Kitabı oxu: «Littéraire de Grimm: histoire, littérature et philosophie (1753-1790)»

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Friedrich Melchior Grimm

Littéraire de Grimm: histoire, littérature et philosophie (1753-1790)


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066326784

Table des matières

OEUVRES CHOISIES DE GRIMM (DE BARON DE) .

I

II

GAZETTE LITTÉRAIRE.

ÉRITAPHE

VERS DE M. DIDEROT.

COMPLIMENT

LETTRE D’UNE FEMME A SON MARI,

LETTRE DU ROI DE PRUSSE A M. ROUSSEAU.

LORENZIANA.

ÉPIGRAMME

OEUVRES CHOISIES DE GRIMM (DE BARON DE).

Table des matières


I

Table des matières

GRIMM.

Grimm est Allemand de naissance et d’éducation, et on ne s’en aperçoit en rien en le lisant: il a le tour de pensée et d’expression le plus net et le plus français. Né à Ratisbonne, en décembre 1723, d’un père qui occupait un rang respectable dans les Églises luthériennes, il fit ses études à l’université de Leipzig; il y eut pour professeur le célèbre critique Ernesti et profita de ses leçons approfondies sur Cicéron et sur les classiques. Grimm n’a jamais fait étalage d’érudition, mais toutes les fois qu’il s’est agi de juger ce qui avait rapport aux anciens, il s’est trouvé plus en mesure que la plupart des hommes de lettres français: il avait un premier fonds de solidité classique, à l’allemande. Il s’étonne quelque part que Voltaire ait si mal parlé d’Homère dans un chapitre de son Essai sur les Mœurs, où tous les honneurs de l’épopée sont décernés aux modernes: «Si cet arrêt, dit Grimm, eût été prononcé par M. de Fontenelle, on n’en parlerait point; il aurait été sans conséquence: mais que ce soit M. de Voltaire qui porte ce jugement, c’est une chose réellement inconcevable. » Et il donne ses raisons victorieuses tout à l’avantage de l’antique poète. C’est que Grimm ne parlait ainsi d’Homère que pour l’avoir lu en grec, et Voltaire ne l’avait jamais parcouru qu’en français.

On était au fort des querelles entre le Parlement et la Cour: trente ans plus tard, des différents du même genre conduisaient à la révolution de 89. Un homme d’esprit dit que l’arrivée de Manelli, le chanteur italien, en 1752, avait évité à la France la guerre civile, parce qu’autrement les esprits oisifs se seraient portés sur ces querelles du Parlement et du Clergé et les auraient encore, enflammées: au lieu de cela, ils se détournèrent avec fureur sur la querelle musicale et y dissipèrent leur feu. A l’Opéra, il y avait le coin du roi et le coin de la reine. Les amateurs qui se réunissaient sous la loge de la reine étaient les plus éclairés, les plus vifs et les plus zélés pour l’innovation italienne. Grimm se signala entre tous par une brochure piquante intitulée le Petit Prophète de Boehmischbroda, qui eut beaucoup de succès. Sous forme de prophétie, il y disait bien des vérités sur le goût des contemporains. C’était une Voix qui était censée parler a un pauvre faiseur de menuets de Bohême. Il y avait sur Jean-Jacques, l’auteur récent du Devin du Village, un mot d’éloge avec un trait piquant: «Un homme, disait le Génie, dont je fais ce qu’il me plaît, encore qu’il regimbe contre moi...» Récalcitrant et quinteux jusque dans son génie, c’était bien Jean-Jacques, même dès le Devin du Village. Si Grimm disait aux Français bien des vérités dures sur la musique, il en disait d’autres très-agréables sur la littérature; la Voix ou le Génie, parlant de la France en style prophétique et en se supposant dans les temps reculés, s’exprimait ainsi:

«Ce peuple est gentil; j’aime son esprit qui est léger, et ses mœurs qui sont douces, et j’en veux faire mon peuple, parce que je le veux, et il sera le premier, et il n’y aura point d’aussi joli peuple que lui.

«Et ses voisins verront sa gloire, et n’y pourront atteindre.....

«Et quand je pouvais éclairer de mon flambeau, et le Breton et l’Espagnol, et le Germain, et l’habitant du Nord, parce que rien ne m’est impossible, je ne l’ai pourtant pas fait.

«Et quand je pouvais laisser les arts et les lettres dans leur patrie, car je les y avais fait renaître, je ne l’ai pourtant pas fait.

«Et je leur ai dit: Sortez de l’Italie, et passez chez mon peuple que je me suis élu dans la plénitude de ma bonté, et dans le pays que je compte habiter dorénavant, et à qui j’ai dit dans ma clémence: Tu seras la patrie de tous les talents...

«Et je les ai tous rassemblés dans un siècle, et on l’appelle le Siècle de Louis XIV jusqu’à ce jour, en réminiscence de tous les grands hommes que je t’ai donnés, à commencer de Molière et de Corneille qu’on nomme Grands, jusqu’à La Fare et Chaulieu qu’on nomme Négligés.

«Et encore que ce Siècle fût passé, je fis semblant de ne m’en pas apercevoir, et j’ai perpétué parmi toi la race des grands hommes et des talents extraordinaires.»

Suivaient des compliments et signalements particuliers pour Voltaire, pour Montesquieu, etc.; mais le trait certes le plus délicat et le plus français était celui qu’on vient de lire: «Et encore que ce Siècle fût passé, je fis semblant de ne m’en pas apercevoir.» Une seule petite incorrection: «à commencer de Molière,» au lieu de «commencer par Molière...» laissait entrevoir la trace d’une plume étrangère. Pour tout le reste, pour l’esprit et le ton, Grimm venait-de faire ses preuves; il avait gagné ses éperons en Français: De quoi s’avise donc ce Bohémien, disait Voltaire, d’avoir plus d’esprit que nous?» Voilà un brevet de naturalisation pour Grimm.

Il avait trente ans. Ainsi maître de la langue, lancé dans les meilleures compagnies, armé d’un bon esprit et muni de points de comparaison très-divers, il se trouvait aussitôt plus en mesure que personne pour bien juger de la France. En général, un étranger de bon esprit et qui fait un séjour suffisant chez une nation voisine, est plus apte à prononcer sur elle que ne le peut faire quelqu’un qui est de cette nation, et qui par conséquent en est trop près. Horace Walpole, Franklin, Galiani, an XVIIIe siècle, nous jugent à merveille et avec sûreté dès le second coup d’œil. Mais Grimm nous juge plus pertinemment qu’aucun: il est plus en pied chez nous qu’Horace Walpole; il n’a pas cette inquiétude spirituelle, ce trémoussement continuel de Galiani, qui lui fait dire sans cesse: Je suis et je veux être amusant. Il mêle le calme et la réflexion à la finesse. Je ne trouve à Grimm un peu d’engouement que sur ce point, c’est dans sa liaison avec Diderot. Dans les éloges qu’il lui prodigue, et toute part faite à l’amitié, il y a un reste de germanisme. Grimm, en devenant le plus Français des Allemands, s’attache, par une sorte d’affinité naturelle, à Diderot, le plus Allemand des Français. Diderot continue d’être en France le côté allemand de Grimm. Hors de là, il est tout à fait guéri de son défaut national, et il ne prend pas le nôtre.

Sa correspondance littéraire avec les Cours du Nord et les souverains d’Allemagne lui vint d’abord par le canal de l’abbé Raynal qui s’en déchargea sur lui; elle commence en 1753, et par une critique même d’un ouvrage de l’abbé Raynal; dont Grimm parle avec indépendance, tempérant l’éloge par quelques mots de vérité. Cette correspondance, qui dura sans interruption jusqu’en 1790, c’est-à-dire pendant trente-sept ans, et qui ne cessa, pour ainsi dire, qu’avec l’ancienne société française sous le coup de la révolution, est un monument d’autant plus précieux qu’il est sans prétention et sans plan prémédité. «Paris, a-t-on dit très-justement, est le lieu du monde où l’on a le moins de liberté sur les ouvrages des gens qui tiennent un certain coin.» Cela était vrai alors, et l’est encore aujourd’hui. Grimm, vivant dans le monde, échappa à cette difficulté moyennant le secret de sa correspondance; mais, si la publicité est un écueil presque insurmontable pour la critique franche des contemporains, le secret est un piège qui tente à bien des témérités et à bien des médisances. Grimm eut l’esprit assez élevé et assez équitable pour ne point donner dans ce petit côté, et pour ne point faire céder le jugement à la passion ou à une curiosité maligne. Sa correspondance, en un mot, fut secrète, jamais clandestine.

Il commença d’abord par informer très-simplement des nouvelles littéraires courantes et des livres nouveaux les. princes ses correspondants: ce ne fut que peu à peu que son crédit gagna et que son autorité s’étendit. Elle fut tout à fait établie et consacrée lorsque l’impératrice Catherine de Russie l’eut pris pour son correspondant de prédilection et de confiance. Les Cours d’Allemagne avaient alors les regards tournés vers la France; les souverains visitaient Paris incognito, et, de retour ensuite dans leur pays, ils voulaient rester au courant de ce monde qui les avait charmés. Grimm, avant qu’il eût une position diplomatique officielle, était de fait le résident et le chargé d’affaires des puissances auprès de l’opinion française et de l’esprit français, en même temps qu’il était l’interprète et le secrétaire de l’esprit français auprès des puissances. Il remplit cette mission, des deux parts, très-dignement.

La Correspondance de Grimm passe en général pour sévère, un peu sèche dans sa justesse, et même légèrement satirique; mais, à l’origine, Grimm eut l’enthousiasme et cet amour du beau qui est l’inspiration de la vraie critique. Dans une lettre écrite contre l’opéra d’Omphale en 1752, il disait: «J’avoue que je regarde l’admiration et le respect que j’ai pour tout ce qui est vrai talent, dans quelque genre que ce soit, comme mon plus grand bien après l’amour de la vertu.» Il n’y avait pas longtemps que Grimm arrivait d’Allemagne quand il écrivait celte phrase. Au début de ses feuilles de Correspondance, il continue d’être dans les mêmes sentiments; son ton et suu intention ne sont rien moins que frivoles; il ne voit, dans le secret qu’on lui promet, qu’une raison de plus d’exercer une franchise sans bornes: «L’amour de la vérité, dit-il, exige cette justice sévère comme un devoir indispensable, et nos amis mêmes n’auront pas à s’en plaindre, parce que la critique qui n’a pour objet que la justice et la vérité, et qui n’est point animée par le désir funeste de trouver mauvais ce qui est bon, peut bien être erronée et sujette à se rétracter quelquefois, mais ne peut jamais offenser personne.» Au temps de Grimm, c’était encore l’habitude d’appeler Extraits les articles qu’on écrivait sur les livres, et ces Extraits, autorisés et consacrés par l’exemple du Journal des Savants, se bornaient le plus souvent en effet à une exacte et sèche analyse de l’ouvrage: «sous prétexte d’en donner la substance, on n’en offrait que le squelette.» Grimm n’est point pour ette critique pesante, routinière, et qui tient du procès-verbal. Les bons ouvrages, selon lui, ne doivent point être connus par extraits, mais doivent être lus: «Les mauvais ouvrages n’ont d’autre besoin que d’être oubliés. En bonne police, il devrait être défendu aux journalistes de parler d’un ouvrage, bon ou mauvais, lorsqu’ils n’ont rien à en dire.» Examiner et rectifier, c’est son objet dans ses feuilles, et ce devrait être celui de tous les journalistes. En cela Grimm est novateur dans une certaine mesure, et il met véritablement la critique du journal où elle doit être.

Il est curieux de noter les excès et les extrêmes du genre. C’était un extrême que cette première méthode adoptée par le Journal des Savants, le plus ancien des journaux littéraires, et qui consistait à donner un compte rendu pur et simple, une sorte de description du livre, très-peu différente souvent d’une table des matières. Le but, pourtant, et l’utilité de cette méthode, à une époque où les communications étaient moins faciles, était de tenir les savants des divers pays au courant des écrits nouveaux, et de les leur offrir du moins par extraits fidèles et sûrs, en attendant qu’ils pussent se procurer l’ouvrage même. Un autre extrême, tout opposé, dans lequel on est tombé de nos jours ( et je parle ici de la critique sérieuse, de celle de quelques Revues anglaises ou françaises, par exemple), est de ne presque point donner idée du livre à l’occasion duquel on écrit, et de n’y voir qu’un prétexte à développement pour des considérations nouvelles, plus ou moins appropriées, et pour des Essais nouveaux; l’auteur primitif sur lequel on s’appuie disparaît; c’est le critique qui devient le principal et le véritable auteur. Ce sont des livres écrits à propos de livres. La méthode de Grimm est entre les deux et dans la juste mesure.

«Qu’est-ce qu’un Correspondant littéraire?» s’est demandé un jour l’abbé Morellet, critiqué assez gaiement par Grimm, et qui, dans sa vieillesse, avait eu le désagrément de voir ces railleries imprimées; et Morellet répond: «C’est un homme qui, pour quelque argent, se charge d’amuser un prince étranger toutes les semaines, aux dépens de qui il appartient, et en général de toute production littéraire qui voit le jour, et de celui qui eu est l’auteur.» L’abbé Morellet était intéressé à parler ainsi; mais Grimm, malgré des légèretés et des rapidités inévitables, ne rentre pas dans ce genre inférieur auquel l’abbé économiste voudrait le rabaisser. En général, il songe à informer les princes ses correspondants bien plus qu’à les amuser; et, quand on était lu de Frédéric le Grand ou de Catherine, on avait certes un public qui en valait bien un autre et qui voulait du solide dans l’agrément. C’est à de tels esprits qu’il était vraiment honorable de plaire.

Grimm, par l’inspiration, peut se rapporter hardiment à l’école des maîtres en critique, à celle des Horace, des Pope, des Despréaux; il en a la susceptibilité vive, passionne irritable, en matière de goût. Sa sévérité est en raison de sa faculté d’admiration même.

En ouvrant aujourd’hui les volumes de Grimm, n’oublions pas que ses feuilles ont été primitivement écrites pour des étrangers. Byron ou Goëthe, en le lisant, prenaient une idée juste et complète de la littérature et du train de vie de ce temps-là ; et Byron lui a donné le plus bel éloge, en traçaut nonchalamment sur son journal ou Mémorandum écrit à Ravenue ces mots qui deviennent une gloire: «Somme toute, c’est un grand homme dans son genre.» Nous autres Français, nous savons d’avance, et par la tradition, quantité des choses qui se trouvent dans Grimm, il ne nous faut pas le lire de suite, mais le prendre par place et aux endroits significatifs. Une table bien faite nous y aide suffisamment. Que pense Grimm, par exemple, je ne dirai pas sur Homère, Sophocle, Molière (il n’en parle qu’incidemment), mais sur tous les hommes du XVIIIe siècle, Montaigne, Fontenelle, Montesquieu, Buffon, Voltaire, Jean-Jacques, Duclos, etc.? En l’interrogeant là-dessus, nous ne larderons pas à le connaître dans la qualité de son esprit et dans l’excellence de son jugement.

Après tout ce qu’on a écrit de l’auteur des Essais, il trouve à en dire des choses que nul n’a si bien touchées. Il remarque que, quoiqu’il y ait dans les Essais une infinité de faits, d’anecdotes et de citations, Montaigne n’était point à proprement parler savant: «Il n’avait guère lu que quelques poëtes latins, quelques livres de voyages, et son Sénèque, et son Plutarque;» ce dernier surtout. Plutarque, «c’est vraiment l’Encyclopédie des anciens; Montaigne nous en a donné la fleur; et il y a ajouté les réflexions les plus fines, et surtout les résultats les plus secrets de sa propre expérience.»

Les huit pages que Grimm a consacrées aux Essais de Montaigne () sont peut-être ce que la critique française a produit là-dessus de plus juste, de mieux pensé et de mieux dit. Je pourrais, en citant, donner de jolis mots qui s’y rencontrent; mais c’est le sens même et la suite qui fait le prix de ce délicieux morceau; voici quelques traits pourtant: «Son esprit, dit-il de Montaigne, a cette assurance et cette franchise aimable que l’on ne trouve que dans ces enfants bien nés, dont la contrainte du monde et de l’éducation ne gêna point encore les mouvements faciles et naturels... Les vérités (dans son livre) sont enveloppés de tant de rêveries, si j’ose le dire, de tant d’enfantillages, qu’on n’est jamais tenté de lui supposer une intention sérieuse... Sa philosophie est un labyrinthe charmant où tout le monde aime à s’égarer, mais dont un penseur seul tient le fil... En conservant la candeur et l’ingénuité du premier âge, Montaigne en a conservé les droits et la liberté. Ce n’est point un de ces maîtres que l’on redoute sous le nom de philosophes ou de sages, c’est un enfant à qui l’on permet de tout dire, et dont on applaudit même les saillies au lieu de s’en fâcher.» Lorsque Charron, l’ami et le disciple de Montaigne, et qui fut en quelque sorte son ordonnateur, voulut ranger et mettre sérieusement en système les pensées et les réflexions de son maître, on lui fit des difficultés malgré sa prudence, et on refusa à la gravité de l’un ce qu’on avait accordé à l’autre pour sa vivacité charmante.

La philosophie de Grimm est triste, elle est aride: il est sceptique, et, les jours où il l’est pour son propre compte, il l’est sans sourire: nous y reviendrons. Mais ici, en parlant de Montaigne, il s’adoucit. Puisque le cercle des connaissances humaines est si borné, et qu’on ne peut guère se flatter de reculer les limites de l’esprit humain, qu’y a-t-il à faire pour un auteur philosophique qui veut encore intéresser? Selon Grimm, il n’y a que deux manières de s’y prendre: ou bien s’appliquer à faire concevoir le plus clairement possible le petit nombre de vérités qu’on peut savoir (c’est ce qu’a fait Locke); ou bien peindre vivement l’impression particulière qu’on reçoit de ces mêmes vérités, ce qui sert du moins à multiplier les points de vue: et c’est ce qu’a fait Montaigne. La plupart des prétendus auteurs se contentent de travailler sur des idées étrangères, qu’ils retournent et qu’ils accommodent au goût du moment; rien n’est plus rare que cette vivacité et cette hardiesse à peindre sa propre pensée et ses propres sentiments, qui fait l’auteur original. Montaigne est original, même dans son érudition; il l’est jusque dans les traits qu’il emprunte aux autres, «parce qu’il ne les emploie qne lorsqu’il y a trouvé une idée à lui, ou lorsqu’il en a été frappé d’une manière neuve et singulière.»

Pour excuser l’amour-propre de Montaigne, Grimm trouve une raison pleine d’observation et de finesse; remarquant que l’amour-propre est moins fâcheux quand il se montre sans dissimulation et avec bonhomie, il ajoute: «Loin d’exclure la sensibilité pour les autres, il en est souvent la marque et la mesure la plus certaine. On ne s’intéresse à ses semblables qu’à raison de l’intérêt qu’on prend à soi-même et qu’on ose attendre de leur part.» Et il cite à ce propos un mot de Rousseau, qui venait un jour de s’épancher auprès d’un ami, et qui remarquait que cet ami (peut-être Grimm lui-même) recevait son épanchement sans lui rendre du sien: «Ne m’aimeriez-vous pas? s’écria Rousseau vous ne m’avez jamais dit du bien de vous.»

La politique de Grimm est triste, sceptique, ou volontiers négative comme sa philosophie. Il croit peu au progrès général des temps; les progrès quand ils ont lieu, ou les arrêts de décadence, lui semblent surtout dus à des individus d’exception, grands génies, grands législateurs ou princes, qui font faire à l’humanité des pas inespérés, ou lui épargnent des rechutes tôt ou tard inévitables. Ses idées sur l’origine des sociétés ne paraissent guère différer de celles de Hobbes, de Lucrèce, d’Horace, et des anciens épicuriens. Pénétré de la difficulté de l’invention sociale en tant qu’elle s’élève au-dessus d’une certaine agrégation première toute naturelle et grossière, et qu’elle arrive à la civilisation véritable, il ne la conçoit possible que grâce à de merveilleuses passions en quelques-uns et à une héroïque puissance de génie: «Il faut, pense-t-il, que les premiers législateurs des sociétés, même les plus imparfaites, aient été des hommes surnaturels ou des demi-dieux.» Grimm, en politique, se rapproche donc beaucoup plus de Machiavel que de Montesquieu, lequel accorde davantage au génie de l’humanité même.

Voltaire n’est nulle part mieux défini dans ses œuvres et dans son caractère, que par le détail des anecdotes et l’ensemble des jugements qui sont consignés dans Grimm. Il y a des pages (telles que celles sur la mort de Voltaire) () qui me paraissent trop emphatiques pour être de Grimm, et qui, dans tous les cas, sont un tribut payé à l’opinion du moment. Les jugements fins et vrais, les révélations piquantes, se retrouvent à cent autres pages.

SAINTE-BEUVE.

II

Table des matières

LETTRE D’UN NONAGÉNAIRE.

J’allais parler de Grimm, et j’étais, je l’avoue, dans un grand embarras (que dire après M. Sainte-Beuve, après le maître?), lorsque j’ai reçu la lettre suivante que j’avais sollicitée instamment, et sur laquelle je n’osais plus compter,

«Je ne suis plus de ce monde, Monsieur, quoique je sois encore dans mon fauteuil; demain, peut-être, j’irai où tous mes contemporains sont déjà, et vous voulez que j’écrive un feuilleton! Ce serait le premier et vraisemblablement le dernier: tout ce qu’on écrit à mon âge ressemble à un testament. Quelle singulière idée vous avez eue là, de me faire débuter dans la carrière des lettres à quatre-vingt-dix ans sonnés! car je n’ai jamais été un écrivain de gazette, ni un dramomane, ni un favori des Muses, à quelque degré que ce soit: tout au plus ai-je rimé, dans ma première jeunesse, deux ou trois impromptu et un ou deux bouquets à Chloris. Il est vrai que chacun en faisait autant à sa sortie du collège d’Harcourt, ou même au collége d’Harcourt, et qu’il n’en fallait pas davantage pour avoir le droit de se dire collaborateur de l’Almanach des Muses, ou du Mercure; on pouvait même arriver à l’Académie française, surtout si, avec cela, on était grand seigneur; mais alors le quatrain était du luxe. Pour moi, je ne montrai mes impromptu qu’à deux beaux yeux, à ceux qui les avaient inspirés; et je n’eus garde de les communiquer à M. Marmontel, quoiqu’il me voulût du bien.

«Il me voulait du bien, M. Marmontel, puisque c’est lui qui me donna à M. le baron Grimm, dont je fus le secrétaire trois ou quatre ans, — circonstance heureuse, Monsieur, puisqu’elle m’a valu votre requête. — Après quoi encore, j’eus une bonne place dans les gabelles; après quoi encore, je devins trésorier de ma province, et, Dieu merci, au milieu de tout cela, je ne fus jamais un homme à talent, comme on disait avant 1789. Non pas que je fasse fi de la gloire littéraire, mais ayant vécu longtemps dans la compagnie des gens de lettres, je les ai vus tous, ou presque tous, exposés à tant de chagrins, de déboires, de calomnies et d’injustices, que j’ai bien souvent remercié le ciel de ne m’avoir donné qu’un petit génie comme à M. Oronte, et d’avoir éloigné de moi le besoin ou le désir de faire de la prose ou des vers.

«Quand je parle des inconvénients de toute espèce attachés à la condition des gens de lettres, je ne parle que pour mon temps, bien entendu. Aujourd’hui, les choses dorent être complètement changées, et changées en bien, puisqu’il y a un mot qui retentit partout, et qui retentit si haut qu’il partage seul l’honneur, avec le bourdon de Notre-Dame, d’avoir triomphé de ma surdité ; ce mot, c’est le mot progrès. Aujourd’ hui donc, il doit exister une fraternité littéraire à toute épreuve; la littérature entière ne doit former qu’une vaste famille; on s’aime, on s’estime, on se protège entre gens de lettres: ce doit être charmant. Monsieur, je vous en félicite de tout mon cœur.

«Mais de mon temps, grand Dieu! quelle différence! la république des lettres n’était qu’une république de loups; et le proverbe a bien raison de dire què les loups ne se mangent pas entre eux; ils ne se mangent pas, ils se dévorent.

«En ai-je assez connu de gens de lettres, tourmentés, ballottés, jouets du sort, sans parler de M. Rousseau? Celui-là eût été malheureux dans toutes les conditions de la vie; je ne l’ai vu, du reste, qu’une fois, et de loin. Comme il fermait obstinément sa porte à tout le monde, parce que dans chaque visiteur il voyait un espion; et comme je voulais à tout prix, dans ma curiosité juvénile, contempler ses traits illustres, je m’acheminai, un beau matin, vers Ermenonville, et je pris le parti de me promener le long du bosquet où M. Rousseau passait chaque jour plusieurs heures. J’avais un livre à la main, et je me donnais un air de promeneur le plus innocent possible, lorsque M. Rousseau parut. Mon air et mon livre n’y tirent rien. Dès qu’il m’aperçut, il lança sur moi un regard courroucé ; et murmurant quelques paroles entrecoupées, il rentra précipitamment dans sa petite maison que je vois encore, à deux pas du château. Vraisemblablement, il ne sortit pas de plusieurs jours et nourrit son imagination de noires chimères. Ah! si le hasard lui eût appris que j’appartenais à M. Grimm, quelle conspiration il eût échafaudée là-dessus, quel virulent chapitre il eût intercalé dans ses Confessions Infortuné M. Rousseau!

«En fait d’écrivains heureux, je n’ai guère connu que Gentil-Bernard et M. Dorat. En voilà, par exemple, qui se faisaient payer leur gloire comptant, et en beaux deniers! Oui, M. Grimm avait raison quand il disait: «Gentil-Bernard et Dorat, il faut les peindre dans un boudoir, en robe de chambre et en caleçons de soie rose!» Je vous avoue que les lauriers de ces petits poëtes musqués m’ont plus d’une fois empêché de dormir, et que j’aurais bien pu par là me réconcilier avec la littérature, si je n’avais trouvé le moyen de marcher sans rimes sur les traces de ces messieurs, et de toucher quelquefois le doux salaire sans le labeur. Eh! eh! je n’ai pas toujours eu quatre-vingt-dix ans. Vous allez crier au scandale; on dit qu’aujourd’hui vous êtes de mœurs beaucoup plus sévères. C’est très-bien. Pour moi, j’étais de mon temps, et tout à fait de mon temps; j’ai assisté au dernier souper de madame Geoffrin, sachez-le. J’étais à Orchomènes, Monsieur! Vieille façon de parler.

«Le lendemain de ce souper qui avait été ma première bataille, — en homme heureux, je débutais par Fontenoy, — le lendemain de cette mémorable soirée, il arriva une chose bien malheureuse pour moi. La bonne madame Geoffrin tomba malade. Aussitôt madame de Laferté-Ymbault, sa fille, qui était dévote, profita de l’occasion pour fermer la porte aux amis. M. d’Alembert, M. Marmontel, M. Morellet accoururent: ils étaient consignés à la porte! Ils eurent beau multiplier leurs visites, le seuil naguère si hospitalier ne s’ouvrit plus, et M. Grimm lui-même, le moins compromis des philosophes et un personnage officiel, après tout, un ministre allemand, un baron du saint-empire, ne trouva plus que visage de bois.

«Ah! Monsieur, vous le dirai-je? ce contre-temps me causa un chagrin très-vif, et je me souviens encore, après tant d’années, comme si c’était hier, de tous mes accès de colère contre madame Laferté-Ymbault; car en fermant le salon de madame Geoffrin, elle fermait une espèce de paradis où mes dix-sept ans avaient entrevu tout un avenir aimable et rempli de merveilles! Chaque fois que, pour le compte de M. Grimm, j’allais m’informer du jour où madame Geoffrin serait visible, et que je recevais l’impitoyable réponse, je revenais furieux au logis, et Dieu sait comme j’accommodais la dévotion de madame Ymbault! C’était une fille dénaturée, dont le cœur ne renfermait qu’ambition et avarice. — Pardonnez-moi, bonne dame, et dites à votre mère, que vous êtes allée rejoindre depuis si longtemps, que c’était à cause d’elle que je vous maltraitais ainsi!

«Mais je m’aperçois, Monsieur, que je m’égare dans mes souvenirs, à la façon des vieillards, et que je m’éloigne beaucoup de l’objet de cette lettre. Je n’ai prié mon petit-neveu de rouler mon fauteuil du côté de mon secrétaire, et je n’ai pris la plume que pour vous dire combien je regrettais de ne pouvoir répondre à votre demande. Eh quoi! j’y reviens, vous voulez me faire débuter dans la carrière des lettres à un âge où l’on n’est jamais sûr de l’heure qui va suivre! Si je vous écoutais et si j’écrivais mon premier article, en supposant que j’en eusse le temps, qui corrigerait les épreuves? c’est peut-être la Camard, Monsieur. Encore une expression surannée.

«Puis, — et Ceci est la meilleure raison, — je n’ai rien à dire sur M. le baron Grimm que vous ne sachiez aussi bien que moi. Certes, j’ai été véritablement attaché à M. Grimm, et son souvenir ne m’a jamais quitté dans les périodes si diverses de ma longue vie. Mais qu’est-ce que cela fait aux gens?

«Qu’importe à la postérité, à moins qu’elle ne soit très-frivole, et curieuse comme une jeune fille, — ce qui se pourrait à la rigueur; — que lui importe de savoir que M. le baron Grimm dont la contenance avait été négligée et nonchalante dans sa jeunesse, selon le dire authentique de son intime amie qui s’y connaissait, s’était donné plus tard un air grave et presque arrogant? Au reste, c’est bien cela: souvent la nature nous donne un bon visage et la société un vilain masque. La société gâte notre physionomie, surtout en nous caressant et en nous prodiguant ses faveurs. Méfiez-vous de cette maîtresse-là, Monsieur!

«Or, le baron Grimm avait bien fait son chemin. Il eut toujours ce que vulgairement on appelle la chance et ce que les héros appellent l’étoile. Il était tout petit cadet quand il vint à Paris; très-léger d’argent, mais assez léger d’esprit, quoique Allemand, et non léger d’érudition; il avait un fonds très-sérieux d’étude; mais à quoi lui eût servi sa liaison avec l’antiquité , s’il n’eût pas eu en même temps la chance favorable? Quand vous voudrez du bien à quelqu’un, Monsieur, au lieu de lui souhaiter d’abord de l’esprit, de l’érudition, du talent, souhaitez-lui une bonne chance. Ce que Pascal disait de l’opinion, il faut le dire de la chance: c’est la reine du monde.

«A peine M. Grimm était-il arrivé à Paris que le comt Friesen se chargea de sa fortune. Il avait un cœur d’or, M. le comte de Friesen, et comme il mourut fort jeune et qu’il était en peine de l’avenir de son protégé, il le légua à M. le duc d’Orléans. M. le duc d’Orléans accepta le legs de fort bonne grâce. M. Grimm appartint donc à S. A. le duc d’Orléans; puis il devint un des vingt-huit secrétaires du maréchal d’Estrées pendant la campagne de Westphalie. Quel état-major, Monsieur! C’était un des souvenirs auxquels M. Grimm revenait le plus souvent. Combien de fois ne lui ai-je pas entendu dire qu’à chaque marche, quoiqu’ils eussent laissé en arrière les gros équipages, on voyait défiler le nécessaire, le plus indispensable de l’état-major, pendant trois heures, trois grandes heures? De ce faste militaire et princier, il parlait toujours avec une pointe d’ironie, moins en grand seigneur qu’en philosophe. Et savez-vous pourquoi? C’est que lorsqu’il avait été acteur dans cette comédie, il n’était pas encore grand seigneur et faisait le philosophe. Plus tard, quand je l’ai connu, il ne voulait plus être philosophe, et il faisait le grand seigneur.

«Oui, je suis forcé d’avouer que dans son intimité avec les grands, M. Grimm avait perdu beaucoup de cette simplicité et de ce naturel que lui avait départis le bon Dieu. Il mettait du blanc, le croiriez-vous? Mais ce n’est pas un crime de mettre du blanc. Il appelait ses gens Eh, non pas, il est vrai, comme dit M. Rousseau, pour faire croire que Monseigneur avait tant de gens qu’il ne savait pas celui qui était de garde, mais parce que c’était l’habitude alors parmi les grands seigneurs d’appeler les gens par un Eh! Cette habitude est-elle tout à fait perdue, on me dit que non, et que sur ce que vous appelez le turf, plus d’un gentleman-rider, — il me semble que je jure, — appelle son groom, — je jure toujours, — de cette façon-là.

«Quant à cette autre habitude qu’on lui a prêtée de ne pas donner de l’argent à ses domestiques dans la main, et de le leur jeter à terre, en leur disant: Ramassez, — je ne sais pas ce que cela a de vrai; je n’ai jamais vu M. Grimm se livrer à cet exercice de Fronsac; mais ce que je puis affirmer, par exemple, c’est qu’il a bien mérité le mépris et l’indignation de M. Rousseau pour cette déplorable manie qu’il avait de se nettoyer les ongles tous les matins.

«Que diable, dit M. Rousseau, peut-on penser d’un homme qui passe deux heures chaque matin à se nettoyer les ongles avec une vergette? Deux heures! M. Rousseau exagérait, selon sa coutume; mais la vérité est que M. Grimm se nettoyait les ongles avec une vergette, et que s’il ne se fût pas livré à de plus grands travers il n’eût pas été comte de Tuffière pour cela.

«Tuffière! Cela est bientôt dit, mais croyez-vous qu’avant 89, quand on était baron, diplomate et correspondant de souverains, il fût bien facile ne pas prendre les grands airs? Eh! Monsieur, même de votre temps, et cinquante ans après ce que vous appelez votre grande révolution, si peu qu’on soit baron et diplomate, on se donne des allures de grand personnage, et on fait le gentilhomme à ravir.

«Il y a une douzaine d’années, Monsieur, en plein Louis-Philippe, c’est-à-dire bien loin de Louis XIV, et même de Louis XV, et même de Louis XVI, et même de Charles X, quand j’étais encore de ce monde, et qu’au lieu d’être enterré à deux cents lieues de Paris, j’habitais encore mon appartement de la rue du Bac, j’avais au-dessous de moi un de vos contemporains les plus spirituels, quelque peu allemand, moins allemand cependant que M. Grimm; quelque peu baron aussi, moins baron cependant que M. Grimm, quoique M. Grimm ne le fût pas beaucoup.

«Mon voisin avait du talent et il écrivait, dit-on, avec beaucoup de finesse et de goût; mais ne voilà-t-il pas qu’un jour il s’avisa de poser en diplomate, et pour commencer il prit un beau chasseur qu’il affubla d’un chapeau à belles plumes vertes. Le moyen, quand on voyait le nouveau baron dans sa voiture avec son chasseur derrière, de ne pas croire que c’était là un diplomate! Cependant mon spirituel voisin n’était pas aussi rangé que M. Grimm, et un jour qu’un fournisseur trop curieux priait M. le baron de vouloir bien lui apprendre à quelle époque enfin il toucherait le prix de son mémoire, M. le baron appela son chasseur, je ne sais pas précisément s’il se contenta de l’appeler par un Eh; le fait est que le chasseur vint et répondit à la curiosité du fournis seur par une pantomime trop expressive. De là grand bruit dans mes escaliers, de là émeute dans la cour, de là procès. Or, savez-vous ce que devant le juge le grand diable de chasseur s’obstina imperturbablement à répondre? J’obéissais aux ordres de M. le baron; M. le baron m’avait ordonné de faire ceci; M. le baron m’avait ordonné de faire cela. — Mais enfin, s’exclama le juge, en désignant le fournisseur, si votre maître vous eût ordonné de jeter Monsieur par la fenêtre? — J’aurais jeté Monsieur par la fenêtre, répliqua le chasseur, pour obéir à M. le baron.

«Vous voyez bien, Monsieur, que même de votre temps pour peu qu’on soit baron et diplomate, il est difficile de garder la mesure et de ne pas détonner. C’est pourquoi il ne faut pas être trop sévère pour M. le baron Grimm qui, au milieu des mœurs aristocratiques de son siècle, ne sut pas se préserver de l’infatuation, dès qu’il eut un titre, un ruban et des fonctions diplomatiques.

«Les nouveaux airs de M. Grimm lui avaient fait beaucoup d’ennemis et des ennemis nécessairement spirituels, puisqu’ on était dans le XVIIIe siècle, le siècle le plus spirituel de notre histoire, où il semblait qu’on n’eût qu’à parler pour avoir de l’esprit. Aussi s’amusait-on aux dépens de M. Grimm, et faisait-on courir sur son compte toutes sortes d’anecdotes piquantes. Vous-savez celle-ci: On prétendit qu’à la mort du comte de Friesen, il avait étalé un désespoir fastueux; il avait fallu l’entraîner à l’hôtel de Castries où il joua en arrivant une magnifique scène de sanglots. Il ne s’en tint pas là, ajoutait-on, et tous les matins, il allait dans le jardin pleurer à chaudes larmes, tenant un beau mouchoir de batiste sur ses yeux; tant qu’il était en vue de l’hôtel, durait la scène au mouchoir, mais au détour d’une certaine allée, on le vit d’une maison voisine mettre précipitamment son mouchoir dans sa poche et tirer un livre! Cette anecdote, comme vous savez, courut tout Paris. M. Rousseau la raconte dans ses Confessions. Pourtant je dois vous dire que je crois l’anecdote arrangée. La société d’alors aimait beaucoup ces commérages amusants, mais au moins c’était une véritable société ; aujourd’hui vous avez bien des commérages, mais de société, vous n’en avez pas.

«Après tout, et les petits travers mis de côté, il était digne d’affection, ce cher monsieur Grimm! Jean-Jacques l’a calomnié indignement, et M. Duclos l’a fort maltraité ; mais Jean-Jacques était fou, et M. Duclos n’était pas bon. A part ces deux-là, tous les amis de M. Grimm lui restèrent fidèles, et vécurent toujours avec lui dans une intimité pleine d’abandon. Oh! les charmants dîners qu’il leur donnait toutes les semaines! J’étais au bout de ia table, il est vrai, et je n’avais pas voix au chapitre; et pourtant ce sont les heures les plus agréables de ma vie. Ce que c’est que la société d’hommes gais, toujours spirituels, souvent éloquents et profonds! M. Diderot était toujours là.

«M. Grimm n’était pas beau, mais il n’était pas laid; il avait le nez légèrement de travers. — M. Grimm a le nez tourné, disait-on devant une dame de ses amies. — Oui, mais toujours du bon côté, répliqua-t-elle.

«Il avait toujours eu le cœur sensible, mon aimable maître. En Allemagne, il s’était pris d’une belle passion pour une princesse; rien que cela. En France, il se prit d’amour pour une princesse aussi; seulement cette fois c’était une princesse de théâtre, et, à cette époque, les princesses de théâtre n’étaient pas des forteresses imprenables. Peut-être le sont-elles devenues aujourd’hui? — M. Grimm aima mademoiselle Fel, de l’Opéra, et mademoiselle Fel, de l’Opéra, aima M. Grimm. Ce sont de ces scandales qui, je l’espère, ne se produisent plus. Si on aime aujourd’hui à l’Opéra comme on y chante, je suis rassuré sur les mœurs. O Jelyotte! O mademoiselle Fel! qu’êtes-vous devenus?

«Mais la grande affaire de cœur de M. Grimm fut son attachement pour madame d’Epinay, une femme de vrai mérite, Monsieur, qui, riche ou pauvre, fut toujours supérieure à sa fortune.

«Cette excellente madame d’Epinay! je ne l’ai connue, moi, que déjà fort avancée sur le retour, malade et ne pouvant plus supporter la vie qu’à force d’opium. Elle n’avait jamais été belle, et quoique M. Grimm parlât souvent de ses très-beaux yeux et de ses cheveux admirablement bien plantés, ce n’étaient pas évidemment les charmes extérieurs de son objet, comme nous disions alors, qui avaient séduit mon maître. Aussi, quand la jeunesse fut partie et que les maladies arrivèrent l’une après l’antre, il n’en resta pas moins fidèle à son culte. «J’ai le cœur allemand et l’esprit française me disait-il quelquefois, et il ne se trompait point.

«Bon et sceptique, sensible et railleur, il s’irritait peu contre les événements et les hommes. Il voyait bien, il s’enthousiasmait rarement, il écrivait avec calme et finesse. Je puis vous certifier, Monsieur, moi qui l’ai vu si souvent la plume à la main, et qui ai si souvent écrit sous sa dictée des pages de sa Correspondance devenue célèbre, je puis vous certifier qu’il ne parlait jamais des hommes et des choses qu’avec l’intention d’être vrai. Il n’avait ni haines, ni rancunes, ni préjugés. C’est pour cela, me direz-vous, peut-être, qu’il était un peu froid. — Ah! Monsieur, il vaut mieux être un peu froid, et ne pas sortir de la vérité, qu’être un incendie et s’égarer dans le faux!

«A tout prendre, c’était donc une belle vie que celle de M. Grimm. Ami intime de tous les beaux esprits, le cœur doucement occupé, correspondant de je ne sais combien de princes et de Catherine le Grand, il disait des méchancetés et n’en faisait point. Quand je l’ai connu, surtout, s’il ne se privait pas d’un bon mot, il ne se privait pas non plus d’une bonne action, et c’était une sorte de ministre de plusieurs souverains étrangers au département des largesses.

«Hélas! tout a une fin. La révolution arriva, et M. Grimm en fut plus affligé que surpris. Il l’avait souvent prévue. Jeune homme, m’avait-il dit un jour, d’un ton fort simple, sans faire l’hiérophante, comme Diderot: — Vous verrez de grandes choses, et peut-être aussi de terribles, de sinistres. — Il dit sinistres; j’ai bien retenu le mot.

«Ministre d’un souverain étranger, il dut quitter la France dès que la révolution éclata. Je ne le vis pas alors, et j’en éprouvai un grand regret. Je n’étais plus son secrétaire depuis longtemps; mais dans un voyage que je fis en Allemagne en 1804, je m’arrêtai à Gotha, moins pour voir Gotha que pour revoir M. le baron Grimm. Grand Dieu! combien il était changé . Je le reconnus à peine, et je ne pus en tirer que quelques mots. C’était pourtant un homme encore jeune: il n’avait guère que quatre-vingts ans.

«Mais à quoi bon vous dire toutes ces choses que vous savez et que tout le monde sait? Et que diable, je le répète, cela peut-il faire à la postérité ? Permettez-moi donc de m’excuser, Monsieur, si je ne fais point ce que vous me demandez par votre lettre du 1er courant; permettez-moi également de vous remercier, car je m’aperçois qu’en causant avec vous, j’ai rouvert pour un instant la source des souvenirs, et cela fait toujours du bien.

«Mon imagination, le croiriez-vous? s’est réveillée; je me sens tout ragaillardi; la nature me sourit comme autrefois, et c’est au point que le portrait de l’impératrice Catherine, qui est sur ma tabatière depuis soixante-dix ans, me semble avoir retrouvé son ancienne vivacité de couleur.

«Cette tabatière, Monsieur, je la tiens de M. Grimm, qui la tenait de l’impératrice. On dit que cette mode de donner des tabatières revient aujourd’hui chez les princes; il me semble pourtant que c’est un anachronisme de donner aujourd’hui des tabatières: ce sont des étuis à cigares et des pipes enrichis de diamants qu’il faut donner par le temps qui court, en vertu de la loi du progrès. Qu’en pensez-vous?

«Je ne sais pas, Monsieur, si vous pourrez me lire. En tout cas, si ce griffonnage est illisible, ce n’est pas ma faute; il faut vous en prendre à ma main qui tremble depuis que le temps l’a serrée dans la sienne, et à mes yeux près de s’éteindre.

«Le chevalier V...

«Ancien secrétaire du baron Grimm.»

Que dites-vous de cette lettre? N’est-ce pas qu’elle est venue hien à propos, et que je dois bien des remerciments à l’aimable vieillard qui fait de si bonne grâce ce que je lui demande, tout en me répondant pour m’apprendre qu’il ne peut pas le faire, et qui écrit bel et bien un feuilleton, en me déclarant qu’il est beaucoup trop vieux pour commencer à écrire des feuilletons? Merci donc, aimable vieillard! et que Dieu vous tienne longtemps en santé et en joie, au fond de votre province! Fasse le ciel que pendant un grand nombre d’étés, je puisse serrer cette main qui a touché tant de mains illustres du xvme siècle, et, — mieux que cela, — qui a toujours été tendue aux petits et aux faibles, et qui s’est toujours ouverle si facilement pour l’aumône!

Ainsi, ma tâche est accomplie à peu de frais; il ne me reste qu’à louer M. Eugène Didier d’avoir fait pour Grimm ce qu’il avait déjà fait pour Fontenelle, Chamfort et Rivarol. Peu de gens lisaient les seize volumes de la correspondance de Grimm, et tout le monde lira le volume où cette vaste correspondance est condensée en sa fleur. On n’avait qu’un Grimm de bibliothèque, on a un Grimm de poche. C’est ainsi que peu à peu on arrive à créer un esprit du XVIIIe siècle sous sa forme la plus concise et la plus pénétrante, et, pour ainsi dire, portatif.

Ne peut-on pas dire que ces sortes d’éditions sont le papier de banque appliqué à la circulation de la pensée?

J’allais finir là ; mais l’idée de correspondance secrète m’inspire une observation que je ne peux pas laisser échapper, et qui a peut-être quelque importance. Cette observation, la voici:

Tout se sait en France, et ce qu’on ne sait pas, d’ailleurs, on le devine, ou on l’invente. Tout se sait et tout s’écrit, surtout quand on n’a pas la liberté d’écrire. L’ancien régime, avec sa censure et son cabinet noir, n’a eu pour résultat que de multiplier les correspondances secrètes, lesquelles, après tout, finissent toujours par devenir publiques. Alors que gagne-t-on à entretenir un service ordinaire et extraordinaire de douanes sur les côtes de la pensée? On gagne un peu de temps, voilà tout.

Mais si on gagne un peu de temps, on perd autre chose, car, par un singulier et inévitable engrenage de causes et d’effets, tandis que dans les pays libres la curiosité publique assiste au spectacle des événements avec impartialité et bienveillance, sous les gouvernements despotiques, au contraire, la curiosité publique est taquine, méfiante, de mauvaise humeur; elle envenime tout, elle transforme les accidents les plus naturels en monstruosités, et elle est souverainement injuste de très-bonne foi. Qu’a gagné Louis XIV à regarder la discussion de ses actes comme un outrage, et à ne vouloir qu’être encensé, adulé, adoré de son vivant? Il a gagné de vivre, dans l’avenir, en face des immortelles rancunes de Saint-Simon, absolument comme les empereurs romains qui, en étouffant la pensée dans le présent, ont gagné de vivre, dans l’éternité de l’histoire, en face des accusations formidables et peut-être des calomnies de Tacite!

On me répondra qu’il n’y a pas toujours un Tacite ou un Saint-Simon disponibles. Soit; mais il y a toujours un Grimm, l’œil au guet, et la plume bien taillée; et cela suffit.

PAULIN LIMAYRAC.

GAZETTE LITTÉRAIRE.

Table des matières

HISTOIRE, LITTÉRATURE, PHILOSOPHIE.

(1753-1790.)

1er juillet (1753). — Les brouilleries du PARLEMENT de Paris avec la cour, son exil et la grande chambre transférée à Pontoise, tous ces événements n’ont été un sujet d’entretien pour Paris que pendant vingt-quatre heures, et quoi que ce corps respectable eût fait depuis un an pour fixer les yeux du public, il n’a jamais pu obtenir la trentième partie de l’attention qu’on a donnée à la révolution arrivée dans la musique. Les acteurs italiens qui jouent depuis dix mois sur le théâtre de l’Opéra de Paris, et qu’on nomme ici bouffons, ont tellement absorbé l’attention de Paris, que le parlement, malgré toutes ses démarches et procédures qui devaient lui donner de la célébrité, ne pouvait pas manquer de tomber dans un oubli entier.

Peu de jours après son exil, nous eûmes ici à la fois deux ou trois éditions des Remontrances qu’il avait voulu faire au roi, et que Sa Majesté n’avait pas jugé à propos d’écouter. A la tête de ces remontrances on trouve les arrêtés sur lesquels elles devaient rouler, et qui sont d’autant plus forts qu’ils sont d’une simplicité extrême. La première partie des Remontrances est lâche et longue; la seconde est plus serrée et plus chaude. En général, elles n’ont pas eu à Paris le succès qu’on semblait être en droit de promettre à un ouvrage aussi intéressant pour la nation. Ces remontrances furent précédées par une brochure très-curieuse, qui a pour titre: Tradition des faits qui manifestent le système d’indépendance que les évèques ont opposé dans les différents siècles, aux principes invariables de la justice souveraine du roi sur tous ses sujets indistinctement; et la nécessité de laisser agir les juges séculiers contre leurs entreprises, pour maintenir l’observation des lois et la tranquillité publique. Cette brochure, dans laquelle on a rassemblé, pour l’instruction des fidèles, tous les attentats du clergé contre la puissance séculière, est presque aussi amusante qu’un roman. On voit, par exemple, que, dans le quatorzième siècle, le clergé avait défendu aux nouveaux mariés de coucher ensemble les trois premières nuits, sous peine d’une amende considérable, et que le parlement avait été obligé de faire un règlement provisoire, qui portait en substance que, quant à non coucher de trois nuits avec sa femme au commencement du mariage, les demandeurs auront la récréance, le procès pendant, et pourront les épousés coucher franchement les trois premières nuits avec leurs femmes. Lequel règlement fut suivi d’un arrêt définitif qui permit au mari de coucher avec sa femme sans l’agrément de l’évêque.

⁂ La place vacante à l’Académie par la mort de M. l’archevêque de Sens, vient d’être remplie par M. de Buffon, intendant du jardin du roi, de l’Académie des sciences, auteur de l’Histoire naturelle, homme dont l’acquisition ne peut que faire honneur à l’Académie, comme son génie en fait depuis longtemps à la nation. M. de Buffon est allé faire un tour en Bourgogne, d’où il reviendra dans peu avec son discours de réception. Il sera reçu deux ou trois jours avant la fête de Saint-Louis. Cette place était d’abord destinée et par l’Académie et par le cri public à M. Piron, auteur de Gustave et de quelques autres pièces, et surtout de la Métromanie, qui est un chef-d’œuvre dans son genre, et le seul que nous ayons peut-être depuis la mort du sublime Molière. Deux jours avant celui qui était fixé pour l’élection de M. Piron, le roi fit mander M. le président de Montesquieu, que le sort avait fait directeur de l’Académie pour cet acte, et lui déclara qu’ayant appris que l’Académie avait jeté les yeux sur M. Piron, et sachant que M. Piron était l’auteur de plusieurs écrits licencieux, il souhaitait que l’Académie choisît un autre sujet pour remplir la place vacante. Sa Majesté déclara en même temps qu’elle ne voulait point de sujet de l’ordre des avocats. On dit que ce sont les dévots qui ont rendu ce service à Piron, et M. l’ancien évêque de Mirepoix à leur tête. Piron dit que c’est un coup de crosse qu’il a reçu de sa part, et que ce prélat s’était reconnu dans le mot flasque, qui se trouve dans le quatrième vers de la fameuse ode, dont on s’est servi dans cette occasion pour donner l’exclusion à un homme dont les talents auraient honoré l’Académie. M. de Montesquieu ayant déclaré à l’Académie la volonté du roi, M. le maréchal de Richelieu proposa de différer l’élection de dix jours, pour avoir le temps de chercher un autre sujet digne de remplir cette place. Cet avis fut suivi à la pluralité des voix, quoique M. l’abbé d’Olivet prétendît que cette manière était insolite et indécente. Lorsque le jour de l’élection fut arrêté, M. de Richelieu demanda à haute voix si, dans les règlements de l’Académie il n’y avait point de peines prononcées contre ceux qui employaient des termes insolites et indécents, et par conséquent offensants, pour dire leur avis. M. Duclos dit: Corrigé et pardonné ; voilà la loi. On recueillit les voix, et il fut conclu unanimement que l’abbé d’Olivet n’avait pas connu la force des termes qu’il avait employés pour dire son avis. C’était là la petite pièce qui termina la séance, et dix jours après M. de Buffon fut élu à la pluralité des suffrages. M. de Bougainville, secrétaire de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, qui a fait une traduction de l’Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac, que personne n’a lue, et un Parallèle entre Alexandre et Thomas Koulikan, que personne n’a pu lire, a osé briguer cette place en concurrence avec M. Piron, M. de Buffon, M. d’Alembert et plusieurs autres hommes d’un mérite supérieur. Le public attribue presque généralement l’exclusion de Piron aux manœuvres de ce jeune homme, qui affiche la dévotion, et qui a la réputation d’être fort tracassier. Comme on faisait valoir sa mauvaise santé comme une raison de le mettre de l’Académie, parce qu’il n’enjouirait pas longtemps, M. Duclos dit plaisamment à ce sujet que l’Académie n’était pas une extrême-onction.

⁂1er septembre. — Le même jour à trois heures après midi, l’Académie française tint son assemblée publique. Après la lecture d’une mauvaise pièce en vers, qui avait remporté le prix de poésie, M. de Buffon fit son discours d’entrée, auquel M. de Moncrif répondit comme directeur. M. de Buffon ne s’est point borné à nous rappeler que le chancelier Séguier était un grand homme, que le cardinal de Richelieu était un très-grand homme, que les rois Louis XIV et Louis XV étaient de très-grands hommes aussi, que M. l’archevêque de Sens était aussi un grand homme, et qu’enfin tous les Quarante étaient de grands hommes; cet homme célèbre, dédaignant les éloges fades et pesants qui font ordinairement le sujet de ces sortes de discours, a jugé à propos de traiter une matière digne de sa plume et digne de l’Académie. Ce sont des idées sur le style; et l’on a dit, à ce sujet, que l’Académie, avait pris un maître à écrire. On pourrait ajouter, après avoir lu la réponse de M. de Moncrif, qu’elle a bien fait et qu’elle en avait besoin. Le discours de M. de Buffon, qui vient d’être imprimé, fut interrompu à l’assemblée de l’Académie trois ou quatre fois par les applaudissements du public. Celui de M. de Moncrif donna au public le temps de reprendre une assiette plus tranquille. M. de Moncrif a trouvé le secret de désobliger également M. de Buffon, M. de Montesquieu et le public, en s’étendant avec emphase sur le zèle de la Sorbonne dans un temps où ce corps, par ses procédés avec M. de Buffon, avec M. le président de Montesquieu et surtout avec M. l’abbé de Prades, s’est exposé lui-même au mépris et à la risée de tous les honnêtes gens. M. de Moncrif commence le panégyrique de M. l’archevêque de Sens par un éloge singulier. Il dit que cet illustre prélat depuis quelques années éprouvait un affaiblissement sensible dans sa santé. S’il l’avait conduit à la mort tout de suite sans s’arrêter en chemin et sans parler d’un mauvais ouvrage que l’archevêque de Sens préparait contre l’Esprit des lois, il aurait sans doute fait cet éloge au gré du public. Mais oublions M. de Moncrif et ses héros, et disons que le discours de M. de Buffon ne mérite pas seulement l’attention de ceux qui sont dans le cas d’écrire et qui doivent, par conséquent, étudier avec soin cet art et ses principes: il sera encore fort utile à ceux qui, se faisant de la lecture un amusement aussi agréable que satisfaisant, doivent se mettre en état de juger les écrivains avec goût et avec justesse, pour mettre dans leur lecture l’ordre et le choix qui sont dévenus si indispensables depuis que nous sommes inondés de tant de mauvaises brochures et de tant d’ouvrages médiocres.

⁂ 15 novembre. — Voici enfin le troisième volume de l’Encyclopédie, entreprise par une société de gens de lettres, sous la direction de M. Diderot. Toute l’Europe a été témoin des tracasseries qu’on a suscitées à cet important ouvrage, et tous les honnêtes gens en ont été indignés. Qui, en effet, pourrait être spectateur tranquille des haines, de la jalousie, des projets abominables tramés par les faux dévots, et couverts du manteau de la religion? Peut-on s’empêcher de rougir pour l’humanité, quand on voit que la religion du prince même est surprise, que le gouvernement et la justice sont prêts à donner du secours aux complots odieux qu’avait formés le faux zèle ou peut-être l’hypocrisie lors de l’affaire scandaleuse de M. l’abbé de Prades, pour envelopper dans la plus injuste persécution tout ce qui reste à la nation de bonnes têtes et d’excellents génies? Malheureusement pour les jésuites il n’était pas aussi facile de continuer l’Encyclopédie que de perdre des philosophes qui n’avaient pas d’autre appui dans le monde que leur amour pour la vérité et la conscience de leurs vertus, faibles ressources auprès de ceux qui ont le pouvoir en main, et qui, exposés aux fausses insinuations, aux surprises, à la précipitation, à des écueils sans nombre, ont mille moyens d’être injustes, tandis qu’il ne leur en reste qu’un seul pour être justes. Tout était bien concerté : on avait déjà enlevé les papiers à M. Diderot. C’est ainsi que les jésuites comptaient défaire une Encyclopédie déjà toute faite; c’est ainsi qu’ils comptaient avoir la gloire de toute cette entreprise, en arrangéant et mettant en ordre les articles qu’ils croyaient tou prêts. Mais ils avaient oublié d’enlever au philosophe sa tête et son génie, et de lui demander la clef d’un grand nombre d’articles que, bien loin de comprendre, ils s’efforçaient en vain de déchiffrer. Cette humiliation ést la seule vengeance obtenue par nos philosophes sur leurs ennemis, aussi imbéciles que malfaisants, si toutefois l’humiliation d’un tas d’ennemis aussi méprisables peut flatter les philosophes. Le gouvernement fut obligé, non sans quelque espèce de confusion, de faire des démarches pour engager M. Diderot et M. d’Alembert à reprendre un ouvrage inutilement tenté par des gens qui depuis longtemps tiennent la dernière place dans la littérature. Je dis avec quelque espèce de confusion, parce que le gouvernement a fait des instances aux auteurs pour continuer, sans révoquer les arrêts qu’il avait rendus contre l’ouvrage trois mois auparavant. Il ne devrait cependant rien coûter aux hommes d’avouer qu’ils ont été trompés, ou qu’ils se sont trompés eux-mêmes, et encore moins aux princes, cent fois plus exposés à l’erreur et aux artifices des autres. Une erreur n’est plus un tort dès qu’elle est reconnue, et comme il est impossible de s’en garantir tout à fait, quel inconvénient ou quelle humiliation peut-il y avoir d’en faire l’aveu en travaillant à la réparer? C’est donc par faiblesse qu’on ne convient point de ses erreurs et qu’on veut en prévenir les torts sans les avouer. L’homme supérieur dit: Je me suis trompé, bien sûr de n’être trompé ni souvent, ni longtemps. Il fallait donc que le gouvernement, pour sa propre gloire, vainquît cette espèce de mauvaise honte, et que, avant d’ordonner et de négocier la continuation de l’Encyclopédie, il révoquât sans balancer un arrêt flétrissant rendu contre un ouvrage qui fait tant d’honneur à la nation, à l’Europe, à notre siècle et à la protection que le gouvernement lui avait accordée.

Jean-Jacques ROUSSEAU, de Genève, que ses amis ont appelé le citoyen par excellence, cet éloquent et bilieux adversaire des sciences, vient de mettre le feu aux quatre coins de Paris par une Lettre sur la musique, dans laquelle il prouve qu’il est impossible de faire de la musique sur des paroles françaises, que la langue est tout à fait inepte à cela, que les Français n’ont jamais eu de musique et qu’ils n’en auront jamais. Il est assez singulier de voir soutenir cette opinion à un homme qui a fait lui-même beaucoup de musique sur des paroles françaises, et en dernier lieu le Devin du village, intermède très-agréable, qui a eu un très-grand succès à Fontainebleau et à Paris. Cette lettre fait ici un train épouvantable, et autant de bruit qu’en faisait il y a un an le Petit Prophète de Bochmischbroda; mais le Petit Prophète faisait rire, et les Français pardonnent tout en faveur de la plaisanterie, au lieu que le citoyen parle raison, et renverse à grands coups de hache tous ces autels élevés avec tant de prétention au génie de la musique française. Il serait à souhaiter qu’un homme, qui fût capable de tenir tête à M. Rousseau, prît la plume, ou bien qu’on se tût, si par malheur il avait raison. Mais il en arrivera ce qui est arrivé plus d’une fois, c’est que les petits écrivains s’en mêleront, et qu’il pleuvra de mauvaises brochures de tous côtés.

⁂ On dit que le roi d’Angleterre a demandé la tête de l’évêque de Montauban. On lui a répondu qu’il n’en avait point; au moyenne quoi le roi ne demande plus rien.

juillet (1754). — Il vient de vaquer une place à l’Académie française parla mort de M. Néricault DESTOUCHES, décédé dans son gouvernement de Melun, dans un âge fort avancé. Cet auteur a fait une infinité de pièces pour le Théâtre-Français, dont il n’y a que deux qui soient bien établies au théâtre, le Glorieux, le Philosophe marié, et le Triple Mariage, une petite pièce. M. Destouches ne manquait point de talent; il était surtout fécond et facile, mais il était froid, et cela tue la comédie, sans compter les mauvaises plaisanteries qui règnent dans ses pièces. Il y a des étrangers qui font l’injure aux Français de croire qu’on met en France M. Destouches sur la même ligne avec le sublime Molière, qui est peut-être le plus rare génie qu’ait produit le siècle de Louis XIV; ils se trompent: on met ici une distance infinie entre ces deux hommes. Pour moi, peu s’en faut que je ne croie le Glorieux une mauvaise pièce, malgré les beautés qui s’y trouvent; elle est longue et froide, puérilement contrastée; le rôle du Glorieux est mauvais, et son caractère n’est nullement établi; celui de la soubrette est dans le même cas, celui de l’amante est froid et maussade.

⁂ L’abbé Terrasson était un homme de beaucoup d’esprit, d’une grande simplicité de mœurs et d’une naïveté singulière. Il n’était pas bon croyant, et j’imagine qu’on doit avoir tronqué ses pensées en beaucoup d’endroits. Il est mort sans sacrements, avec une tranquillité d’autant plus sincère qu’elle était peu affichée. Il disait naïvement qu’il ne demandait pas mieux que de les recevoir, et quand on lui demandait s’il croyait tout ce que l’Église catholique et romaine prescrit de croire, il disait avec la même naïveté que cela ne lui était pas possible. Lorsque son confesseur vint le confesser, il lui dit: Monsieur, je suis trop faible pour parler, je vous prie d’interroger madame Luquet, elle sait tout. Madame Luquet était le nom de sa gouvernante. Le confesseur insista, et voulut commencer l’interrogatoire. Voyez, lui dit-il, monsieur l’abbé, si vous avez été luxurieux dans votre vie. Madame Luquet, ai-je été luxurieux, demanda le malade? Un peu, monsieur l’abbé, répliqua madame Luquet. Un peu, monsieur, répéta le malade...

⁂ Depuis plus d’un mois il court un bruit qui augmente tous les jours, savoir, que la Pucelle de M. de Voltaire s’imprime en pays étranger. On dit aujourd’hui qu’elle paraît, que l’auteur en est dans des inquiétudes terribles, qu’il y en a même déjà des exemplaires à Paris qu’on vend quatre louis. Si cela est, il ne faut pas douter que ce ne soit la principale cause de la retraite de M. de Voltaire en Suisse, sur les bords du lac de Genève. Je sais que cette impression clandestine lui a causé des frayeurs inconcevables.

15 août (1755). — On vient d’enrichir notre littérature d’un ouvrage unique dans son genre. Les Mémoires de madame DE STAAL, qui paraissent depuis quelques jours en trois volumes in-8°, ont un succès prodigieux, et le méritent à tous égards. La prose de M. de Voltaire à part, je n’en connais pas de plus agréable que celle de madame de Staal. Une rapidité étonnante, une touche fine et légère, des traits de pinceau sans nombre, des réflexions neuves, fines et vraies, un naturel et une chaleur toujours également soutenus, font le mérite de ces Mémoires, à un point d’autant plus éminent, que l’historique qui en fait le fond est peu intéressant en lui-même, et n’a d’autre charme que celui que les grâces légères et piquantes de madame de Staal répandent sur tout ce qu’elles manient. Voilà donc un modèle pour ceux qui se mêlent d’écrire des Mémoires: ils pourront hardiment juger de leur mérite et du degré dé perfection où ils auront porté leurs ouvrages, à proportion qu’ils se trouveront plus ou moins près de celui de madame de Staal. C’est dans son livre qu’ils doivent étudier le secret de rendre intéressants les plus petits détails et les plus indifférents en apparence; c’est d’elle qu’ils doivent apprendre (si toutefois cela s’apprend) l’art de ne jamais dire que ce qu’il faut, et de le dire de la manière la plus piquante. Ces Mémoires seront encore d’une utilité infinie aux jeunes gens qui, par leur naissance et par leur état, étant destinés à vivre dans le monde, ont intérêt à en acquérir de bonne heure l’usage, cette science si difficile à définir, si peu stable dans ses principes, dont le premier est d’en changer toujours, et qui donne tout au tact et rien à la raison. Aussi suis-je bien persuadé qu’un pédant de l’Université ou un bon négociant, absorbé dans les détails pénibles de ses calculs, qui, après avoir lu les Mémoires de madame de Staal, verrait l’éloge que je viens d’en faire, ne manquerait pas de me supposer la tête tournée; et, autant que je puis m’y connaître, je ne crois pas que ces Mémoires, qui ont un succès si brillant et si complet dans le monde, fassent jamais grande fortune ni dans la rue Saint-Denis, ni dans la rue Sainte Jacques. Madame de Staal, qui s’appelait avant son mariage mademoiselle de Launay, mourut il y a cinq ans à Sceaux, dans un âge assez avancé. Née sans nom, sans fortune et presque sans ressource, le hasard voulut qu’elle trouvât dans un couvent à Rouen, un asile où elle reçut ce que nous appelons la meilleure éducation du monde, quoique notre meilleure façon d’élever les enfants soit encore assez mauvaise. Cette éducation servit à développer, son esprit et ses talents, et fut l’époque de ses malheurs. Les gens doués de qualités supérieures, et surtout d’une âme grande et élevée, sont bien à plaindre lorsqu’ils sont jetés dans le monde sans ressource du côté de la fortune: incapables de se plier sous le joug de la dépendance et de la bassesse, l’obscurité leur conviendrait bien mieux, et leur bonheur serait bien plus assuré si, sans cultiver en eux les dons de la nature, ils n’eussent ni connu ni fait connaître leur mérite. Il est bien vrai que le mérite supérieur perce toujours et triomphe à la fin de tous les obstacles; mais la jouissance de ce triomphe et de la considération qui s’ensuit vaut-elle la somme des peines et des dégoûts que la première situation entraîne souvent pendant un grand nombre d’années, sans compter les moments de découragement que la modestie inséparable du vrai mérite fournit en abondance? Mademoiselle de Launay, ayant perdu les respectables amies qui avaient eu soin de son éducation, et qui l’avaient gâtée à force de l’aimer, après avoir essuyé mille peines d’esprit, se trouve à la fin femme de chambre de madame la duchesse du Maine. Jugez comme elle était bien à sa place! je n’ai garde de vous ôter le plaisir de lire dans ses Mémoires son début, et avec quelle dextérité elle s’acquittait des fonctions de sa charge. On l’aurait prise pour imbécile: le récit qu’elle en fait vous enchantera. Une lettre qu’elle eut occasion d’écrire à M. de Fontenelle courut beaucoup et fut l’époque de sa réputation. Peu à peu elle acquit la confiance de madame la duchesse du Maine, sans perdre pour cela aucun des dégoûts de sa place subalterne: elle eut beaucoup de part à la conspiration de cette princesse contre M. le duc d’Orléans, régent; et, du temps de la prison de madame la duchesse du Maine, mademoiselle de Launay fut mise à la Bastille où elle se conduisit avec une fermeté et un attachement pour la princesse, sans pareils, et d’où elle sortit en effet la dernière de toute la bande. Malgré son mérite éminent et une conduite peu commune, elle eut beaucoup de peine à parvenir aux honneurs de dame de compagnie de madame la duchesse du Maine, quoique sa réputation dans le monde fût au plus haut degré. Elle finit par épouser M. de Staal, officier dans les gardes suisses, et maréchal de camp; ce qui ne l’empêcha pas de passer sa vie à Sceaux où elle est morte. Il serait bien ridicule d’entreprendre un extrait de ces Mémoires que vous lirez plus d’une fois avec grand plaisir: je me contente d’indiquer les principaux caractères. Nos faiseurs de portraits devraient bien aller à l’école chez madame de Staal; elle fait ordinairement les siens en trois lignes avec une vérité étonnante. Elle conte toujours, ne loue et ne blâme jamais dans ses remarques, et présente malgré cela la vérité avec un art singulier, et que je ne connais à personne; bien plus, elle ne dit jamais que du bien de madame la duchesse du Maine, et malgré cela, on ne peut pas s’empêcher d’être indigné de la conduite de cette princesse à l’égard de madame de Staal. A la fin de ces Mémoires il ne vous reste nulle estime pour la personne de madame la duchesse du Maine, quoiqu’elle y soit toujours représentée en beau et sans aucun de ces atours ridicules que nous lui connaissons d’ailleurs. Voici la réception qu’on fit à notre auteur à Sceaux, après sa sortie de la Bastille où elle avait donné tant de marques singulières de son attachement pour la maison du Maine. Écoutons-la elle-même. «J’arrivai

« à Sceaux sur le soir. Madame la duchesse du Maine

«était à la promenade; j’allai à sa rencontre dans le

«jardin; elle me vit, fit arrêter sa calèche, et dit: Ah!

«voilà mademoiselle de Launay, je suis bien aise de vous

«revoir! Je m’approchai; elle m’embrassa, et poursuivit

«son chemin...» Vous verrez par ce qu’on dit dans ces Mémoires du cardinal de Polignac, que c’était un homme faible et timide, et le poltron le plus déterminé, et partant (j’oserais le soutenir malgré sa réputation) beau parleur, si vous voulez, mais point éloquent; car la vraie éloquence ne marche pas sans beaucoup de hardiesse et sans un grand courage... Le caractère de madame la duchesse de la Ferté dans le premier volume, est si original, si vrai et si comique, qu’on pourra le mettre sur la scène avec le plus grand succès... Voici comment madame de Staal peint les hommes dont elle a occasion de parler en passant; c’est le portrait du premier président, M. de Mes-mes: «C’était un grand courtisan et un homme médiocre,

«d’un esprit et d’une société agréables, faible, timide,

«rempli de ces défauts qui aident à plaire et empêchent

«de servir.» Quel pinceau! Le grand héros de ces Mémoires est à mon gré M. de Maisonrouge, lieutenant de roi de la Bastille, amoureux de mademoiselle de Launay, et malheureux. Ce caractère vrai d’un homme d’un esprit droit, mais borné, d’une simplicité et d’une honnêteté au-dessus de tout ce qu’on peut imaginer, est si touchant et si pathétique, qu’on ne peut s’empêcher de prendre le plus grand intérêt à lui. Cet homme, d’une trempe si peu commune, est mort de chagrin après la sortie de mademoiselle de Launay de la Bastille... Il me reste un mot à dire des amants de notre héroïne. Elle nous peint comme un homme supérieur le marquis de Silly, qu’elle aima passionnément, et dont elle n’était point aimée: mais quelque passion qu’elle ait pour lui, elle ne réussit pas à le rendre aimable à ses lecteurs. Ses lettres, dont elle a inséré quelques-unes, sont dures, sèches et d’un ton pédantesque. En effet, on m’a assuré que M. de Silly avait été un homme peu aimable, et pour l’esprit et pour la figure, pédant insupportable, ambitieux par caractère: c’est cette dernière qualité qui lui a tourné la tête: il s’est précipité de la fenêtre dans un accès de folie... Le chevalier de Ménil, autre amant de mademoiselle de Launay, dont vous trouverez l’histoire, était, au gré de tous ceux qui l’ont connu, l’homme le plus maussade et le plus insupportable du royaume; aussi désagréable par sa figure que par son esprit, et d’un commerce insoutenable: sa conduite avec sa maîtresse prouve assez que c’était un plat et mauvais sujet. C’est pourtant lui qui eut la préférence sur cet honnête homme de Maisonrouge. Au reste, madame de Staal n’était rien moins que jolie. Il y a des gens qui disent qu’elle avait peu d’agréments dans le commerce. Peut-être pour ceux qui avaient des prétentions, ils devaient la trouver à tout moment supérieure à leur esprit, et cela ne laisse pas que de fâcher. Ce qu’il y a de sûr, et sur quoi on n’a que faire de consulter ceux qui l’ont connue, parce que ses Mémoires en font foi de reste, c’est que madame de Staal était une femme d’un mérite supérieur et d’un esprit infini. Elle était un peu coquette, cela paraît bien dans ses Mémoires. Une femme de ses amies lui dit un jour: Mais serez-vous bien sincère dans vos Mémoires sur le chapitre de vos amours, et nous donnerez-vous bien le détail de vos galanteries? Je ne me suis peinte qu’en buste, répondit madame de Staal.

⁂ M. le marquis de Ximenès s’est brouillé avec mademoiselle Clairon. Elle lui a redemandé son portrait. Il l’a renvoyé avec ces vers:

Tout s’use, tout périt, tu le prouves, Clairon;

Ce pastel, dont tu m’as fait don,

Du temps a ressenti l’outrage:

Il t’en ressemble davantage.

1er avril (1756). — Trois ouvrages de M. de Voltaire ont occupé le public depuis six mois. Ils ont été élevés successivement jusqu’aux nues, puis condamnés, puis défendus, puis oubliés. Je parle du poëme de la Pucelle, de celui de la Religion naturelle, et de celui sur la Destruction de Lisbonne. Il est temps de revenir un peu sur le jugement du public, et de dire le nôtre, afin de savoir quelle place il convient d’assigner à ces productions, dans le Temple du Goût. Le poëme de la Pucelle, connu ici de beaucoup de monde par les lectures qu’on en faisait dans les sociétés de M. de Voltaire et de ses amis, avait la plus grande réputation avant que d’être entre les mains du public. On décidait hardiment que c’était de tous les ouvrages de M. de Voltaire, le plus original et celui où il y avait le plus de génie. Annoncé de la sorte, il ne pouvait manquer lorsqu’il parut, d’être condamné universellement: c’est le sort de tous les ouvrages prônés d’avance. Comme ils ne sauraient être si parfaits, que l’imagination du public, échauffée par des éloges exagérés, n’enchérisse encore sur toutes leurs perfections, ils ne peuvent manquer de tomber dès qu’ils paraissent. Il nous arrive alors ce qui arrive aux enfants qu’on a trop flattés de l’attente d’un plaisir qu’il fallait préparer sans bruit; rien ne remplit plus leurs idées, au lieu qu’un plaisir inattendu s’embellit par la jouissance. Pour juger donc le chantre de la Pucelle avec équité, commençons par oublier tout ce qu’on en a dit en bien et en mal. Restant ainsi avec son ouvrage seul, et sans aucune espèce de commentaire, il ne nous sera pas difficile d’apprécier son vrai mérite. Il faut d’abord regarder la Pucelle comme une plaisanterie à laquelle l’auteur de tant de chefs-d’œuvre s’est amusé dans des moments perdus; il faut se souvenir que la réputation chrétienne du chantre de Jeanne n’est pas trop bien établie; enfin il faut croire qu’il n’a pas prétendu faire le catéchisme de la décence et de la pudeur. Le public n’ayant fait aucune de ces réflexions a prononcé l’arrêt le plus sévère et le plus opposé à ses propres principes. Je ne suis pas étonné que les dévots et les gens austères aient été scandalisés du poëme de la Pucelle, c’est dans la règle; mais les autres doivent être conséquents, et ne point blâmer en M. de Voltaire ce qu’ils applaudissent en tant d’autres. En regardant la Pucelle comme ouvrage de plaisanterie et de délassement, nous pardonnerons à M. de Voltaire toutes les négligences qui s’y trouvent et qui sont sans nombre. En effet, on rencontre bien par-ci par-là six ou dix vers de suite bien faits, mais le ton général de l’ouvrage est si négligé qu’on voit de reste que ces vers se sont trouvés au bout d’une plume qui courait sans gêne. Cependant, comme la négligence de M. de Voltaire vaut souvent mieux que le travail des autres, il faut convenir qu’il lui échappe à tous moments des détails charmants, et remplis de ces grâces négligées qui prennent un caractère d’agrément particulier sous son pinceau. On a voulu comparer deux poëmes qui n’ont aucune ressemblance, le Lutrin et la Pucelle. Le premier de ces poëmes est soigné et achevé ; le second n’est qu’une esquisse rapide et légère; tout est ébauché, et rien n’est fini: l’un a prodigieusement occupé son auteur; l’autre n’a fait qu’amuser le sien. Je n’ai rien à dire sur le second point. On peut reprocher à M. de Voltaire de n’être pas chrétien, on peut même lui en faire un crime; cela est conforme à la logique de certaines gens. Mais il me semble qu’il n’est pas juste de faire des reproches à un homme de ce qu’il se moque des choses qu’il ne croit pas. Il peut manquer en cela de prudence; mais cela ne fait pas un homme abominable, il n’est qu’étourdi. Il était plaisant de voir prendre, à l’aspect, de la Pucelle, un visage grave à des gens qui n’ont aucune croyance, et qui n’observent aucune pratique chrétienne... Je n’ai non plus rien à dire à ceux qui ont reproché à M. de Voltaire le ton d’indécence qui règne dans sa Pucelle, et les sottises dont elle est remplie. La pudeur et la décence ont raison d’en rougir et de s’en plaindre; mais ceux qui ont sans cesse l’inimitable la Fontaine entre leurs mains, et qui ne se lassent point de l’admirer, de quel droit font-ils des reproches à M. de Voltaire? Mais, dit-on, la Fontaine, tout libertin qu’il est, est toujours délicat, et ne blesse jamais l’imagination par des peintures trop choquantes. Soit. Mais, si l’auteur de la Pucelle n’a pas manié son pinceau avec la même délicatesse, c’est le défaut du goût qu’il lui faut reprocher et non pas les outrages faits à la pudeur; car, dans ce dernier point, il n’est pas plus coupable que l’autre... En général, j’ai de la peine à croire que la Pucelle devienne jamais un bon poëme, et c’est d’autant plus dommage, que le sujet prête à la plaisanterie merveilleusement; mais M. de Voltaire n’a pas assez de flegme poétique, si je puis m’exprimer ainsi, pour combiner et digérer un plan. La Pucelle n’en a point du tout. La machine en est absolument mauvaise; elle pouvait cependant être charmante. M. de Voltaire, du moins dans la poésie épique, manque totalement de la partie de l’invention. La Henriade, poëme unique et national, est, en ce point, une imitation servile de l’Énéïde et des autres épopées. Tout ce qui est purement de l’invention du poëte dans la Pucelle, est presque toujours sans génie et de mauvais goût; malgré ces défauts, je crois que ce poëme restera comme les autres productions de M. de Voltaire; qu’il sera lu alternativement avec la Fontaine et les autres ouvrages gais et plaisants que nous avons. Les détails en sont charmants, les épisodes tout à fait agréables. Le grand mérite de ce poëme consiste à offrir à tout moment à l’imagination, les tableaux les plus plaisants et les plus variés. Tout se colore sous le récit du poëte; le mouvement et le tintamarre qu’il sait exciter quand il lui plaît, et qui bouleversent tout ce qu’il paraît avoir arrangé avec grand soin, prouvent que l’auteur s’est bien diverti en composant, et ne manquent jamais de produire leur effet. Une personne qui est au fait de l’histoire de la Pucelle, m’a assuré que c’était l’ouvrage de trois femmes, auquel M. de Voltaire avait présidé. L’une de ces femmes était madame la marquise du Châtelet qui avait plus d’un talent; les deux autres sont vivantes. On m’a assuré encore que le fameux discours de l’âne était de l’une de ces deux-là, que le chant de Dorothée était presque tout entier de madame du Châtelet, etc. Si cette anecdote est vraie, elle vous expliquera la raison des disparates, et de la diversité du ton qui règnent dans ce poëme. Mais il faut convenir qu’on y retrouve M. de Voltaire à tout moment...

1er février (1757. — M. DE FONTENELLE, qui vient de finir sa carrière, est un de ces hommes rares, qui, témoin pendant un siècle de toutes les révolutions de l’esprit humain, en a lui-même opéré quelques-unes, et préparé les causes de plusieurs autres. Né sans génie, il doit tous ses succès à la clarté, à la netteté et à la précision de son esprit; à un certain style brillant, ingénieux et fleuri dont il a été le créateur, et dont il y a eu depuis de si mauvais copistes. En attendant que le successeur de cet homme célèbre à l’Académie française nous donne dans son éloge une idée de son mérite et de ses travaux littéraires, je vais rassembler ici quelques traits et hasarder quelques réflexions qui serviront à vous faire connaître sa personne. Les discours académiques ne contiennent ordinairement que des louanges fades entassées sans discernement et sans goût; la vérité exige plus de justice. Ce serait en effet un morceau digne d’un philosophe que la vie de M. de Fontenelle, avec les différents objets qui y ont rapport. On ferait dans un pareil ouvrage l’histoire de la philosophie et des révolutions qu’elle a éprouvées en France, depuis Descartes jusqu’à nos jours. Quel beau sujet! M. de Fontenelle était un des plus célèbres sectateurs de ce destructeur de la philosophie scolastique. Aujourd’hui que le newtonianisme a triomphé en France comme dans le reste de l’Europe éclairée, et toutes les autres formules de foi en philosophie, il n’y a guère plus ici de partisans de Descartes que M. de Mairan, qui nous a donné un Traité de l’aurore boréale, et un autre sur la glace, et quelques autres vieux académiciens peu connus. Un temps viendra où les disciples de Newton n’auront pas plus de vogue que les sectateurs du cartésianisme. Tout est révolution dans l’esprit humain, ainsi que dans l’ordre physique et moral de l’univers. Les écoles se détruisent les unes les autres; le nom des grands hommes seul restera, comme ces immenses pyramides d’Égypte durent, s’il est permis de parler ainsi, malgré l’effort des siècles et les ravages du temps. Toute cette foule de philosophes subalternes, sectateurs de l’opinion des autres, disparaîtra et sera effacée du souvenir des hommes. Les noms de Newton, Leibnitz, Descartes, Bacon, ainsi que ceux d’Aristote et de Platon, seront en vénération aussi longtemps qu’il y aura de la philosophie et des lettres. Ce qui pourra sauver M. de Fontanelle de l’oubli où les apôtres d’une religion passagère ne peuvent manquer de tomber, c’est le mérite réel d’avoir rendu le premier la philosophie populaire en France. Les Mondes, l’Histoire des oracles, et plusieurs autres ouvrages de M. de Fontenelle sont devenus des livres classiques. Les gens du monde alors si ignorants et si bornés, les femmes même dont les goûts et les occupations ont une si grande influence dans ce qui concerne l’esprit et les mœurs des Français, ont puisé dans ses ouvrages les principes d’une philosophie saine et éclairée. L’esprit philosophique, aujourd’hui si généralement répandu, doit donc ses premiers progrès à M. de Fontenelle. Tout, jusqu’aux agréments de son style, qu’un goût sévère condamnerait sans doute, a contribué à étendre les limites de la lumière, l’amour de la vérité et l’empire de la raison. Il est vrai que M. de Fontenelle, en nous éclairant ainsi, a pensé porter un coup funeste au goût de la nation. Son style, son coloris et sa manière d’écrire offrent une vaste carrière au faux bel esprit, et si ses opinions et celles de M. de la Mothe eussent prévalu dans le public sur le cri plus fort de la nature, et sur l’effet tranquille, mais constant de ses beautés, c’en était fait de notre goût, nous aurions vu renaître le siècle des Voiture et d’autres écrivains plus minces encore. Nous aurions bientôt ressemblé à ces enfants qui troqueraient volontiers l’Hercule Farnèse ou la Vénus de Médicis contre une poupée de nos boutiques de la rue Saint-Honoré. Pour juger de la grandeur du péril que nous avons couru, pour sentir combien cette manière qu’on voulait établir était détestable, on n’a qu’a lire les copistes de M. de Fontenelle: rien n’est plus déplaisant, ni plus insupportable que les ouvrages dont ils ont accablé le public. Heureusement, et je ne sais par quel miracle, il est arrivé cette fois ce qu’on n’a peut-être jamais vu arriver. Le bien que M. de Fontenelle nous a fait par l’esprit philosophique qui règne dans ses ouvrages, a eu son effet. Le mal qu’il aurait pu nous faire par son style n’a eu aucune suite fâcheuse; c’est une obligation éternelle que la nation aura à M. de Voltaire, et dont, ce me semble, elle ne sent pas assez l’étendue. Ce grand homme est venu à point nommé pour arrêter les progrès du faux bel esprit. Grâces à lui il n’y a guère plus aujourd’hui que M. l’abbé Trublet ou quelques autres écrivains de cette force qui passent leur vie à contourner des phrases, et à entortiller laborieusement une diction puérile, ou qui emploient leur temps, comme disait M. de Voltaire de M. de Marivaux, à peser des riens dans des balances de toile d’araignée. La philosophie facile et populaire de M. de Voltaire, son style simple, naturel et original à la fois, le charme inexprimable de son coloris nous ont bientôt fait mépriser tous ces tours épigrammatiques, cette précision louche et ces beautés mesquines auxquels des copistes sans goût avaient procuré une vogue passagère. M. de Voltaire a été secondé depuis par tout ce que nous avons eu de bons esprits parmi nous. M. de Buffon, philosophe peut-être peu profond, s’est fait admirer comme l’écrivain le plus élevé et le plus magnifique. M. Diderot, en pénétrant les profondeurs les plus cachées de la vérité avec une force de génie peu commune, a su allier les vues philosophiques les plus étendues avec l’imagination la plus brillante, et avec le sentiment le plus exquis du beau et de ses attributs. Le citoyen Jean-Jacques Rousseau même en établissant dans ses livres des paradoxes insoutenables, les a défendus avec un style si simple et si mâle qu’il mérite de participer à la gloire des hommes célèbres que je viens de nommer. Sans eux nous parlerions aujourd’hui un jargon inintelligible. Ces sortes de beautés étaient perdues pour M. de Fontenelle. Le simple, le naturel, le vrai sublime ne le touchaient point: c’était une langue qu’il n’entendait point. J’ai eu souvent occasion de remarquer que dans tout ce qu’on lui contait ou disait, il attendait toujours l’épigramme. Insensible à tout autre genre de beauté, tout ce qui ne finissait pas par un tour d’esprit, était nul pour lui. Il avait vu tous les grands hommes du siècle de Louis XIV; il avait été leur contemporain et même leur rival. Il en parlait peu. Je présume qu’il ne faisait pas grand cas de Molière et de Racine. Pour la Fontaine il n’en parlait jamais sans en dire du mal. Il y a cependant tel vers de la Fontaine que j’aimerais mieux avoir fait, que tous les ouvrages dé Fontenelle ensemble. Le grand Corneille était son homme; il l’élevait au-dessus de tout. Mais ce grand homme était de sa province, son oncle, et puis quel raisonneur! Ce genre de beauté était fait pour toucher M. de Fontenelle. Il a conservé la justesse et la finesse de son esprit jusqu’à sa mort. Sans sa surdité qui l’empêchait de prendre part à la conversation, il eût été aussi agréable dans la société qu’il l’avait été à l’âge de trente ans. Il disait, il n’y à pas longtemps, à une jeune femme, pour lui faire sentir l’impression que sa beauté faisait sur lui: Ah! si je n’avais que quatre-vingts ans. Dans le cours de la maladie qui a terminé sa vie, il disait à quelqu’un qui lui demandait quel mal il sentait: Aucun, si ce n’est celui d’exister. Je sens une grande difficulté d’être. C’était mieux parler qu’il ne lui appartenait. Une femme connue (madame Grimaud), âgée de cent trois ans ayant été le voir il y a six mois, lui dit: Il semble, monsieur, que la Providence nous ait oubliés sur la terre. M. de Fontenelle porta finement son doigt sur sa bouche, et lui dit: Chut! C’était par une infinité de pareils mots et de tours ingénieux que son commerce était devenu très-agréable dans la société à laquelle ses talents l’avaient rendu recommandable d’ailleurs. Sa vie privée a été uuiforme et tranquille. On le citait comme le modèle d’un homme sage. Combien de fois on a opposé sa conduite à celle de M. de Voltaire! Mais les grands hommes ne sont pas toujours les meilleures têtes. On peut pardonner bien des sottises à l’imagination rapide et brillante de l’auteur de Zaïre; il les a rachetées par trop de beautés; et il est vrai en ce sens, que la sagesse d’un esprit froid ne vaut pas les sottises d’un génie bouillant.

⁂ 15 février. — Un reproche qu’on a souvent fait à M. de Fontenelle, c’est celui d’avoir le cœur peu sensible. On disait de lui, et il était vrai, qu’il n’avait jamais ni ri ni pleuré. Ce trait caractérise assez un homme. Il ne connaissait point le tumulte des passions, les émotions violentes, ni tous ces mouvements impétueux dont les plus grands hommes sont souvent maîtrisés; mais aussi son cœur froid et stérile n’avait jamais senti le pouvoir enchanteur de la beauté, les impressions vives et délicieuses de la vertu, ni le charme et la douceur de l’amitié. Quand avec ces dispositions on observe religieusement les lois de la société, de l’honneur et de la bienséance publique, on est exempt de reproche, mais on n’en est pas moins digue de pitié. Milord Hyde, homme de beaucoup de mérite, qui de son cabinet de Paris a dirigé quelque temps la chambre basse de Londres, et qui est mort ici d’une chute de cheval à un âge peu avancé, disait, à propos de la longue carrière de M. de Fontenelle, que pour lui il vivait ses cent ans dans un quart d’heure. Beau mot qui prouve si bien les avantages d’une âme sensible sur un cœur qui ne sent rien. Il est difficile de vivre beaucoup de temps dans un quart d’heure quand on n’aime que l’épigramme; elle faisait toujours impression à M. de Fontenelle; mais on ne dit point qu’il ait jamais été affecté par la peinture, par la musique, par les prestiges de l’art et de l’imitation. M. Diderot l’ayant vu, il y a deux ou trois ans, pour la première fois de sa vie, ne put s’empêcher de verser quelques larmes sur la vanité de la gloire littéraire et des choses humaines. M. de Fontenelle s’en aperçut, et lui demanda compte de ces pleurs. J’éprouve, lui répondit M. Diderot, un sentiment singulier. Au mot de sentiment, M. de Fontenelle l’arrêta et lui dit en souriant: Monsieur, il y a quatre-vingts ans que j’ai relegué le sentiment dans l’églogue. Réponse très-propre à sécher les larmes que l’amour de l’humanité et la tendresse d’un cœur sensible faisaient couler. M. de Fontenelle se vantait volontiers de n’avoir jamais demandé service à personne. Il pouvait ajouter, ni rendu. Une femme de beaucoup d’esprit et de mérite (madame Geoffrin) en laquelle il avait beaucoup de confiance et qu’il a nommée pour l’exécution de son testament, dit que, pour le porter à obliger ou à rendre service, il n’y avait qu’un moyen, c’était de lui ordonner ce qu’il devait faire. Il n’avait point de réplique aux il faut. Il n’aurait jamais senti ce qui n’eût été convenable ou à propos. Mais ce qu’on cite de plus horrible en ce genre, c’est l’histoire des asperges. M. de Fontenelle les aimait singulièrement, surtout accommodées à l’huile. Un de ses amis qui aimait à les manger au beurre (je ne sais si ce n’est pas l’abbé Terrasson) étant venu un jour lui demander à dîner, il lui dit qu’il lui faisait un grand sacrifice en lui cédant la moitié de son plat d’asperges, et ordonna qu’on mît cette moitié au beurre. Peu de temps avant de se mettre à table, l’abbé se trouve mal et tombe un instant après en apoplexie. M. de Fontenelle se lève avec précipitation, court à la cuisine, et crie: Tout à l’huile, tout à l’huile! Ce qu’il y a peut-être de plus odieux dans cette aventure, c’est que, peu de temps après, étant à dîner chez ce même milord Hyde dont j’ai parlé, et voyant servir des asperges, il dit qu’il remarquait que son mot les avait mises à la mode; et avec cette façon de penser, il aurait eu vraisemblablement peu d’amis si la vanité d’être lié avec un homme célèbre ne lui en eût conservé quelques-uns. C’est cette grande indifférence qui faisait le fond de son caractère; il la portait sur tout, et elle nuisait souvent à la justesse de son esprit, principalement dans toutes les choses qui étaient du ressort du sentiment. Il disait que s’il eût tenu la vérité dans ses mains comme un oiseau, il l’aurait étouffée, tant il regardait le plus beau présent du ciel inutile et dangereux pour le genre humain. Il n’avait nulle opinion en fait de religion, et cette indifférence qu’il a conservée toute sa vie, est bien plus simple dans un esprit vraiment philosophique que sa tiédeur à l’égard de la vérité. Il disait encore que s’il avait dans son coffre un papier horrible et capable de le déshonorer aux yeux de là postérité, il ne se donnerait pas la peine de l’en tirer et de le brûler, pourvu qu’il fût sûr de le dérober à la connaissance du public durant sa vie. Ce sentiment n’est pas naturel. La honte est un des premiers sentiments de l’homme en société, et la honte nous fait redouter le mépris même au delà du trépas, nous dit M. Diderot dans un de ses ouvrages qui va paraître. C’était un mot d’autant plus extraordinaire dans la bouche de M. de Fontenelle, qu’il avait un goût excessif pour la louange. Il n’était rien moins que difficile sur ce chapitre et l’esprit le plus ingénieux, le plus épigrammatique, le plus délicat en galanterie ne s’offensait point des éloges les plus plats et les plus lourds que de certaines gens lui prodiguaient. Un homme lui ayant dit un jour: Je voudrais vous louer, mais il me faudrait la finesse de votre esprit. N’importe, lui répondit M. de Fontenelle, louez toujours. Je l’ai entendu se plaindre de ce que les étrangers et surtout les Anglais faisaient plus de cas de lui que ses compatriotes. Madame Geoffrin lui répondit à cela fort plaisamment: C’est que nous vous voyons de trop près. Vous savez, ajouta-t-elle, que nul héros n’est grand homme pour son valet de chambre. Ces traits peuvent suffire pour vous donner une idée du caractère de cet homme célèbre, à qui il ne manquait pour être grand qu’une imagination plus vive, échauffée par un cœur sensible. Il est vrai que ce n’est pas peu de chose. Avec tant de lumière dans l’esprit, il n’a pu entrer dans la carrière du génie, et le défaut de sensibilité l’a laissé sans goût; il l’a exposé, comme nous avons remarqué, à servir de modèle à toute une classe de mauvais écrivains; il a rendu ses jugements en fait de goût téméraires, faux et de nulle conséquence. On sait avec combien d’efforts M. de Fontenelle et M. de la Mothe ont combattu le mérite des anciens. Deux athlètes de cette force n’ont cependant fait que pitié, malgré la pénétration et la logique dont ils se piquaient et dont ils se sont parés inutilement dans cette ridicule et vaine dispute. Il serait difficile d’amasser sur un sujet plus de platitudes que celles qu’on a fait imprimer pour prouver la supériorité des modernes sur les anciens. On eût dit que M. de Fontenelle, M. de la Mothe et l’abbé Terrasson n’avaient fait tous ces efforts, que pour prouver la misère et la pauvreté de l’esprit lorsqu’il n’est pas guidé par le sentiment. C’est un aveugle qui marche avec confiance dans les ténèbres, qui s’égare méthodiquement et dont chaque pas conduit à une nouvelle erreur. Malheur à un peuple si jamais ses Fontenelles et ses la Mothes réussissent à abattre la statue d’Homère et de Sophocle, de Cicéron et de Virgile. Sous quels noms le génie sera-t-il révéré sur la terre, si ce n’est sous les noms immortels de ces grands hommes? Je suis plus porté que personne à passer sur les petites taches qu’on pourrait trouver dans les ouvrages de M. de Voltaire. L’essai sur l’Histoire universelle qu’il vient de donner et qui a encore réuni tous les suffrages, suffirait pour immortaliser son auteur, s’il avait besoin de nouveaux titres. Mais comment est-il possible que cet illustre écrivain ait si mal parlé d’Homère au commencement du troisième volume où il traite de la rennaissance des lettres en Italie? Il donne presque en tout la préférence aux modernes. Il ne se fait nulle peine à mettre l’Orlando furioso de l’Arioste au-dessus de l’Odyssée, et, ce qui est incroyable, la Jérusalem du Tasse au-dessus de l’Iliade. Si cet arrêt eût été prononcé par M. de Fontenelle, on n’en parlerait point; il aurait été sans conséquence. Mais que ce soit M. de Voltaire qui porte ce jugement, c’est une chose réellement inconcevable. Je crois avoir eu l’honneur de vous observer quelque part, que les modernes n’avaient pas seulement encore trouvé la machine de leur poëme épique, et que dans la misère où ils sont à cet égard, ils ne se font pas faute d’emprunter celle d’Homère, qui cependant ne saurait leur convenir. Quand ils auraient son génie, il leur sera toujours supérieur par le sublime et la simplicité de mœurs qui donnent à ses poëmes des charmes si touchants. Hélas! si ce père de la poésie voulait reprendre sur ses descendants tout ce qu’ils lui ont emprunté, que nous resterait-il de l’Énéide, de la Jérusalem, du Roland, de la Lusiade, dela Henriade et de tout ce qu’on ose nommer en ce genre?

⁂ 15 avril. — C’est un mauvais métier que celui d’un panégyriste, il est incompatible avec les devoirs d’un philosophe, qui doit toujours exposer la vérité dans toute sa pureté et dans toute sa force, et qui ne peut la dérober au public sans se déshonorer. Le reproche que j’ai fait à M. de Voltaire sur son Siècle de Louis XIV est donc bien grave, et mérite d’être appuyé par des preuves. Je serais cependant assez porté à croire que cette dégradation dans le ton et ce relâchement de critique viennent en partie de ce que nous sommes placés trop près du siècle de Louis XIV, et qu’il n’est pas temps de le peindre encore. Dans cent ans d’ici il sera beaucoup mieux apprécié qu’il ne l’a été de nos jours, chacun sera à sa place, et le tout en sera mieux. Il en est de l’histoire comme des grands tableaux à figures colossales, ils veulent être vus à une certaine distance. Si vous les approchez de trop près, vous ne voyez plus que des masses, et l’exactitude des proportions vous échappe. Ce qu’on vient de dire n’excuse cependant pas entièrement l’auteur du Siècle de Louis XIV. On pourrait aisément lui pardonner ce défaut de justesse dans l’étendue des détails; mais on le voit avec chagrin louer des choses qu’il aurait blâmées si elles s’étaient passées du temps de François Ier, ou s’il avait pu renoncer au métier de panégyriste. Cette manie jette je ne sais quoi de faux et de déplaisant sur cette histoire, où l’on ne trouve plus l’homme supérieur qui a écrit le chapitre de Henri IV, et celui de Louis XIII. Convient-il à M. de Voltaire de se faire le prôneur du faste de Louis XIV, d’en être ébloui comme le serait un écolier, d’applaudir à cette hauteur si déplacée à l’égard des nations étrangères et des faibles, qui a longtemps rendu le nom français odieux en Europe, d’excuser enfin tant de choses blâmables aux yeux du sage, et que l’histoire ne doit jamais passer aux souverains, afin que ceux qui existent apprennent à trembler pour leur mémoire? Louis XIV n’était pas assez éclairé pour jouer un rôle digne de son siècle. L’élévation et l’amour des grandes choses qui étaient en lui, n’étant pas secondés par l’esprit, substituaient sans cesse un vain faste à la grandeur réelle. Avec quelle complaisance. M. de Voltaire cite ces pensions qu’il fit donner à des savants étrangers d’un bout de l’Europe. à l’autre. Il y a dans cette munificence un air de grandeur qui n’éblouit pas le philosophe. Quand on pense que Louis XIV n’avait nulle idée du mérite de ceux qu’il récompensait ainsi, cette action n’est plus que fastueuse et ne se réduit à rien. Il eût été bien plus beau de diminuer les impôts des peuples, que d’envoyer des présents à des étrangers dont on a déjà oublié les noms, et c’est ainsi que Henri IV aurait agi. Un roi éclairé et véritablement grand aurait du moins tâché d’attirer dans son royaume les étrangers d’un certain mérite, par ses bienfaits et surtout par la liberté et la tolérance. On cite encore avec plaisir le jour où Louis XIV vint au parlement en bottes fortes, le fouet à la main, pour faire enregistrer ses édits. Il était du devoir de M. de Voltaire de relever l’indécence de cette action, au lieu de l’approuver. Je n’y vois rien de grand. Les bottes ne vont aux rois qu’à la tête de leurs armées. J’aime. mieux voir Henri IV venir au parlement pour porter des édits bursaux, et observant au sortir du palais que le peuple ne criait pas vive le roi, revenir chez lui triste, et dire à ses courtisans: Ils ne sont pas contents de moi, ils ne m’ont rien dit: et puis retourner tout d’un coup au palais pour retirer ses édits, disant: Il vaut mieux que je n’aie point d’argent, et qu’ils soient contents. Voilà des traits que l’historien doit consacrer dans ses fastes, et que la postérité doit honorer de ses larmes..... La vengeance que Louis XIV tira sans raison de la république de Gênes ne devait pas non plus échapper à la censure de l’historien. C’est vraiment un beau triomphe que d’opprimer le faible, et de le forcer à des démarches dont la honte ne peut rejaillir que sur celui qui abuse ainsi de son pouvoir! L’arrivée du doge de Gênes à Versailles ne me paraît humiliante que pour Louis XIV. Vous connaissez le fameux moi de ce doge. Si on lui eût demandé ce qu’il y avait de plus petit en France, il pouvait montrer le roi, et dire lui. En effet, Louis XIV ne soutint pas l’éclat et la gloire de son siècle, et il est malheureux pour lui d’avoir vu la décadence de la France dont il était le principal instrument, après l’avoir vue à ce haut degré de gloire sans y avoir contribué par son génie. Mais il était juste qu’un roi trop superbe ne mourût point sans être humilié. L’époque, à jamais fatale à la Françe, de la révocation de l’édit de Nantes, fut celle de la décadence du royaume et le tombeau de la prospérité publique. Les grands hommes dans tous les genres disparaissent, ou, s’il en reste encore, ils sont rares et isolés, comme dans un terrain longtemps cultivé et puis tout à coup négligé ; il reste encore par-ci par-là quelques plantes qui déposent de la prospérité précédente, sans pouvoir en retracer l’image. M. de Voltaire aurait élevé un monument digne de lui, s’il avait osé envisager le siècle de Louis XIV sous ce point de vue, et il y aurait trouvé encore assez de sujets d’admiration. Le siècle des Corneille, des Racine, des Molière, des la Fontaine, des Turenne, des Condé, des Colbert, sera toujours mémorable. Mais notre historien porte sa fatale indulgence, depuis les affaires les plus importantes jusque dans les détails les plus minces. Dans son chapitre des finances il s’élève contre ceux qui plaident la cause des cultivateurs, et qui gémissent sur la misère des peuples. Quel rôle indigne pour un philosophe! M. de Voltaire prétend que le laboureur est misérable partout, et il cite particulièrement l’Allemagne. L’intérêt de la vérité ne permet pas le silence. Il n’y a point de pays où le paysan soit plus misérable qu’en France: voilà la vérité et le grand vice de notre gouvernement. On connaît l’état du laboureur anglais. Si M. de Voltaire avait causé avec un paysan du pays d’Altembourg, il aurait une idée plus juste du cultivateur allemand; ils ne sont misérables que dans les principautés ecclésiastiques, parce que le gouvernement des prêtres et des moines est le pire de tous. Dans le chapitre du calvinisme, notre historien fait le tableau de toutes les atrocités et de toutes les persécutions exercées contre les protestants. Il observe que c’était là l’ouvrage du clergé ; c’était, ose-t-il ajouter, après tout, les enfants de la maison qui ne voulaient point de partage avec des étrangers introduits par force. Quelle réflexion! On dirait que les calvinistes du royaume n’étaient pas Français, et que leur état de citoyen était précaire, et que le droit est toujours du côté du plus fort. Aux yeux du philosophe, s’il fallait disputer le droit de citoyen à quelqu’un, ce serait à ce même clergé catholique, dont les principes d’indépendance sont si contraires à la puissance souveraine et légitime, et qui ne tiennent à l’état par aucun de ces doux liens de paternité et de famille, par lesquels la nature a voulu unir les hommes et adoucir leurs mœurs. Il n’y a pas jusqu’à la faute que Louis XIV fit au commencement de la guerre de la Succession, contre l’avis de tout son conseil, de reconnaître le prétendant d’aujourd’hui en qualité de roi d’Angleterre, qui ne trouve son apologie dans M. de Voltaire. Comme politique, il devait remarquer que c’était la plus grande sottise que Louis XIV pouvait faire alors. Comme philosophe, il devait sentir le ridicule et vain outrage qu’on fait à une nation libre de lui donner un roi qu’elle a légitimement rejeté d’un vœu presque unanime.

⁂ 15 juillet. — Il vient de paraître un ouvrage qui fait beaucoup de bruit, et qui mérite par l’importance de son objet qu’on s’y arrête: il est intitulé : l’Ami des hommes, ou Traité de la population. C’est une apologie de l’agriculture contre le luxe et contre les oppressions d’un gouvernement mal éclairé, en trois volumes in-4°, assez considérables. L’auteur, M. le marquis DE MIRABEAU, est provençal; quoique jeune, il a quitté le service depuis longtemps, sans doute pour quelque mécontentement particulier; il est petit-fils d’un homme qui avait pris Louis XIV en grippe. Lorsqu’il fut question de faire la dédicace de la place des Victoires et de cette statue pédestre que M. le duc de la Feuillade y avait élevée au roi, monument peu décent, et par des éloges ridicules également contraire à la vraie grandeur d’un héros et à la noble liberté d’un citoyen, le régiment des gardes fut commandé pour assister à la cérémonie. M. de Mirabeau, qui avait une compagnie dans ce régiment, s’y rendit à la tête de sa troupe. En passant sur le pont Neuf, il la fit arrêter devant la statue de Henri IV, et s’adressant à ses soldats

«Messieurs, leur dit-il, saluons celui-ci, il en vaut bien

«un autre.» C’était mal prendre son temps pour faire l’éloge du grand et bon Henri; il déplut si fort à Louis XIV, qu’il fut ordonné à M. de Mirabeau de se défaire de sa compagnie. Celui-ci, en se conformant aux ordres du roi, demanda de donner sa démission entre les mains du roi même, et lui dit en la présentant: «Sire, j’ai l’honneur

« de remercier Votre Majesté de ce qu’après l’avoir

«servie pendant quarante ans, elle me dispense de la

« reconnaissance.» Voilà ce que l’on conte du grand-père. Revenons à l’ouvrage du petit-fils: la hardiesse qui y règne lui a donné une grande vogue. On a eu la maladresse de le supprimer, ce qui a ajouté à sa réputation. Pour juger ce traité en général et en deux mots, on peut dire que l’auteur en aurait fait un grand et bel ouvrage, s’il avait de la noblesse et de l’élévation dans son style. Ce n’est pas un médiocre défaut que de manquer de ce côté-là ; il ne peut venir que d’un défaut d’âme, d’imagination ou de génie, et l’on n’est pas digne de plaider la cause de l’humanité devant les sages de toutes les nations, quand on ne sait pas s’exprimer avec la gravité qu’exige une telle cause et un tel aréopage. Le style de M. de Mirabeau ne manque pas de feu ni de rapidité, mais il est commun, bas, trivial et partout contraire à cette bienséance que les anciens connaissaient si bien, et qui lie le lecteur d’amitié et d’intérêt avec l’auteur. Voilà pourquoi la gloire de l’Ami des hommes ne sera, je crois, que passagère; et les mêmes raisons, qui garantissent l’immortalité à Tacite et à Montesquieu, doivent nécessairement détruire la réputation de M. de Mirabeau. Un autre défaut de cet auteur et qui tient à ceux que j’ai reprochés à son style, est d’être trop bavard; c’est le moyen le plus sûr de gâter les meilleures choses, et c’est ce qui arrive à M, de Mirabeau à tout moment... Quoique ses principes généraux soient très-beaux, très-vrais et les seuls qu’un gouvernement sage doit suivre, il les emploie souvent pour soutenir des paradoxes.

Après cela, il faut convenir qu’on trouve dans ce traité de fort belles choses, et qu’il ne peut que faire beaucoup d’honneur au cœur et à l’esprit de l’auteur. Ce qu’il voit en grand est presque toujours très-beau; il le gâte ensuite par des détails minutieux et quelquefois faux. Voilà à peu près les réflexions générales qui résultent de la lecture de cet ouvrage, et qui peuvent aussi servir à en guider la lecture.

⁂ L’attentat du monstre DAMIENS a donné lieu à une requête de la ville d’Amiens en Picardie, pour supplier le roi de permettre qu’elle changeât de nom: elle voulait substituer à son nom celui de Louisville. Cet arrangement n’a pu avoir lieu, je ne sais par quelle raison; mais je sais que quand Amiens aurait encore plus de rapport avec le nom du malheureux Damiens, ce changement de nom n’aurait pas fait un certain effet dans le public. On n’est plus dans le goût de cette sorte d’héroïsme que la philosophie a rendu ridicule. Le nom n’est rien: ce qu’il y a de triste là-dedans, c’est que les hommes au lieu de s’occuper du bonheur public et de se secourir mutuellement, s’échauffent, se haïssent se persécutent pour des misères qui n’ont pas le sens commun, et que ces querelles ridicules finissent par l’assassinat du roi. M. Gresset, de l’Académie française, dont vous connaissez les talents et les ouvrages, a fait, à cette occasion, des vers sur l’attentat commis sur la personne sacrée du roi, qui ont accompagné la requête. M. Gresset fait sa résidence ordinaire à Amiens; il a cru cette occasion propre à signaler son zèle. Ces vers ont été jugés d’une voix unanime plats et mauvais; heureusement pour sa réputation, l’auteur a fait tant de choses agréables, qu’une platitude ne saurait tirer à conséquence pour lui.

⁂ La gaieté est une des qualités les plus rares chez les beaux esprits. Il y avait longtemps que nous n’avions lu rien de réjouissant en littérature: M. de Voltaire vient de nous égayer par un petit roman intitulé : CANDIDE ou l’OPTIMISME, traduit de l’allemand de M. le docteur Ralph. Il ne faut pas juger cette production avec sévérité ; elle ne soutiendrait pas une critique sérieuse. Il n’y a dans Candide ni ordonnance, ni plan, ni sagesse, ni de ces coups de pinceau heureux qu’on rencontre dans quelques romans anglais du même genre; vous y trouverez en revanche beaucoup de choses de mauvais goût, d’autres de mauvais ton, des polissonneries et des ordures qui n’ont point ce voile de gaze qui les rend supportables: cependant la gaieté, la facilité qui n’abandonnent jamais M. de Voltaire, qui bannit de ses ouvrages les plus frivoles comme les plus médités cet air de prétention qui gâte tout, des traits et des saillies qui lui échappent à tout moment, rendent la lecture de Candide fort amusante. En général, vous serez plus content de la dernière moitié que de fa première. Les premiers chapitres ne sont pas les meilleurs. Celui de l’abbé périgourdin ne vaut pas grand’chose non plus. Vous aimerez beaucoup l’anabaptiste hollandais, et plus encore le manichéen Martin, qui me paraît le plus excellent personnage du roman. Pangloss a bien son mérite aussi; et quoique sa fin par la sainte inquisition du Portugal soit fort touchante et sa résurrection au moyen de l’incision cruciale fort consolante, il me semble que l’auteur n’aurait jamais dû s’en défaire. Il fallait le laisser toujours auprès de Candide pour le fortifier dans le système de l’Optimisme contre les doutes que les événements de ce monde faisaient naître de temps en temps dans le cœur du jeune énergumène de la philosophie leibnitzienne. Quel beau jeu Pangloss aurait eu dans l’Eldorado! quel triomphe pour l’Optimisme! C’est bien pour lors qu’il n’aurait plus eu d’autre regret que de n’être pas professeur dans quelque université d’Allemagne. Il me semble que tout le roman en aurait été plus gai: car depuis la perte de M. Pangloss jusqu’à la rencontre de M. Martin, il languit. un peu, quoique la vieille gouvernante et le fidèle Cocambo ne soient pas des personnages sans mérite. Le souper des six rois chassés à Venise est d’une grande folie; je doute que ce souper fasse fortune à Versailles: l’histoire du Paraguay et les acccidents du révérend père Colonel, ne feront pas plaisir aux jésuites dans les circonstances présentes. Le noble vénitien Pococurante est encore un assez bon personnage. M. de Voltaire s’en sert pour juger les plus grands génies de l’antiquité et parmi les modernes. On a été scandalisé de ce que Pococurante y dit d’Homère et de Milton. On devait remarquer, ce me semble, que le juge est un homme qui s’ennuie de tout, dont l’arrêt enveloppe sous la même condamnation Raphaël et Virgile, et en général tous les arts et tout ce qui fait les délices des honnêtes gens. Ce chapitre n’est donc pas une critique des auteurs; c’est la censure des gens blasés. Cette maladie est fort commune parmi nous, où l’oisiveté et l’opulence émoussent bien vite tous les goûts, et plongent la jeunesse même dans une léthargie d’où rien ne peut la retirer ensuite. Il faut cependant convenir que les jugements du seigneur Pococurante doivent paraître un peu suspects sous la plume de M. de Voltaire, et l’on peut lui reprocher à lui, qui ne s’ennuie point comme un noble Vénitien, d’avoir souvent porté de ces jugements passionnés qui font tort à un homme de son mérite. Dans le fond, M. de Voltaire n’est pas éloigné peut-être de souscrire au jugement du seigneur Pococurante sur Milton et sur Homère: des traits qui lui sont échappés ailleurs, ne justifient que trop ce soupçon. Or, si de bonne foi il regarde Homère et Milton comme des génies médiocres qui ont usurpé des honneurs qui ne leur sont point dus, il est bien à plaindre d’avoir le goût assez petit, assez mesquin pour ne point sentir les sublimes beautés qui brillent dans leurs écrits; ou bien s’il est assez petit pour croire qu’il y aura à gagner pour lui en rabaissant ceux qui tiennent les premières places, il est bien blâmable. Un grand homme s’élève avec une noble confiance à la hauteur de ce qu’il y a de plus illustre dans son art; il croirait perdre à tout ce qu’on refuserait aux premiers génies de sa trempe. En voyant un tableau sublime, le Corrége n’est pas tenté d’en diminuer le prix par une censure injuste; il saisit le pinceau et s’écrie avec enthousiasme: Ed anch’ io son pittore. Il est vrai que beaucoup de gens prisent Homère et d’autres grands hommes sur paroles; mais cet hommage aveugle même dépose en faveur de ces génies et prouve d’ailleurs ce que nous savions bien: c’est que le don de sentir n’est pas beaucoup plus commun que celui de créer. Au reste, si jamais l’ordre et la chronologie des ouvrages de M. de Voltaire se perd, la postérité ne manquera point de regarder Candide comme un ouvrage de jeunesse. Vraisemblablement, dira un critique judicieux, dans deux mille ans d’ici, l’auteur n’avait que vingt-cinq ans lorsqu’il écrivit Candide. C’était son coup d’essai dans ce genre. Son goût était jeune encore; aussi manque-t-il souvent aux bienséances, et sa gaieté dégénère souvent en folie. Voyez, continuera-t-il, comme ce goût s’est formé et rassis ensuite, comme par gradation il est devenu plus sage dans les ouvrages postérieurs, Scarmentado, Babouc, Zadig, Memnon; vous voyez les nuances par où l’auteur s’est approché de la perfection. Ainsi la critique, à force de sagacité et de finesse, aura exactement renversé l’ordre de ces ouvrages. N’êtes-vous par persuadé que les critiques de la race présente tombent souvent dans ces erreurs à l’égard des anciens?

M. GRESSET, de l’Académie française, auteur de la comédie du Méchant, de Sidney et de plusieurs pièces de poésie charmantes, vient de publier une Lettre sur la comédie dans laquelle il renonce, non-seulement au théâtre, mais demande pardon à Dieu et au public du scandale qu’il a donné en travaillant pour les spectacles. Le public méprise ces sortes de palinodie et regarde leurs auteurs comme des gens tombés dans l’état d’imbécillité ou d’enfance. Cependant en faisant attention aux principes d’un vrai dévot, rien ne doit moins étonner, Un chrétien, selon le véritable esprit de l’Evangile, ne-doit être occupé que de la patrie céleste.

M. Gresset avait plusieurs pièces de théâtre dans son portefeuille; il nous promet de les publier sous une autre forme. Il nous parle d’un caractère beaucoup plus dangereux que celui du Méchant, et qu’il a traité. Vraisemblablement c’est le philosophe; car aux yeux des dévots, comme M. de Voltaire vient de l’observer, un philosophe, c’est-à-dire un incrédule, est un homme de sac et de corde.

15 mai (1760.) — M. DE VOLTAIRE a dit quelque part, qu’un discours de réception et d’entrée à l’Académie française était composé de quatre ou cinq propositions essentielles. La première, que le cardinal de Richelieu était un grand homme, ce qui n’empêchait pas en second lieu le chancelier Séguier d’être de son côté un grand homme, sans compter troisièmement que Louis XIV avait été aussi un grand homme; mais que quatrièmement l’académicien auquel on succède, avait été surtout un très-grand homme, ainsi que le directeur, le sécrétaire, et même tous les membres de l’Académie; et que cinquièmement, lui récipiendaire, pourrait bien être aussi une espèce de grand homme; ce qui fait que de tous ces ingrédients de grands hommes, on compose ordinairement le discours le plus plat et le plus insipide qui se débite dans le royaume des Gaules, où cependant il s’en débite tant de cette espèce. M. LE FRANC DE POMPIGNAN, en prenant séance à l’Académie française, a cru devoir s’écarter, du moins à quelques égards, de la route ordinaire. D’abord il s’est attaché principalement à nous laisser soupçonner que lui, récipiendaire, était un très-grand homme; ensuite il convient bien que M. de Maupertuis auquel il succède, était aussi une espèce de grand homme, ainsi que Richelieu, Séguier et Louis XIV; mais il s’arrête là, et le reste de son discours est une invective très-forte contre les philosophes et les gens de lettres de nos jours; ce qui fait que, Richelieu, Séguier, Louis XIV et Maupertuis morts, il ne reste, compte fait, de grands hommes à la France, que M. le Franc de Pompignan, et que Voltaire, Diderot, Buffon, d’Alembert, ne sont pas bons à jeter aux chiens. Ce discours n’a pas été reçu du public avec indifférence. On a trouvé singulier que le seul grand homme qu’il y eût en France arrivât du fond de la Gascogne dans la capitale, pour nous apprendre qu’on ne pouvait être grand homme qu’autant qu’on allait à la messe et qu’on disait son chapelet, et que Maupertuis n’avait été grand homme que parce qu’il était mort entre les mains des capucins. On a trouvé à redire que M. le Franc débutât à l’Académie française par une satire contre les gens de lettres, et qu’il nous imputât de n’avoir qu’une fausse littérature et une fausse philosophie, ce qui, pour parler avec plus d’exactitude, voudrait dire que notre philosophie est devenue fausse et dangereuse depuis qu’elle ressemble à celle des Grecs du temps des Socrate et des Platon; à celle des Romains du temps des Lélius et des Cicéron, et à celle des Anglais du temps des Newton, des Locke et des Pope. Je ne sais si ce début de M. le Franc est d’un très-grand homme, mais à coup sûr il n’était pas d’un homme sage.

15 juin (1762.) — L’orage qui s’est formé à l’apparition du livre de M. ROUSSEAU sur l’éducation, n’a pas tardé à éclater. Sur le réquisitoire de monsieur l’avocat général, le parlement a décrété l’auteur de prise de corps, en condamnant l’ouvrage au feu. Cet arrêt est du 9 de ce mois, et M. Rousseau s’est sauvé la nuit du 8 au 9. On prétend qu’il a pris la route de la Suisse.

Cet écrivain, célèbre par son éloquence et par sa singularité, vivait à trois lieues de Paris, dans une petite ville appelée autrefois Montmorency, et aujourd’hui Enghien, parce que c’est la capitale du duché de ce nom, appartenant à la maison de Condé. La vallée qui s’étend depuis le coteau de cette petite ville jusqu’à la rivière de Seine, est une des plus agréables contrées des environs de Paris. Elle est fameuse pour les cerises et d’autres fruits; c’est un jardin de l’étendue de plusieurs lieues, rempli d’habitations délicieuses. A côté de la petite ville de Montmorency est un château qui appartient, je crois, à madame la duchesse de Choiseul; mais dont la possession à vie a été achetée par M. le maréchal, duc de Luxembourg. Depuis plus de quatre ans que Jean-Jacques Rousseau s’était fixé dans ce pays-là, il occupait tantôt sa petite maison de la ville, tantôt un appartement du château. Il avait quitté tous ses anciens amis, entre lesquels je partageais son intimité avec le philosophe Diderot; il nous avait remplacés par des gens du premier rang. Je ne décide pas s’il a perdu ou gagné au change; mais je crois qu’il a été aussi heureux à Montmorency qu’un homme, avec autant de bile et de vanité, pouvait se promettre de l’être. Dans la société de ses amis, il trouvait de l’amitié et de l’estime; mais la réputation, et plus encore la supériorité de talent qu’il était lui-même obligé de reconnaître à quelques-uns d’entre eux, pouvaient lui rendre leur commerce pénible; au lieu qu’à Montmorenci, sans aucune rivalité, il jouissait de l’encens de ce qu’il y a de plus grand et de plus distingué dans le royaume, sans compter une foule de femmes aimables qui s’empressaient autour de lui. Le rôle de la singularité réussit toujours à qui a le courage et la patience de le jouer. Jean-Jacques Rousseau a passé sa vie à décrier les grands; ensuite il a dit qu’il n’avait trouvé de l’amitié et des vertus que parmi eux. Ces deux extrêmes étaient également philosophiques: en m’amusant de ses préventions, je me moquais souvent de lui. Il avait un vilain chien qu’il avait appelé Duc, parce que, disait-il, il était hargneux et petit comme un duc. Lorsqu’il fut au château de Montmorency, il changea le nom de Duc en Turc. Ce déguisement avait quelque chose de lâche; il était plus digne du rôle que le citoyen genevois avait pris, de laisser au chien son nom, comme un monument d’un injuste préjugé de son maître. Il pouvait même en faire une sorte d’hommage à M. le duc de Luxembourg, en lui disant: «C’est vous qui m’avez appris à savoir ce que

«c’est qu’un duc, et à rectifier mes idées sur les gens de

«la cour.» Il est difficile qu’on soit sincèrement indifférent sur les grands, lorsqu’on s’en occupe sans cesse. Le vrai philosophe, en respectant leur rang, les oublie. L’estime est due aux qualités personnelles, et, quoi qu’en dise Jean-Jacques Rousseau, il n’est pas incompatible qu’on soit prince, et qu’on ait de grandes vertus. Je me plaisais à le combattre quelquefois avec ses propres armes. Un jour il nous çonta, avec un air de triomphe, qu’en sortant de l’Opéra, le jour de la première représentation du Devin du village, M. le duc des Deux-Ponts l’avait abordé en lui disant avec beaucoup de politesse: «Me permettez-vous,

«monsieur, de vous faire mon compliment?» Et qu’il lui avant répondu: «A la bonne heure, pourvu qu’il soit

«court.» Tout le monde se tut à ce récit. A la fin je pris la parole, et je lui dis en riant: «Illustre citoyen et consouverain

« de Genève, puisqu’il réside en vous une partie

«de la souveraineté de la république, me permettez-vous

«de vous représenter que, malgré la sévérité de vos principes,

« vous ne sauriez trop refuser à un prince souverain

« les égards dus à un porteur d’eau, et que si vous

«aviez opposé à un mot de bienveillance de ce dernier,

«une réponse aussi brusque, aussi brutale, vous auriez à

«vous reprocher une impertinence des plus déplacées?» Depuis, il a dit, au château de Montmorency, des philosophes, le mal qu’il disait autrefois des grands; mais je ne sais si ceux-ci défendaient les philosophes comme les philosophes les avaient défendus.

M. Rousseau a été malheureux à peu près toute sa vie. Il avait à se plaindre de son sort, et il s’est plaint des hommes. Cette injustice est assez commune, surtout lorsqu’ on joint beaucoup d’orgueil à un caractère timide. On souffre de la situation heureuse de son voisin, et l’on ne voit pas que son malheur ne changerait rien à notre infortune. On flatte dans le commerce journalier ceux avec lesquels on vit, et l’on se dédommagé de cette gêne en disant des injures au genre humain. J’avoue que je n’ai point trop bonne opinion de ceux qui se plaignent sans cesse des hommes: à coup sûr ils sont injustes dans leurs prétentions. Je ne puis me vanter d’un sort très-heureux; il me serait même aisé de me faire une assez longue liste de malheurs, dont quelques-uns influeront vraisemblablement sur le reste de ma vie; mais je ne puis me dissimuler qu’ils sont presque tous l’ouvrage du sort, et que la méchanceté des hommes n’y a influé en rien. Je conviens, avec une secrète joie, que je n’ai éprouvé, de la part des hommes, que de la bonté, de l’intérêt et des bienfaits, et que, si j’ai été en butte à la malveillance de quelques méchants, j’ai à leur opposer un grand nombre d’hommes généreux qui ont pris plaisir à mon bonheur, et qui ont mis une partie de leur satisfaction dans l’accomplissement de la mienne. Je suis persuadé que tout homme juste et modeste sera obligé, quant à lui, de rendre cette justice au genre humain. J’ignore si ceux qui sont constitués dans les premières dignités, et exposés aux traits de l’envie et de la jalousie, éprouvent plus que les autres la méchanceté des hommes; mais les hommes ne font pas le mal pour le mal. Eh! quel profit auraient-ils à s’acharner au malheur d’un particulier qui n’a rien à démêler avec eux?

Un des grands malheurs de M. Rousseau, c’est d’être parvenu à l’âge de quarante ans, sans se douter de son talent. Dans son jeune âge, il avait appris pendant quelque temps le métier de graveur. Son père ayant eu le malheur de tuer un homme, fut obligé de se sauver de Genève, où il travaillait en horlogerie, et abandonna ses enfants. Jean-Jacques fut recueilli par une femme de condition de Savoie, appelée madame la baronne de Warens. Elle lui fit abjurer la religion protestante, et eut soin de son éducation. Cette femme avait la fureur de l’alchimie qui l’a ruinée; elle vit, je crois, encore dans une grande pauvreté. Le sort ayant, je ne sais comment, conduit M. Rousseau à Paris, il s’attacha à M. de Montaigu, qui, ayant été nommé à l’ambassade de Venise, l’y mena comme son secrétaire. M. l’ambassadeur ne passe pour rien moins qu’un homme d’esprit; il n’en trouva pas à son secrétaire, et il s’étonne encore aujourd’hui, de la meilleure foi du monde, de la réputation que M. Rousseau s’est faite par ses écrits. Ces deux hommes n’avaient aucune sorte d’analogie pour rester ensemble; ils se séparèrent bientôt, fort mécontents l’un de l’autre. M. Rousseau revint à Paris, indigent, inconnu, ignorant ses talents et ses ressources, cherchant, dans un délaissement effrayant, de quoi ne pas mourir de faim. Il ne s’occupait alors que de musique et de vers. Il publia une dissertation sur une manière qu’il avait imaginée de noter la musique avec des chiffres. Cette méthode ne prit point, et sa dissertation ne fut lue de personne. Il composa ensuite les paroles et la musique d’un opéra qu’il intitula les Muses galantes, et qui ne put jamais être exécuté. Il eut, à cette occasion, beaucoup de démêlés avec Rameau, et il conçut un vrai chagrin de n’avoir pu mettre son opéra au théâtre. Cependant il faisait d’assez mauvais vers, dont plusieurs furent insérés dans le Mercure. Il faisait aussi des comédies, dont la plupart n’ont point vu le jour. L’Amant de lui-même, qu’il a fait jouer et imprimer, prouve qu’il n’avait pas la vocation de Molière. Dans le même temps, il s’occupait d’une machine avec laquelle il comptait apprendre à voler; il s’en tint à des essais qui ne réussirent point; mais il ne fut jamais assez désabusé de son projet pour souffrir de sang-froid qu’on le traitât de chimérique. Ainsi ses amis, avec de la foi, peuvent s’attendre à le voir quelque jour planer dans les airs. Au milieu de tous ces essais, il s’était attaché à la femme d’un fermier général, célèbre autrefois par sa beauté. M. Rousseau fut pendant plusieurs années son homme de lettres et son secrétaire. La gêne et la sorte d’humiliation-qu’il éprouva dans cet état ne contribuèrent pas peu à lui aigrir le caractère.

Le philosophe Diderot, avec lequel il se lia dans ce temps-là, fut le premier à lui dessiller les yeux sur son vrai talent, et l’académie de Dijon ayant proposé la fameuse question de l’influence des lettres sur les mœurs, M. Rousseau la traita dans un discours qui fut l’époque de sa réputation et du rôle de singularité qu’il a pris depuis. Jusque-là il avait été complimenteur, galant et recherché, d’un commerce même mielleux et fatigant à force de tournures: tout à coup il prit le manteau de cynique, et, n’ayant point de naturel dans le caractère, il se livra à l’autre excès; mais en lançant ses sarcasmes, il savait toujours faire des exceptions en faveur de ceux avec lesquels il vivait, et il garda, avec son ton brusque et cynique, beaucoup de ce raffinement et de cet art de faire des compliments recherchés, surtout dans son commerce avec les femmes. En prenant la livrée de philosophe, il quitta aussi madame Dupin, et se fit copiste de musique, prétendant exercer ce métier comme un simple ouvrier, et y trouver sa vie et son pain; car une de ses folies était de dire du mal du métier d’auteur, et de n’en pas faire d’autre. Je lui conseillai dans ce temps-là de se faire limonadier, et de tenir une boutique de café sur la place du Palais-Royal. Cette idée nous amusa pendant longtemps; elle n’était pas moins extravagante que les siennes, et elle avait l’avantage d’être d’une folie gaie et de lui promettre une fortune honnête. Tout Paris aurait voulu voir le café de Jean-Jacques Rousseau, qui serait devenu le rendez-vous de tout ce qu’il y a d’illustre dans les lettres; mais cette folie ayant un côté utile, fut trop sensée pour être adoptée par le citoyen de Genève. Il alla faire un tour dans sa patrie, d’où il revint assez mécontent an bout de six semaines. Il réabjura, pendant son séjour à Genève, la religion romaine, et se refit protestant. A son retour, il passa deux ou trois années dans la société de ses amis, aussi heureux qu’il pouvait l’être, faisant des livres, et se croyant copiste de musique; mais lorsqu’il sentait son bien-être, il n’était plus en lui de s’y tenir. Madame d’Épinay ayant dans la forêt de Montmorency une petite maison dépendante de sa terré, il la persécuta longtemps pour se la faire prêter, disant qu’il ne lui était plus possible de vivre dans cet horrible Paris, et qu’il ne pouvait désormais avoir d’autre asile contre les hommes, que les bois et la solitude. Elle ne convenait à personne moins qu’à une tête aussi chaude et à un témpérament aussi mélancolique et aussi impétueux que le sien. Il y devint absolument sauvage; la solitude échauffa sa tête davantage, et roidit son caractère contre lui-même et contre ses amis. Il sortit de sa forêt au bout de dix-huit mois, brouillé avec tout le genre humain. C’est alors qu’il s’établit à Montmorency, où il a vécu jusqu’à présent avec une réputation digne de ses talents et de sa singularité.

Voilà les principales époques de la vie de cet écrivain célèbre. Sa vie privée et domestique ne serait pas moins curieuse; mais elle est écrite dans la mémoire de deux ou trois de ses anciens amis, lesquels se sont respectés en ne l’écrivant nulle part.

On prétend qu’il a passé ses derniers jours dans des convulsions de désespoir et de douleur, des suites de son ouvrage. Il se croyait à l’abri de toute persécution, étant lié avec tant de personnes de la première distinction. Il n’avait pas prévu que le parlement pût lui faire une affaire sérieuse. Je le connais assez pour être sûr qu’il sera toute sa vie inconsolable de n’être plus dans un pays dont il se plaisait à exagérer les maux et les abus. On dit qu’il à pris la route de la Suisse. Il n’ira point à Genève; car une de ses inconséquences était d’élever sa patrie aux nues, en la détestant secrètement, et d’aimer passionnément Paris, en l’accablant d’imprécations et d’injures.

Il est étonnant qu’aucun de ses nouveaux amis n’ait prévu l’effet que ferait la Profession de foi du vicaire savoyard dans un moment où tant d’oisifs et de sots n’ont d’existence et d’occupation que celles que leur donne l’esprit de parti. On a tourmenté M. Helvétius pour quelques lignes éparses dans un gros volume. Un mot équivoque causerait aujourd’hui une tracasserie à un philosophe, et M. Rousseau a cru pouvoir impunément imprimer une bien autre profession de foi.

Si vous comparez le réquisitoire de maître O..... à la Profession de foi du vicaire savoyard, vous trouverez que ces deux personnages se sont trompés de rôle. Le prêtre est rempli de sens et de force qui siéraient si bien à un avocat général, et le magistrat est rempli d’un esprit de capucin qu’on passerait volontiers à un vicaire de Savoie. On a remarqué cependant que ce réquisitoire était fait sans animosité, au lieu que celui que le même avocat général fit, il y a trois ans, contre le livre de l’Esprit, voulant envelopper tous les philosophes sous la même condamnation, devait faire trembler, par son fanatisme, pour les progrès de la raison en France, et pour la sûreté de ceux qui osaient la professer. Le réquisitoire contre M. Rousseau n’est qu’une simple et plate capucinade. On lui reproche de ne pas croire à l’existence de la religion chrétienne! On lui prouve qu’elle existe..... Tout le monde, excepté moi, a été révolté de cette belle exclamation: «Que seraient des sujets élevés dans de pareilles maximes,

«sinon des hommes préoccupés du scepticisme et de la

« tolérance?» Un magistrat proscrire la tolérance! Autant vaudrait garder des moines soi-disant jésuites, dont c’est l’esprit et la vocation. Quant à moi, je dis, à l’exemple de Jésus-Christ: Seigneur, pardonne à O...., car il ne sait ce qu’il dit. En effet, si on lui expliquait quelle abominable doctrine il a avancée dans ce passage, je ne doute pas qu’il ne rougît de surprise et de honte; et cela prouve que nos magistrats feraient mieux, pour leur gloire, de se faire faire leurs réquisitoires par quelque philosophe, que d’aller repéter en plein parlement les leçons sifflées par quelque moine cagot, ou par quelque janséniste atrabilaire.

Les vingt pages qui précèdent la profession de foi du vicaire dans le livre de M. Rousseau sont écrites avec un art infini; l’auteur y a déployé tout son talent. La première partie de la profession de foi est sèche et aride, ce sont exactement des cahiers de philosophie, tels qu’on nous les a dictés à l’école; mais à croire que M. Rousseau n’a fait que les transcrire, c’est une plate et pauvre philosophie. Il devient intéressant lorsqu’il en vient au christianisme et à la révélation; seulement le naturel et la vérité ne se font jamais sentir dans les ouvrages du citoyen de Genève. Quelle vraisemblance, par exemple, qu’un homme de sens comme le vicaire de Savoie fasse cette longue profession de foi à un petit écolier libertin qui ne saurait avoir assez de curiosité et de patience pour l’écouter, et qui n’est certainement pas en état de le comprendre? Les anciens ne tombent jamais dans ces incongruités, et voilà, en grande partie, la cause de ce charme qui vous attache secrètement à la lecture de leurs livres les plus profonds; votre imagination y est toujours intéressée.

Il y a encore dans ce troisième volume un beau discours du gouverneur à l’élève, au moment de la puberté ; les écarts qui sont tout autour de ce morceau sont aussi fort beaux.

Août. — CARLE VANLOO est sans contredit le meilleur de nos peintres. Le roi l’a nommé depuis peu à la place de son premier peintre, place distinguée par les honneurs qui y sont attachés. Elle vaquait depuis nombre d’années. Lorsque Vanloo alla remercier Sa Majesté et la famille royale, M. le dauphin lui dit: «Vanloo, il y a longtemps

«que vous l’êtes,» et le bon Vanloo se tourna et fondit en larmes.

⁂ Les arts viennent de faire une grande perte dans la personne de BOUCHARDON, le premier de nos sulpteurs, mort à l’âge de soixante et quelques années, après une longue-maladie. Bouchardon était du petit nombre des artistes français que les étrangers estiment. Ses dessins étaient fort recherchés. On y trouve la force de Michel-Ange, et le grand goût de l’antique qui ravit tant ceux qui sont sensibles à la vraie beauté. Bouchardon a fait la statue équestre de Louis XV, qui doit être érigée entre les Tuileries et le Cours. Je suis toujours d’avis que, malgré les critiques qu’on en a faites, ce sera la plus belle statue équestre que nous ayons en France. La figure du roi est admirable. Bouchardon a prié en mourant la ville de Paris de confier à M. Pigalle le soin d’achever cet ouvrage, et il lui a laissé, pour cet effet, toutes les études et tous les dessins qui y ont rapport. Cette disposition fait honneur à tous les deux. Pigalle est sans doute aujourd’hui le premier sculpteur du royaume. On remarque dans ses ouvrages ce bon goût et cette simplicité qui ont disparu sous le ciseau de nos autres sculpteurs, pour faire place à une manière qui sera le tombeau des arts en France.

⁂ Edme BOUCHARDON naquit au mois de novembre 1698, à Chaumont en Bassigni; cet artiste est presque mon compatriote.

Le père de Bouchardon, architecte et sculpteur médiocre, n’épargna rien pour faire un habile homme de son fils. Les premiers regards de cet enfant tombèrent sur le Laocoon, sur la Vénus de Médicis et sur le Gladiateur; car ces figures sont dans les ateliers des ignorants et des savants, comme Homère et Virgile dans la bibliothèque de Voltaire et de Fréron.

Les beaux modèles sont rares partout, mais surtout parmi nous, où les pieds sont écrasés par la chaussure, les cuisses coupées au-dessus du genoux par les jarretières, le haut des hanches étranglé par des corps de baleine, et les épaules blessées par des liens étroits qui les embrassent. Le père de Bouchardon chercha pour son fils, à prix d’argent, les plus parfaits modèles qu’il pût trouver. Ce fils vit la nature de bonne heure, et il eut les yeux attachés sur elle tant qu’il vécut.

Pline dit d’Apelles qu’il ne passait aucun jour sans dessiner, nulla dies sine linea; l’histoire de la sculpture en dira autant de Bouchardon. Personne aussi ne devint aussi maître de son crayon. Il pouvait d’un seul trait ininterrompu suivre une figure de la tête au pied, et même de l’extrémité du pied au sommet de la tête, dans une position quelconque donnée, sans pécher contre la correction du dessin et la vérité des contours et des proportions.

Ne fit-on que des épingles, il faut être enthousiaste de son métier pour y exceller. Bouchardon le fut; il pouvait dire aussi: Est deus in nobis, agitante calescimus illo. Il vint à Paris; il entra chez le cadet des Coustou. Le maître fut surpris de la pureté du dessin de son élève; mais il ne fut pas dans le cas de dire de lui, comme l’artiste grec du sien: Nil salit arcadico juveni. Il ressemblait tout à fait de caractère à l’animal surprenant qui lui a servi de modèle pour sa statue de Louis XV; doux dans le repos, fier, noble, plein de feu et de vie dans l’action. Il s’applique; il dispute le prix de l’Académie; il l’emporte, et il est envoyé à Rome.

Quand on a du génie, c’est là qu’on le sent. Il s’éveille au milieu des ruines. Je crois que de grandes ruines doivent plus frapper que ne feraient des monuments entiers et conservés. Les ruines sont loin des villes; elles menacent, et la main du temps a semé parmi la mousse qui les couvre une foule de grandes idées et de sentiments mélancoliques et doux. J’admire l’édifice entier; la ruine me fait frissonner; mon cœur est ému, mon imagination a plus de jeu. C’est comme la statue que la main défaillante de l’artiste a laissée imparfaite; que n’y vois-je pas? Je reviens sur les peuples qui ont produit ces merveilles et qui ne sont plus, et in lenocinio commendationis dolor est manûs, cum id ageret, extinctœ.

Pulsuz fraqment bitdi.

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16 yanvar 2025
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4064066326784
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