Kitabı oxu: «Historiettes de France et d'Espagne»
Georges Price
Historiettes de France et d'Espagne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318604
Table des matières
LA TÊTE DE CIRE PLAIDOYER DE L’ACCUSÉ
LA GUÉRISON D’HASSAN NOUVELLE
LE PREMIER HABIT NOIR
LE DERNIER DON QUICHOTTE NOUVELLE
LE CRIMINEL DE CHATOU
LA SCIENCE D’ARISTIDE CLOQUET
HISTORIETTES
DE
FRANCE ET D’ESPAGNE
PAR
GEORGES PRICE

PARIS
CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
3, RUE AUBER, 3
1881
Droits de reproduction et de traduction réservés
Ma bonne mère et ma chère femme, c’est bien ambitieux de mettre deux noms en tête d’une si petite œuvre! Mais vous m’avez soutenu toutes deux de votre affection, et je veux vous réunir dans une même pensée de reconnaissance.
C’est à vous deux que je dédie ce livre.
G.P.
LA
TÊTE DE CIRE
PLAIDOYER DE L’ACCUSÉ
Table des matières
… Je commencerai, messieurs les jurés, par vous retracer les débuts de ma vie jusqu’au jour du crime. Je raconterai ensuite le crime lui-même, et l’enchaînement des faits psychologiques par lesquels j’en suis arrivé à assassiner ce malheureux coiffeur. Le mot psychologique a amené un sourire sur vos lèvres… Non, messieurs, je ne fais pas de pose: un homme qui défend sa tête n’y songe guère. Mais je suis bien forcé d’employer le mot propre, et je crois que toute l’humilité que peut imposer la situation d’accusé ne saurait aller jusqu’à m’obliger d’user sciemment d’un autre mot que celui qui rend ma pensée.
Pendant ma détention préventive, aussi bien que pendant ma maladie, j’ai longuement réfléchi. Cette maladie, cette terrible congestion cérébrale qui m’a frappé après mon arrestation, a été la détente furieuse d’un cerveau pour ainsi dire comprimé jusqu’à la folie. On m’a arraché à la mort naturelle pour me mettre aux prises avec la mort civilisée; et, dans la période de repos qui suit ces atroces secousses, un phénomène étrange s’est passé en moi: tout mon être moral, insensibilisé, a revécu sa vie passée sans la souffrir, sensation analogue à celle qu’éprouverait l’âme d’un homme entrée par hasard dans celle d’un inconnu: elle assisterait à tous les drames intérieurs de la vie intellectuelle, elle les jouerait même: mais les dénouements ne lui en causeraient ni joie ni douleur. Cet état m’a permis de tout analyser, froidement, comme a pu le faire le médecin expert dont vous avez entendu le rapport. C’est donc un témoin qui va parler, un témoin impartial, quelque bizarre que cela puisse vous paraître. Car, tout en défendant ma vie, j’ai assez d’arguments dans le simple récit de la vérité pour dédaigner un mensonge. Ne vous étonnez donc pas si ce témoin, que je suis aujourd’hui, dissèque devant vous le cœur et l’existence de l’homme que je fus jusqu’au jour du crime; et si, dans sa nomenclature, il ne trouve pas le mot juste, veuillez le lui pardonner.
Les faits clairs, brefs, et avoués d’ailleurs, sont ceux-ci:
J’ai tué un coiffeur sur son simple refus d’enlever de son étalage une poupée de cire.
L’enquête la plus minutieuse n’a pu révéler un autre mobile.
Je n’en ai indiqué aucun.
On a cherché la femme. On ne l’a pas trouvée.
Mon défenseur vient de plaider la folie. M. le médecin aliéniste l’avait démenti d’avance, et tout en rendant justice au sentiment qui a dicté l’argumentation de mon avocat, je suis avec le médecin légiste: j’espère vous prouver que je ne suis pas fou.
Enfin, on s’est demandé si quelque immense malheur n’avait pas jeté dans ma tête un trouble passager; si la poupée de cire n’était pas l’image d’une femme éperdûment aimée et infidèle.
Rien, toujours rien. On n’a pas trouvé dans ma vie ces déchirements aigus, ces effondrements qui peuvent éteindre un libre arbitre. J’ai aimé une femme, une brune. La poupée de cire, comme vous pouvez le voir sur la table des pièces à conviction, est blonde avec des yeux bleu d’acier.
Alors, on s’est rejeté sur un instinct sanguinaire longtemps contenu et qui se serait fait jour, sur une de ces bestialités féroces qui se manifestent par d’horribles éclats chez de grossières natures: un savant phrénologue m’a découvert une protubérance des plus accusées à la place de la destructivité, et M. le procureur général m’a accusé de m’être amusé, dans mon enfance, à empoisonner, avec tous les métalloïdes connus, d’innocents coléoptères. On a même relevé contre moi une autre charge accablante: à quatorze ans, j’ai tué un chien dans un champ, et je suis rentré en me glorifiant de ma prouesse. Messieurs, si j’ai la bosse de la destructivité, j’ai à un degré égal celle de la bienveillance. Collectionneur d’insectes, je cherchais un moyen de les piquer sur mes lièges et de les tuer immédiatement sans leur faire subir la torture de la mort par l’empalement. Quant au chien. c’est vrai, messieurs; à quatorze ans, j’étais fier de l’avoir tué; il était enragé!
Je ne veux pas me donner comme un homme d’une douceur exceptionnelle, mais je ne vois rien là qui dénote chez moi un instinct de bestialité quelconque. Je suis simplement un homme comme il y en a beaucoup, plutôt bon que mauvais.
A dix-neuf ans, je quittai ma petite ville natale. Deux mots sur ce départ, qui est une des charges de l’accusation. Oui, messieurs, j’ai quitté mon père et ma mère, sans leur consentement, avec cent francs dans ma poche, pour venir à Paris. Leur situation n’était pas brillante. Est-ce parce que je ne pouvais supporter ma part de leur misère que je suis venu l’affronter seul à Paris? Est-ce pour fuir cette bonne pauvreté du foyer, éclairée par les lueurs d’espérance qui jaillissent du contact de trois cœurs unis, que je me suis jeté dans le sinistre dénûment de l’homme seul perdu dans la grande ville? Vous sentez bien que non. Je suis parti parce que, grisé par des lauriers de collège et des succès de petite ville, je me croyais un avenir littéraire: que le prix de discours latin, montant sur l’estrade banalement décorée pour y recevoir le baiser officiel et distrait, qui ne s’est pas vu escaladant les gradins de l’Institut, me jette la première pierre. Je me croyais là un trésor à mettre au jour, une mine qui fournirait plus tard aux besoins de ma famille, et qui nous rendrait tous fiers de moi. C’est une erreur, non une faute: j’étais ambitieux de la même ambition qui a conduit Sardou à l’Académie française.
Je vins donc à Paris. Je vous l’ai dit, j’avais cent francs dans ma poche et une dizaine de manuscrits.
J’arrivai à cinq heures du matin. C’était au printemps. Il commençait à faire jour. En débarquant à la gare Montparnasse… pardonnez-moi ces détails… je frappai fièrement le sol de cette ville, que je n’avais vue qu’une fois, où je voulais me faire une belle et large place. Je marchais le front haut; j’allais gagner ma vie. J’aurais des obstacles sans doute: d’autres les avaient surmontés. J’allais droit devant moi, regardant les écriteaux des grandes voies, assistant avec ivresse au réveil matinal des rues, symbole du renouveau de mon esprit. Je me trouvai, je ne sais comment, au Luxembourg, où j’entrai. J’avais fait trente heures de chemin de fer. Je n’étais pas fatigué. A dix heures seulement, je pris une petite chambre rue de Vaugirard, bien sombre, bien pauvre, au quatrième sur la cour. Mais je l’illuminai en y entrant de toute la splendeur de mes rêves. Je mis en ordre mes manuscrits et partis en campagne.
Je ne connaissais personne à Paris. Mais j’entrai dans un café et relevai sur le Bottin les adresses de tous les journaux et de tous les libraires.
Après quoi, je commençai ma tournée.
Ce jour-là, je fis onze visites.
Je fus onze fois éconduit par des garçons de bureaux à moustaches; et malgré la brutalité de ma nature, comme dit M. le procureur général, je me retirai partout sans rien dire. Le soir, rentré dans ma chambrette, je me reprochai de m’y être mal pris: les rédacteurs en chef devaient être si occupés! Je me rejetterais sur les secrétaires de rédaction. En attendant, pour changer, j’irais le lendemain chez les libraires.
Je fus reçu par des commis. Ceux-là, du moins, me dirent:
–Mettez ça là et repassez dans quinze jours.
C’était l’espoir.
Je repris les journaux, je refis les onze visites. On me remit onze fois à la porte, un peu moins poliment que la veille.
Alors, j’allai dans un théâtre porter une pièce en trois actes. Il fallait en faire faire trois copies. Coût net, 45francs. Il ne me restait plus un rouge liard. Mais ma chambre était payée. Il fallait vivre. Je rencontrai par hasard un de mes camarades de collège. Plus âgé que moi de deux ou trois ans, recevant de sa famille une pension suffisante, et, de plus, absolument dans les idées politiques du jour, il s’était fait une place dans le petit journalisme. Au lycée, il ne faisait pas une dictée sans fautes. Mais chacun sait que pour écrire, aujourd’hui, il n’est pas besoin de savoir le français, au contraire. Mon camarade était directeur d’une feuille infime. Je me crus sauvé. Je lui exposai ma situation et mes projets. Il m’écouta d’un air distrait, en distribuant des poignées de main à droite et à gauche, en envoyant des bonjours familiers à des femmes qui passaient en Victoria,– nous étions sur le boulevard. Puis il s’apprêtait, lui aussi, à m’éconduire, quand subitement il se ravisa.
–Ecoute, mon cher ami, ta situation m’intéresse; je fais, dans ce moment-ci, un travail très sérieux pour le journal; je vais te faire une proposition: Peux-tu, toi qui es ferré sur le grec et le latin, me faire, en trois articles, en puisant aux sources, un résumé de l’histoire de tout ce qui a ressemblé à un Sénat, depuis le commencement du monde jusqu’à nos jours?
–En trois articles?
–Ni plus ni moins.
–Mais c’est mille fois plus difficile que de le faire en cinquante!
–Parbleu!
–J’essayerai.
Il fallait bien!
–Alors, dans huit jours!
–Merci de m’avoir pris pour ton collaborateur.
–Non, pardon.... pas collaborateur. Plus tard, nous verrons. Mais, pour le moment, je dirais. secrétaire, si tu n’étais pas un camarade. Tu conçois bien que ton inexpérience, ton peu d’habitude du journalisme, etc., etc. Je serai obligé de retoucher, peut-être de refaire. Je te payerai cela cent francs.
Je me mis à l’œuvre. Je vendis ma bague et une épingle. Mes trois articles parurent intacts, furent reproduits par dix journaux et signés par mon camarade.
Voilà, messieurs, quels furent mes débuts. Si j’ai abusé, pour vous en faire le récit, de votre patience et de votre attention, c’est que tout le reste de ma vie, jusqu’au jour où je vins habiter rue des Moines, c’est-à-dire jusqu’à il y a un an, n’a été qu’une suite de chapitres semblables ajoutés à ce commencement.
L’éternelle histoire des mises à la porte de celui qui vient proposer le fruit de son travail; des manuscrits rendus, tout ficelés–quand on vous les rend; des heures passées dans les antichambres; des réceptions vingt fois remises, finalement refusées; la longue épopée de l’homme que ses traditions de famille et le respect de lui-même obligent à être convenablement vêtu et qui se gante d’un déjeuner et se chausse de douze dîners, en mangeant du pain sec. Je vivais de mes articles pour mon camarade. Il me recevait au milieu des littérateurs de sa connaissance. Jamais il ne me présenta à aucun. Sans un seul ami, sans une porte entr’ouverte, je me plongeai dans un travail opiniâtre, enragé. Mes travaux pour lui me rapportaient cent francs, quelquefois cent cinquante par mois. Je ne faisais pas de dettes, et je vivais. Je fouillais la bibliothèque de la Sorbonne. J’ai appris seul ainsi le sanscrit et l’arabe. J’ai fait une Histoire de la famille en trois volumes; j’ai effleuré la physique et approfondi la chimie; je me suis assimilé avec fureur tout ce que j’ai pu des connaissances humaines. J’ai creusé la philosophie comme un fils de Leibnitz et la théologie comme un bénédictin.
Oui. messieurs, je vivais; mais de quelle vie de privations pour une âme élevée!
Ah! je laisse de côté les privations physiques, . ces coups d’épingle, bien durs pourtant, qui font que le cerveau, vide du vide de l’estomac, laisse flotter la pensée indécise, que la main transie se raidit sur la plume, que le froid de décembre, riant du vieux pardessus d’été, attaque votre poitrine et vous donne la fièvre. Mais la torture morale de se sentir une valeur, quand ce ne serait que celle de l’instruction acquise, et de trouver impitoyablement fermée devant soi la porte de bois brutale close partout devant l’homme inconnu, n’est-ce pas quelque chose d’effrayant?
Je ne me plaignais pas pourtant; j’espérais toujours. La foi est si tenace à vingt ans! J’eus une première douleur aiguë et poignante, au milieu de toutes ces piqûres: mon père et ma mère moururent à deux jours l’un de l’autre. Je n’avais pas d’argent pour aller leur fermer les yeux. C’est invraisemblable, pensez-vous? Ah! sans doute, pour vous, messieurs de la cour, qui occupez dans la société une si haute et si noble place, pour vous, dont la vie bien commencée, régulièrement conduite, a pu prévoir toutes les éventualités, c’est invraisemblable! Pour vous, messieurs les jurés, pour vous qui, par des situations honorables et peut-être laborieusement acquises, avez pu vous ménager, dans des relations longtemps cultivées, les dévouements de l’amitié, c’est invraisemblable! Mais moi! L’homme pour lequel je faisais des articles était absent. Son intérêt, à défaut de son cœur, l’eût poussé à m’obliger. Je connaissais seulement deux jeunes gens, voisins de travail à la Sorbonne: l’un eût pu me rendre service; mais il refusa et me fit sentir que, quand on n’avait pas cent francs pour aller assister aux derniers moments de ses parents, on ne portait pas des gants, et du linge aussi éblouissant. L’autre m’avoua en rougissant qu’il était trop pauvre.
Celui-là, messieurs, j’aurai à y revenir.
Ce chagrin laissa en mon âme une trace profonde.
Eh bien, messieurs, je sortis de cette épreuve brisé, mais sans haine. Je me jetai plus que jamais dans le travail sombrement acharné qui est l’alcoolisme de l’intelligence. De nouvelles charges s’ajoutaient d’ailleurs au soin de ma vie. Il fallait liquider les quelques dettes que mon père, depuis la perte de sa fortune, n’avait pu éteindre encore, et que j’avais naturellement acceptées. Je recommençai mes courses, mes recherches. Vous avez parfois entendu dire, en parlant d’un malheureux homme de lettres: Le pauvre diable fait des traductions. Eh bien, messieurs, savez-vous que celui-là est un privilégié, et que, les traductions, … n’en fait pas qui veut! Là, comme ailleurs, j’échouai. Mais pourtant je trouvai un moyen d’augmenter mes revenus. En travaillant aux Halles, comme auxiliaire, de minuit à cinq heures du matin, je gagnais cinq francs. Dès lors, je dormais quand je pouvais. Mais j’aimais mieux cela. Le brouhaha des arrivages nocturnes, le labeur machinal qui consistait à écrire sur un registre les chiffres que des voix embrumées me jetaient à travers mon guichet, contrastant avec le silence recueilli des salles de bibliothèque et mes efforts du cerveau, tout cela me faisait croire à un repos que n’aurait pu me donner ma couche enfiévrée!
Ici se place, messieurs, ma seule aventure romanesque. Ne m’accusez pas d’un manque de pudeur morale, ni de je ne sais quelle fatuité de cour d’assises; encore une fois, je ne suis qu’un témoin, et je me suis engagé, vis-à-vis de vous, comme de moi, à dire toute la vérité.
L’histoire est banale et brève d’ailleurs. Vivant avec la chasteté austère d’un travailleur obscur, je me jetai avec furie dans mon premier amour et donnai toute mon âme à la première femme qui eut l’air d’avoir souci de la prendre. Je l’adorai. Elle n’eut qu’un caprice. Le manque d’équilibre amena la rupture, et je retombai, plus seul et un peu plus brisé, dans mon abandon.
Elle m’a donné quelques jours de bonheur, les seuls que j’aie jamais connus. Ils mirent un peu de clarté dans mon âme. Combien en fut plus amèrement sombre la nuit qui leur succéda! Je pris en horreur tous les endroits qui pouvaient me la rappeler. Je quittai mon pauvre logis de la rue de Vaugirard. Le cœur étreint par une de ces angoisses qui contiennent à la fois la désillusion des espoirs perdus et l’appréhension des sombres avenirs, je dis un dernier adieu à ces pauvres meubles, confidents de mes beaux rêves, de leurs tristes et longs réveils, témoins d’un amour brisé.
Il y avait trois ans que j’y étais entré: j’avais vingt-deux ans.
Avec cette superstition de ceux qui n’ont plus la foi, je voulus changer de milieu, me transporter dans une autre partie du monde parisien, comme le joueur malheureux qui change de table. J’allai travailler une dernière fois dans ces vieilles salles de la Sorbonne, à l’aspect familial; je voulais revoir encore ces sympathiques physionomies de travailleurs de la rive gauche; vieux savants à l’œil doux et distrait, portant sur leur calme visage le reflet serein de toute une vie cloîtrée dans une tranquille étude, jeunes chercheurs, comme moi, pâlis sur le labeur. Enfin, je désirais serrer la main à la seule personne avec qui je me fusse lié.
C’était le voisin de travail dont j’ai parlé, à propos de la mort de mes parents, celui-là même qui, faute d’argent, n’avait pu me rendre service.
Arnoldi était dans la même situation que moi. Je ne savais que son nom. Je ne connaissais rien de sa vie, si ce n’est qu’il arrivait à la bibliothèque en même temps que moi et que nous en sortions ensemble. C’était une nature étrange, un mélange bizarre de froideur et de passion. Italien élevé en France, grand, d’une beauté arabe saisissante, il était toujours mis avec une correction sous laquelle je devinais la lutte avec la misère que je soutenais moi-même. Je l’ai dit, nous sortions en même temps. Nous allions ensemble jusqu’au Luxembourg. Là, nous nous séparions. Il continuait sa route vers la rue Vavin, et je rentrais rue de Vaugirard. Nous parlions science, philosophie. Nos idées se rencontraient sur beaucoup de points. Je sentais qu’il avait passé par des épreuves comme les miennes, qu’il les subissait encore, » mais que, dans cette âme plus vigoureuse, le malheur, au lieu de laisser comme dans la mienne une fatigue nerveuse, une irritabilité saignante, avait tout dévasté pour n’y semer qu’un scepticisme effrayant: ainsi la maladie a plus de prise sur un corps robuste que sur une constitution moins forte.
Cet homme a-t-il eu pour moi une réelle affection? a-t-il simplement cédé à ce besoin de société si impérieux chez les plus misanthropes? Je ne l’ai jamais su. Toujours est-il que, quand je lui annonçai mon intention d’aller demeurer sur la rive droite, il parut attristé. Je lui promis, sur sa demande, de lui faire connaître mon adresse; je lui donnai une poignée de main…, je partis.
Le même jour, je m’installais rue des Moines, au numéro27. Mon nouveau logis était une grande pièce, située à l’entresol d’une vieille maison. Il avait dû autrefois être luxueusement meublé, et avait gardé de cette splendeur éteinte de hautes tentures d’étoffe épaisse et sombre, que le temps avait décolorées et effrangées par places. Le jour, passant entre les grandes bâtisses de la rue, avait peine à y pénétrer. C’était triste. Comme tous ceux qui sont habitués à souffrir, j’éprouvai comme une amère jouissance à demeurer dans cette chambre, où rien ne m’arracherait à mes mélancolies, où je pourrais à mon aise ruminer mes douleurs.
En face était une modeste boutique de coiffeur de faubourg. En sortant de chez moi, je remarquai dans sa vitrine un objet qui me déplut.
On trouve dans la vie des personnages sympathiques ou .antipathiques. Il y a de même des choses qui vous attirent ou vous repoussent, indépendamment de la nature même de l’objet et des idées que peut éveiller son usage: il est évident qu’une guillotine vous fait fuir, qu’au contraire une belle statue vous attire. Mais il y aura souvent, dans l’ordre des objets indifférents, tel ou tel être inanimé, une table, si vous voulez, qui vous plaira, tandis qu’une chaise vous causera un vrai sentiment de répulsion, et cela sans aucune explication possible tirée de l’esthétique ou du raisonnement. Cela tient à une disposition particulière du moment dans notre esprit. C’est une sympathie ou antipathie dont la cause est toute subjective. La chose inerte reflète pour vous l’état moral actuel de votre esprit. Voulez-vous un autre exemple de ce phénomène bien humain? Vous êtes triste. Vous rencontrez un ami heureux. Vous lui dites: Mon PAUVRE ami. Pauvre se rapporte à la situation personnelle de votre esprit, et vous transportez cet état à votre ami.
Cette digression, messieurs, n’est pas inutile. Elle vous explique comme quoi, si les choses ont des larmes au dire du poète latin, de même elles peuvent avoir des ironies. L’objet qui se trouvait dans la vitrine de mon voisin me causa une impression d’ironie, impression d’autant plus cuisante que j’en avais honte, et que la conscience que j’en avais m’apportait mon premier doute sur ma vigueur morale. C’est cette tête de cire.
Moitié pour me rendre compte de ce sentiment, moitié pour ne pas me l’avouer à moi-même, je m’approchai et je regardai.
Elle avait absolument l’air d’une tête coupée. Vous le voyez d’ailleurs, ce n’est pas un buste comme d’ordinaire chez les coiffeurs. C’est une simple tête, remarquablement exécutée d’ailleurs. Encore maintenant, en la regardant sur cette table, je ne puis me défendre d’un frisson. Elle est très blonde, du blond d’Ophélie. Les cheveux, relevés haut et rejetés en arrière, puis retombant épars, sont dans un savant désordre. Et les yeux de verre bleu d’acier ont un éclat métallique profond.
Cette tête se détachait dans le pauvre étalage sur un rideau de serge rouge qui en faisait le fond. Elle était là, posée sur la tranche de son cou, et regardait, la lèvre fine et mince arquant sa ligne rouge en un sourire méchant et hautain. Je continuai ma route, et j’allai, pensif, à mes affaires. Ce jour-là fut un jour encore plus malheureux. Le directeur de journal me refusa la majeure partie de mon travail. Le soir, plus triste encore que d’ordinaire, je revins vers dix heures. La devanture était pauvrement éclairée par une mauvaise lampe. Seuls, deux points brillants reluisaient comme des diamants: c’étaient les yeux de la femme de cire.
A cette vue, je fus épouvanté de ce qui se passait en moi. Je rentrai dans ma chambre et me demandai si je ne devenais pas fou, tant je trouvai bizarre l’action exercée sur mon être physique et moral par le reflet de ces morceaux de verre. Je résolus de me soustraire au danger en m’imposant la consigne rigoureuse de ne pas regarder du côté du coiffeur quand je sortirais ou rentrerais. Pendant huit jours, je me tins religieusement parole. Ce ne fut pas sans efforts, messieurs. Cette étrange attraction qu’exercent en général sur nos regards, les objets qui devraient les repousser, se faisait sentir avec une violence inouïe. J’éprouvais de véritables tiraillements du côté de la poupée. Néanmoins, je fus assez fort pour y résister.
Pendant cet intervalle, je reçus à deux reprises la visite d’Arnoldi. Notre liaison devint plus intime. Je lui confiai quelques particularités de ma situation. Il m’initia à certains côtés de la sienne. Je fus sur le point de lui parler de la tête de cire et de l’effet qu’elle produisait sur moi. Mais la honte d’avouer ce que je considérais comme une faiblesse me retint. Qui sait pourtant? Une analyse de mon état, faite en compagnie de cet esprit sceptique, eût peut-être exercé sur mon âme une salutaire influence!
Le huitième jour, la fascination de ces yeux mornes fut la plus forte. Je regardai.
Dès lors, chaque jour, cette sensation troublante vint prendre sa place parmi les autres amertumes de ma vie. Au bout de quelque temps, je finis par l’accepter, comme un malheureux rongé par un parasite sans cesse renaissant, qui • finit par se laisser dévorer et porte sur lui son bourreau sans chercher à s’affranchir, par une opération douloureuse, d’une souffrance qu’il sait devoir fatalement renaître.
Ma vie matérielle était toujours la même. Chaque semaine, j’allais porter à mon camarade de collège mon travail de huit jours. Il taillait dans ma pensée, rejetait ceci, prenait cela, me payait et me donnait une nouvelle tâche. De collaboration, il n’était plus question depuis longtemps. Là aussi, je ne cherchais même plus à réagir. J’acceptais la situation telle quelle. Mais, chaque samedi, j’endurais un nouveau supplice, et, chose extraordinaire, au lieu de m’y habituer, j’éprouvais chaque fois un froissement plus aigu, comme si les douleurs passées fussent restées vivantes pour s’ajouter à la douleur nouvelle.
Et quand, en revenant à mon logis, je voyais cette figure de ’décapitée darder sur moi le rayon lumineux de ses yeux fixes, je fermais les miens, établissant je ne sais quel lien mystérieux entre ma destinée et ce regard mort.
Un samedi, je vins au journal.
Mon camarade était en province. Il allait poser sa canditature à un siège de député. Il paraît qu’il s’était fait un nom. Mon pain était parti avec lui.
Je rentrai, rapportant mes manuscrits. La rue des Moines était sombre et déserte. Seules quelques femmes, semblables à des ombres dans le crépuscule, causaient immobiles et à voix basse sur le seuil des allées noires. Je regardai de loin si la boutique du coiffeur était éclairée: je respirai avec un véritable soulagement en voyant que tout était sombre, et je hâtai le pas. J’éprouvais, au milieu de mon désespoir, un âcre plaisir à pouvoir regarder cette vitrine où mon imagination surexcitée voyait une relation étrange entre une effigie sans vie et mon malheur constant. Je marchais vite, les yeux fixés sur l’étalage inoffensif: je rentrerais donc chez moi sans l’avoir vue!
J’allais tourner dans mon allée. Trois pas encore, j’étais à l’abri. A ce moment, un bruit sec retentit; le bec de gaz de la rue s’alluma juste au-dessus de la boutique, une rafale de vent fit battre et grincer les plateaux de cuivre, et la figure fardée m’apparut soudain et me jeta son défi.
Je traversai la rue, j’entrai.
Je voulais obtenir du coiffeur qu’il ôtât cette enseigne de son étalage.
L’homme s’avança avec empressement, me présenta son fauteuil de cuir vert, releva le dossier, alluma le gaz et se mit à battre son savon. Je m’assis machinalement et me laissai faire la barbe, cherchant comment j’allais m’y prendre, tremblant de lui laisser voir ma peur.
–Vous avez là une singulière poupée de cire.
–Vous trouvez, monsieur?
–Oui. Est-ce que cela vous est bien utile de garder cette tête dans votre vitrine?
–Mais sans doute, monsieur. Cela attire les clientes du quartier qui jugent par sa coiffure de notre talent. Et puis c’est un accessoire du métier.
–C’est vrai. Mais pourquoi ne mettez-vous pas un buste? Vous devriez mettre un buste. D’autant plus que, avec un commencement d’épaules et un bout de draperie de satin, la coiffure ressort bien mieux.
–Mon Dieu, monsieur, vous avez raison; mais cela fait une grosse dépense. Et, dans notre quartier, on a tant de frais et si peu de recettes!
–C’est égal. Votre poupée a l’air d’une tête coupée. Il y a des gens que cela peut impressionner… et tenez, je connais précisément quelqu’un…
Je n’osai continuer; le barbier stupéfait s’était arrêté, son rasoir en l’air, regardant si j’étais sérieux. Puis il se mit à rire et me dit: L…, la concierge d’en face, est enceinte; elle ne s’est pas encore plainte. Ses six autres enfants sont bien venus.
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Je rentrai dans un état d’agitation impossible à décrire. Le départ de celui qui me faisait vivre, mon insuccès près du coiffeur, la certitude que cette tête continuerait à me poursuivre, l’inquiétude du présent et de l’avenir, la rage de mon intelligence inutile comme mon instruction, tout cela agissait sur mon cerveau et me donnait une de ces veilles fiévreuses où l’esprit saute d’une idée à une autre, évoque le passé, bâtit des projets insensés, tandis qu’une voix intérieure fredonne malgré vous perpétuellement le même air, généralement un air sautillant, indice du trouble d’une âme où la mémoire se révolte contre le raisonnement: suprême ironie de la faiblesse de notre nature. Je pris du chloral et je dormis.
Et, le lendemain, il fallut recommencer la lutte, cette lutte pour la vie dont parle Darwin; l’absence du directeur de journal me fermait toute issue pour gagner ma vie par les lettres. Dès lors j’y renonçai. Je dévorai les Petites Affiches, les pages d’annonces, ces fameuses offres et demandes d’emplois, où il y a toujours cent demandes pour une offre. Partout, on voulait des références. Qu’avais-je fait jusqu’alors? Du journalisme! On souriait et on me disait qu’on n’avait pas de place. Un jour, j’apprends… qu’une place de garçon de bureau était vacante dans un journal. J’en étais là, messieurs. Je me présente.
–Que savez-vous faire?
–Je sais, monsieur… Je sais lire et écrire.
On m’accepta.
Mais trois jours après, un matin, seul dans le bureau, voyant devant moi une plume et du papier, la tentation fut trop forte. Je me mis à écrire une réponse à un article paru la veille dans le journal. Je fus interrompu par une voix.
–Je vous ai pris pour balayer les bureaux, et non pour faire des articles. C’est trop drôle, parole d’honneur! Passez à la caisse, faites-vous payer vos trois jours, et allez collaborer ailleurs!
Il est superflu de dire que, au milieu de toutes ces souffrances, ma santé était profondément ébranlée. Je ne vivais que de fièvre. Néanmoins, je retournai aux Halles la nuit. Et toujours, quand je partais, chaque soir à dix heures, les yeux de la tête de cire me poursuivaient de leur sinistre adieu.
N’y tenant plus, décidé à tout plutôt qu’à voir se prolonger ce supplice, je fis taire ma honte et retournai chez le coiffeur. Je parlai d’une maladie nerveuse, j’avouai humblement que sa poupée me causait une impression sinistre, je le priai de l’ôter, j’insistai, je le suppliai même. Sa femme était là. Ils se regardèrent en riant, et l’homme me dit que si j’étais malade il fallait me faire soigner; que j’étais d’ailleurs libre de déloger; qu’au surplus, il ne voyait pas pourquoi il pâtirait, lui, de mes folies à moi, qui n’étais même pas un client. Messieurs, je me retirai, la tête basse, reconnaissant en moi-même que cet homme avait raison. Voyez si je suis l’homme farouche qu’on vous a dépeint!
Déloger! Sans doute, j’aurais pu déloger. Mais on me payait chaque nuit mon travail, et comme il fallait pourvoir aux besoins journaliers, je ne pouvais jamais réunir à la fin du mois le quart de la somme, bien modique pourtant, qui m’était nécessaire pour quitter ma chambre et en payer une autre d’avance. Le perruquier avait raconté l’histoire dans le quartier: on guettait ma sortie et ma rentrée. On jouissait de ma lutte avec la tête de cire. On riait, on me montrait du doigt. Il y avait, trois portes plus loin que la mienne, un petit établissement de lingerie. Là travaillait une jeune fille de seize ou dix-sept ans, jolie, avec de grands yeux doux et tristes. Peut-être malheureuse, elle aussi, elle avait laissé s’établir entre nous une sympathie pure et muette. Un regard, et c’était tout. Un jour, en passant devant la boutique, je quêtai mon regard quotidien. La jeune fille tira vivement par la manche une de ses compagnes. Celle-ci regarda. Elles échangèrent quelques mots à voix basse et rirent aux éclats! Il m’arriva, messieurs, pour éviter ces tortures, de passer trente heures hors de chez moi, marchant toujours, les pieds dans la neige, en plein hiver, avec une redingote noire. Et cependant, comme il fallait bien dormir quelquefois, je rentrais, marchant vite, détournant les yeux, entendant les ricanements des voisins, ou, par un suprême effort de volonté, recevant en face, sans broncher, ce regard qui, maintenant, m’allait jusqu’au cœur et glaçait mon cerveau!
J’arrive, messieurs, au22février.
Ce jour-là,–un mardi,–je vis, en parcourant un journal, que mon ancien proviseur était nommé en la même qualité dans un lycée de Paris et avait pris depuis trois jours possession de son poste. Ce fut mon premier éclair d’espoir depuis bien longtemps. Une heure après, j’étais chez lui. Je sortais, après une courte entrevue, la joie au cœur: une famille italienne, la famille Colboni, qui partait pour l’Australie, l’avait chargé de chercher un précepteur. Cette famille devait arriver dans deux jours au Grand-Hôtel. Sitôt qu’on pourrait me recevoir, on m’aviserait.
Mon premier mouvement fut de courir chez Arnoldi pour lui faire part de cette bonne nouvelle. Vivre! j’allais vivre! vivre sans souci du lendemain, voyager, m’arracher enfin à ce Paris infernal! Je lui dis tout cela avec ce naïf égoïsme du premier moment de bonheur. Il m’écouta avec une froideur que j’attribuai à la nature de son caractère, me demanda quelques détails que je lui donnai de grand cœur, me félicita et me reconduisit chez moi.
J’attendis quatre jours, guettant l’arrivée du facteur, ouvrant ma porte chaque fois qu’il entrait Ceux qui ont connu l’attente comprendront le degré de surexcitation où j’arrivais! J’attendais la vie. Je ne bougeais pas de ma fenêtre. Je puisais dans l’espérance un courage surhumain, qui me permettait de braver la tête de cire. L’éclat bleuâtre de ses yeux venait me remuer jusqu’aux moelles. Par moments, il me semblait la voir remuer dans une négation sinistre. Je tressaillais. J’entendais des rires; mais je restais là, cramponné à la barre d’appui, tremblant, les yeux chauds: j’attendais.
Le quatrième jour, la nuit tombait. J’étais dans ma chambre, sans lumière,–pour cause,–et les dernières lueurs du crépuscule, filtrant à travers les hautes tentures sombres, donnaient cette clarté indécise où les objets, sans contours définis, revêtent les formes les plus étranges. J’avais quitté la fenêtre, et, brisé de fatigue, je m’étais assis dans mon unique fauteuil. L’ouïe veillait seule au milieu des sens assoupis dans une somnolence maladive, tandis que le cerveau donnait carrière à une fiévreuse activité. Je voyais de riants tableaux soudain voilés par d’horribles scènes: l’immense Océan, un beau navire, l’air, l’espace… Puis tout cela s’embrumait, se fondait en figures nouvelles, de hideuses danses, la tête de cire et ses yeux figés.
Un pas m’éveilla.
C’était le facteur.
La lettre!
J’allumai une allumette, et je lus:
«Pardon, j’ai pris votre place. J’étais trop malheureux. Pardon!
» ARNOLDI.»
Il me sembla que ma tête éclatait. Je m’abattis sur ma table, devant la fenêtre.
............................................................
Une heure après, peut-être, je sortis de mon lourd évanouissement. Par la fente des rideaux fermés, une grande lueur éblouit mes yeux. Machinalement, je levai la tenture.
La tête de cire, entourée de dix lumières, apparaissait dans une splendide auréole, et sa bouche me lançait son sourire triomphant et moqueur.
Deux secondes, et j’étais dans la boutique.
–Vous êtes un misérable lâche!
–Quel fichu soldat tu ferais, poltron, répondit l’homme en ricanant.
Messieurs, un rasoir se trouvait là.
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Et maintenant, messieurs, pardonnez-moi d’avoir si longtemps abusé de votre patience. Ne cherchez pas dans mes paroles la révolte haineuse et banale d’un impuissant contre la société, mais simplement la peinture de faits que vous coudoyez tous les jours. Voyez si je suis un grand coupable, et jugez selon votre conscience. Il restera toujours de cette cause vingt hommes de cœur qui seront initiés à des misères inconnues; et, si ma destinée implacable peut se résoudre pour les autres en un peu de bien, vraiment, messieurs, condamnez-moi, je mourrai content!
LA
GUÉRISON D’HASSAN
NOUVELLE
Table des matières
I
La lampe arabe, à trois branches, en cuivre, mourait sur la table basse recouverte d’un riche tapis d’Orient, et ne jetait plus, dans la haute et vaste salle, qu’une lueur indécise et tremblante, semant de quelques étincelles les arabesques d’or perdues dans la pénombre. Les grandes fenêtres en ogive se drapaient d’immenses tentures dont les riches couleurs se fondaient en teinte sombre, et on ne distinguait le plafond à rosaces géométriques que par quelques lignes claires aux arêtes des poutrelles de cèdre.
Grenade, encore endormie, n’envoyait aucun bruit dans la maison silencieuse. Seule, la cloche de la Véla, vibrant dans les airs à de longs intervalles, disait que les gardiens du palais de Boabdile veillaient et que le kalife pouvait reposer en paix sous les lambris merveilleux de son Alhambra.
A demi couché sur un divan, près de la table, un homme soutenait son front dans ses deux mains; et le manuscrit, depuis longtemps déroulé à la même place, devant lui, indiquait que sa pensée, égarée dans quelque rêverie, était loin des lignes qui couraient sur le parchemin jauni. Il était impossible de distinguer ses traits. On voyait seulement son turban de soie blanche, et le grand manteau bleu qui, couvrant ses épaules, tombait en longs plis sur le divan.
Une porte s’ouvrit et quelqu’un entra.
Le nouveau venu, de moyenne stature, portait la brillante tenue de capitaine des gardes du kalife. La taille, bien prise, était emprisonnée dans une cuirasse dorée, ciselée en capricieux dessins. Sa tête était coiffée d’un casque d’acier léger, damasquiné, et surmonté d’une pointe de laiton poli. De larges braies de soie noire brochée d’or entraient dans des bottes rouges de Cordoue à grands éperons; et un cafetan écarlate, accroché aux deux épaules, se drapant en mille plis, et relevé à la ceinture, complétait son costume.
Il s’avança sans bruit, grâce aux épais tapis de Smyrne, jusqu’auprès du rêveur, qui, toujours absorbé dans ses songes, ne soupçonna pas sa présence. Arrivé là, il s’arrêta, et, les bras croisés, il regarda la scène muette qui s’offrait à lui. Il garda quelque temps cette attitude contemplative, et l’on eût pu lire sur ses traits fins une expression de tristesse, et dans ses yeux voilés la sollicitude attendrie qu’on éprouve pour les peines d’un ami.
Enfin, il sortit de son immobilité, et touchant légèrement l’épaule de l’homme:
–Hassan! dit-il.
Hassan écarta lentement ses mains et découvrit une figure encore jeune, mais fatiguée et pâle de cette pâleur mate des bruns du Midi. Les yeux qui brillaient grands et noirs sous le turban blanc, et la barbe brune, taillée en deux pointes, qui encadrait son visage amaigri, donnaient à cette belle physionomie une étrange et douloureuse expression.
–Ah, c’est toi, Mohammed, dit-il en se levant, –et sa figure s’éclaira un instant d’un vague sourire.–C’est toi? Je te croyais encore de garde au palais.
–Hier, mon pauvre ami!
–Comment, hier?
–Mais sans doute. Nous sommes au matin.
Et, allant aux fenêtres, Mohammed écarta vivement les rideaux. La lumière, entrant à flots, éclaira soudain les magnificences de l’architecture arabe, les recherches du luxe oriental, et Hassan, chancelant sous cette vive et brusque clarté, se rassit sur le divan.
–Vois, ami, reprit Mohammed en ouvrant la fenêtre, le soleil dore les neiges éternelles du pic de la Veleta. La plaine s’éveille. Les porteuses d’eau vont s’approvisionner aux citernes de l’Alhambra; et, depuis une heure déjà, la voix du muezzin a appelé les croyants à la prière matinale.
–Le matin, murmura Hassan, comme se parlant à lui-même, le matin! Encore une nuit peuplée de souvenirs et veuve d’espérances! Mourrai-je?......
Mohammed revint près d’Hassan et lui prit la main.
–Tu n’es donc plus mon ami, dit-il, et tu as donc oublié les jours d’autrefois où tu m’appelais frère, où tu n’avais pas de secrets pour moi, comme je n’avais pour toi rien de caché?
–Je n’ai rien oublié, puisque, seul de tous, tu pénètres chez moi à toute heure.
–Qu’importe cette faveur, si tu gardes ton chagrin comme un amant jaloux sa maîtresse, et si tu refuses de m’en faire part comme tu ferais d’une joie! Jusqu’ici, j’ai respecté ton silence. Tu te taisais: je ne demandais rien, et j’espérais qu’un jour, désireux de soulager ton âme en confiant à la mienne une part de ton fardeau, tu me dirais la cause de tes tristesses.....
–Mais il n’y a nulle cause. C’est une disposition de mon esprit, une maladie mélancolique, si tu veux.
–Tu voudrais me tromper, ami! Tu es jeune et riche, parent du roi, et tu peux aspirer aux plus hautes destinées. Tu es beau, et bien des yeux noirs te suivaient sous les voiles quand tu passais à cheval à la tête de nos armées. Tout ce qui peut faire le bonheur dans la vie, tu l’as. Ton palais rivalise avec l’Alhambra. Les eaux vives de tes vastes jardins font oublier celles du généralife. Les plus magnifiques chevaux de la Syrie viennent peupler ton écurie. Toutes tes ambitions sont satisfaites, tous tes désirs sont accomplis sur l’heure, et les femmes alliées avec la fortune ne t’ont rien refusé. Que désires-tu? que regrettes-tu?
–Tais-toi!......
–Non, je suis venu te trouver aujourd’hui décidé à en finir: si je suis impuissant à te consoler, je pourrai pleurer avec toi. Quand j’ai eu mes chagrins, tu en as demandé ta part: je te l’ai donnée. C’est mon tour maintenant. Tu n’as pas le droit de me refuser. Tous nos amis te regrettent. Tous veulent se joindre à moi pour te guérir. On se distrait de tout: nous te distrairons. Ne sais-tu pas qu’on s’use à rester ainsi seul à seul avec sa douleur, et qu’un homme qui s’y abandonne est aussi lâche que le guerrier qui, ayant encore le bras droit sauf, rend ses armes et demande merci. Tu fuis les plaisirs de la cour: je veux que tu y reparaisses. Je veux que tu reprennes ta part de nos fêtes, de nos joies et de nos batailles. Tous les jours, nous avons des rencontres avec Aragon et Castille, et, dans la mêlée, nos soldats étonnés cherchent en vain ta bannière. As-tu donc oublié les longues expéditions, les combats singuliers avec les chevaliers d’Espagne, et le retour triomphal dans Grenade, et la guerre, et l’amour?
–Je ne veux plus d’amour ni de guerre.
–Si l’amour t’a blessé, tu sais bien qu’il guérit les blessures qu’il a faites; mais toi, Hassan, quel coup as-tu pu en recevoir?
–Aucun.
–Aucun! Et cependant tu souffres. Et de quoi souffrirais-tu? nieras-tu cette rêverie dans laquelle tu étais plongé quand je suis arrivé, cette rêverie qui, toute une nuit, t’a fait oublier les heures?
–Je dormais: j’ai voulu lire hier la philosophie d’A-Ken, et le sommeil m’a vaincu.
–La philosophie d’A-Ken!
Mohammed marcha vers la table et prit le manuscrit.
–La philosophie d’A-Ken… ! Ce sont les poèmes de Sadi, et voilà les strophes sur lesquelles tu t’es arrêté:
Regarde ces ci eux où scintillent
Tant d’astres aux joyeux rayons
Il est des étoiles qui brillent
En vifs, mais passagers sillons.
L’éclat de leur route éphémère
A peine illumine la terre
Du feu vite éteint de son cours:
Il s’enfuit comme la pensée,
Et sa splendeur sitôt passée
Est une image de nos jours!
Regarde la rose effeuillée
Par le souffle de l’Aquilon
De sa couronne dépouillée,
Elle penche humblement son front.
Ses feuilles à l’éclat superbe,
Qui tour à tour vont joncher l’herbe,
Tristes débris de sa beauté,
Sont l’image de nos années
Qui s’envolent, bientôt fanées,
Sur l’aile de l’éternité!
Il a raison, le doux Persan, continua Mohammed; la vie est un temps court. Il faut en user et ne pas consumer dans des chagrins imaginaires peut-être, stériles à coup sûr, les brèves années qu’Allah veut bien nous donner.
–Ces années sont encore trop longues!
–Comment, c’est toi qui parles ainsi! toi, un homme que j’ai toujours vu véritablement fort!
–Toutes les forces peuvent se briser!
–Quand la volonté ne les double pas.
–Ou quand elle se brise elle-même!
–Alors tu n’as même plus le désir de guérir: tu t’abandonnes; la lutte a paru trop dure à ton âme subitement amollie et la résistance trop rude à ton courage. C’est bien. Tu refuses l’aide de mon amitié. Elle ne peut rien si tu ne veux rien. Tu fuis ses consolations, et le partage avec elle t’effraye: je n’ai rien à dire. Mais, comme je ne peux ni supporter impassible la vue de tes souffrances, ni me faire le complice de ta faiblesse, adieu, Hassan Adieu, frère! Je ne t’importunerai plus.
Et le capitaine se dirigea vers la porte.
Hassan le regarda s’éloigner, morne et comme s’il n’eût pas compris. Mais, quand il vit Mohammed près de franchir le seuil et s’arrêter sous la draperie soyeuse, pour lui envoyer un long et dernier regard de triste adieu, il se redressa vivement, courut à lui, et cet homme de haute taille, à figure bronzée, se laissa aller sur l’épaule de son ami et pleura silencieusement. Les pleurs d’une femme éveillent une tendresse protectrice; celles d’un enfant, une sollicitude émue; celles d’un homme, ces grosses larmes qui roulent sur le visage contracté pour les retenir, celles-là font naître une sensation poignante et, quand l’homme est un ami, vous bouleversent.
Remué jusqu’à l’âme, Mohammed ramena Hassan au divan, le fit asseoir et prit place à côté de lui.
–Parle, ami, dit-il. La confiance te fera du bien. Et puis… qui sait? tu as un chagrin d’amour. Eh bien, si celle que tu aimes est de notre nation, elle est à toi. Si c’est une chrétienne, nous irons ensemble l’enlever, fût-ce au cœur des Espagnes et dans le palais de Ferdinand!
–C’est une morte!
–Une morte!
–Je vais tout te dire, ami.
–Parle.
–Il y a deux mois, tu dois t’en souvenir, une expédition fut résolue contre Menjibar. Il s’agissait d’effrayer, par une de ces incursions qui nous sont habituelles, le gouverneur de la ville qui préparait une attaque contre nous.
–Je devais y prendre part; la volonté du roi m’a cloué au palais. C’est toi qui as commandé les trois mille hommes qui ont envahi le territoire de Menjibar.
–Précisément. Tu sais qu’à peu de distance de la ville se trouve le grand couvent de Santa-Marta. Le bruit courait que, derrière les épaisses murailles de cette retraite, qui est une véritable forteresse, le comte de Salastro, gouverneur de la province, avait caché ses trésors; et j’avais reçu du kalife l’ordre de m’en emparer, après avoir, toutefois, mis la ville dans l’impossibilité de venir au secours du monastère. La première partie de ces ordres avait été exécutée; et, après avoir taillé en pièces la garnison sortie pour nous attendre, après avoir levé sur la cité une large contribution de guerre, et choisi, parmi les notables, des prisonniers de riche rançon, nous étions revenus camper sous les murailles de Santa-Marta.
Le lendemain, je fis donner l’assaut. La place, bien fortifiée et encore mieux défendue, nous repoussa avec de grandes pertes. J’accordai à mes soldats un jour de repos, et, le jour suivant, nous fîmes une seconde tentative: elle ne réussit pas mieux que la première. Pendant dix jours le soleil éclaira chaque fois un nouvel assaut, terminé chaque fois par une nouvelle défaite.
–Je sais tout cela; et je sais aussi que, toujours dans les premiers sur les échelles, tu n’en es jamais descendu: elles se sont rompues sous toi.
–C’était mon devoir. Le onzième jour, mes hommes, décimés par la garnison du couvent, exaspérés par la mort de leurs camarades, livrèrent une dernière et furieuse attaque. Celle-ci fut plus heureuse. Emportés par la rage des insuccès répétés les nôtres se précipitèrent comme des tigres sur les remparts. Grêle de pierres énormes, pluie d’huile bouillante et de plomb fondu ruisselant des mâchicoulis, ruisseaux de poix enflammée, rien ne put les arrêter: les échelles se brisent; on appuie les fragments les uns sur les autres, et, ur ces degrés mouvants, on cherche à atteindre les créneaux. On y touche. On s’y cramponne. Les assiégés coupent à coups de hache les poignets des premiers arrivés: ils tombent: d’autres les remplacent, et au bout de deux heures d’une lutte sauvage, pendant laquelle on entendait, dans les courts repos de la mêlée, les hymnes chrétiens chantés par les voix fraîches des nonnes invoquant leur Dieu; après un effroyable carnage des deux côtés, nous fûmes maîtres du chemin de ronde.
Tu sais que j’ai l’horreur du sang versé. Implacable dans la bataille, j’aime à préserver ensuite les vies désormais inoffensives. Nous étions vainqueurs. Les chrétiens demandaient merci à nos soldats, qui inondaient de toutes parts les murailles, et je n’eus plus dès lors qu’une préoccupation: empêcher les massacres. Je fus impuissant. En vain je courais d’un point à l’autre, menaçant ici, suppliant là; mes hommes ne m’obéissaient plus. C’est à peine si l’on cessait de tuer en ma présence pour recommencer sitôt que je volais ailleurs. Tous les défenseurs, sauf quelques-uns que j’avais pu prendre sous ma protection immédiate, furent passés au fil de l’épée. Et, pendant ces horribles scènes, j’entendais toujours, dominant par intervalles le bruit des armes et les cris des victimes, le chant pur et régulier des nonnes, qui, enfermées dans la chapelle, attendaient la mort.
Tout à coup, les voix se turent. Occupé à sauver quelques malheureux, je ne songeai pas d’abord à m’expliquer ce subit silence. Mais, au bout de peu d’instants j’en compris le terrible sens: je courus à la petite église où s’étaient refugiées les chrétiennes: la porte était enfoncée; il était trop tard. Douze femmes, passant de la prière à la mort, avaient été égorgées et gisaient sur les dalles. Nos soldats, ivres de sang, affolés par la résistance meurtrière du couvent; enflammés, de plus, par les prédications fanatiques d’un de nos prêtres qui accompagnait l’armée, avaient jeté à terre un grand Christ et avaient ordonné aux nonnes d’y poser le pied. Toutes avaient refusé: toutes étaient mortes.
Saisi d’horreur et transporté de colère, je courus à l’instigateur de ces meurtres, et j’allais, dans mon indignation, faire justice moi-même. Le prêtre, immobile, les bras croisés sur sa poitrine, me regardait en face, comme si, certain que son action avait été agréable au Prophète, il eût défié mon cimeterre. Mes hommes indécis murmuraient sourdement et semblaient vouloir le soutenir. Soudain, je m’arrêtai.
Une porte venait de s’ouvrir, et une jeune religieuse, portant la crosse des abbesses, s’était arrêtée sur le seuil, nous regardant. Elle avait été mettre en lieu sûr les vases sacrés et revenait partager le sort de ses compagnes. Belle comme les anges de son ciel, les yeux resplendissants d’une flamme divine, elle attendit, droite et fière.
Alors le prêtre me lança un regard de défi. Il étendit le bras vers la femme, et, avant que j’eusse pu faire un pas, maîtrisé d’ailleurs par mes propres soldats révoltés que fascinait son fanatisme, je vis de mes yeux cette magnifique créature traînée vers la croix couchée à terre. Je vis déchirer ses vêtements. Je vis, en me débattant, fou de rage, ses longs cheveux d’ébène ruisseler sous ses voiles et cacher son sein blanc mis à nu, et, dans cette chair virginale, un poignard s’enfoncer!
Elle tomba sur les genoux, pâle, un ruisseau rouge sur la poitrine. Elle leva au ciel ses grands yeux noirs, puis les tourna vers moi, et, voyant mes efforts, comprenant que je voulais la défendre, elle eut un faible sourire et s’abattit sous un dernier coup… Eh bien! je l’aime!
Le reste importe peu. Je ne te parle pas du châtiment terrible infligé à ses assassins quand des fidèles m’eurent délivré: je l’aime! j’aime cette morte. J’ai passé une longue nuit seul, près de son cadavre, qui gardait encore sur les traits char. mants du visage l’expression sublime du martyre. Puis j’ai coupé une mèche de ses cheveux, et j’ai renvoyé son corps à sa famille illustre et désolée, à sa mère, qui peut-être me maudit comme son bourreau.
Je l’aime! je l’aime comme jamais une vivante n’a été aimée. Je passe avec son souvenir de longues heures, et quand, en rêve, je me vois près d’elle, quand il me semble, à genoux à ses pieds, respecter sa prière et couvrir sa foi de mon amour, quand mon imaginatiou fiévreuse, niant la réalité, la fait revivre, quand je l’évoque jusqu’au vrai…, le passé me crie:
–Elle est morte!
Voilà pourquoi je suis sombre, ami. Tous les amours, même les plus insensés, sont éclairés par un vague espoir, et le berger des Alpujarras, amoureux de la sultane, peut voir dans ses rêves quelque lampe merveilleuse trouvée dans une grotte et le faisant puissant. Les murs les plus épais qui séparent les êtres peuvent tomber et les réunir dans leur chute. Un seul est éternel: la mort! Et c’est celui qui me sépare de ma bienaimée! Comprends-tu, frère, que je sois malheureux, et m’en veux-tu encore?
–Pauvre Hassan! non, je ne t’en veux pas. Mais j’avais raison d’appeler ta confiance, car je comprends ta peine. N’est-ce pas un soulagement que de dire sa souffrance? Il est bien faible encore, mais tu le sentiras grandir; bientôt tu chercheras mon oreille amie de tes douleurs, et, sûr de les épancher dans l’âme d’un frère qui, sous ses dehors insouciants, cache aussi de cruels souvenirs, tu aimeras à parler de ton mal avec moi qui ai souffert. Et puis, tu as encore un espoir.....
–Lequel?
–L’oubli!
–L’oubli!.....
–Oh! non pas l’oubli qui efface et détruit, mais celui qui voile légèrement d’abord les anciennes douleurs et, peu à peu, ajoutant chaque jour un nouveau et insensible nuage, laisse seulement subsister une image vague et affaiblie, dont la vue éveille dans l’âme, au lieu d’un cuisant chagrin, une sensation presque douce de mélancolique tristesse. Je sais ce que tu vas me répondre: tu ne veux pas de l’oubli. Tu te complais dans le mal qui te consume. Mais moi, j’ai le devoir de t’y arracher. Un citoyen obscur a tous les droits, même celui de mourir: tu ne l’as pas. Tu es malheureux aujourd’hui, plus malheureux que le pauvre prisonnier qui répare nos routes: mais, jusqu’au jour de la chute, tu as eu toutes les faveurs du ciel. Ces privilèges, ces dons d’Allah, qui jusqu’ici ont embelli ta vie, t’imposent des devoirs auxquels ta nature droite et virile ne peut faillir. Ferdinand d’Aragon et Isabelle de Castille jurent de détruire ce qui reste de notre empire. Ce n’est pas en un pareil moment que tu peux rester inactif et oublier qu’un prince du sang des kalifes se doit à sa patrie. Toi sur qui le royaume fait reposer sa plus chère espérance, toi qui, si souvent, nous a conduits aux victoires que dédaignait Boabdil, tu dois te consacrer au salut de Grenade, et t’y consacrer tout entier. Tu dois marcher à notre tête, non comme un corps que son âme a déserté, mais comme un homme vaillant, en possession de tout son être, de toutes ses nobles facultés, comme l’homme que tu étais hier. Tu dois tout tenter pour chasser tes tristesses, reparaître à la cour, reconquérir ton influence qui s’en va, et forcer Allah à écrire sur son redoutable livre qu’il te conservera, que Grenade sera sauvée, et qu’elle le sera par tes mains!
A ce mâle langage, Hassan se leva, et, saisissant les mains de Mohammed:
–Tu as raison, frère, dit-il, dispose de moi, et que les dessins d’Allah s’accomplissent!
Pulsuz fraqment bitdi.