Kitabı oxu: «Les chroniques de Georges Courteline dans "les Petites nouvelles"»

Şrift:

Georges Courteline

Les chroniques de Georges Courteline dans "les Petites nouvelles"


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066300944

Table des matières

I

II

III

IV

AUX CHIENS PERDUS

V

L’EXÉCUTION DE CAMPI

VERSION DE L’ “OURS BRUN”

VERSION DE L’“ OURS BLANC”

VERSION DE L’ “OURS NOIR”

VI

A THÉOPHILE GAUTIER Auteur d’ Albertus!

VII

VIII

IX

PREMIÈRE QUESTION

DEUXIÈME QUESTION

TROISIÈME QUESTION

X

XI LA NÉERLANDIDE ou LES STÉVENS ENNEMIS

SCÈNE PREMIÈRE

SCÈNE II

SCÈNE III

SCÈNE IV

SCÈNE V

XII

XIII

XIV

ACTICLE PREMIER

ART2

ART. 3

ART. 4

XV

ROYAUME DE HOLLANDE EXPOSITION UNIVERSELLE D’AMSTERDAM

XVI

XVII

XVIII

XIX

XX

XXI

XXII

XXIII

XXIV

XXV

XXVI

XXVII

XXVIII

XXIX

XXX

LES FOUS (VILLE-EVRARD)

I

Table des matières

Sans pénétrer aucunement dans le domaine de la politique,–à Dieu ne plaise que ça m’arrive jamais, –je peux dire que les anarchistes commencent à devenir encombrants.

Ces gens-là ne font parler que d’eux; quand ça n’est pas pour une chose, c’est pour l’autre.

Ils ont tenté, ces jours derniers, de faire avaler une boulette à M. le comte de Paris, et, à peine l’émotion causée par cette horrible tentative commence-t-elle à se calmer, que, brusquement, comme par enchantement, nos murs se couvrent d’affiches rouges, terrifiantes de laconisme, et portant aux quatre coins de la ville ce cri de détresse et de misère:

J’ai faim! J’ai faim! j’ai faim!

Ceux qui n’ont pas vu de leurs yeux l’aspect de Paris ce jour-là, ne peuvent s’en faire aucune idée.

C’était navrant.

Victor Hugo en eût pleuré.


Heureusement, M. Camescasse eut l’excellente idée de faire enlever ces affiches à mesure qu’on les collait et de les faire jeter au ruisseau. Après quoi il s’aperçut que ce qu’il avait pris naïvement pour une excitation au pillage des charcuteries n’était autre chose qu’une innocente annonce du roman feuilleton J’ai faim, actuellement en cours de publication dans le journal les Petites Nouvelles.

On pense bien qu’à la nouvelle de ce massacre de nos marchandises nous nous transportâmes en bloc à la préfecture de police. Nous y arrivâmes, d’ailleurs, dix minutes trop tard; le sacrifie était consommé. Nous ne pûmes obtenir que des explications, que nous avons jetées dans la rue, en sortant, et des excuses dont nous accusons réception.

Avec tout ça, nous sommes refaits de quelque chose comme trois cents francs, plus trente-cinq sous d’une voiture que nous avions été dans l’obligation de prendre pour ne pas arriver avec des chaussures sales.

Mais ça nous est égal, nous sommes bons princes et nous donnons quittance à M. Camescasse. Si cet argent lui pèse sur la conscience, il est libre d’en faire bénéficier qui il voudra: les petits Chinois ou l’œuvre des Statues de France.


Car je commence à croire que c’est une entreprise. C’est tous les jours une statue nouvelle, qui demande à cor et à cri à faire son apparition, et la semaine qui, sur ce point, a été particulièrement accablante, peut se résumer comme suit:

Lundi

Proposition, par un journal du matin, d’élever une statue à VICTOR DE LAPRADE, poète lyrique, ex-membre de l’Académie (François Coppée. successeur.)

Mardi

Proposition, par un journal du matin, d’élever, dans les parages de l’Observatoire, une statue à JEAN PAUL BÉRANGER, ex-chansonnier populaire. (Villemer et Delormel, successeurs.)

Mercredi

Nouvelles rassurantes, fournies par un journal du matin, sur la santé de la statue de VICTOR HUGO.

Jeudi

Proposition, par un journal du matin, d’élever une statue à l’amiral COLIGNY, ancien huguenot, assassiné par Charles IX dans la nuit de la saint Barthélémy, et par Voltaire dans la Henriade.

Vendredi

Proposition, par un chroniqueur bien inspiré, d’élever une statue à l’amiral Le Kelpudubec.


Ces diverses motions ont été accueillies par de violents éclats de rire. La dernière, seule a paru fixer l’attention. Après avoir fait le tour de la presse, elle est arrivée à bon port chez Mme Juliette Lamber, où les habitués de la maison se m ettaient en devoir d’en discuter l’urgence, quand ils apprirent, avec douleur, que son auteur, soupçonné d’accointance avec les anarchistes, venait d’être, pour cette raison arrêté par les sbires de M. Camescasse.

Le fait était malheureusement vrai: l’infortuné venait d’être jeté sur la paille humide des cachots.

Il y a pourri une heure et demie et n’a été rendu enfin aux douceurs de la vie de famille que sur les supplications de son concierge et les témoignages flatteurs de sa femme de ménage.


La police est, on le voit, aussi bien faite chez nous que la justice est bien exécutée chez nos bons amis d’outre-Manche.

Un importante ville anglaise vient, en effet, d’être le théâtre d’une scène extrêmement plaisante.

Un coquin, convaincu de double assassinat, avait été, pour cette espièglerie, condamné à être pendu, et attendait avec une légitime impatience le moment de son exécution. Le grand jour arriva enfin, et avec lui, l’exécuteur des hautes œuvres,–gris comme on ne l’a jamais été qu’à Varsovie, avant que le calme y régnât.

Ce fonctionnaire grimpa sur l’échafaud, et là, en présence du public, coram populo, comme dirait Tacite, se livra à différentes facéties, dont la plus spirituelle fut de s’y reprendre à TREIZE FOIS avant de mener son client à bonne fin.

Treize fois! nombre fatidique! Le patient s’en aperçut. Il en mourut, tout simplement.

Je dois ajouter, au surplus, qu’on ne m’accuse pas de farder la vérité, qu’immédiatement après sa mort on reconnut son innocence, mais ça ne change rien à ce que je dis.


De Liverpool, où s’est passé cet incident, à la place Saint-Germain-des-Prés, il n’y a guère que quelques journées de traversée et sept heures et demie de chemin de fer; ce qui m’amène, sans que personne s’en soit douté, devant les bancs de la police correctionnelle.... où s’asseyaient, pas plus tard qu’hier, les sieurs Pailloux et Charles Trévoazan.

On sait ce que je veux dire.

Ces drôles, l’un cocher, l’autre conducteur du tramway sud de Clamart, avaient conçu l’étrange dessein, pour abréger la longueur du parcours, de grignoter de pair une pomme verte, dans la personne d’une petite blanchisseuse bête comme une oie, dit la chronique, mais cependant suffisamment intelligente pour des gens blasés de longue date sur la conversation des chevaux. Ils ont donc voulu à toute force donner de l’esprit à cette niaise, suivant le procédé du bonhomme; malheureusement ça n’a pas pris, cette niaise s’étant formellement refusée à troquer sa position contre une autre plus intéressante; si bien que ses deux précepteurs en ont été pour leurs tentatives d’éducation, plus trois mois de prison et16fr. d’amende.

S’ils eussent, sur le bout du doigt, possédé leur Victor Hugo, ils auraient su que la pièce:

Louis, voici le temps de respirer les roses

n’est pas datée du mois de mars. Malheureusement on ne peut pas en demander tant à des conducteurs de tramways.


II

Table des matières

Il nous en arrive une bonne.

Les habitants de Passy et de Grenelle, éprouvant le désir de voir courir des chevaux,–c’est une distraction comme une autre pour les gens qui n’ont rien à faire,–députèrent ces jours-ci, au gouvernement, plusieurs notables commerçants du quartier, en vue d’obtenir que le Champ de Mars fût converti en champ de courses. M. Waldeck-Rousseau, ministre de l’intérieur, prit immédiatement la parole, et, toujours aimable, se déclara trop heureux de pouvoir acquiescer à un semblable désir.

–Messieurs, dit-il, c’est le Champ de Mars que vous demandez; eh bien, je vous en fais cadeau pour vos œufs de Pâques. Je vous le donnerais bien tout de suite, malheureusement je ne l’ai pas sur moi, et vous aurez la peine d’aller le prendre vous-mêmes. Vous trouverez bien tout seuls, n’est-ce pas? C’est à une demi-heure d’ici, entre la Seine et l’Ecole-Militaire.


Les délégués de Passy et de Grenelle, avec force remerciements, s’apprêtaient déjà à filer, quand M. le ministre de la guerre les arrêta sur le seuil de la porte.

–Messieurs, dit-il avec sa rude franchise d’ancien militaire, inutile de tant vous presser. Mon collègue est trop généreux; on voit bien que ça ne lui coûte rien.

–Comment cela, exclama M. Waldeck-Rousseau?

–Parfaitement, reprit son interlocuteur, le Champ de Mars m’appartient en propre, c’est M. Grévy qui me l’a donné, et je serai très obligé à ces messieurs de n’y pas toucher le moins du monde vu que je le trouve très bien comme il est.

M. Waldeck-Rousseau haussa légèrement les épaules:

–Voilà, ma foi. une étrange prétention; le Champ de Mars est ma propriété et je prétends en disposer comme bon me semble.

–Il est à moi, et ces messieurs ne l’auront pas!

–Ilest à moi et ces messieurs peuvent dès maintenant en user à leur convenance!

Les deux hommes se levèrent et, pâles de rage, s’avancèrent l’un sur l’autre, tandis que “ces messieurs, ” absolument abasourdis et se confondant en excuses, répétaient sur des tons divers:

–Mon Dieu! mon Dieu, quel ennui!... Une semblable discussion... Nous sommes vraiment désolés... Si noua avions pu supposer que nous vous causerions un pareil dérangement, etc., etc.

Avec tout cela, comme deux ministères revendiquent la propriété du Champs de Mars, il y a tout lieu de penser qu’il n’appartient ni l’un ni à l’autre.

Alors à qui appartient-il? Peut-être à moi.

Il faudra que j’en aie le cœur net et que je voie cela en rentrant.


Ces désaccords, résultats directs d’une administration que, selon le cliché, toute l’Europe nous envie, sont beaucoup plus fréquents qu’on serait porté à le croire, et je citerai à ce sujet, une impayable histoire de guérite, qui s’est passée, il y a quelques années, dans une petite ville de province, assez voisine de Paris.

Cette petite ville, chef-lieu de brigade militaire depuis des temps immémoriaux, possédait entr’autres curiosités, un général, un factionnaire et une guérite. Il arriva, par suite d’une décision ministérielle, que le général commandant reçut son changement de résidence, et s’en alla, emportant son factionnaire. La guérite demeura seule, servant de refuge aux chiens perdus, et s’ennuyant à en périr, dans une rue où, bon an mal an, il ne passait pas quinze personnes.

Cet état de choses dura deux ans, après quoi, le conseil municipal s’aperçut tout à coup que cette inutile baraque gênait horriblement la circulation publique. Il s’en émut, chercha un moyen, et c’est ainsi qu’un beau matin le maire arriva en personne chez le colonel du régiment de dragons garnisonné dans la petite ville.

–Mon colonel, dit ce magistrat, il faudrait pourtant se décider à débarrasser le trottoir de la guérite du général. Elle encombre et elle ne sert à rien.

–Je ne vois pas bien, répondit le colonel, en quoi elle encombre tant que ça. Si cependant, il en est ainsi, vous pouvez faire une chose bien simple, c’est de la démonter et de la jeter au feu.

–Le conseil est beaucoup trop bon, mon colonel, pour que vous n’en profitiez pas, car la guérite vous appartient de droit, en tant que fourniture militaire.

–C’est absolument ce qui vous trompe; la propriété en revient à la ville.

–Je vous demande pardon.

–Moi aussi.

Et cette lutte de générosité se prolongea pendant trois heures, au bout desquelles le colonel, naturellement impatient, trancha net la discussion en flanquant le maire à la porte.


Le cas était beaucoup trop grave pour que le con seil municipal pût se résigner à se tenir pour battu: une double pétition fut donc adressée au ministère de l’intérieur au ministère de la guerre, revêtue de nombreuses signatures, et exposant les multiples calamités qui résulteraient pour la ville du maintien de la guérite abandonnée. Les deux administrations étudièrent l’affaire plusieurs mois, discutèrent le pour et le contre, entrèrent dans les considérations les plus abstraites et, finalement, tombèrent d’accord pour déclarer que ça ne les regardait ni l’une ni l’autre.

La guérite en riait comme une bête.

Bref, après des années entières-de pourparlers, de luttas et de démarches, la baraque fut définitivement enlevée et transportée dans un chantier municipal, où elle s’émiette, s’effondre peu à peu, et termine sa noble carrière dans une pourriture mélancolique.

Vous concluez peut-être de ce dénoûment que la question a été tranchée? Ah! bien, oui! Si la petite ville a pris la lourde charge de donner l’hospitalité, sur ses terrains, à la guérite du général, croyez bien qu’elle en reçoit la juste récompense. Elle émarge au budget de la guerre, pour une somme de VINGT sous par an, qui lui est généreusement et scrupuleusement ordonnancée pour le remboursement de ses frais d’entretien.

Et le jour où cette indemnité ne sera pas soldée jusqu’au dernier centime, la magistrature française aura vraiment de l’agrément.

Vous pouvez m’en croire sur parole.

III

Table des matières

Jules Moinaux, dont les étincelantes revues judiciaires concourrent depuis si longtemps et dans une si large part à la fortune du Charivari, nous dévoile un petit incident, extrêmement original et neuf, qui vient de se passer à Ploermel, en Bretagne.

Cette petite ville, illustrée par la musique de Meyerbeer, est dotée d’une population dont le nombre se chiffre par quelques centaines d’habitants; d’une gendarmerie composée d’un gendarme, d’un brigadier et d’un maréchal-des-logis; d’une sous-préfecture composée du sous-préfet et du portier du sous-préfet; d’un tribunal composé d’un président et de deux juges, et d’un barreau exclusivement composé d’un seul membre: Me Allain, pour ne pas le nommer.

Ce jeune homme pourrait, s’il le voulait, personnifier à merveille le type de l’avocat, en passant successivement, dans une même cause, d’un côté à l’autre de la barre, en défendant avec autant de conviction et de feu le bon droit de deux parties adverses dont il ferait ensuite ressortir l’inanité et le non-fondé des plaintes; en devenant enfin, son propre adversaire et en se collant lui-même au mur par des arguments aussi triomphants et irréfutables qu’ils seraient coulés bas cinq minutes après. Il arriverait ainsi à une merveilleuse habileté dans l’art de retourner les gants et embellirait rapidement son existence qui n’est précisément pas pavée de louis d’or.

Il ne le fait pas cependant, et pour deux raisons. La première c’est que s’il est pauvre il est honnête; la seconde c’est que, quoi qu’il fasse, il ne peut venir à bout de plaider, même d’un seul côté de la barre.

Je m’explique.


Personne n’ignore que, pour rendre un arrêt, un tribunal doit être composé de trois membres, et que dans le cas où l’un des juges fait défaut, il est remplacé aussitôt par un avocat au choix, désigné par le président.

Or, dans ce dernier cas–Me Allain étant le seul avocat du barreau de Ploermel–comme dit le vulgum pecus, y a pas d’erreur, et c’est toujours son tour.

C’est si bien toujours son tour que le pauvre gar çon, en moins de quatre ans, a fait fonctions de juge près de quatre cents fois, c’est-à-dire que, toutes pro portions établies, déduction faite des dimanches, jours " fériés, vacances du jour de l’an, vacances de Pâques, grandes vacances, etc., il a siégé à lui tout seul un peu plus que les trois magistrats réunis, lesquels, à tour de rôle, éprouvent le légitime besoin d’aller pêcher des ablettes ou des brèmes et d’aller voir si le printemps s’avance dans les campagnes chères à feu Brizeux.

Ce choix, qui ne se renouvelle jamais, est extrême ment flatteur pour le jeune avocat; malheureusement il laisse à désirer au point de vue lucratif; les fonc tions de juge par occasion n’étant aucunement rétri buées. Me Allain a naturellement fini par s’en lasser, en sorte que, ces jours derniers, s’avançant devant le tribunal pour y présenter une défense quelconque, et ayant entendu le président lui dire: “Maître Allain, mon honorable assesseur, M. X..., étant resté chez lui pour se purger, vous allez avoir le plaisir de vous installer à ma droite et de le remplacer dans ses hautes fonctions ", dame! il s’est fâché tout rouge, a déclaré qu’il en avait assez et que, cette fois, il ne siègerait pas.

–Maître Allain, lui dit le président, que vous veuilliez ou que vous ne veuilliez pas, c’est exactement le même prix. Je vous fais sommation de siéger auprès de moi; de par la loi, qui vous y oblige.

–Monsieur le président, répondit l’avocat, si la loi m’y oblige, c’est une autre histoire; qu’on aille chercher le seul gendarme de Ploermel pour qu’il me traîne de force près de vous.


Les choses n’allèrent pas aussi loin; on n’alla pas déranger pour si peu la gendarmerie de Ploermel, mais maître Allain fut condamné séance tenante à une suspension d’un mois, laquelle vient d’être réduite de moitié en appel.

Et voilà un pauvre diable qui, après avoir, pendant près de quatre années, jeté à contre-cœur, sur la paille des cachots, des gens que sa mission le portait quand même à innocenter, se trouve à l’heure qu’il est dans cette situation exceptionnelle, qu’il est ensemble batonnier, avocat, conseil de l’ordre, juge, président et, pour en finir, rien du tout.

Mais c’est le tribunal qui s’amuse!

Pensez donc: plus d’avocat, partant plus de juge, et c’est, pour les trois magistrats, la faculté d’aller pêcher des brèmes, d’attendre le printemps à la gare, ou de se purger pendant quinze jours de suite, sans que personne ait le droit de rien dire.


IV

Table des matières

Les chiens sont les amis de l’homme; comme, d’ailleurs, tous les animaux qui en ont reçu des coups de pied et se savent destinés à en recevoir de nouveaux. La Providence, qui sait parfaitement ce qu’elle fait, les a créés et mis au monde pour servir d’exemples à l’humanité, lui prècher la fidélité, l’humilité, le pardon des injures et la nécessité d’avoir toujours un maitre. Malheureusement, l’humanité ne veut en faire qu’à sa tète: de là le duel, l’adultère, le régime républicain, et la croix de la Légion d’honneur. Seuls, quelques hommes–rari nantes–ont eu le bon sens de n’y pas mettre d’entêtement, ce qui permet d’affirmer qu’ils seraient de parfaits caniches, s’ils en avaient l’intelligence.


De tous les animaux qui en ont sauvé d’autres au péril de leur propre vie, le chien est peut-être, le seul qui n’ait jamais acheté les journaux du lendemain dans l’espérance d’y constater qu’il s’était dérobé la veille aux remerciements de la victime et aux félicitations des assistants.

Il est peut-être le seul, de tous les domestiques, qui suit jamais allé aux Halles avec un panier dans la gueule; et il est le seul, dans tous les cas, qui n’en ait jamais fait sauter l’anse.

Si le bel art de la chorégraphie n’est pas entièrement disparu de notre doux pays de France, c’est à lui que nous le devons: il est le seul, en effet, qui pousse encore le dévouement jusqu’à danser à son corps défendant, donnant ainsi aux jeunes gens d’aujourd’hui de grandes et terribles leçons.


Les chiens se sont créé à notre gratitude les titres les plus nombreux et les moins contestables. C’est pourquoi les enfants des hommes qui ne sont pas, en fin de compte, aussi mauvais qu’on veut bien le dire, ont décidé de leur donner un témoignage, tardif mais éclatant, d’estime et de reconnaissance, et ils vont leur élever un monument dont la façade portera, gravé en lettres d’or:

AUX CHIENS PERDUS

Table des matières

Comme on le voit, cet édifice ne sera pas purement honorifique; non seulement il propagera la mémoire des chiens dans les siècles les plus reculés, mais il concourra encore à la prolongation de leur existence en pourvoyant à leurs besoins, et il sera, en quelque sorte, leur hôtel des Invalides.


Situé en bon air, dans la banlieue de Paris, il offrira aux malheureux déshérités une hospitalité, sinon luxueuse, au moins confortable, et où ils trouveront, délicatement réunies, toutes les douceurs de la vie de famille. Une nourriture saine et abondante, des locaux vastes et aérés, leur assureront les conditions de gaieté et d’hygiène les plus favorables au développement de la vieillesse.

Un domestique se mèlera à leurs jeux, veillera au maintien du bon ordre et le rétablira, au besoin, à l’aide d’un bâton de cornouiller dont il n’usera, du reste, qu’avec une excessive modération et après avoir épuisé tous les arguments de paix et de concorde que lui aura dictés son bon cœur.

Un tondeur sera attaché à la maison et spécialement affecté au service des pensionnaires. Il rasera gratuitement les caniches et, par le bon entretien de leurs moustaches blanches, les conservera dans un état de ressemblance frappante avec le général Tchernaïeff.

Ils ne seront nullement exclus des plaisirs de ce monde, et un grand nombre de jeux de dominos, laissés à leur disposition, leur permettront de se livrer à leur distraction favorite.


Voilà une idée excellente, issue d’un sentiment dont la délicatesse est au-dessus de tout éloge. Aussi, les organisateurs de l’exposition canine qui va prochainement s’ouvrir aux Tuileries, se sont-ils fait un point d’honneur de ne point se laisser dépasser en générosité.

Ils se sont donc creusé la tête pour découvrir ce qui restait à faire et ils ont inventé quelque chose de très heureux: une distribution solennelle des prix, en présence du peuple assemblé.

J’ajoute que, seuls, les chiens d’aveugles seront appelés à concourir, et que les traditionnels volumes de la librairie Marne seront remplacés, pour la circonstance, par des médailles de valeurs différentes.

Cette manière de flatter les chiens en les grattant dans leur amour-propre est, je le répète, des plus ingénieuses.

Malheureusement elle manque tout à fait à son but, en ce sens que les récompenses passeront avec une rapidité vertigineuse du cou des chiens aux mains des maîtres et seront promptement converties en consommations variées.

Or, je veux bien que le sort des aveugles soit digne de tout notre intérêt, mais de là à une récompense il y a loin, à moins qu’on ne veuille considérer l’art de jouer de la clarinette comme la plus haute expression du vrai mérite.


V

Table des matières

Michel Campi vient d’en finir avec la vie; c’est très regrettable, étant donné le bel usage qu’il en faisait.

Je ne songe nullement, je vous prie de le croire, à me jeter dans d’agréables plaisanteries sur le compte de ce malheureux qui, au surplus, ne doit plus rien à personne et a reçu son solde de tout compte. J’estime, dans une certaine mesure, que, s’il est beau de ne pas faire de dettes, il est peut-être encore plus beau de payer celles qu’on a faites. Cependant, ce n’est pas le cas, et il est clair que l’infortuné M. Ducros de Sixt vient de recouvrer une créance dont il se serait bien passé.


Ces petites fêtes font le bonheur du journalisme parisien. C’est tout de suite trois colonnes de remplies et, comme de juste, une jolie simplification de travail pour le secrétaire de rédaction.

J’ai profité de l’occasion pour en avoir une bonne fois le cœur net et savoir définitivement à quoi m’en tenir sur le compte des journaux qui cultivent le reportage et ont eu cette barcque idée de l’installer sur une grande échelle. Je me suis donc livré à un travail de compulsation que j’oserai qualifier de gigantesque, et j’ai l’honneur de soumettre aujourd’hui à la déception du public le brillant résultat auquel je suis parvenu.

Voici, en effet, dépouillé de tout artifice, le résumé des comptes rendus offerts hier en pâture à la curiosité, par les trois journaux les mieux informés de Paris. Je ne les nommerai naturellement pas, ne voulant faire de chagrin à personne, confiant du reste en la clairvoyance des Parisiens qui veulent bien me lire.


Le journal l’Ours blanc le journal l’Ours brun, le journal l’Ours noir s’expriment tous trois de la manière qui suit:

L’EXÉCUTION DE CAMPI

Table des matières

On sait que le système spécial d’informations dont il jouit, constitue à l’Ours blanc (l’Ours noir, l’Ours brun; le lecteur fera les variantes) une incontestable supériorité sur tous ses autres confrères de la presse. Le moment étant venu de le prouver une fois de plus, nous avons tenu à honneur de nous affirmer une fois de plus, et de nous tenir à la hauteur de notre universelle réputation. L’exécution du mystérieux assassin de la rue du Regard a eu lieu ce matin dans les circonstances les plus émotionnantes, et nous en donnons ci-dessous le récit aussi détaillé que saisissant. Nous croyons inutile d’en garantir, la main sur la conscience, la minutieuse exactitude.


VERSION DE L’ “OURS BRUN”

Table des matières

La nouvelle a été connue, hier, dans la matinée, et c’est après son déjeuner que M. Deibler. l’exécuteur des hautes-œuvres, s’est rendu au cabinet de M. le procureur général, où il a reçu l’ordre d’exécution.

M. le procureur général connaissait depuis longtemps la détermination bien arrêtée du président de la République, et, depuis une semaine déjà, attendait de jour en jour, le retour du dossier.

Informés les premiers, nous avons immédiatement envoyé nos meilleurs reporters à l’endroit où devait avoir lieu l’exécution.

Une foule considérable avait envahi, dès huit heures, toute la place de la Roquette, et nous avons eu toutes les peines du monde à parvenir jusqu’au lieu du supplice, où les bois de justice avaient été apportés au commencement de la soirée.

Une petite pluie, fine, pénétrante, tombait du ciel chargé de nuages, glaçant les assistants et les membres de la presse. (Les membres de la presse sont, en effet, aussi accessibles à l’humidité que le commun des mortels. C’est triste, mais c’est comme ça.) A quatre heures l’aumônier de la prison, le vénérable abbé Moreau, a pénétré dans la cellule du condamné, accompagné de M. Beauquesne, directeur de la Roquette, de M. Baron, commissaire de police, etc., etc.

Campi dormait profondément, comme un homme que les veilles successives ont brisé de fatigue, et on a dû l’appeler et le secouer plusieurs fois avant de pouvoir l’éveiller. M. Beauquesne lui a alors appris la triste mission dont il était chargé, et le condamné est demeuré quelques instants immobile, comme frappé de stupeur. Il a fallu l’aider à descendre de son lit, lui passer ses chaussettes aux pieds, et l’habiller comme un enfant. Le malheureux était inerte.

Il s’est entretenu dix minutes environ avec l’aumônier, et, ceci fait, il s’est mis en chemin comme un homme ivre, soutenu sous les bras par les aides du bourreau. Il a embrassé le crucifix qui lui a été placé de force sur les lèvres. Un instant après, la justice des hommes était satisfaite.


VERSION DE L’“ OURS BLANC”

Table des matières

La nouvelle de l’exécution de Campi n’a été connue que fort tard, et le procureur général en a été stupéfait, ayant été informé, par son système spécial d’informations, que le président de la République était déterminé à grâcier le coupable.

Informés les premiers... (et cœtera,–voir plus haut).

Sur la place, quelques personnes se promènent, et nous parvenons facilement jusqu’à l’emplacement réservé à la guillotine. On était convaincu de toutes parts que le condamné ne serait pas exécuté, en sorte que peu de curieux ont pris la peine de se déranger.

A trois heures du matin seulement, les fourgons de M. Deibler apportent les bois de justice, et la guillotine est silencieusement montée, sous la clarté resplendissante de la lune, qui, au milieu d’un ciel pur et serein, éclaire le visage des membres de la presse. (Les membres de la presse sont en effet visibles à l’œil nu aussitôt qu’il y a clair de lune.)

A quatre heures et quart, M. Beauquesne, directeur de la Roquette, invite M. l’abbé Moreau, le vénérable aumônier, à l’accompagner dans la prison de Campi que le moment est venu d’éveiller, mais le pauvre prêtre est tellement ému qu’il s’y refuse et préfère se tenir à l’écart en ce moment pénible.

Campi dormait, mais d’un sommeil tellement léger (le sommeil d’un homme que la pensée de la mort assiège nuit et jour) qu’il s’éveilla au premier appel.

A la nouvelle de son supplice, il s’est borné à dire: “C’est bien.» Il a sauté de son lit, a mis lui-même ses chaussettes et passé son pantalon.

Il s’est refusé à se confesser. Il a seulement bu un verre de vin blanc, après quoi il s’est mis en chemin lui-même, s’est dirigé vers la guillotine et s’est placé de lui-même sur la bascule.

Un instant après.., (et cœtera).


VERSION DE L’ “OURS NOIR”

Table des matières

La nouvelle de l’exécution de Campi est parvenue hier, dans le courant de la journée, à M. le procureur général, lequel ignorait complètement, d’ailleurs, la décision que songeait à prendre le président de la République.

Informés les premiers... (et cœtera).

Sur la place, un public exclusivement composé de journalistes et de membres de la préfecture, assistent à la montée de l’instrument de supplice, qui n’est apporté que fort tard par les fourgons de M. Deibler et est construit en quelques minutes.

Le ciel est alternativement très clair et très nuageux, et cette particularité défraie les conversations de tous les membres de la presse.

(Les membres de la presse ont cela de très curieux, qu’ils causent volontiers de la pluie et du beau temps.)

A quatre heures et demie, l’aumônier de la Roquette, M. Beauquesne, directeur, M. Baron, commissaire de police, etc., pénètrent solennellement dans la cellule du condamné: Campi ne dormait pas; comme un homme dont le cauchemar continuel de la mort entretient les veilles sans relâche.

En apprenant la triste nouvelle, il est sorti lentement de son lit et a commencé de s’habiller.

Plusieurs de nos confrères ont tenté d’insinuer, les uns, qu’on lui avait passé ses chaussettes aux pieds, les autres, qu’il les avait prises et les avait mises lui-même. Rien n’est plus faux, Campi ne portait plus de chaussettes depuis le commencement de son incarcération, mais seulement des chaussons de lisière.

Il est demeuré seul un instant avec M. l’abbé Moreau et il lui a posé diverses questions sur le public qui venait assister à son supplice et aussi sur l’heure qu’il était; après quoi, il a été pris sous le bras par le bourreau et il a quitté sa cellule.

Un instant après... (et cœtera).


J’ignore quelle impression a pu causer sur le public la lecture de ces différents récits, aussi scrupuleusement exacts les uns que les autres.

Pour mon compte, c’est extrêmement simple, et je suis aujourd’hui convaincu que l’assassin de la rue du Regard, dont j’ai vu de mes propres yeux tomber la tête ensanglantée, vit paisiblement de ses rentes dans un petit coin de province, en priant Dieu de lui prêter vie.


VI

Table des matières

S. M. la reine Maharu, satisfaite de l’accueil qu’elle rencontre chez nous et trouvant, au point de vue des distractions, la capitale de la France supérieure à la capitale de Taïti (je comprends ça), aurait décidé, paraît-il, de s’octroyer une prolongation de congé.

J’en suis heureux autant que fier.

A moins d’être bien difficile, en effet, on ne peut qu’être flatté de posséder dans ses murs une Majesté qui vous fume votre tabac.


Je sais donc le meilleur gré à mon gouvernement de rester aujourd’hui, à l’égard de cette étrangère, fidèle aux traditions de notre vieille galanterie; mais où je cesse de comprendre, c’est quand on me dit que la reine Maharu voyage chez nous incognito et sous le nom de Mme Salmon.

Comment! voilà une brave dame qu’on bourre littéralement de plaisirs et d’honneurs, qu’on pilote successivement de l’Ecole des Jeunes Aveugles à l’Ecole des Sourds-Muets, en passant par tous les hôpitaux de Paris; qu’on initie, dans la loge présidentielle, à nos petites batailles parlementaires, et à laquelle on fait un service de choix aux représentations de gala des Bouffes-du-Nord, et cette dame, c’est tout simplement Mme Salmon, une quarteronne qui vient voir nos monuments!

C’est exactement comme si l’empereur de Russie venait en tournée à Paris, et, casque en tête, cuirassé d’or, chaussé de bottes invraisemblables, ainsi qu’il est représenté sur les couvercles de boîtes à cirage, se faisait annoncer aux soirées de l’Elysée sous le nom de M. Bertrand.

L’incognito de la reine Maharu est-le plus beau jour de ma vie.

Tout de même, c’est une souveraine qui peut se vanter d’être favorisée: le temps, qui a été ignoble jusqu’ici, tourne au beau fixe tout exprès pour elle, et .juste elle arrive à Paris au même moment que l’homme à la tête de veau.

C’est de la veine où je ne m’y connais pas.


Et au fait, pendant que nous y sommes, si nous en disions quelques mots, de l’homme à la tête de veau.

Le héros du jour, messieurs, l’homme à la mode s’il en fût! Il emplit la presse de son nom, défraye toutes les conversations et trouble l’âme des v... ierges des Folies-Bergère, qui lui ont voué, par anticipation, une affection toute maternelle.

Il paraît que ce brave garçon a l’intention de vendre sa tête.

Pas à un tripier.

Non, la Faculté de médecine de Paris songerait à la lui acheter pour en jouir quand il sera mort, et la conserver dans l’huile jusqu’à la consommation dés siècles. Et le phénomène aurait accepté l’offre. Franchement, le journal du matin qui lui prête cette intention, aurait mieux fait de lui prêter une autre tête.

Mais ne faisons pas de plaisanterie sur le compte de ce malheureux qui est plus à plaindre qu’à blâmer et auquel, à tout prendre, nous devons de la reconnaissance. Pourquoi pas? Paris s’attristait, tournait à la mélancolie: la crise commerciale que nous traversons, la conversion du cinq pour cent, les représentations de Smilis, toutes ces choses avaient porté une cruelle atteinte à notre vieille et traditionnelle gaieté: arrive l’homme à la Tête de veau, et tout de suite voilà les visages qui s’épanouissent, le rire éteint qui reparaît, la blague qui reprend le dessus.

Car nous avons cela de bon, que nous ne sommes pas difficiles à amuser, et que, chez nous, certaines plaisanteries ne s’usent jamais.

Certains mots qui ont égayé nos ancêtres pendant plusieurs générations, auront le don d’égayer encore plusieurs générations de nos petits neveux.

La Tète de veau est de ces mots-là.

On a pu penser un moment que le “ Chinois” aurait le même sort, mais on comptait sans les bienfaits de la civilisation qui ont enlevé à l’expression sa saveur et son pittoresque, et l’appellation de Chinois, après avoir fait tordre de rire toute la génération de1862, comme le constate Noriac dans le Journal d’un Flâneur, est aujourd’hui tombée dans un discrédit complet. A peine a-t-elle conservé un dernier prestige aux yeux de quelques professeurs de septième. Et encore c’est l’exception.


J’ai cité le Journal d’un Flâneur, un des ouvrages les plus charmants et les plus personnels du pauvre Jules Noriac. Calmann-Lévy vient de lui donner un pendant par la publication posthume de Paris tel qu’il est.

Rien de triste comme ces éclats de rire derrière lesquels il y a un mort.

Voilà près de quinze mois que Noriac est enterré et je sens encore sur ma main la pression à peine sensible de cette main qu’on ne pouvait plus serrer sans faire pousser des hurlements à ce mourant qui agonisa plus de deux années; j’ai sous les yeux cette tète autrefois si charmante et disparue tout entière dans l’ignominie repoussante de la plaie; j’entends cette voix devenant de plus en plus insaisissable à mesure que les dents, les unes après les autres, tombaient avec la gencive.

C’est dans cet état que Noriac, en pleine possession de son esprit et demeuré au milieu de son supplice le bavard éblouissant du café de Suède, continuait à faire des mots et à conter ses souvenirs charmants de boulevardier, aux rares fidèles de la maison.

Voici l’histoire qu’il me conta, quelques journées avant sa mort.


Ayant sur beaucoup d’hommes sa génération cette supériorité d’avoir aimé les vers et sur beaucoup de poètes d’aujourd’hui cette supériorité de n’en avoir jamais fait, il avait voué à Théophile Gautier une admiration sans bornés, et un beau jour, avec ce besoin d’expansion particulier aux jeunes gens,–Jules Noriac, à cette époque, n’était encore que Jules Cayron,–il éprouva la besoin d’exprimer au poète le culte qu’il professait pour lui. Il se mit à l’œuvre, sua, trima, accoucha laborieusement d’une lettre bourrée d’épithètes sonores et de protestations de toutes les couleurs, et jeta le tout à la poste avec cette simple suscription, qui lui parut le dernier mot de la flatterie et du bon goût:

A THÉOPHILE GAUTIER

Auteur d’Albertus!

Table des matières

Puis il attendit: rien ne vint.

A quelques jours de là, muni d’une lettre d’entrée, il alla chez Arsène Houssaye, qui l’invita à déjeuner.

–Mais... dit Noriac.

–Pourquoi pas? Justement, j’aurai Gautier: vous ferez connaissance à table.

Ce mot acheva de dissiper les hésitations de Noriac.

Dix minutes après, arrivée de Gautier: présentations; on se met à table.

–Au fait, dit Gautier brusquement, il vient de m’en arriver une bonne! Figurez-vou s qu’il y a huit jours, je suis éveillé à six heures par un coup de sonnette effroyable. Furieux, je saute de mon lit, je cours ouvrir, je trouve le facteur!

–Une lettre chargée, dit Houssaye.

–C’est la première idée qui me vient, et, naturellement ça me calme un peu. Je prends le pli, et qu’est-ce que je vois? Une grande imbécile d’enveloppe, bête comme une oie, portant pour toute adresse: «A Théophile Gautier, auteur d’Albertus!» Vous pensez ma stupéfaction. «Ah ça, dis-je à l’homme des postes, comment savez-vous que cela est pour moi? Vous êtes donc un facteur littéraire?» Cet animal me répond: “Oui!» Ce que je l’ai flanqué dans l’escalier, lui et sa lettre, je n’ai pas besoin de vous le dire! Quant à l’auteur de cette inepte flatterie, je l’engage à ne jamais se déclarer. Peut-on voir une brute pareille!

Noriac ne se déclara pas.


VII

Table des matières

Les auteurs du Train de Plaisir, qui vient d’être représenté au théâtre du Palais-Royal, nous initient à l’étrange situation du directeur de la prison de Monaco, auquel, par le plus grand des hasards, des prisonniers tombent sur les bras, et qui veut les faire évader, bon gré mal gré, à cause de son traité qui l’obligerait à les nourrir.

Cette fantaisie est beaucoup moins invraisemblable qu’elle en a l’air: à preuve l’historiette suivante, dont –si mes souvenirs ne me trompent–je dois la primeur à Aurélien Scholl, et qu’on ne m’en voudra pas trop de rééditer aujourd’hui.


Monaco, comme nul ne l’ignore, est non seulement une petite ville très charmante, mais encore une petite ville très complète. Il suffit de chercher un peu pour y trouver un souverain qui passe son existence à jouer du piano; une vingtaine de gendarmes qui n’ont été créés et mis au monde que pour concourir à l’embel lissement de la principauté par la blancheur de leurs buffleteries; un Palais de Justice où l’on n’entre plus depuis longtemps, parce qu’on en a perdu la clef, et, enfin, une maison d’arrêt n’ayant jamais donné asile qu’à l’honnête homme qui en est le directeur.

Quand je dis jamais, je me trompe; il y a eu une exception.

Voici en effet ce qui se passa vers1873ou1874, je ne me rappelle plus au juste.

En ce temps-là, un monégasque, convaincu de triple assassinat, fut appréhendé au collet et jeté sur la paille des cachots par les vingt gendarmes du pays qui se légueront de père en fils le souvenir de cet acte de vigueur. La justice fut naturellement saisie de l’affaire et les juges se remirent à potasser leur Droit qu’ils avaient complètement oublié depuis des temps immémoriaux. Les résultats de toutes ces peines ne porta pas bonheur au coupable, qui, après six mois d’instruction, six semaines de débats et six jours de délibérations secrètes en la chambre du conseil, fut condamné, comme c’était de bonne justice, a avoir la tète tranchée.

Et allez donc!

On le refourra dans son cachot, et on avisa au moyen de mettre à exécution une sentence sévère mais juste.


Toute complète que puisse être la principauté de Monaco, il lui manque encore bien des choses, et, entr’autres, une guillotine.

En faire construire une tout exprès pour une circonstance qui, vraisemblablement, ne se renouvellerait jamais, ça parut un peu excessif, On eut donc l’idée d’en louer une à un voisin, et le prince de Monaco, cessant un moment de jouer des quadrilles, écrivit au roi d’Italie cette épître, dont je ne garantis pas absolument les termes:

“Mon cher confrère,

” Si vous avez une guillotine et si, en ce moment, vous ne vous en servez pas pour votre usage personnel, vous seriez bien aimable de me la prêter cinq minutes.

” J’ai au nombre de mes sujets une espèce de fumiste dont j’ai hâte d’être débarrassé, et je compte sur votre complaisance pour me mettre à même d’en finir avec lui dans le plus bref délai possible.

” Tous mes remerciements, et mille choses à madame. ” PRINCE DE MONACO.”

A quoi le roi d’Italie répondit courrier par courrier:

“Mon cher confrère,

” J’ai en effet une guillotine à votre disposition. Je me ferai donc un vrai plaisir de vous la prêter.

” Ça ne vous coûtera que quatorze mille francs, vu que cette année le suif n’est pas très cher.

” Amitiés. ” ROI D’ITALIE. ”

Si bon marché que ce fût, c’était encore trop lourd pour la principauté de Monaco qui a des principes d’économie, ayant été élevée par une mère prudente. On se retourna donc du côté de la France qui demanda d’abord douze mille francs et, après divers pourparlers, consentit à rabattre trente sous. Le prince offrit de transiger pour vingt-sept francs, mais voyant son offre repoussée, il prit le parti de commuer la peine du coupable en celle de la détention perpétuelle.


Ledit coupable vécut quelques semaines, occupé seulement à bailler, à manger, à boire, à dormir, à .jouer au piquet avec son gardien, et ainsi jusqu’au jour où celui-ci, ayant eu une visite à faire et ne lui ayant point apporté son repas, il se vit obligé de faire sauter sa serrure avec la pointe de son couteau et d’aller dîner à l’hôtel. Le hasard voulut qu’il se trouvât placé à table près du procureur général.

–Que diable faites-vous là? demanda ce magistrat avec une certaine surprise.

–Mon cher, dit l’autre, c’est un peu raide, on me flanque un geolier qui va voir des femmes au lieu de m’apporter à manger.

–Pas possible, dit le procureur.

–C’est comme j’ai l’honneur de vous le dire. Alors. ma foi, j’ai pris la permission de filer. Je ne peux pourtant pas crever de faim.

–Tout ça, c’est très gentil, reprit le procureur général, mais on ne vous a pas condamné à la détention perpétuelle pour que vous alliez dîner au restaurant. Vous allez me faire le plaisir de rentrer dès que vous aurez pris votre café.

–Soyez tranquille c’était mon intention.

Il rentra, en effet, et il se renferma entre ses quamurs, non sans s’être verrouillé avec soin, en dedans.

Et dès le lendemain, le gardien ne voyant plus aucune raison pour se gêner, ne crut plus devoir se déranger. Et il cessa complètement de se rendre à la prison, si ce n’est une fois par hasard, pour faire une partie de piquet. Je dois dire, pour son excuse, que le prisonnier usait de sa liberté avec une extrême discrétion, qu’il allait fort peu au théâtre, et ne se permettait de découcher qu’à de très rares intervalles.


Cet état de choses continuerait encore, si un beau jour le prince de Monaco n’eût jugé à propos d’intervenir et de mettre des bâtons dans les roues.

D’une part, en effet, un emprisonnement accompli dans de telles conditions, jetait le ridicule sur la principauté, et, d’autre part, l’entretien du détenu grévait terriblement le budget. Il fallut trouver un moyen, et c’est alors qu’on imagina de recommuer la peine de détention perpétuelle qui avait frappé le prisonnier en celle du bannissement à perpétuité.

–Mais on avait compté sans le prisonnier lui-même qui, à cette nouvelle, jeta des cris de paon.

–Se moque-t-on de moi, demanda-t-il, et me prenez-vous pour un pantin? Vous vous imaginez comme ça que je vais aller planter mes choux dans un pays où je ne connais personne! Et mes moyens d’existence; où sont-ils? Pas de ça, Lisette je n’accepte pas ce marché. Bien que j’aie droit à la guillotine, je veux bien ne pas me faire plus méchant que je ne suis, et me contenter de la détention perpétuelle; mais quant à me faire respirer une atmosphère qui n’est pas la mienne, ce n’est même pas la peine d’y songer, ou alors... quinze cents francs de rente.

Quinze cents francs de rente! On se récria, on entra, mais vainement, dans des considérations variées, on tenta une transaction qui ne prit pas et, pour en finir, on céda.

Et depuis lors, l’ancien prisonnier de Monaco vit tranquillement et en honnête homme du côté de Cannes ou d’Antibes, où il se tient à la disposition de tous ceux qui voudraient voir dans cette histoire le moindre écart à la vérité.

Pulsuz fraqment bitdi.

Janr və etiketlər

Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
166 səh. 94 illustrasiyalar
ISBN:
4064066300944
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
Yükləmə formatı:

Oxşar kitablar