Kitabı oxu: «Le capitaine Maubert»
Léon Gozlan
Le capitaine Maubert

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328818
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
LES TROIS PERSANS
HISTOIRE D’UNE POPULATION EN GAGE

I
Table des matières
LA MAISON DANS LE BOIS.
Les petites localités champêtres semées autour de Paris ont joui, de tout temps, du privilège plus ou moins réel d’offrir des résidences économiques aux familles peu aisées. Quelques années avant la Révolution, beaucoup de gentilshommes qui avaient perdu leur fortune, ou qui n’en avaient jamais eu, se retiraient à Saint-Mandé, joli village bâti à la lisière du bois de Vincennes, et se prolongeant du côté de Charenton. Si Saint-Mandé ne présentait pas alors, comme aujourd’hui, ces jolis groupes d’habitations moitié urbaines, moitié rurales, s’ouvrant d’un côté sur la rue, et sur des rues avec pavé, réverbères et numéros, de l’autre sur le bois de Vincennes; s’il ne possédait pas encore une avenue d’une beauté, d’une régularité, d’une élégance tout à fait américaines, digne de rivaliser avec quelques quartiers de New-York et de Philadelphie; longues rangées de maisons élevées derrière une longue rangée d’arbres, arbres odoriférants, tilleuls qui embaument le ciel, la terre et l’air vers la fin du printemps, maisons qui ressemblent à de petits palais; si Saint-Mandé n’était pas si joli, il était beaucoup plus sauvage. Le bois de Vincennes le retenait et l’enveloppait en plus d’un endroit; avant d’y arriver, on avait à traverser des portions assez considérables de terrain planté de chênes et d’ormes. L’hiver, il n’était pas prudent de se laisser attarder loin de sa maison, si l’on ne voulait donner aucune inquiétude à ses enfants et à ses serviteurs. Quoique Vincennes élevât toujours au milieu de la brume ses tourelles pleines de poudre, son donjon rempli de fusils, on parlait souvent d’assassinats commis aux environs: la peur en grossissait le nombre. On n’était pas fâché, au fond, d’avoir cette peur qui rend si doux, si étroit, si complet le bonheur de se réunir l’hiver autour de la cheminée, quand on est sûr que la porte de la maison est fermée, que la grille l’est aussi, et que les croisées basses sont barricadées comme pour soutenir un siège.
Au nombre des familles peu riches retirées à Saint-Mandé vers 1788, deux occupaient le même enclos, tout à fait à l’extrémité du bourg tel qu’il est bâti maintenant: c’est-à-dire que la propriété commune aux deux familles se trouvait alors en plein bois, et que les lièvres du roi venaient, en compagnie des chevreuils, brouter le potager, malgré les haies et les fossés.
Quoique les Cramayenne et les Rétal vécussent, pour ainsi dire, sous la même clef, ils n’en occupaient pas moins deux terrains différents, deux maisons distinctes, et les deux chefs de famille savaient, à un arbre près, ce qui appartenait à l’un et ce qui était le bien de l’autre. A l’époque des moissons ou à celle des vendanges, les enfants du comte de Cramayenne et ceux du marquis de Rétal pouvaient se confondre dans les sillons: toutefois, l’épi et la grappe allaient sans erreur à leur destination distincte. Réduits à vivre de leurs revenus, les deux établissements avaient besoin pourtant de s’associer quelquefois; mais alors, c’était dans un esprit d’ordre et d’économie. Ainsi, pour garder la double propriété, ils n’avaient qu’un chien, un incommensurable lévrier, qui, à la vérité, pouvait compter pour deux; ils n’avaient qu’un four, car dans beaucoup de familles le pain se faisait à la maison, à cette époque où le prix du blé subissait dans les campagnes des variations si monstrueuses, que les gens sans précaution étaient toujours à la veille d’une famine; la même carriole de sapin orange servait à conduire à la ville, à tour de rôle, les jours de gala, tantôt les Rétal et tantôt les Cramayenne, et ce jour-là on enlevait aux panneaux les armes de ceux-ci pour placer les armes de ceux-là. Soumis à une destination complexe ainsi que le lévrier, le four et la carriole, un même domestique endossait alternativement la livrée verte de Cramayenne et la livrée bleue des Rétal, touchant pour cette double représentation deux gages, dont l’importance ne se mesurait pas à l’activité de son personnage. D’autres choses plus triviales, s’il en est aux yeux des gens économes, tombaient dans cette communauté qui n’était pas, on se tromperait si on le croyait, abandonnée à l’arbitraire de la générosité personnelle. Tel jour on salait les viandes destinées aux provisions d’hiver, et chacun apportait en nombre égal ses quartiers de bœuf et ses planches de lard; à la fin de l’automne on faisait des confitures dans un même bassin de cuivre et au même feu, et les trois grandes lessives de l’année se pratiquaient aux frais des deux maisons. De là résultait pour elles une réduction notable dans les dépenses, qu’elles auraient pu rendre encore beaucoup plus légères, si elles n’avaient pas été arrêtées par des préjugées dont la ténuité nous échappe. Qui sait ce que les Cramayenne reprochaient à la noblesse des Rétal? Qui peut dire jusqu’à quel point les Rétal estimaient la haute et vieille origine que les Cramayenne donnaient à leur race? On ne sait pas, de nos jours, la valeur de toutes ces sourdes antipathies fondées sur des causes qui n’existent plus, si ce n’est pour quelques milliers de personnes perdues au milieu d’une nation peu soucieuse de généalogie, de blason et de titres.
Un caractère particulier de la petite noblesse française était la fécondité ; ressemblant à la bourgeoisie par le côté des vertus privées, elle s’entourait comme elle de beaucoup d’enfants. C’était sa joie, mais c’était aussi sa charge. Comment envisager, sans passer la main dans les cheveux, tant de garçons et tant de filles qu’il faut élever, instruire, doter, marier? Marier! mot grave, auquel l’État ne savait répondre, pour venir en aide aux sujets, que par les couvents et les monastères. Affreuse imprévoyance, celle de laisser croître démesurément une population, pour n’avoir plus d’autre moyen de l’arrêter que de l’emprisonner, l’étouffer; que de tuer une fille et un garçon par famille!
Ni la famille des Cramayenne ni celle des Rétal n’avaient échappé à cette espèce de loi commune. Impossible de dire au juste ce qu’elles comptaient d’enfants; quand, l’été, les deux familles étaient réunies sous les arbres, au milieu de la campagne, on en voyait poindre de tous les côtés, et de tous les âges de la jeunesse, et de toutes les nuances. Ceux-ci jouaient dans les blés avec Fly (), le lévrier gigantesque; plus loin, d’autres grimpaient le long d’un pommier, avec leur grosse tête blonde, dont les cheveux se prenaient aux basses branches; d’autres se donnaient le plaisir de se traîner dans un vieux panier, pour faire croire à leur mère que ce n’était pas avec le fond de leurs pantalons qu’ils ratissaient la terre. Ces cris dans le fond d’un buisson, c’étaient encore des enfants qui prétendaient avoir trouvé un nid d’oiseaux, là où, en vérité, des araignées n’auraient pas voulu s’installer, tant les petits démons y venaient souvent s’ébattre. Dieu seul pouvait distinguer dans ce pêle-mêle de chapeaux de paille froissés, de petites chemises blanches en lambeaux, de ceintures déchirées, de joues brunie, d’yeux pétillants de santé, ce qui était petite fille et ce qui était petit garçon.
Parmi ces enfants, deux venaient de perdre ce nom. L’un était le fils du comte de Cramayenne, l’autre la fille du marquis de Rétal. Francis était venu, passer son temps de vacances à Saint-Mandé, auprès de ses parents, et se reposer de ses travaux classiques, plus rudes que les autres années, car il avait eu à subir ses derniers examens de théologie au collège d’Harcourt. La pâleur de ses veilles faisait déjà place à une vigoureuse teinte de santé au milieu de la belle nature d’automne. Plus de livres, plus de leçons, plus de fatigues pendant deux grands mois. Les seuls vers qu’il aimait à se rappeler étaient ceux de Racine, et ce n’était pas sans un frisson heureux qu’il les redisait en courant dans les allées de Vincennes, ou mentalement, quand il était assis à côté de Constance de Rétal, près du perron, sous les touffes de chèvrefeuille et de lierre qui tombaient en cascade, espèce de Niagara de verdure, du vieux mur de la maison. Le jeune Cramayenne touchait à cette heure de transformation qui s’opère à dix-huit ans, pour l’âme comme pour le corps. Ses cheveux bruns, que l’usage barbare de la poudre n’avait pas encore salis et qu’il ne devait pas souiller, car il allait se faire d’étranges modes dans quelque temps, s’écartaient avec douceur sur son front humble par l’étude sévère et la réflexion, mais hardi et fort de structure, annonçant l’homme tel qu’il serait un jour. Cette saillie prononcée poussait un peu ses yeux dans le fond de la tête, et donnait à son regard la défiance qui n’était pas dans son caractère; ses lèvres, légèrement ouvertes, exprimaient la franchise, empreinte d’ailleurs sur tout son visage, qui sortait, pour ainsi dire, de sa coque verte, de sa première enveloppe. Tous ses traits participaient à ce travail d’éclosion, qui se manifeste à cet âge de la vie par un renflement sensible à l’arête des os, au contour des muscles, et sous le tissu même de la peau. Si l’on ne pouvait guère assurer que Francis de Cramayenne serait un jour un bel homme, dans l’acception du mot, il était facile pourtant de découvrir en lui les éléments d’une nature solide, à l’évasement de la taille, à l’arc des épaules, et à certain équilibre, sans lequel il n’y a ni grâce ni force dans le corps. On jugeait encore que son développement n’était pas atteint, aux nœuds qu’offraient ses doigts, à l’endroit des articulations et à la grosseur de ses genoux, dernière particularité qui ne pouvait guère échapper à l’attention dans un siècle où l’on ne portait pas encore ces utiles fourreaux qu’on appelle pantalons.
Un soir, entre autres, Francis et Constance rentraient à la maison, après une chaude journée passée en partie dans le bois de Vincennes, qui n’était pas fréquenté, comme aujourd’hui, par tant d’artilleurs et de bonnes d’enfants: deux fléaux qui se suivent et ne paraissent jamais l’un sans l’autre; un soir donc qu’ils rentraient avec leurs pères, leurs mères, leurs frères, leurs sœurs, toute la couvée, ils se laissaient devancer, peut-être sans le vouloir, peut-être sans en être fâchés ni l’un ni l’autre. Ils restaient toujours un peu plus en arrière, ne perdant point de vue, cependant, leurs deux familles, ayant constamment la bonne volonté de les joindre, mais ne le faisant pas trop vite, à cause de la facilité de les rallier à loisir, puisqu’ils distinguaient sans peine, quoique la distance s’agrandit devant eux, et le son des voix et la couleur des habits entre le feuillage, quand il s’écartait.
De quoi causaient-ils, de quoi riaient-ils tant tous les deux? tout simplement de la contrariété que leur causait la piqûre des cousins; moucherons incommodes qui, en automne, circulent par torrents dans le bois de Vincennes, jusqu’à ce que le soleil ait cessé d’être sur l’horizon. On se croirait en Afrique, et le cousin s’y croit aussi, car il bourdonne, pique, s’acharne, dévore comme en Afrique. Constance montrait à Francis ses joues marbrées de rougeurs; Francis montrait à Constance ses mains; ils se plaignaient ironiquement, se frottaient avec des herbes qui avaient la vertu de n’en avoir aucune, et tous ces riens charmants allongeaient le chemin qu’ils reprenaient, en agitant à droite et à gauche leurs mouchoirs, afin d’écarter le contact des insectes importuns.
Pour que Constance eût moins à souffrir, Francis lui proposa de lui envelopper la tête dans un mouchoir jusqu’à la sortie du bois. Elle y consentit en riant, et avec le foulard de soie qu’elle tenait, elle voila sa tête et son visage. Deux nœuds flottants l’arrêtèrent à son cou. Elle tendit ensuite la main à Francis pour qu’il la conduisît.
Une de ces routes en équerre, qui égarent si souvent le promeneur inexpérimenté, se présenta à Francis, et il la prit, quoiqu’il n’ignorât pas qu’elle fût la plus détournée, et par conséquent la plus longue.
Il avait passé le bras de Constance sous le sien.
Si Constance eût réfléchi un seul instant, elle se serait aperçue de l’erreur; car au lieu d’avoir le soleil à sa droite; elle lui tournait le dos maintenant. Peut-être attribua-t-elle l’obscurité dont elle dut être frappée au voile étendu sur ses yeux. Cependant le temps lui paraissait long, et calculant qu’elle était fort près de Saint-Mandé lorsque Francis s’était chargé de la conduire, elle s’arrêta, dénoua promptement le mouchoir, et regarda autour d’elle avec anxiété : «Où sommes-nous! s’écria-t-elle; vous vous êtes trompé de chemin.» Francis, adossé contre un arbre, ne répondait pas; il n’osait parler de peur de mentir; il n’osait regarder Constance de peur de laisser voir son trouble.
— Venez, lui dit-elle, c’est par ici le chemin.
— Je le sais bien, répliqua Francis en la suivant; mais, Constance, j’avais quelque chose à vous dire.
Comme ils n’étaient pas fort loin de la sortie du bois, malgré l’écart qu’ils avaient fait, ils arrivèrent presqu’en même temps que leurs familles à l’habitation de Saint-Mandé.
II
Table des matières
LES DEUX CONFIDENCES.
La nuit qui suivit fut d’une sérénité ravissante. Constance en passa une grande partie à la croisée pour découvrir, à la lumière si douce et si égale de la lune, l’endroit de la forêt où elle et Francis s’étaient égarés dans la journée. Les heures s’écoulaient, et elle ne se lassait pas d’attacher son regard sur un bouquet d’arbres d’un vert mélancolique. C’est sous ces arbres qu’elle avait entendu ces mots: «Constance, j’avais quelque chose à vous dire.»
Constance avait, à ce doux moment de sa vie, seize ans, âge un peu trop déprécié depuis que les femmes ont indéfiniment reculé les limites des tendres erreurs. On aurait bien dû cependant ne pas leur sacrifier entièrement ce qu’on appelait, avant cette Révolution dont tout n’est pas à blâmer, l’âge des amours, le printemps de la vie, expressions surannées sans doute, mais s’appliquant à une chose qui ne vieillira jamais, la jeunesse. Qu’y a-t-il de plus vieux que les roses, le lis, l’innocence, le premier amour, le premier baiser? Indulgence donc pour tout cela! usons de générosité envers ces vieilleries auxquelles nous avons cru, et auxquelles on croira encore longtemps après nous. C’est un tort de n’avoir pas tout de suite trente ans, mais quel grade bien mérité ne s’acquiert pas avec les années? Les grands maréchaux du sexe ont commencé par être conscrits.
Constance avait seize ans; on aurait à coup sûr, trouvé mieux pour représenter l’époque fleurie à laquelle elle touchait; car elle n’était ni frêle, ni blonde, ni délicate. Sa taille cependant était flexible, son cou dégagé portait une tête du plus beau type créole. Sur ses lèvres épaisses, et renversées comme les bords roses et veloutés d’un champignon des bois, se peignait l’éclair bleuâtre d’un duvet gracieusement viril; ni aquilin ni relevé, son nez un peu fort avait l’épatement des races du Nord. Là où elle était belle et digne d’exercer la plume de l’écrivain, c’était à la partie supérieure du visage: quand son regard doux lançait une étincelle lumineuse, il en restait longtemps le souvenir dans la mémoire. Le blanc de ses yeux était doré, par on ne sait quel mélange du sang, qui se remarque chez quelques femmes douées d’une grande beauté. Ses cheveux étaient d’un noir qu’il ne faut comparer à rien; car chaque belle chevelure noire ou blonde a son ondulation, son velouté, son caractère, qui ne se reproduisent jamais sur une autre tête. Le teint de Constance n’était pas beau, excepté pourtant pour les peintres. Il était chaud, brun, et parfois d’un sombre métallique, quand quelque peine troublait sa santé, bonne mais inégale. Elle avait de fort jolies mains; rien n’était charmant, tout le monde en convenait, comme de la voir occupée à croiser le grand cachemire blanc de sa mère, lorsque l’hiver elle s’en enveloppait auprès de la cheminée.
Madame de Rétal, qui n’avait pris ce nom qu’en devenant la femme de M. de Rétal, son second mari, ne portait aucun attachement à sa fille aînée. Constance, son unique enfant du premier lit. Deux causes, l’une assez romanesque, l’autre fondée sur l’intérêt, produisaient chez elle cet éloignement. Constance avait été mise en nourrice fort loin de Paris, dans un hameau de la Picardie, où sa mère n’était allée la voir qu’au bout de deux ans et demi, et par suite d’une circonstance tragique. Le feu ayant, une nuit d’hiver, dévoré le hameau, la nourrice et une petite fille qu’elle avait du même âge que l’enfant de madame de Rétal périrent étouffées dans les flammes. Quand madame de Rétal, avertie du malheur par le curé de l’endroit, se fut rendue dans la chaumière à demi consumée, elle n’y trouva qu’une femme étrangère, berçant un enfant brûlé au visage et aux mains, presque défiguré. Cette petite fille était-elle bien la sienne? n’était-elle pas celle de la nourrice? tel fut le doute soudain dont elle fut saisie en ne rencontrant auprès d’elle, au milieu des cendres, aucune personne en position de lui dire la vérité sur ce point. Les gens consultés par elle avaient toujours entendu la nourrice donner le même nom d’amitié à l’une et à l’autre enfant; son mari, d’ailleurs, était si dûr, si sauvage, qu’ils osaient rarement venir la voir. En emportant sa fille avec elle, madame de Rétal resta dans la même obscurité.
Une bonne mère n’aurait pas connu cette anxiété, car elle ne serait jamais demeurée deux ans sans aller voir son enfant.
Élevée au couvent, Constance éprouva, en recevant une éducation étroite et solitaire, les premiers effets de l’indifférence maternelle. D’autres chagrins lui étaient réservés. Madame de Rétal devait sa position nouvelle à son second mari. S’il n’était pas riche, il possédait du moins une aisance suffisante, et les enfants qu’elle avait de lui fondaient des espérances certaines sur les parents de sa branche. Les frères de M. de Rétal, tous riches, presque tous célibataires, ne comptaient d’autres héritiers que leurs neveux. Il ne s’agissait que d’attendre avec patience la mort de ces oncles opulents. Jusque-là, on vivait modestement à la campagne. Ainsi, tous les enfants de madame de Rétal, excepté Constance, ne craignaient rien de l’avenir. Constance seule, quoique l’aînée de la famille, n’avait pour espoir que le mariage: mais qui voulait, à cette époque ambitieuse, d’une fille pauvre? qui serait allé la chercher, pour ainsi dire, au milieu des bois?
Toutes ces considérations mettaient fort à l’aise madame de Rétal pour faire à sa fille la confidence qu’elle lui ménageait depuis des années. Le moment lui parut enfin arrivé d’ouvrir cet entretien sérieux. Un matin elle appella Constance et s’enferma avec elle.
Peu de jours avant cette entrevue, Francis avait appris les intentions de son père sur lui. Destiné par sa naissance et par son titre d’aîné à embrasser la profession des armes, il irait en étudier les éléments à l’école militaire de Bapaume; au bout de deux ans, il entrerait au service du roi dans quelque régiment. Cette détermination ne blessait en rien les goûts du jeune Cramayenne. D’un esprit méditatif, il entrevoyait déjà l’arme à laquelle il se vouerait de préférence: c’était le génie, beau côté de la guerre, sa face la plus intelligente. Il serait de ceux qui ouvrent aux armées des routes à travers les rochers, jettent en une nuit sur un fleuve rapide des ponts que n’écrasent ni les chevaux ni les canons, et qui disent, à une minute près, le moment où s’écrouleront les murs d’une forteresse perdue dans les nuages. Ils sont le cerveau de l’armée; ils triomphent, et leurs doigts ne sont jamais tachés que par l’encre. Dès que son père lui eut révélé ses intentions, Francis n’eut plus d’autre pensée que d’en faire part à Constance. Ne serait-ce pas, pensait-il, l’occasion que je cherche depuis deux mois, le motif bien simple et bien naturel de lui dire combien je vis dans l’espoir de demander un jour sa main, si véritablement elle m’aime? Il doutait qu’elle l’aimât! Rien ne lui donnait cette conviction. Et pourtant elle évitait, depuis l’après-midi passée avec lui au bois de Vincennes, toute promenade loin de la maison; elle refusait constamment de l’accompagner sur l’épinette quand il exécutait sur la flûte quelque morceau de la musique, alors si à la mode, du célèbre chevalier Gluck; elle s’était aperçue qu’elle tremblait en l’accompagnant, et qu’il passait toujours quelques notes dans les endroits pathétiques.
Constance avait mis, toutefois, de côté cette réserve excessive depuis son entretien secret avec sa mère. Pour peu que Francis eût cherché à la retenir près de lui dans les rares occasions où leurs parents les laissaient seul à seul, elle y aurait maintenant consenti volontiers. Sa position était changée: auparavant, elle ne pouvait que s’exposer à entendre de la bouche d’un jeune homme des paroles dont elle pressentait tacitement et avec une intelligente pudeur la signification; à présent, elle apportait elle-même le prétexte d’une entrevue nécessaire, décisive. Francis l’écouterait, et n’aurait ni le temps ni la volonté de penser à lui, en recevant la confidence que Constance cherchait à lui faire, loin des oreilles indiscrètes des enfants, si terribles à toutes les époques; loin des yeux des domestiques, si vertueux toutes les fois qu’il s’agit de dénoncer. Mais quelque envie qu’ils eussent l’un et l’autre de se rencontrer quelque part dans l’ombre, ils ne parvenaient pas à se trouver dix minutes ensemble; et cependant s’écoulait la dernière semaine qu’ils devaient encore passer à Saint-Mandé avant de rentrer, elle au couvent des Sœurs-Grises de la rue du Temple, lui, avant de partir pour l’école militaire de Bapaume, où décidément il se rendait.
Tout conspirait contre eux. Un jour les gros orages d’automne rendaient impraticable le petit sentier sablonneux tracé entre les deux propriétés. Le lendemain, c’était la visite d’un ami de Paris, qui dévorait les heures où une famille avait l’habitude de se rendre chez l’autre: nouvelle journée perdue! Si, le lendemain, les Cramayenne et les Rétal avaient arrêté de dîner ensemble, le dîner empiétait tant sur la nuit, qu’en se levant de table on allait se coucher. Enfin, la semaine était sur le point de finir sans que le hasard eût favorisé une seule fois ces deux enfants, si tourmentés tous les deux de se dire, l’un le secret de sa peine, l’autre celui de son bonheur.
Il ne leur restait plus pour se voir que la soirée du dimanche au lundi.
Pulsuz fraqment bitdi.