Kitabı oxu: «Le Comte de Foix»

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Frédéric Soulié

LE COMTE DE FOIX

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I

À quelques centaines de pas du bourg de Mirepoix, de l’autre côté du Llers, torrent qui traverse dans presque toute sa longueur la riche vallée qui s’étend de ce bourg jusqu’à la ville de Pamiers, s’élève une colline qui domine non seulement le cours de cette petite rivière, mais encore le chemin qui la borde et qui va vers Castelnaudary. Aux deux tiers à peu près de cette colline commençait un château, dont les ruines existent encore.

Adossé au flanc de la montagne, il montait avec elle, atteignait son sommet, et le dépassait par quatre grandes tours que l’on apercevait à plusieurs lieues de distance.

Cette manière de poser les redoutables forteresses où s’enfermaient les puissants châtelains de cette époque, faisait intérieurement de ces vastes constructions quelque chose d’assez bizarre pour que nous croyions devoir l’expliquer à nos lecteurs.

Les premières constructions qui servaient d’enceinte générale au château, s’étendaient d’abord parallèlement à la colline sur une façade de près de trois cents pieds, et montaient à une hauteur prodigieuse ; puis elles allaient rejoindre, par des constructions latérales, la colline, gardant au sommet le même niveau, mais diminuant de hauteur absolue à mesure que leur base s’élevait avec la pente du terrain, de façon qu’arrivée à la petite plate-forme sur laquelle se dressaient les quatre tours dont nous avons parlé, cette enceinte n’avait plus qu’une élévation d’une vingtaine de pieds. On comprend que de cette façon une très grande étendue de terrain en plan, rapidement incliné, fût enfermée dans cette enceinte.

Aussi, lorsqu’on entrait du côté de la façade, c’est-à-dire du côté où les murs étaient le plus élevés et descendaient par conséquent le plus bas sur le penchant de la colline, on trouvait après la poterne, garnie d’une double herse, un vaste champ au milieu duquel était tracé un chemin tortueux bordé de vieux chênes et de frênes énormes. De chaque côté de cette allée s’élevaient une demi-douzaine de maisonnettes, de granges, d’étables, où logeaient les serviteurs du seigneur féodal, chargés des soins du bétail : le reste était demeuré agreste et inculte, à l’exception d’une étendue assez grande qui avait été nivelée et battue pour servir à la fois aux jeux et aux exercices des habitants du château.

Le rez-de-chaussée des constructions d’enceinte était réservé à d’immenses écuries pour les chevaux du Seigneur, de ses hommes d’armes et des visiteurs qui pouvaient se présenter, quelque nombreuse que pût être leur suite.

L’allée qui traversait en tournant ce vaste espace conduisait à une seconde construction qui le traversait dans toute sa largeur, et allait s’appuyer par ses deux extrémités aux murs latéraux.

Mais la base de cette construction se trouvant de beaucoup plus élevée que celle de la première, le rez-de-chaussée en était à peu près à la hauteur du second étage des bâtiments extérieurs.

Cet immense rez-de-chaussée offrait au centre un énorme pavillon carré d’où s’étendaient à droite une immense salle d’armes, et à gauche une chapelle qui, de nos jours, serait une église plus que suffisante pour un village de quelque importance. Un escalier qui occupait une partie de ce pavillon conduisait aux étages supérieurs occupés par ceux qui dépendaient plus immédiatement du suzerain, et parmi lesquels il faut compter non seulement l’argentier, l’armurier, le fauconnier et autres, mais encore les hommes d’armes qui, à cette époque, se rangeaient sous une bannière seigneuriale pour combattre à sa solde, et qui possédaient en propre leurs chevaux, leurs armes, et quelquefois deux ou trois hommes à leur service et qu’ils engageaient avec eux.

Lorsqu’on avait traversé ce bâtiment, on retrouvait un nouvel espace libre, mais plus soigné et garni de fleurs et de quelques arbres fruitiers, et au bout de cet espace, de nouvelles constructions qui gravissaient le rocher nu, et qui étaient ce qu’on pouvait appeler véritablement le château. Là, on avait taillé en quelques endroits les salles dans le roc lui-même ; on montait dans un labyrinthe d’escaliers qui, au sommet, s’ouvraient tout à coup sur une cour pleine encore d’une végétation puissante, et autour de laquelle on trouvait d’autres bâtiments ; on montait encore et l’on atteignait des terrasses naturelles aboutissant aux étages les plus élevés de l’enceinte extérieure, et du rez-de-chaussée du dernier de ce bloc de bâtiments entassés les uns sur les autres, on était de plain-pied avec la terrasse qui régnait au sommet de la grande enceinte. Mais ce n’était pas tout, et, après toutes ces constructions, on arrivait à la plate-forme au milieu de laquelle s’élevaient les quatre tours parfaitement isolées et qui étaient la citadelle de ce château.

Là, on avait creusé un fossé qui, quoique privé d’eau, n’en était pas moins un obstacle difficile à franchir pour les assaillants qui fussent arrivés jusqu’à cet endroit ; car un seul pont-levis, fermé par une porte étroite et basse, donnait entrée dans cette citadelle.

Dans cet endroit, étaient renfermés dans d’immenses caves et dans les salles qui unissaient les tours les unes aux autres, tous les moyens d’une défense désespérée, des projectiles de toutes sortes, des outres d’huile, des masses de résine pour inonder les assiégeants de matières brûlantes, une immense quantité de blé et de seigle, des viandes salées, du vin, du bois en monceaux énormes, et enfin, dans l’endroit le plus secret de l’une des tours, l’or, les bijoux et les armures précieuses.

Un pareil château, situé sur une hauteur qui n’était commandée par nulle autre, semblerait difficile à prendre, même de nos jours, avec les puissants moyens que l’artillerie nous a donnés ; on doit donc penser de quelle importance il était à une époque où ce n’était qu’en faisant combattre pour ainsi dire les machines de guerre et les murailles corps à corps, qu’on parvenait à ébranler ces puissantes forteresses.

Indépendamment de sa propre force, ce château tenait de sa position un immense avantage, car il commandait, comme nous l’avons dit, le chemin qui menait de Castelnaudary au bourg de Mirepoix et de là à Foix. Toute la riche vallée qui s’étendait à ses pieds était également dans ses dépendances, et il suffisait d’un seul mot du suzerain pour que vingt cavaliers, sortis du château, pussent enlever en une heure ou deux les nombreux troupeaux qui paissaient dans la plaine. Pendant ce temps les faucheurs avaient bientôt fait de tondre les prés les plus riches pour la nourriture des chevaux du maître, et le voyageur, dont la tournure promettait un butin, si minime qu’il fût, n’avait guère de chance de s’échapper lorsqu’il avait excité de loin la convoitise de quelques hommes d’armes du châtelain.

En face des murs, il existait un bac pour traverser le torrent qui coulait au pied de la colline.

Durant l’hiver et au printemps, c’était le seul moyen de communication qui existât du bourg au château, communication qui n’était pas sans danger lorsque le torrent roulait dans toute sa force.

Souvent les moines du couvent de Saint-Maurice, situé dans la plaine, avaient proposé aux seigneurs du château de remplacer ce bac par un pont construit à leurs frais ; mais comme le droit de péage de ce bac était un des meilleurs revenus du châtelain, jamais il n’y avait voulu consentir, attendu qu’ils y mettaient pour condition que le droit serait perçu à leur profit.

En été, le torrent presque desséché rendait ce bac inutile ; mais les voyageurs, les marchands, n’en devaient pas moins le droit, quoiqu’ils ne fissent pas usage du radeau demeuré à sec sur le sable, et cela avait nécessité, de la part des seigneurs, une surveillance perpétuelle et, en conséquence, l’établissement, au bord du torrent, d’une petite tour qui servait de demeure au conducteur du bac et à sa famille, composée d’une fille de seize ans à peine, et de deux garçons de vingt et de vingt-deux ans, alertes, vigoureux, et qui de jour comme de nuit étaient aux aguets de ceux qui eussent voulu frauder le droit de passage.

Ce château était celui du sire de Terride.

Et le sire de Terride était l’un des plus redoutables suzerains du Languedoc.

II

Durant une soirée du mois de mai 1217, où le Llers était grossi par les neiges, que les premières chaleurs avaient fait fondre sur les montagnes, un bruit de cor appela du côté du bourg le bac que Robin et Gauthier, les deux fils du gardien du passage, venaient d’amarrer solidement au pied de la tour ; ne pensant pas qu’à pareille heure personne osât s’exposer à passer le torrent, les deux fils et le père étaient allés à un rendez-vous qui leur avait été assigné le matin même, et la garde de la tour avait été confiée à Guillelmète.

Celle-ci entendit le bruit du cor ; elle se mit à une des hautes fenêtres de la tour, et, ayant sans doute reconnu à l’appel celui qui l’avait fait, elle cria de manière à être entendue de l’autre côté du Llers :

— Il est trop tard, sir Guy de Lévis, vous ne passerez point ce soir, car je suis seule dans la tour.

— Eh ! ma mie, lui dit celui à qui elle s’adressait, et qu’on apercevait à travers le crépuscule de l’autre côté de la rive, je t’ai vu conduire le bac de ce côté par de plus grandes eaux que celles qui nous séparent ; et, si tu ne veux pas que je passe, c’est pure mauvaise volonté de ta part.

— Ce n’est point mauvaise volonté, c’est l’ordre de mon père et de mes frères qui m’empêche de vous servir.

— Tu es bien obéissante aujourd’hui, Guillelmète ; dis-moi donc si c’est par ordre de ton père et de tes frères que tu vas le soir te promener dans les oseraies de la rive avec le Maure Ben-Oued.

— C’est un mensonge, dit Guillelmète ; je suis une fille chrétienne, et je suis ne point faite pour aimer un homme qui est de la couleur de Satan, dont il est sans doute un des suppôts.

— Bah ! bah ! fit Guy de Lévis, il n’est peut-être pas si noir qu’il est diable ; car il m’a semblé qu’un jour, après avoir lutté avec un de mes bons Bourguignons, la sueur qui coulait de son front emportait une bonne partie de sa noirceur, et je ne suis pas bien sûr de ne pas avoir vu un jour quelque peu de son teint de pain d’épice demeurer sur tes lèvres roses.

— Vous êtes toujours le même, sire Guy ; vous êtes tellement préoccupé d’amour pour la demoiselle de notre château, que vous voyez tout le monde amoureux.

— Et cela, reprit Guy, malgré la couleur sous laquelle se cache celui dont je te dirai le vrai nom, au risque que le vent l’emporte jusqu’au château, si tu ne viens pas chercher moi et ma suite.

— Vous seul, dit Guillelmète, et tout au plus un page et un écuyer avec vous.

— Va, va, dit Guy, la suite que j’amène n’est point de celles qui font peur aux jeunes filles, et peut-être trouveras-tu dans les bagages qui m’accompagnent telles choses qui te rendront plus gracieuse.

Le sire Guy de Lévis, celui qu’on appelait le maréchal de la Foi, était aussi renommé par sa libéralité que par sa bravoure ; et, soit qu’elle fût séduite par l’espoir de quelque riche présent, soit qu’elle craignît de voir divulguer le secret dont lui avait parlé le vaillant croisé de l’armée de Simon de Montfort, Guillelmète descendit de la tour, détacha le bac, et fut bientôt de l’autre côté de la rivière.

À peine la barque avait-elle tourné le bord, que le sieur Guy de Lévis s’élança près de Guillelmète et dit à un écuyer :

— Maintenant fais entrer ici les mulets et les marchands.

Un coup de croc vigoureusement donné par Guillelmète éloigna la barque du rivage, et elle lui dit :

— Non, messire, tous ces hommes n’entreront pas ; ce n’est point en si nombreuse compagnie que vous avez coutume de venir faire vos visites ; et nous, pauvres Provençaux, nous sommes trop habitués aux trahisons des Français pour que je consente à recevoir tous ces hommes et tous ces chevaux dans le bac.

— Hé ! Roland ! s’écria le sire de Lévis à un écuyer qui se tenait sur le rivage, jette dans la barque un des ballots qui chargent nos roussins, et que Guillelmète s’imagine cacher des armes dangereuses.

Roland exécuta ce que lui avait dit son maître, et Guy de Lévis, défaisant lui-même ce ballot avec la pointe de son poignard, lui montra qu’il était rempli de gants cousus d’or, d’écharpes de soie, d’étoffes de pourpre et de santal.

Pendant que la jeune fille, courbée sur le ballot, considérait attentivement ces ajustements splendides, Guy leva un moment le poignard sur elle comme s’il allait l’en frapper ; mais il s’arrêta au moment où elle se relevait, tenant une écharpe vermeille, en disant d’un ton dont la tristesse contrastait avec le plaisir qu’elle semblait éprouver à contempler ces parures :

— Oui, oui, ce sont là des armes dangereuses avec lesquelles vous avez obtenu dans ce château un accès que ne vous eussent jamais donné tous vos hommes d’armes et toutes vos machines de guerre ; oui, ce sera pour la comtesse Signis et pour sa fille Ermessinde des armes plus dangereuses que ne l’eussent été pour le vieux sire de Terride vos heaumes de Pavie et vos velours d’Utrecht.

Guy considéra un moment la jeune fille, et, lui prenant l’écharpe des mains, il lui dit avec un sourire flatteur :

— Ce n’est point lorsque nous les portons que ces armes sont dangereuses, c’est lorsqu’elles sont au cou d’une jeune fille aux yeux noirs et flamboyants comme les tiens.

En lui disant cela, il lui passa et lui noua l’écharpe autour du cou, tandis que Guillelmète répondait d’un air embarrassé, mais ravi :

— De pareilles parures ne sont pas faites pour une fille comme moi.

— Je prétends que tu la gardes, lui dit Guy de Lévis, en retenant les mains de la jeune fille, qui feignait de vouloir détacher l’écharpe.

Et tout aussitôt le chevalier, en saisissant les deux bouts, les tira violemment et serra le nœud autour du cou de la pauvre fille avec tant de rapidité, qu’elle ne put laisser échapper qu’un cri étouffé, et qu’au moment où elle portait les mains à son cou pour se débarrasser de cet horrible lien, Guy la précipita dans le torrent.

— Hâtons-nous maintenant, dit le chevalier aux hommes qui l’attendaient sur la rive, le passage est à nous.

Pendant que les mulets et les hommes entraient dans le bac, celui qu’on avait appelé Roland dit au sire de Lévis :

— En vérité, quand je vous ai vu lever le poignard sur cette jeune fille, j’ai craint que vous ne manquassiez au serment que vous avez fait à l’abbé de Saint-Maurice, de ne point répandre de sang pour entrer dans le château.

— Le saint légat Pierre de Bénévent m’eût absout de ce péché, si j’avais été forcé de le commettre, dit le chevalier ; mais un coup de poignard n’eût peut-être pas étouffé le cri d’alarme qu’eût pu jeter cette fille avant de mourir, et qui eût averti les archers de la poterne ; et, en agissant ainsi, j’ai assuré le succès de mon entreprise, et j’ai tenu ma parole.

— Dieu soit loué ! dit Roland en se signant, Dieu soit loué, qui vous a inspiré ce salutaire stratagème ; cela prouve qu’il protège toujours les efforts de ceux qui se sont dévoués à servir sa cause.

Ces paroles appelèrent un nuage de tristesse sur le front du chevalier, qui ne répondit point à son écuyer, mais qui sembla peu persuadé de la vérité de ses réflexions. Un moment après, ils touchèrent à l’autre rive du Llers, et, grâce à deux voyages rapidement faits, il y eut bientôt au pied du château une vingtaine de chevaux et autant d’hommes, qui commencèrent à gravir lentement le sentier étroit et difficile qui conduisait du chemin public à la poterne de l’enceinte extérieure de Terride.

III

Arrivés à la poterne du mur extérieur, le sire Guy de Lévis ne se présenta point d’abord seul comme il avait fait au bac, mais il ne demanda point à faire entrer ses hommes, et dit seulement au gardien :

— Crédo, voici une prise que j’apporte en offrande au château de Terride. Ce sont de riches parures et de bonnes étoffes que ces marchands aragonais portaient jusqu’à Toulouse, et dont la plus large part, quand les comtesses auront pris la plus riche, sera distribuée à tous ceux du château.

— Y a-t-il des pourpoints de buffle pour mettre sous nos armures ? dit celui qu’on avait appelé Crédo ; car les nôtres sont si bien usés, que l’acier nous tient à la peau.

— Il y a tout ce qui peut plaire à des hommes et à des femmes ; car j’ai déjà paré de ma plus belle écharpe la jolie Guillelmète, qui nous a fait passer le bac.

— Vous avez eu tort, sire chevalier, dit Crédo ; déjà cette jeune fille a assez de vanité de sa beauté pour ne pas lui donner celle qu’elle peut tirer de sa parure. Mais il m’importe peu qu’elle soit ce qu’elle voudra, depuis qu’elle s’est mise en amour avec ce Sarrazin qui habite ici.

— Je monte au château, dit le sire de Guy, et je vais envoyer, de la part du sire de Terride, l’ordre de laisser pénétrer ici mes hommes et leurs charges.

— C’est comme si je le tenais, dit Crédo ; vous allez le demander à la comtesse Signis, car depuis longtemps le comte ne donne plus d’ordre, et la comtesse le donnera dès qu’elle entendra parler de parures. Entrez donc tout de suite, et comme je suppose que vous et vos gens passerez la nuit au château, je vais baisser la herse et fermer la poterne.

Guy de Lévis demeura pour voir entrer tous ses équipages, et leur désigna lui-même une vaste grange isolée dans le préau où ils pourraient aller décharger les roussins et se reposer.

Au moment où la porte s’allait fermer derrière le dernier mulet, un homme se glissa rapidement, et ce ne fut que lorsqu’il fut dans l’intérieur que Crédo s’aperçut que c’était ce qu’on appelait en général un bourdonnier.

— Eh, quel est ce drôle ? s’écria Crédo ; est-ce un de vos gens, sire Guy, qui ose se présenter ici le bourdon au poing ? s’il est à vous, il ment à la trêve que vous avez conclue avec le sire de Terride, et qui dit que nul Français portant croix ou bourdon, ou aucun autre signe de la croisade, n’entrera au château ; s’il n’est pas à vous, ce que je crois, car sa robe trempée prouve qu’il a passé le torrent à la nage, et non avec votre compagnie, je vais lui prouver comment on reçoit ceux de son espèce dans ce château quand ils ne sont pas couverts par la trêve de leur seigneur.

— Je ne suis ni un Français ni un croisé, dit l’étranger, je suis un simple romieu (on appelait ainsi les pèlerins qui faisaient ou avaient fait le voyage de Rome).

— Viens-tu de la sainte ville ou bien y vas-tu ? dit le sire de Lévis avec une vivacité qui prouvait que pour lui la différence pouvait être grande.

— J’y vais, messire, dit le pèlerin.

— Alors qu’il entre, dit Guy de Lévis en s’éloignant pour gagner la partie du château habitée par le sire de Terride.

Pendant le temps que Crédo fermait la poterne, quelques archers avaient entouré le nouveau venu et lui demandaient des nouvelles des pays qu’il avait traversés. Le pèlerin sembla attendre que les hommes du sire de Lévis se fussent éloignés, et s’adressant à Crédo qui était venu se joindre à ses camarades, il leur dit alors :

— Il vous sied bien en vérité de vous enquérir des nouvelles du dehors, lorsque vous ignorez même celles qui sont enfermées dans ces murs.

— Nous ne les savons que trop, dit Crédo, nous savons très bien que cet impénétrable château, le seul peut-être de la Languedoc, qui ne fût pas tombé au pouvoir des croisés par les armes, leur va tomber en partage par le mariage.

» Oh ! damné soit le jour où le sire de Terride permit à la comtesse Signis et à sa fille d’aller à la cour d’amour de Saverdun, c’est là qu’elles ont vu le sire de Lévis et se sont prises d’amour pour les fêtes et les pas d’armes, les parures et les galanteries.

» Si tu nous veux dire que ce mariage est prochain, et que peut-être ce sont des présents de noces qui viennent d’entrer, nous le savons.

— Beaux présents de noces en effet, dit le pèlerin, et comme il convient qu’un traître en apporte à des lâches. Ce sont des casques, des cuirasses dont se revêtent les prétendus marchands que tu as reçus, Crédo.

— Dis-tu vrai ? s’écria celui-ci.

— Va écouter à la porte de leur grange, et tu entendras un murmure de fer.

— Trahison ! nous sommes perdus, dit Crédo.

— Depuis quand donc les Provençaux se disent-ils perdus lorsqu’ils tiennent enfermés leurs ennemis armés dans la même enceinte qu’eux ?

— Depuis qu’ils ne sont que six contre vingt, six couverts d’armures dont les courroies sont pourries et se détachent au premier coup d’épée.

— Eh bien, dit le pèlerin, mettez entre eux et vous des pierres et des portes, que les coups d’épée ne puissent détacher si aisément que vos armures, et puisque les loups tiennent les chiens enfermés, que les chiens enferment à leur tour le renard dans une autre cage, et nous verrons qui sera le maître.

» Et maintenant venez tous, si vous voulez savoir des nouvelles.

Aussitôt le pèlerin se mit à gravir l’allée de chênes qui menait à la première ligne de bâtiments ; il s’arrêta devant la porte de la chapelle, elle était déserte, la salle d’armes l’était également ; nul pas ne se faisait entendre dans les étages supérieurs.

— En êtes-vous là ? dit le pèlerin.

— Nous en sommes là, dit Crédo d’un air mortifié.

— Où en sont donc ceux de là-haut ? dit l’étranger d’un ton sombre.

Un ricanement de mauvais augure fut la seule réponse de Crédo.

Alors le pèlerin ferma derrière lui les portes et en assura les barres de fer.

Les archers voulurent s’y opposer, mais Crédo les arrêta en leur disant :

— Laissez faire, ou je me trompe fort, ou celui-là a le droit d’agir ainsi.

Pendant qu’il prenait ces précautions, Crédo vit briller sous sa large robe le bout d’une haute épée et les mailles d’une amure, et voulant vérifier le soupçon qu’il avait conçu, il s’approcha de lui pour lui parler ; mais le pèlerin, croyant qu’il voulait s’opposer à son dessein, l’arrêta par ces mots :

— N’aie pas peur, Crédo, nous n’avons pas affaire à des prêtres.

Celui-ci tressaillit à cette parole ; et pour qu’on puisse comprendre à quoi ce mot pouvait faire allusion, il est nécessaire de raconter la circonstance qui avait valu à cet homme le nom qu’il portait.

Plus de vingt ans avant le jour où commence cette histoire, cet homme appartenait comme serf à l’abbaye de Saint-Maurice, où il était chasseur et avait mérité le surnom de Tueur de loups. C’était l’époque où l’hérésie des parfaits et des insabbatés s’introduisait dans les campagnes.

Or Macrou (c’était le nom de cet homme), avait été accusé d’aller écouter dans les bois les prédications des sectaires vaudois. Mais ce n’était pas encore le temps où l’on procédait à l’extirpation de l’hérésie par le massacre et l’incendie, et l’abbé de Saint-Maurice fit comparaître Macrou devant lui. Ce fut pour le manant une horrible peur ; car on ne parlait pas moins que d’oubliettes toutes hérissées d’aciers tranchants et où on jetait les hérétiques.

Sur le conseil d’un jongleur, le pauvre Macrou, qui se voyait déjà enfermé dans les profonds cachots du couvent, renferma toute sa défense en un mot, et ce mot était Credo.

Ainsi, quand l’abbé lui demanda s’il croyait aux doctrines des parfaits :

— Credo, répondit Macrou.

— Tu ne crois donc pas à la sainte Trinité ?

— Credo fut la réponse de Macrou.

Et il n’en fit aucune autre, soit qu’on l’interrogeât dans un sens ou dans un autre, sur la vérité du catholicisme ou sur les erreurs de l’hérésie.

Enfin, le prieur, qui s’était chargé de l’interroger, outré de cette façon de répondre, lui dit d’une voix de tonnerre :

— Tu crois donc parler à un imbécile !

— Credo, repartit Macrou.

L’abbé, comme le dit la chronique, était plus gabeur que dévot, et il détestait sincèrement son prieur qui tâchait à le pousser dehors pour prendre sa place.

À cette réponse il éclata de rire, et tous les moines en firent autant, tandis que l’abbé s’écriait :

— Cet homme croit aux vraies vérités ; qu’on le laisse libre.

Le nom de Crédo en resta à Macrou ; mais comme il savait que la haine du prieur ne lui pardonnerait jamais la gaieté qu’il avait excitée, il quitta clandestinement les terres des moines, et se rendit au sire de Terride.

Ce fut l’occasion d’un procès célèbre, dans lequel les moines gagnèrent, par jugement de l’archevêque de Narbonne, le droit de faire la culture du raisin blanc dans les vignes du coteau de Terride, qui était le plus renommé du pays.

On fut étonné de ne pas voir le sire de Terride appeler de ce jugement, qui lui enlevait une si large part d’un de ses meilleurs revenus. Mais on comprit bientôt son obéissance ; car l’année d’ensuite il fit arracher tous les ceps blancs, et les fit remplacer par du raisin noir, ce à quoi les moines n’eurent rien à dire, le cas n’ayant pas été prévu.

Ces circonstances, indépendamment de la force et du courage de Crédo, avaient donné dans le pays un certain renom à cet homme ; et s’il était étonné de l’allusion faite par l’étranger à la peur qu’il avait éprouvée, c’est que ce mot lui avait souvent été adressé par quelqu’un dont le souvenir était depuis longtemps oublié dans ce pays, lorsque celui-là voulait l’entraîner à quelque joyeuse escapade.

Cependant ils arrivèrent tous, suivant le pèlerin, jusqu’à l’entrée du manoir.

Pour que nos lecteurs puissent comprendre la scène qui s’y passa, il est nécessaire de leur expliquer comment était disposée la salle où entra le pèlerin.

IV

C’était une longue galerie, divisée en deux parties égales par une balustrade à hauteur d’appui, comme le chœur d’une église l’est de la nef.

Du côté par où on entrait, des dalles de pierre couvraient le sol, et les murs étaient garnis de bancs de bois ; une vaste cheminée, où, malgré la douceur de la saison, brûlait un feu qu’un homme d’un teint presque noir réveillait de temps en temps en y jetant des paquets de sarments, occupait le fond de cette première partie, où une lampe à trois becs répandait une clarté pauvre et tremblante.

C’était de ce côté que se trouvait la porte d’entrée qui communiquait directement avec l’extérieur.

L’autre moitié de la galerie avait un aspect bien différent.

Le pavé en était couvert de tapis, ainsi que les murs ; d’énormes bougies brûlaient dans des candélabres fichés aux murs.

Des piles de coussins étaient épandues çà et là, et une table de marbre, supportée par des pieds incrustés, occupait le centre de cette partie de la galerie.

À côté de cette table étaient assises deux femmes, l’une paraissant avoir trente-six ans, l’autre seize ou dix-sept. Leur ressemblance était extrême ; toutes deux étaient petites, d’une taille frêle, brunes, avec de grands yeux noirs, des cheveux d’ébène, et apportant dans leurs moindres mouvements une vivacité rapide et libre.

À quelque distance un groupe de cinq ou six femmes travaillaient en causant tout bas ; sur les genoux de l’une d’elles était un enfant de six à sept ans, aux beaux cheveux blonds et profondément endormi. Près de l’une des nombreuses portes qui de cet endroit communiquaient aux intérieurs, se tenait un jeune homme de dix-huit ans qui, debout devant une espèce de lutrin, semblait absorbé par la lecture d’un manuscrit.

De l’autre côté de la table, un vieillard à la barbe blanche, le corps cassé, les traits flétris, le regard abattu, assis dans une chaire de bois à dossier et à dais sculpté, écoutait le sire de Lévis, qui, debout devant lui, continua à lui parler en ces termes, sans que l’arrivée du pèlerin et des archers qui se groupaient autour de la cheminée parût le gêner le moins du monde :

— C’est chose vraie, sur mon honneur, notre seigneur le pape a prononcé l’arrêt. Toutes les terres de la Languedoc, du Quercy, de Comminges et de Conserans, sont données à perpétuité à monseigneur, et maintenant au vôtre, le comte Simon de Montfort.

» Et permettez à mon amour de s’en réjouir, puisque vous m’avez déclaré que si le fait advenait, vous me donneriez la main d’Ermessinde.

— C’est vrai, dit le sire de Terride, je t’ai donné cette parole, car si jamais ce château doit rendre hommage à ce barbare Normand, Français ou Anglais, car ce Montfort n’est le vrai fils d’aucune nation, ce ne sera point par ma voix.

» Si ce que tu dis est vrai, si le bon droit, la noblesse et la courtoisie ont été condamnés par la cour de Rome, c’est qu’il n’y a plus de justice et d’équité sur terre ; et alors, moi, pauvre vieillard, qui n’ai plus ni force ni pouvoir pour les défendre, je la quitterai, navré du triomphe des méchants, et joyeux de n’y pas assister.

» Attends encore quelques jours, sire Guy, tu viens de m’apporter une nouvelle qui m’a plus blessé que ne l’eût pu faire ton couteau français.

» Demain, après-demain, cette châtellenie sera libre par ma mort, et alors tu pourras prendre tout à la fois le château, les terres, et cette fille qui est la mienne, et qui t’aime.

— Excusez-moi, messire, il faut que je retourne devers Toulouse avant vingt-quatre heures expirées ; c’est plus de temps qu’il n’en faut pour que votre chapelain unisse ma main à celle de votre fille.

— Vous avez donné votre parole, dit la comtesse Signis avec une impatience mal déguisée.

— Ah ! fit le vieillard, vous avez grande hâte de servitude, madame.

— J’ai hâte, messire, dit Signis d’un ton sec, d’arracher ma fille à la mort ou à la honte.

» Et puisque les glorieux seigneurs de la Languedoc ne peuvent plus défendre leurs châteaux ni l’honneur de leurs femmes et de leurs filles, ils n’ont rien de mieux à faire qu’à les mettre sous une protection plus efficace et plus jeune.

Le vieux sire de Terride se leva vivement à cette dernière parole ; mais la colère, qui l’avait redressé d’un seul mouvement, ne put le tenir debout, il retomba sur sa chaire, et dit d’un ton de rage :

— Plus jeune, n’est-ce pas ? Ah ! Signis, le joug que tu portes t’est donc bien lourd, que pour t’en affranchir tu veuilles donner ta fille à un Français !

» Et pourtant, femme, je t’ai donné un des plus nobles noms de nos contrées, tu es la maîtresse de tout dans ma maison, tu es puissante ici comme une suzeraine.

— Suzeraine sans cour, maîtresse sans serviteurs, et demain, peut-être, à la merci du premier routier auquel il plaira d’attaquer ce château. Non, messire, cela ne peut pas durer ainsi.

— Ermessinde, dit le vieillard à sa fille, et toi aussi veux-tu, comme ta mère, qu’à l’heure même cet homme devienne ton époux ?

— Vous avez donné votre parole, mon père, dit Ermessinde en baissant les yeux.

— Oh ! fit le vieillard, cela devait être quand je me pris d’un fol amour pour la fille d’un Aragonais qui avait épousé sa servante mauresque. Elle était servante ta mère, Signis, servante et païenne ; et si elle fit semblant, pour épouser le comte de Tolède, de se convertir à la vraie foi, elle n’en garda pas moins dans le cœur toute la perfidie et la bassesse de son origine. Elle te les a transmises, Signis, et tu les as transmises à ta fille.

» Crois-moi, Lévis, crois-moi, ne sois jamais faible et malheureux avec ces femmes dans ta maison ; car elles te vendront, comme elles me vendent, contre une écharpe ou un joyau.

» Ce n’est pas du sang de chevalier qui est dans leurs veines, mais le sang africain, le sang des Maures pillards et des courtisanes qui tiennent marché de leur beauté dans les Espagnes.

— Sire de Terride, s’écria Signis en se levant, l’œil en feu, le corps agité d’un mouvement nerveux, les femmes de ma race sont plus pures que les nobles châtelaines de vos contrées, et vous n’en trouveriez aucune qui, comme la reine d’Aragon ou la comtesse de Comminges, en fût à son cinquième mari vivant !

» Les femmes de ma race, messire, meurent et vivent pour leur époux, quand cet époux est un homme ; mais, messire, ce n’est pas moi qui, il y a dix-huit ans, vous ai été choisir.

» Rappelez-vous Othon de Terride, votre fils ; il était mes amours et j’étais les siennes ; il vous plut de me trouver belle, et comme mon père ne cherchait pas un mari selon mon cœur, mais un allié selon son intérêt, il pensa que le père, puissant seigneur de ce château, lui vaudrait mieux que le fils qui ne l’avait qu’en espoir, et il me donna à vous.

» Je vous ai dit alors que j’aimais Othon, vous n’en avez tenu compte.

» Ai-je été perfide, ou bien avez-vous été fou ?

» Vous avez chassé votre fils qui vous faisait peur, vous m’avez enfermée ici durant dix-huit ans, à votre merci ; prisonnière par la force, je m’échappe dès que je le puis.

» Sire Guittard de Terride, vous avez engagé votre parole de donner votre fille et ce château au sire Guy de Lévis, quand le sire de Montfort serait le seigneur reconnu de la Languedoc. Le pape a prononcé pour lui, tenez votre serment de bonne grâce, ou, de par le Christ, vous le tiendrez par force.

À ces mots, le vieillard se leva tout chancelant, et prenant une épée de forte taille qu’il agitait avec une frénésie qui lui tenait lieu de vigueur :

— Hélas ! s’écria-t-il, les Français sont-ils donc dans l’antre du lion, qu’une femme ose s’y montrer de cette insolence ?

— Ils y sont, sire de Terride, reprit Guy d’une voix calme, le château est en mon pouvoir.

— En ton pouvoir ! dit le vieillard ; ses murs se sont donc ouverts devant toi ?

— Ce que la force n’eût pu faire, la ruse l’a emporté.

— La ruse, la ruse, n’est-ce pas ? l’arme des femmes et des lâches… dit le vieux châtelain en s’avançant sur Guy ; mais tu m’as oublié… moi !

En disant cela, il leva son épée ; mais Guy, sans daigner tirer la sienne, saisit le bras du vieillard dont l’épée tomba, et le rejetant avec violence sur sa chaire, il s’écria d’une voix tonnante :

— Assez ! assez ! ce que j’eusse voulu obtenir de votre courtoisie, je l’aurai de votre obéissance. Qu’on prépare la chapelle.

À cet ordre, le vieillard se laissa tomber de son siège sur ses genoux et se mit à crier d’une voix lamentable :

— Mon Dieu ! Seigneur ! n’y a-t-il donc pas un homme ici !

— Il y en a, monseigneur, dit une voix retentissante, il y en a plus d’un, et fussé-je le seul, c’est assez pour punir ce chevalier félon qui vous a osé toucher de sa main.

À l’instant même le pèlerin, dépouillé de sa longue robe, sauta par-dessus la balustrade, l’épée à la main ; le sire de Lévis se retourna sans que son visage montrât la plus légère émotion, et mesurant d’un regard de dédain celui qui le menaçait :

— Fou ! lui dit-il, combien êtes-vous pour vous attaquer à moi tout seul ?

— Sire Guy, ils sont six dans cette tour pour me voir punir ton insolence et ta déloyauté. Oh ! ne cherche pas ton cor pour donner aux tiens le signal d’accourir, car les portes de la seconde enceinte sont fermées, et si nous sommes en ton pouvoir au dehors, tu es ici à notre merci. Ce n’est pas une ruse de guerre nouvelle, tu le sais, sire Guy, toi qui reviens de Beaucaire ?

— L’épée au vent pour le Romieu ! cria Crédo en sautant la barrière avec les autres archers, tandis que le Maure s’était approché de l’enfant comme pour le couvrir de son corps.

— Et qui es-tu, misérable ! lui dit Guy, pour t’opposer à l’exécution de la parole que ce vieillard m’a donnée ?

— T’a-t-il donné cette parole, dit le pèlerin, sans aucune autre restriction que celle dont tu as parlé ?

— Sans aucune autre, dit la comtesse Signis.

— Il n’a réservé les droits de personne ?

— De personne, repartit la comtesse.

— Est-ce vrai, messire, dit le pèlerin ?

— C’est vrai, et je croyais promettre l’impossible quand j’ai fait ce serment ; car je ne croyais pas tant d’iniquités assises sur le trône du vicaire de Dieu.

» Mais toi-même, dis-moi, est-ce vrai que notre Saint-Père ait donné à ce barbare la suzeraineté de notre belle Languedoc ?

— C’est vrai, messire ; mais, sous cette condition même, étiez-vous donc libre d’engager votre parole ?

— Qui êtes-vous donc, dit la comtesse avec hauteur, pour interroger ici ?

— Puisqu’il n’y a dans cette demeure ni un cœur qui ait gardé un souvenir, ni une pierre qui ait gardé un écho de mon nom, je vous le dirai…

— Tu te trompes, Othon de Terride, dit le Maure en s’avançant ; je t’ai reconnu dès que tu es entré ; car je n’aurais pas laissé cet homme être si longtemps insolent si je n’avais su que nul n’a le droit de parler dans le château, quand son véritable maître s’y trouve.

— Et moi aussi ! s’écria Crédo, je vous avais reconnu, maître, et c’est pour cela que je vous ai laissé barricader les portes de la seconde enceinte, et que je vous ai suivi jusqu’ici.

V

Au nom d’Othon, le vieux sire de Terride s’était relevé ; et ayant ramassé son épée, il se rangea à côté de son fils, comme si sa présence lui eût rendu la force avec l’espoir.

En même temps, le beau jeune homme, dont tout ce qui s’était passé jusqu’à l’intervention du pèlerin n’avait pas un moment détourné l’attention du manuscrit qu’il lisait, ce beau jeune homme, dis-je, vint se placer brusquement à côté du sire Guy de Lévis, et tira son épée sans prononcer une parole.

La comtesse Signis pâlit et tomba sur son siège, tandis qu’Ermessinde, à genoux devant elle, et la tête cachée dans son giron, s’écriait d’une voix lamentable :

— Oh ! ma mère, ma mère, nous sommes perdues !

Au même instant, Guy, arrêtant le jeune homme qui s’était placé près de lui et qui semblait prêt à commencer l’attaque, lui dit d’une voix que n’avait point émue le danger qu’il courait :

— Laisse, enfant, ce n’est point à de nobles épées de chevaliers à se salir du sang de manants et d’imposteurs. Je te reconnais maintenant, maître pèlerin ; je t’ai vu à Rome ; mais là tu ne portais ni épée, ni cotte de mailles ; tu n’y portais pas même le bourdon ; tu portais l’habit de marchand et la valise sur le dos ; je t’y ai acheté la plume que je porte à mon loquet, et tu peux reconnaître aux pans de la robe d’Ermessinde la broderie que tu m’as vendue alors.

— C’est vrai, dit le pèlerin, et tu dois te souvenir sans doute aussi du jeune homme qui t’a mesuré cette broderie sur une canne de trois pans ; eh bien, ce jeune homme, il a changé la canne du marchand contre une épée double en longueur, et avec cette épée il a tenu enfermés dans le château de Beaucaire, Lambert de Limou et soixante des meilleures lances françaises.

» Ce bel apprenti marchand était le jeune comte de Toulouse, et je ne rougis point d’avoir fait le métier que mon suzerain a honoré en le partageant.

— Eh bien, dit Guy de Lévis, suzerain marchand et vassal marchand dégradés de noblesse par le concile de Latran, que venez-vous faire ici ?

— Nous venons en appeler du jugement des prêtres au jugement de Dieu, et moi je viens crier à tous ceux de ce pays le dernier mot que m’a jeté le jeune comte de Toulouse en signe d’adieu : qu’en la cour de Rome il n’y a plus ni Dieu, ni foi, ni loyauté, ni loi(1).

— Paroles insensées ! dit le sire de Lévis ; et ne vous a-t-on pas déjà assez rudement châtiés de vos rebellions, que vous vouliez tenter encore une fois la colère du comte de Montfort et celle de ses chevaliers ?

» Voulez-vous donc qu’il vous écrase jusqu’au dernier ? et veux-tu, toi, que le château de ton père soit, comme tous ceux des barons de la Languedoc, démantelé jusqu’au sol et changé en ruines ?

— J’aimerais mieux le voir en pareil état, messire Guy de Lévis, que de le savoir entre tes mains.

— Et il y serait depuis longtemps, si je n’avais ménagé ton vieux père par pitié pour sa faiblesse et par amour pour sa noble fille.

— Tu mens, sire chevalier, dit Othon, et ce château, fût-il ainsi tombé dans tes mains, tu ne t’en croirais pas encore le maître, car tu es encore plus habile politique que grand donneur de coups d’épée.

» Ne disais-tu pas ce soir même à l’abbé de Saint-Maurice :

« L’étoile de Monfort pâlit, et ceux qui n’auront en ce pays de châtellenies que par droit de conquête, courent grand risque de les perdre avant qu’il soit peu, comme Montfort perdra sa suzeraineté, malgré toutes les bulles du pape et de ses conciles. Aussi veux-je asseoir mes droits au château de Terride et au marquisat de Mirepoix, sur des titres plus certains que ceux de l’épée ; sur le mariage et l’hérédité. »

» Mais le mariage ne se fera pas, et le droit d’hérédité m’appartient ; et toi, qui avais si grande hâte de conclure ton union, pour retourner auprès de Montfort qui rappelle à lui tous ses chevaliers, pressé qu’il est de toutes parts par les Provençaux, tu n’iras point lui dire que non seulement il ne recouvrera pas Beaucaire, mais qu’à l’heure qu’il est, Toulouse lui échappe et rentre dans la possession de son vieux comte.

— C’est toi qui mens, cria Guy de Lévis que cette nouvelle troubla profondément ; Toulouse est démantelée, elle n’a plus ni murs, ni créneaux, ni palissades, ni tours ; elle n’a plus ni armes ni armures ; elle n’a plus ni soldats ni barons ; c’est un cadavre que nous avons frappé du talon, déchiré du fouet de nos chiens, et qui n’a pas remué.

— Mais le cadavre s’est relevé, dit Othon de Terride, car son âme est rentrée en lui avec le comte Raymond de Toulouse ; et sa force, avec le comte Bernard-Roger de Foix !

— Mon fils ! mon fils ! dit alors le vieux sire de Terride, raconte-moi toutes ces merveilles, pour que je ne meure pas avec le désespoir de voir notre terre en la possession des barbares, pour que j’aille porter à ceux qui ont été au ciel devant nous, que la Languedoc a enfin relevé sa bannière et sa double croix rouge.

— Mon père, vous entendrez ce récit dans quelques heures, car avec vous d’autres auditeurs doivent m’entendre, et le sire Guy de Lévis va tout à l’heure donner l’ordre à ses hommes de leur en ouvrir les portes.

— Faites, dit tout bas la comtesse Signis au sire Guy.

Un regard d’Ermessinde lui adressa la même prière, et tout aussitôt Lévis dit à son jeune compagnon d’un air tranquille :

— Va, Michel, donne à mes hommes l’ordre d’ouvrir la poterne, et je ne demande d’autre condition pour eux que de sortir libres de cette enceinte où mon imprudence les a entraînés.

— Ni toi ni eux n’en sortirez, dit Othon, mais tous vous aurez la vie sauve.

» Crédo, prends l’épée de ce chevalier et conduis-le avec deux des tiens à la salle du Paon ; elle est, si je m’en souviens, de bonne garde pour ceux qu’on y enferme. Et vous, jeune homme, ajouta-t-il en s’adressant à celui que Guy avait appelé Michel, venez sous mon escorte donner l’ordre que vous venez de recevoir. »

Michel se tourna vers le sire de Lévis qui lui dit d’obéir, tandis que les deux comtesses échangeaient des signes avec le prisonnier.

— Quant à toi qui m’as dit mon nom, maure ou chrétien, je te laisse en cette salle avec ces deux archers pour empêcher ces femmes de commettre quelque trahison en notre absence…

» Car, hélas ! je le vois, ajouta-t-il en se tournant et en voyant son père retombé sur son fauteuil, celui qui devrait commander ici n’a plus la force même de supporter une espérance.

— Je ferai ce qu’il faudra, répondit cet homme.

— Dis-moi donc qui tu es, pour que j’apprenne au comte de Toulouse, quand il en sera temps, quel fidèle serviteur ou quel fidèle allié il doit récompenser.

— Je n’ai plus de nom parmi les hommes, si même j’en ai jamais eu un. On m’a appelé Buat, on m’a appelé l’Œil-Sanglant, on m’appelle ici Ben-Ouled ; mais ceux qui savent pourquoi je vis, m’ont nommé le Couteau-de-Merci.

À ce nom, Guy de Lévis se retourna et regarda cet homme d’un air de dégoût.

Puis un sourire amer erra sur ses lèvres. Son regard chercha l’enfant qui se tenait éveillé sur les genoux d’une femme, et il sortit d’un air calme.

Une heure s’était à peine écoulée, que la poterne avait été ouverte, et que plus de dix chevaliers, suivis chacun d’un certain nombre d’hommes, avaient pénétré dans le château.

Ceux de Guy avaient été enfermés dans une des salles de la deuxième enceinte, et, les gardes nécessaires ayant été posés aux endroits convenables pour se munir contre toute surprise, les chevaliers se rendirent tous dans la salle où s’était passée la scène précédente, les nobles du côté occupé par le seigneur, et les comtesses, les suivants d’armes, écuyers et autres derrière la barricade.

On avait rallumé le feu, remplacé les cierges et bougies, et chacun ayant pris place, l’un des chevaliers se leva et dit :

— Tu t’es présenté à chacun de nous avec un parchemin à cachet portant les armes du comte de Toulouse, nous priant d’avoir foi en tes paroles.

» Tu nous as mandés ici pour cette nuit, et nous sommes venus, car s’il nous eût répugné d’obéir à l’ordre d’un suzerain qui a livré la Languedoc aux barbares, nous n’eussions pas voulu repousser l’ordre d’un père qui nous implore au nom de son fils.

— Il faut que vous sachiez, barons, quel est ce fils et ce qu’est devenu le père, et ensuite vous déciderez ce que vous voulez faire.

» Écoutez donc le récit d’un homme qui, chassé et proscrit de ce pays, n’a pu apprendre ses infortunes sans se sentir dévoré du désir de leur porter remède, quoique cette terre lui ait été plus inhospitalière qu’à vous, quoique ce suzerain ait abandonné son droit et confirmé son exhérédation.

Un silence profond s’établit, et voici quel fut le récit d’Othon de Terride.

VI

J’étais à la cour d’Angleterre, barons, lorsqu’il y a un an, un jour que nous étions en chasse avec le roi Jean, un enfant de mine modeste et comme il convient à ceux qui ont un courage véritable, vint auprès de Sa Majesté, et lui tendant une lettre, il lui dit :

— Lisez cette lettre, monseigneur, et dites-moi si je dois reprendre ma route.

— Qu’est ceci ? fit le roi qui était d’humeur craintive. N’y a-t-il aucun maléfice en cette lettre ?

Lors, se tournant vers moi, il me dit :

— Prends-en lecture, Othon, et nous répondrons ensuite.

Je pris la lettre, et je ne puis vous dire quel tressaillement me prit à la vue de la double croix de Toulouse pendante au parchemin.

C’était le cachet du suzerain qui avait, vingt ans avant, rejeté ma prière, quand mon père, fasciné par un fatal amour, me fit déclarer traître et félon pour garder sa châtellenie aux enfants à venir de sa nouvelle épouse.

Une colère terrible s’empara de moi, et si ce n’eût été la jeunesse du messager, je l’eusse provoqué comme responsable des injustices de son maître ; cependant je lus la lettre, et à mesure que je la lisais, à mesure que je voyais détaillés devant mes yeux les malheurs de la patrie, je sentis cette colère s’amollir ; puis enfin quand je lus que ce noble enfant qui avait traversé l’Aquitaine, la Bretagne et la Normandie, à pied, seul, et vivant d’aumônes, était le fils du puissant comte Raymond, duc de Narbonne, marquis de Provence, cette haine se fondit en larmes, et le roi m’interrogeant d’un air étonné, je lui répondis :

— Cet enfant qui est là, couvert de sueur et de poudre, avec des habits déchirés, est le fils de votre sœur Jeanne. C’est le jeune comte Raymond de Toulouse.

Tous les barons anglais se regardèrent touchés de tant de misère avec un si grand nom, et de tant de courage avec un si grand malheur.

Chacun voulait partir et suivre le noble enfant ; mais après le premier élan de cette pitié, quand vint l’heure des conseils, le secours ne la suivit pas, si bien, mes maîtres, que le jeune comte ne recueillit de tant de belles promesses que des lettres du roi pour Sa Sainteté Innocent III, et quelques livres sterling pour qu’il pût se rendre en meilleur équipage au concile assemblé pour juger ses droits. Mais pas un seul chevalier ni baron ne lui offrit ni son appui ni sa lance.

Aucun n’y était tenu, et la générosité est libre ; mais j’eusse mérité de voir briser mes éperons par la main du bourreau, j’aurais mérité le jugement que l’amour aveugle d’un père arracha à l’indolence aveugle du suzerain, si j’avais vu tant de malheur et tant de résignation, avec tant de persévérance, sans retrouver en mon cœur le souvenir de la foi dont on m’avait délivré.

Sires barons, je possède en Angleterre trois châtellenies qui valent chacune trois fois celle-ci ; je les remis au roi Jean pour la remise du serment que je lui avais fait, et je partis comme serviteur et domestique du jeune comte, quoiqu’en apparence je fusse son maître ; car, messires, il ne faut point croire que, pour traverser la France et la Bourgogne, ses ennemies, et la Provence, son ancienne terre, il ait voyagé comme un seigneur de tant de comtés eût dû le faire, s’il restait en ce monde ombre de loyauté et de justice ; nous travestis, moi sous l’habit d’un marchand, lui sous celui d’un apprenti, nous avons fait à pied le voyage jusqu’à Rome : si bien qu’en arrivant dans cette ville, nous fûmes arrêtés par des Français, par le sire Guy de Lévis lui-même, qui était là tout à l’heure, et qu’il fallut lui donner la broderie d’or qu’il destinait à celle qu’on appelle ma sœur.

Or ce fut alors que le jouvenceau que ma prudence avait peine à calmer, brisa sa canne et me dit :

— Ah ! je mesurerai moins long de terre au maître de cet homme que je ne lui ai mesuré de broderies ; il n’en aura que six pieds, ce qu’il faut pour un cadavre, ou je serai mort avant un an.

Ah ! le sang provençal parlait en lui en ce moment, et ce qu’il a fait et que vous allez entendre vous apprendra que ce n’est pas vanterie.

Alors nous entrâmes à Rome où se trouvaient déjà les comtes de Toulouse, de Foix et de Comminges.

Ce n’est pas ainsi qu’ils nous attendaient, ne pouvant s’imaginer qu’un roi et un oncle n’osât pas mieux protéger le fils de sa sœur et le seigneur qui en avait appelé à sa justice. Mais telle fut cependant notre arrivée.

Et si notre séjour ne fut pas si misérable que notre voyage, cela tient à des causes qui ne sont à l’honneur ni du Saint-Père ni d’aucun baron romain.

— Ce sont ces causes sur lesquelles nous voulons être instruits, dit une voix grave et mâle ; car ayant été en pourparlers avec des chevaliers français, j’en ai entendu faire d’étranges récits.

— Sire Guillaume de Minerve, reprit Othon, crois-tu la langue des Français plus loyale que leur épée ? et penses-tu qu’ils ne s’entendent pas aussi bien à ruiner la fortune d’un ennemi, par la calomnie, que par les armes ?

— Je connais les Français mieux que toi, pour les avoir combattus face à face depuis bientôt dix ans ; mais je connais encore mieux le sang de Raymond, de ce traître comte qui nous a livrés le premier à l’invasion des barbares, toujours prêt à se vendre à qui peut lui profiter, qui a promené son hommage de Philippe de France à Richard d’Angleterre, et qui l’offrirait à quelque roi sarrazin de l’Espagne, s’il le croyait nécessaire à quelque nouvelle trahison.

— Je parle du jeune comte son fils, messire, dit Othon ; je parle de ce que j’ai vu, et non de ce qu’on me rapporte.

— Eh bien, sire baron de Terride, vous êtes Anglais plutôt que Français et que Provençal, et quoique vous fassiez semblant de vous plaindre ici de la couardise et de l’avarice du roi Jean, peut-être n’avez-vous pas tant à le blâmer en secret.

» Le voyage a été rude, et il ne pouvait être autrement ayant à traverser des terres ennemies ; mais le séjour a été splendide, grâce à qui, sire de Terride ? grâce à la comtesse de Norwich, dont la fille Régina tient de si près au roi Jean, que le comte de Norwich a répudié sa femme, et l’a renvoyée à Rome où il l’avait prise lorsqu’il avait été y faire pénitence pour s’être battu un vendredi saint.

» Or, messire de Terride, le roi d’Angleterre aime assez cette fille pour lui souhaiter un mari comme le jeune comte de Toulouse et aider ce mari à devenir riche et puissant ; mais le roi d’Angleterre connaît trop bien la valeur de toutes choses pour donner son secours par pure générosité ou par amour paternel, et s’il aide son gendre à reprendre ses comtés, c’est qu’il est peut-être convenu d’avance que ce gendre lui en fera hommage et abandonnera la suzeraineté du roi de France pour la sienne.

» Voilà pourquoi nous tenons à savoir les causes véritables de ce splendide séjour à Rome. »

Othon écouta les paroles de Guillaume de Minerve d’un air soucieux et contrarié ; puis, ayant gardé un moment le silence, il laissa venir un léger sourire sur ses lèvres, et sa figure prit une expression railleuse et gaie.

— Sires barons, dit-il, lorsque, chassé de la Provence, je m’en allai de ville en ville jusqu’à Bordeaux où était la fleur de la chevalerie du monde, le roi Richard, je n’avais, pour me faire accueillir, ni nom, ni grands faits d’armes à invoquer ; mais j’avais emporté avec moi de ce pays la gaie science des jongleurs, qui y semble un don de nature, et je vous jure qu’en ce temps-là j’aurais payé cher pour pouvoir raconter une aussi gracieuse et sincère aventure d’amour que celle du jeune comte et de la belle Régina ; car, sur mon âme, je vous le jure, c’est seulement une aventure d’amour.

— Eh bien, crièrent quelques voix, dites-nous-la, sire de Terride.

— Qu’il nous l’explique comme un homme de sens et de vérité, dit Guillaume de Minerve, et nous jugerons ce qui en est.

— Non, s’écria-t-on de tous côtés, qu’il nous la conte ; comme bon trouvère, qu’il nous la dise en chanson, et nous jugerons encore mieux.

À ce vœu tumultueusement exprimé par tous les chevaliers se mêla le murmure suppliant de tous les hommes d’armes et servants qui étaient de l’autre côté de la balustrade, et Othon, jugeant que peut-être il obtiendrait plus de cette chanson que de son grave récit, fit un geste de contentement.

— Ah ! s’écria Guillaume de Minerve, chevaliers provençaux, ne changerez-vous jamais ? Vous donneriez la vie de vos enfants et l’honneur de vos femmes pour une chanson, et vous oublierez le combat pour les contes d’un jongleur.

— Nous avons le temps pour tout, dit Terride, et ce conte ne sera pas inutile, car il vous apprendra à connaître que si, avec le jeune Raymond, la justice et l’équité doivent rentrer en Provence, la courtoisie et la galanterie, chassées par les barbares Français, y reviendront aussi avec lui.

Un murmure flatteur accueillit ces paroles ; chacun se pencha vers Othon d’un air plus attentif que lorsqu’il parlait des destinées de la Provence, et le sire de Terride commença ainsi, parlant en vers rimés et les déclamant d’une façon chantante :

Pulsuz fraqment bitdi.

1,88 ₼

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
12 noyabr 2025
Həcm:
140 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
9783969171868
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı:

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