Kitabı oxu: «Mouchot "la fille"»

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Pierre Brétigny, Georges Sauton

Mouchot "la fille"


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066302368

Table des matières

La première de couverture

Page de titre

Texte

I

Les dernières lueurs d’un jour froid, tombant des vitraux où grimacaient des saints dans leurs contours de plomb, coloraient les dalles ’de teintes rouges et bleuâtres, très pâles, et répandaient une faible clarté sur la paille des chaises de bois alignées au sein de la nef de Saint-Loup, l’église métropolitaine de Château-Thierry.

Pas un bruit sous les voûtes désertes; rien que le ronronnement d’un gros chat installé au rebord de la chaire et se caressant paresseusement l’oreille de sa patte blanche, tout en considérant le vieux Christ de chêne sculpté dont les bras raidis s’allongeaient au-dessus de la table du maître-autel, soigneusement recouverte d’une housse de mousseline.

Cependant de temps à autre, au fond de la chapelle de la Vierge, une toux qu’on tâchait d’étouffer révélait la présence d’une femme agenouillée sur un prie-dieu à la tapisserie compliquée.

Parmi la demi-obscurité, sa silhouette se découpait toute noire; un long voile de deuil rejeté en arrière cachait sa taille déjà dissimulée sous les plis épais d’une lourde mante droite, mais par instants, un rayon de soleil qui glissait à travers une vitre brisée, illuminant la statue de la «mère de Dieu», éclairait le visage de la veuve.

Quarante ans à peine, très belle, une implacabilité glaciale dans ses traits de marbre, une dureté excessive au fond de ses yeux jaunes, une méchanceté égoïste tapie entre ses lèvres fines et exsangues, et sur le front étroit des entêtés, d’une blancheur lisse, deux bandeaux noirs plaqués, collés aux tempes.

Une dévote! pourtant ne priant pas en dépit de son livre de messe, grand ouvert et que par intervalles ses doigts feuilletaient machinalement.

Depuis des heures elle était là, en proie à une attente angoisseuse, sans cesse consultant les ai guilles de l’horloge, l’.oreille aux bruits du dehors, épiant les pas qui résonnaient sur le pavé de la rue, se tournant continuellement vers la porte tendue de velours rouge décoloré par l’humidité.

Déception, hélas! les pas s’affaiblissaient peu à peu, se mouraient.

Hochant la tête, soupirant, elle avaic psalmodié des litanies, des oraisons latines, frotté comme diversion la plaque de cuivre de sa chaise jusqu’à ce qu’elle reluisît et que le nom gravé dessus «Madame veuve Mouchot» s’en détachât avec netteté.

Et malgré ces efforts l’anxiété devenant de plus en plus puissante, la malheureuse avait enfin désespérément levé ses regards suppliants vers la statue de Marie, une vierge de plâtre douceâtrement coloriée, originaire de la rue Saint-Sulpice, comme heureuse d’être au monde dans sa robe semée d’étoiles et ceinturée de bleu.

–0Marie! au nom de votre fils, marmonna madame Mouchot, protégez le mien!

Au même moment, elle tressaillit. Cette fois, sûrement, on gravissait le perron de l’église. La porte s’entr’ouvrit discrètement, envoyant une coulée de lumière, dans laquelle un prêtre apparut.

Brusquement la veuve se dressa, réprimant un cri avec peine, ayant envie de héler l’arrivant, de courir à lui; mais prise immédiatement d’un tremblement nerveux, les jarrets mous, obligée de s’appuyer, pour ne-pas choir, au dos d’une chaise, crispant sa main gantée de fil noir, et dont les ongles s’imprimaient dans la reliure de son paroissien.

Le long de la grande allée de la nef, le prêtre s’avançait sans plus de hâte, esquissant un sourire onctueux, rassurant à l’adresse de madame Mouchot; et comme, affermie, elle faisait mine de venir à sa rencontre, du geste il lui intima de ne pas bouger.

Après quoi, il poursuivit sa marche, le pas pesant, la tête basse, scrutant à droite et à gauche les profondeurs de l’église, fouillant de sa prunelle perçante les recoins sombres des chapelles latérales, observant si personne n’y était caché, visiteur, fidèle ou sacristain, derrière la chaire, le banc d’œuvre ou les piliers.

Dévotement il s’arrêta au pied du maître-autel, s’agenouilla, son large dos vouté moulé par la soutane, ses grosses mains velues croisées sur la crosse du parapluie d’alpaga.

La prosternation terminée, il regarda encore de tous côtés, puis soudain se dirigea vers madame Mouchot, qui ne put s’empêcher de se porter au-devant de lui et de le questionner tout de suite:

–Eh bien?

–Rien à craindre répliqua-t-il, et à mi-voix mielleux et grasseyant, il lui raconta des tas de choses qui semblaient la calmer, rappeler la placidité sur son visage.

Des noms, des bouts de phrases s’enlevaient, se détachaient de la mezza-voce de son récit très abondant. Il était question des assises qu’on tenait au Palais de justice, d’où il sortait, de la fille qu’on y jugeait sous l’inculpation d’infanticide, une nommée Lisa, de son interrogatoire, de la physionomie et de l’esprit de l’audience, suspendue en ce moment pour les délibérations du jury.

–Alors je puis être tranquille, l’abbé, interrogea la veuve avec un reste d’inquiétude tout de même.

–Parfaitement, répondit-il plus haut sans y penser, elle n’a point desserré les dents au sujet du père; son avocat non plus, ainsi que c’était convenu entre nous et ce jeune homme qui, à un merveilleux talent, joint d’être des nôtres. Dans la salle, on a bien un peu lorgné Camille avec malignité, mais il était nécessaire qu’il y fût; sa présence a maintenu Lisa dans ses bons sentiments; absent, elle eût peut-être eu moins de réserve, parlé aux jurés; ils lui tiendront compte de son attitude, lui accorderont le bénéfice des circonstances atténuantes; elle n’en aura guère que pour deux: ans.

A nouveau madame Mouchot s’était agenouillée pour remercier la Vierge qui n’avait point repoussé sa prière, mère avait compati à ses tourments de mère, et les doigts joints sous le menton, les paupières closes, ses lèvres s’agitèrent murmurant un banal bout d’actions de grâce.

Puis, sereine et méthodique, elle enferma ses «Heures» dans la boîte du prie-dieu, où déjà s’entassaient des chapelets, des rosaires, le dernier mandement de monseigneur, l’annuaire de l’œuvre des petits Chinois, et sur des papiers jaunis, les prières spéciales faisant gagner des indulgences partielles ou plénières, tandis que l’abbé la quittant, retournait aux assises entendre le verdict, qu’il lui apporterait chez elle, aux Ormettes en y ramenant Camille.

Quand le prêtre réintégra la salle, la suspension d’audience durait encore et c’était un brouhaha indescriptible de conversations par groupes, d’avis qui s’échangeaient, de bas en haut des gradins, de paris qui s’engageaient, de discussions vives, de colères qui s’exaltaient ou de plaisanteries indécentes sur le fond et les détails du procès; un tumulte de rires éclatants, de lazzis, de hurlements, d’imitations de cris d’animaux.

Toute la ville encaquée entre ces murs étroits, suante, à demi asphyxiée dans la chaleur qui se dégageait des corps, les parfums rancis des toilettes, la fadeur des respirations, la pestilence des charcuteries que déchiquetait le peuple du prétoire, s’énervait houleuse, impatiente du verdict qui tardait.

Des rafraîchissements servis aux «spectatrices» de l’estrade par la galanterie du substitut excitant la soif générale, provoquaient des revendications énergiques, des mots caustiques, virulents, à l’endroit de ces privilégiées; dames du haut fonctionnarisme départemental, de l’administration et de la finance de la localité; le pschutt féminin du crû.

Et ce chœur, durant les débats, dans l’infatuation grave, solennelle d’ânes chargés de reliques et qui se figurait positivement faire partie du tribunal, avait indigné par son attitude sévère, ses mines scandalisées, ses approbations opinées du bonnet quand le président ou le ministère public malmenait l’accusée, et l’on se revanchait à présent, l’on persiflait, l’on gouaillait, l’on vitupérait, l’on flagellait ces auxiliaires de la justice descendues, momentanément de leur pose et leur morgue magistrales, qu’elles dépouillaient souvent d’ailleurs dans la vie privée, certaines surtout pour d’autres animalités encore que de se désaltérer la gorge...

Par le bâillement des fenêtres, un instant entr’ouvertes, le vent engouffré fouettant les aiguilles acérées d’une pluie glaciale, on avait aussitôt renoncé à ce moyen de se procurer l’air respirable nécessaire et la fébrilité du public s’en accroissait; les objurgations, en dépit de la police renforcée de l’auditoire, s’attaquaient, à présent au jury, à la cour qu’on réclamait à cor et à cri sur la musique des Lampions avec accompagnement des chaussures tapant d’un rhythme enragé sur le parquet.

Et dans l’âcre poussière soulevée en un nuage qui s’épaississait, dans le redoublement du vacarme, dans l’orage croissant des vociférations, les discussions se poursuivaient entre les adversaires et les partisans de la prévenue, ardentes, acharnées, gonflées de rages.

–Misère! s’écriait un marinier, très entouré, témoin à décharge, compagnon franc du collier que jetaient hors de lui les accusations venimeuses formulées par des voisins contre la pauvre fille. C’est moi, n’est-ce pas? qui l’ai repêchée, et pas l’avocat bêcheur ni les juges. Crebleu! j’ai eu du fil à retordre. Je vous fous mon billet qu’elle était décidée à périr. La drogue,–je dis ça sans méchanceté,–elle me martelait les jambes de coups de pied, se tordait pour m’échapper et couler au fond. J’ai cru que j’y irais avec elle. Heureusement qu’elle buvait à tire-larigot–un vrai Saint-Lundi –à chaque coup qu’elle ouvrait la bouche pour crier: «Laissez-moi mourir! laissez-moi!» Quand elle a été saoule d’eau, j’ai pu la tirer au bord... en syncope et dure à revenir; c’était si faible; pensez donc, dans son état, le quatrième jour de ses couches. Malheur! A la fin elle a repris ses sens! Ah! mes amis, la sacrée chanson alors: «Mon petit enfant! Où est mon petit enfantt» Une folle! ce que j’ai dit tout à l’heure, quoi! On m’a entendu. Une comédie! a prétendu le président. Je me suis retenu à quatre pour ne pas lui répliquer que le joueur de comédie c’était lui, de la comédie de la justice. Mais ça’ aurait empiré le cas de la misérable! Seulement, je préviens que je ne permettrai pas à ceux qui n’ont pas la robe rouge et la toque, avec la peau de lapin sur l’épaule, de répéter cette calomnie-là, où je les saisis par la peau du ventre et je cours les fourrer dans la tasse d’où j’ai sauvé Lisa, à qui, s’il y a un Dieu, on rendra dans un instant la liberté.

–Bravo! A la bonne heure! Vous êtes un brave homme! dirent à la fois, les mains tendues, le directeur et le rédacteur du Radical de l’Aisne, MM. Lassas et Legros, qui avaient suivi avec chaleur le procès, s’efforçant d’établir un courant d’opinion en faveur de la détenue.

Autour d’eux des protestations se croisaient.

Un certain Perrier, homme d’affaires véreux s’intitulant banquier, s’agitait en frénétique, tâchant de couvrir les voix de son organe éraillé de buveur d’absinthe.

–Son petit, hurlait-il, mais, elle n’a songé à lui qu’infiniment plus tard et en vue des circonstances atténuantes...

Le marinier lâcha un «Nom de Dieu» foudroyant, dont le Christ du fond frémit dans son cadre dédoré, puis: «Où étiez-vous, quand j’ai déposé? J’ai dit qu’elle avait piqué dans l’eau d’un élan, le marmot sur sa poitrine; elle l’avait d’a bord embrassé. J’ai vu ça comme je vois votre mauvais visage de haineux; c’était à la pointe d’aube crevant; mais j’étais à dix pas d’elle, et mes yeux sont accoutumés à voir aussi clair la nuit qu’en plein midi, comme ceux des chats.

Une voisine de village, la Berchère, intervint. A son avis, la coupable, dans cette affaire, c’était la grand’mère, une vieille hargneuse qui avait mené à Lisa une telle vie d’injures et de misères, que celle-ci avait perdu tout à fait la tête dans la fièvre où vous met déjà un accouchement qui ne va pas tout seul; certainement, et cette mégère eût dû s’asseoir sur la sellette à la place de sa petite-fille.

–Et on ne l’a même pas assignée à témoin! remarqua quelqu’un; c’est drôle!

–Pas le moins du monde, expliqua Legros; elle s’est déchargée à l’instruction sur le dos de personnes à qui messieurs du parquet avaient à épargner les désagréments d’un scandale public: le délicieux Camille Mouchot lequel a mis à mal l’ouvrière, et son estimable maman, qui a fermé les yeux sur l’opération pour ne les rouvrir que lorsque s’en est manifesté le résultat.

–Legros est dans le vrai! appuyèrent Lassas et deux ou trois voix à la suite, tandis que les regards se braquaient sur le jeune séducteur dans la gloire de ses vingt ans: une figure de demoiselle, avec ses joues rosées, son col rabattu, sa cravate claire, sa chevelure blonde peignée soigneusement sans un poil qui volât, brouillât la ligne irréprochable de la raie, la bouche vermillon bien arquée retroussée par un sourire et ses yeux frangés de longs et soyeux cils

Quel contraste, l’abbé, qui l’avait rejoint! Mastoc autant que Camille était délicat, mafflu, le nez charnu, s’écrasant sur la face au-dessus de lèvres rentrées, plissées en mille petits sillons. Au bas du menton large et carré un trou comme la marque d’un pouce; sur le front rehaussé par la calvitie, des mèches grises et flasques. Les yeux distants qui s’enfonçaient profondément sous des sourcils broussailleux, le prêtre, M. Favert servait à ce chérubin de repoussoir et le faisait paraître plus charmant encore à la plupart des femmes qui, au courant de son rôle dans le drame, eussent été dans le leur de compatir à Lisa, et de l’excuser, en somme, de l’entraînement auquel elle avait cédé.

Cependant, probablement par jalousie, le contraire se produisait; presque toutes étaient furibondes contre elle, coupable d’avoir dérangé un aussi bon jeune homme élevé sur les genoux de sa mère et de l’abbé, moralement, religieusement, et qui n’avait pu être perverti ni par l’école, ni par le col lège, ni par les camarades plus tard.

–Mais qui l’a été par son éducation même! tonna Legros pour dominer le caquetage perfide d’un groupe de ces péronnelles, placées derrière lui, et provoquant un ho! prolongé de réprobation, sans qu’il s’en émût, au reste.

Loin de là, curieux de prouver ce qu’il avait avancé, il poursuivit avec brio:

–Réfléchissez donc! une enfance, une jeunesse, qui s’écoulent dans la fréquentation des filles, en un frottement perpétuel avec le sexe; de bonne heure ses appétits sensuels s’allument: la course, les sauts, la lutte, ces jeux de garçons les eussent éteints. Lui seul de mâle au milieu d’une réunion de gamines, il était par force le mari de toutes ces petites femmes et pas toujours innocemment sans doute, un instinct impérieux poussant ce monde en herbe à des curiosités fâcheuses, des constatations déplorables.

De «l’aimable incarnat» les visages des dames autour du journaliste, viraient au rouge pivoine; elles se répandaient en exclamations de pudeur outragée.

Le rédacteur du Radical n’en avait aucun souci et continuait:

–A l’église, M. Camille n’était-il pas toujours conduit aux officès des fillettes? Ce recueillement, ces prières ensemble dans le cadre troublant du temple; l’odeur capiteuse de l’encens, le charme pénétrant des voix claires de ses camarades, la musique des orgues, l’éclat doux des cierges sur l’autel parmi les chapelles mystérieuses, tout cela lui semblait la cérémonie de ses fiançailles. Il se prenait à aimer ses compagnes dans ces solennités comme les épouses de son sérail.

–Monsieur! interrompit Perrier, livide, votre langage est indécent. Vous outragez la religion, la morale.

Pendant que s’élevait entre eux une violente discussion, où les rieurs ne finirent point par être du côté du pseudo-banquier, madame Daunay-Titard, la belle hôtelière du «Canard Sauvage», qui possédait le dossier de toutes les familles de Château-Thierry et du département, fournissait à ses voisins des renseignements complémentaires sur le jeune M. Camille; elle avait justement pour cuisinière une jolie fille alerte, propre, digne de faire la cuisine d’un archevêque et qui était sortie de chez madame Mouchot «où ce n’était pas les fourneaux qui chauffaient le plus fort».

Toujours le petit Mouchot «comme braise» virvouchait par devers ses trousses. Toute à ses casseroles, elle ne s’en effarouchait pas. Il était du reste assez gentil, au commencement, la secondait, écossant les pois, les haricots, battant les sauces, la mayonnaise surtout, qu’il réussissait à merveille, sans danger de la gâter, quoiqu’on l’appelât Mouchot «la fille».

Tout à coup, le sainte-nitouche la saisissait par la taille, lui déposait un baiser dans le cou, au milieu des mèches folles qui dépassaient du bonnet blanc.

Elle avait d’abord cru à un enfantillage familier–ils étaient tous deux du même âge–et ne s’était pas gendarmée par trop. Elle lui disait que c’était bête de faire des peurs pareilles, lui allongeait des tapes sur les mains, qu’il avait fines comme celles d’une demoiselle. Alors il la traquait dans les coins, l’embrassait, lui pinçait les bras, lui chuchotant dans l’oreille des tas de bêtises. Elle s’était fâchée; il avait promis d’être sage.

Mais, un jour la bonne étant malade, elle s’était chargée du ménage; Camille l’avait rejointe dans sa chambre, et à demi renversée sur un fauteuil en la chatouillant. Elle lui avait appliqué un soufflet et avait rendu son tablier, n’ayant pas été engagée pour cette cuisine-là.

–Je crois que si, affirma vivement le directeur du Radical qui allait de gradins en gradins recueillant les impressions et les racontars. Dans l’égoïsme de son amour maternel, madame Mouchot pour préserver son fils du péril des mauvaises liaisons, du débordement des passions tumultueuses, est femme à tolérer qu’il jette ses gourmes sous ses yeux, sa surveillance, son contrôle.

–Oh, monsieur Lassas! protesta madame Daunay-Titard, mais pour la forme, étant édifiée, la jeune cuisinière lui ayant raconté comment elle avait quitté la dévote en lui envoyant par la «physionomie» une fois que celle-ci lui reprochait d’aimer plus le bal que l’église:

–Ce n’est pas au bal qu’on fait le plus de faux pas; on y est exposé chez vous, malgré lès bons Dieu, les saintes vierges et les saints qui habitent les murs de la maison, garnissent les cheminées et les meubles... Vous le savez bien, avait-elle ajouté, faisant allusion aux mines qu’avait madame Mouchot de n’apercevoir rien des explosions de juvénile tendresse de son Camille.

–S’il en était comme dit M. Lassas, fit à son tour une dame Chartin, rougissante, mais de couperose, malgré l’éclat des jonquilles de son chapeau, madame Mouchot eût marié son fils.

–Pas du tout, riposta le directeur du Radical. D’abord, c’est encore un morveux! Ensuite, en pouvoir d’épouse, il échappe à la tutelle de sa mère; l’autorité qu’elle a sur lui est diminuée; l’affection qu’il témoigne à la dame descend dans le troisième dessous. Je vous parie, qu’après Lisa, qu’elle lui a poussée dans les bras, elle lui choisira d’autres maîtresses et les lui livrera!

Ce fut, dans les alentours, un tolle intense, des clameurs dont l’auditoire entier cherchait à connaître la cause; une recrudescence de propos aigres et de provocations, des interpellations dont on bombardait Camille, qui perdait contenance, malgré les exhortations de l’abbé.

Heureusement, l’huissier glapit:

–Messieurs, la cour!

Et les attentions cessèrent de s’attacher à lui, convergèrent subitement vers la porte du fond de l’estrade par où les juges entraient raides, en même temps que les jurés bourgeoisement, sans étiquette, renfilaient en hâte leur banc.

Les bruits ne s’apaisèrent point tout de suite; il y eut encore les tintamarres des gens qui se mouchaient d’émotion ou pour mieux entendre, les affres des discussions étranglées, l’éclat de quelques ripostes en retard, le grincement de chaises qu’on redressait; puis cela devint solennel, d’un silence imposant.

La cour siégeait gourmée, dans le décorum traditionnel, le substitut pincé, l opinion des jurés ayant, on l’imaginait, transpercé jusqu’à lui, et sans doute en désaccord avec son réquisitoire qui avait été relativement modéré exprès, par ordre, afin que Lisa ne soufflât mot.

Parmi l’assistance on en conclut généralement qu’on n’avait pas écarté la préméditation non plus qu’accordé à la lingère le bénéfice des circonstances atténuantes et des colères nouvelles grondèrent dans les cœurs.

–Introduisez l’accusée! commanda le président aux gendarmes.

Le silence s’augmenta de l’arrêt des respirations et Lisa parut:

Dix-huit ou dix-neuf ans, de hauteur moyenne. Malgré les privations, les formes conservaient une rondeur molle et un peu grossière.

Le teint décoloré et terne des lymphatiques, avec un semis de taches rousses sur la peau laiteuse; les yeux d’un brun très clair, à fleur de tête, donnant à la physionomie une apparence moutonnière, augmentée encore par le front fuyant, l’avancement de la mâchoire. Des cheveux blonds, sans reflets, la bouche petite, épaisse, mais blême.

Ni belle ni laide, l’air légèrement niais, le cou ramassé, la poitrine forte, la taiHe ronde, les hanches développées; un attrait charnel se dégageant de toute sa personne.

Le costume de dimanche des ouvrières en journée de province. Robe unie de reps gris-fer, tablier noir, nu-tête, les cheveux roulés en tresses, col blanc rabattu, et comme Camille, cravate bleue.

Dès les premiers pas, elle dirigea les yeux vers son amant, le questionnant du regard, espérant deviner sur son visage la sentence des juges, qu’il connaissait sûrement, se figurait-elle, puisqu’il appartenait à leur société.

Très gêné de cette interrogation que des malveillants étaient susceptibles de surprendre, le jeune Mouchot envoya à Lisa un sourire d’encouragement, redoutant, s’il lui montrait de l’indifférence, qu’elle ne se vengeât par quelque frasque compromettante.

Elle lui sourit à son tour, puis tressaillit.

La main sur le cœur, le chef du jury, debout, la voix ferme, entamait la formule consacrée:

«Devant Dieu et devant les hommes, et sur ma conscience, je déclare qu’à cette question:

» L’accusée est-elle coupable du crime d’infanticide?

» A l’unanimité, le jury a répondu:

» Non!»

A la surprise, la déception des uns, à la joie des autres, Lisa était acquittée.

II

On avait remis à Lisa un petit paquet contenant ses quelques hardes. Maintenant, c’était fini, elle pouvait sortir, elle était libre. Et elle suivait machinalement le gardien dans le couloir sombre qu’il lui faisait suivre pour la conduire à la porte basse du Palais de Justice. C’était elle qui avait demandé à sortir par là; par le grand perron, elle serait tombée au milieu de tous les gens de l’audience. Ils devaient stationner sur la place à causer, à bavarder; s’il lui avait fallu repasser encore devant ces yeux indiscrets ou moqueurs, entendre derrière elle les mots pitoyables, les railleries grossières, elle aurait eu trop de honte. Elle aimait mieux s’en aller comme ça, sans être plainte ni gouaillée de personne.

Les pas retentissaient monotonement dans la sonorité lugubre du couloir. Lisa se mouvait inconsciemment, comme en un rêve. Elle se sentait les jambes faibles, les mains fiévreuses, le cerveau lourd; presque ivre, avec les paupières qui lui brûlaient. Cette journée l’avait brisée, hébétée. Par moment, des bribes de la plaidoirie de son avocat lui sonnaient comme un grelot dans la tête; elle se répétait mentalement les périodes redondantes qui l’avaient étonnée, les grands mots inconnus qu’elle n’avait pas compris, et elle revoyait confusément les gestes de ses manches noires, le dodelinement convaincu des juges, le regard glauque que l’abbé Favert posait sur elle.

Tout à coup elle eut un mouvement brusque, une sensation de froid par tout le corps. Le gardien avait ouvert la porte et au dehors le vent soufflait par rafales sifflantes, la pluie fine, serrée, glaciale, rendait plus noir le pavé gras. Le ciel terne donnait à la Marne, qui coulait lente, un reflet sale.

Lisa s’arrêta au seuil immobile, presque hagarde. Elle s’imaginait trouver Camille. C’était sa conviction intime qu’à la fin des débats, il l’attendrait, pour la consoler, et elle restait stupéfaite de ne pas l’apercevoir. Depuis longtemps déjà la porte s’était refermée derrière elle, et elle demeurait encore inerte, appuyée à la muraille, ne sentant pas la pluie qui la trempait, s’obstinant à espérer Camille.

Pourtant Jes minutes s’écoulaient, la nuit arrivait, la rue était déserte; elle ne pouvait rester éternellement là. A regret elle se résigna à démarrer, puis elle longea lentement le quai au-dessus duquel les hauts tilleuls gelés par l’hiver étendaient, fantastiques, dans la brume, le noir enchevêtrement de branches menues.

Peut-être que Camille avait été obligé de reconduire quelqu’un, de «causer» plus longtemps qu’il n’aurait voulu, mais il allait la rejoindre. Oh sûrement! il allait la rejoindre!

Cette idée la réconfortait un peu, elle ralentissait encore sa marche pour donner à Camille le temps de venir. La pluie s’abattait toujours à verse, la pénétrant jusqu’aux os; le vent lui coupait la figure, son mince corsage, transpercé, lui collait à la peau et sur son front, sur ses tempes, sur ses joues, ses cheveux dénoués parla bourrasque se plaquaient tout mouillés. De dix pas en dix pas, subitement, elle faisait halte, ses chaussures s’enfonçant dans la boue délayée du chemin; secouée des pieds à la tête d’un frisson, le cou tendu, elle écoutait, croyant reconnaître le pas de Camille, et sa voix qui lui criait de loin: «Eh1Lison, Lison!»

Mais, non, rien, rien elle s’était trompée! Cette déception continuelle achevait de l’abrutir! A présent, c’était instinctivement qu’elle continuait sa route vers Courtaux, fouettée par la bise, aveuglée par l’eau, qui l’inondait, lui coulait dans la nuque, dans la poitrine, ruisselait de ses jupes, de ses bas-

Une fatigue immense s’emparait d’elle: une las. situde de tous les membres; ses jambes rompues la traînaient à peine, le cœur lui manquait, le crâne lui faisait mal. Cette marche et cette attente sous l’ondée la rendaient stupide, exténuée, grelottante; il lui prenait envie de se laisser aller dans cette fange liquide et grisâtre où elle pataugeait et de s’y endormir lourdement.

Soudain, tressaillant elle se retourna. Cette fois, certainement, au loin, derrière elle, on marchait, on courait même: des pas d’homme, qui de seconde en seconde se rapprochaient, plus distincts. Lisa s’immobilisa sur place, les yeux braqués, cherchant à distinguer dans le noir si c’était bien Camille qui survenait. Mais la nuit s’était épaissie, brumeuse, sans une clarté d’étoile, sans un rayon de lune, piquée seulement des points fauves des réverbères dont les flammes tremblotantes et fumeuses sous le brouillard, sautillaient tout le long du quai de vingt mètres en vingt mètres.

Impossible de rien reconnaître à la distance qui existait encore. Cependant, une seconde elle s’inquiéta, se mit à douter; les pas de Camille n’étaient point si pesants, cette silhouette qu’elle découvrait confusément était plus grosse, plus massive que la sienne... Mais l’incertitude ne dura guère, un appel se faisait entendre, vibrant, sonore, prolongé!

On l’appelait, c’était donc Camille! Enfin!

Et malgré elle, répondant d’un cri de joie, oubliant le froid, la pluie, la fatigue, d’une haleine, elle s’élança.

Face à face, elle s’arrêta net, stupéfiée. Ce n’était pas celui qu’elle pensait, mais un particulier trapu, ventru, avec une mine rouge de jouissance, les yeux vicieux, la bouche sensuelle. Un bourgeois, d’ailleurs d’une cinquantaine d’années, les cheveux gris, la barbe rousse, les vêtements «dignes» et une chaîne d’or.

L’effarement de Lisa excita en lui un rire épais. Elle ne bougeait pas, ne disait rien; mais son sein haletait, et de grosses larmes réprimées roulaient sous ses paupières, retombaient corrosives et salées dans sa gorge. Elle avait si bien cru que c’était Camille! Cette dernière désillusion, si dure, si brutale, lui crevait le cœur.

Mais alors pourquoi donc cet homme l’avait-il appelée? A travers ses pleurs, elle le considérait, jugeant son air singulier, et elle balbutia une question:

–C’était moi que vous héliez?

–Parbleu!

Il avait dit cela en accentuant encore son rire grossier; puis, comme Lisa posait une nouvelle in terrogation «Pourquoi?» clignant de l’œil, il lui pinça la hanche. Vivement elle riposta d’une bourrade et recula, indignée, prête à le souffleter. Sans se décontenancer, il la rattrapa par les poignets, tenta de la rapprocher de lui, lâchant en même temps des phrases de sa voix pâteuse.

Est-ce qu’elle allait faire la bégueule?

Sortant de la cour d’assises, ce serait drôle! D’ailleurs, puisqu’elle s’était amenée immédiatement qu’est-ce que signifiaient maintenant toutes ces façons? Comme elle le regardait tremblante rouge, muette, les mots ne se frayant point passage dans son gosier sec, crûment il lui proposa le marché.

Un instant Lisa se crut folle; l’individu contitinuait toujours ses propositions ignobles et, saisie de honte et de dégoût, elle recevait en plein visage avec des paroles ordurières des bouffées d’haleine vineuse qui lui donnaient des nausées horribles.

Heureusement, l’homme ne lui tenait plus qu’un poignet; il venait de quitter l’autre pour fouiller dans sa poche, y prendre les vingt francs qu’il lui avait promis si «elle était gentille».

D’un effort, elle se dégagea, et, ramassant lestement le paquet de ses hardes chu dans la boue, laissant le goujat s’épuiser à la rappeler, d’un seul trait, sous la pluie torrentielle qui lui noyait les reins, elle courut jusqu’à Courtaux.

A la pleine nuit, épuisée, fiévreuse, n’en pouvant plus, elle arriva. Sans reprendre haleine, elle –grimpa le sentier raide qui montait au village et le traversait serpentant comme une fusée grise au milieu des maisons silencieuses où tout dormait depuis longtemps. La pluie moins drue cessait presque, le vent s’était apaisé, la lune s’élevait dans le ciel, se dégageant de l’amas des nuages sombres et les rayons pâles s’écrasaient sur les murs des chaumières, étalaient sur le sol des traînées de lumière blafarde. De la terre humide s’exhalait une tiédeur odorante, imprégnée de toutes les senteurs d’avril, du parfum des lilas et de l’odeur plus âcre des giroflées, dont les grosses touffes jaunes s’épanouissaient jusque sur la mousse des toits.

Lisa s’engagea dans la grand’rue, raccourcissant le pas. Depuis que l’averse ne la cinglait plus si violemment, elle devenait plus calme, plus lucide. Dans cette fuite éperdue, pas une fois, elle n’avait tourné la tête, croyant toujours l’homme à ses trousses, n’ayant que l’idée de se mettre hors d’atteinte.

La première peur passée, elle réfléchissait. Cet homme! qu’elle ne connaissait pas, qu’elle n’avait jamais vu, de quelle sorte il lui avait parlé! Est-ce que tous se comporteraient de même vis-à-vis d’elle? Est-ce que désormais on avait le droit de la traiter comme une fille des rues?

Elle eut un haussement d’épaules, un mouve ment d’indifférence amère.

Après tout, on verrait; il ne fallait pas se figurer l’avenir pire qu’il n’était. Ce qui l’effrayait plus encore que le lendemain, c’était la rentrée d’à présent chez sa grand’mère, cette vieille Reine, si méchante, si avare. Est-ce que la mégère voudrait la recevoir, seulement! Depuis son arrestation, Lisa n’en avait eu aucune nouvelle; la Reine n’avait même pas assisté aux débats des assises.

Lisa pressait sa marche; elle avait hâte maintenant d’être édifiée sur l’accueil que Reine lui réservait.

Elle avait enfilé une petite ruelle étroite et malpropre, bordée de chaque côté par des masures, à demi en ruines.

Devant la plus minable, la plus misérable, Lisa stoppa. Les parois de la bicoque bombaient comme un ventre énorme, lézardées, crevassées, affichant leurs fissures béantes ou économiquement bouchées par des mottes de terre durcie et des torchis de paille; le toit, bossué par place, défoncé par d’autres, avec ses tuiles ébréchées et, à des endroits, complètement absentes, n’avait plus de forme. Sous la porte vermoulue et disjointe, un mince filet de clarté glissait et traversait de sa raie brillante la marche boiteuse et moisie en même temps que la fenêtre restait transparente sous l’épaisseur des toiles d’araignée qui la tapissaient.

C’était peut-être la seule maison du village où à cette heure l’on veillât encore.

Pour n’être pas couchée, si tard, Reine savait donc l’acquittement, attendait sa petite fille? Pourtant Lisa stationnait encore indécise. Elle tira de sa poche son mouchoir, essuyant sa figure ruis selante d’eau, arrangea à peu près ses cheveux éparpillés par la course, murmurant de sa voix molle et sourde:

–Faut pas au moins que j’aie l’air d’une folle.

Alors, elle se décida à frapper une série de petits coups secs et rapprochés, son heurtement de chaque soir, quand elle rentrait de journée et que la grand’mère connaissait bien.

Mais personne ne vint ouvrir. Lisa s’épaulait, tremblante et toute pâle, au chambranle de la porte. La grand’mère n’avait peut-être pas entendu ou dormait? Elle cogna du poing faiblement d’abord, puis très fort. Cette fois, la porte à la fin s’entrebâilla et, la lanterne à la main, Reine parut au seuil. Une vieille femme, droite et maigre, le nez crochu et la bouche mince des paysannes avaricieuses. Elle sursauta d’étonnement en voyant Lisa.

–Tiens, c’te fille! Ils ne t’ont donc point gardée, les juges? Une pas grand’chose comme toi! En voilà d’un tour!

Lisa chancelait, balbutiant:

–Je croyais que vous m’attendiez, grand’mère, et je venais...

–Ah oui! demander à souper et à coucher, n’est-ce pas? C’est toujours sur la vieille qu’on retombe!

Les larmes prêtes à jaillir de nouveau, Lisa recula. Si sa grand’mère ne l’accueillait pas, elle s’en irait: elle savait bien où. La Reine l’interrompit, gouaillant toujours.

–A la Marne, n’est-ce pas? elle en sortait déjà, ça ne lui réussirait peut-être pas autant! Fallait-il être bête à son âge! Qu’elle entrât tout de même, on n’allait pas causer devant la porte!

Du revers de sa main, Lisa essuya ses paupières, bégayant étouffée:

–Merci, grand’mère, merci!

Derrière elle, Reine referma la porte.

La pièce où elles se tenaient maintenant toutes deux s’éclairait de la lueur fumeuse d’une antique lampe de cuivre suspendue par une chaîne au plafond à solives.

Au foyer de la grande cheminée, quelques tisons se consumaient, rayonnant leurs reflets rougeâtres sur la haute horloge enfermée dans sa boîte de bois peint et sur les rideaux de serge fanée, voilant à demi l’enfoncement noir de l’alcôve.

Lisa s’était assise sur une petite chaise basse, devant le foyer, son baluchon sur les genoux, ses mains exposées à la flamme, regardant vaguement le grand coq rouge et bleu du cadran verni de l’horloge.

La grand’mère avait soufflé la lanterne, finissant d’éteindre entre ses doigts la mèche charbonneuse de la chandelle. Il se fit un silence de quelques secondes. Lisa, abandonnant la contemplation du coq, examinait en dessous Reine, qui avait l’air plus acariâtre et plus terrible que jamais, dans son mutisme et dans son immobilité. Ce fut elle cependant qui interrogea la première, reprenant la phrase qu’elle avait exclamée à la vue de Lisa.

–Comme ça, ils t’ont acquittée, les juges?

Doucement, de la tête, Lisa répondit oui; puis, après une hésitation, elle ajouta presque avec crainte:

–Quand on m’a dit que j’étais libre, grand’mère, je vous ai cherchée dans la foule; je me figurais que vous seriez à l’audience...

La Reine, avec un éclat de rire méchant riposta.

–A l’audience! Merci de sa vie! Pour admirer la gueuse entre deux gendarmes et se faire montrer du doigt par tous les gens de Château-Thierry, accourus là s’esbaudir et se gausser! Lisa était donc aliénée. C’était bien assez de se savoir méprisée par tout Courtaux. Ah! que nenni, bien sûr, elle n’y avait pas mis les pieds. C’était à d’autres de s’y rendre; aux fauteurs de tout le mal, à ce joli freluquet de Camille Mouchot. Y était-il, lui? C’était à gager que non.

Et elle s’était plantée devant la jeune fille, railleuse, agressive, répétant:

–Voyons, y était-il, ton Camille?

Lisa se décida à parler.

–Certainement, au second rang, avec l’abbé Favert même et derrière madame Niltard et son fils.

–Et qu’est-ce qu’il t’a dit? Il a dû t’attendre à la sortie, j’espère?

–Non, grand’mère.

–Non!

–Mais vous savez bien, grand’mère, il pleuvait si fort!...

Pour le coup, la Reine s’emballa. Lisa effrayée, avait beau s’ingénier à la calmer, répéter d’un ton suppliant «grand’mère, je vous en prie!» il n’y avait pas de grand’mère qui tînt. Sainte Vierge, c’était commode!... Mais Camille se leurrait s’il se flattait que cela se terminerait comme ça. Pardi! il en prenait à son aise! Il faudrait bien qu’il couchât les pouces!

La tête baissée la jeune fille laissa passer l’orage. La colère de Reine s’apaisait à la longue. Elle n’entendait pas d’ailleurs insister plus longtemps sur ce chapitre, ni discuter toute la nuit.

Pendant ce temps l’huile de la lampe s’usait et les jupes froissées de Lisa qui lui moulaient les jambes auraient dû être sur le cordeau du grenier, en train de sécher. On allait lui donner à manger à cette mam’zelle, puisque c’était ça qu’elle réclamait et puis vite au lit: on causerait demain.

Lisa s’apprêtait à monter à sa chambre; elle n’avait pas faim, balbutia-t-elle. Mais la vieille riposta aigrement:

–Des manières! Si elle croyait que ça lui rendrait son amoureux de se dépérir l’estomac et de se ronger les sangs! Une jolie fille qu’elle ferait à ce régime, propre à retenir son galant, oui! Pas faim! le jour où, par sa faute, elle n’aurait plus une croûte à grignoter, elle pourrait le dire, si elle en avait l’âme.

Grognonnant toujours, la Reine tournait, virait, d’un air revêche, exhumant de la huche de chêne une miche de pain bis, un morceau de lard froid, une poignée de noix.

Elle avait pris en même temps une bouteille, la seule qui fût dans la huche, et elle la tenait en l’air dans ses deux mains tremblantes juste devant la lumière, regardant à travers le verre épais, en clignant des yeux.

–Ma foi, tant pis, Lisa, fit-elle; il n’y a plus de vin, mais le seau est plein et l’eau bonne à boire aux cœurs désolés.

Quoiqu’elle eût déclaré ne point vouloir man ger, Lisa dévorait à belles dents tout de même, .ne pensant à rien, regagnée par son apathie naturelle et sa nonchalance invincible. L’aïeule, debout vis-à-vis d’elle, la contemplait narquoisement, hideuse et grotesque dans son accoutrement d’indienne, sa figure parcheminée ’et grimaçante, ses yeux noirs flambant d’un éclair ironique, bordés d’une ligne de chair rougie et les cheveux d’un blanc jaune s’envolant par mèches du mouchoir rouge qui les enserait. Elle ricanait, sans bruit.

–Dis donc, c’aurait tout de même été dommage de ne pas te servir à souper?

Affirmativement, sans tristesse, Lisa souriait. Son désespoir était évanoui, ses pleurs taries, à mesure que le feu que Reine avait regarni d’une poignée de sarments ranimait ses membres, et que son corps racquérait des forces... Dans cette chambre tranquille, tiède, devant cette flamme qui dansait toute bleue, elle oubliait peu à peu la terrible journée, l’immonde insulte de tout à l’heure et la course affolée sous la pluie, dans la boue. Il lui semblait que rien n’avait changé sa vie de tous les jours, et qu’elle rentrait du travail, comme chaque soir.

Le morceau de lard avait disparu, elle croquait des noix qu’elle cassait entre ses dents larges et fortes, lançant dans le foyer les coquilles qui crépitaient. Quand elle eut fini elle se leva, poussant un soupir de soulagement, et puisa à même le seau, dans une grande, tasse de cuivre pendue à la muraille, l’eau froide qu’elle but d’un trait.

Puis, enlevant le paquet de ses hardes posé sur une chaise:

–Maintenant, grand’mère, je vais me coucher.

Sans broncher, très occupée à balayer avec sa main les miettes épandues sur la table, la vieille jeta un bonsoir distrait, ajoutant plus haut, comme dernier adieu:

–Tu sais, ma fille, la nuit porte conseil, tâche d’être raisonnable au matin.

L’ouvrière ne répliqua rien, et gravit sans lumière l’escalier branlant et vermoulu de son ré duit.

III

A peine le seuil franchi, Lisa se débarrassa de ses jupes humides, de son corsage encore tout trempé mais elle n’avait pas sommeil, quoique lasse. Elle ouvrit la fenêtre.

Plus de pluie et le vent avait dispersé les nuages. La nuit était sereine, tranquille, le ciel d’un bleu profond, tout parsemé d’étoiles étincelantes, resplendissant autour du croissant aigu de la lune.

Lisa s’accouda à l’appui de la croisée. Sa chemise de grosse toile étrue découvrait très bas sa gorge en globe qui jaillissait toute blanche, la manche large coulant jusqu’au-dessous de l’épaule, au moindre mouvement du bras; son regard flottait sur cette plaine immense qui s’élargissait, sombre et plate à perte de vue, coupée seulement par la ligne # crayeuse de la route et le serpentement moiré de la rivière. Ses yeux ne pouvaient se détacher de cette Marne; elle frissonnait comme si elle avait encore senti sur ses épaules grasses le contact de son eau glacée, et tout ce passé de quelques mois se retraçait vivace à son esprit.

Elle se revoyait chez madame Mouchot, aux Ormettes, assise dans la lingerie, marquant ou reprisant les fines chemises de batiste et les draps de toile de Frise, car la veuve, simple jusqu’à l’austérité dans sa toilette extérieure, avait la passion commune aux dévotes et aux femmes de la province, du beau linge.

Madame Mouchot était à côté d’elle, comptant, examinant, surveillant, s’exprimant d’une voix en sourdine, lente, quoiqu’un peu sèche, avec des phrases psalmodiées comme les litanies, ayant toujours l’air d’être dans une chapelle. L’abbé Favert venait aussi, l’abbé étant toujours près de la dame, la dame près de l’abbé. On causait œuvres pieuses, humilité, faiblesse de la chair, indulgence divine. Lisa écoutait, silencieuse, recueillie, attentive, ne comprenant pas toujours. Tout en ravaudant, elle pensait à M. Camille, qui s’installait aussi, deman dait un livre à l’abbé, ou soutenait comme une fille, à genoux en face de sa mère, l’écheveau de laine que celle-ci dévidait.

Longtemps il n’avait pas remarqué l’ouvrière lui parlant peu, indifféremment, la saluant à peine d’un petit bonjour distrait. Ce fut madame Mouchot qui fixa son attention sur elle. Ce jour-là, par extraordinaire, elle était presque gaie, et, tout en bavardant avec l’abbé sur l’association du Saint-Rosaire et les absences fréquentes de madame Niltard aux. offices, elle brodait une étole, quand elle constata qu’il lui manquait Lun peloton de soie. Elle en avait besoin tout de suite, pour achever le calice d’un bouton de bengale, et elle pria Camille de lui en aller chercher, là-bas, dans sa corbeille à ouvrage.

Parmi le fouillis chatoyant des cordonnets de toute sorte, Camille s’embarrassait; il en apportait de trops clairs, de trop foncés. Madame Mouchot, essayait en vain de définir la nuance exacte: C’était comme, comme... mon Dieu! juste comme la joue de Lisa... un rose de chair, tendre, vermeille! Sous le compliment à brûle-pourpoint, Lisa inclina la tête, s’empourpra, protestant, avec modestie. Mais la veuve riait, attestant Camille, l’abbé: N’était-il pas vrai que Lisa avait d’ordinaire la fraîcheur d’une fleur de pêcher, et aussi dans l’incarnat plus vif qui l’envahissait, les yeux d’un brillant d’escarboucle?

Lisa confuse avait senti le regard de Camille, d’ordinaire si froid, courir brûlant sur elle. L’abbé souriait en tournant la page de son bréviaire.

C’était à partir de ce moment que le jeune homme avait commencé à lui faire la cour. Elle s’était défendue d’abord, ne voulant point l’entendre, évitant de se trouver seule avec lui.

Une amourette! à quoi cela la mènerait-il? à rien de bon. Camille était un «monsieur» qui ne pouvait voir en elle qu’un amusement de quelques jours, une distraction. Même fùt-il sincère, est-ce qu’elle serait jamais autre chose que sa maîtresse? N’y avait-il pas entre eux une distance énorme, d’éducation, de famille, de fortune, et surtout la fierté et la sévérité de sa mère? Succombant, que deviendrait-elle? La risée du village! Quel mari rencontrer dorénavant, sauf un ivrogne ou un malhonnête homme?.

Elle ruminait tous ces raisonnements-là le soir, sur la route, quand elle rentrait à Courtaux, chez sa grand’mère. Mais à la longue, près de Camille, les sages résolutions prises s’envolaient; elle éprouvait des joies douces à ouïr toutes les belles choses qu’il lui soupirait câlinement, dans une musique chuchotée, la cajolant du geste et de la voix, lui baisant le bout des doigts comme à une dame, tout d’un coup s’agenouillant, avec des supplications, à ses pieds.

Pour comble de fatalité, madame Mouchot n’apparaissait plus que très rarement à la lingerie, toussant toujours avant d’entrer, ce qui étonnait Lisa.

Le tête-à-tête était quotidien, continuel, et à chaque heure Camille devenait plus entreprenant, ne volant plus les baisers seulement sur le haut du poignet, mais sur le cou, sur la nuque.

L’ouvrière n’osait se rebiffer, moitié par plaisir moitié par faiblesse. Au fond, elle ignorait même si elle aimait le jeune homme; mais il avait les cheveux parfumés et lisses, une tenue élégante, la peau satinée d’une femme, les mains, soignées, les ongles polis; et vingt ans!

Tout cela la charmait, l’attirait, et elle s’abandonnait dans ses bras nonchalante, lascive, murmurant un non qui signifiait oui.

Une après-midi de mai, comme elle refusait plus mollement encore, vaincue déjà, la petite toux discrète de madame Mouchot retentit. Il se passa quelques secondes avant que Lisa n’ouvrît, les joues en feu, les cheveux décoiffés. Camille précipitamment s’assit dans un coin, dépité, boudant sa mère, qui malgré la gêne ostensible des deux jeunes gens eut l’air de ne s’apercevoir de rien.

Le lendemain, Camille ferma la porte au verrou, rabattit les persiennes. Par les lames, le soleil filtrait, éclairant la pièce d’une demi-lumière. Il faisait très chaud; de toutes les armoires à linges, grandes ouvertes, se répandait une odeur d’iris. Brusquement Camille accosta Lisa, lui arracha l’ouvrage des mains et, l’enveloppant de ses bras, la pressant contre sa poitrine, avec des soupirs il colla longuement sa bouche ardente sur les lèvres de la jeune fille.

Le soir, quand madame Mouchot invita l’ouvrière à lui montrer sa besogne de la journée, celle-ci se tut, embarrassée, puis ânonna une excuse; la veuve, n’insistant pas, regarda seulement en face Lisa, qui baissait les yeux.

Cet aveuglement de la mère de Camille stupéfiait l’ouvrière. Par instants, on eût dit que la veuve y mettait de la complaisance, favorisait presque les tête-à-tête.

Autrefois elle circulait comme une ombre, sans bruit dans ses bottines de feutre qui frôlaient à peine le parquet; à présent ses pas s’alourdissaient, faisaient tap, tap, dans les couloirs, avertissant de son arrivée. Et quand par hasard, elle était dans une pièce et que son fils y pénétrait, presque toujours une raison surgissait qui la forçait à vider la place. Des allures plus familières, des mots échappés auraient dû lui donner l’éveil. Mais non, en dépit de tout, elle se murait dans une inconscience étrange, inconcevable.

Pourtant Lisa gâchait l’ouvrage, ou s’ancrait des journées entières sur un morceau de couture, un bout de surjet.

Madame Mouchot, qui jadis ne se privait pas de la tancer vertement, ne grondait plus, esquissant seulement pour la forme un léger reproche.

Dans cette sécurité parfaite, les amoureux s’endormaient, ne recourant que juste aux précautions indispensables pour n’être pas surpris, et ce fut seulement un malaise de Lisa qui les tira de leur quiétude heureuse.

Depuis quelque temps elle se sentait «toute drôle», avec des nausées, des maux de cœur qui l indisposaient sans trêve, la tête pesante, les jambes qui flageolaient. Elle s’épeura, avertit Camille. Est-ce qu’elle était enceinte? elle serait dans de jolis draps!

Mouchot, tout pâle quand elle lui exposa ses craintes, épouvanté aussi d’abord, se tranquillisa vite, haussant les épaules, feignant de croire à une plaisanterie. Enceinte! était-elle bête de leur avoir causé une souleur pareille! Ce n’était rien: la chaleur seulement qui la troublait.

Mais les prodromes s’accentuaient. Le teint de Lisa pâlissait, se plombait, des plaques jaunâtres s’accumulaient sur son front, sur ses tempes, ses yeux se creusaient, cernés d’un hâlo noirâtre.

Impossible de douter: c’était bien le masque de la grossesse.

Alors elle se prit à s’inquiéter, à pleurer; lui, la consolait tant bien que mal: à quoi bon se désoler; on aviserait; ce n’était pas encore pour demain. L’essentiel était que cela ne devînt pas trop visible.

En attendant elle se serrait à en mourir, avait acheté en cachette du coldcream et de la poudre de riz et se maquillait comme elle l’avait vu faire à madame Talon, la liquoriste en gros, la petite femme qui dirigeait les affaires de la maison à sa manière, du reste avec l’agrément de son mari complaisant. Sous la couche de blanc dont elle se couvrait le visage, les taches disparaissaient, et sa taille, étroitement comprimée, personne ne s’a percevait encore de son état.

Les transes ne la quittaient point, néanmoins, grandissant au contraire de jour en jour, à mesure que son ventre s’arrondissait, augmentées encore par la conduite de Camille, absolument incompréhensible. Parfois, ennuyé des jérémiades de sa maitresse, il maugréait, s’emportait, la brutalisait presque. Puis, deux heures après, redevenait gentil, caressant, enjôleur.

Elle subissait tout, sans force, indolente, sanglotant tout bas, étanchant ses larmes pour lui rendre le baiser qu’il implorait après une scène de colère; se laissant choir dans les bras de Camille avec la même soumission de chair que le jour où elle lui avait cédé pour la première fois; ne devinant pas que l’amour était étranger à ce rapprochement du jeune homme, simplement un irrésistible appétit des sens.

On était au commencement de novembre et elle évoluait vers son septième mois, quand un tantôt, madame Mouchot la fit appeler. La veuve avait l’abord plus impérieux, le regard plus froid, plus dur encore qu’à l’ordinaire. C’était dans la salle à manger, le repas finissait, la place de Camille vacante. L’abbé était là, naturellement.

Au premier mot, Lisa chancela. Madame Mouchot savait tout. Quelle indignité! Une fille qu’elle avait reçue avec tant de bienveillance, traitée avec tant de douceur! C’était une dévergondée, une effrontée, une.. les épithètes lui faisaient défaut. Sans pudeur, sans reconnaissance, Lisa avait introduit l’inconduite dans cette maison honnête! Elle avait débauché ce jeune homme, ignorant, candide, dont le cœur pur plaisait à Dieu. Action horrible! affreuse!

La dévote continuait, défilait son discours évidemment apprêté, appris par cœur, levait les yeux au ciel, se signait presque, requérait le témoignage de l’abbé, qui opinait de la tête sans dire mot, lorgnait de coin Lisa, pelant lentement une pomme, dont l’épluchure longue, mince, d’un seul morceau, tombait en ronds sur l’assiette de porcelaine blanche à filets dorés.

Lisa écoutait, muette, debout, accotée au mur, les mains jointes sur son tablier noir, indifférente, prête à tout entendre sans riposter, le regard fixé, pour se donner une contenance, sur l’M majuscule brodé au plumetis, dans le milieu de la nappe.

Madame Mouchot, devant cette insensibilité, se déroutait; elle comptait sur des cris, des pleurs, et se pencha vers l’abbé, lui susurra à l’oreille. M. Favert répondit par signes affirmatifs, découpant sa pomme en quartiers, la mangeant par petites portions, qu’il piquait du bout de son couteau, les considérant longuement avant de les porter à sa bouche. La dévote reprenant son sermon changeait de ton. Maintenant elle excusait presque Lisa. C’était surtout la faute du manque d’éducation de cette fille, de son absence d’idées religieuses, de sa jeunesse, de son tempérament; on consentait à ne pas l’accabler; on laissait à d’autres de lui jeter la première pierre; mais l’hon neur et la morale n’exigeaient pas moins qu’elle quittât cette maison, théâtre de ses scandales. Et pour la décider plus vite au départ, au silence, madame Mouchot offrait de l’argent.

Quelle explosion alors!

Lisa outrée était sortie de son mutisme. De l’argent? elle n’en accepterait pas, n’en avait que faire! On lui demandait de déguerpir. Certes, oui, elle s’en irait, mais pas avant d’avoir dit leur fait aux gens; car madame Mouchot aurait pu se dispenser de ses reproches; elle devait bien savoir comment les choses s’étaient passées, et que Lisa, niaise et sotte ne pensait à rien, quand Camille avait manœuvré autour d’elle, l’avait enjôlée. Oh! elle ne récriminait pas.

N’ayant d’ailleurs aucun regret, aucun remords; ce qui était fait était fait, y revenir n’aboutirait à rien. Elle se tirerait d’affaire toute seule, sans mendier de secours de personne.

Elle avait parlé violemment, hardiment, lancée par son désespoir, la honte qu’on la chassât. Mais cet effort d’énergie, le premier et le seul, l’avait épuisée, et la dernière phrase prononcée, elle était retombée plus molle, plus veule que jamais, et cachant sa figure dans son tablier, s’était mise à sangloter, la poitrine soulevée par un hoquet convulsif et bruyant comme celui d’un bébé.

A bout de forces, elle avait bégayé machinalement, par routine, un «au revoir, madame», et était partie. Madame Mouchot gardait toujours son air impassible de statue marmoréenne; l’abbé Favert qui n’avait pas soufflé une syllabe, ayant achevé son fruit, trempait un biscuit dans un verre de vin blanc. Des yeux il suivit Lisa, tout en adressant à madame Mouchot, gravement, mystérieusement, un hochement de tête approbateur.

Dans la cour, la lingère s’était heurtée à Camille. Il revenait de tirer des moineaux dans le jardin, le fusil en bandoulière, sifflant une petite chanson. Il ne parut pas surpris de l’effarement de Lisa, qui débutait d’une voix étranglée:

–Monsieur Camille.

Il l’interrompit, et, d’un air rassis:

–Tu as vu maman? Elle a tout appris. Par qui? Elle m’a peut-être vu tepincer hier quand vous rangiez les piles de draps? Avec ça que tu m’as répondu: «finis donc!» Et puis tes hanches sont vraiment trop proéminentes maintenant, elles donnent l’éveil. Elle t’a renvoyée, alors? Tu devais y être préparée, tu m’en parlais l’autre jour. Si tu crois que je n’ai pas reçu mon savon aussi! Elle m’avait promis d’être gentille pour toi. Ne te fais pas de la peine comme ça, Lison.

Mais les larmes ruisselaient de plus belle sur les joues de Lisa, s’écrasaient sur sa cravate mauve qu’elles maculaient de leurs taches sombres.

Camille l’attira contre lui, l’embrassant instinctivement, mais sans amour, sans pitié même, lui répétant de sa voix blanche:

–Voyons, ne te fais pas de bile, Lisa; ces jours-ci j’irai à Courtaux, j’en trouverai le moyen avec Plouc; je te préviendrai la veille; tu m’attendras sur le chemin et nous arrangerons ça.

Puis il se sépara d’elle la tête un peu penchée, les mains dans ses poches, la démarche dandinante. Au premier degré du perron, il s’était retourné, et, voyant Lisa quêter encore un adieu, inspectant vivement si personne ne l’apercevait, de la main il lui avait envoyé un geste amical, presque un baiser.

Le triste retour à Courtaux! Comme la route qui se déroulait dans la nuit la lui rappelait encore! En rentrant chez la grand’mère, il avait fallu inventer une histoire pour expliquer cette prompte arrivée, car à peine si l’après-midi touchait à sa fin, et les autres fois elle ne revenait jamais qu’à la nuit.

Elle avait, dès le lendemain, cherché des journées dans le village. Elle ne voulait plus retourner à Château-Thierry, ne le pouvait plus guère d’ailleurs, ayant, sur l’instance de madame Mouchot, abandonné toutes ses clientes, afin de ne plus travailler que chez la veuve.

Tenter de reconquérir ses pratiques, à nouveau leur offrir ses services à quoi bon? Quand même elle réussirait, on découvrirait bientôt qu’elle était enceinte, et elle s’exposait à un nouvel affront.

Reine querella; la besogne se payait moins cher chez les paysans qu’en ville, et Lisa n’en trouverait peut-être pas constamment.

L’ouvrière, tout à son chagrin, ne s’en préoccupa point.

Les premières semaines, aux jours où elle chômait, songeant à la consolante promesse de Camille, elle vaguait des heures entières, ou s’asseyait sur le revers herbeux des fossés, les yeux perdus sur l’horizon gris, espérant toujours distinguer Mouchot.

Le soir, c’étaient des scènes épouvantables de la vieille, qui demandait ce que la gueuse avait à battre les routes et à rôder ainsi.

Lisa se taisait, craignant de laisser échapper son secret, et l’aïeule, irritée de ce silence, repartait, plus aigre, plus méchante.

On commençait à plaisanter tout bas l’ouvrière sur la rondeur de sa taille. Cependant elle se martyrisait, continuant à agrafer de haut en bas ses robes qui craquaient aux coutures, rompant les lacets, tant elle se serrait fort. Ce qui la désolait, plus que les moqueries, c’était de n’avoir pas de quoi faire de layette. Elle était envahie par l’idée de son enfant, l’instinct de la mère, s’éveillait très intense dans son cœur. Elle avait toujours été bonne fille, s’apitoyant sincèrement au récit des histoires tristes, même qu’elle savait fausses; sa voix s’humectait quand elle chantait une romance sentimentale. Aussi, en rêvant au petit être qui remuait dans ses entrailles, des attendrissements sans pareils l’ébranlaient. Son plan était arrêté.

Il importait que le petit ne tombât pas entre les mains de sa grand’mère. Jamais! Reine était trop mauvaise, l’eût tué. Lisa s’était renseignée dès les premiers temps auprès d’une bonne de Château-Thierry, qui avait accouché chez ses patrons, sans que personne ne s’en doutât. On souffrait beaucoup, mais avec du courage, prétendait la domestique, on ne criait pas.

Lisa, quoi qu’il arrivât, ne ferait aucun tapage; l’enfant venu, elle prendrait le train et le porterait à Dormans, chez une bonne femme qui élevait le mioche de Victoire, et qui n’exigerait pas d’argent d’avance.

Mais pour cela il était nécessaire que le nouveau-né eût de quoi se vêtir. Comment le lui procurer?

Elle avait actuellement des journées toute la semaine; au retour, Reine exigeait son argent jusqu’au dernier centime et soupçonnant toujours quelque chose d’extraordinaire, l’épiait sans cesse; elle l’envoyait se coucher sans lumière. Lisa était parvenue pourtant à lui dérober un bout de chandelle, et la nuit, assise sur son lit, elle avait confectionné deux chemisettes et un bonnet à coiffer le poing, taillés dans une vieille chemise à elle.

Cette bonne aubaine ne s’était point renouvelée, et les derniers moments approchaient. Lisa le presageait à la pesanteur du fardeau; elle se traînait tout à fait, marchant les jambes écartées, en se balançant un peu pour s’aider; l’allure d’une cane. Et en se couchant, elle entassait sur son lit pêlemêle des hardes, des jupons, tout ce qu’elle rencontrait sous sa main, afin que si l’aïeule mon tait par hasard à sa chambre, elle ne fût pas trahie par la convexité anormale de son ventre, qui se dessinait énorme, moulé dans la minceur des draps.

Au milieu de février, elle ravaudait chez des vignerons du village, quand elle sentit les premières atteintes du mal. Des douleurs sourdes dans le bas ventre, retentissant jusque dans l’aîne droite. Elle se raidit contre la souffrance qui l’étreignait, la forçant malgré elle à tressauter sur sa chaise. Obligée de répondre aux questions de la paysanne qui s’étonnait de sa physionomie tirée, contractée, Lisa essaya de bavarder, de rire pour s’étourdir, ais à une attaque plus violente, elle ne put réprimer une exclamation rauque, étouffée, et pour la justifier, prétendit qu’elle s’était piquée, enfoncé l’aiguille sous l’ongle; ça ne saignait pas, mais ça lui avait fait très mal; oh! oui, répétait-elle, très mal!

Cela la soulagea un peu de se plaindre haut. Elle était toute pâle, les lèvres tremblantes, les mains moites; des perles de sueur froide dégouttaient de son front sur la bure qu’elle cou sait.

En elle-même elle s’effrayait. Si cette torture redoublait, elle serait incapable à la fin de s’empêcher de crier bien sûr. Elle avait toujours été douillette, geignant pour un bobo, s’était presque évanouie une fois pour un furoncle qu’on lui avait percé au bras.

Heureusement que la journée déclinait; elle n’avait qu’à s’armer de patience. Seulement, le cœur lui levait; elle eût souhaité ne pas souper, et les vignerons l’y contraignaient, emplissant son assiette de choux au lard. Elle avala quelques bou chées, puis prétextant une indisposition de sa grand’mère, elle partit.

Marcher l’apaisa momentanément, elle entra dans la maison de la ruelle, profitant d’une accalmie. Reine l’amusa un quart d’heure à jaser. Lisa ne se tenait plus. Les crises recommençaient coup sur coup, sans presque d’intervalle; des crampes lui brisaient les reins.

Enfin, elle put gagner sa chambre, se jeter sur son lit. Il était temps. Elle n’avait plus la force de résister. En proie à des spasmes horribles qui la tordaient, elle avait arraché ses habits, son corset, et presque nue, elle se roulait affolée, mordant les couvertures pour assourdir ses cris, qui partaient en dépit de sa résolution. C’était affreux! On la déchirait, l’écartelait; elle n’aurait jamais imaginé pareille agonie. Mon Dieu! est-ce que cela durerait longtemps encore!

Tout à coup, la porte de la chambre s’ouvrit brusquement, la pièce obscure s’éclaira d’un rayon de lumière. La grand’mère, couchée en bas, avait été réveillée par les craquements du lit où Lisa se vautrait, éperdue. La vieille s’était levée, était montée au plus vite, et sans que Lisa entendît rien, elle lui apparaissait au seuil: fantasmatique avec sa figure ridée, allumée par le reflet rougeâtre de la chandelle qu’elle tenait à la main, ses cheveux blancs épars sur son cou, et couverte ainsi que d’un suaire, par sa grande chemise droite et raide que dépassaient nus des pieds décharnés de squelette.

Le cri de Lisa s’étrangla dans sa gorge. Reine avait posé la chandelle sur un meuble et s’avançait vers le grabat, menaçante, brandissant le poing. Il lui avait sufti d’une seconde pour tout comprendre. Le désordre de la chambre et les plaintes de la fille étaient assez significatifs. Parbleu! la drôlesse accouchait.

Lisa n’écoutait pas les injures; il lui semblait que dans son corps quelque chose d’indéfinissable s’était-dégonflé, crevé, lui procurant un apaisement momentané, une sensation de grande fraîcheur.

Mais le bien-être ne persista pas. Les douleurs repiquaient plus aiguës, sans trêve aucune: la malade râlait, ahanait, convulsant tous ses membres en des efforts inouïs.

Reine se décida à seconder le travail; l’enfant se présentait admirablement, dégageant sa petite tête. Lisa poussa un hurlement effroyable, un rugissement de bête fauve, puis un gros soupir. Ce fut tout. Elle était délivrée!

–Un garçon! dit Reine.

Une heure après, Lisa recouchée, toute blanche, exténuée, considérait avec une émotion attendrie la vieille qui allait et venait, faisant disparaître les linges sanglants dont l’odeur fade et tiède emplissait la chambre. Ensuite, Reine emmaillota l’enfant. Il était chétif, malingre, et elle le débarbouillait rudement, frottant la petite figure écarlate et pelée d’un linge dur imbibé d’eau froide, murmurant avec une grimace haineuse et un haussement d’épaules, devant ce pauvre visage laid, froncé, aux paupières plissées et clignotantes:

–Un beau sire!

La toilette terminée, Reine tendit le bébé à la mère, qui le prit, remerciant d’un regard. Puis, pendant’ que Lisa le couchait auprès d’elle dans son bras, l’aïeule, reprenant la chandelle, grogna, prête à redescendre.

–Tu sais, la belle, c’est pas fini comme ça. Nous sommes gens de revue. Demain, nous rirons.

Demain, c’était bien égal à Lisa. Allongée doucement dans des draps propres, embaumant les senteurs de la lessive, elle s’abandonnait détendue, à une somnolence lourde. Son enfant, s’assoupissait aussi, à côté d’elle, le petit corps flan quant le sien, la tête appuyée à son épaule.

Un réveil le matin tout à fait terrible. L’implacable vieille était là. D’abord, lentement, dans tous les détails, elle somma Lisa de raconter comment «l’accident» était arrivé. Ça ne l’étonnait pas au fait! Lisa devait mal tourner. Toute petite, on le voyait dans ses allures de gamine et des récriminations sans fin, éclatèrent amères, insultantes. Qui nourrirait la mère et l’enfant? Ah! ce ne serait pas elle. Elle avait été déjà trop bonne, trop bête, ’ oui! A son âge, avoir une pareille charge! Son triste butin y passerait, et personne, quand la huche serait vide, ne la remplirait.

Vainement Lisa voulut interrompre. Jamais elle n’avait eu le dessein de colloquer l’enfant à la grand’mère. Elle le mettrait en nourrice, on lui avait indiqué un endroit. Elle avait espéré l’y porter le lendemain de sa naissance; elle ignorait que l’on souffrait tant, et qu’elle serait incapable de marcher. Pourtant d’autres l’avaient fait! Aussitôt debout, elle emmènerait le petit, et travaillerait nuit et jour pour indemniser Reine et suffire aux besoins de son garçon.

Reine riposta, plus mordante. Avec quoi donc paierait-elle les mois de nourrice et le reste? Si elle supposait que les honnêtes gens la reprendraient chez eux après cet exploit; elle serait obligée, pour gagner quelques sous, d’aller aux champs, faire moisson, vendange et ramasser des pommes de terre. Chien de métier! qui lui fournirait juste de quoi mourir de faim, elle et son marmot. Non, non, c était au père à les tirer de là!

Pendant deux jours la tempête continua, augmentant à chaque heure de grossièreté, de violence, la vieille s’exaspérant, crachant à la figure de Lisa les plus immondes injures.

La fièvre de lait, pendant ce temps, agitait la malheureuse fille; si bien qu’au au matin du troisième jour, stupéfiant la grand’mère par la vivacité de son action, elle s’était levée subitement. Habillée en un clin d’œil, l’enfant enveloppé à la hâte, elle s’était sauvée droit devant elle jusqu’à la Marne.

Ah! ce matin, comme elle se le rappelait! Il avait gelé la nuit, l’herbe était toute dure aux pieds, et la terre lugubrement grise s’aplatissait sous le ciel froid, où les étoiles mouraient dans le pointement blanchâtre de l’aube.

Le lait montait à sa tête; elle était folle!

Etreignant, après l’avoir embrassé, son enfant contre sa poitrine, l’esprit perdu, d’un bond, elle avait sauté dans la Marne. L’eau avait fait un grand bruit sinistre autour d’elle, était entrée dans sa bouche, dans ses oreilles, dans ses narines, l’aveuglant, l’étourdissant, l’asphyxiant.

Son souvenir cessait là net. Elle ne se revoyait que bien après, sur la berge, redemandant le petit, qui était resté au fond de la rivière, ense veli dans les hautes plantes marines.

A la fenêtre, Lisa grelottait sans y prendre garde, tant cette évocation du passé l’avait absorbée. Un coup de vent dont claquèrent les volets la rappela à elle, lui faisant peur. Elle recula toute tremblante, n’ayant plus conscience du lieu où elle était.

En se retrouvant dans sa chambre, le paquet à terre, les jupes qui séchaient étendues sur les cordes, elle eut un frisson d’aise, un souffle chaud qui lui parcourut tout l’être.

Elle s’insinua lentement dans le lit, s’y retournant, heureuse du chatouillement du rude tissu de la toile de chanvre sur su chair.

La porte était restée entr’ouverte; elle songea à aller la fermer, mais n’eut pas le courage de poser le pied à terre, de replonger dans le froid ses jambes nues. Elle murmura tant pis avec un rire in souciant, et s’endormit bercée par la respiration monotone et sifflante de la grand’mère dont le bruit parvenait régulièrement jusqu’à elle, un peu éteint et assourdi.

IV

Depuis quinze jours que Lisa, acquittée, résidait à Courtaux, vainement elle avait frappé à toutes les portes, en quête d’ouvrage. Une fille sortant de prison! Les paysans demeuraient ébahis de son audace.

A leur sens le procès la flétrissait d’une tache ineffaçable, éternelle! Cette rien du tout, échappée des mains des gendarmes était une brebis galeuse dont on devait se garer. Aussi la traitait-on en réprouvée, en paria, l’éconduisant sèchement, grossièrement, lui refusant le salut familier échangé à la rencontre, dans les rues, avec tous, même les rôdeurs de grand’route et les Allemands ivrognes et voleurs qui se rendaient par bandes aux travaux des chemins de fer. Jusqu’aux gamins et gamines qui se détournaient d’elle avec affectation, observant le commandement reçu et la contemplant de loin avec une curiosité cruelle, se choquant le coude, marmonnant des appellations grossières, entendues dans la bouche des grandes personnes.

Avec cela l’existence chez la grand’mère, devenue de plus en plus intolérable. Reine, changeant de tactique, ne disputait plus du matin au soir pour que Lisa relançât Camille; elle la prenait par la famine, lui coupant chichement de minces tartines de pain et des tranches de lard avarié, ne lui versant à boire que de l’eau, prétendant que la misère absolue la vouait à ce menu invariable; que, lorsque Lisa paierait sa part, le régal se transformerait.

Les tracasseries silencieuses ne tarissaient plus; elle avait vendu la couchette de Lisa, qui, maintenant dormait sur la paille.

Une vitre de la fenêtre avait été cassée–par accident–sans qu’il fût possible de la faire remettre, faute d’argent, disait Reine. Lisa ne se plaignait pas; d’ailleurs, les nuits étaient belles, le vent tiède, l’air qui soufflait par le carreau brisé ne la gênait point, au contraire, la rafraîchissait doucement, comme le battement d’un éventail. Pourtant, son lit lui manquait; le soir, après tous les ennuis, les mécomptes essuyés, elle avait du plaisir à se blottir douillettement dans la plume: du duvet mol et doux, qu’elle avait recueilli elle-même, il y avait longtemps, quand elle était petite et qu’elle gardait les oies de tout le village, dans les prés au bord de la Marne.

Puis l’aïeule rogna encore les portions, supprima la viande, n’accorda plus qu’une assiettée de légumes, une fois par jour, l’assaisonnant de sarcasmes à l adresse de Lisa, de coups d’épingles qui lui faisaient poindre les larmes aux yeux.

Lisa, désespérée, sans force pour lutter davantage, son indolence, sa torpeur la ressaisissaient et elle demeurait des journées entières accroupie sur un banc, au soleil, engourdie dans une paresse de lézard, sans rien dire, sans penser à rien. Ce n’était pas sa faute, après tout, s’étant proposée par tout, pour tout, sans cesse rebutée. Elle attendait la moisson pour glaner et gagner à ça quelque chose, de quoi apaiser un peu l’implacabilité de Reine.

Mais cette apathie ne faisait point l’affaire de l’aïeule. Elle avait cru galvaniser Lisa par ses agissements et ses projets échouaient. En quoi était-elle donc pétrie cette momie, que rien ne la tirait de son somnolement? Pourvu qu’elle restât à bayer aux corneilles, les mains jointes, tournant ses pouces et l’esprit dans la lune, peu lui importait que la vieille crevât sur le fumier comme un chien. A la fin, Lisa secoua son engourdissement déplorable. La grand’mère avait raison de la traiter de fainéante et de sans-cœur, de lui reprocher le pain qu’elle mangeait.

Coûte que coûte, elle gagnerait sa vie. On la repoussait comme ouvrière, à la ville et aux champs; mais elle avait des chances d’entrer dans des ateliers, à la manufacture d’instruments de musique, soit à une «fabrique de postiches» où l’on acceptait pour démêler et nettoyer les vieux cheveux, un sale ouvrage, n’importe qui. Ou bien encore elle se mettrait en service. Oui en service, c’était la meilleure idée; pourquoi n’y avait-elle pas pensé plus tôt? Au moins elle sortirait tout à fait de chez Reine, n’aurait plus à y prendre ses repas, à y loger. En exigeant peu d’appointements: huit ou dix francs par mois elle décrocherait bien une place dans un petit ménage. On se préoccupait moins du passé d’une bonne, ne l’ayant pas, comme l’ouvrière, en si grande familiarité à ses côtés, à sa table souvent. La probité surtout était essentielle et pour ça on n’avait rien à lui dire.

Dès le surlendemain, Lisa s’informait auprès de Sidonie, la bonne de madame Morel, une tailleuse. Sidonie n’avait rien en vue de ce genre-là, mais elle l’adressa à M. Bosset, un homme très gentil, très bien, chez qui elle avait autrefois été employée quand il tenait le buffet de la gare. A présent, il était dans les bureaux du Radical de l’Aisne, le journal de M. Lassas. Il connaissait beaucoup de monde, la recommanderait ou lui insérerait peut-être, gratuitement, une annonce à la quatrième page du journal, comme il l’avait fait pour elle.

Tout de suite Lisa s’était mise en route. Du faubourg de Marne où habitait la patronne de Sidonie jusqu’à l’avenue des Petits-Prés où siégeait le Radical de l’Aisne, la course n’était pas longue; en dix minutes elle fut arrivée. Le rez-de-chaussée de la petite maison en briques rouges et blanches servait d’écurie et de remise à un marchand de vin; la porte principale, flanquée de deux énormes tonneaux, encombrée de cercles et de bottes de foin, se couronnait d’une banderolle tricolore en forme d’arc-en-ciel, où se lisait en lettres hautes d’un pied et demi:

LE RADICAL DE L’AISNE

POLITIQUE, LITTÉRAIRE ET FINANCIER

Rédaction et administration

La rédaction et l’administration occupaient les deux étroites pièces de l’unique étage. On pénétrait en traversant un jardinet, clos d’une barrière de bois. Lisa tremblait, la pensée d’entrer dans ces bureaux la troublait. Elle s’imaginait se heurter là-haut à cinq ou six employés, des garçons de bureaux, des copistes, comme elle en avait vu à la poste et chez M. Greb, l’huissier, où elle travaillait dans le temps. Tous ces jeunes gens la dévisageraient, chuchoteraient, tandis qu’elle parlerait à M. Bosset, trônant au milieu. Elle hésita, fut sur le point de repartir, mais la nécessité commandait.

Elle se remit, l’aspect du petit jardin la rassura: il était si modeste, si paisible, avec ses haricots rouges en fleurs qui grimpaient le long d’un mur, et le tas d’instruments de pêche, accotés à la paroi d’en face: des sions de toutes grandeurs, des épuisettes, des filets, des balances à écrevisses. Au fond, dans les cabanes à lapins, béantes, s’emmagasinaient le blé pourri, les poissons morts, les amorces diverses, des asticots, dont le relent écœurant et fade se mêlait à l’odeur âcre de l’écurie et aux parfums d’une touffe de giroflée, venue au hasard dans la terre inculte, bêchée seulement pour y chercher des vers rouges.

Parla baie de son étable, le cheval, un alezan, roux, passait la tête, hennissant, en bête habituée à recevoir du sucre. Lisa lui flatta le museau de la main, le cheval la lui lécha. Cette caresse de l’ani nal l’avait encouragée tout à fait, elle gravit le petit escalier de bois, tout noir et si raide, qu’elle y manqua choir. Le bruit devait avoir été entendu, elle rougit, toute gênée, et frappa timidement à la porte, où l’indication de l’extérieur: «Rédaction et administration» se répétait solennellement.

Une voix répondit, de l’intérieur: «Entrez.» Le cœur de Lisa battait à rompre; elle tourna l’o live de cuir et poussa le battant.

La chambre exiguë encadrée de casiers de sa pin, était meublée de deux tables, l’une grande, au milieu, l’autre plus petite, près de la fenêtre; de chaises, de tabourets de paille, et c’était tout.

Dans tous les coins, des liasses et des amas de vieux journaux; des neufs encombrant la grande table, tout frais imprimés, imprégnés encore de la senteur de l’encre. Un petit homme vieux, grimaçant, en calotte de velours grenat, lunettes fumées, les pliait méthodiquement, d’abord en trois dans la longueur, puis en deux dans la largeur, aplatissant les angles d’un revers de main. A la petite table, un autre homme, courtaud, joufflu, rougeaud, barbu, écrivait sur un grand registre, s’appliquant, moulant les lettres.

Ne bougeant pas, interdite, Lisa stationnait au seuil. Cette austérité l’estomaquait.

Pourtant, l’homme à la calotte avait interrompu le pliage des journaux, l’autre s’était retourné et, du regard, interrogeait.

Lisa balbutia, troublée:

–Monsieur Bosset?

Le petit monsieur courtaud s’avança galamment vers la jeune fille, répondant:

–C’est moi, mademoiselle,

Il avait dit cela d’une voix grasse et claire, secouée d’un rire, les yeux gris clignés malicieusement comme s’il faisait un mot d’esprit, caressant d’un air satisfait sa barbe épaisse et rousse, de ses doigts potelés, ornés d’une bague.

Rien que sa façon de s’exprimer et son allure bonhomme enhardissaient Lisa; elle exposa le but de sa visite.

Bosset lui ayant approché une chaise, l’avait écoutée, réfléchi, les sourcils froncés. Il connaissait bien le procès de Lisa, le Radical de l’Aisne l’avait publié en détail, prenant hautement la défense de l’accusée.

Ah! c’est que le Radical de l’Aisne, auquel il avait l’honneur d’appartenir, était un «oseur» protégeant les faibles et les humbles, revendiquant leurs droits sociaux, la séparation du culte et de l’Etat et l’instruction obligatoire. Il pérorait, oubliant le sujet de son discours, lancé dans une diatribe politique, honnissant les privilèges, vantant les tendances avancées de «son organe», qui menait vaillamment la lutte pour la liberté des consciences et l’affranchissement des prolétaires!

Tous les clichés et des phrases pompeuses, des expressions bizarres, des mots techniques, puis tout à coup, au milieu du fracas sonore, une expression naïve ou triviale qui détonnait avec la discordance d’une fausse note.

L’homme aux lunettes haussait les épaules. M. Bosset s’en aperçut, s’interrompit subitement pour le rappeler à l’ordre d’un ton sévère et digne.

Monsieur Sextius, pliez donc vos journaux s’il vous plaît.

Sextius s’était levé, et d’un geste raide ôtant sa calotte rouge, ripostait aigrement:

–Monsieur Bosset, vous n’avez rien à m’ordonner. Je n’ai à obéir qu’à ces messieurs. Je plierai les journaux, si je le veux!

Et il se rassit grave, compassé, coulant en dessous de ses lunettes un regard bilieux sur Bosset; vexé, dissipant sa mauvaise humeur en tapant plus fort sur la table.

Bosset grognonna un instant: M. Sextius perdait le respect qu’il lui devait, étant bel et bien son inférieur, de par l’ordre et la volonté de ces messieurs.

Lisa, ennuyée de cette altercation, promenait ses yeux sur les murailles, épelant mentalement les affiches rouges, bleues, jaunes, blanches, qui y étaient collées, inspectant les livres rangés dans les casiers et qui alignaient leurs dos de basane et de carton.

Heureusement, rompant la digression, Bosset revenait à Lisa.

Elle n’avait pas à se tourmenter; il allait s’occuper sérieusement d’elle, en parler à M. Legros, le rédacteur en chef qui, dans la pièce voisine, élucubrait le journal, en taillant au travers des feuilles parisiennes.

Il lui germait même une idée lumineuse: s’emparer de l’histoire de Lisa, et en faire une chronique d’en-tête; M. Legros trousserait ça joliment avec sa plaisanterie de Parisien. On ficherait Château-Thierry en émeute!

Mais Lisa refusa poliment. C’était trop d’embarras, et puis cela fixerait l’attention plus intensement sur elle, augmenterait sa difficulté de se placer au lieu de la seconder. Bosset renonça à regret à sa trouvaille; mais puisque Lisa ne s’en souciait point, il ne la contrarierait pas, il obtiendrait simplement de M. Lassas, le directeur, caissier-administrateur, d’insérer aux demandes d’emploi quelques lignes, gratuites bien entendu. Lui, de son côté. s’enquerrait, remuerait tout le canton pour dénicher quelque chose de convenable.

Lisa s’apprêtait à parler, quand du cabinet de ces messieurs, s’éleva, bruyante, une tempête de rires, et Lassas et Legros apparurent, très gais, le cigare aux lèvres.

L’ouvrière se dissimula dans un coin, examinant les journalistes. M. Lassas, les cheveux ras, la barbe courte, les yeux ronds, une tête de dogue, parlait très haut, d’autorité, avec un léger bégaiement, qu’il s’efforçait de vaincre en criant davantage.

Emportés par leur «causerie» ni l’un ni l’autre M. Legros, plus petit, d’allure méridionale, réputé très joli garçon auprès de ces dames, d’ailleurs, l’écoutait, battant de la pointe mouchetée d’un fleuret le haut de sa botte.

L’un et l’autre très boulevardiers, enfouis par les circonstances dans ce trou de province, révolutionnaient la petite ville, chargeaient à fond sur les ambitieux et les imbéciles, démasquaient les hypocrisies vicieuses, les bassesses vénales de tous ces bourgeois étriqués, arriérés, dont la fortune plus ou moins bien acquise était le seul mérite, et qui, fiers de leurs écus, tenaient orgueilleusement le haut du pavé. Legros même avait acquis une renommée de satiriste en publiant, dans les colonnes du Radical de l’Aisne, des «Paradis infernaux» où les notables de la ville s’étaient vus portraicturés, étrillés de main de maître.

Toute cette dépense d’esprit et d’humour n’empêchait pas le journal de «baisser» fâcheusement; au contraire, lui créait des ennemis dangereux jusque parmi les bailleurs de fonds, que, comble de l’indépendance, on ne ménageait pas plus que le commun des abonnés et des lecteurs s’ils prêtaient le flanc à la critique.

Legros et Lassas ne s’en tourmentaient pas. Si le journal s’effondrait, ils retourneraient à Paris, ce Paris dont ils avaient le spleen, au milieu des brumes poussiéreuses de l’est.

n’avaient distingué Lisa. Lassas attaqué plus que violemment par un ancien marchand de sucre et d’huile, l’avait à bout de patience provoqué en duel et, prudemment, le monsieur refusait de se battre, préférant en sa qualité de conservateur conserver sa peau intacte et empocher sans réclamer, la gifle morale dont l’avait gratifié Lassas. C’était la riposte héroïque de l’épicier qui égayait tant ces messieurs. Bosset s’était mis aussi de la partie, joignant l’égrènement clairet de son rire d’oiseau au bourdon de Lassas; puis profitant d’un silence, tout de suite il leur présenta Lisa.

Pulsuz fraqment bitdi.

3,79 ₼
Yaş həddi:
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Litresdə buraxılış tarixi:
16 yanvar 2025
Həcm:
240 səh. 1 illustrasiya
ISBN:
4064066302368
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
Bookwire
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