Kitabı oxu: «Une haine à bord»
Gabriel de La Landelle
Une haine à bord

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066320102
Table des matières
INTRODUCTION
UNE HAINE A BORD
PREMIÈRE PARTIE L’AIGUILLETTE D’OR
I FISTAU ET VÉTÉRAN
II MADEMOISELLE
III LA PREMIÈRE SÉPARATION
IV FORCE ET FAIBLESSE
V CONFIDENCES
VI SORTIE DE L’ÉCOLE NAVALE
VII LE LOUP DE MER
VIII LETTRES MARITIMES ET COLONIALES
IX FARCES SUR FARCES
X LE POSTE DES ASPIRANTS
XI LE15JUILLET.
XII UN COIN OU PLEURER
XIII LE16JUILLET
XIV JULES RENAUD
DEUXIÈME PARTIE SŒUR AGLAÉ
I LES RENCONTRES
II LES DEUX ENSEIGNES
III ENTRE LES TROPIQUES
IV LES SABRES D’ABORDAGE
V LE CILICE
VI LA LIEUTENANCE
VII LES CONFESSIONS DU LIEUTENANT
VIII L’ORDRE DE DÉBARQUEMENT
IX LA TRÊVE DE MORT
X UN DUEL A MORT
XI FUREURS
XII L’HOPITAL
XIII VENGEANCE ET PARDON
CONCLUSION
INTRODUCTION
Table des matières
L’étude de mœurs maritimes intitulée une Haine à bord, n’était, dans l’origine, qu’une courte nouvelle qui parut en six numéros de feuilleton. Le sujet s’est élargi en devenant, d’une part, la physiologie de l’aspirant ou élève de marine depuis son entrée à l’école navale jusqu’au jour où il devient enseigne de vaisseau, et, d’autre part, l’un des récits destinés à concourir à la peinture de l’officier de marine. L’auteur a ainsi rattaché plus étroitement les pages suivantes à son vaste ensemble de travaux littéraires sur la vie des marins.
L’objet principal reste le même. Il s’agit toujours de mettre en relief une passion qui naît, grandit et se développe, resserrée entre les planches du bord où elle éclatera; mais les proportions nouvelles successivement données à l’œuvre ont permis de suivre, avec une logiII que plus saisissante, les phases, les progrès, les péripé ties de cette passion. Elles font mieux sentir en quo une Haine à bord diffère d’une haine moins comprimé par l’espace, par la discipline, par la présence contr nuelle de témoins, chefs, égaux ou subalternes, les un indifférents, les autres intéressés, et telle qu’elle a de analogies avec les haines de ménage, de régiment, d, couvent ou de prison, sans jamais leur être identique
Par cela l’ouvrage est d’autant plus marin, son titre est mieux justifié,-sa vérité plus frappante. Sa porté en fait une partie essentielle du Tableau de la mer. vient y occuper une place à côté de la Gorgone, consa crée à la peinture du despotisme à bord,–de la Couronne navale qui est le renversement de la Gorgone par l’étude des souffrances d’un chef juste et capable, en butte aux persécutions de ses subordonnés,–des Passagères, où l’étude consiste à montrer quelle est la situation d’un navire sous les ordres d’un capitaine atteint d’aliénation mentale,–des Deux cousines, où l’on a esquissé une amitié du gaillard-d’arrière,–des Épaulettes d’amiral, où une haine et une amitié du gaillard-d’avant servent de base à une physiologie du matelot,–des Géants de la mer, grande action dramatique à laquelle s’unit l’étude de la faiblesse dans l’exercice du commandement,–et enfin de vingt autres récits, ceux-ci longs, ceux-là courts, ceux-là simplement épisodiques, qui se combinent, en se complétant, de manière à former un tout dans lequel on rencontre une ’nfinité de descriptions ou de relations, moins romanes-rues, mais non moins curieuses.
Le Langage des marins, les devoirs, les plaisirs, histoire, la poésie, les contes, les légendes et les tradiions des gens de mer rentrent dans ce cadre immense rue trente ans de travail ont lentement rempli.
Une Haine à bord n’en occupe qu’un médaillon.
Puisse ce médaillon être à la fois le spécimen et le asseport de l’œuvre entière; puisse-t-il, en attirant de ouveau l’attention bienveillante et sérieuse des lecteurs, aire espérer à l’auteur que ses autres parties recevront, leur tour, un accueil favorable!
UNE HAINE A BORD
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
L’AIGUILLETTE D’OR
Table des matières
I
FISTAU ET VÉTÉRAN
Table des matières
La promotion d’élèves de marine qui, à Brest, embara sur le vaisseau-école l’Orion à la fin de1828fut s-nombreuse. Nous n’étions pas moins de cent vingt, uns provenant de l’école d’Angoulême, les autres du cours direct.
Pierremont était de ces derniers.
devait avoir passé un brillant examen, à en juger le rang qu’occupait son nom sur la liste affichée s la batterie basse, notre salle d’étude, notre réfece et notre dortoir, suivant les heures. Les dix ou ze premiers jours s’écoulèrent sans que Pierremont paru à bord.
n était déjà en cours d’études, déjà nous commenns à prendre les habitudes d’une vie nouvelle; nous nous amarinions. Il y avait eu, du reste, comme bien on pense, des rivalités entre les anciens élèves d’Angoulême qui se connaissaient tous entre eux, et leurs nouveaux camarades, qu’ils traitaient de fistaux.
En français du vieux temps, par parenthèse, il faudrait dire fiston, mais le barbarisme fistau est consacré par l’usage; il équivaut à l’école de marine, au terme de conscrit des écoles Polytechnique et de Saint Cyr.
Les prétendus fistaux n’avaient point accepté cette qualification de bonne grâce; ils se savaient de tous points égaux à leurs collègues d’Angoulême, ils avaient satisfait au même examen et faisaient partie intégrante de la promotion. De là les querelles et les rixes des pre-– mières récréations.
Ces dissensions intestines prirent fin, ou à peu près, , avec un ordre du jour, motivé par une violente scènes entre Jules Renaud, Parisien fort alerle, et Emile Fargeolles, l’un des fiers à-bras de l’école préparatoire.. Jules Renaud l’emporta: ce fut d’un excellent effet.. L’autorité punit en outre Fargeolles, qui sortait de prison au moment où accosta un canot de louage.
Une dame vêtue de noir, une petite fille de quatorze ans, et un jeune élève portant au bras un crêpe noir montèrent à bord. L’officier de garde les fit introduire chez le commandant.
Nous étions alors, les bâbordais au cours de physique; les tribordais, à celui de géométrie descriptive –il était environ trois heures de l’après-midi.–Far geolles avait dû oomparaître devant le capitaine de vaisseau qui l’admonestait sévèrement, quand l’aides timonnier de service annonça madame de Pierremont
L’officier supérieur brusqua sa péroraison:
–Rappelez-vous bien, monsieur Fargeolles, que j suis très-mécontent de votre conduite!... Ne troubles plus le bon ordre, ou vous vous en repentiriez!....! Allez!...
Ces derniers mots furent nécessairement entendu par Charles de Pierremont, par sa mère et par sa petite cousine Eglé. Fargeolles en fut contrarié, fronça les sourcils, et, d’un air insolent, passa la tète haute, toisant tour à tour Charles, Eglé et madame de Pierremont, sans même retirer sa casquette.
Le commandant, élevant la voix, ajouta rudement:
–Saluez, donc, monsieur Fargeolles.
L’élève se découvrit et descendit avec colère.
–Qu’il a l’air méchant, ce monsieur Fargeolles! murmura la petite Eglé à l’oreille de son cousin.
Charles n’entendit pas; il était trop intimidé ou trop ému par la présence de son commandant. Eglé continua de regarder avec une sorte de crainte l’élève qui descendait dans la batterie basse. Enfin il disparut pour se rendre au cours de géométrie descriptive, ou son entrée fut un coup de théâtre.
Fargeolles avait eu les honneurs de la prison; il venait de passer trois jours au secret; c’était presque un héros. Un murmure d’admiration et de curiosité parcourut les rangs-des tribordais, et notamment de ceux qui provenaient d’Angoulême. Les fistaux même oubliaient la cause de la punition, par un sentiment de sotte sympathie. Fargeolles posait; il était fier d’un succès qui le popularisait dans l’école; il sentait que son influence, déjà fort grande, venait de grandir encore. Quant à Jules Renaud, il était sans rancune, et se réjouit de voir son adversaire rendu à la liberté.
D’abord, ce fut à qui serrerait la main du premier prisonnier, ensuite à qui le questionnerait sur la topographie et le régime du lieu de détention. Fargeolles fournissait des renseignements du plus grand intérêt qu’on se répétait de proche en proche.
L’adjudant de service commanda bien le silence, à trois ou quatre reprises, tandis que le professeur impatienté interrompait ses démonstrations; l’adjudant y perdit sa peine; la ligne de terre X. Y, les plans horizontal et vertical, les projections eurent tort; le silence ne se rétablit pas jusqu’à la fin de la leçn.
Fargeolles annonçait en outre l’arrivée de Pierremont le fistau, l’enfant gâté de l’état-major, le protégé des officiers, le phénix dont on parlait d’avance avec tapt d’éloges;
Un gamin fadasse dit-il, un air de sainte-n’y-touche, une face de cafard, un monsieur favorisé, qui entrait à l’école, sans gêne, quinze jours après tqut le monde. Il était che le commandant avec sa chère maman, –une dame fort mal mise,–et avec sa petite sœur Mimi
Fargeolles avait pris Eglé pour la sœur de Charles.
C’est toujours un malheur d’être le dernier venu, et surtout d’avoir été annoncé par les chefs avec quelque bonté. Charles était fils d’un officier de mérite, mort à la mer quelques mois auparavant; tous les membres de l’état-major connaissaient plus ou moins sa famille; enfin son examen avait fait d’autant plus de bruit prmi les professeurs et les autorités du vaisseau, qu’il était de beaucoup le plus jeune de la promotion, Il avait dû solliciter une. exemption d’âge pour être admis à l’école. On l’obtint aisément, en égard à la mort honorable de son père, qui avait péri en portant secours à un bâtiment naufragé.
Depuis cette récente catastrophe, madame de Pierremont avait éprouvé coup sur coup de grands revers de fortune. Un incendie et une banqueroute frauduleuse la réduisaient à une position voisine de la misère. Cependant elle conservait auprès d’elle, la petite Eglé, fille d’une cousine pauvre, qu’elle avait recueillie chez elle en des temps plus heureux, et qui lui avait légué son enfant.
La noble veuve fut reçue par le capitaine de vaisseau commandant avec tous les égards dus à ses vertus medestes et résignées.. Ensuite il interrogea paternellement le jeune Charles qu’une indisposition assez grave avait empêché de se rendre plus tôt à bord.
–Vous paraissez bien faible encore, mon ami, lui dit-il; vous auriez mieux fait peut-être de me demander un petit congé de convalescence.
–Commandant, répondit Charles en rougissant, les cours sont ouverts, j’ai déjà peur d’être en retard sur mes camarades.
–Voilà ce qu’il n’a cessé de me répéter, monsieur le commandant, ajoutait madame de Pierremont. J’aurais voulu le retenir; il s’agitait, il s’attristait; j’ai craint que ses inquiétudes ne lui fussent plus nuisibles encore que le séjour du vaisseau.
Le commandant, s’adressant d’abord à Charles, lui dit qu’un élève admis dans un aussi bon rang que le sien n’avait rien à redouter:
–Intelligent et studieux comme vous l’êtes, vous aurez promplement rattrapé le temps perdu.
–Je l’espère, commandant, répondit le jeune élève un peu moins intimidé.
–Du reste, madame, ajouta l’officier supérieur, l’air de la mer lui fera du bien. Dans les débuts, les exercices n’ont rien de fatigant; enfin je vous promets de veiller sur lui d’une manière spéciale; je le recommanderai au chirurgien-major et au capitaine de son escouade.
Madame de Pierremont, reconnaissante, remercia vivement le capitaine du vaisseau, et ne prolongea guère sa visite. Le moment des adieux arriva.
Eglé, jusqu’alors, avait examiné avec une curiosité enfantine les merveilles qui l’environnaient. Les cuivres étincelants, les peintures brillantes, les sculptures des murailles, le pont, les tentes, les canons, les boussoles et la roue du gouvernail, jusqu’aux légers pennons de plumes qui servaient de girouette, tout avait distrait l’attention de la petite fille. Charles, de son côté, avait eu besoin de concentrer sa volonté pour ne pas être trop timide en présence du commandant. Mais quand madame de Pierremont lui tendit les bras et le pressa maternellement contre son cœur, quand Eglé se prit tout-à-coup à fondre en larmes, le pauvre enfant faiblit à son tour.
Madame de Pierrement sut cependant se montrer ferme.
–Mon fils, lui dit-elle, votre père vous a toujours destiné à la marine; vous-même avez accepté cette carrière avec empressement. Maintenant notre position de fortune ne nous permet plus, à vous, ni à moi, de reculer.
–Ma mère s’écria Charles, je ne veux pas reculer non plus!... Je suis trop heureux de pouvoir désormais me suffire; mais, pour la première fois je me sépare de vous.
–Nous habitons Brest, mon enfant: dans peu de jours, tu obtiendras la permission de venir nous revoir.
–Ces quelques jours, ma mère, seront un siècle pour votre fils!...
Eglé n’osait prendre la parole; elle embrassait son cousin en sanglotant.
Bientôt un roulement de tambour se fit entendre.
–Adieu! Charles! mon excellent fils. Je n’ai pas besoin de te recommander d’être obéissant, respec-– tueux pour tes chefs, studieux, attaché à tes devoirs. Adieu!...
A ces mots, madame de Pierremont entraîna sa jeune nièce vers l’escalier; Charles les y suivit, et les embrassa pour la dernière fois. Puis, avec une émotion extrême, il les vit s’éloigner. Il remarqua que sa mère avait abaissé son voile en s’asseyant dans le bateau de passage, Eglé lui faisait encore des signes fraternels.
Jusqu’à ce que le canot fût entré dans le port, la petite cousine de Charles ne cessa d’agiter son mouchoir blanc. Mais madame de Pierremont, immobile à l’angle du canot, ne tourna pas même la tête.–Le sacrifice était accompli.
Elle avait donc obéi à la fatale nécessité en donnant à son fils la même carrière qui lui avait ravi son époux!... Elle se demandait avec amertume si l’éducation domestique de Charles, qui n’avait jamais été dans un collége, pas même comme externe, ne le rendrait point impropre au service de la marine:–Hélas! il ne m’a jamais quittée. En ai-je fait un homme? Sa douceur, sa soumission extrêmes ne seront-elles pas un mal?
Charles, en voyant fuir l’embarcation, se souvenait tour à tour des heureuses années de sa première enfance, et des jours de malheur qui venaient d’éprouver sa famille. Il soupira, mais reprit courage eu pensant qu’à l’avenir il ne serait plus une charge pour sa pauvre mère, déjà réduite à des extrémités pénibles.
N’ayant pour tout bien qu’une insuffisante pension de veuve, madame de Pierremont n’avait pas hésité à ouvrir un atelier de couture. Sa nièce et quelques jeunes filles partageaient ses travaux:–Un jour viendra, je l’espère, pensait Charles, où ma mère et ma chère Eglé n’auront plus besoin de travailler pour vivre. Déjà je ne leur coûte plus rien. Oh! quand je serai officier, tout ce que je gagnerai sera pour elles!...
En1828, les élèves du vaisseau l’Orion étaient de petits nababs. C’était l’âge d’or des écoles flottantes de la marine, les temps-homériques et fabuleux.
Nous avions le grade effectif d’élèves de deuxième classe; nous portions, comme tels, l’aiguillette mi-partie bleu et or; comme tels, nous avions droit à un traitement de table de trente francs par mois et à la ration; nous recevions en outre une solde de quarante francs. Enfin, nous ne passions qu’une seule année à l’école, et cette année comptait comme année de service pour les grades d’élève de première classe et d’enseigne de vaisseau.
Les règlements sont bien changés; tant d’avantages, supprimés successivement, se sont transformés en une pension que payent les familles durant deux années consécutives.
Charles comptait amasser ses quarante francs d’appointements pour son trousseau de campagne au sortir du vaisseau; il avait donc raison de dire qu’il cessait d’être une charge pour sa mère.
Aussitôt après le roulement qui avait mis fin aux adieux de madame de Pierremont à son fils, les bâbordais et les tribordais sortirent de leurs classes respectives, chacun ayant sous le bras son pliant et ses cahiers.
A bord du vaisseau, il n’y a pas de bancs; chaque élève est responsable d’un siège numéroté qu’il porte avec lui de la classe à l’étude, du cours de dessin au cours d’anglais ou d’histoire.
Les rangs rompus, on se dispersa; le nom de Fargeolles circula aussitôt de tribord à bâbord; celui de Pierremont fut prononcé en même temps.
Le héros de la prison, le vétéran, d’une part; le dernier venu, le fistau, de l’autre, fournissaient inévitablement les sujets de conversation.
Charles de Pierremont était le fistau de tout le monde.
Fargeolles devait sa qualité de vétéran à une année qu’il avait doublée à l’école d’Angoulême.
Pierremont n’avait pas quinze ans accomplis; Fargeolles allait en avoir vingt et un.
Le premier était petit, faible, convalescent, blond, un peu pâle,–totalement étranger aux us et coutumes des écoles publiques; le second, vieux routier de collége, grand, fort, robuste, était possesseur d’une paire de favoris naissants qui, à défaut d’autres mérites, lui eussent valu beaucoup de considération. Si l’on ajoute à cela qu’Emile Fargeolles était railleur, taquin, et convenablement dégrossi en fait de marine, attendu qu’il avait passé sa première enfance à faire l’école buissonnière sur les quais du port de Brest, on plaindra l’infortuné Charles de Pierremont de s’être bien innocemment attiré l’animadversion d’une telle puissance.
Les élèves, tous en grossières vareuses de toile grise, conformément à la tenue du jour, se précipitèrent bientôt sur le pont.
Jules Renaud s’élança dans la grand’hune, son lieu de récréation favori.
Fargeolles, entouré d’une foule d’admirateurs, aborda Charles, qui se trouvait encore à côté de l’escalier d’embarquement.
II
MADEMOISELLE
Table des matières
Il n’y avait dans la grand’hune, avec Jules Renaud, que les élèves du concours direct, des fistaux qui s’étaient plus ou moins liés entre eux durant les querelles des premiers jours.
Évidemment les cent vingt élèves de la promotion ne servaient pas tous de cortége au superbe Fargeolles. Ce serait calomnier nos chers condisciples que de le dire. Encore, parmi ceux qui suivaient le vétéran, les curieux inoffensifs étaient-ils en majorité. Mais à l’école de marine, comme ailleurs, la minorité turbulente doit avoir le dessus, sinon toujours, au moins momentanément, sinon par force, au moins par surprise, et jusqu’à ce que la majorité ait eu le temps de se reconnaître, de se compter, de se rallier,–mouvement long, qui s’opère avec mollesse, ne prévient jamais le mal, et a rarement le pouvoir de le réparer.
Jules Renaud était monté avec une agilité remarquable; il brillait déjà parmi les plus audacieux. On l’avait vu se suspendre par une main au grand étai, puis se rattraper, puis monter et descendre du pont à la hune par ce cordage extrêmement incliné, qui va de la tête du grand mât à l’avant du vaisseau.
Les gabiers eux-mêmes ne font pas d’exercice plus périlleux.
–J’ai toujours adoré la gymnastique, disait Renaud; j’avais une réputation au collége. Aussi, je vous promets mes amis, qu’aucun de nos prétendus anciens ne me gagnera en vitesse.
–Le fait est, ajouta un camarade, Fargeolles lui-même n’est pas capable de t’imiter.
–Quoiqu’il se vante d’avoir été mousse avant Angoulêmc, dit un troisième fistau.
En réalité, Fargeollesn’avait jamais été mousse, mais il avait fait plusieurs petites traversées sur des bâtiments de commerce, commandés par d’anciens amis de son père, ancien corsaire, mort, disait-on, sur les pontons anglais.
L’enfance d’Emile Fargeolles s’était écoulée d’une manière assez bizarre.
Quoiqu’en apparence condamné à la misère, il n’avait jamais manqué de rien. Peu de temps après avoir appris la mort de son mari, madame Fargeolles reçut, par une voie mystérieuse, à titre de restitution, une somme qu’elle consacra à la première éducation de son fils. Le même fait se renouvela plusieurs fois. Ces secours inespérés s’étant trouvés insuffisants à l’époque où Émile était d’âge à entrer au collége, une bourse entière fut accordée pour lui, sans même que madame Fargeolles l’eût sollicitée.
Émile fut chassé du collége; plusieurs capitaines au long cours se chargèrent tour à tour de lui; mais son mauvais caractère le fit successivement renvoyer de leurs navires.
Madame Fargeolles mourut, en recommandant son fils à un parent éloigné. Le tuteur, peu disposé à @ faire aucun sacrifice, allait décidément embarquer Émile sur un trois-mâts marchand,–et cette fois, bien positivement, en qualité de mousse,–quand un vieux lieutenant de vaisseau, appelé Labranche, se présenta chez lui.
Cet officier, qui disait avoir été très-lié sur les pontons avec le père d’Emile, se proposa très-chaudement pour diriger ses études.
–C’est Un enfant insupportable, un mauvais petit drôle, monsieur, dit le tuteur. Je vous déclare d’avance que vous n’en ferez jamais rien de bon. Il ne manque pas d’intelligence, il a même une certaine aptitude pour les mathématiques; mais il est incorrigible.
–Je suis sévère, répondit M. Labranche.
–D’aussi sévères que vous, monsieur, ont renoncé à tirer parti de lui.
–Confiez-moi votre autorité de tuteur, je réponds de le faire entrer à l’école de marine.
–Vous recherchez une tâche difficile, monsieur Labranche, je vous la cède d’autant plus volontiers que j’allais le camper à bord du Caïman, sous le capitaine Rémond, le plus dur marin de ma connaissance. Cette ressource vous restera toujours, quand vous serez las de le morigéner.
–Il m’obéira, je vous le jure, dit l’officier de marine d’un ton menaçant. Je sais comment on assouplit les natures rebelles.
Il faut croire que M. Labranche n’exagérait rien, et ne reculait pas devant l’emploi des moyens énergiques; car, au bout de six mois, Émile satisfit tfès-convenablement aux examens. Il entra dans un bon rang à l’école d’Angoulême, où il fut encore admis comme boursier; mais il se vit condamné à doubler sa seconde année pour mauvaise conduite, et acquit ainsi le glorieux titre de vétéran dont il abusait à bord du vaisseau l’Orion.
M. Labranche, se rendant de Brest à Toulon, avait une seule fois revu Fargeolles à Angoulême. Avec sa rudesse ordinaire, le vieil officier l’avait invité à se mieux comporter, sous peine d’être embarqué à son bord en qualité de novice.
–J’ai contracté d’immenses obligations envers votre père, dit-il; je regarde comme un devoir de m’en acquitter, en le remplaçant à votre égard.
–Vous n’êtes pourtant mon parent ni mon tuteur! interrompit Émile.
–Je suis ton bienfaiteur, ingrat!... s’écria le lieutenant de vaisseau.
–Vous vous acharnez sur moi, continua Émile; quel mal vous ai-je donc fait à vous?...
M. Labranche soupira, fronça les sourcils, et reprit avec une fermeté impérieuse:
–Je m’acharne sur toi!... Eh bien, oui! Et je continuerai. Je continuerai à te surveiller, à te garder, à t’empêcher de déchoir; je continuerai à te rendre le bien pour le mal. Je te donnerai un avenir dont tu es indigne. Par amitié pour ton infortuné père, je veux t’ouvrir une carrière honorable.
–Belle carrière! riposta Fargeolles d’un ton insolent; vous parliez de m’embarquer comme novice.
–Oui, malheureux! s’écria M. Labranche avec colère, oui, si tu te fais chasser d’ici comme du collége, comme des divers navires où t’avait placé ta mère; oui, si tu t’obstines dans ta paresse et ta méchanceté, car je ne veux pas que le fils de Fargeolles finisse au bagne ou sur l’échafaud.
L’élève haussa les épaules.
–Je ne suis ton parent, ni ton tuteur, continua le vieil officier; mais quel que je sois, tu ne m’échapperas qu’en te conduisant bien. Sois renvoyé d’ici, tu tombes sous mon autorité directe, et, prends-y garde, je te ferai périr sous la corde, plutôt que de t’abandonner à tes instincts pervers. A la fin de cette année, tu seras sur l’Orion ou à mon bord. Choisis!...
La menace produisit un effet excellent, au moins pour Fargeolles, qui se mit à travailler et s’éleva très-vite des derniers aux premiers rangs. Bref, il était sorti d’Angoulême avec un bon numéro. A bord du vaisseau-école, il comptait parmi les forts.
Quant à Jules Renaud, c’était tout autre chose. Il n’avait guère été reçu que sur sa bonne mine, eu égard aux recommandations et aux notes du proviseur de Louis-le-Grand, et enfin grâce à quelques saillies qui déridèrent l’examinateur. Du reste, son admission ne faisait tort à personne, attendu que le nombre des admissibles était illimité.
A cette époque, la Restauration avait le projet d’agrandir les cadres de la marine; on manquait d’officiers au point qu’il avait fallu recourir à de nombreux auxiliaires pris parmis les capitaines de la marine marchande. Aussi l’examinateur accorda-t-il sans scrupules l’un des derniers rangs d’admission à Jules qui avait montré peu de savoir à la vérité, mais beaucoup d’intelligence.
Sur la moitié des questions, Jules fut collé au tableau: il ne se déconcerta point:
–Il n’avait pas encore eu le temps d’apprendre ce théorème, disait-il. Ce problème n’était pas encore bien gravé dans sa mémoire. Il n’avait entrepris l’étude des mathématiques que depuis quatre mois. Mais ce n’était pas difficile à comprendre.
Là-dessus, il cherchait, en présence même de l’examinateur, et plusieurs fois il eut le bonheur de trouver des solutions imprévues.
En latin, en français, en dessin, Jules ne laissait rien à désirer. Si, en quatre mois, il était parvenu à se tirer aussi passablement d’un examen pareil, évidemment il était apte à devenir élève du vaisseau-école. De moins capables que lui avaient été admis en foule,
Il n’est pas de profession qu’on embrasse plus légèrement que celle de la marine militaire; il n’en est point qu’un prisme trompeur colore de teintes plus séduisantes. On s’y destine fort jeune sans en soupçonner les ennuis, plein de foi dans la poésie des ouragans et des combats, tantôt par esprit d’imitation, tantôt sous l’influence des premières lectures qui nous charment.
Dans les ports de guerre, l’enfant n’entend parler que des armements et des expéditions qui se préparent: il vit au milieu d’uniformes brillants et de spectacles bien faits pour aiguillonner sa curiosité, il subit l’influence contagieuse de l’exemple.
A l’éternelle question: «Eh bien, mon petit ami, que voulez-vous être un jour?» il répond sans balancer: «Capitaine de vaisseau.» Il ne trouve rien de plus gracieux que la casquette galonnée et l’aiguillette flottante d’un élève, rien de plus beau qu’un commandant chamarré de broderies, rien de plus amusant que d’aller en canot et de commander à des marins. Il joue au matelot comme ailleurs on joue au soldat; ses poupées sont de petits navires qu’il fait manœuvrer dans un bassin; il a été bercé au récit de campagnes périlleuses, et ne peut concevoir d’existence préférable à celle d’officier de marine.
D’ailleurs, les parents n’ont guère le choix des carrières. Charles de Pierremont, Émile Fargeolles, tous deux pour des causes analogues, par une sorte de force majeure, avaient été poussés à bord de l’Orion,
Dans l’intérieur des terres, à Paris, par exemple, la vocation maritime naît de l’amour du merveilleux. Robinson commence à faire songer à la mer, Télémaque continue à inspirer le désir des grandes aventures; mais, après Gulliver et Synbad des Mille et une Nuits, l’écolier n’y tient plus et déclare qu’il veut être marin. Qui n’a point caressé semblable rêve au détriment du de Viris et des fables d’Esope? Après avoir lu la Vie des marins célèbres, qui n’a voulu se faire mousse pour devenir amiral, découvrir plusieurs nouveaux mondes, être tour à tour chevalier de Malte, corsaire et flibustier, ou pour le moins visiter tous les pays de la terre? Qui ne s’est point figuré que sur la mer seulement se trouvaient gloire et bonheur? L’histoire des naufrages éveille un intérêt trop puissant pour laisser sous une impression de terreur; on ne compte pas les victimes, mais on admire ceux qui échappèrent au désastre, et l’on ose espérer tout bas d’être un jour acteur dans un de ces drames horribles dont l’Océan est le théâtre.
La Méduse et son radeau, le Kent incendié au milieu de la tempête, ont dû faire des prosélytes à la marine; ils n’en ont jamais détourné personne. On prend le métier de la mer avec la perspective de catastrophes pareilles; elles entrent dans le programme du candidat à l’école navale; aucun marin n’a renoncé à sa carrière pour les avoir rencontrées. Ce que l’on ignore, c’est les petites misères intestines qui remplissent lentement le vase de dégoûts, et finissent quelquefois par le faire déborder.
Le jeune homme qui débute plein de romanesques illusions n’en conserve aucune lorsqu’il a passé quelques années sous le harnais; il en fait bon marché avec l’âge, et, parvenu aux plus hauts grades, ne s’étonne pas de se voir administrateur ou diplomate, lui qui s’était destiné à devenir un capitaine Sabord comme il n’en est guère qu’au Vaudeville. Mais il n’oublie jamais entièrement ses premières sensations, et les nobles causes qui l’ont déterminé à choisir son état ne sont point de celles qui le lui feront abandonner.