Kitabı oxu: «Le Gai Savoir»
Friedrich Nietzsche
Le gai savoir
J’habite ma propre demeure,
Jamais je n’ai imité personne,
Et je me ris de tous les maîtres
Qui ne se moquent pas d’eux-mêmes.
Écrit au-dessus de ma porte
Traduction: Henri Albert
Edition originale: Le Gai Savoir « La gaya scienza », traduction de l’édition de 1887 par Henri Albert, Société du Mercure de France, 1901.
Couverture: Portrait de Friedrich Nietzsche, 1882; photographie de Gustav Schultze.
EAN 4064066497811
e-artnow, 2021
Table des Matières
Avant-propos de la deuxième édition (1887).
1.
2.
3.
4.
Plaisanterie, ruse et vengeance ,,Scherz, List und Rache“
1. Invitation
2. Mon bonheur
3. Intrépidité
4. Colloque
5. Aux vertueux
6. Sagesse du monde
7. ”Vademecum - Vadetecum”
8. ”Lors du troisième changement de peau”
9. Mes roses
10. Le dédaigneux
11. Le proverbe parle
12. A un ami de la lumière
13. Pour les danseurs
14. Le brave
15. Rouille
16. Vers les hauteurs
17. Sentence de l’homme fort
18. Ames étroites
19. Le séducteur involontaire
20. A considérer
21. Contre la vanité
22. Homme et femme
23. Interprétation
24. Médicament pour le pessimiste
25. Prière
26. Ma dureté
27. Le voyageur
28. Consolation pour les débutants
29. Égoïsme des étoiles
30. Le prochain
31. Le saint masqué
32. L’assujetti
33. Le solitaire
34. ”Seneca et hoc genus omne”
35. Glace
36. Écrits de jeunesse
37. Attention !
38. L’homme pieux parle
39. En été
40. Sans envie
41. Héraclitisme
42. Principe des trop subtils
43. Conseil
44. A fond
45. Pour toujours
46. Jugements des hommes fatigués
47. Descente
48. Contre les lois
49. Le sage parle
50. Avoir perdu la tête
51. Pieux souhait
52. Écrire avec le pied
53. « Humain, trop humain », un livre
54. A mon lecteur
55. Le peintre réaliste
56. Vanité de poète
57. Le goût qui choisit
58. Le nez crochu
59. La plume gribouille
60. Hommes supérieurs
61. Le sceptique parle
62. Ecce homo
63. Morale d’étoile
Livre Premier
1. La doctrine du but de la vie.
2. La conscience intellectuelle.
3. Noble et vulgaire.
4. Ce qui conserve l’espèce.
5. Devoirs absolus.
6. Dignité perdue.
7. Pour les hommes actifs.
8. Vertus inconscientes.
9. Nos éruptions.
10. Une espèce d’atavisme.
11. La conscience.
12. Du but de la science.
13. Pour la doctrine du sentiment de puissance.
14. Tout ce que l’on appelle amour.
15. A distance.
16. Sur le passage.
17. Motiver sa pauvreté.
18. Fierté antique.
19. Le mal.
20. Dignité de la folie.
21. A ceux qui enseignent le désintéressement.
22. L’ordre du jour pour le roi.
23. Les symptômes de la corruption.
24. Différents mécontentements.
25. Ne pas être prédestiné à la connaissance.
26. Que signifie vivre.
27. Le renonciateur.
28. Nuire avec ce que l’on a de meilleur.
29. Ceux qui ajoutent un mensonge.
30. Comédie des hommes célèbres.
31. Commerce et noblesse.
32. Disciples que l’on ne souhaitait point.
33. Au-dehors des salles de cours.
34. Historia abscondita.
35. Hérésie et sorcellerie.
36. Dernières paroles.
37. De trois erreurs.
38. Les explosifs.
39. Goût changé.
40. De l’absence des formes nobles.
41. Contre le remords.
42. Travail et ennui.
43. Ce que révèlent les lois.
44. Les motifs que l’on croit.
45. Épicure.
46. Notre étonnement.
47. De la répression des passions.
48. Connaissance de la misère.
49. La générosité et ce qui lui ressemble.
50. L’argument de l’isolement.
51. Véracité.
52. Ce que les autres savent de nous.
53. Où le bien commence.
54. La conscience de l’apparence.
55. La dernière noblesse de sentiment.
56. Le désir de souffrance.
Livre Deuxième
57. Pour les réalistes.
58. Comme créateurs seulement.
59. Nous autres artistes.
60. Les femmes et leurs effets à distance.
61. A l’honneur de l’amitié.
62. Amour.
63. La femme dans la musique.
64. Femmes sceptiques.
65. Don de soi-même.
66. La force des faibles.
67. Simuler sa propre nature.
68. Volonté et soumission.
69. Faculté de vengeance.
70. Les dominatrices des maîtres.
71. De la chasteté féminine.
72. Les mères.
73. Cruauté sacrée.
74. Sans succès.
75. Le troisième sexe.
76. Le plus grand danger.
77. La bonne conscience animale.
78. Ce pour quoi nous devons être reconnaissants.
79. Attrait de l’imperfection.
80. Art et nature.
81. Goût grec.
82. L’« esprit » n’est pas grec.
83. Traductions.
84. De l’origine de la poésie.
85. Le bien et le beau.
86. Au théâtre.
87. De la vanité des artistes.
88. Prendre la vérité au sérieux.
89. Maintenant et autrefois.
90. Les lumières et les ombres.
91. Précaution.
92. Prose et poésie.
93. Mais toi, pourquoi écris-tu donc?
94. Croissance après la mort.
95. Chamfort.
96. Deux orateurs.
97. De la loquacité des écrivains.
98. A la gloire de Shakespeare.
99. Les disciples de Schopenhauer.
100. Apprendre à rendre hommage.
101. Voltaire.
102. Un mot pour les philologues.
103. De la musique allemande.
104. De l’intonation de la langue allemande.
105. Les Allemands en tant qu’artistes.
106. La musique qui intercède.
107. Notre dernière reconnaissance envers l’art.
Livre Troisième
108. Luttes nouvelles.
109. Gardons-nous.
110. Origine de la connaissance.
111. Origine de la logique.
112. Cause et effet.
113. Pour la science des poisons.
114. Limites du domaine moral.
115. Les quatre erreurs.
116. Instinct de troupeau.
117. Remords de troupeau.
118. Bienveillance.
119. Pas d’altruisme !
120. Santé de l’âme.
121. La vie n’est pas un argument.
122. Le scepticisme moral dans le christianisme.
123. La connaissance est plus qu’un moyen.
124. Sur l’horizon de l’infini.
125. L’insensé.
126. Explications mystiques.
127. Effet de la plus ancienne religiosité.
128. Valeur de la prière.
129. Les conditions de Dieu.
130. Une résolution dangereuse.
131. Le christianisme et le suicide.
132. Contre le christianisme.
133. Principe.
134. Les pessimistes comme victimes.
135. Origine du péché.
136. Le peuple élu.
137. Pour parler en images.
138. L’erreur du Christ.
139. Couleur des passions.
140. Trop juif.
141. Trop oriental.
142. Fumigations.
143. La plus grande utilité du polythéisme.
144. Guerres de religion.
145. Danger des végétariens.
146. Espoirs allemands.
147. Question et réponse.
148. Où naissent les réformes.
149. Insuccès des réformes.
150. Pour la critique des saints.
151. De l’origine des religions.
152. Le plus grand changement.
153. Homo poeta.
154. La vie plus ou moins dangereuse.
155. Ce qui nous manque.
156. Le plus influent.
157. Mentiri.
158. Qualité gênante.
159. Chaque vertu a son temps.
160. Dans les rapports avec les vertus.
161. Aux amoureux du temps.
162. Egoïsme.
163. Après une grande victoire.
164. Ceux qui cherchent le repos.
165. Bonheur du renoncement.
166. Toujours en notre société.
167. Misanthropie et amour.
168. A propos d’un malade.
169. Ennemis sincères.
170. Avec la foule.
171. Gloire.
172. Le gâte-sauce.
173. Être profond et sembler profond.
174. A l’écart.
175. De l’éloquence.
176. Compassion.
177. Pour le « système d’éducation ».
178. Pour l’émancipation morale.
179. Nos pensées.
180. Le bon temps des esprits libres.
181. Suivre et précéder.
182. Dans la solitude.
183. La musique du meilleur avenir.
184. Justice.
185. Pauvre.
186. Mauvaise conscience.
187. Ce qu’il y a d’offensant dans le débit.
188. Travail.
189. Le penseur.
190. Contre les louangeurs.
191. Contre certains défenseurs.
192. Les bienveillants.
193. Malice de Kant.
194. «A coeur ouvert ».
195. A mourir de rire.
196. Les bornes de notre faculté d’entendre.
197. Attention !
198. Dépit de la fierté.
199. Libéralité.
200. Rire.
201. Approbation.
202. Un dissipateur.
203. Hic niger est.
204. Les mendiants et la politesse.
205. Besoin.
206. Pendant la pluie.
207. L’envieux.
208. Grand homme.
209. Une façon de demander les raisons.
210. Mesure dans l’activité.
211. Ennemis secrets.
212. Ne pas se laisser tromper.
213. Le chemin du bonheur.
214. La foi qui sauve.
215. Idéal et matière.
216. Danger dans la voix.
217. Cause et effet.
218. Mes antipodes.
219. But du châtiment.
220. Sacrifice.
221. Ménagements.
222. Poète et menteur.
223. Vicariat des sens.
224. Critique des animaux.
225. Le naturel.
226. Les méfiants et le style.
227. Fausse conclusion.
228. Contre les médiateurs.
229. Entêtement et fidélité.
230. Manque de discrétion.
231. Les êtres « profonds ».
232. Rêver.
233. Le point de vue le plus dangereux.
234. Paroles consolatrices d’un musicien.
235. Esprit et caractère.
236. Pour remuer la foule.
237. L’homme poli.
238. Sans envie.
239. Sans joie.
240. Au bord de la mer.
241. L’œuvre et l’artiste.
242. Suum cuique.
243. Origine du bon et du mauvais.
244. Pensées et paroles.
245. Louanges dans le choix.
246. Mathématique.
247. Habitude.
248. Livres.
249. Le soupir de celui qui cherche la connaissance.
250. Culpabilité.
251. Souffrance méconnue.
252. Plutôt devoir.
253. Toujours chez soi.
254. Contre l’embarras.
255. Imitateurs.
256. A fleur de peau.
257. Par expérience.
258. Les négateurs du hasard.
259. Entendu au paradis.
260. Une fois un.
261. Originalité.
262. Sub specie aeterni.
263. Sans vanité.
264. Ce que nous faisons.
265. Dernier scepticisme.
266. Où la cruauté est nécessaire.
267. Avec un but élevé.
268. Qu’est-ce qui rend héroïque ?
269. En quoi as-tu foi ?
270. Que dit ta conscience ?
271. Où sont tes plus grands dangers ?
272. Qu’aimes-tu chez les autres ?
273. Qui appelles-tu mauvais ?
274. Que considères-tu comme ce qu’il y a de plus humain ?
275. Quel est le sceau de la liberté réalisée ?
Livre Quatrième
276. Pour la nouvelle année.
277. Providence personnelle.
278. La pensée de la mort.
279. Amitié d’étoiles.
280. Architecture pour ceux qui cherchent la connaissance.
281. Savoir trouver la fin.
282. L’allure.
283. Les hommes qui préparent.
284. La foi en soi-même.
285. Excelsior!
286. Digression.
287. Joie de l’aveuglement.
288. Etat d’âme élevé.
289. Sur les vaisseaux!
290. Une seule chose est nécessaire.
291. Gênes.
292. Aux prédicateurs de la morale.
293. Notre atmosphère.
294. Contre les calomniateurs de la nature.
295. Courtes habitudes.
296. La réputation solide.
297. Savoir contredire.
298. Soupir.
299. Ce qu’il faut apprendre des artistes.
300. Prélude de la science.
301. Illusion des contemplatifs.
302. Danger des plus heureux.
303. Deux hommes heureux.
304. En agissant nous omettons.
305. L’empire sur soi-même.
306. Stoïcien et épicurien.
307. En faveur de la critique.
308. L’histoire de chaque jour.
309. De la septième solitude.
310. Volonté et vague.
311. Lumière brisée.
312. Ma chienne.
313. Pas de tableau de martyr.
314. Nouveaux animaux domestiques.
315. De la dernière heure.
316. Hommes prophétiques.
317. Regard en arrière.
318. Sagesse dans la douleur.
319. Interprètes des événements de notre vie.
320. En se revoyant.
321. Nouvelle précaution.
322. Parabole.
323. Bonheur dans la destinée.
324. In media vita.
325. Ce qui fait partie de la grandeur.
326. Les médecins de l’âme et la souffrance.
327. Prendre au sérieux.
328. Nuire à la bêtise.
329. Loisirs et oisiveté.
330. Approbation.
331. Plutôt sourd qu’assourdi.
332. La mauvaise heure.
333. Qu’est-ce que c’est que connaître?
334. Il faut apprendre à aimer.
335. Vive la physique!
336. Avarice de la nature.
337. L’« humanité » de l’avenir.
338. La volonté de souffrance_ et les compatissants.
339. Vita femina.
340. Socrate mourant.
341. Le poids formidable.
342. Incipit tragœdia.
Livre Cinquième
343. Notre sérénité.
344. De quelle manière, nous aussi, nous sommes encore pieux.
345. La morale en tant que problème.
346. Notre point d’interrogation.
347. Les croyants et leur besoin de croyance.
348. De l’origine du savant.
349. Encore l’origine des savants.
350. A l’honneur des homines religiosi.
351. A l’honneur des natures de prêtres.
352. De quelle manière l’on peut à peine se passer de morale.
353. De l’origine des religions.
354. Du «génie de l’espèce»
355. L’origine de notre notion de la « connaissance ».
356. De quelle manière l’Europe deviendra de plus en plus « artistique ».
357. Sur le vieux problème: «Qu’est-ce qui est allemand? »
358. Le soulèvement des paysans dans le domaine de l’esprit.
359. La vengeance sur l’esprit et autres arrière-plans de la morale.
360. Deux espèces de causes que l’on confond.
361. Le problème du comédien.
362. Notre foi en une virilisation de l’Europe.
363. Comment chacun des deux sexes a ses préjugés sur l’amour.
364. L’ermite parle.
365. L’ermite parle encore une fois.
366. En regard d’un livre savant.
367. Quelle est la première distinction à faire pour les œuvres d’art?
368. Le cynique parle.
369. Ce qui coexiste en nous.
370. Qu’est-ce que le romantisme?
371. Nous qui sommes incompréhensibles.
372. Pourquoi nous ne sommes pas des idéalistes.
373. La « science » en tant que préjugé.
374. Notre nouvel «infini».
375. Pourquoi nous semblons être des épicuriens.
376. Les ralentissements de la vie.
377. Nous autres « sans-patrie ».
378. Et nous redevenons clairs.
379. Interruption du fou.
380. Le «voyageur» parle.
381. La question de la compréhension.
382. La grande santé.
383. Epilogue.
Appendice
À Goethe
La vocation du poète
Dans le Midi
La pieuse Beppa
La barque mystérieuse
Déclaration d’amour (où le poète se fit éconduire)
Chant d’un chevrier théocritien
Ces âmes incertaines…
Un fou au désespoir
Rimus Remedium (ou: comment les poètes malades se consolent)
« Mon bonheur! »
Vers les Mers nouvelles
Sils-Maria
Pour le mistral. (Chanson à danser)
Avant-propos de la deuxième édition (1887).
1.
Ce livre aurait peut-être besoin d’autre chose que d’un avant-propos, car en fin de compte un doute continuerait à subsister malgré tout, savoir si l’on pourrait rendre sensible par des préfaces, à quelqu’un qui n’a pas vécu quelque chose d’analogue, ce qu’il y a d’aventure personnelle dans ce livre. Il semble être écrit dans le langage d’un vent de dégel; on y trouve de la pétulance, de l’inquiétude, des contradictions et un temps d’avril, ce qui fait songer sans cesse au voisinage de l’hiver, tout autant qu’à la victoire sur l’hiver, à la victoire qui arrive, qui doit arriver, qui est peut-être déjà arrivée… La reconnaissance rayonne sans cesse, comme si la chose la plus inattendue s’était réalisée, c’est la reconnaissance d’un convalescent, — car cette chose inattendue, ce fut la guérison. « Gai Savoir » : qu’est-ce sinon les saturnales d’un esprit qui a résisté patiemment à une terrible et longue pression, patiemment, sévèrement, froidement, sans se soumettre, mais sans espoir, — et qui maintenant, tout à coup, est assailli par l’espoir, par l’espoir de guérison, par l’ivresse de la guérison ? Quoi d’étonnant si beaucoup de choses déraisonnables et folles sont amenées au jour, beaucoup de tendresse malicieuse gaspillée pour des problèmes hérissés d’aiguillons qui n’ont pas l’air de vouloir être caressés et attirés. C’est que ce livre tout entier n’est que fête après les privations et les faiblesses, il est la jubilation des forces renaissantes, la nouvelle foi en demain et en après-demain, le sentiment soudain et le pressentiment de l’avenir, des aventures prochaines et des mers nouvellement ouvertes, des buts permis de nouveau et auxquels il est de nouveau permis de croire. Et combien de choses avais-je derrière moi !… Cette espèce de désert d’épuisement, d’incrédulité, de congélation en pleine jeunesse, cette sénilité qui s’était introduite dans la vie, alors que je n’avais qu’en faire, cette tyrannie de la douleur, surpassée encore par la tyrannie de la fierté qui rejette les conséquences de la douleur — et c’est se consoler que de savoir accepter des conséquences, — cet isolement radical pour se garer contre un mépris des hommes, un mépris devenu clairvoyant jusqu’à la maladie, cette restriction par principe à tout ce que la connaissance a d’amer, d’âpre, de blessant, une restriction que prescrivait le dégoût né peu à peu d’une imprudente diète et d’une gâterie intellectuelles — on appelle cela du romantisme, — hélas ! qui donc pourrait sentir tout cela avec moi ! Mais celui qui le pourrait compterait certainement en ma faveur plus qu’un peu de folie, d’impétuosité et de « Gai Savoir », — il me compterait par exemple la poignée de chansons qui cette fois accompagneront le volume — des chansons où un poète se moque des poètes d’une façon difficilement pardonnable. Hélas ! ce n’est pas seulement sur les poètes et leurs « beaux sentiments lyriques » que ce ressuscité doit déverser sa méchanceté : qui sait de quelle sorte est la victime qu’il se cherche, quel monstre de sujet parodique le charmera dans peu de temps ? « Incipit tragoedia » — est-il dit à la fin de ce livre d’une simplicité inquiétante : que l’on soit sur ses gardes ! Quelque chose d’essentiellement malicieux et méchant se prépare : incipit parodia, cela ne laisse aucun doute…
2.
— Mais laissons là M. Nietzsche : que nous importe que M. Nietzsche ait recouvré la santé ?… Un psychologue connaît peu de questions aussi attrayantes que celles du rapport de la santé avec la philosophie, et pour le cas où il tomberait lui-même malade, il apporterait à sa maladie toute sa curiosité scientifique. Car, en admettant que l’on soit une personne, on a nécessairement aussi la philosophie de sa personne : mais il existe là une différence sensible. Chez l’une ce sont les défauts qui font les raisonnements philosophiques, chez l’autre les richesses et les forces. Le premier a besoin de sa philosophie, soit comme soutien, tranquillisation, médicament, soit comme moyen de salut et d’édification, soit encore pour arriver à l’oubli de soi ; chez le second la philosophie n’est qu’un bel objet de luxe, dans le meilleur des cas la volupté d’une reconnaissance triomphante qui finit par éprouver le besoin de s’inscrire en majuscules cosmiques dans le ciel des idées. Mais dans l’autre cas, plus habituel, lorsque la détresse se met à philosopher, comme chez tous les penseurs malades — et peut-être les penseurs malades dominent-ils dans l’histoire de la philosophie — qu’adviendra-t-il de la pensée elle-même lorsqu’elle sera mise sous la pression de la maladie ? C’est là la question qui regarde le psychologue : et dans ce cas l’expérience est possible. Tout comme le voyageur qui se propose de s’éveiller à une heure déterminée, et qui s’abandonnera alors tranquillement au sommeil : nous autres philosophes, en admettant que nous tombions malades, nous nous résignons, pour un temps, corps et âme, à la maladie — nous fermons en quelque sorte les yeux devant nous-mêmes. Et comme le voyageur sait que quelque chose ne dort pas, que quelque chose compte les heures et ne manquera pas de le réveiller, de même, nous aussi, nous savons que le moment décisif nous trouvera éveillés, — qu’alors quelque chose sortira de son repaire et surprendra l’esprit en flagrant délit, je veux dire en train de faiblir, ou bien de rétrograder, de se résigner, ou de s’endurcir, ou bien encore de s’épaissir, ou quelles que soient les maladies de l’esprit qui, pendant les jours de santé, ont contre elles la fierté de l’esprit (car ce dicton demeure vrai : « l’esprit fier, le paon, le cheval sont les trois animaux les plus fiers de la terre » —). Après une pareille interrogation de soi, une pareille tentation, on apprend à jeter un regard plus subtil vers tout ce qui a été jusqu’à présent philosophie ; on devine mieux qu’auparavant quels sont les détours involontaires, les rues détournées, les reposoirs, les places ensoleillées de l’idée où les penseurs souffrants, précisément parce qu’ils souffrent, sont conduits et transportés ; on sait maintenant où le corps malade et ses besoins poussent et attirent l’esprit — vers le soleil, le silence, la douceur, la patience, le remède, le cordial, sous quelque forme que ce soit. Toute philosophie qui place la paix plus haut que la guerre, toute éthique avec une conception négative de l’idée de bonheur, toute métaphysique et physique qui connaît un final, un état définitif d’une espèce quelconque, toute aspiration, surtout esthétique ou religieuse, à un à-côté, un au-delà, un en-dehors, un au-dessus autorisent à s’informer si ce ne fut pas la maladie qui a inspiré le philosophe. L’inconscient déguisement des besoins physiologiques sous le manteau de l’objectif, de l’idéal, de l’idée pure va si loin que l’on pourrait s’en effrayer, — et je me suis assez souvent demandé si, d’une façon générale, la philosophie n’a pas été jusqu’à présent surtout une interprétation du corps, et un malentendu du corps. Derrière les plus hautes évaluations qui guidèrent jusqu’à présent l’histoire de la pensée se cachent des malentendus de conformation physique, soit d’individus, soit de castes, soit de races tout entières. On peut considérer toujours en première ligne toutes ces audacieuses folies de la métaphysique, surtout pour ce qui en est de la réponse à la question de la valeur de la vie, comme des symptômes de constitutions physiques déterminées ; et si de telles affirmations ou de telles négations de la vie n’ont, dans leur ensemble, pas la moindre importance au point de vue scientifique, elles n’en donnent pas moins à l’historien et au psychologue de précieux indices, étant des symptômes du corps, de sa réussite ou de sa non-réussite, de sa plénitude, de sa puissance, de sa souveraineté dans l’histoire, ou bien alors de ses arrêts, de ses fatigues, de ses appauvrissements, de son pressentiment de la fin, de sa volonté de la fin. J’attends toujours encore qu’un médecin philosophe, au sens exceptionnel du mot, — un de ceux qui poursuivent le problème de la santé générale du peuple, de l’époque, de la race, de l’humanité — ait une fois le courage de pousser à sa conséquence extrême ce que je ne fais que soupçonner et de hasarder, cette idée : « Chez tous les philosophes, il ne s’est, jusqu’à présent, nullement agi de « vérité », mais d’autre chose, disons de santé, d’avenir, de croissance, de puissance, de vie… »
3.
— On devine que je ne voudrais pas prendre congé avec ingratitude de cette époque de malaise profond, dont l’avantage persiste pour moi aujourd’hui encore : tout comme j’ai très bien conscience des avantages que me procure, en général, ma santé chancelante, sur tous les gens à l’esprit trapu. Un philosophe qui a parcouru le chemin à travers plusieurs santés, et qui le parcourt encore, a aussi traversé tout autant de philosophies : car il ne peut faire autrement que de transposer chaque fois son état dans la forme lointaine la plus spirituelle, —— cet art de la transfiguration c’est précisément la philosophie. Nous ne sommes pas libres, nous autres philosophes, de séparer le corps de l’âme, comme fait le peuple, et nous sommes moins libres encore de séparer l’âme de l’esprit. Nous ne sommes pas des grenouilles pensantes, nous ne sommes pas des appareils objectifs et enregistreurs avec des entrailles en réfrigération, — il faut sans cesse que nous enfantions nos pensées dans la douleur et que, maternellement, nous leur donnions ce que nous avons en nous de sang, de cœur, d’ardeur, de joie, de passion, de tourment, de conscience, de fatalité. La vie consiste, pour nous, à transformer sans cesse tout ce que nous sommes, en clarté et en flamme, et aussi tout ce qui nous touche. Nous ne pouvons faire autrement. Et pour ce qui en est de la maladie, ne serions-nous pas tentés de demander si, d’une façon générale, nous pouvons nous en passer ? La grande douleur seule est la dernière libératrice de l’esprit, c’est elle qui enseigne le grand soupçon, qui fait de chaque U un X, un X vrai et véritable, c’est-à-dire l’avant-dernière lettre avant la dernière… Seule la grande douleur, cette longue et lente douleur qui prend son temps, où nous nous consumons en quelque sorte comme brûlés au bois vert, nous contraint, nous autres philosophes, à descendre dans nos dernières profondeurs et à nous débarrasser de tout bien-être, de toute demi-teinte, de toute douceur, de tout moyen terme, où nous avions peut-être mis précédemment notre humanité. Je doute fort qu’une pareille douleur rende « meilleur » ; — mais je sais qu’elle nous rend plus profonds. Soit donc que nous apprenions à lui opposer notre fierté, notre moquerie, notre force de volonté et que nous fassions comme le peau rouge qui, quoique horriblement torturé, s’indemnise de son bourreau par la méchanceté de sa langue, soit que nous nous retirions, devant la douleur, dans le néant oriental — on l’appelle Nirvana, — dans la résignation muette, rigide et sourde, dans l’oubli et l’effacement de soi : toujours on revient comme un autre homme de ces dangereux exercices dans la domination de soi, avec quelques points d’interrogation en plus, avant tout avec la volonté d’interroger dorénavant plus qu’il n’a été interrogé jusqu’à présent, avec plus de profondeur, de sévérité, de dureté, de méchanceté et de silence. C’en est fait de la confiance en la vie : la vie elle-même est devenue un problème. — Mais que l’on ne s’imagine pas que tout ceci vous a nécessairement rendu misanthrope ! L’amour de la vie est même possible encore, — si ce n’est que l’on aime autrement. Notre amour est comme l’amour pour une femme sur qui nous avons des soupçons… Cependant le charme de tout ce qui est problématique, la joie causée par l’X sont trop grands, chez ces hommes plus spiritualisés et plus intellectuels, pour que ce plaisir ne passe pas toujours de nouveau comme une flamme claire sur toutes les misères de ce qui est problématique, sur tous les dangers de l’incertitude, même sur la jalousie de l’amoureux. Nous connaissons un bonheur nouveau…
4.
Que je n’oublie pas, pour finir, de dire l’essentiel : on revient régénéré de pareils abîmes, de pareilles maladies graves, et aussi de la maladie du grave soupçon, on revient comme si l’on avait changé de peau, plus chatouilleux, plus méchant, avec un goût plus subtil pour la joie, avec une langue plus tendre pour toutes les choses bonnes, avec l’esprit plus gai, avec une seconde innocence, plus dangereuse, dans la joie ; on revient plus enfantin et, en même temps, cent fois plus raffiné qu’on ne le fut jamais auparavant. Ah ! combien la jouissance vous répugne maintenant, la jouissance grossière, sourde et grise comme l’entendent généralement les jouisseurs, nos gens « cultivés », nos riches et nos dirigeants ! Avec quelle malice nous écoutons maintenant le grand tintamarre de foire par lequel l’« homme instruit » des grandes villes se laisse imposer des jouissances spirituelles, par l’art, le livre et la musique, aidés de boissons spiritueuses ! Combien aujourd’hui le cri de passion du théâtre nous fait mal à l’oreille, combien est devenu étranger à notre goût tout ce désordre romantique, ce gâchis des sens qu’aime la populace cultivée, sans oublier ses aspirations au sublime, à l’élevé, au tortillé ! Non, s’il faut un art à nous autres convalescents, ce sera un art bien différent — un art malicieux, léger fluide, divinement artificiel, un art qui jaillit comme une flamme claire dans un ciel sans nuages ! Avant tout : un art pour les artistes, pour les artistes uniquement. Nous savons mieux à présent ce qui pour cela est nécessaire, [en première ligne la gaieté, toute espèce de gaieté, mes amis]_ ! Aussi en tant qu’artiste, je pourrais le démontrer. Il y a des choses que nous savons maintenant trop bien, nous, les initiés : il nous faut dès lors apprendre à bien oublier, à bien ignorer, en tant qu’artistes ! Et pour ce qui en est de notre avenir, on aura de la peine à nous retrouver sur les traces de ces jeunes Égyptiens qui la nuit rendent les temples peu sûrs, qui embrassent les statues et veulent absolument dévoiler, découvrir, mettre en pleine lumière ce qui, pour de bonnes raisons, est tenu caché. Non, nous ne trouvons plus de plaisir à cette chose de mauvais goût, la volonté de vérité, de la « vérité à tout prix », cette folie de jeune homme dans l’amour de la vérité : nous avons trop d’expérience pour cela, nous sommes trop sérieux, trop gais, trop éprouvés par le feu, trop profonds… Nous ne croyons plus que la vérité demeure vérité si on lui enlève son voile ; nous avons assez vécu pour écrire cela. C’est aujourd’hui pour nous affaire de convenance de ne pas vouloir tout voir nu, de ne pas vouloir assister à toutes choses, de ne pas vouloir tout comprendre et « savoir ». « Est-il vrai que le bon Dieu est présent partout, demanda une petite fille à sa mère, mais je trouve cela inconvenant. » — Une indication pour les philosophes ! On devrait honorer davantage la pudeur que met la nature à se cacher derrière des énigmes et de multiples incertitudes. Peut-être la vérité est-elle une femme qui a des raisons de ne pas vouloir montrer ses raisons ! Peut-être son nom est-il Baubô, pour parler grec !… Ah ! ces Grecs, ils s’entendaient à vivre : pour cela il importe de rester bravement à la surface, de s’en tenir à l’épiderme, d’adorer l’apparence, de croire à la forme, aux sons, aux paroles, à tout l’Olympe de l’apparence ! Ces Grecs étaient superficiels — par profondeur ! Et n’y revenons-nous pas, nous autres casse-cous de l’esprit, qui avons gravi le sommet le plus élevé et le plus dangereux des idées actuelles, pour, de là, regarder alentour, regarder en bas ? Ne sommes-nous pas, précisément en cela — des Grecs ? Adorateurs des formes, des sons, des paroles ? Et à cause de cela des artistes ?
Ruta près de Gênes, automne 1886.
Plaisanterie, ruse et vengeance
,,Scherz, List und Rache“
1. Invitation
Goûtez donc mes mets, mangeurs !
Demain vous les trouverez meilleurs,
Excellents après-demain !
S’il vous en faut davantage - alors
Sept choses anciennes, pour sept nouvelles,
Vous donneront le courage.
1. Einladung.
Wagt’s mit meiner Kost, ihr Esser!
Morgen schmeckt sie euch schon besser
Und schon übermorgen gut!
Wollt ihr dann noch mehr, - so machen
Meine alten sieben Sachen
Mir zu sieben neuen Muth.
2. Mon bonheur
Depuis que je suis fatigué de chercher
J’ai appris à trouver.
Depuis qu’un vent s’est opposé à moi
Je navigue avec tous les vents.
2. Mein Glück.
Seit ich des Suchens müde ward,
Erlernte ich das Finden.
Seit mir ein Wind hielt Widerpart,
Segl’ ich mit allen Winden.
3. Intrépidité
Où que tu sois, creuse profondément.
A tes pieds se trouve la source !
Laisse crier les obscurantistes :
« En bas est toujours - l’enfer ! »
3. Unverzagt.
Wo du stehst, grab tief hinein!
Drunten ist die Quelle!
Lass die dunklen Männer schrein:
“Stets ist drunten - Hölle!”
4. Colloque
A. Ai-je été malade ? suis-je guéri ?
Et qui donc fut mon médecin ?
Comment ai-je pu oublier tout cela !
B. Ce n’est que maintenant que je te crois
Car celui qui a oublié se porte bien.
4. Zwiegespräch.
War ich krank? Bin ich genesen?
Und wer ist mein Arzt gewesen?
Wie vergass ich alles Das!
Jetzt erst glaub ich dich genesen:
Denn gesund ist, wer vergass.
5. Aux vertueux
Nos vertus, elles aussi, doivent s’élever d’un pied léger :
Pareilles aux vers d’Homère, il faut qu’elles viennent et partent.
5. An die Tugendsamen.
Unseren Tugenden auch soll’n leicht die Füsse sich heben:
Gleich den Versen Homer’s müssen sie kommen und gehn!
6. Sagesse du monde
Ne reste pas sur terrain plat !
Ne monte pas trop haut !
Le monde est le plus beau,
Vu à mi-hauteur.
6. Welt-Klugheit.
Bleib nicht auf ebnem Feld!
Steig nicht zu hoch hinaus!
Am schönsten sieht die Welt
Von halber Höhe aus.
7. ”Vademecum - Vadetecum”
Mon allure et mon langage t’attirent,
Tu viens sur mes pas, tu veux me suivre ?
Suis-toi toi-même fidèlement : -
Et tu me suivras, moi ! - Tout doux ! Tout doux !
7. Vademecum-Vadetecum.
Es lockt dich meine Art und Sprach,
Du folgest mir, du gehst mir nach?
Geh nur dir selber treulich nach: -
So folgst du mir - gemach! gemach!
8. ”Lors du troisième changement de peau”
Déjà ma peau se craquelle et se gerce,
Déjà mon désir de serpent,
Malgré la terre absorbée,
Convoite de la terre nouvelle ;
Déjà je rampe, parmi les pierres et l’herbe,
Affamé, sur ma piste tortueuse,
Pour manger, ce que j’ai toujours mangé,
La nourriture du serpent, la terre !
8. Bei der dritten Häutung.
Schon krümmt und bricht sich mir die Haut,
Schon giert mit neuem Drange,
So viel sie Erde schon verdaut,
Nach Erd’ in mir die Schlange.
Schon kriech’ ich zwischen Stein und Gras
Hungrig auf krummer Fährte,
Zu essen Das, was stets ich ass,
Dich, Schlangenkost, dich, Erde!
9. Mes roses
Oui ! mon bonheur - veut rendre heureux !
Tout bonheur veut rendre heureux !
Voulez-vous cueillir mes roses ?
Il faut vous baisser, vous cacher,
Parmi les ronces, les rochers,
Souvent vous lécher les doigts !
Car mon bonheur est moqueur !
Car mon bonheur est perfide ! -
Voulez-vous cueillir mes roses ?
9. Meine Rosen.
Ja! Mein Glück - es will beglücken -,
Alles Glück will ja beglücken!
Wollt ihr meine Rosen pflücken?
Müsst euch bücken und verstecken
Zwischen Fels und Dornenhecken,
Oft die Fingerchen euch lecken!
Denn mein Glück - es liebt das Necken!
Denn mein Glück - es liebt die Tücken! -
Wollt ihr meine Rosen pflücken?
10. Le dédaigneux
Puisque je répands au hasard
Vous me traitez de dédaigneux.
Celui qui boit dans les gobelets trop pleins
Les laisse déborder au hasard -
Ne pensez pas plus mal du vin.
10. Der Verächter.
Vieles lass ich fall’n und rollen,
Und ihr nennt mich drum Verächter.
Wer da trinkt aus allzuvollen
Bechern, lässt viel fall’n und rollen -,
Denkt vom Weine drum nicht schlechter.
11. Le proverbe parle
Sévère et doux, grossier et fin
Familier et étrange, malpropre et pur,
Rendez-vous des fous et des sages :
Je suis, je veux être tout cela,
En même temps colombe, serpent et cochon.
11. Das Sprüchwort spricht.
Scharf und milde, grob und fein,
Vertraut und seltsam, schmutzig und rein,
Der Narren und Weisen Stelldichein:
Diess Alles bin ich, will ich sein,
Taube zugleich, Schlange und Schwein!
12. A un ami de la lumière
Si tu ne veux pas que tes yeux et tes sens faiblissent
Cours après le soleil - à l’ombre !
12. An einen Lichtfreund.
Willst du nicht Aug’ und Sinn ermatten,
Lauf’ auch der Sonne nach im Schatten!
13. Pour les danseurs
Glace lisse,
Un paradis,
Pour celui qui sait bien danser.
13. Für Tänzer.
Glattes Eis
Ein Paradeis
Für Den, der gut zu tanzen weiss.
14. Le brave
Plutôt une inimitié de bon bois,
Qu’une amitié faite de bois recollés !
14. Der Brave.
Lieber aus ganzem Holz eine Feindschaft,
Als eine geleimte Freundschaft!
15. Rouille
Il faut la rouille aussi : l’arme aiguë ne suffit pas !
Autrement on dira toujours de toi : « il est trop jeune » !
15. Rost.
Auch Rost thut Noth: Scharfsein ist nicht genung!
Sonst sagt man stets von dir: “er ist zu jung!”
16. Vers les hauteurs
« Comment gravirais-je le mieux la montagne ? »
Monte toujours et n’y pense pas !
16. Aufwärts.
“Wie komm ich am besten den Berg hinan?”
Steig nur hinauf und denk nicht dran!
17. Sentence de l’homme fort
Ne demande jamais ! A quoi bon gémir !
Prends, je t’en prie, prends toujours !
17. Spruch des Gewaltmenschen.
Bitte nie! Lass diess Gewimmer!
Nimm, ich bitte dich, nimm immer!
18. Ames étroites
Je hais les âmes étroites :
II n’y a là rien de bon et presque rien de mauvais
18. Schmale Seelen.
Schmale Seelen sind mir verhasst;
Da steht nichts Gutes, nichts Böses fast.
19. Le séducteur involontaire
Pour passer le temps, il a lancé en l’air une parole vide,
Et pourtant à cause d’elle une femme est tombée.
19. Der unfreiwillige Verführer.
Er schloss ein leeres Wort zum Zeitvertreib
In’s Blaue - und doch fiel darob ein Weib.
20. A considérer
Une double peine est plus facile à porter
Qu’une seule peine : veux-tu t’y hasarder ?
20. Zur Erwägung.
Zwiefacher Schmerz ist leichter zu tragen,
Als Ein Schmerz: willst du darauf es wagen?
21. Contre la vanité
Ne t’enfle pas, autrement
La moindre piqûre te fera crever.
21. Gegen die Hoffahrt.
Blas dich nicht auf: sonst bringet dich
Zum Platzen schon ein kleiner Stich.
22. Homme et femme
« Enlève la femme, celle pour qui bat ton coeur ! » -
Ainsi pense l’homme ; la femme n’enlève pas, elle vole.
22. Mann und Weib.
“Raub dir das Weib, für das dein Herze fühlt! ” -
So denkt der Mann; das Weib raubt nicht, es stiehlt.
23. Interprétation
Si je vois clair en moi je me mets dedans,
Je ne puis pas être mon propre interprète.
Mais celui qui s’élève sur sa propre voie
Porte avec lui mon image à la lumière.
23. Interpretation.
Leg ich mich aus, so leg ich mich hinein:
Ich kann nicht selbst mein Interprete sein.
Doch wer nur steigt auf seiner eignen Bahn,
Trägt auch mein Bild zu hellerm Licht hinan.
24. Médicament pour le pessimiste
Tu te plains de ne rien trouver à ton goût ?
Alors, ce sont toujours tes vieilles lubies ?
Je t’entends jurer, tapager, cracher -
J’en perds patience, mon coeur se brise.
Écoute, mon ami, décide-toi librement,
D’avaler un petit crapaud gras,
Vite, et sans y jeter un regard ! -
C’est souverain contre la dyspepsie !
24. Pessimisten-Arznei.
Du klagst, dass Nichts dir schmackhaft sei?
Noch immer, Freund, die alten Mucken?
Ich hör dich lästern, lärmen, spucken -
Geduld und Herz bricht mir dabei.
Folg mir, mein Freund! Entschliess dich frei,
Ein fettes Krötchen zu verschlucken,
Geschwind und ohne hinzugucken! -
Das hilft dir von der Dyspepsei!
25. Prière
Je connais l’esprit de beaucoup d’hommes
Et ne sais pas qui je suis moi-même !
Mon oeil est bien trop près de moi -
Je ne suis pas ce que je contemple.
Je saurais m’être plus utile,
Si je me trouvais plus loin de moi.
Pas aussi loin, certes, que mon ennemi !
L’ami le plus proche est déjà trop loin -
Pourtant au milieu entre celui-ci et moi !
Devinez-vous ce que je demande ?
25. Bitte.
Ich kenne mancher Menschen Sinn
Und weiss nicht, wer ich selber bin!
Mein Auge ist mir viel zu nah -
Ich bin nicht, was ich seh und sah.
Ich wollte mir schon besser nützen,
Könnt’ ich mir selber ferner sitzen.
Zwar nicht so ferne wie mein Feind!
Zu fern sitzt schon der nächste Freund -
Doch zwischen dem und mir die Mitte!
Errathet ihr, um was ich bitte?
26. Ma dureté
Il faut que je passe sur cent degrés,
Il faut que je monte, je vous entends appeler :
« Tu es dur ! Sommes-nous donc de pierre ? »
II faut que je passe sur cent degrés,
Et personne ne voudrait me servir de degré.
26. Meine Härte.
Ich muss weg über hundert Stufen,
Ich muss empor und hör euch rufen:
“Hart bist du; Sind wir denn von Stein?” -
Ich muss weg über hundert Stufen,
Und Niemand möchte Stufe sein.
27. Le voyageur
« Plus de sentier ! Abîme alentour et silence de mort ! »
Tu l’as voulu ! Pourquoi quittais-tu le sentier ?
Hardi ! c’est le moment ! Le regard froid et clair !
Tu es perdu si tu crois au danger.
27. Der Wandrer.
“Kein Pfad mehr” Abgrund rings und Todtenstille!” -
So wolltest du’s! Vom Pfade wich dein Wille!
Nun, Wandrer, gilt’s! Nun blicke kalt und klar!
Verloren bist du, glaubst du - an Gefahr.
28. Consolation pour les débutants
Voyez l’enfant, les cochons grognent autour de lui,
Abandonné à lui-même, les orteils repliés !
Il ne sait que pleurer et pleurer encore -
Apprit-il jamais à se tenir droit et à marcher ?
Soyez sans crainte ! Bientôt, je pense,
Vous pourrez voir danser l’enfant !
Dès qu’il saura se tenir sur ses deux pieds
Vous le verrez se mettre sur la tête.
28. Trost für Anfänger.
Seht das Kind umgrunzt von Schweinen,
Hülflos, mit verkrümmten Zeh’n!
Weinen kann es, Nichts als weinen -
Lernt es jemals stehn und gehn?
Unverzagt! Bald, solle ich meinen,
Könnt das Kind ihr tanzen sehn!
Steht es erst auf beiden Beinen,
Wird’s auch auf dem Kopfe stehn.
29. Égoïsme des étoiles
Si je ne tournais sans cesse autour de moi-même,
Tel un tonneau qu’on roule,
Comment supporterais-je sans prendre feu
De courir après le brûlant soleil ?
29. Sternen-Egoismus.
Rollt’ ich mich rundes Rollefass
Nicht um mich selbst ohn’ Unterlass,
Wie hielt’ ich’s aus, ohne anzubrennen,
Der heissen Sonne nachzurennen?
30. Le prochain
Je n’aime pas que mon prochain soit auprès de moi :
Qu’il s’en aille au loin et dans les hauteurs !
Comment ferait-il autrement pour devenir mon étoile ?
30. Der Nächste.
Nah hab den Nächsten ich nicht gerne:
Fort mit ihm in die Höh und Ferne!
Wie würd’ er sonst zu meinem Sterne? –
31. Le saint masqué
Pour que ton bonheur ne nous oppresse pas,
Tu te voiles de l’astuce du diable,
De l’esprit du diable, du costume du diable.
Mais en vain ! De ton regard
S’échappe la sainteté.
31. Der verkappte Heilige.
Dass dein Glück uns nicht bedrücke,
Legst du um dich Teufelstücke,
Teufelswitz und Teufelskleid.
Doch umsonst’ Aus deinem Blicke
Blickt hervor die Heiligkeit!
32. L’assujetti
A. Il s’arrête et écoute : qu’est-ce qui a pu le tromper ?
Qu’a-t-il entendu bourdonner à ses oreilles ?
Qu’est-ce qui a bien pu l’abattre ainsi ?
B. Comme tous ceux qui ont porté des chaînes,
Les bruits de chaînes le poursuivent partout.
32. Der Unfreie.
Er steht und horcht: was konnt ihn irren?
Was hört er vor den Ohren schwirren?
Was war’s, das ihn darniederschlug?
Wie jeder, der einst Ketten trug,
Hört überall er - Kettenklirren.
33. Le solitaire
Je déteste autant de suivre que de conduire.
Obéir ? Non ! Et gouverner jamais !
Celui qui n’est pas terrible pour lui, n’inspire la terreur à personne
Et celui seul qui inspire la terreur peut conduire les autres.
Je déteste déjà de me conduire moi-même !
J’aime, comme les animaux des forêts et des mers,
A me perdre pour un bon moment,
A m’accroupir, rêveur, dans des déserts charmants,
A me rappeler enfin, moi-même, du lointain,
A me séduire moi-même - vers moi-même.
33. Der Einsame.
Verhasst ist mir das Folgen und das Führen.
Gehorchen? Nein! Und aber nein - Regieren!
Wer sich nicht schrecklich ist, macht Niemand Schrecken:
Und nur wer Schrecken macht, kann Andre führen.
Verhasst ist mir’s schon, selber mich zu führen!
Ich liebe es, gleich Wald-und Meeresthieren,
Mich für ein gutes Weilchen zu verlieren,
In holder Irrniss grüblerisch zu hocken,
Von ferne her mich endlich heimzulocken,
Mich selber zu mir selber - zu verführen.
34. ”Seneca et hoc genus omne”
Ils écrivent et écrivent toujours leur insupportable
Et sage ”Larifari”
Comme s’il s’agissait de ”primum scribere”,
”Deinde philosophari”.
34. Seneca et hoc genus omne.
Das schreibt und schreibt sein unausstehlich weises Larifari,
Als gält es primum scribere,
Deinde philosophari.
35. Glace
Oui parfois je fais de la glace :
Elle est utile pour digérer !
Si tu avais beaucoup à digérer,
Ah ! comme tu aimerais ma glace !
35. Eis.
Ja! Mitunter mach’ ich Eis:
Nützlich ist Eis zum Verdauen!
Hättet ihr viel zu verdauen,
Oh wie liebtet ihr mein Eis!
36. Écrits de jeunesse
L”‘alpha” et l”‘omega” de ma sagesse
M’est apparu : qu’ai-je entendu ? …
Maintenant cela résonne tout autrement,
Je n’entends plus que Ah ! et Oh !
Vieilles scies de ma jeunesse.
36. Jugendschriften.
Meiner Weisheit A und O
Klang mir hier: was höre ich doch!
Jetzo klingt mir’s nicht mehr so,
Nur das ew’ge Ah! und oh!
Meiner Jugend hör ich noch.
37. Attention !
Il ne fait pas bon voyager maintenant dans cette contrée ;
Et si tu as de l’esprit sois doublement sur tes gardes !
On t’attire et on t’aime, jusqu’à ce que l’on te déchire.
Esprits exaltés - : ils manquent toujours d’esprit !
37. Vorsicht.
In jener Gegend reist man jetzt nicht gut;
Und hast du Geist, sei doppelt auf der Hut!
Man lockt und liebt dich, bis man dich zerreisst:
Schwarmgeister sind’s -: da fehlt es stets an Geist!
38. L’homme pieux parle
Dieu nous aime parce qu’il nous a créés ! -
« L’homme a créé Dieu ! »- C’est votre réponse subtile.
Et il n’aimerait pas ce qu’il a créé ?
”Parce qu’il l’a créé il devrait le nier ?
Ça boite, ça porte le sabot du diable.
38. Der Fromme spricht.
Gott liebt uns, weil er uns erschuf!-
“Der Mensch schuf Gott!” - sagt drauf ihr Feinen.
Und soll nicht lieben, was er schuf?
Soll’s gar, weil er es schuf, verneinen?
Das hinkt, das trägt des Teufels Huf.
39. En été
Nous devrons manger notre pain
A la sueur de notre front ?
Il vaut mieux ne rien manger lorsqu’on est en sueur,
D’après le sage conseil des médecins.
Sous la canicule, que nous manque-t-il ?
Que veut ce signe enflammé ?
A la sueur de notre front
Nous devons boire notre vin.
39. Im Sommer.
Im Schweisse unsres Angesichts
Soll’n unser Brod wir essen?
Im Schweisse isst man lieber Nichts,
Nach weiser Aerzte Ermessen.
Der Hundsstern winkt: woran gebricht’s?
Was will sein feurig Winken?
Im Schweisse unsres Angesichts
Soll’n unsren Wein wir trinken!
40. Sans envie
Son regard est sans envie et vous l’honorez pour cela ?
Il se soucie peu de vos honneurs ;
Il a l’œil de l’aigle pour le lointain,
Il ne vous voit pas ! - il ne voit que des étoiles !
40. Ohne Neid.
Ja, neidlos blickt er: und ihr ehrt ihn drum?
Er blickt sich nicht nach euren Ehren um;
Er hat des Adlers Auge für die Ferne,
Er sieht euch nicht! - er sieht nur Sterne, Sterne.
41. Héraclitisme
Tout bonheur sur la terre,
Amis, est dans la lutte !
Oui, pour devenir amis
Il faut la fumée de la poudre !
Trois fois les amis sont unis :
Frères devant la misère,
Égaux devant l’ennemi,
Libres - devant la mort !
41. Heraklitismus.
Alles Glück auf Erden,
Freunde, giebt der Kampf!
Ja, um Freund zu werden,
Braucht es Pulverdampf!
Eins in Drei’n sind Freunde:
Brüder vor der Noth,
Gleiche vor dem Feinde,
Freie - vor dem Tod!
42. Principe des trop subtils
Plutôt marcher sur la pointe des pieds
Qu’à quatre pattes !
Plutôt passer à travers le trou de la serrure,
Que par les portes ouvertes !
42. Grundsatz der Allzufeinen.
Lieber auf den Zehen noch,
Als auf allen Vieren!
Lieber durch ein Schlüsselloch,
Als durch offne Thüren!
43. Conseil
Tu aspires à la gloire ?
Écoute donc un conseil :
Renonce à temps, librement,
A l’honneur !
43. Zuspruch.
Auf Ruhm hast du den Sinn gericht?
Dann acht’ der Lehre:
Bei Zeiten leiste frei Verzicht
Auf Ehre!
44. A fond
Un chercheur, moi ! - Garde-toi de ce mot ! -
Je suis ”lourd” seulement - de tant de livres !
Je ne fais que tomber sans cesse
Pour tomber, enfin, jusqu’au fond !
44. Der Gründliche.
Ein Forscher ich? Oh spart diess Wort! -
Ich bin nur schwer - so manche Pfund’!
Ich falle, falle immerfort
Und endlich auf den Grund!
45. Pour toujours
« Je viens aujourd’hui parce que cela me plaît » -
Ainsi pense chacun qui vient pour toujours.
Que lui importe ce que dit le monde :
« Tu viens trop tôt ! Tu viens trop tard ! »
45. Für immer.
“Heut komm’ ich, weil mir’s heute frommt” -
Denkt Jeder, der für immer kommt.
Was ficht ihn an der Welt Gered’:
“Du kommst zu früh! Du kommst zu spät!”
46. Jugements des hommes fatigués
Tous les épuisés maudissent le soleil :
Pour eux la valeur des arbres - c’est l’ombre !
46. Urtheile der Müden.
Der Sonne fluchen alle Matten;
Der Bäume Werth ist ihnen - Schatten!
47. Descente
« Il baisse, il tombe » - vous écriez-vous moqueurs ;
La vérité c’est qu’il descend vers vous !
Son trop grand bonheur a été son malheur,
Sa trop grande lumière suit votre obscurité.
47. Niedergang.
“Er sinkt, er fällt jetzt” - höhnt ihr hin und wieder;
Die Wahrheit ist: er steigt zu euch hernieder!
Sein Ueberglück ward ihm zum Ungemach,
Sein Ueberlicht geht eurem Dunkel nach.
48. Contre les lois
A partir d’aujourd’hui je suspens
A mon cou la montre qui marque les heures :
A partir d’aujourd’hui cessent le cours des étoiles,
Du soleil, le chant du coq, les ombres ;
Et tout ce que le temps a jamais proclamé,
Est maintenant muet, sourd et aveugle :
Pour moi toute nature se tait,
Au tic tac de la loi et de l’heure.
48. Gegen die Gesetze.
Von heut an hängt an härner Schnur
Um meinen Hals die Stunden-Uhr:
Von heut an hört der Sterne Lauf,
Sonn’, Hahnenschrei und Schatten auf,
Und was mir je die Zeit verkünd’t,
Das ist jetzt stumm und taub und blind: -
Es schweigt mir jegliche Natur
Beim Tiktak von Gesetz und Uhr.
49. Le sage parle
Étranger au peuple et pourtant utile au peuple,
Je suis mon chemin, tantôt soleil, tantôt nuage -
Et toujours au-dessus de ce peuple !
49. Der Weise spricht.
Dem Volke fremd und nützlich doch dem Volke,
Zieh ich des Weges, Sonne bald, bald Wolke -
Und immer über diesem Volke!
50. Avoir perdu la tête
Elle a de l’esprit maintenant - comment s’y est-elle pris ?
Par elle un homme vient de perdre la raison,
Son esprit était riche avant ce mauvais passe-temps :
Il s’en est allé au diable - non ! chez la femme !
50. Den Kopf verloren.
Sie hat jetzt Geist - wie kam’s, dass sie ihn fand?
Ein Mann verlor durch sie jüngst den Verstand,
Sein Kopf war reich vor diesem Zeitvertreibe:
Zum Teufel gieng sein Kopf - nein! nein! zum Weibe!
51. Pieux souhait
« Que toutes les clefs
Aillent donc vite se perdre,
Et que dans toutes les serrures
Tourne un passe-partout ! »
Ainsi pense, à tout instant,
Celui qui est lui-même - un passe-partout.
51. Fromme Wünsche.
“Mögen alle Schlüssel doch
Flugs verloren gehen,
Und in jedem Schlüsselloch
Sich der Dietrich drehen!”
Also denkt zu jeder Frist
Jeder, der - ein Dietrich ist.
52. Écrire avec le pied
Je n’écris pas qu’avec la main,
Le pied veut sans cesse écrire aussi.
Solide, libre et brave, il veut en être,
Tantôt à travers champs, tantôt sur le papier.
52. Mit dem Fusse schreiben.
Ich schreib nicht mit der Hand allein:
Der Fuss will stets mit Schreiber sein.
Fest, frei und tapfer läuft er mir
Bald durch das Feld, bald durchs Papier.
53. « Humain, trop humain », un livre
Mélancolique, timide, tant que tu regardes en arrière,
Confiant en l’avenir, partout où tu as confiance en toi-même.
Oiseau, dois-je te compter parmi les aigles ?
Es-tu le favori de Minerve, hibou ?
53. Ein Buch.
Schwermüthig scheu, solang du rückwärts schaust,
Der Zukunft trauend, wo du selbst dir traust:
Oh Vogel, rechn’ ich dich den Adlern zu?
Bist du Minerva’s Liebling U-hu-hu?
54. A mon lecteur
Bonne mâchoire et bon estomac -
C’est ce que je te souhaite !
Et quand tu auras digéré mon livre,
Tu t’entendras certes avec moi !
54. Meinem Leser.
Ein gut Gebiss und einen guten Magen -
Diess wünsch’ ich dir!
Und hast du erst mein Buch vertragen,
Verträgst du dich gewiss mit mir!
55. Le peintre réaliste
« Fidèle à la nature et complet ! »- Comment s’y prend-il :
Depuis quand la nature se soumet-elle à un tableau ?
Infinie est la plus petite parcelle du monde ! -
Finalement il en peint ce qui lui plaît.
Et qu’est-ce qui lui plaît ? Ce qu’il sait peindre !
55. Der realistische Maler.
“Treu die Natur und ganz!” - Wie fängt er’s an:
Wann wäre je Natur im Bilde abgethan?
Unendlich ist das kleinste Stück der Welt! -
Er malt zuletzt davon, was ihm gefällt.
Und was gefällt ihm? Was er malen kann!
56. Vanité de poète
Donnez-moi de la colle, et je trouverai
Moi-même le bois à coller !
Mettre un sens dans quatre rimes insensées -
Ce n’est pas là petite fierté !
56. Dichter-Eitelkeit.
Gebt mir Leim nur: denn zum Leime
Find’ ich selber mir schon Holz!
Sinn in vier unsinn’ge Reime
Legen - ist kein kleiner Stolz!
57. Le goût qui choisit
Si l’on me laissait choisir librement
Je choisirais volontiers une petite place,
Pour moi, au milieu du paradis :
Et plus volontiers encore - devant sa porte !
57. Wählerischer Geschmack.
Wenn man frei mich wählen liesse,
Wählt’ ich gern ein Plätzchen mir
Mitten drin im Paradiese:
Gerner noch - vor seiner Thür!
58. Le nez crochu
Le nez s’avance insolent
Dans le monde. La narine se gonfle -
C’est pourquoi, rhinocéros sans corne,
Hautain bonhomme, tu tombes toujours en avant !
Et réunies toujours, on rencontre ces deux choses :
La fierté droite et le nez crochu.
58. Die krumme Nase.
Die Nase schauet trutziglich
In’s Land, der Nüster blähet sich -
Drum fällst du, Nashorn ohne Horn,
Mein stolzes Menschlein, stets nach vorn!
Und stets beisammen find’t sich das:
Gerader Stolz, gekrümmte Nas.
59. La plume gribouille
La plume gribouille : quel enfer !
Suis-je condamné à gribouiller ?
Mais bravement je saisis l’encrier,
Et j’écris à grands flots d’encre.
Quelles belles coulées larges et pleines !
Comme tout ce que je fais me réussit !
L’écriture, il est vrai, manque de clarté -
Qu’importe ! Qui donc lit ce que j’écris ?
59. Die Feder kritzelt.
Die Feder kritzelt: Hölle das!
Bin ich verdammt zum Kritzeln-Müssen? -
So greif’ ich kühn zum Tintenfass
Und schreib’ mit dicken Tintenflüssen.
Wie läuft das hin, so voll, so breit!
Wie glückt mir Alles, wie ich’s treibe!
Zwar fehlt der Schrift die Deutlichkeit -
Was thut’s? Wer liest denn, was ich schreibe?
60. Hommes supérieurs
Celui-ci s’élève - il faut le louer !
Mais celui-là vient toujours d’en haut !
II vit même au-dessus de la louange,
Il ”est” d’en-haut !
60. Höhere Menschen.
Der steigt empor - ihn soll man loben!
Doch jener kommt allzeit von oben!
Der lebt dem Lobe selbst enthoben,
Der ist von Droben!
61. Le sceptique parle
La moitié de ta vie est passée,
L’aiguille tourne, ton âme frissonne !
Longtemps elle a erré déjà,
Elle cherche et n’a pas trouvé - et ici elle hésite ?
La moitié de ta vie est passée
Elle fut douleur et erreur, d’heure en heure !
Que cherches-tu encore ? Pourquoi ?
C’est ce que je cherche - la raison de ma recherche !
61. Der Skeptiker spricht.
Halb ist dein Leben um,
Der Zeiger rückt, die Seele schaudert dir!
Lang schweift sie schon herum
Und sucht und fand nicht - und sie zaudert hier?
Halb ist dein Leben um:
Schmerz war’s und Irrthum, Stund’ um Stund’ dahier!
Was suchst du noch? Warum? - -
Diess eben such’ ich - Grund um Grund dafür!
62. Ecce homo
Oui, je sais bien d’où je viens !
Inassouvi, comme la flamme,
J’arde pour me consumer.
Ce que je tiens devient lumière,
Charbon ce que je délaisse
Car je suis flamme assurément !
62. Ecce homo.
Ja! Ich weiss, woher ich stamme!
Ungesättigt gleich der Flamme
Glühe und verzehr’ ich mich.
Licht wird Alles, was ich fasse,
Kohle Alles, was ich lasse:
Flamme bin ich sicherlich.
63. Morale d’étoile
Prédestinée à ton orbite,
Que t’importe, étoile, l’obscurité ?
Roule, bienheureuse, à travers ce temps !
La misère te paraît étrangère et lointaine !
Au monde le plus éloigné tu destines ta clarté ;
La pitié doit être péché pour toi !
Tu n’admets qu’une seule loi : sois pur !
63. Sternen-Mora.
Vorausbestimmt zur Sternenbahn,
Was geht dich, Stern, das Dunkel an?
Roll’ selig hin durch diese Zeit!
Ihr Elend sei dir fremd und weit!
Der fernsten Welt gehört dein Schein:
Mitleid soll Sünde für dich sein!
Nur Ein Gebot gilt dir.- sei rein!
Livre Premier
1. La doctrine du but de la vie.
J’ai beau regarder les hommes, soit avec un regard bienveillant, soit avec le mauvais œil, je les trouve toujours occupés, tous et chacun en particulier, à une même tâche : à faire ce qui est utile à la conservation de l’espèce. Et ce n’est certes pas à cause d’un sentiment d’amour pour cette espèce, mais simplement puisque, en eux, rien n’est plus ancien, plus fort, plus inexorable, plus invincible que cet instinct, - puisque cet instinct est précisément l’essence de notre espèce et de notre troupeau. Quoique l’on arrive assez rapidement, avec la vue basse dont on est coutumier, à séparer nettement, selon l’usage, à une distance de cinq pas, ses prochains en hommes utiles et nuisibles, bons et méchants, lorsque l’on fait un décompte général, en réfléchissant plus longuement sur l’ensemble, on finit par se méfier de cette épuration et de cette distinction et l’on y renonce complètement. L’homme le plus nuisible est peut-être encore le plus utile au point de vue de la conservation de l’espèce ; car il entretient chez lui, ou par son influence sur les autres, des instincts sans lesquels l’humanité serait amollie ou corrompue depuis longtemps. La haine, la joie méchante, le désir de rapine et de domination, et tout ce qui, pour le reste, s’appelle le mal cela fait partie de l’extraordinaire économie dans la conservation de l’espèce, une économie coûteuse, prodigue et, en somme, excessivement insensée : - mais qui, cela est prouvé, a conservé jusqu’à présent notre espèce. Je ne sais plus, mon cher frère en humanité, si, en somme, tu peux vivre au détriment de l’espèce, c’est-à-dire d’une façon « déraisonnable » et « mauvaise » ; ce qui aurait pu nuire à l’espèce s’est peut-être éteint déjà depuis des milliers d’années et fait maintenant partie de ces choses qui, même auprès de Dieu, ne sont plus possibles. Suis tes meilleurs ou tes plus mauvais penchants et, avant tout, va à ta perte ! - dans les deux cas tu seras probablement encore, d’une façon ou d’une autre, le bienfaiteur qui encourage l’humanité, et, à cause de cela, tu pourras avoir tes louangeurs - et de même tes railleurs ! Mais tu ne trouveras jamais celui qui saurait te railler, toi l’individu, entièrement, même dans ce que tu as de meilleur, celui qui saurait te faire apercevoir, suffisamment pour répondre à la vérité, ton incommensurable pauvreté de mouche et de grenouille ! Pour rire sur soi-même, comme il conviendrait de rire - comme si la vérité partait du cœur - les meilleurs n’ont pas encore eu jusqu’à présent assez de véracité, les plus doués assez de génie ! Peut-être y a-t-il encore un avenir pour le rire ! Ce sera lorsque, la maxime « l’espèce est tout, l’individu n’est rien », se sera incorporée à l’humanité, et que chacun pourra, à chaque moment, pénétrer dans le domaine de cette délivrance dernière, de cette ultime irresponsabilité. Peut-être alors le rire se sera-t-il allié à la sagesse, peut-être ne restera-t-il plus que le « Gai Savoir ». En attendant il en est tout autrement, la comédie de l’existence n’est pas encore « devenue consciente » à elle-même, c’est encore le temps de la tragédie, le temps des morales et des religions. Que signifie cette apparition toujours nouvelle de ces fondateurs de morales et de religions, de ces instigateurs à la lutte pour les évaluations morales, de ces maîtres du remords et des guerres de religion ? Que signifient ces héros sur de pareilles planches ? Car jusqu’à présent, ce furent bien des héros ; et tout le reste qui, par moments, était seul visible et très proche de nous, n’a jamais fait que servir à la préparation de ces héros, soit comme machinerie et comme coulisse, soit dans le rôle de confident et de valet. (Les poètes, par exemple, furent toujours les valets d’une morale quelconque.) Il va de soi que ces tragiques, eux aussi, travaillent dans l’intérêt de l’espèce, bien qu’ils s’imaginent peut-être travailler dans l’intérêt de Dieu et comme envoyés de Dieu. Eux aussi activent la vie de l’espèce, en activant la croyance en la vie. « Il vaut la peine de vivre - ainsi s’écrie chacun d’eux - la vie tire à conséquence, il y a quelque chose derrière et au-dessous d’elle, prenez garde ! » Cet instinct qui règne d’une façon égale chez les hommes supérieurs et vulgaires, l’instinct de conservation, se manifeste, de temps en temps, sous couleur de raison, ou de passion intellectuelle ; il se présente alors, entouré d’une suite nombreuse de brillants motifs, et veut, à toute force, faire oublier qu’il n’est au fond qu’impulsion, instinct, folie et manque de raisons. Il faut aimer la vie, car… ! Il faut que l’homme active sa vie et celle de son prochain, car… ! Et quels que soient encore tous ces « il faut » et ces « car », maintenant et dans l’avenir. Afin que tout ce qui arrive, nécessairement et toujours par soi-même, sans aucune fin, apparaisse dorénavant comme ayant été fait en vue d’un but, plausible à l’homme comme raison et loi dernière, - le maître de Morale s’impose comme maître du « but de la vie » ; il invente pour cela une seconde et autre vie, et, au moyen de sa nouvelle mécanique, il fait sortir notre vie, ancienne et ordinaire, de ses gonds, anciens et ordinaires. Oui, il ne veut à aucun prix que nous nous mettions à rire de l’existence, ni de nous-même - ni de lui. Pour lui l’être est toujours l’être, quelque chose de premier, de dernier et d’immense; pour lui il n’y a point d’espèce, de somme, de zéro. Ses inventions et ses appréciations auront beau être folles et fantasques, il aura beau méconnaître la marche de la nature et les conditions de la nature : - et toutes les éthiques furent jusqu’à présent insensées et contraires à la nature, au point que chacune d’elles aurait mené l’humanité à sa perte, si elle s’était emparée de l’humanité - quoi qu’il en soit, chaque fois que « le héros » montait sur les planches quelque chose de nouveau était atteint, l’opposé épouvantable du rire, cette profonde émotion de plusieurs à la pensée : « oui, il vaut la peine que je vive! oui, je suis digne de vivre! » - la vie, et moi et toi, et nous tous, tant que nous sommes, nous devînmes de nouveau intéressants pour nous. - Il ne faut pas nier qu’à la longue le rire, la raison et la nature ont fini par se rendre maîtres de chacun de ces grands maîtres en téléologie : la courte tragédie a toujours fini par revenir à l’éternelle comédie de l’existence, et la mer au « sourire innombrable » - pour parler avec Eschyle - finira par couvrir de ses flots la plus grande de ces tragédies. Mais malgré tout ce rire correcteur, somme toute, la nature humaine a été transformée par l’apparition toujours nouvelle de ces proclamateurs du but de la vie, - elle a maintenant un besoin de plus, précisément celui de voir apparaître toujours de nouveau de pareilles doctrines de la « fin ». L’homme est devenu peu à peu un animal fantasque qui aura à remplir une condition d’existence de plus que tout autre animale : il faut que, de temps en temps, l’homme se figure savoir pourquoi il existe, son espèce ne peut pas prospérer sans une confiance périodique en la vie! Sans la foi à la raison dans la vie. Et, toujours de nouveau, l’espèce humaine décrétera de temps en temps : « Il y a quelque chose sur quoi l’on n’a absolument pas le droit de rire! » Et le plus prévoyant des philanthropes ajoutera : « Non seulement le rire et la sagesse joyeuse, mais encore le tragique, avec toute sa sublime déraison, font partie des moyens et des nécessités pour conserver l’espèce! » - Et par conséquent! par conséquent! par conséquent! Me comprenez-vous, ô mes frères? Comprenez-vous cette nouvelle loi du flux et du reflux? Nous aussi nous aurons notre heure!
2. La conscience intellectuelle.
Je refais toujours à nouveau la même expérience, et, toujours à nouveau, je regimbe contre mon expérience; je ne veux pas y croire, malgré son évidence : la plupart des hommes manquent de conscience intellectuelle; il m’a même semblé parfois qu’avec les revendications d’une telle conscience on se trouvait solitaire, comme dans un désert, dans les villes les plus populeuses. Chacun te regarde avec des yeux étrangers et continue à manier sa balance, appelant telle chose bonne, telle autre mauvaise; personne ne rougit lorsque tu laisses entendre que les unités dont on se sert n’ont pas leur poids trébuchant, - on ne se révolte pas non plus contre toi : tout au plus rira-t-on de tes doutes. Je veux dire : la plupart des hommes ne trouvent pas méprisable de croire telle ou telle chose et de vivre conformément à ces choses, sans avoir au préalable pris conscience des raisons dernières et certaines, pour ou contre elles, et sans même s’être donné la peine de trouver ces raisons; les hommes les plus doués et les femmes les plus nobles font encore partie de ce grand nombre. Mais que m’importent la bonté de cœur, la finesse et le génie, lorsque l’homme qui possède ces vertus tolère en lui des sentiments tièdes à l’égard de la foi et du jugement, si le besoin de certitude n’est pas en lui le désir le plus profond, la plus intime nécessité, - étant ce qui sépare les hommes supérieurs des hommes inférieurs! Chez certains hommes pieux j’ai trouvé une haine de la raison dont je leur ai été reconnaissant : ainsi se révélait du moins leur mauvaise conscience intellectuelle! Mais se trouver au milieu de cette rerum concordia discors et de toute cette merveilleuse incertitude, de cette multiplicité de la vie, et ne point interroger, ne point trembler du désir et de la joie de l’interrogation, ne pas même haïr l’interrogateur, peut-être même s’en amuser jusqu’à l’épuisement - c’est cela que je trouve méprisable, et c’est ce sentiment de mépris que je commence par chercher chez chacun : - et une folie quelconque finit toujours par me convaincre que chaque homme possède ce sentiment en tant qu’homme. C’est là de l’injustice à ma façon.
3. Noble et vulgaire.
Aux natures vulgaires tous les sentiments nobles et généreux paraissent impropres et, pour cela, le plus souvent invraisemblables : ils clignent de l’oeil quand ils en entendent parler, et semblent vouloir dire : « Il doit y avoir là un bon petit avantage, on ne peut pas regarder à travers tous les murs » : - ils se montrent envieux à l’égard de l’homme noble, comme s’il cherchait son avantage par des chemins détournés. S’ils sont convaincus avec trop de précision de l’absence d’intentions égoïstes et de gains personnels, l’homme noble devient pour eux une espèce de fou : ils le méprisent dans sa joie et se rient de ses yeux brillants. « Comment peut-on se réjouir du préjudice qui vous est causé, comment peut-on accepter un désavantage, avec les yeux ouverts ! L’affection noble doit se compliquer d’une maladie de la raison. » - Ainsi pensent-ils, et ils jettent un regard de mépris, le même qu’ils ont en voyant le plaisir que l’aliéné prend à son idée fixe. La nature vulgaire se distingue par le fait qu’elle garde sans cesse son avantage en vue et que cette préoccupation du but et de l’avantage est elle-même plus forte que l’instinct et le plus violent qu’elle a en elle : ne pas se laisser entraîner par son instinct à des actes qui ne répondent pas à un but - c’est là leur sagesse et le sentiment de leur dignité. Comparée à la nature vulgaire, la nature supérieure est la plus déraisonnable - car l’homme noble, généreux, celui qui se sacrifie, succombe en effet à ses instincts, et, dans ses meilleurs moments, sa raison fait une pause. Un animal qui protège ses petits au danger de sa vie, ou qui, lorsqu’il est en chaleur, suit la femelle jusqu’à la mort, ne songe pas au danger de la mort; sa raison, elle aussi, fait une pause, puisque le plaisir que lui procure sa couvée ou sa femelle et la crainte d’en être privé le dominent entièrement, il devient plus bête qu’il ne l’est généralement, tout comme l’homme noble et généreux. Celui-ci éprouve quelques sensations de plaisir ou de déplaisir avec tant d’intensité que l’intellect devra se taire ou se mettre au service de ces sensations : alors son cœur lui monte au cerveau et l’on parlera dorénavant de « passion ». (Çà et là on rencontre aussi l’opposé de ce phénomène, et, en quelque sorte, le « renversement de la passion », par exemple chez Fontenelle, à qui quelqu’un mit un jour la main sur le cœur, en disant :« Ce que vous avez là, mon cher, est aussi du cerveau. ») C’est la déraison, ou la fausse raison de la passion que le vulgaire méprise chez l’homme noble, surtout lorsque cette passion se concentre sur des objets dont la valeur lui paraît être tout à fait fantasque et arbitraire. Il s’irrite contre celui qui succombe à la passion du ventre, mais il comprend pourtant l’attrait qui exerce cette tyrannie; il ne s’explique pas, par contre, comment on peut, par exemple, pour l’amour d’une passion de la connaissance, mettre en jeu sa santé et son honneur. Le goût des natures supérieures se fixe sur les exceptions, sur les choses qui généralement laissent froid et ne semblent pas avoir de saveur; la nature supérieure a une façon d’apprécier qui lui est particulière. Avec cela, dans son idiosyncrasie du goût, elle s’imagine généralement ne pas avoir de façon d’apprécier à elle particulière, elle fixe au contraire ses valeurs et ses non-valeurs particulières comme des valeurs et des non-valeurs universelles, et tombe ainsi dans l’incompréhensible et l’irréalisable. Il est très rare qu’une nature supérieure conserve assez de raison pour comprendre et pour traiter les hommes ordinaires en tant qu’hommes ordinaires : généralement elle a foi en sa passion, comme si chez tous elle était la passion restée cachée, et justement dans cette idée elle est pleine d’ardeur et d’éloquence. Lorsque de tels hommes d’exception ne se considèrent pas eux-mêmes comme des exceptions, comment donc seraient-ils jamais capables de comprendre les natures vulgaires et d’évaluer la règle d’une façon équitable! - Et ainsi ils parlent, eux aussi, de la folie, de l’impropriété et de l’esprit fantasque de l’humanité, pleins d’étonnement sur la frénésie du monde qui ne veut pas reconnaître ce qui serait pour lui « la seule chose nécessaire ».- C’est là l’éternelle injustice des hommes nobles.
4. Ce qui conserve l’espèce.
Les esprits les plus forts et les plus méchants ont jusqu’à présent fait faire les plus grands progrès à l’humanité : ils allumèrent toujours à nouveau les passions qui s’endormaient - toute société organisée endort les passions, - ils éveillèrent toujours à nouveau le sens de la comparaison, de la contradiction, le plaisir de ce qui est neuf, osé, non éprouvé, ils forcèrent l’homme à opposer des opinions aux opinions, un type idéal à un type idéal. Par les armes, par le renversement des bornes frontières, par la violation de la piété, le plus souvent : mais aussi par de nouvelles religions et de nouvelles morales! La même « méchanceté » est dans l’âme de tous les maîtres et de tous les prédicateurs de ce qui est neuf, - cette méchanceté qui jette le discrédit sur un conquérant, même lorsqu’elle s’exprime d’une façon plus subtile, et ne met pas de suite les muscles en mouvement, ce qui d’ailleurs fait diminuer le discrédit! Ce qui est neuf, cependant, est de toute façon le mal, étant ce qui conquiert et veut renverser les vieilles bornes et les piétés anciennes; et ce n’est que ce qui est ancien qui puisse être le bien! Les hommes de bien de toutes les époques ont été ceux qui ont approfondi les vieilles idées pour leur faire porter des fruits, les cultivateurs de l’esprit. Mais toute terre finit par être épuisée et il faut que toujours revienne le soc de la charrue du mal. - Il y a maintenant une doctrine de la morale, foncièrement erronée, doctrine surtout très fêtée en Angleterre : d’après elle les jugements « bien » et « mal » traduisent l’accumulation des expériences sur ce qui est « opportun » et « inopportun »; d’après elle ce qui est appelé bien conserve l’espèce, ce qui est appelé mal est nuisible à l’espèce. Mais en réalité les mauvais instincts sont opportuns, conservateurs de l’espèce et indispensables au même titre que les bons : - si ce n’est que leur fonction est différente.
5. Devoirs absolus.
Tous les hommes qui sentent qu’il leur faut les paroles et les intonations les plus violentes, les attitudes et les gestes les plus éloquents pour pouvoir agir, les politiciens révolutionnaires, les socialistes, les prédicateurs, avec ou sans christianisme, tous ceux qui veulent éviter les demi-succès : tous ceux-là parlent de « devoirs », et toujours de devoirs qui ont un caractère absolu - autrement ils n’auraient point droit à leur pathos démesuré : ils le savent fort bien. C’est pourquoi ils s’emparent avidement d’une philosophie de la morale qui prêche un impératif catégorique quelconque, ou bien ils s’assimilent un beau morceau de religion, comme fit par exemple Mazzini. Parce qu’ils désirent que l’on ait absolument confiance en eux, il faut qu’ils commencent par avoir en eux-mêmes une confiance absolue, en vertu d’un dernier commandement quelconque, indiscutable et sublime sans condition, d’un commandement dont ils se sentent les serviteurs et les instruments et voudraient se faire reconnaître comme tels. Nous trouvons là les adversaires les plus naturels et souvent très influents de l’émancipation morale et du scepticisme, mais ils sont rares. Il y a par contre une classe très nombreuse de ces adversaires, partout où l’intérêt enseigne la soumission, tandis que la réputation et l’honneur semblent l’interdire. Celui qui se sent déshonoré à la pensée qu’il est l’instrument d’un prince, d’un parti, d’une secte, ou même d’une puissance d’argent - par exemple en tant que descendant d’une famille ancienne et fière - mais qui veut justement être cet instrument ou bien est forcé de l’être, en face de lui-même et de l’opinion publique, celui-là aura besoin de principes pathétiques que l’on peut avoir sans cesse à la bouche ; - des principes d’une obligation absolue à qui l’on peut se soumettre et se montrer soumis sans honte. Toute servilité un peu subtile tient à l’impératif catégorique et se montre l’ennemie mortelle de tous ceux qui veulent enlever au devoir son caractère absolu : c’est pourquoi elle exige d’eux la convenance, et bien plus que la convenance.
6. Dignité perdue.
La méditation a perdu toute sa dignité de forme, on a tourné en ridicule le cérémonial et l’attitude solennelle de celui qui réfléchit et l’on ne tolérerait plus un homme sage du vieux style. Nous pensons trop vite, nous pensons en chemin, tout en marchant, au milieu des affaires de toute espèce, même lorsqu’il s’agit de penser aux choses les plus sérieuses; il ne nous faut que peu de préparation, et même peu de silence : - c’est comme si nous portions dans notre tête une machine d’un mouvement incessant, qui continue à travailler même dans les conditions les plus défavorables. Autrefois on s’apercevait au visage de chacun qu’il voulait se mettre à penser - c’était là une chose exceptionnelle! - qu’il voulait devenir plus sage et se préparait à une idée : on contractait le visage comme pour une prière et l’on s’arrêtait de marcher; on se tenait même immobile pendant des heures dans la rue, lorsque la pensée « venait » - sur une ou sur deux jambes. C’est ainsi que cela « en valait la peine »!
7. Pour les hommes actifs.
Quiconque veut faire des choses de la morale l’objet de son étude s’ouvre un énorme champ de travail. Toutes les catégories de passions doivent être méditées séparément à travers les temps, les peuples, les individus grands et petits : il faut mettre en lumière toutes leurs raisons, toutes leurs appréciations, toutes leurs conceptions des choses! Jusqu’à présent, tout ce qui a donné de la couleur à l’existence n’a pas encore d’histoire : où trouverait-on, par exemple, une histoire de l’amour, de l’avidité, de l’envie, de la conscience, de la piété, de la cruauté? Nous manquons même complètement jusqu’à ce jour d’une histoire du droit, ou même seulement d’une histoire de la pénalité. A-t-on déjà pris pour objet d’étude la division multiple du temps, les suites d’une fixation régulière du travail, des fêtes et du repos? Connaît-on les effets normaux des aliments? Y a-t-il une philosophie de la nutrition? (L’agitation, que l’on recommence sans cesse, pour et contre le végétarisme prouve déjà qu’il n’existe pas de pareille philosophie!) A-t-on déjà recueilli des expériences sur la vie en commun, par exemple la vie claustrale? La dialectique du mariage et de l’amitié est-elle déjà exposée? Les mœurs des savants, des commerçants, des artistes, des artisans - ont-elles déjà trouvé leur penseur? Il reste tant de choses à penser en cette matière! Tout ce que les hommes ont considéré jusqu’à présent comme leurs « conditions d’existence », et toute raison, toute passion, toute superstition dans ces considérations, - a-t-on déjà étudié cela jusqu’au bout? Rien que l’observation des différents degrés de croissance que les instincts humains ont pris ou pourraient prendre, selon les différents climats, donnerait déjà trop à faire au plus actif; il faudrait des générations de savants, travaillant selon un plan commun, pour épuiser les différents points de vue et l’ensemble de la matière. Il en est de même pour la démonstration des motifs qui amenèrent la variété des climats moraux («pourquoi tel soleil d’un jugement fondamental et d’une évolution morale luit-il ici - et là tel autre?») Et c’est encore un travail nouveau qui détermine ce qu’il y a d’erroné dans tous ces motifs et qui établit toute l’essence des jugements moraux portés jusqu’à présent. En supposant que tous ces travaux fussent faits, ce serait alors au tour de la plus épineuse de toutes les questions de venir au premier plan : la question de savoir si la science est à même de donner des buts nouveaux à l’activité de l’homme, après avoir donné la preuve qu’elle peut en enlever et en détruire - alors commencerait une expérimentation qui pourrait satisfaire toute espèce d’héroïsme, une expérimentation de plusieurs siècles qui laisserait dans l’ombre tous les grands travaux et tous les grands sacrifices que l’histoire nous a fait connaître jusqu’à ce jour. Jusqu’à présent l’histoire n’a pas encore édifié ses constructions de cyclope; pour cela aussi le temps viendra.
8. Vertus inconscientes.
Toutes les qualités personnelles dont un homme a conscience - et surtout lorsqu’il suppose aussi leur visibilité et leur éloquence pour son entourage - sont soumises à de tout autres lois de développement que ces qualités à lui inconnues ou mal connues, qui savent se cacher même à l’oeil du plus subtil observateur, par leur finesse, comme derrière le néant. Il en est ainsi des fines sculptures sur les écailles des reptiles : ce serait une erreur de voir dans ces écailles un ornement ou bien un moyen de défense, - car on ne peut les voir qu’au microscope, c’est-à-dire avec un oeil rendu plus aigu par un moyen artificiel, tel que des animaux du même genre pour lesquels il aurait, à son tour, servi d’ornement ou de défense n’en possèdent pas! Nos qualités morales visibles, et surtout celles que l’on croit visibles, suivent leur voie, - et nos qualités invisibles aux dénominations identiques, qui, par rapports aux autres, ne peuvent nous servir ni d’ornement ni d’arme, suivent également leur voie : une voie bien différente probablement, avec des lignes, des finesses et des sculptures qui pourraient peut-être faire plaisir à un dieu muni d’un divin microscope. Nous possédons par exemple notre activité, notre ambition, notre perspicacité : tout le monde les connaît -, et en outre nous possédons probablement, encore une fois, notre activité, notre ambition, notre perspicacité; mais pour ces qualités qui sont nos écailles de reptiles à nous, le microscope n’a pas encore été inventé! - Et ici les amis de la moralité instinctive s’écrieront : « Bravo! Il admet du moins la possibilité de vertus inconscientes, - cela nous suffit! » - Oh! comme il vous suffit de peu de chose!
9. Nos éruptions.
Il y a une infinité de choses que l’humanité s’est appropriées pendant des stades antérieurs, mais d’une façon si faible et si embryonnaire que personne n’a pu en percevoir l’appropriation, des choses qui, beaucoup plus tard, peut-être après des siècles, jaillissent soudain à la lumière : elles sont devenues fortes et mûres dans l’intervalle. A certaines époques tel ou tel talent, telle ou telle vertu semblent faire complètement défaut, de même à certains hommes : mais on n’a qu’à attendre jusqu’aux enfants et petits-enfants, si l’on en a le temps, - ceux-ci apportent à la lumière l’âme de leurs grands-parents, cette âme dont les grands-parents eux-mêmes ne savaient rien encore. Souvent le fils déjà devient le révélateur de son père : celui-ci se comprend mieux lui-même depuis qu’il a un fils. Nous avons tous en nous des plantations et des jardins inconnus; et, pour me servir d’une autre image, nous sommes tous des volcans en travail qui auront leur heure d’éruption : il est vrai que personne ne sait si ce moment est proche ou lointain, Dieu lui-même l’ignore.
10. Une espèce d’atavisme.
J’interprète le plus volontiers les hommes exceptionnels d’une époque comme les pousses tardives, soudainement émergées, de cultures passées et des forces de ces cultures : en quelque sorte comme l’atavisme d’un peuple et de ses mœurs : - c’est ainsi seulement que l’on pourra trouver chez eux quelque chose à interpréter ! Maintenant ils apparaissent étranges, rares, extraordinaires : et celui qui sent en lui ces forces est obligé de les soigner, de les défendre contre un monde ennemi, de les vénérer et de veiller à leur croissance : et il devient ainsi soit un grand homme, soit un original et un fou, à moins qu’il ne périsse à temps. Autrefois ces qualités rares étaient habituelles et elles étaient, par conséquent, considérées comme vulgaires : elles ne distinguaient point. Peut-être étaient-elles exigées, posées comme condition; il était impossible de grandir avec elles, pour une raison déjà, c’est qu’il n’y avait pas de danger pour que l’on devienne, avec elles, fou et solitaire. C’est surtout dans les familles, et dans les castes conservatrices d’un peuple que se présentent de pareils contrecoups d’instincts anciens, tandis que l’apparition d’un tel atavisme n’est pas probable là où les races, les usages, les évaluations de valeurs alternent rapidement. Car, parmi les forces d’évolution chez les peuples, l’allure signifie autant qu’en musique; dans notre cas particulier, un andante de l’évolution est absolument nécessaire, car c’est là l’allure d’un esprit passionné et lent : et c’est de cette espèce qu’est l’esprit des familles conservatrices.
11. La conscience.
Le conscient est l’évolution dernière et tardive du système organique, et par conséquent aussi ce qu’il y a dans ce système de moins achevé et de moins fort. D’innombrables méprises ont leur origine dans le conscient, des méprises qui font périr un animal, un homme plus tôt qu’il ne serait nécessaire, « malgré le destin », comme dit Homère. Si le lien conservateur des instincts n’était pas infiniment plus puissant, s’il ne servait pas, dans l’ensemble, de régulateur : l’humanité périrait par ses jugements absurdes, par ses divagations avec les yeux ouverts, par ses jugements superficiels et sa crédulité, en un mot par sa conscience : ou plutôt sans celle-ci elle n’existerait plus depuis longtemps! Toute fonction, avant d’être développée et mûre, est un danger pour l’organisme : tant mieux si elle est bien tyrannisée pendant son développement. C’est ainsi que le conscient est tyrannisé et pas pour le moins par la fierté que l’on y met! On s’imagine que c’est là le noyau de l’être humain, ce qu’il a de durable, d’éternel, de primordial! On tient le conscient pour une quantité stable donnée! On nie sa croissance, son intermittence! On le considère comme l’« unité de l’organisme »! - Cette ridicule surestimation, cette méconnaissance de la conscience a eu ce résultat heureux d’empêcher le développement trop rapide de la conscience. Parce que les hommes croyaient déjà posséder le conscient, ils se sont donné peu de peine pour l’acquérir - et, maintenant encore, il n’en est pas autrement. Une tâche demeure toute nouvelle et à peine perceptible à l’oeil humain, à peine clairement reconnaissable, la tâche de s’incorporer le savoir et de le rendre instinctif. - Cette tâche ne peut être aperçue que par ceux qui ont compris que, jusqu’à présent, seules nos erreurs ont été incorporées et que toute notre conscience ne se rapporte qu’à des erreurs!
12. Du but de la science.
Comment ? - le dernier but de la science serait de créer à l’homme autant de plaisir et aussi peu de déplaisir que possible ? Mais comment, si le plaisir et le déplaisir étaient tellement solidement liés l’un à l’autre que celui qui voudrait goûter de l’un autant qu’il est possible, serait forcé de goûter aussi de l’autre autant qu’il est possible, - que celui qui voudrait apprendre à « jubiler jusqu’au ciel » devrait aussi se préparer à être « triste jusqu’à la mort » ? Et il en est peut-être ainsi! Les stoïciens du moins le croyaient, et ils étaient conséquents lorsqu’ils demandaient le moins de plaisir possible pour que la vie leur causât le moins de déplaisir possible (lorsque l’on prononce la sentence « le vertueux est le plus heureux » l’on présente en même temps l’enseigne de l’école aux masses et l’on donne une subtilité casuistique pour les gens les plus subtils). Aujourd’hui encore vous avez le choix : soit aussi peu de déplaisir que possible, bref, l’absence de douleur - et, en somme, les socialistes et les politiciens de tous les partis ne devraient, honnêtement, pas promettre davantage à leurs partisans - soit autant de déplaisir que possible, comme prix pour l’augmentation d’une foule de jouissances et de plaisirs, subtils et rarement goûtés jusqu’ici! Si vous vous décidez pour la première alternative, si vous voulez diminuer et amoindrir la souffrance des hommes, en bien! il vous faudra diminuer et amoindrir aussi la capacité de joie. Il est certain qu’avec la science on peut favoriser l’un et l’autre but. Peut-être connaît-on maintenant la science plutôt à cause de sa faculté de priver les hommes de leur plaisir et de les rendre plus froids, plus insensibles, plus stoïques. Mais on pourrait aussi lui découvrir des facultés de grande dispensatrice des douleurs! - Et alors sa force contraire serait peut-être découverte en même temps, sa faculté immense de faire luire pour la joie un nouveau ciel étoilé!
13. Pour la doctrine du sentiment de puissance.
A faire du bien et à faire du mal on exerce sa puissance sur les autres - et l’on ne veut pas davantage! A faire du mal, sur ceux à qui nous sommes forcés de faire sentir notre puissance; car la douleur est pour cela un moyen beaucoup plus sensible que le plaisir : - la douleur s’informe toujours des causes, tandis que le plaisir est porté à s’en tenir à lui-même et à ne pas regarder en arrière. A faire le bien et à vouloir le bien sur ceux qui dépendent déjà de nous d’une façon ou d’une autre (c’est-à-dire qui sont habitués à penser à nous comme à leur cause); nous voulons augmenter leur puissance puisque de cette façon nous augmentons la nôtre, ou bien nous voulons leur montrer l’avantage qu’il y a à être sous notre domination, - ainsi ils se satisferont davantage de leur situation et seront plus hostiles et plus prêts à la lutte contre les ennemis de notre puissance. Que nous fassions des sacrifices soit à faire le bien, soit à faire le mal, cela ne change pas la valeur définitive de nos actes; même si nous y apportions notre vie comme fait le martyr en faveur de son église, ce serait un sacrifice apporté à notre besoin de puissance, ou bien en vue de conserver notre sentiment de puissance. Celui qui sent qu’il « est en possession de la vérité » combien d’autres possessions ne laisse-t-il pas échapper pour sauver ce sentiment! Que de choses ne jette-t-il par par-dessus bord pour se maintenir « en haut », - c’est-à-dire au-dessus de ceux qui sont privés de la vérité! Certainement la condition où nous nous trouvons pour faire le mal est rarement aussi infiniment agréable que celle où nous nous trouvons pour faire du bien, - c’est là un signe qu’il nous manque encore de la puissance, ou bien c’est la révélation de l’humeur que nous cause cette pauvreté, c’est l’annonce de nouveaux dangers et de nouvelles incertitudes pour notre capital de puissance et notre horizon est voilé par ces prévisions de vengeance, de raillerie, de punition, d’insuccès. Ce n’est que pour les hommes les plus irritables et les plus vides du sentiment de puissance qu’il peut être agréable d’imprimer au récalcitrant le sceau de la puissance, pour ceux qui ne voient qu’un fardeau et un ennui dans l’aspect des hommes déjà assujettis (ceux-ci étant l’objet de la bienveillance). Il s’agit de savoir comment on a l’habitude d’épicer sa vie; c’est une affaire de goût de préférer l’accroissement de puissance lent ou soudain, sûr ou dangereux et hardi, - on cherche toujours telle ou telle épice selon son tempérament. Un butin facile, pour les natures altières, est quelque chose de méprisable; un sentiment de bien-être ne leur vient [qu’à la vue d’hommes que rien n’a pu abattre et] qui pourraient devenir leurs ennemis_, et de même à [la vue]_ de toutes les possessions difficilement accessibles; ils sont souvent durs envers celui qui souffre, car ils ne le jugent pas digne de leur effort et de leur fierté, mais ils se montrent d’autant plus courtois envers leurs semblables, avec qui la lutte serait certainement honorable, si l’occasion devait s’en présenter. C’est sous l’effet du sentiment de bien-être que procure cette perspective que les hommes d’une caste chevaleresque se sont habitués à l’échange d’une politesse de choix. - La pitié est le sentiment le plus agréable chez ceux qui sont peu fiers et n’ont point l’espérance d’une grande conquête : pour eux, la proie facile - et tel est celui qui souffre - est quelque chose de ravissant. On vante la pitié, comme étant la vertu des filles de joie.
14. Tout ce que l’on appelle amour.
Avidité et amour : quels sentiments différents nous saisissent à chacun de ces mots! - et pourtant il se pourrait bien que cela fût le même instinct, dénommé deux fois; d’une part, il est dénigré du point de vue de ceux qui possèdent déjà, chez qui l’instinct de possession s’est déjà un peu calmé et qui craignent maintenant pour leurs « biens »; d’autre part il est glorifié du point de vue des insatisfaits et des avides qui le trouvent bon. Notre amour du prochain - n’est-il pas un désir impérieux de nouvelle propriété? Et n’en est-il pas de même de notre amour de la science, de la vérité, et, en général, de tout désir de nouveauté? Nous nous fatiguons peu à peu de ce qui est vieux, de ce que nous possédons avec certitude, et nous nous mettons à étendre de nouveau les mains; même le plus beau paysage où nous vivons depuis trois mois n’est plus certain de notre amour, et c’est un rivage lointain qui excite notre avidité. L’objet de la possession s’amoindrit généralement par le fait qu’il est possédé. Le plaisir que nous prenons à nous-mêmes veut se maintenir en transformant en nous-mêmes quelque chose de toujours nouveau, - c’est là ce que l’on appelle posséder. Se lasser d’une possession, c’est se lasser de nous-mêmes. (On peut aussi souffrir d’une trop grande richesse, - le désir de rejeter, de distribuer peut aussi s’attribuer le nom d’« amour ».) Lorsque nous voyons souffrir quelqu’un, nous saisissons volontiers l’occasion qui nous est offerte, pour nous emparer de lui; c’est ce qui crée par exemple l’homme charitable et apitoyé; lui aussi appelle « amour » le désir de possession nouvelle éveillé en lui, et il y prend son plaisir, comme devant une nouvelle conquête qui lui fait signe. Mais c’est l’amour des sexes qui se révèle de la façon la plus claire comme désir de propriété : celui qui aime veut posséder, à lui tout seul, la personne qu’il désire, il veut avoir un pouvoir absolu tant sur son âme que sur son corps, il veut être aimé uniquement et habiter l’autre âme, y dominer comme ce qu’il y a de plus élevé et de plus admirable. Si l’on considère que cela ne signifie pas autre chose que d’exclure le monde entier d’un bien précieux, d’un bonheur et d’une jouissance : que celui qui aime vise à l’appauvrissement et à la privation de tous les autres compétiteurs, qu’il vise à devenir le dragon de son trésor, comme le plus indiscret et le plus égoïste de tous les conquérants et exploiteurs; si l’on considère enfin que, pour celui qui aime, tout le reste du monde semble indifférent, pâle, sans valeur et qu’il est prêt à apporter tous les sacrifices, à troubler toute espèce d’ordre, à mettre à l’arrière-plan tous les intérêts : on s’étonnera que cette sauvage avidité, cette injustice de l’amour sexuel ait été glorifiée et divinisée à un tel point et à toutes les époques, oui, que, de cet amour, on ait fait ressortir l’idée d’amour, en opposition à l’égoïsme, tandis qu’il est peut-être précisément l’expression la plus naturelle de l’égoïsme. Ici ce furent apparemment ceux qui ne possédaient pas et qui désiraient posséder qui ont établi l’usage courant dans la langue - il y en eut probablement toujours de trop. Ceux qui, sur ce domaine, ont été favorisés par beaucoup de possession et de satiété, ont bien laissé échapper, de temps en temps, une invective contre le « démon furieux », comme disait cet Athénien, le plus aimable et le plus aimé de tous, Sophocle: mais Eros se mettait toujours à rire de pareils calomniateurs, - justement ses plus grands favoris. Il y a bien çà et là, sur la terre, une espèce de continuation de l’amour où ce désir avide que deux personnes ont l’une pour l’autre fait place à un nouveau désir, à une nouvelle avidité, à une soif commune, supérieure, d’un idéal placé au-dessus d’elles : mais qui connaît cet amour? Qui est-ce qui l’a vécu? Son véritable nom est amitié.
15. A distance.
Cette montagne rend la contrée qu’elle domine charmante et digne d’admiration à tout point de vue : après nous être dit cela pour la centième fois, nous nous trouvons, à son égard, dans un état d’esprit si déraisonnable et si plein de reconnaissance que nous nous imaginons qu’elle, la donatrice de tous ces charmes, doit être, elle-même, ce qu’il y a de plus charmant dans la contrée - et c’est pourquoi nous montons sur la montagne et nous voilà désillusionnés! Soudain la montagne elle-même, et tout le paysage qui l’entoure, se trouvent comme désensorcelés; nous avons oublié qu’il y a certaines grandeurs tout comme certaines bontés qui ne veulent être vues qu’à une certaine distance, et surtout d’en bas, à aucun prix d’en haut, - ce n’est qu’ainsi qu’elles font de l’effet. Peut-être connais-tu des hommes, dans ton entourage, qui ne doivent se regarder eux-mêmes qu’à une certaine distance pour se trouver supportables, séduisants et vivifiants; il faut leur déconseiller la connaissance de soi.
16. Sur le passage.
Dans les rapports avec les personnes qui ont de la pudeur à l’égard de leurs sentiments il faut savoir dissimuler; elles éprouvent une haine soudaine contre celui qui les prend sur le fait d’un sentiment tendre ou enthousiaste ou élevé, comme si l’on avait vu leurs pensées les plus secrètes. Si l’on veut leur faire du bien, en de pareils moments, il faut les faire rire ou bien leur glisser, en plaisantant, une froide méchanceté : - leur sentiment s’y glace et elles sont de nouveau maîtresses d’elles-mêmes. Mais je donne la morale avant l’histoire. - Nous avons une fois été si près l’un de l’autre, dans la vie, que rien ne semblait plus entraver notre amitié et notre fraternité et qu’il n’y avait plus entre nous qu’un petit passage. Au moment où tu voulus t’y engager, je t’ai demandé : « Veux-tu prendre le passage pour venir auprès de moi? » - Mais alors tu changeas d’avis et, lorsque je t’en ai prié encore une fois, tu ne me répondis rien. Depuis lors, des montagnes et des fleuves et tout ce qui peut séparer et rendre étranger s’est précipité entre nous, et, si nous voulions nous rejoindre, nous ne le pourrions plus. Mais lorsque tu songes maintenant à ce petit passage, tu ne trouves plus de paroles, - il ne te vient que des sanglots et de l’étonnement.
17. Motiver sa pauvreté.
Il est vrai que par aucun artifice nous ne pouvons faire d’une pauvre vertu une vertu riche et abondante, mais nous pouvons enjoliver cette pauvreté et en faire une nécessité, en sorte que son aspect ne nous fait plus mal et qu’à cause d’elle nous ne jetons plus à la fatalité un regard de reproche. C’est ainsi que fait le jardinier avisé qui place le pauvre petit ruisseau de son jardin dans les bras d’une nymphe des sources et qui motive ainsi la pauvreté : - et qui n’aurait pas comme lui besoin des nymphes !
18. Fierté antique.
L’antique coloris de la distinction nous manque, parce que l’esclave antique manque à notre sentiment. Un Grec d’origine noble trouvait, entre sa supériorité et cette ultime bassesse, de si énormes échelons intermédiaires et un tel éloignement, qu’il pouvait à peine apercevoir distinctement l’esclave : Platon lui-même ne l’a pas vu entièrement. Il en est autrement de nous, habitués, comme nous le sommes, à la doctrine de l’égalité entre les hommes, si ce n’est à l’égalité elle-même. Un être qui n’aurait pas la libre disposition de soi et qui manquerait de loisirs, - à nos yeux, ce ne serait là nullement quelque chose de méprisable; car ce genre de servilité adhère encore trop à chacun de nous, selon les conditions de notre ordre et de notre activité sociales, qui sont foncièrement différentes de celles des Anciens. - Le philosophe grec traversait la vie avec le sentiment intime qu’il y avait beaucoup plus d’esclaves qu’on se le figurait - c’est-à-dire que chacun était esclave pour peu qu’il ne fût point philosophe; son orgueil débordait lorsqu’il considérait que, même les plus puissants de la terre, se trouvaient parmi ses esclaves. Cette fierté, elle aussi, est devenue, pour nous, étrangère et impossible; pas même en symbole le mot « esclave » ne possède pour nous toute son intensité.
19. Le mal.
Examinez la vie des hommes et des peuples, les meilleurs et les plus féconds, et demandez-vous si un arbre qui doit s’élever fièrement dans les airs peut se passer du mauvais temps et des tempêtes : si la défaveur et la résistance du dehors, si toutes espèces de haine, d’envie, d’entêtement, de méfiance, de dureté, d’avidité, de violence ne font pas partie des circonstances favorisantes, sans lesquelles une grande croissance, même dans la vertu, serait à peine possible? Le poison qui fait périr la nature plus faible est un fortifiant pour le fort - aussi ne l’appelle-t-il pas poison.
20. Dignité de la folie.
Encore quelques milliers d’années sur la voie qui suivit le dernier siècle! - et dans tout ce que fait l’homme la plus haute sagesse sera visible : mais par cela justement la sagesse aura perdu toute sa dignité. Certes, il sera alors nécessaire d’être sage, mais ce sera aussi si vulgaire et si ordinaire qu’un esprit dégoûté pourra considérer cette nécessité comme une grossièreté. Et de même qu’une tyrannie de la vérité et de la science serait capable d’amener une hausse dans la valeur du mensonge, de même une tyrannie de la sagesse pourrait faire germer un nouveau genre de noblesse d’âme. Être noble - ce serait peut-être alors avoir des folies dans la tête.
21. A ceux qui enseignent le désintéressement.
On appelle bonnes les vertus d’un homme, non en regard des effets qu’elles ont pour lui-même, mais en regard des effets que nous leur supposons pour nous et pour la société : - dans l’éloge de la vertu on a été, de tous temps, très peu « désintéressé », très peu « non égoïste » ! Car autrement on aurait dû remarquer que les vertus (comme l’application, l’obéissance, la chasteté, la piété, la justice) sont généralement nuisibles à celui qui les possède, étant des instincts qui règnent avec trop de violence et d’avidité, des instincts qui ne veulent à aucun prix se laisser tenir en équilibre par la raison, avec les autres instincts. Lorsque tu possèdes une vertu, une vertu véritable et entière (et non pas seulement le petit instinct d’une vertu) - tu es la victime de cette vertu! Mais c’est pour cela que ton voisin loue ta vertu. On loue le travailleur, bien que par son application il nuise à ses facultés visuelles, à l’originalité et à la fraîcheur de son esprit; on vénère et on plaint le jeune homme qui s’est « éreinté de travail » parce que l’on porte ce jugement : « Pour la société en bloc la perte du meilleur individu n’est qu’un petit sacrifice! Il est regrettable que ce sacrifice soit nécessaire! Mais il serait, certes, bien plus regrettable que l’individu pensât autrement et qu’il accordât plus d’importance à sa conservation et à son développement qu’à son travail au service de la société. » Et c’est pourquoi l’on ne plaint pas ce jeune homme à cause de lui-même, mais parce que, par cette mort, un instrument soumis et - ce que l’on appelle un « brave homme » - a été perdu pour la société désintéressée. Peut-être prend-on encore en considération le fait qu’il eût peut-être été plus utile à la société s’il avait travaillé avec plus d’égards envers lui-même et s’il s’était conservé plus longtemps. On s’avoue bien l’avantage qu’il y aurait eu, mais on estime supérieur et plus durable cet autre avantage qu’un sacrifice a été fait et que la mentalité de la bête de sacrifice a une nouvelle fois fois reçu une confirmation visible. C’est donc, d’une part, la nature d’instrument dans les vertus qui est proprement louée, lorsqu’on loue les vertus, et, d’autre part, l’instinct qui ne se laisse pas maintenir dans ses bornes par l’avantage général de l’individu - en un mot : la déraison dans la vertu, grâce à laquelle l’être individuel se laisse transformer en fonction de la collectivité. L’éloge de la vertu est l’éloge de quelque chose de nuisible dans le privé, l’éloge d’instincts qui enlèvent à l’homme son plus noble amour de soi et la force de la plus haute protection de soi-même. Il est vrai qu’en vue de l’éducation, et pour inculquer des habitudes vertueuses on fait ressortir une série d’effets de la vertu qui font paraître semblables la vertu et l’avantage privé, - et il existe, en effet, une pareille similitude! La ténacité aveugle, cette vertu typique des instruments, est représentée comme le chemin des richesses et des honneurs et comme le poison le plus salutaire contre l’ennui et les passions : mais on passe sous silence ce que cette ténacité a de dangereux, ce qui est son danger supérieur. L’éducation procède généralement ainsi : elle cherche à déterminer chez l’individu, par une série d’attractions et d’avantages, une façon de penser et d’agir qui, devenue habitude, instinct, passion, domine en lui et sur lui, contre son dernier avantage, mais « pour le bien général ». Combien souvent je m’aperçois que la ténacité aveugle procure, il est vrai, des richesses et des honneurs, mais enlève en même temps, aux organes, la finesse au moyen de quoi les richesses et les honneurs pourraient procurer une jouissance, et aussi que ces remèdes radicaux contre l’ennui et les passions émoussent en même temps les sens et les rendent récalcitrants à toute nouvelle excitation. (La plus active de toutes les époques - la nôtre - de tout son argent et de toute son activité, ne sait pas faire autre chose que d’accumuler toujours plus d’argent et toujours plus d’activité : c’est qu’il faut plus de génie pour dépenser que pour acquérir! - Soit! attendons nos « petits-fils ».) Si l’éducation réussit, toute vertu de l’individu deviendra une utilité publique et un désavantage privé, au sens du but privé supérieur, - ce sera probablement une espèce de dépérissement de l’esprit et des sens, ou même un déclin précoce : qu’on évalue, à ce point de vue, les unes après les autres, les vertus de l’obéissance, de la chasteté, de la piété, de la justice. L’éloge de l’altruiste, du vertueux, de celui qui se sacrifie - donc l’éloge de celui qui n’emploie pas toute sa force et toute sa raison à sa propre conservation, à son développement, son élévation, son avancement, à l’élargissement de sa puissance, mais qui, par rapport à sa personne, vit humble et irréfléchi, peut-être même indifférent et ironique, - cet éloge n’a certes pas jailli de l’esprit de désintéressement! Le « prochain » loue le désintéressement puisqu’il en retire des avantages! Si le prochain raisonnait lui-même d’une façon « désintéressée », il refuserait cette rupture de forces, ce dommage occasionné en sa faveur, il s’opposerait à la naissance de pareils penchants, et il affirmerait avant tout son désintéressement, en les désignant précisément comme mauvais! - Voici indiquée la contradiction fondamentale de cette morale, aujourd’hui tellement en honneur : les motifs de cette morale sont en contradiction avec son principe! Ce dont cette morale veut se servir pour faire sa démonstration est réfuté par son critérium de moralité. Le principe :« Tu dois renoncer à toi-même et t’offrir en sacrifice », pour ne point réfuter sa propre morale, ne devrait être décrété que par un être qui renoncerait par là lui-même à son avantage et qui amènerait peut-être, par ce sacrifice exigé des individus, sa propre chute. Mais dès que le prochain (ou bien la société) recommande l’altruisme à cause de son utilité, le principe contraire : « Tu dois chercher ton avantage, même au dépens de tout le reste », sera mis en pratique, et l’on prêchera d’une [même] haleine un « tu dois » et un « tu ne dois pas »!
22. L’ordre du jour pour le roi.
La journée commence : commençons, pour cette journée, à mettre en ordre les affaires et les plaisirs de notre très gracieux maître qui maintenant daigne encore se reposer. Sa Majesté a du mauvais temps aujourd’hui : nous nous garderons de l’appeler mauvais; on ne parlera pas du temps, - mais nous donnerons aujourd’hui aux affaires un tour plus solennel, aux fêtes quelque chose de plus pompeux qu’il ne serait autrement nécessaire. Sa Majesté sera peut-être malade : nous présenterons au déjeuner la dernière bonne nouvelle d’hier soir, l’arrivée de M. de Montaigne qui sait si agréablement plaisanter sa maladie, - il souffre de calculs. Nous recevrons quelques personnes. (Personnes! - que dirait cette vieille grenouille enflée qui se trouvera au milieu d’elles, si elle entendait ce mot! « Je ne suis pas une personne, dirait-elle, mais toujours la chose elle-même. ») - La réception durera plus longtemps qu’il ne sera agréable à chacun : cela sera une raison suffisante pour raconter l’anecdote de ce poète qui écrivit à sa porte : « Celui qui entre ici me fera honneur; celui qui n’entre pas me fera - plaisir. » - C’est là vraiment dire une impolitesse d’une façon polie! Et, peut-être ce poète, pour sa part, a-t-il tout à fait raison d’être impoli : on dit que ses vers sont meilleurs que ceux de tel faiseur. Qu’il en fasse donc encore beaucoup et qu’il se retire autant que possible du monde : et c’est bien là le sens de sa gentille petite méchanceté. Par contre un prince vaut toujours mieux que les vers qu’il fait, même si… - mais que faisons-nous? Nous causons et la cour tout entière croit que nous travaillons déjà et que nous nous cassons la tête : aucune lumière ne s’allume avant celle que l’on voit à notre fenêtre. - Écoutez! N’était-ce pas la sonnette? Au diable! Le jour et la danse commencent et nous ne savons pas nos tours! Il nous faudra donc improviser, - tout le monde improvise sa journée. Faisons aujourd’hui comme tout le monde! - Et ainsi s’est dissipé mon singulier rêve du matin, peut-être aux sons durs de l’horloge de la tour qui vient d’annoncer, avec la solennité qui lui est propre, la cinquième heure. Il me semble que cette fois-ci le dieu des rêves a voulu se moquer de mes habitudes, - c’est mon habitude de commencer ma journée en l’apprêtant de façon à la rendre tolérable pour moi et il est possible qu’il me soit arrivé souvent de le faire d’une façon trop cérémonieuse et princière.
Pulsuz fraqment bitdi.