Kitabı oxu: «Mademoiselle Baukanart»

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George Japy

Mademoiselle Baukanart


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066331351

Table des matières

I A LA GARE DE BRUXELLES.

II LES VOYAGEURS.

III M. LOU-TSEU-SIN.

IV L’AUTRE VOYAGEUR.

V OÙ NOUS COMMENÇONS A CAUSER.

VI EN ROUTE.

VII TÊTE DE VEAU A TOUTE HEURE.

VIII LES CONSÉQUENCES.

IX L’HOTEL DE LA PLAGE.

X LES PRÉSENTATIONS.

XI APRÈS DINER.

XII LE PORTO.

XIII OU JE TIENS UNE PROMESSE.

XIV SUR LA FRANCE.

XV LES VÉNUS NOIRES.

XVI LA SÉRÉNADE.

XVII FAUSSE ALERTE.

XVIII LA MAUVAISE HUMEUR DU MAJOR.

XIX TRISTESSE DE M. LOU.

XX L’AMOUR.

XXI OPINION DE M me BA U KAN ART SUR L’AMOUR.

XXII LES CONFIDENCES.

XXIII L’EXPÉDITION.

XXIV PROJET DE GOUVERNEMENT.

XXV LA DEMANDE EN MARIAGE.

XXVI LA SALADE.

XXVII ALTERNATIVES DU MANDARIN.

XXVIII LES DANGERS DE L’ÉTUDE.

XXIX L’EXPRESS.

XXX NOUVELLES ÉTUDES.

XXXI CANAUX, CANARDS, CANAILLES.

XXXII COMMENT SE FONT LES RÉPUTATIONS.

XXXIII LA PAIX.

XXXIV CONTENTEMENT DU MAJOR.

XXXV LA SOURIS.

XXVI AUX DAMES.

XXXVII LES OREILLES DU LETTRÉ.

XXXVIII LES RÉVERSIONS.

XXXIX LE MAGISTRAT S’APAISE.

XL LE BANQUET.

XLI DÉPART DES MARIÉS.

P.P.C.


PARIS

GEORGES DECAUX, ÉDITEUR

7, RUE DU CROISSANT, 7

1877

MADEMOISELLE
BAUKANART

Table des matières

I A LA GARE DE BRUXELLES.

Table des matières

Nous étions une centaine de voyageurs à la gare de Bruxelles, prêts à partir dans la direction des Flandres et de la mer par le train de six heures du matin.

Nous nous promenions tranquillement sur le quai en attendant le signal, car les administrations étrangères n’ont rien des tracasseries mesquines et prétentieuses de celles de France envers le public.

Dans tous les pays, dès que le train est monté, les voyageurs peuvent aller se placer selon leurs convenances, au lieu de s’impatienter à s’écraser le nez contre les portes-fenêtres des salles d’attente, jusqu’à ce qu’un geôlier inflexible leur permette enfin de se précipiter bruyamment en masse affolée dans les wagons, à la manière d’une meute dans un bois.

Aussi, avons-nous beaucoup d’accidents dans nos gares; les Français ont tellement l’habitude des tutelles qu’ils ne pensent en rien par eux-mêmes; ils se fient constamment à la vigilance d’un gardien pour leur conservation personnelle, de même qu’à leur journal pour leurs opinions politiques, artistiques ou religieuses.

La foule, à la gare de Bruxelles, quoique à une heure si matinale, était déjà des plus mêlées; il s’y trouvait des gens du peuple et des gens des classes dirigeantes.

Pour qui sait lire au vol dans les pensées, rien de plus bizarre que ces va-et-vient de voyageurs qui se croisent, qui s’accompagnent, qui se fuient, qui s’attendent, qui se poursuivent.

Que d’expressions diverses vous apercevez, pêle-mêle, à travers tous les âges de la vie, depuis l’enfant qui tette au vieux qui se traîne; allant sans transition du grotesque au niais, au lamentable; des visages soucieux et désolés aux figures épanouies; des lèvres plissées de rire aux paupières baignées de larmes!

Et les recommandations sans fin? Et les adieux? Et ceux-là qui voyagent pour leur agrément, ceux-ci pour leur santé; ces autres pour leur commerce?

Plusieurs s’expatrient pour courir après un bonheur rêvé;–une chimère, mon Dieu!

Il y en a aussi qui ne reviendront pas.

En définitive, un train qui file, avec son sillon blanc de fumée et son cri aigu de vapeur, emporte les nuances innombrables des passions humaines.

Je m’installai dans un des wagons désignés pour Bruges, direct, et à mesure qu’il me venait des compagnons, je m’appliquais à les dévisager.

Visiter les musées, les monuments, les ruines, les aqueducs, les points de vue, c’est bien;– étudier les âmes, c’est mieux.

Comment acquérir l’expérience du monde sans ça?

Nous contenons tous une série de panoramas intérieurs intéressants à connaître. Et puis ces analyses sur le vif, qui se renouvellent sans cesse avec le charme de l’imprévu, sont souvent grosses de trouvailles.

Peu à peu la foule s’étant casée, le départ sonna.

Comme il fallait s’y attendre, surtout dans une saison de déplacement, de vacances et de bains, mon wagon présentait l’aspect le plus disparate imaginable.

Nous partîmes au complet; la seule place encore disponible en apparence était retenue pour un promeneur fantaisiste, qui ajouta bientôt sa note baroque à l’ensemble déjà si bigarré.

Au reste, je vais esquisser mes voisins, l’un après l’autre, en quelques pages.

II LES VOYAGEURS.

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Commençons par l’amiral Percy Pickles; j’ai un faible pour lui, car je ne connais pas d’être meilleur, malgré ses excentricités.

Sa nationalité perçait de suite dans sa tenue un peu raide, essentiellement britannique, que, pour ma part, j’apprécie beaucoup; elle va bien avec le tact des Anglais,–ceux qui se mêlent d’en avoir, l’ont exquis.

A sa mise, vous sentiez la distinction innée des gens comme il faut qui mettent du goût partout; dans son linge, dans l’épingle de sa cravate et jusque dans la poignée de son parapluie.

Pour sa profession, pas de doute possible.

Il avait le teint hâlé par ce mélange de vent, de soleil et de sel, ajoutons d’alcool,–il n’y a pas de mal à ça,–qui bistre les marins et les revêt, pour ainsi dire, de ces airs graves, songeurs, presque tristes; par contre, presque toujours attractifs et intéressants.

Il était assez maigre; d’une taille élevée, présentant la large charpente osseuse des Gallois; il portait des favoris probablement roux, jadis, avant d’avoir été galvanisés par l’âge, mais sa carnation saine annonçait encore une santé excellente, entretenue par une vie active et hygiénique.

De gigantesques sourcils droits surmontaient ses yeux gris-bleu, enfoncés sous l’arcade du front, et pénétrants comme des pointes d’épée.

Ces yeux nécessitent encore une description de quelques lignes d’extra, car on n’en voit pas tous les jours de pareils.

Ils semblaient continuellement sonder l’espace à des distances vertigineuses, et ils vous causaient une impression magnétique, d’autant plus inattendue qu’ils ne se trouvaient pas les deux dans le même plan.

L’un explorait le pôle arctique, pendant que l’autre nageait dans l’antarctique.

Eh bien! ce défaut si apparent me donna une preuve irréfutable des difficultés de définir la beauté.

Elle n’est réellement qu’immatérielle. Elle se | borne à une question de lumière, comme dans les lanternes magiques. La figure est la nappe sur laquelle le prisme intérieur projette des infinités d’ombres ou de dessins aux couleurs vives.

Plus de lumière? plus rien. La toile reparaît bête avec ses gros fils ternes.

Apparemment, dès que vous avez lu que l’amiral Pickles avait les prunelles en zigzag, vous avez pensé à une caricature; un peu plus, vous auriez ri d’un rire assez déplacé, car vous n’êtes pas sérieux.

L’art, le talent, ou plutôt le privilége de plaire, n’est-il pas une grâce qui déjoue les principes de tous les académiciens de la mappemonde?

Même à son âge déjà avancé, l’amiral Pickles séduisait encore du premier coup, par ce je ne sais quoi qui émanait de lui. Personne n’avait l’idée de remarquer quelque laideur en ses traits. Pour être de travers, ses yeux n’étaient ni moins francs ni moins spirituels.

De plus, il avait la voix si musicale, une aisance, une affabilité et même une poésie si faciles, qu’un rien, dit par lui, prenait une valeur et devenait charmant.

Dans le coin, près de lui, un gros chanoine à deux mentons s’était assoupi benoîtement] sur son bréviaire, à peine en route.

Son ventre était remarquable;–une belle variété de ventre en poire.

Puis voici deux autres touristes, mein herr et Mme Gustave Bittermeineliebe, d’après les adresses écrites en gros sur leurs valises, dans le filet, ainsi que sur une quantité d’autres paquets de toutes dimensions qu’ils avaient autour d’eux, à la grande gêne de leurs voisins.

C’étaient des voyageurs novices, car en voyage le talent consiste à éviter les colis.

Deux chemises, il n’en faut guère plus pour le tour du monde!

Au reste, ils étaient excusables; ils avaient bien d’autres soucis que de voir du pays, allez!

Ils en voyaient un de leur façon.

C’étaient des mariés frais, au premier quartier de la lune de miel.

Ils paraissaient encore contents l’un de l’autre, ce qui est toujours agréable à rencontrer.

Mein herr était Poméranien; ses grosses pommettes, sa tête carrée, non nez retroussé en patte de marmite, pouvant recevoir directement la pluie, et ses maxillaires puissants, comme ceux d’un rhinocéros, lui servaient de passe-port.

D’autres détails de tenue, significatifs aussi, révélaient encore son terroir.

Je ne sais dans quel journal de mode son costume avait été copié: il se composait d’une casquette en paille, à visière doublée de toile cirée verte, énorme comme le toit d’une maison, pour se préserver du hâle; d’une belle redingote couleur merde d’oie qui lui descendait aux talons, avec des parements en velours noir; d’un gilet à carreaux jaunes et rouges’, fermé par seize boutons pointus en cuivre doré; d’un pantalon de coutil gris, coupé à pont, d’après l’ancienne mode qui en vaut bien une autre;–un beau pont, large comme le pont du Rhin à Bâle;– d’une chemise en calicot imprimé de têtes d’amours roses; d’une cravate en soie bleu vif, négligemment nouée à la steinkerque et enfin d’une paire de bottes à revers lilas.

La dame était une blônde filasse, au teint clair des Germaines, aux yeux bleus aussi; elle pouvait passer pour jolie.

Ce qu’elle avait de manqué, au moins parmi les attraits visibles au public, c’étaient ses dents assez mal plantées et déjà jaunies par l’abus de la mangeaille. De plus, les lèvres présentaient la disposition disgracieuse de découvrir les gencives pendant le rire.

C’était d’autant plus regrettable qu’elle était causeuse et gaie.

Les dents sont la vaisselle du rire; elles donnent du piquant à la joie, de même qu’une belle porcelaine semble ajouter des saveurs aux mets.

En définitive, les lèvres closes, il n’y paraissait pas; elle eût même été ravissante avec du goût et une direction adroite.

Une Française, par exemple, se serait exercée à rire devant son miroir sans rien montrer.

Par malheur, elle ne se doutait de rien de ces finesses, elle était affublée d’une façon pitoyable, à enlaidir Vénus; pire qu’un épouvantail, pour les merles, dans les cerisiers.

Enfin, d’après la description précédente de la toilette de son mari, vous pensez bien qu’il manquait de la grâce de Canova dans ses conseils.

Il lui avait même donné son portrait, à lui, monté en épingle, qu’elle portait au cou.

Leur mauvais goût similaire avait pourtant une utilité: celle d’éviter les disputes sur les questions de mode. Dans un ménage c’est à considérer.

D’autre part, ils s’entendaient admirablement sur ce qui concerne les comestibles.

Nous n’avions pas encore passé les murs de la ville, qu’ils déballaient un paquet de viandes froides et qu’ils avalaient des morceaux gros comme le poing, sans paraître se souvenir d’avoir déjà pris une demi-douzaine de tasses de café au lait, avec maintes tartines, selon l’usage, au saut du lit.

Passons à un autre.

Ah! certes, vous auriez difficilement imaginé qu’il y eût quelqu’un sous l’énorme pelisse en peau d’ours devant les nouveaux mariés.

N’oubliez pas que nous étions au mois d’août, par une journée ensoleillée, déjà brûlante dès l’aube.

Cependant, par-ci par-là, la peau exclamait .des jurons d’une voix rauque.

Elle contenait un Finlandais.

Inutile d’ajouter qu’il était prince, comme tous les Russes qui voyagent, et cosaque aussi.

Parmi ses autres qualificatifs, je mentionnerai seulement celui d’être un imbécile.

Il prenait des poses d’une telle importance, que les bottes les plus pacifiques se tournaient vers son postérieur;–car, il y a des postérieurs qui attirent impérieusement les bottes, comme le pôle les aiguilles aimantées.

Bref, un vrai seigneur russe, en chair, en os et en pose: ce mélange monstrueux de prétentions et de fausse courtoisie.

Les Russes ne sont pas encore une nation; ils traversent une période de tassement–qui n’est du reste pas près de finir–des plus intéressantes à suivre.

Autant les plébéiens ont de douceur, de générosité, de mysticisme même, autant les classes élevées sont hautaines, cyniques, vaniteuses, cruelles, adonnées à leurs instincts grossiers et canailles, sans réserve ni délicatesse.

L’éducation les contient à peine; elles y craquent comme dans un habit d’emprunt qui les serre.

En France, nous avons les idées les plus inexactes sur la grandeur chevaleresque des seigneurs russes;–nous la prenons pour réelle! C’est encore là une de ces surprises décevantes qui nous pendent au nez, grâce à nos habitudes de juger d’après les surfaces ou de généraliser quelques exceptions vraiment méritoires.

Pas moyen d’être plus comédiens, ni d’exceller comme eux, dans l’art des nuances. Ils ont autant de manières d’être que de relations diverses, selon l’influence de ces relations ou l’intérêt qu’ils en peuvent tirer.

Les seigneurs russes ne sont pas doubles, ils sont centuples. En dix minutes, ils passeront, par tous les degrés de la brutalité la plus révoltante envers leurs inférieurs, à la politesse la plus étudiée avec leurs égaux, à la platitude la plus honteuse devant leur czar ou les gens plus haut placés qu’eux-mêmes, ou possédant seulement quelques roubles de plus.

Tout pour la parade! voilà le boyard.

En Russie, encore plus qu’ici, le peuple vaut infiniment mieux, par ses qualités morales, que les classes dirigeantes.

Pauvres classes dirigeantes, elles n’ont pas de chance!

Le Finlandais en question poussait à l’extrême la marotte la plus réjouissante des Russes.

Vous savez qu’ils se piquent volontiers de savoir le français mieux que Vaugelas, bien qu’ils rapprennent généralement dans des romans de portières.

Par suite, ils se croient plus gaulois, sinon plus parisiens, que les bourgeois du Marais.

Mon prince n’y manquait pas.

Par une de ces déviations de cervelle à laquelle tant de gens sont sujets, il voulait paraître l’inverse de ce qu’il était; il lui en coûtait même de s’avouer Russe, comme s’il y avait un mérite ou un démérite quelconque à venir de tel ou tel climat.

Malgré sa construction des latitudes élevées, qui lui permettait de vivre à côté des renards bleus par quarante degrés au-dessous de zéro, il se disait frileux comme une cigale.

Il avait passé quelques années à Bordeaux, où ses parents entretenaient des relations certainement plus commerciales que princières, grâce au caviar. C’est même là qu’il avait bâclé ses étudeset qu’il était devenu amoureux du soleil.

Il paraissait plus girondin que la Gironde, et même plus gascon que la Gascogne. Il exagérait l’assent avec une prodigalité de sandis, de bagasse, de té, mon ami, et de cap de Diou à vous donner des pâmoisons. Il répétait volontiers:

–«Nous autres Français;» quelquefois:

«Nous autres Parisiens,» et plus souvent:

«Nous autres méridionaux!»

C’était d’un comique indicible.

Pour le moment il venait de courir les bastringues de Paris, afin de se polir dans les manières élégantes.

Cependant sa famille le rappelait en Russie, ce qui ne lui plaisait guère.

Par prudence, avant de le laisser repartir, son médecin lui avait prescrit une saison de bains de mer en Belgique, plutôt qu’en France, surtout dans la Méditerranée, pour qu’il reprît l’habitude du Nord insensiblement.

C’était sage.

Le pauvre garçon en avait réellement besoin; il était déjà plus d’à moitié anémique et sec comme un pruneau, grâce à ses suées continues auxquelles sa puissante constitution finissait par céder.

Enfin, passons à un autre camarade plus sincère, le mandarin Lou-tseu-sin.

Je pense convenable de le peindre avec les couleurs de sa patrie; je commencerai même une page exprès pour lui.

III M. LOU-TSEU-SIN.

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M. Lou-tseu-sin, lettré du Céleste-Empire, était natif de la province de Pé-King.

Voici son portrait;–vous le reconnaîtrez aisément s’il passe sous vos fenêtres:

Ses sourcils étaient fins et déliés comme les feuilles des saules, et ses yeux, noirs comme le jade, avaient la pureté des eaux de rivière.

L’élégance de son esprit se reflétait sur toute sa personne, à la fois svelte comme Wei-Kiai, et gracieuse comme Pan-an.

C’était positivement un charmant garçon.

Ses épaules plus belles qu’un poirier à fleurs rouges ployaient légèrement sous la pesanteur des idées poétiques et littéraires, car tout son être exhalait la passion des belles-lettres.

On l’eût pris pour Li-thai-pé lui-même, radieux comme la Grande-Ourse.

Le duvet de ses lèvres ressemblait à une forêt vierge. Son teint était d’un beau jaune foncé, comme l’intérieur des melons cantaloups; son sourire rayonnait sur ses lèvres, aussi lumineux que les constellations Kouei et Pi dans le ciel.

Ses vêtements avaient la légèreté des vapeurs matinales du mois d’avril, où les roses parfument.

Ainsi, sa veste en soie bleue semblait avoir été découpée dans un pan d’azur par une hirondelle; une belle ceinture lui ceignait les reins; ses bottes de velours étaient brodées de lotus et de figures chimériques qui portent bonheur; sa toque mignonne rappelait le couvercle d’un joli moutardier en pâte fine, et enfin ses pantalons avaient assez de largeur pour douze ou treize cuisses occidentales.

Presque continuellement il s’éventait avec un éventail en papier pour éloigner les guêpes qui venaient le piquer, le prenant peut-être pour un vrai melon.

Une maxime avant de terminer:

C’est toujours l’occasion de dire: les cigognes ont le bec pointu; le sage se plaît dans la pratique du bien.

IV L’AUTRE VOYAGEUR.

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Il me reste encore à présenter le voyageur anonyme que j’ai annoncé tantôt.

Quelques minutes après le départ, le ménage poméranien nous ayant examinés avec la prudence instinctive des inconnus qui se rencontrent pour la première fois, l’impression nous fut assez favorable pour gagner sa confiance et participer à un secret.

En conséquence, Mme Gustave se prit à exclamer tendrement:

–Pauvre Pipi!… Couik, couik, couik.

Et riant son rire encore enfantin et perlé, elle tapait légèrement, en manière d’arpége, sur un panier cylindrique, beaucoup plus haut que large, pouvant passer assez bien pour un gigantesque panier à provisions.

A certains bruits, nous pensions tous qu’il contenait quelque perroquet, ou même moins, un roquet, par exemple, venu en première classe, par contravention, mais de qui sa maîtresse n’avait pas voulu se séparer dans la peur de l’exposer à coudoyer des compagnons mal élevés ou possédant des puces. Rien de plus admissible.

Au reste, nous fûmes bien vite renseignés, car elle souleva le couvercle, en ajoutant d’une façon générale pour nous tous:

–Ces messieurs sont des messieurs aimables; je suis sûre qu’ils ne diront rien si je donne de l’air à Pipi.

Au même moment un charmant singe, éveillé et délicat, tout heureux d’être délivré de sa prison, se dressa devant nous, comme d’une boîte à malice.

C’était un sajou de la variété appelée «capucins,» à cause de leur toque brune.

Il prit la place disponible à côté de moi, puis se mit à manger avec les autres de la saucisse au cumin, car il était prussianisé, l’annexion annexant tout ce qu’elle peut.

Il avait un magnifique pelage; le nez comme une fraise; les ongles aussi soignés que ceux d’une dame de Paris, les oreilles vives, d’une mobilité de girouette; la queue prenante et longue comme celle du frac d’un diplomate.

Cependant il n’était pas décoré.

J’aime beaucoup les bêtes. Du reste, c’est réciproque; je suis généralement bien avec elles, dès la première entrevue; beaucoup mieux qu’avec beaucoup de mes semblables. Je déclare même, en conscience, que je n’ai jamais rencontré en elles la grossièreté de sentiments que je vois si souvent parmi des gens qui se disent du grand monde.

Grand, en quel sens? Voilà ce que je demande.

Si c’est grand en bêtise ou en fatuité, ou en égoïsme, je suis certainement de leur avis.

Un moment après, Pipi me passa la gourde de M. Bittermeineliebe, après en avoir poliment essuyé le goulot. Je refusai de boire; mais je lui serrai la main, et voilà comment je découvris de suite qu’il était franc-maçon, à sa manière de me chatouiller la paume.

V OÙ NOUS COMMENÇONS A CAUSER.

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Si vous avez quelque pratique des voyages, vous savez qu’il y a des séries inégales de mutisme ou de causerie.

Vous pouvez aller de Paris à Vienne, par exemple, sans échanger une parole avec vos voisins, comme d’autres fois de la Bastille à la Madeleine avec des bavards qui vous cassent les oreilles.

Le plus souvent, les conversations viennent à la suite d’un incident, sans quoi personne ne commencerait.

Il va sans dire que j’en excepte ces gêneurs, assez nombreux, qui, à peine entrés, vous racontent où ils vont, pourquoi, comment, ce qu’ils dépensent, le nom de leur beau-père, et jusqu’à leurs querelles d’alcôve.

Ici, l’apparition du sajou devenait une excellente amorce.

Il était si gentil, que M. Lou-tseu-sin s’écria avec entousiasme:

–Oh! ma sœur aînée, vous avez un enfant plus beau que le jade!

J’ai déjà prévenu que Mme Bittermeineliebe était rieuse. Par conséquent, comme elle ne connaissait pas ces façons de politesse asiatique, lesquelles consistent à s’appeler «frère aîné,» ou «sœur aînée,» par respect, et aussi à s’accabler d’injures pour rehausser encore plus les éloges adressés à ses partenaires,–sans en penser un mot, ça va sans dire–elle fut prise d’un fou rire irréprimable.

Finalement, elle pria le mandarin de remarquer que Pipi était un singe, non un Poméranien.

L’autre répliqua, sans se déconcerter, que tous les deux méritaient l’estime des sages.

De fil en aiguille, nous nous demandâmes où nous allions.

Le prince russe commença par crier:

–Té! je vais à Blankenberghe!

Et nous, de répondre successivement:

–Tiens, moi aussi!… Moi aussi!… Nous aussi!…

Bref, nous étions toute une wagonnée de baigneurs pour le même point.

VI EN ROUTE.

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De Bruxelles à Blankenberghe, par un train lent qui dessert les villages, il faut plus de huit heures; mais il y a de quoi voir le pays et dîner plusieurs fois.

Si rien ne vous presse, ce mode de transport n’est pas ennuyeux. Ajoutez qu’il se trouve toujours quelqu’un qui profite de ces repos de deux minutes par-ci, deux minutes par-là, pour aller boire un coup ou pour quelque autre nécessité. Messire Bittermeineliebe alternait l’une avec l’autre, sagement.

Dès Laëken, à dix minutes de Bruxelles, il lui fallut demander un bock, la saucisse fumée étant altérante.

Même manège aux stations suivantes. Il descendait avec la ponctualité d’un fonctionnaire; –d’un fonctionnaire aimable, car il n’oubliait pas de rapporter à madame, tantôt un pistolet au jambon beurré, tantôt un morceau de fromage odorant.

Le pauvre amiral, qui avait les narines impressionnables, était obligé de respirer constamment un flacon de sel ammoniac.

A vrai dire, le Poméranien ne manquait pas d’une certaine prévenance; il nous demandait avec un large sourire:

–Ces messieurs ne viennent pas se désaltérer?…

Le chanoine en mourait d’envie. Cependant, il n’osait pas accepter tout seul.

Je résolus de l’aider.

A la gare d’Alost, après la gracieuse invitation:

–Ces messieurs ne viennent pas se désaltérer?…

Je fis mine de suivre mein herr, de sorte que le père, comme entraîné par l’exemple, se leva précipitamment et courut d’un pas léger avec son gros ventre qui ballottait joyeusement.

Le Prussien demanda deux pintes de faro.

Cependant, comme il était plus expéditif que son invité, ayant plus d’expérience, il vida sa pinte d’un trait. L’autre, au contraire, buvottait à la façon des cahards en se rinçant le voile du palais.

Tout à coup, la sonnette nous prévint de remonter en voiture.

Mein herr nous rejoignit tranquillement sans avoir l’air de se souvenir du chanoine, qu’il laissait seul pour payer les deux pintes, plus une saucisse plate pour madame.

Vous savez, sans doute, qu’il n’y a pas de pays où les dissidences éclatent plus passionnément qu’en Belgique, ni où les partis échangent des aménités plus inqualifiables. Les Belges éclairés en conviennent eux-mêmes.

Les rivalités politiques et les coteries religieuses, si éminemment divisantes, entretiennent sans cesse l’animosité.

Par bonheur, tout se borne à des menaces, grâce à la plus grande qualité des Belges, à leur sens pratique. Il se passe parmi eux précisément l’inverse de ce qui a lieu en France.

Ici, les polémiques détraquent le commerce, les transactions, la quiétude, par suite la prospérité;–en Belgique, l’amour de l’argent devient un si puissant dérivatif qu’il modère les haines les plus violentes.

La situation n’en est pas moins tendue et par conséquent précaire. Au reste, elle explique déjà clairement le côté déplorable de l’esprit moderne des Belges, qui se gâte de plus en plus.

Tous les peuples ont leur défaut capital, leur maladie endémique.

Nous, c’est la vanité devenue proverbiale. Les Belges, c’est la fausseté.

Ils sont tous plus ou moins jésuites et menteurs. Pour la rouerie, la défiance, l’ingratitude, et comme maîtres exploiteurs des autres, ils égalent déjà les Allemands. Oh! le désintéressement de leurs aïeux, ils ne s’en souviennent plus guère!

A la gare d’Alost, le buvetier était un radical à tous poils.

Rien qu’à voir ses yeux sournois, d’un éclat cannibalesque, vous sentiez de suite qu’il avait un projet de gouvernement dans la tête, pour sauver l’humanité, lequel projet consistait à l’élire souverain du royaume.

Sa barbe inculte et rude, rousse du roux des renards, s’en allait tout de travers comme ses idées. Au demeurant, ses mains velues étaient aussi sales que ses opinions, car des plaques de crasse apparaissaient entre les jointures, même à la distance convenable de dix pas.

Après Dieu, le savon était son plus irréconciliable ennemi.

Dans sa joie d’embêter un prêtre, il lanternait, exprès, pour lui changer sa monnaie.

Bref, le train démarra.

Ah! ah! victoire! Le buvetier ricanait avec insolence; ses grosses canines de Barbe-Bleue lui relevaient la lèvre d’un côté; il avait l’air de les aiguiser voluptueusement pour dévorer le chanoine, à la sauce Robert.

Le pauvre chanoine! il criait:

–Attendez-moi! attendez-moi! au nom du ciel!… en agitant son parasol avec des gestes lamentables.

Par chance, le mécanicien l’aperçut. Il était clérical. Il prit sur lui de s’arrêter au risque de recevoir son congé de l’inspecteur, peut-être un républicain indépendant, qui sait?

Toujours est-il que le révérend put monter à la hâte sur un wagon découvert, chargé de houille, et à la station suivante il revint à sa place.

Il n’avait pas l’air content, parbleu! Cepen-dant il se mit de suite à parcourir son bréviaire pour apaiser son ressentiment.

Par contre, M. Bittermeineliebe, qui, décidément, n’était pas la fine fleur de la délicatesse, essaya d’établir un parallèle entre les bières de Bavière et de Louvain.

Il va sans dire que le chanoine ne se souciait plus de lui donner la réplique; il paraissait de plus en plus plongé dans ses litanies; il remuait les lèvres et tournait les pages rapidement.

Cependant le Poméranien nous assourdissait par son vacarme.

Il ne se gênait pas pour pincer devant nous tout ce qu’il pouvait à madame son épouse, ni de lui claquer des baisers bruyants avec l’inconcevable impudeur des Allemands.

De son côté, la dame suivait le courant d’une telle éducation; elle ripostait sans timidité, allant de son mari au singe ou du singe à son mari.

Entre les baisers, ils dégustaient un cercle de saucisse à l’ail, pour se parfumer l’haleine.

Je ne saurais exprimer l’impression de malaise que nous ressentions tous,–le Russe excepté, –à voir une femme gracieuse, au teint frais, ayant encore de l’enfance exquise en elle, s’abandonner ingénument à un débraillé si indécent.

Par intervalle, pour se reposer, mein herr fumait une cervelle de tabac dans la tête barbue de l’empereur Guillaume, en terre de pipe.

Avoir sa figure en terre de pipe, c’est la gloire des gloires.

Pourtant, je songeais, à part moi, qu’un jour ou l’autre, toutes les idées de la vraie cervelle finiraient de même par s’évaporer en fumée.

D’autres fois il tirait sa montre, une magnifique pièce à répétition, à quantièmes et à secondes.

Il se vantait de l’avoir volée pendant la guerre dans une villa de la banlieue de Paris.

Mme Bittermeineliebe s’amusait à presser la détente pour écouter la sonnerie, en l’appliquant contre son oreille ou contre celle de Pipi.

Ces notes claires délectaient le joli sajou, qui prenait des inclinaisons de cou et des mines d’une mutinerie adorable.

Mais j’allais oublier une des distractions favorites du Poméranien, car ce n’était pas assez d’une femme, d’une pipe, d’un singe, des saucisses, d’une montre à répétition; il lui fallait encore une clarinette.

Il nous jouait la valse du Beau Danube bleu avec un talent réel; surtout avec l’excellent sentiment rhytmique des Germains.

Cependant, à la gare de Gand, nous eûmes une diversion à laquelle je ne puis pas repenser sans rire.

Il est clair que personne d’entre nous n’avait dénoncé la présence de Pipi, puisque nous l’avions tous accueilli avec plaisir.

Pourtant l’administration en eut vent et voici ce qui s’ensuivit:

Un grand inspecteur, accompagné d’un grand brigadier, suivi de deux grands gendarmes, se mit en devoir de visiter le train.

Tout le monde sait comme les Belges sont fins;–s’ils ont des gendarmes avec eux, ils deviennent extra-fins.

De fin en fin, celui-ci parvint au Fin-landais.

Le prince se promenait seul, au soleil, enveloppé dans sa fourrure.

Par une méprise très-excusable, la patrouille le prit pour le singe.

Vous entrevoyez déjà le reste.

Avec une adresse qu’il faut louer sans restriction, pour être impartial, l’inspecteur courut sur ses traces, et lui jetant un large sac sur la tête, il le renversa, le lia, puis l’enfila brutalement, la tête la première, dans une case où il y avait déjà un gros ratier et deux bassets.

Après quoi, tout fier d’une perquisition si bien menée, il fit majestueusement signe de partir.

C’était à qui le féliciterait, le brigadier, les gendarmes, ainsi que plusieurs personnes de distinction de la ville.

Comme la voiture où nous étions, et Pipi aussi, se trouvait juste devant le groupe, j’entendis l’inspecteur répondre, non sans fatuité:

–Oh! avec moi, vous savez, mon cher, les voyageurs n’ont qu’à bien se tenir; il faudrait être malin comme deux singes pour me filouter.

Il ne pensait pas dire si vrai.

Mais en définitive le malencontreux Bordelais se démenait dans son sac comme un perdu, en compagnie du ratier et des bassets irrités qui lui lacéraient les mollets de leurs incisives pointues.

Au contraire, mein herr riait en allemand d’un rire gras et postillonnant, tandis que Mme Bittermeineliebe, encore tremblante d’émotion, pressait Pipi contre sa poitrine comme s’il venait d’être délivré d’un péril épouvantable.

A vrai dire, nous riions tous, car le prince n’était guère intéressant. D’un autre côté, le coup de saisie avait été si littéralement enlevé que nous n’avions même pas pensé à intervenir.

Toutefois, nous revînmes bientôt à des sentiments plus charitables, à commencer par le chanoine.

Par précaution, nous remîmes le sajou dans sa cage; puis, au premier arrêt nous allâmes protester contre l’équivoque.

Ce fut difficile à expliquer. Le faux singe poussait pourtant des cris effrayants mêlés aux jurons les plus impies, et bien que je fisse remarquer à l’employé que prendre le nom de Dieu en vain était un signe propre à l’humanité civilisée, il persistait à ne pas vouloir désemprisonner le prince, n’osant pas reconnaître ainsi en public la bévue de son supérieur.

Il ne fallut rien moins que la déclaration pressante du chanoine, connu dans le villagé, heureusement, et qui prit sur lui toute la responsabilité, pour ravoir le Cosaque.

Enfin il fut délié, pansé de ses meurtrissures avec du cérat, puis nous le ramenâmes dans la voiture, écumant de colère.

J’avoue qu’il y avait de quoi; une pareille plaisanterie n’aurait pas été de mon goût.

VII TÊTE DE VEAU A TOUTE HEURE.

Table des matières

Certaines gens voyagent d’une façon dérisoire; il semble qu’ils ne vont d’un endroit à un autre qu’avec défense expresse de rien voir dans l’intervalle.

Ainsi, pendant que l’amiral, le mandarin et moi nous étions aux portières à l’affût des paysages, à voir courir ces belles plaines admirablement cultivées des Flandres, le chanoine sommeillait avec une roupie au nez qu’il reniflait par moment; le prince russe grelottait en pestant contre Pipi, et mein herr passait les heures à pincer madame, ou dans les autres divertissements que j’ai énumérés.

Il attaquait pour la cinquantième fois le Beau Danube bleu en entrant à Bruges.

Là, nous avions une grande heure d’attente.

J’en profitai pour une excursion dans la ville, bien que je la connusse déjà.

N’éprouvez-vous pas, comme moi, un attrai-indéfinissable à revisiter des lieux déjà parcout rus?

J’ai constamment senti dans mes pérégrinations avec quelle soudaineté les impressions endormies se réveillent successivement à la rencontre de détails, souvent insignifiants, qui avaient à peine effleuré l’attention.

La mémoire est une grande capricieuse.

Avez-vous remarqué les allumeurs de becs de gaz, le soir, dans les rues? Comme les lumières pointent lestement à mesure qu’ils passent!

De même les souvenirs.

Et puis, il y a un autre sentiment vague, plein de méditations.

En traversant des pays étrangers où vous n’avez ni liens intimes, ni intérêts puissants, vous doutez inconsciemment que les circonstances de la vie vous y ramènent.

Pourtant, si vous y revenez, vous retrouvez comme des airs de connaissances mystérieuses qui vous accueillent. Ce sont vos pas anciens de l’autre fois, et l’année que vous n’avez plus;– il n’y a rien de si fugace qui ne laisse une empreinte.

Bruges est une ville remarquable à plus d’un titre. Son assoupissement de momie actuel donne un des meilleurs exemples de la décadence qui menace toutes les grandeurs, une fois mûres.

Je n’ai pas l’intention d’en rappeler le passé; je sais que les classes dirigeantes, à qui ce livre s’adresse, ont peur des sujets graves qui pourraient les instruire et les forcer à mesurer l’énormité de leurs fautes.

Je rapporterai seulement une anecdote; en suite nous recommencerons quelque gaudriole à leur portée.

Saviez-vous que la Bourse a été inventée par les Brugeois et primitivement instituée à Bruges même?

Au xve siècle, dans sa période de vogue, où elle rivalisait avec Venise et Gênes, les gros négociants se réunissaient à jours fixes sur une place devant le palais des Van der Beurse.

Ces Van der Beurse avaient pour armes parlantes une bourse taillée dans l’écusson du portique, d’où la place prit son nom, et par suite, pour abréger, la réunion elle-même.

Au commencement du siècle suivant, les commerçants de Rouen, les premiers en France, se donnèrent pareillement rendez-vous à la «bourse» à l’imitation de ceux de Bruges, puis ceux d’Anvers, puis ceux de Londres. puis, vous savez ce que c’est devenu.

Cependant je retournai à la gare.

Il y avait à deux pas un cabaret borgne, pourvu d’une de ces enseignes cocasses qui dépeignent si exactement l’esprit belge:

A LA CAVE D’ATTENTE

Tête de veau et lapin à toute heure.

Pas moyen de résister à une telle tentation. Saint Antoine lui-même serait entré.

Bruges et ses pompes, le moyen âge, les couvents, les ducs de Bourgogne, la Toison d’or, les grands peintres brugeois, les dentelles aériennes, le passé, le présent, l’avenir, l’espace, tout s’évanouit comme par enchantement.

Tête de veau et lapin à toute heure, salut! J’entrai.

La salle était pleine de gens attablés qui causaient tous ensemble en suant.

Pourtant, les volets étaient clos, afin d’être plus au frais et pour justifier le titre de Cave d’attente.

A peine si je voyais à deux pas devant moi à travers la fumée grise et aveuglante des pipes.

Les émanations du fumet des rôtis, l’âcreté des relents mêlés aux effluves vineux, aux poussières, aux graisses, aux transpirations, manquèrent me renverser sur le pas de la porte. Je fus pris de nausées qui me coupèrent l’appétit du coup.

A la fin, mes yeux s’accoutumant à la demi-transparence de l’air, j’aperçus des nez anguleux à la Téniers, des figures rougeaudes, luisantes comme des brugnons, couperosées par les digestions lourdes des gros morceaux avalés à la hâte.

Les Poméraniens se gobergaient à la grande table. La plupart des convives avaient enlevé leur paletot et leur cravate, et desserré leurs pantalons pour roter plus à l’aise.

Les dames s’étaient dégrafées aussi; car où il y a de la gêne, il n’y a pas de plaisir.

L’amiral buvait une tasse de thé exécrable près de la fenêtre; l’un de ses yeux errait mélancoliquement du côté de la mer Rouge, l’autre mouillait dans le canal de Bristol.

M. Lou-tseu-sin, essentiellement enjôleur, batifolait avec la fille d’auberge, pour étudier les coutumes d’Occident. Il lui jurait qu’elle avait une ressemblance inouïe avec les constellations Kouei et Pi.

La pauvre paysanne écarquillait des yeux de la dimension d’une soucoupe à ces propos insolites. Dans son idée que le mandarin avait la jaunisse, elle le gorgeait de genièvre qui passe pour clarifier les humeurs.

Je n’aperçus pas le chanoine. Apparemment en voyageur avisé il ne voulait pas s’exposer à une réinvitation à la Bittermeineliebe.

Quant au prince, il grelottait devant la rôtissoire de la cuisine, en train de digérer une tête de veau à l’huile.

Finalement, nous remontâmes en voiture.

Eh bien! vous ne vous douteriez guère que pendant les cinq ou six minutes d’avant le départ, nous eûmes une péripétie émouvante, laquelle fut suivie de conséquences tellement exceptionnelles que le monde savant n’y voit pas encore clair.

Vous savez qu’on rencontre souvent dans les gares les indigents du pays, ou quelque pauvre estropié à qui les employés permettent de quêter sur la voie. L’aubaine est généralement bonne, car en voyage on donne assez volontiers.

Le mendiant de Bruges était un garçon sans âge, au teint livide, couleur de son, d’une maigreur que sa nourriture expliquait cruellement.

Il avalait à tous les trains une moyenne de dix à douze cailloux de la grosseur de vos deux pouces à la fois.

Les sujets qui possèdent des gosiers si excentriques se reconnaissent aisément à première vue. Ils sont toujours hébétés, sinon entièrement abrutis; facilement ventriloques; d’une gaieté attristante. Leurs yeux ternes lancent parfois des éclairs qui vous donnent des commotions comme les décharges d’une pile, avec des expressions de rouerie et de goguenardise inexprimables. Les mains sont émaciées, les chairs flasques, les poils fauves et ténus. Ils vous déconcertent par des mouvements d’une agilité simienne, qui contrastent avec leurs airs paresseux. Leurs mauvais instincts priment tous les autres. Au reste, pas l’ombre de sens moral.

Selon sa coutume quotidienne, le misérable fit sa collecte.

Il se planta devant nous en étalant une poignée de cailloux roulés, sur un morceau de faïence, et avec son pauvre rire malade, il nous pariait de les avaler moyennant dix centimes pièce.

M. Bittermeineliebe accepta la gageure.

Cependant, grâce au mouvement qu’il fit pour s’appuyer sur la portière afin d’assister plus commodément à l’exécution, l’idiot aperçut la belle montre qui gonflait le gilet à carreaux.

Une lueur passa dans ses yeux pâles.

Avec l’ingénuité d’une carmélite novice, il demanda quelle heure il était.

Le Poméramien, enchanté de montrer sa pièce de précision, la fit immédiatement tinter. L’autre, toujours candide, l’enleva prestement; il se mit à la baiser avec des murmures d’extase, puis tout à coup il s’écria qu’il voulait la goûter. Là-dessus, il se caressait le cou, comme un gourmet qui déguste un plat savoureux.

Mein herr, de plus en plus ravi d’être admiré si publiquement dans son bijou, riait à verse.

Du reste, il n’éprouvait aucune inquiétude, la montre ayant la grandeur d’une bassinoire; –je parle d’une bassinoire d’or pour un lit de princesse; pas du tout de celle d’un épicier, ça va sans dire.

Attention!

Le pitre ouvre la gueule;–c’est le mot. Il pose la montre bien à plat sur sa langue, à la manière d’un pain sur une pelle.

Une!… Deux!… Plus rien!

Il faut convenir que le passage présenta quelques difficultés devant la pomme d’Adam, car les paupières et les muscles du cou se contractaient violemment; le blanc des yeux s’injectait de rouge; toutefois, le patient ne perdait pas la tête.

Je n’oublierai jamais la grimace du Poméranien: il devint livide, puis vert; puis il sauta sur l’avaleur pour retirer sa montre par la queue.

L’autre, qui se méfiait, fit une cabriole, si bien que le contre-coup enfonça la montre en lieu sûr, avec la trotteuse, le quantième, la sonnerie et le remontoir à la Bréguet.

A la fin, il n’y parut pas plus que s’il avait avalé une praline; au contraire, il semblait tout dispos, prêt à recommencer.

Comme vous pensez bien, le Poméranien trouva le tour mauvais; il fit une querelle d’Allemand à tout casser, réclamant sa montre de suite.

Le mendiant, devenu impertinent tout à coup, de l’impertinence d’un parvenu qui se sent de l’or dans le gousset, lui répliquait, d’une voix guoguenarde, de patienter au moins jusqu’au lendemain matin, et qu’il lui payerait la goutte.

En désespoir de cause, M. Gustave courut se plaindre au commissaire de police.

Celui-ci prit sa déposition, n’ayant rien d’autre à prendre. Cependant, il ne laissa pas de lui en montrer l’inutilité. Le même cas s’était présenté plusieurs fois déjà, sans que les bijoux reparussent. Tant pis pour les voyageurs, ma foi! Il ajouta, en guise de consolation, que l’horloge de Bruges était d’une exactitude solaire, et que mein herr n’avait qu’à y venir pour savoir l’heure.

En résumé, il promit de renvoyer la montre à Blankenberghe, ou, dans tous cas, les débris qui s’en découvriraient.

Là-dessus, grâce à son épouse qui lui fit remarquer judicieusement que la montre n’avait rien coûté, M. Bittermeineliebe consentit à laisser le commissaire tranquille et à continuer son voyage.

Pour en finir avec cet épisode, je dirai, par anticipation, que quelques jours après nous reçûmes, par l’entremise du bourgmestre de Blankenberghe, un porte–mousqueton de montre, en laiton, accompagné d’une lettre du commissaire.

Elle expliquait, avec des commentaires de huit pages, que tout le reste avait été dissous et entraîné par la circulation.

Devant un rapport officiel il n’y a pas à douter.

En attendant, la galerie se tenait les côtes de rire;–le chanoine souriait; l’amiral avait la prunelle droite à la Louisiane, l’autre dans le détroit de Bab-el-Mandeb; il souriait aussi.

Le sourire du mandarin menaçait de lui couper la figure en deux.

Le prince cosaque disait.

–Bagasse!

VIII LES CONSÉQUENCES.

Table des matières

Midi tintait ses douze notes d’or dans la panse de l’avaleur de cailloux, quand le train s’éloigna.

M. Bittermeineliebe demeurait atterré, malgré les caresses de sa dame, positivement délicieuse d’attentions. Elle finit par lui conseiller de jouer le Beau Danube bleu, la musique adoucissant les colères.

Il vous souvient que Saül décolérait tout de suite dès que David lui jouait un air sur la harpe.

Donc, Bittermeineliebe commença les premières mesures, pianissimo.

Mais tout d’un coup l’esprit posé et scientifique des Allemands reprit le dessus. Il fallait voir si la disparition de la montre n’était pas un tour de passe-passe, tout bêtement suivi d’un vol effronté.

Mein herr avait étudié à l’Université de Breslau; il s’y connaissait en analyses expérimentales. Il expérimentait aussi facilement qu’il disait: Papa, maman.

–Expérimentons! murmura-t-il.

Pour commencer, il découpa un gros cylindre de fromage de Gruyère, lequel coula dans son gosier comme une goutte de vieux cognac.

Puis un noyau d’abricot descendit de même, sans qu’il s’en aperçût.

Ses doutes commençaient à se dissiper sur la bonne foi du pitre. Cependant il s’entêta dans ses essais, au point de vouloir avaler le bec de sa clarinette.

Pure folie de la part d’un élève, quoique, avec des dispositions, les difficultés s’aplanissent toujours.

Nous étions à Lisseweghe, la dernière station avant d’arriver. Le Poméranien venait de se dresser afin d’essayer une pente convenable du cou pour une nouvelle tentative.

Le hasard le servit à point.

Le train éprouva une secousse épouvantable, due à un faux mouvement de traction, à la suite de quoi le bec glissa littéralement comme une lettre à la poste.

Je vous laisse à penser le frisson qui courut sur nos dos.

Par une inadvertance inconcevable,–les Prussiens étant généralement si minutieux dans leurs actions,–celui-ci n’avait pas songé aux difficultés de ravoir son bec.

Pas moyen de terminer la coda du Beau Danube bleu avant plusieurs jours peut-être, et encore!

Le plus clair de l’épreuve, c’était la possibilité d’avaler une montre, et même une casserole, et même une diligence avec autant de plaisir qu’une meringue.

La situation n’en devenait pas moins alarmante.

Les sucs gastriques, la pepsine, la diastase, les sécrétions pancréatiques, la bile, la salive, dissoudraient-ils un plat si inaccoutumé, à la fois ligneux et métallique; car le bec était en buis, avec une monture de nickel? C’était la clarinette de voyage; il en avait une plus belle à la maison, montée en argent.

Et puis, n’y avait-il pas à redouter quelque blessure pour les viscères? Au moins, n’y avait-il pas de cuivre, quelque rivet, par exemple, qui pourrait s’oxyder de vert-de-gris?

L’amiral, habitué aux résolutions immédiates des navigateurs, proposa de suite des pilules écossaises; il en avait dans sa trousse. Mais Mme Gustave, effrayée par nos interprétations, prétendit qu’il valait mieux consulter un praticien savant à Blankenberghe.

Heureusement, nous arrivions.

IX L’HOTEL DE LA PLAGE.

Table des matières

Blankenberghe n’est qu’un village;–un village charmant, qui n’aurait qu’à perdre en devenant ville, car rien n’est plus maladroit que de bâtir les villes à la campagne,–pour parler comme dans la chanson de La Palice.

Les bains surtout doivent être essentiellement sagrestes, autant pour l’hygiène que pour l’agréiment des baigneurs, puisque la majorité sont des habitants des villes épuisés ou affaiblis qui vienment changer d’air.

Blankenberghe a la vogue des plages belges; c’est la retraite de prédilection des gens tranq quilles; les poseurs y sont assez mal reçus et ils n’y font pas encore la loi.

Selon l’usage des bains, les maisons privées se convertissent presque toutes en «quartiers meublés,» en brasseries ou en bazars pendant la saison. Quant aux hôtels patentés, ils ne sont ni meilleurs ni pires qu’autre part.

En descendant à la gare, comme nous ne trouvâmes qu’une seule voiture, nous la prîmes sans hésiter.

C’était l’omnibus de l’Hôtel de la Plage, le plus important.

Nous y fûmes bientôt une quinzaine, entassés les uns sur les autres, surmontés d’une montagne de bagages.

Après un court trajet, M. François, l’hôtelier, nous reçut avec la quintessence de son sourire et nous casa tous tant bien que mal.

Voulez-vous le portrait de M. François? Pourquoi pas?

–Voici:

Il avait une figure de patron: des favoris bruns, coupés en côtes de pré-salé; du linge extra-blanc, avec un devant de chemise plissé comme une persienne; des souliers vernis; une vareuse de flanelle; la voix grêle d’un mirliton; la bedaine convenable, et du coton rose dans les oreilles.

Cependant, figurez-vous, je vous prie, que vous avez une clarinette dans le ventre; la position vous paraîtra amère au milieu d’une partie de plaisir, et encore plus dans un voyage de noce.

Nous étions tous attristés.

M. Gustave commençait à ressentir des coliques lancinantes. Ce mélange de tête de veau, de saucisses au cumin, de faro, de tabac, de buis et de nickel provoquait des rumeurs sourdes, avec des borborygmes prolongés, comme des roulements lointains, avant-coureurs d’une guerre intestinale. Malgré son courage, il poussait des soupirs à épouvanter une baleine.

Mme Bittermeineliebe manda de suite le médecin principal, et M. François cria à la hâte, par la croisée, au palefrenier qui se trouvait dans la cour:

–Eh! Tapot! Cours vite après M. Lanini! cours vite!…

Tapot courut à la belge, c’est-à-dire sans se presser.

Il ne revint guère qu’une demi-heure après, nous annoncer que «l’artiste» allait venir; qu’il finissait de dîner.

–Comment, l’artiste? m’écriai-je à l’idée d’une nouvelle erreur; car en Belgique, comme en France, les paysans appellent généralement «l’artiste,» le vétérinaire.

–Oui, l’artiste! reprit Tapot avec force; il vient à la minute!

–Ah! bourrique! murmura le patron de sa voix flûtée et polie qui contrastait burlesquement avec l’injure, qu’est-ce que tu lui as dit?

L’autre s’expliqua dans le discours suivant, en belge le plus pur:

«–Ma fine, que j’y dis, salut m’sieu Lanini; ça va-t-il comme vous voulez? que j’y dis.– Quoi qu’il y a, Tapot, qu’il me dit, mon ami? dit-il. Il y a une bête malade, que j’y dis.– Ah! ah! dit-il.–Vite! j’y dis, elle gueule!– Oui, dit-il, laisse-moi au moins me mouiller le tuyau du cou, dit-il; j’ai couru toute la journée comme un dératé, dit-il.–Ça presse, que j’y dis, c’est pour des étràngers!–Ah! ah! dit-il, faut-il poser un séton? dit-il.–Je ne sais pas, que j’y dis, mon cher.–Eh bien! va devant, dit-il, je prends ma belle seringue de Paris, nous allons l’étrenner, dit-il.–C’est ça! que j’y dis…»

M. François était exaspéré de la balourdise de son messager, qui, du reste, ne voulait pas se taire avant d’avoir dévidé toute la conversation.

En vain le patron se dressait-il sur ses escarpins tant qu’il pouvait, en grossissant sa voix, pour crier:

–C’était le médecin! que je te disais, le médecin, le médecin! Tu n’es qu’une buse! c’est toujours comme ça avec tes commissions!…

Allons, file d’ici!…

Tapot criait plus haut que lui, et à mesure que l’autre le poussait par les épaules pour le renvoyer, il revenait à la charge, en gesticulant avec plus d’emportement.

–Ah! tu sais, monsieur, ne m’insulte pas! Je ne suis pas plus buse que toi… Pourquoi qu’il beuglait comme un veau? C’est pas ma faute, pour une fois.

Puis, il recommençait sa tirade avec l’artiste.

Ils en étaient là, quand celui-ci entra précisément.

Disons d’abord, à la décharge du brave Tapot, qu’il y avait deux Lanini à Blankenberghe, l’un médecin, l’autre vétérinaire. C’étaient les deux cousins.

Tapot s’était naturellement adressé à celui de : son ressort.

En définitive, pour réparer sa méprise, il cou-[rut après celui qu’il fallait.

Si je ne vous pensais désireux de poursuivre, je citerais quelques anecdotes exceptionnelles, certainement, mais qui montrent à quel point les médecins des bêtes ou des gens se valent dans bien des cas. La plupart ne connaissent guère que quelques remèdes qu’ils appliquent à la façon de Barbari, mon ami.

Par exemple, je sais un paysan d’Auvergne à qui ceci est arrivé tel que je le rapporte:

Il s’en va le même jour consulter l’artiste pour sa jument blessée au genou, puis un officier de santé pour sa femme prise d’un gros rhume.

Le premier lui donne un liniment pour friction, l’autre un électuaire pour potion.

De retour à la maison, il frictionne sa femme et verse l’électuaire dans le cou de la bête.

Elles guérirent toutes les deux en moins d’une semaine.

Deuxième anecdote.

Dans un autre village, situé sur des hauteurs, par conséquent où les marais sont inconnus, un médecin prescrit six sangsues à un enfant pour un dépôt à la cuisse.

Sa sœur, qui n’avait jamais posé ni même vu de ces annélides, les lui passe à la poêle et il les mange.

Deux jours après, il jouait à la paume avec les autres gamins.

Cependant Lanini, l’artiste, était plus que mécontent d’avoir été dérangé de son dîner pour le roi de Prusse, et il exigeait le montant de sa visite assez justement.

Le Poméranien s’y refusait assez justement aussi.

La contestation s’aigrissait. Déjà les gros mots, qui ne se gênent pas dans les Flandres, se croisaient dans les airs comme des nuées de corbeaux sur un ciel orageux.

Enfin, une pantomime bouffonne se jouait parallèlement à quelques pas.

En entrant, le vétérinaire avait posé sa seringue sur la table, et, tandis que personne ne regardait, le sajou l’avait emportée lestement. D’après sa façon de la manier, je pense qu’il la prenait pour un fusil à piston; il avait sans doute vu des exercices de la landwehr, car il les imitait avec beaucoup de grâce: Portez armes!… Présentez armes!… Alignement!… Par file à droite!…

Par hasard, il y avait dans le couloir un potage à l’oseille prêt à servir à une dame des États-Unis.

Pipi en chargea son fusil, puis revint bravement se mettre en faction devant la croisée.

Elle donnait sur la cour, où plusieurs pensionnaires se promenaient en attendant le dîner, entre autres le chanoine.

Il venait de s’adosser contre un chambranle de porte, devant la fenêtre, et comme il avait un commencement de fringale, il bâillait aussi largement qu’une grenouille de jeu de tonneau.

L’adresse de Guillaume Tell n’était rien à côté de celle de Pipi.

En joue!… Qs!…

Voilà un jet brûlant sur la luette.

Incontestablement un verre de Madère eût été mieux venu.

Affolé par la douleur, le père se prit à courir dans la cour en criant. Il finit par se jeter, la tête perdue, dans une grande manne, à côté des cuisines, où les marmitons conservaient les plumes des volailles pour des édredons.

Le panier se renversa sur lui et le couvrit jusqu’aux jarrets, à la façon d’un éteignoir sur une chandelle.

Par bonheur, la laveuse de vaisselle accourut le dégager. Mais il était emplumé de duvet de toutes les couleurs, au point de ressembler à un gros coq de bruyères.

En résumé, il eut plus de peur que de mal. Après avoir été brossé soigneusement, il décrivait lui-même sa panique en riant tout son soûl, ce qui était le meilleur moyen de ne pas prêter à rire aux autres.

Toutefois, la mauvaise humeur de l’artiste redoublait de ce que le sajou s’était servi de son instrument, sans sa permission, pour tirer à la cible.

C’est alors que le patron, pour en finir, lui promit une indemnité, de laquelle il pensait bien se dédommager lui-même, avec usure, en l’ajoutant sur la note de tous ses clients.

Ainsi réconciliés, ils se quittèrent amicalement.

Comme l’un partait, l’autre Lanini entrait.

Après s’être enquis de l’accident, il haussa les épaules:

–Bah! ce n’est qu’oune bagatelle, dit-il avec un zézayement vénitien assez prononcé; z’en ai vou bien d’autres, nella mia pratica.

A vrai dire, il ne manquait pas de mérite. De plus, il possédait une qualité précieuse, celle d’égayer ses malades par sa bonne figure et par les gaudrioles qu’il leur racontait avec une verve irrésistible.

Il se borna à prescrire une infusion de guimauve, laquelle soulagea presque de suite l’imprudent expérimentateur.

Du reste, il déclara sur l’honneur qu’il n’y avait pas de danger, le sujet étant prussien:

–Tout le monde sait que l’appareil dizestit des Proussiens s’exerce tellement depouis la mamelle, qu’à la longue il becco, fout-il en acier, serait concassé, broyé, émietté, poulvérisé, dissous et finalmente passerait comme oune asperze.

Ainsi rassurés sur notre compagnon, nous descendîmes dîner, car il passait déjà six heures.

X LES PRÉSENTATIONS.

Table des matières

La table d’hôte ne réalise certainement pas l’idéal de la vie commode ni saine; toutefois, au point de vue analytique des goûts et des passions, elle a son utilité.

Elle donne au fysionomiste des indications excellentes: les indications par le plat.

En wagon ou en bateau, nous avions déjà les indications par les coussins ou par les contacts.

Dans les deux cas, les lignes d’un caractère, les instincts surtout, qui se plâtrent si aisément dans les relations mondaines, se dévoilent de suite à des yeux experts.

Ça s’explique facilement. En voyage, vous passez sans laisser de traces importantes ; personne ne vous connaît ni d’Ève ni d’Adam; vous ne vous souciez pas plus des individus que vous coudoyez, que ceux-ci de vous.

Qu’importe leur opinion, parbleu! je serais bien nigaud de me gêner. Si quelqu’un se froisse, tant pis pour lui; moi, il ne me connaît pas. Il ne faut pas avoir la couenne si sensible, n’est-ce pas, monsieur?

Pour quelques jours, quelques semaines peut-être, vous redevenez, en partie, sauvage. Vos caprices contenus, tout au moins influencés par les convenances reçues, la mode, la publicité, l’amour-propre, la pose et même les sergents de ville,–la conscience de ceux qui n’en ont pas,–se dilatent sous une pression plus faible.

Eh bien! ces caprices émancipés constituent précisément la personnalité, l’essence; le vrai vous que vous ne connaissiez peut-être qu’à demi et que vous ne serez pas charmé de connaître plus intimement.

L’autre vous n’était qu’un compère de carnaval.

En général, nous ne valons mieux, les uns les autres, que par des nuances à peine saisissables.

Au moral, nous revêtons volontiers des costumes pas chers, tous coupés sur le même patron; ça va couci-couci. Il y a une grosse loyauté, une grosse finesse, une grosse politesse, une grosse pudeur, une grosse générosité.

Les hautes classes, si difficiles pour leurs parures extérieures, s’en contentent admirablement pour leur âme, aussi bien que les classes moyennes et que les prolétaires.

En définitive, il n’y a que les connaisseurs qui s’en aperçoivent; et, il faut l’avouer, il n’y en a pas beaucoup.

De prime abord, dans un salon, tous les invités vous semblent estimables.

Dans un carrousel, tous les pioupious paraissent intrépides et joyeux.

Les académiciens qui dînent en ville n’ont-ils pas l’air pétris d’esprit?

Dans les professions de foi, tous les solliciteurs sont désintéressés: «Tout pour le peuple; rien pour moi! Je ne veux rien! je vous jure que je n’accepterai rien. excepté la première place avec beaucoup d’argent.»

Dans les prospectus, toutes les teintures ramènent la barbe à la nuance primitive.

A l’église, tous les prêtres sont pieux.

Dans les réunions d’actionnaires, tous les comités sont purs.

Tous les usuriers flétrissent l’usure.

Tous les journalistes crient contre le chantage.

Toutes les épouses méprisent l’inconduite.

Bref, partout ce duel insensé, à l’issue certaine pourtant, entre être et paraître.

Je préconise les voyages principalement en ce qu’ils sont révélateurs. Je vais même plus loin: je prétends que vous ne connaissez bien quelqu’un que si vous avez voyagé avec lui. Eussiez-vous habité dix ans côte à côte, vous ne le connaissez pas.

Oh! les wagons, les bateaux, les hôtels et les tables d’hôte, quels indiscrets! Méfiez-vous-en! Ce sont des balances qui pèsent à coup sûr la dose de distinction que vous contenez.

Si vous avez des qualités réelles, là, bien réelles, de la grandeur ou de la grâce, elles vous suivront comme une ombre dans tous les milieux, dans toutes les circonstances, car il n’y a qu’une façon d’être bien élevé contre une infinité d’être un cuistre.

Vous voyagez, par exemple, avec des gens bien mis; vous vous dites en vous-même:

–Ah! ah! mes voisins appartiennent aux classes dirigeantes; tant mieux, ce sont des gens d’élite.

Pas toujours.

Et d’abord, aviez-vous remarqué les yeux inquiets de ce gros pansu qui dévisageaient les autres voyageurs en entrant; ses allures furtives, comme s’il redoutait de rencontrer quelque connaissance? Vous pouvez être sûr qu’il ne vivrait pas à l’aise dans une maison transparente.

Peu à peu il se rassérène; il ne vous connaît pas; il recouvre son audace et son laisser-aller. Il se vautre sur les coussins comme un porc dans sa bauge.

Apparemment, vous aimeriez autant changer de place. Eh bien, au contraire, étudiez-le, vous prendrez une bonne leçon.

Il accompagne une demoiselle de louage qui pue des odeurs communes; il a des hoquets menaçants; soudainement un jurement paraît monter d’un égout; ce n’est que de son gosier. Vous n’êtes pas facile à démonter, car vous connaissez déjà les souillures patriciennes; pourtant vos ébahissements se renouvellent encore. Il y a de quoi! Vous avez devant vous l’insigne président d’une société de rosières; il laisse s’ennuyer à la maison une femme adorable; il est membre des jurys des beaux-arts; il se montre impitoyable contre les ivrognes qui boivent du gros bleu;–lui ne se soûle qu’avec du Clos-Vougeot de la comète. Dans son château, sa figure paillarde sait prendre les airs béats d’un ange de maître-autel; il porte la bannière dans les processions; il se transfigure, et sa sale langue ose parler de pureté.

Vous en concluez que la passion du grossier est une passion comme une autre;–et vous constatez une fois de plus l’immensité de la bêtise humaine, puisqu’un tel goujat passe pour un preux.

Tel autre vous paraît bénin et charmant; un geste, le ton d’une question posée à un valet vous soulèvent son masque.

Passons sur les incivilités des paltoquets qui traitent la fenêtre ou la lanterne en pays conquis; sur ceux qui fument sans demander la permission; sur ceux qui accaparent toute la banquette; sur ceux qui se brossent et vous envoient leur poussière sous le nez; sur ceux qui s’endorment sur vos épaules, en guise d’oreillers, ou qui, dans l’entousiasme du sommeil, tirent à eux vos couvertures, et vous maltraitent si vous les remettez droit.

J’en connais qui se vantent de ces grossièretés comme d’espiègleries exquises.

C’est peut-être exagérer l’exquis.

En resumé, je ne sais guère que la lune qui nous montre toujours la même figure.

Les tables d’hôte se placent à un degré plus élevé que les wagons; il faut déjà savoir épeler couramment les gestes pour ne pas s’y méprendre, car elles exigent nécessairement une tenue qui pourrait donner le change.

Leurs révélations n’en sont que plus certaines.

Considérez l’importance de l’alimentation; presqu’un dixième de la vie se passe à manger ou à boire, D’un autre côté, l’estomac est l’adversaire le plus dangereux de la volonté; la moitié des cas de folie tiennent à ses dérangements.

C’est aussi une distraction assez plaisante que de voir une grande tablée d’étrangers.

Il s’y passe à tout moment des comédies microscopiques d’un burlesque incroyable.

Vous doutez-vous des haines qui se concentrent sur un goulu assez malavisé pour prendre précisément le blanc de poularde que plusieurs gourmets convoitaient?

Les yeux suivent le plat qui passe avec une lenteur désespérante, mais qui se vide!

Plus d’une fois, des voraces prennent deux ailes et beaucoup de sauce, sans vergogne.

Estimez-vous favorisé, encore, si la mauvaise chance ne vous a pas placé au-dessous d’un Polonais. Les Polonais sont ce qu’il y a de plus redoutable dans un dîner. Ils ne vous passent que des plats déserts, avec leur sourire mielleux de danseuse.

En Belgique, convenons-en, les portions sont copieuses, et tous les convives peuvent se servir convenablement. Les Belges ont l’entente de la vie matérielle mieux que pas un. Leur cuisine est nourrissante et variée, la vaisselle bien rincée et bien essuyée,–remarque qui n’a rien de puéril de ma part, car, sans aller en Égypte, ni même en Espagne, ni même en Bretagne, les amateurs de gras double connaissent encore mieux que moi un chaudron de Batignolles qui n’a pas été lavé depuis quatorze ans!…

Fi!

La salle à manger de l’hôtel de la Plage était assez vaste pour contenir au moins cent ventres flamands; mais si nous avions tous été des maigres comme moi, nous aurions tenu le double.

La table était disposée en arc de cercle, selon l’usage des tables nombreuses. Les assiettes étaient en porcelaine à filet doré, aux initiales de M. François, et le linge en toile fine brodée de rouge.

Le cuisinier soutenait dignement la réputation gastronomique du pays; il avait même inventé plusieurs plats estimés. Comme preuve, je pense être agréable aux personnes avides. de s’instruire en leur enseignant son procédé pour colorer le pot-au-feu, à la place de l’oignon brûlé. J’y penserai tout à l’heure.

Auparavant, je dois signaler un détail très-essentiel.

En venant nous placer, le maître d’hôtel nous prévint qu’il y avait un président à qui l’usage exigeait d’être présenté.

Nous répondîmes que nous ne demandions pas mieux.

En conséquence, il nous présenta au major Van der Baukanart.

C’était un vieux brave d’invalide qui avait du poil dans les oreilles, une mine épanouie et loyale, le teint coloré, des sourcils énormes, arqués comme des voûtes de pont sur ses gros yeux convexes, la voix retentissante, les gestes impétueux.

Il portait hautement la preuve de son courage en une balafre à la joue et en une jambe de bois.

On l’aimait à première vue.

Et vraiment, n’y a-t-il pas un sentiment d’admiration et de respect qui s’impose devant les soldats mutilés, surtout s’ils conservent une figure sereine et des airs modestes et doux, s’ils ne se plaignent de rien, s’ils n’accusent pas leurs généraux,–signes irrécusables de bravoure et d’honneur?

Le major habitait Bruges, mais il venait annuellement passer l’été à Blankenberghe; l’hôtelier de la Plage était même son filleul.

Il jouissait partout d’une grande considération.

Malgré ses manies de narrer quotidiennement la révolution belge, surtout les siéges d’Anvers et de Louvain, d’une façon plus que pittoresque, personne ne songeait à se moquer de lui. Au contraire, c’était à qui simulerait la surprise pour lui être agréable et pour applaudir à ses prouesses.

Les manies sont dix fois excusables dans ces conditions désolantes. Où la vie se circonscrit dans un espace borné, les souvenirs deviennent plus intenses, presque plus capiteux.

Le major Van der Baukanart avait tellement l’habitude de présider la table, que le monde lui eût paru près de sa fin, s’il avait manqué d’une minute.

Il se considérait ingénument comme un souverain pacifique, indispensable au village.

Au reste, à tous les nouveaux arrivés il adressait quelque allocution de bienvenue pleine de cœur.

Vous pensez si la présencè de l’amiral lui fit plaisir! Présider un amiral de la première marine du monde, il y avait là de quoi perdre la tête!

Quant à moi, en ma qualité de Français, il me prit les deux mains dans les siennes et me dit textuellement:

–Ah! ah! la France!… J’aime la France!… La redingote grise, je m’en souviens comme d’hier, bien que je ne l’aie vue qu’une fois, et je n’étais qu’un gosse encore. L’empereur!… vous ne l’avez pas connu, vous!… Ah! nom de nom!… avec lui vous auriez foutu encore une fameuse raclée aux Prussiens!… Pauvre France!… pauvre France!… Enfin, je l’aime toujours; ceux qui n’aiment pas la France sont des. capons!… oui, des. capons!… Pays des pays!… Le général Gérard a été mon ami, je n’étais qu’un blanc-bec; tout de même j’ai été son ami. Ah! ah! ce n’était pas un. capon! Il n’y en a plus comme ça, parole d’honneur! c’est fini; la graine en est perdue!… C’est égal, j’aime la France! il faut qu’elle se relève, nom de nom!… Il y a de tout en France, du tabac, du blé, du raisin!… La vigne, le champagne. Ce n’est pas un capon!… Messieurs, c’est un grand honneur pour un vieux grison comme moi de vous présider. Prenez place, je vous prie.

Dans un discours improvisé, il faut considérer avant tout le ton aimable et sincère. Il y avait aussi ce que je ne puis pas exprimer, les pressions et les broiements de ses mains qui marquaient les points d’exclamation sur les miennes.

Je me sentais ému, car je ne puis pas entendre parler de mon pays avec aménité sans en être reconnaissant;–tant d’étrangers qui nous exploitent ne savent que déblatérer contre nous, même en France!

J’esquisserai rapidement l’ensemble de la table.

Elle se composait déjà d’une cinquantaine de personnes environ.

Les Belges des provinces voisines y dominaient, c’est évident; toutefois il y avait quelques familles américaines, quelques Russes, deux dames espagnoles, des Allemands inévitables, M. Lou que vous connaissez, l’amiral et enfin moi, le seul Français.

Le major voulut nous intercaler près de lui de façon à pouvoir causer.

Il avait à dextre et à sénestre madame la major et mademoiselle la major, la belle Nina aux joues fleuries.

La belle Nina éclipsait toutes les autres demoiselles par sa beauté saine. Sa gorge, déjà accentuée, promettait la plus séduisante mappemonde d’amour qui se puisse rêver.

Plus d’un baigneur négligeait ses coups de dent pour y étudier la géografie. L’amiral lui-même, bien qu’il eût des idées à part sur la beauté, tournait souvent une prunelle de son côté, laissant l’autre doubler le cap Farewell.

Madame la major présentait encore des restes imposants.

Elle avait la barbe noire et la prestance d’un grenadier.

Sa langue était si bien pendue qu’elle n’avait jamais la pépie;–enfin elle ne portait pas de corset, parce qu’il n’y en avait pas d’assez gigantesque pour contenir ses charmes.

Pulsuz fraqment bitdi.

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