Kitabı oxu: «Chryséis au désert»
Gérald-Montméril
Chryséis au désert

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066304713
Table des matières
I
II
III
VI
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
XXIII
XXIV
XXV
ÉPILOGUE
OU L’ON FAIT ESPÉRER AU LECTEUR BIENVEILLANT QUE CHRYSÉIS SUIVRA SA VOCATION

I
Table des matières
LES MALLES DE CHRYSÉIS
«Là ! dit Mlle Rosita en donnant un tour de clé à sa dernière malle, voilà qui est fait!
— Tu as fini, tante? cria sa nièce de la chambre voisine. Moi pas, tant s’en faut!»
Mlle Rosita abandonna son propre champ de bataille, et vint mettre un pied timide sur le seuil du sanctuaire où se trémoussait la fillette.
Ce sanctuaire offrait le plus drôle d’aspect qu’on pût se figurer. D’abord, au milieu, six malles énormes, ouvertes, béantes, et déjà pleines.... non de chiffons, grand Dieu! quoiqu’il y en eût bien un peu, mais de livres, atlas, cahiers, tous bagages infiniment plus sérieux et plus lourds; puis, épars à travers la chambrette tendue de perse rose fleurie, des instruments de physique de toutes les formes: ici une machine pneumatique, que la studieuse habitante du lieu emballait en ce moment avec amour, là des éprouvettes de toutes les tailles et des bocaux de toutes les couleurs; à vos pieds, un herbier, grand ouvert, dormait sur une immense carte d’Afrique étalée par terre comme pour servir de tapis; partout des voltamètres, des baromètres, des thermomètres, des hygroscopes, des électroscopes, des baroscopes... enfin tout ce qui finit en mètre ou en scope, tous les réactifs de la chimie, joints à toutes les épices de l’histoire naturelle... Et au fond d’une malle ouverte, reposant sur une couche de ouate rose, un squelette étendu semblait rire de ce spectacle étonnant.
Ce n’était pourtant pas un vieux savant qui habitait ce tabernacle scientifique. C’était la plus jolie et la plus coquette petite fille qu’on pût voir: quinze ans, de beaux yeux gris vifs et clairs, et des cheveux dorés admirables, le tout rehaussé par une toilette de voyage d’un goût et d’une coupe irréprochables. Elle se remuait, s’agitait, au milieu de tout son matériel d’étude, à faire croire qu’elle emportait la Sorbonne à la semelle de ses bottines.
Des malles énormes, ouvertes, béantes.

«Veux-tu que je t’aide, ma Chryséis chérie?» demanda tante Rosita avec une certaine timidité.
La fillette releva le nez et par la même occasion les cheveux qui lui tombaient dans les yeux. Elle secoua énergiquement la tête:
«Non! Non! s’écria-t-elle. Tu n’aurais qu’à me faire quelque sottise! Je ne peux me fier qu’à moi pour emballer mes instruments. Regarde-moi cet amour de machine pneumatique: ne serait-ce pas dommage qu’il lui arrivât malheur?... Prends donc garde! tu vas mettre le pied sur mes éprouvettes... Tiens! va-t’en! tu me gênes. Envoie-moi plutôt Annette: elle est plus adroite que toi.»
Sur ce congé plein d’égards, Mlle Rosita Verduron — qui s’appelait Rose, ô ironie! —quitta Chryséis — qui s’appelait Catherine; vous ne vous en seriez pas doutés? — et alla promener dans d’autres lieux sa longue, mince, jaune et poétique personne. Elle envoya Annette, et, prenant une mandoline oubliée dans le déménagement, alla s’asseoir dans le salon abandonné, couvert de housses grises, où le piano, emballé pour voyager avec ses maîtresses, avait l’air d’un monument d’un autre âge.
Là, elle charma les minutes qui la séparaient du départ en chantant une romance de sa composition, où il était question du tendre cœur d’une tante dévouée, d’une nièce orpheline et infortunée, «vraie rose du paradis», dont le père, «vaillant guerrier au pays du soleil», goûtait les beautés insoupçonnées du continent africain. Cela ne manquait pas de charmes, mais c’était un peu incohérent.
Le temps passait cependant et Mlle Annette, les malles finies, descendait très paisiblement l’escalier, pour obéir à l’ordre bref et précis d’avoir «à se dépêcher de chercher une voiture ». Tous les ordres de Mlle Verduron jeune étaient du reste brefs et précis, et renfermaient également presque tous le verbe «se dépêcher». C’est pourquoi Annette ne se pressait pas.
«Mam’selle Annette!
— Madame Pichu?
— Entrez donc un petit moment. Vous prendrez bien une goutte de doux?
— Tout de même, dit la jeune femme de chambre en entrant dans la loge. Vous savez que «je me dépêche» de chercher une voiture?
— Bon! ça ne presse pas, dit la concierge avec philosophie. Si vos dames manquent un train, elles en prendront un autre.
— Pour sûr! Elles ont bien le temps d’arriver pour le bonheur du colonel.
— Mais où vont-elles donc, enfin? dit Mme Pichu en versant le «doux» dans le verre de Mlle Annette. C’est-il vrai qu’elles vont en Alger, et même plus loin?
— Oh! bien plus loin!... Elles vont jusque chez les nègres, pour rejoindre le colonel, qui est le père de la petite, comme vous le savez, et le frère de Mlle Rosita. C’est une vilaine surprise qu’elles vont lui faire là, je vous en réponds. Il paraît qu’il est en garnison dans le désert...
— Dans le désert! fit la bonne femme en joignant les mains. Mais alors ils se mangent les uns les autres, lui et ses soldats?
— Non, il y a une ville: une drôle de ville, même, où il n’y a que des autruches et des chameaux: Tomboutou, à ce que dit Mademoiselle.
— Si Mademoiselle le dit, c’est que ça est, fit sentencieusement la concierge. Une gauffrette, mam’selle Annette?... C’est qu’elle en sait long, votre demoiselle!
— Oh! oui! répondit la petite femme de chambre, et qu’il y en a long aussi qu’elle ne sait pas! Une mijaurée, une hurluberlu, comme il n’y en pas deux, bien sûr! Croyez-vous qu’elle ne sait pas remettre un bouton à un gant? qu’elle croit que les œufs à la coque doivent bouillir autant qu’un pot-au-feu? et qu’hier elle voulait me faire repasser sa robe avec des fers tièdes, parce que le mouvement se transforme en chaleur, et que... que... est-ce que je me rappelle les bêtises qu’elle m’a dites! J’ai fini par l’envoyer promener. Chaque jour elle a des fantaisies nouvelles: ainsi vous savez qu’elle ne veut plus qu’on l’appelle par son nom: Catherine, c’est trop commun! Elle vous parle perpétuellement de choses qu’on ne comprend pas, et vous traite du haut en bas parce qu’on n’est pas si savant qu’elle. Elle emporte six malles, pleines de livres et d’instruments de toutes sortes, avec des bocaux où il y a tant de vilaines drogues qu’à la première douane on va pour sûr les arrêter comme anarchistes. Elle appelle cela des réactifs pour ses expériences de chimie. Et puis des cartes à n’en plus finir, et son piano — sans compter la. guitare de sa tante, — et de la musique, tout Wagner, et puis... et puis... Par exemple, il n’y a ni une aiguille, ni un peloton de fil. Elle ne saurait qu’en faire, du reste, et elle compte trouver une femme de chambre là-bas... Ah! la pauvre petite! ça lui a tourné la tête, d’apprendre tant de choses; elle en sait long, oui, mais cela n’empêche pas que j’ai peur que son pauvre mari ne mange un jour de drôles de potages!»
«C’est-il vrai qu’elles vont en Alger?»

Mme Pichu riait de bon cœur, mais Mlle Annette était montée, elle allait, elle allait:
«C’est sa vieille folle de tante qui l’a mal élevée, je le sais Lien, ce n’est pas tout à fait la faute de la petite... Pensez! une femme qui fait des vers! qui dit des choses encore plus incompréhensibles que sa nièce, qui se pâme à tout instant en roulant des yeux blancs et en parlant de son tendre cœur!... Elle est archifolle, je vous dis! seulement, elle est bonne femme, au fond: tandis que la petite est maligne comme une teigne!
— Oh! mam’selle Annette!
— Oui, oui, rageuse, impatiente, orgueilleuse! Et coquette avec cela! Il ne faut pas qu’une épingle cloche dans sa toilette. J’en ai vu de dures, allez! et je ne suis pas fâchée, au fond, de leur départ.
— Alors ne leur faites pas manquer le train, ma fille, conclut Mme Pichu, qui savait maintenant tout ce qui pouvait l’intéresser. Allez vite leur chercher une voiture, et priez le bon Dieu pour que le voyage les rende raisonnables.
— Ainsi soit-il! répondit la petite femme de chambre. Mais j’ai grand’peur que, pour Mlle Rosita tout au moins, il ne soit bien tard.»
II
Table des matières
DOUBLE TUILE
Tombouctou est une belle ville; ça, c’est connu. Du moins il faut bien le croire, puisque depuis un siècle les voyageurs se sont fait, à l’envi, massacrer, piller, hacher, écorcher, pour pouvoir y faire seulement une villégiature.
C’est aussi, assurément, un poste militaire et commercial enviable, puisque la France s’en est emparée, que l’Angleterre en a grogné, que l’Italie en a jauni, et que l’Allemagne, si elle en a pensé long, n’en a du moins rien dit de désagréable.
Mais, à coup sûr, et malgré tous ses avantages, c’est une garnison qui n’est pas drôle.
C’est du moins ce que pensait tout le régiment du colonel Verduron, lequel régiment, occupait la ville, et s’ennuyait ferme depuis tantôt un mois qu’on ne s’était pas battu.
Aussi, quand arriva le courrier, ce matin-là, je vous prie de croire qu’il fut fêté. Six semaines! il y avait six semaines que le facteur n’était passé ! Quel service mal fait, dites!
Mais quand je dis le facteur, il faut s’entendre. Ce facteur — très intermittent et pour cause — était représenté par un convoi de soldats indigènes, montés à dos de chameaux, et escortant à la fois les lettres du pays, les vivres, les armes, les munitions, la pharmacie, les vêtements indispensables aux troupes. On ne traverse pas, en effet, le pays à demi-soumis — ou pas soumis du tout — qui s’étend de Saint-Louis à Tombouctou, comme on traverserait la place de la Concorde; les innombrables Koko, Mâdou, Lolo, Kiki et autres Majestés nègres du Sénégal et du Niger ne savent pas toujours bien au juste s’ils sont alliés ou ennemis de la France; — la sphère d’influence anglaise est si près de la nôtre qu’il se produit parfois des erreurs fâcheuses, dans lesquelles on se prend réciproquement pour le Ghéso ou le Soho rebelles; — enfin les Maures et les Touareg du désert sont généralement, à l’inverse de Sosie , ennemis de tout le monde. De toutes ces circonstances, il résultait que les communications des troupes de Tombouctou avec le littoral étaient rares, difficiles, et surtout exigeaient l’adjonction d’une nombreuse escorte.
Cependant, ce jour-là, les méharistes qui portaient le courrier s’étaient détachés du convoi quelques heures avant d’atteindre le camp, alors qu’il n’y avait plus à craindre d’attaque imprévue. Les braves garçons savaient bien avec quelle impatience ils étaient attendus et quelle joie causerait leur arrivée. Aussi pressèrent-ils les bonnes bêtes qu’ils montaient; et, conduits par un sergent du régiment qui revenait d’une mission à Saint-Louis, ils arrivèrent plus de deux heures avant leurs camarades.
Les vaguemestres avaient fort à faire.

Tout le régiment faisait cercle autour d’eux; tous les grades se confondaient, et les cris de bienvenue formaient un chœur à faire fuir les singes dans les palmiers. Le colonel Verduron, tout le premier, s’impatientait de la lenteur avec laquelle les lettres sortaient des sacs, et les vaguemestres avaient fort à faire.
Enfin ce moment de tohu-bohu passa; chacun eut sa part de la distribution; puis les fourriers emmenèrent les méharistes se rafraîchir, ce dont ils avaient grand besoin, tandis que les laptots avaient pour les chameaux les mêmes soins que d’autre part on avait pour les cavaliers.
Le colonel avait deux lettres pour sa part: une de sa sœur, une de sa fille. Les chères créatures! quelle joie pour lui de recevoir de leurs nouvelles! quelle tranquillité de les sentir là-bas, dans la jolie petite maison de Passy, sous les ombrages frais du jardin, loin du tumulte de Paris, loin surtout du désert brûlant, de ses luttes, de ses dangers, de ses horreurs! Ce lui était un vrai rafraîchissement, quand la vie était par trop dure pour lui, que de fermer les yeux et de se représenter sa jolie Catherine en robe claire, ses beaux cheveux dorés sur les épaules, étudiant une leçon au bord de la fontaine, ou faisant un devoir sous la grande lampe à l’abat-jour transparent.
«Ma chérie! murmura-t-il en baisant la lettre de sa fille avant de l’ouvrir. Que Rosita est bonne de me la garder si bien!»
Et en père gourmand qui garde le meilleur pour la fin, il ouvrit d’abord la lettre de sa sœur. Voici ce que disait Mlle Rosita, dans un style auquel on n’atteint plus de nos jours:
«Mon frère bien-aimé,
«Lorsque vous recevrez cette lettre, faible et infidèle messagère du vol de mes pensées, votre sœur et votre fille auront quitté, pour jamais peut-être, le sol sacré de la patrie. C’est un déchirement; malgré mon stoïcisme bien connu, mon cœur ne peut se le dissimuler. Mais l’intérêt de la science l’exige. La science! ne doit-on pas être prêt à immoler pour elle
Famille, rang, patrie, amour et liberté ?»
«Mille diables! que me raconte-t-elle là ? s’exclama le colonel ahuri. Elles quittent la France, à présent? Et sa manie de vers qui la reprend... si bien que je n’y comprends plus rien...»
«Mais je m’explique en vile prose, car je me rappelle à temps votre profane horreur pour la langue des dieux. Votre Chryséis...»
«Qu’est-ce que c’est que celle-là ? Est-ce que ce serait Catherine?»
«Votre Chryséis désire ce voyage. Ne vous étonnez point de l’appellation gracieuse par laquelle je désigne ma nièce: nous avons d’un commun accord changé l’odieux nom dont vous aviez affublé la chère enfant, pour le nom harmonieux de la fille de Chrysès, de celle qu’entre toutes ses adorables créations, Homère a chantée la première... Les cheveux d’or de votre fille nous ont suggéré cette pensée , et je voudrais que vous pussiez voir avec quelle grâce fière et charmante ma nièce sait porter ce beau nom. Vous le verrez bientôt d’ailleurs, mon frère chéri...»
«Comment! je le verrai? Est-ce qu’elles viendraient en Afrique?»
Et le colonel enfila une série d’interjections, que je dois à la vérité de constater, et aux convenances de passer sous silence. Un colonel n’est pas une élève du Sacré-Cœur, et un colonel en colère, dame!...
«Car nous partons demain pour Saint-Louis du Sénégal; là, nous comptons, utilisant le célèbre chemin de fer transsaharien, prendre le premier train pour Tombouctou. Vous voudrez bien nous y assurer un coupé....»
La série d’interjections recommença, mais elle passa du positif au comparatif, et de là au superlatif, sans que le colonel reprît haleine dans l’intervalle. Puis il pouffa de rire en continuant de jurer, à l’idée du train de Tombouctou, et du coupé-lit demandé ; puis enfin, visiblement soulagé par ces démonstrations violentes, il reprit sa lecture.
«O Terre du Soleil, Afrique Nourricière
Des Hommes noirs du Sud, mes Yeux le verront donc!»
continuait Mlle Rosita en vers fâcheusement harmonieux, mais par compensation émaillés de majuscules inexpliquées, dernier cri du jour en poésie. — «Mais vous nous connaissez trop, mon frère, reprenait-elle en prose, pour nous croire capables d’abandonner par simple caprice l’air que nos cœurs ont respiré à leur aurore.» (Quel galimatias! fit le colonel; l’air que nos cœurs ont respiré... j’aurais attribué cela aux poumons, moi. Mais j’oublie que pour Rose tout est remplacé par le cœur, même l’estomac.)
«Et vous ne pensez pas non plus que j’aurais sans raison fié ma Chryséis à l’élément perfide. Non, de nobles motifs ont vaincu nos timidités et enflammé nos âmes. Tout nous appelle près de vous: le désir ardent de faire faire des progrès à la science géographique si fort rehaussée aujourd’hui par d’illustres efforts; la curieuse ethnographie de ces peuplades si mélangées, si diverses, que vos lettres, trop sèches, hélas! nous ont fait entrevoir; la faune, la flore de ces régions mystérieuses nous sollicitent aussi:
«Le lourd Hippopotame au pied très lent, mais sûr»,
(Aïe! cria le colonel comme si on l’eût pincé) nous attire par cette grâce sauvage et noble que d’ignares naturalistes n’ont pas su apprécier (!!). Enfin, pour pousser jusqu’au bout la confidence, mon frère, je vous avouerai bien bas que j’ai déjà le plan et quelques centaines de vers d’un poème en dix-sept chants, intitulé «la Rositéide ou l’Afrique ouverte». Ce sujet est à peu près celui qu’avait imposé l’Académie pour l’un de ses plus récents concours; si vous vous en souvenez, mon frère, il n’y eut pas lieu de décerner le prix: je ne m’étais pas mise sur les rangs. (Ma sœur est une violette, décidément!...) Mais j’ai ramassé ce sujet tombé dans l’arène littéraire, et j’ai tout lieu d’en espérer beaucoup. J’ai même déjà fait choix de l’heureux éditeur dont il fera la fortune. (Pauvre homme! grommela le colonel, il ne se doute pas de ce qui l’attend!)
«Quant à ma nièce, dont vous ne pouvez soupçonner les merveilleuses aptitudes, elle veut doter la France d’un grand ouvrage sur «les races de l’Afrique occidentale, depuis les Atlantes jusqu’à nos jours». Elle y introduira une étude admirable, dont elle a déjà quelques chapitres, sur l’influence phénico-carthagino-romano-vandalo-arabique sur les populations françaises du littoral algérien...»
«Que le diable les emporte toutes les deux!» s’écria le colonel désespéré, en se laissant tomber sur son lit de camp, la tête dans ses deux mains.
Il se secoua cependant bientôt comme un. chien mouillé, apparemment pour débarrasser sa cervelle de la prose de Mlle Rosita, et ramassa la lettre de sa fille qu’il avait laissée tomber.
«Celle-ci est peut-être plus raisonnable... quoique, à la vérité, je n’ose plus guère y compter maintenant.»
«Monsieur et honoré père — écrivait la jeune fille, — ma tante a dû vous dire, avec la grâce et l’abondance qui caractérisent son style, quels sont nos projets, et quels mobiles nous font agir. Je dois ajouter que l’intérêt de mes études me décide, à la vérité, à entreprendre ce voyage, mais que j’aurai, en outre, un réel plaisir à vous voir. Vous me trouverez bien changée depuis deux ans... (Oh! oui! bien changée! mâchonna le colonel que cette sécheresse bouleversait), mais croyez cependant que je ne vous ai pas oublié. (Bien obligé !) Je compte sur votre prévoyante sollicitude pour nous faire préparer une installation convenable, ainsi que pour mettre à notre disposition des moyens de transport, avec le matériel scientifique qui pourra nous être nécessaire. Je désire particulièrement étudier les traces de la colonisation carthaginoise dans l’Afrique septentrionale, mais il est certain aussi que je ne compte négliger aucune des autres études qui pourront m’être utiles.
Le colonel, désespéré, se laissa tomber sur son lit de camp.

«Veuillez croire, mon cher père, aux sentiments respectueux de votre fille obéissante,
«Chryséis VERDURON.»
P.-S. «Je vous serai obligée de ne plus m’appeler Catherine, mais Chryséis; c’est le seul nom que je veuille porter désormais.»
«Cela est précis, au moins, murmura le colonel. Mais ce n’est guère tendre... Il me semblait bien, depuis quelque temps... ses lettres étaient si sèches! mais je croyais me tromper...»
Il mordilla sa moustache en silence; une larme involontaire y avait roulé. Sa fille, c’était sa fille, sa petite Catherine, qui lui écrivait: «Monsieur et honoré père... j’aurai un réel plaisir à vous voir...» Qu’est-ce que Rosita avait fait de sa chérie?

III
Table des matières
LE TRAIN DE TOMBOUCTOU, S. V. P.?
«Dieu dont l’arc est d’argent dieu de Claros, écoute!»
Il dardait toutes ses flèches à la fois ce jour-là, le dieu de Claros. Par ce soleil à nul autre semblable dont l’Afrique a le secret, le paquebot venu de France abordait au port de Saint-Louis, dans le chenal vaseux et allongé que forment les bouches du Sénégal. Il apportait avec lui des munitions et des armes, des nouvelles de la mère patrie, et maintes autres choses nécessaires à la colonie.
Il apportait aussi, marchandise rare, deux passagères, objet des attentions de tout l’équipage, d’ailleurs peu blasé. L’une était longue, mince, jaune, fanée, prétentieuse de mise et de langage: on a nommé Mlle Rosita Verduron. L’autre, toute, jeune, toute fraîche, toute coquette: un bouton de rose... Mais que d’épines à cette rose! et combien peu de parfum! La pauvre Chryséis était figée, confite, dans la profonde admiration qu’elle avait pour sa propre personne, et cette admiration n’avait d’égale que son dédain pour les autres: elle commençait «les autres» à son propre père, car le bon colonel ne se souvenait guère qu’approximativement des primes études de sa jeunesse, et avait peu de souci de tout ce qui n’était pas son cher métier de soldat.
Du reste, pour être impartial, il faut dire que si Catherine-Chryséis stupéfiait les officiers du bord en les entretenant de la généalogie, débrouillée par elle, de Noefil, de la race des Ases, fondateur de la première dynastie des Burgondes d’outre-Rhin — conversation qui ne les intéressait que relativement, — elle n’eût pas moins stupéfié le maître-coq par son ignorance touchant le pot-au-feu et les pois au lard, comme elle stupéfia un jour la maîtresse lingère par sa parfaite indépendance en matière de reprises. Décidément Annette avait eu raison, et Chryséis ne considérait toutes ces choses que comme des besognes inférieures que l’on devait laisser aux malheureuses privées des dons intellectuels.
La traversée s’était effectuée sans incidents graves; Mlle Rosita avait eu le mal de mer et n’avait pas paru à table; sa nièce, invulnérable aux coups de Neptune, n’avait pas manqué un repas, et avait charmé les convives par son aplomb, ses dissertations et son bel appétit.
On débarqua: Mlle Rosita recouvra ses sens, descendit à terre avec Chryséis, et accepta d’un air royal les ovations que faisaient aux arrivants les porte-faix de toutes les couleurs, hôtes du port. Elle daigna leur confier ses bagages pour les conduire à la gare: ce qu’ils firent avec une promptitude, un empressement, un enthousiasme qui donnèrent à la digne tante une haute idée de leurs mœurs hospitalières.
Cette idée diminua quand ils réclamèrent leur pourboire.
Si exagéré qu’il fût, pourtant elle s’exécuta sans trop rechigner. Mais son ravissement disparut tout à fait à la suite de son entrevue avec le chef de gare. Celui-ci, en effet, à qui elle demanda avec sérénité «deux premières pour Tombouctou», lui apprit que la ligne ferrée dont il faisait les honneurs allait, non à Tombouctou, mais à Dakar, dans une direction fort différente de celle qu’elle désirait suivre.
«Je te l’avais bien dit, fit Chryséis très calme.
— Comment! s’écria Mlle Rosita, et le transsaharien? Il est là, sur ma carte! voyez, monsieur!
— Je vois, madame, mais cela ne suffit pas. Votre carte avance, hélas!... le transsaharien, à l’étude... est-ce bien à l’étude qu’il faut dire?... d’Ouargla à Tombouctou, n’est qu’à l’état de vague aspiration de Tombouctou à Saint-Louis. Il a déjà coûté cher... et je pense qu’on achèvera de le construire avec les fonds qui resteront du canal de Panama.»
Le chef de gare était facétieux, mais cette plaisanterie, que Chryséis jugea d’un goût déplorable, ne consola pas Mlle Rosita.
«Mais alors que faire? monsieur, que faire? gémit-elle tout éplorée. Aller à Dakar m’est inutile... Je ne comprends pas que mon frère — le colonel Verduron, monsieur, à Tombouctou, — que mon frère, ayant reçu ma lettre et prévu mes embarras, ne m’ait pas envoyé une voiture et une escorte!»
«Il sst là, sur ma carte: voyez, monsieur.

Le chef de gare, touché par cet appel à ses lumières, devint sérieux et demanda paternellement:
«Voyons, savez-vous quand votre lettre a dû arriver?
— Je l’ai mise à la poste de Passy le 15 août, monsieur, six jours avant notre départ. Nous avons pris le paquebot à Bordeaux le 21 du même mois.
— Ah! fort bien! je comprends! dit le fonctionnaire en hochant la tête avec satisfaction. Votre lettre est arrivée à Saint-Louis en même temps que vous, et, naturellement, n’est pas encore partie pour le désert.
— Pas partie! sursauta Mlle Rosita... Mais comment le service des postes est-il donc fait ici?
— Par des paquebots qui partent de Bordeaux deux fois par mois, — je ne parle pas des services anglais; — et, une fois arrivées ici, les lettres sont portées par des méharistes; mais les départs des convois n’ont guère lieu qu’autant que le transport des marchandises, munitions, envois de toutes sortes, en vaut la peine. Ils desservent les postes français jusqu’à Bakel, et quelquefois plus loin encore; puis ils s’engagent dans le pays insoumis, essayant d’atteindre Tombouctou sans encombre. Cela n’arrive pas toujours...
— Ma pauvre lettre! gémit la tante qui n’avait pas écouté. Mais les voyageurs, mon bon monsieur, les voyageurs, comment font-ils?
— Il n’y a pas de voyageurs, répondit le chef de gare avec une noble simplicité.
— Mais enfin!... ma nièce et moi, monsieur?... Trouve-t-on seulement une voiture, dans ce pays perdu?... la plus élémentaire diligence?
— Une diligence, je ne crois pas. Mais enfin on pourrait vous transporter jusqu’à Kayes ou même Nioro; il y a même un tronçon de voie ferrée, par là, si les dernières pluies ne l’ont pas emportée.
— A la bonne heure! fit la tante rassérénée. Et combien y a-t-il de là à Tombouctou, monsieur? la route est-elle possible pour deux jeunes dames?
— Il y a plusieurs centaines de kilomètres dans les sables, à travers les peuplades ennemies. »
Les cheveux de Mlle Rosita se hérissèrent d’horreur. Elle ne put que balbutier d’une voix étranglée:
«Et il n’y a pas d’autre route?»
Mais le chef de gare en avait assez. Il fit poliment comprendre à son interlocutrice que l’heure du train arrivait, que ses devoirs le réclamaient, et il s’esquiva, promettant de leur envoyer «quelqu’un pour les conduire au palais du gouverneur».
«O Chryséis! ma Chryséis! qu’allons-nous devenir?» gémit la vieille demoiselle.
La fillette, assise dans un coin, prenait des notes en silence. Elle leva les yeux, et très tranquillement:
«Cela ne me regarde pas. Tu es ma tutrice: c’est ton affaire.»
C’est au palais du gouvernement que nous retrouvons nos deux héroïnes. Le gouverneur, tout en trouvant, à part lui, que le colonel Verduron avait une singulière idée de faire venir sa famille dans une pareille garnison, s’était mis, en véritable représentant de la chevalerie française, au service de Mlle Rosita et de sa jolie nièce. Il réussit à leur persuader de se joindre au convoi qui devait partir dans quelques jours: le même, oui, le même qui devait porter leur lettre. Seulement cette idée-là ne leur vint pas, et elles restèrent très persuadées, même Chryséis, plus forte en théorie qu’en pratique, que leurs épîtres allaient partir le lendemain.
Pour occuper les jours d’attente, Chryséis eut une idée utile, contre son ordinaire: il faut dire que cette idée rentrait un peu dans celles qui lui étaient familières, sans quoi elle ne lui fût sans doute pas venue. Ce fut d’étudier le sabir, cette langue éminemment composite et fantaisiste, où entrent, comme dans le célèbre thé de feu Mme Gibou, beaucoup d’éléments hétérogènes: français, anglais, arabe, espagnol, nègre, etc., etc., langue indispensable à qui veut voyager en Afrique, langue qu’on avait oublié d’enseigner à Catherine parmi toutes celles qu’elle avait apprises. Elle chercha d’abord un dictionnaire et une grammaire dans tout Saint-Louis. N’en trouvant pas, elle dut se résigner à suivre les conseils de Mme la gouvernante, et se rabattre sur la négresse, nourrice des enfants de cette dernière.
L’institutrice improvisée ne fut pas peu fière de ses nouvelles fonctions; mais sa jubilation diminua vite, et si elle conçut une haute idée de la vive intelligence de son élève, elle ne pensa pas de même de sa douceur et de sa bonne grâce.
Pendant ce temps, le gouverneur s’occupait de leur départ, et donnait des ordres pour qu’elles pussent, sans trop de fatigue, faire un si long et si pénible trajet: c’est ainsi qu’il leur procura une de ces litières fermées par des rideaux de cuir, qui sont en usage pour les femmes qui voyagent à dos de chameau; c’est ainsi également qu’il les recommanda, sans les nommer pourtant, à la sollicitude du sergent Jubier, qui rejoignait le régiment avec l’escorte. Jubier promit de veiller sur ces dames «avec tout le respect et les soins qu’il en serait susceptible, puisque ces dames elles s’offraient l’agrément de venir voir mon colonel».
Pendant ce temps aussi, Mme la gouvernante, enchantée de voir des Françaises, les conduisit partout, leur faisant tout voir, tout apprécier. Elle leur racontait en même temps, en femme qui possède son sujet à fond, les transformations de la colonie, «la plus ancienne de toutes celles de la France».
«Songez, disait-elle, que c’est en 1368, sous le règne de Charles V, que les hardis marins de Dieppe abordèrent à Dakar! Ah! les vieux Normands de France! que d’exploits ils ont accomplis que l’histoire ne sait plus, que d’autres ont pris pour leur compte, que nous, ingrats, nous avons oubliés!»
Puis elle continuait, disant la ruine des comptoirs normands pendant la guerre de Cent Ans, et leur envahissement par les Portugais. Puis, au XVIe siècle, la France reparaît. Et, à travers les attaques des Anglais et des Portugais, la colonie végète, passant de main en main, de gouverneur en gouverneur, tour à tour dévastée, brûlée, rançonnée par tous les roitelets voisins, abandonnée par la mère patrie qui la méprise. Cela jusqu’à notre siècle, jusqu’au jour tout proche de nous où le général Faidherbe, alors colonel, y consacra toutes ses forces, transforma tout en six ans, rétablit l’ordre, le travail, la justice: si bien qu’on peut prévoir le moment où «le royaume de sable», que les Anglais dédaignèrent de nous disputer en 1815-1817, sera l’une des plus florissantes parmi nos colonies africaines.
Cette dissertation fit, ce jour-là, beaucoup remonter la charmante femme dans l’esprit de Chryséis, qui, l’ayant vue s’occuper de sa maison et de ses enfants, avait commencé par la regarder avec son dédain habituel. Elle eut occasion peu d’heures après de s’apercevoir qu’on pouvait, sans cesser d’être une maîtresse de maison accomplie, s’occuper des «mœurs des indigènes», et que le pot-au-feu ne bannissait pas toute poésie. Elles étaient arrivées, dans leur promenade, à la pointe de l’île où est bâti Saint-Louis; les bras du fleuve et le reflux de l’Océan confondaient les eaux, et sur le sable brillaient au soleil couchant, comme un écrin de fée, des coquillages de toutes formes, de toutes couleurs, irisés, rosés, splendides. Si bien que Chryséis jeta un cri de joie:
«Oh! les beaux échantillons que voilà ! quel coup de fortune pour ma collection conchyliologique! »
Elle se baissait en même temps, rapide, et ramassait une poignée de conques étincelantes...
Des cris d’indignation retentirent tout à coup autour d’elle; des noirs se la montraient du doigt avec colère, et une horrible vieille négresse, à mine de sorcière, levait les bras au ciel avec des exclamations gutturales.
Une horrible vieille négresse levait les bras au ciel.

La gouvernante, qui écoutait en ce moment des vers improvisés par Mlle Rosita, se retourna vivement, jeta un cri à son tour, et montrant à la fillette les indigènes menaçants:
«Cachez un seul coquillage, un seul! vite! dit-elle, et posez avec précaution les autres à terre; il y va de votre sûreté !»
Surprise, Chryséis obéit, ce qui ne lui arrivait pas souvent, tandis que la gouvernante disait quelques mots à la vieille négresse qui s’apaisa. Mais Mlle Rosita était froissée du manque d’égards dont on s’était rendu coupable envers sa muse.
«Nous expliquerez-vous?... fit-elle assez sèchement.
— Oui, mademoiselle, dit en souriant la jeune femme. Les habitants du littoral croient la mer habitée par des génies puissants...»
Chryséis avait tiré son block-notes et griffonnait déjà fiévreusement.
«Ils y demeurent dans des palais éblouissants, et ceux qu’ils y entraînent ne veulent plus les quitter. Mais lorsqu’ils sont morts, les génies les changent en coquillages, et les renvoient sur les rives pour chanter aux hommes, dans leur murmure mystérieux, les merveilles de l’Océan. Pour les pêcheurs de la côte, ces conques sont des ancêtres, et ils ne souffrent pas qu’on les traite sans respect.
— Merci, madame, dit Chryséis en fermant son carnet.
— Je ferai un poème là-dessus et je vous le dédierai, dit Rosita avec âme en serrant la main de l’aimable femme. Quelle poésie puissante dans l’élément perfide!
«O flots! que vous savez de lugubres histoires...».

VI
Table des matières
SIGNAUX DE PAVILLON
Le colonel Verduron venait d’achever la lettre de sa fille; il réfléchit un instant, reprit celle de sa sœur, la finit en grommelant mille choses désagréables pour la dixième muse, et murmura comme conclusion:
«Elles arrivent par Saint-Louis: fort bien. L’escorte qui m’apporte leurs lettres va remporter ma réponse, une défense expresse de bouger de la colonie: elles étudieront là toutes les influences qu’elles voudront, et Rosita, entre deux siestes, perpétrera à loisir le poème qu’elle médite. Et au prochain paquebot, enlevés les colis!»
Sur ce mot peu respectueux, le colonel appela son ordonnance. Mais en même temps que le brave garçon, un jeune sous-lieutenant arrivait tout effaré :
«Mon colonel! venez donc voir!... Des choses extraordinaires!»
M. Verduron sortit, sans s’émouvoir beaucoup: que pouvait-il y avoir de plus extraordinaire que ce qu’il venait d’apprendre?
«Voyez, mon colonel, continuait le jeune officier; on distingue le convoi d’ici, sur ces ondulations de terrain. Le voyez-vous?
— Oui, fort bien, dit le colonel. Quelles diables de guenilles agitent-ils donc là ?
— C’est justement ce qui nous intrigue. Ils ont commencé par faire flotter un drapeau blanc, absolument comme un linge qu’on secouerait par une fenêtre. L’idée était drôle: on sait bien qu’ils sont amis, et d’ailleurs ce n’est pas ainsi qu’on arbore un drapeau. Et maintenant, en sus du chiffon blanc, qui continue à paraître et à disparaître par intervalles, en voici un vert, si je n’ai pas la berlue.
— Parfaitement vert, et qui voltige de la façon la plus lamentable. Ah çà ! se croient-ils dans la marine, et font-ils des signaux de pavillon?
— Et de trois! voilà le drapeau tricolore! Mon colonel, excusez-moi, mais je n’y peux plus tenir! C’est trop drôle!»
Et le jeune sous-lieutenant, en effet, riait comme un bienheureux en dépit de la présence de son chef. Le colonel, par contre, devenait sérieux; et tout de suite il donna ordre qu’on lui amenât le sergent qui avait accompagné les méharistes.
Deux minutes après, le sergent demandé arrivait, mais non pas seul. Jubier avait retrouvé son ami Gobain, son fidèle camarade; on avait fêté la rencontre: Gobain avait rafraîchi Jubier; Jubier avait désaltéré Gobain; le tout sans grands excès, car les liqueurs fortes sont. interdites en Afrique aux troupes européennes dont elles ébranlent la constitution; mais la ration de vin avait succédé au café, et il n’en fallait pas beaucoup plus pour qu’on fût très gai, et d’une éloquence assez peu claire. Cependant, devant leur chef, les deux amis se mirent au port d’armes, tout comme à la parade:
«Sergent Jubier, pourriez-vous m’expliquer ce que signifient les signaux que le convoi croit devoir nous faire? dit le colonel.
— Des signaux? répéta Jubier en ouvrant une bouche énorme et des yeux à l’avenant.
— Des signaux? répéta Gobain en écho fidèle.
Les deux amis rectifièrent la position.

— Voyez vous-mêmes.»
Les deux sergents regardèrent: le convoi devenait de plus en plus visible; le drapeau blanc, le drap eau vert flottaient en replis onduleux et serpentiformes, et le drapeau tricolore dominait joyeusement ce bariolage. Mais le sergent Jubier n’en parut pas autrement surpris ni ému. Il se mit à rire à gorge déployée, et se tournant vers son camarade:
«C’est la vieille, tu sais», dit-il sans plus de commentaires.
Et Gobain de se tenir les côtes.
«Vous vous oubliez, sergent! fit le colonel dont la patience n’était pas la vertu favorite.
— Pardon, excuse, mon colonel. C’est la vieille dame qui secoue son mouche-nez par la portière de sa boîte, et comme elle y aura bien sûr passé sa tête aussi, ça doit être son voile vert.»
Le colonel ne comprit pas, mais il se sentit frémir jusqu’au fond des moelles:
«La vieille dame? fit-il d’une voix étranglée.
— Oui, mon colonel; la vieille dame qui s’agrémente de venir faire une visite à mon colonel.
— A moi? dit M. Verduron en frissonnant de la nuque au talon.
— Et avec une jeunesse qui.... oh! une jeunesse! ...»
Le sergent envoya un baiser en l’air.
«... Mais une jeunesse pas commode, par exemple!... qui si l’une ou l’autre c’est la future à mon colonel, que je l’engagerai, sauf respect, à y regarder à deux fois... parce que...
— Voulez-vous vous taire, malheureux! c’est ma sœur et ma fille! s’écria le pauvre colonel foudroyé.
— Ouf!... dit seulement Jubier qui rentra en terre.
— Ouf!...» répéta Gobain en imitant fidèlement l’attitude.
Quant au sous-lieutenant Paul Rozel, il s’était sauvé pour rire tout à son aise.
Mais le colonel ne riait pas, lui, je vous l’assure... Mettez-vous à sa place, et calculez le poids des deux tuiles qu’il recevait à l’improviste. Je sais bien que Tombouctou est — dit-on — le Paris de l’Afrique! mais tout Paris qu’il soit, j’ai peine à croire que Tombouctou, et surtout sa banlieue, représentée par les faisceaux d’un régiment français, soit un endroit propice pour recevoir des gens qui veulent faire une saison ou se livrer à des études punico-vandalo, etc.
Le pauvre colonel se serait bien arraché les cheveux, mais il lui en restait si peu qu’il fallait les ménager; et d’ailleurs, en eût-il eu autant que feu Samson, c’eût encore été insuffisant pour confectionner un matelas à Catherine... non, Chryséis.
Même s’il trouvait à l’installer, c’était un terrible embarras qui lui arrivait là, sans qu’il eût eu le temps de se précautionner; c’était aussi, pour l’avenir, une source de perpétuelles inquiétudes, la situation des Français dans le désert étant un peu précaire et demandant impérieusement la suppression de tous les impedimenta .
Cependant le convoi devenait visible et presque tangible. M. Verduron le regardait venir avec désespoir. A présent les officiers entouraient leur chef, très respectueusement, à la vérité, mais Paul Rozel avait parlé, et de tous les côtés on se pinçait pour ne pas rire. Le colonel le sentait bien, et sa mauvaise humeur s’en augmentait d’autant plus qu’il ne pouvait lui-même se dissimuler le côté grotesque de l’aventure...
Et derrière les chefs, autour des faisceaux, le régiment écoutait les deux sergents, qui, en faisant de grands gestes, semblaient conter une histoire fantastique...
... Et le convoi s’était arrêté ; et le voile vert, et le mouchoir blanc, immense, étaient là, tangibles enfin. Et les officiers, haletants de curiosité, attendaient, sans oser souffler, le débarquement des voyageuses, débarquement qu’ils rêvaient plein d’imprévu et d’agrément.
Au sommet d’un chameau — de sa bosse, veux-je dire — se balançait la litière de ces dames. Entre les rideaux de cuir apparaissait, longue et jaune comme un concombre mûr, la poétique figure de Mlle Rosita, enveloppée du fameux voile vert, qu’elle avait mis coquettement en turban, pour sacrifier à la couleur locale.
«Rose... de Jéricho», murmura Paul à l’oreille de Lucien Charmes, son meilleur ami et son inséparable.
«Rose de mai, dans le fond de la litière, souffla l’autre.
— Rose épineuse, mon bon ami, si j’en crois les apparences: fleur de cactus, même.»
En effet, derrière la tante, dans l’ombre de «la boîte», brillaient les jolis yeux gris et les cheveux d’or de Mlle Verduron nièce. Mais comme Jubier avait raison! et qu’elle n’avait pas l’air commode, la fille du colonel! Les voyages forment la jeunesse, dit-on, mais ils ne l’adoucissent probablement pas. Catherine avait souffert de la chaleur, de la poussière, du «contact de gens mal élevés» ; elle avait compté, dans sa vanité de petite fille, sur une escorte d’honneur que son père devait envoyer à sa rencontre, elle avait compté sur une arrivée triomphale, au milieu d’une foule respectueuse et empressée, que ravirait la vue de la courageuse petite Française. Et voilà qu’elle n’avait eu que des déceptions: personne au-devant d’elle, un voyage pénible dans des sables aveuglants, sur une bête lourde et sentant mauvais, dans une boîte sans air; à l’arrivée, tout un régiment la regardant comme une bête curieuse... Il y avait de quoi mourir de dépit. Aussi ses sourcils froncés, ses lèvres pincées ne disaient rien de bon. Évidemment la fillette souffrait d’une rage rentrée qui ne demandait qu’à faire explosion. Vous savez d’ailleurs que la colère est comme toutes les maladies éruptives: quand elle sort, elle fait beaucoup de bien... au malade.
Le dromadaire s’était agenouillé ; le colonel, prenant alors bravement son parti, s’approchait et recevait dans ses bras sa sœur qui faisait mine de s’évanouir.
«Inutile, Rose, lui dit-il avec beaucoup de calme; tu le trouveras mal dans une autre occasion; laisse-moi m’occuper de ma fille.»
Mais avant qu’il fût à sa portée, la fillette avait sauté seule sur le sable, secouait sa jupe, relevait ses cheveux, boutonnait ses gants, s’époussetait, se lissait comme une chatte au soleil, à la grande joie de messieurs les officiers, qui n’avaient jamais vu mise si correcte ni sang-froid pareil.
«Ma chérie!» s’écriait le colonel tout ému en voulant la prendre dans ses bras pour la couvrir de baisers.
Mais elle recula, et cérémonieusement tendit à son père sa main bien gantée.
«Mon cher père», dit-elle de sa jolie voix claire, nette et tranchante comme une lame de couteau, «je suis très heureuse de vous voir en si bonne santé. Je regrette seulement que vos occupations ne vous aient pas permis sans doute de venir quelque peu au-devant de nous. Pardonnez-moi si je me dérobe au baiser que vous paraissez vouloir me donner, mais je fais partie de la ligue antimicrobienne, dont le premier statut défend de s’embrasser.
— Patatras! fit Paul Rozel tout bas. Regarde donc la tête du colonel, Lucien! Ce n’est pourtant pas commun, une fille qui fait quelques milliers de kilomètres pour donner une simple poignée de main à son papa!
— Que me chantes-tu là, ma Catherinette?» dit M. Verduron ébahi, en essayant derechef d’embrasser sa fille.
Le moment était mal choisi pour contrarier la fillette. Elle sursauta d’indignation et répondit sèchement:
«Je ne chante pas; je ne m’appelle pas Catherine; ce nom m’est odieux et je vous l’ai fait savoir. Enfin s’il vous faut une explication plus complète, je vous répète que l’on a reconnu le danger qu’il y a dans un simple baiser qui peut communiquer les plus dangereux microbes. C’est assez là-dessus, je pense?»
Chryséis recula, et tendit cérémonieusement la main à son père.

Elle parlait d’an ton saccadé et nerveux qui annonçait à coup sûr que l’orage allait éclater. Ce fut la tante qui, sans le vouloir, mit le feu aux poudres.
«Sigisbert, mon frère chéri, intervint-elle, pardonnez-moi si j’interromps vos tendres et paternels épanchements; mais voudriez-vous appeler quelqu’un pour nous conduire à la maison que vous nous avez fait préparer? Ma nièce a besoin de repos; et moi-même, je sens que je ne saurais rester plus longtemps exposée à tous les yeux dans le négligé de ma toilette de voyage.
— Oui, dit Chryséis, faites-nous conduire chez nous; cela vaudra mieux que de nous laisser aussi longtemps en étalage à la curiosité de votre régiment. Si c’était là l’accueil que vous réserviez à votre fille, vous auriez dû me l’écrire, je ne m’y serais pas exposée.
— Mais sacrebleu! s’écria le colonel, à la fin exaspéré par tant d’aplomb, — qui t’a priée de venir? Qu’est-ce que c’est que toutes ces simagrées-là ? T’ai-je demandée? Rien n’est prêt pour vous recevoir, puisque vos stupides lettres me sont arrivées en même temps que vous-mêmes; et d’ailleurs, il est inutile de chercher à vous installer, car je n’ai que faire de vous, et je compte bien vous renvoyer dans trois jours avec l’escorte!
— Nous renvoyer!... Dans trois jours!... s’écria Chryséis suffoquée. Ah! non! non! non!... Dussé-je réclamer la protection d’un chef ennemi, je ne partirai pas!»
Et piétinant rageusement:
«Non! non! jamais!... non, je no partirai pas!... pas!... pas!... pas!... pas!...»
Paul Rozel était aux anges, mais il s’était prudemment éloigné avec ses camarades, car il était plus sage de laisser le colonel se débrouiller seul avec ces dames. Sous un palmier voisin, tout en suçant un citron doux, il disait à Lucien:
«Délicieux! délicieux! la petite va se payer le luxe d’une attaque de nerfs... «Non, non, je ne partirai pas!...» Pauvre colo! il n’est pas à la noce, entre la tante et la nièce!
— La nièce toute seule serait suffisante, mon bon, pour faire trouver la vie amère, répliqua Lucien. Veux-tu une cigarette?
— Bien entendu.»
... Et Chryséis répétait sur tous les tons aigus et suraigus: «Je ne partirai pas!...» Tandis que sa tante modulait dans toutes les gammes mineures et plaintives: «Nous ne partirons pas!...» Et que le colonel mugissait, dans tous les modes majeurs et tonitruants: «Vous partirez, sacrebleu! vous partirez!»
Pulsuz fraqment bitdi.