

Alors

ANTOINE

Encore une fois, tu ne peux pas, étant donné que nous sommes là...

CATHERINE

C’est bien! Je ne me marierai pas!

ANTOINE

Tu es folle, ma chérie!

CATHERINE

Non, papa, c’est tout à fait décidé : si vous ne me laissez pas Lucien, je ne me marie pas. (Dans l’arrière-cuisine, Thérèse écoute cette conversation avec une attention émue.)

ANTOINE

As-tu parlé de tout cela à Pierre?

CATHERINE

Non, papa, mais je suis sûre que Pierre...

ANTOINE

Eh! parbleu, moi aussi, je suis sûr. Ce que je disais, c’était pour toi, pour Pierre... et, mon Dieu oui! (désignant Thérèse) pour elle.

THÉRÈSE, qui a entendu.

Pour elle, pour elle! C’est aussi un peu pour toi; avec toi, c’est toujours pour elle! C’est vrai, ça, tu es aussi égoïste que moi. Je dois dire, ça va nous paraître drôle seuls tous les deux, là, comme deux imbéciles.

ANTOINE

Parle pour toi.

THÉRÈSE

Dans cette grande baraque.

CATHERINE

Et qui vous dit que vous serez seuls?..

ANTOINE, s’approchant.

Mais...

CATHERINE

Dans cette grande baraque? D’abord, elle est toute petite, votre grande baraque!

THÉRÈSE

Oh! pour nous deux!

CATHERINE

Et puis, Pierre et moi nous serions peut-être très, contents de vous en demander un petit morceau, de votre baraque!

ANTOINE

C’est vrai? Vous feriez ça?

THÉRÈSE

Mais c’est une bonne idée!

ANTOINE, enthousiasmé.

J’arrangerais le second. Tu comprends, je supprimerais le mur de cloison qui sépare...

THÉRÈSE, joyeuse.

Ah! il va être dans son élément! Démolir et reconstruire... ça le connaît...

(On entend, dans là rue, des soldats allemands qui passent, en chantant le Wacht am Rhein.)

CATHERINE, atterrée et désignant les soldats.

Attendons... Ceux-là aussi en démolissent des maisons... et des projets...

ANTOINE, abattu.

C’est vrai! Comme, malgré tout, la vie vous reprend... on oublie!...

LUCIEN, entrant, de la rue, avec son fusil.

Bon papa, tu peux retourner au ministère, je les ai tous tués avec mon fusil.

THÉRÈSE, allant fermer la fenêtre et restant au-dessus de la table.

Veux-tu te taire, ils seraient capables de te fusiller! Ils en ont tué de plus petits!

LUCIEN, passant devant son bon papa et devant la table, se jette dans les bras de sa tante.

Ah! mais qu’ils viennent! Maintenant, je suis avec ma tante, moi, et j’ai mon fusil. Avec ma tante et mon fusil, je n’ai peur de personne!

(On aperçoit un jeune homme qui, du dehors, regarde dans la cuisine.)

LUCIEN, l’apercevant, bondit.

C’est mon oncle Pierre! (Il grimpe l’escalier pour aller ouvrir. Catherine le suit; tous deux sortent.)

Pulsuz fraqment bitdi.

3,79 ₼
Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
111 səh. 19 illustrasiyalar
ISBN:
4064066336936
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı:

Oxşar kitablar