Kitabı oxu: «Mémoires de Griscelli, agent secret»

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Griscelli

Mémoires de Griscelli, agent secret

Agent de Napoléon III, de Cavour, d'Antonelli, de François II, de l'empereur d'Autriche


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066335113

Table des matières

Avant-propos.

PREMIÈRE PARTIE.

CHAPITRE PREMIER.

CHAP. II.

CHAP. III.

CHAP. IV.

CHAP. IV.

CHAP. V.

CHAP. VI.

CHAP. VII.

CHAP. VIII.

CHAP. IX.

CHAP. X.

CHAP. XI.

CHAP. XII.

CHAP. XIII.

CHAP. XIV.

CHAP. XV.

CHAP. XVI.

CHAP. XVII.

CHAP. XVIII.

CHAP. XIX.

CHAP. XX.

CHAP. XXI.

CHAP. XXII.

CHAP. XXIII.

CHAP. XXIV.

CHAP. XXV.

CHAP. XXVI.

CHAP. XXVII.

CHAP. XXVIII.

CHAP. XXIX.

Conclusions de la première partie.

DEUXIÈME PARTIE.

CHAP. XXX.

CHAP. XXXI.

CHAP. XXXII.

CHAP. XXXIII.

CHAP. XXXIV.

CHAP. XXXV.

CHAP. XXXVI.

CHAP. XXXVII.

CHAP. XXXVIII.

CHAP. XXXIX.

CHAP. LX.

CHAP. XLII.

CHAP. XLII.

CHAP. XLIII.

CHAP. XLIV.

CHAP. XLV.

CHAP. XLVI.

CHAP. XLVII.

CHAP. XLVIII.

Conclusion.


Avant-propos.

Table des matières

Il n’y a pas de grand homme pour son valet de chambre, a-t-on dit depuis longtemps. Celui qui est en mesure de déshabiller l’histoire, c’est-à-dire de la dégager du manteau pompeux dont la légende la couvre presque toujours, est bien forcé de convenir qu’avec la connaissance exacte des mobiles qui font agir les hommes d’Etat et des moyens qu’ils mettent en œuvre, le respect pour eux diminue.

Les mémoires que nous publions aujourd’hui sont comme une histoire déshabillée des événements les plus importants de ces dernières années. Le lecteur y trouvera des renseignements piquants sur les hommes et les choses de notre époque et l’explication de plusieurs faits restés jusqu’à présent inexpliqués. A ce point de vue ils offrent un intérêt aussi palpitant que les précédents ouvrages du même auteur, «Révélations» et «A bas les masques», et cela nous dispense de les recommander à la bienveillance du public.

L’EDITEUR.

PREMIÈRE PARTIE.

Table des matières

CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

Naissance.

Je suis né à Vezzani, petit village corse, situé au pied de la montagne de Gali, presque au centre de l’île qui donna le jour au Grand Napoléon. Ma famille jouit dans le canton et dans l’arrondissement d’une considération très-méritée; deux de mes oncles sont curés de cantons, mon cousin est médecin, suppléant du juge de paix et membre du conseil-général du département.

Mon père, sans être jurisconsulte, est très souvent choisi, par le juge et par le président, comme membre arbitre dans certains procès de famille. Jamais aucun de ses jugements n’a été attaqué d’appel.

Ma mère, bonne épouse et bonne fille, était connue comme consolatrice du pauvre. Le jour de sa mort, arrivée à 26 ans, fut une perte pour les malheureux et un deuil général pour le pays.

J’avais alors quatre ans!... bien que mon père n’eût que vingt-sept ans, il aima mieux se priver, en restant veuf, que de me donner une marâtre. Ma grand-mère — la mère de mon père — se chargea de mon éducation. Mais son amitié me porta préjudice. Car, si elle m’eût corrigé toutes les fois que je faisais mal, au lieu de rire où de m’approuver, peut-être n’aurais-je pas eu le caractère que j’ai: caractère impétueux, indomptable, que même les potentats que j’ai servis, ont bien brisé quelquefois mais n’ont jamais fait plier....

Dès que j’eus six ans, mon père m’envoya à l’école du village; Numa Muraccioli, ex-fourrier de Waterloo, en était le magister. Là, je fis pressentir par mon caractère, ce que ce caractère pourrait m’occasionner de déceptions pour l’avenir.

Tout élève qui ne m’obéissait pas était battu, s’il était plus petit et mordu s’il était plus grand. Je leur donnais quelques friandises que je volais à la maison, et je croyais pour cela avoir droit de vie et de mort sur eux.

Le maître d’école n’était pas épargné ; quand il me faisait subir quelque punition, il trouvait des épingles sur sa chaise, de l’encre sur ses livres, sur ses cahiers. Je vidais quelquefois son encrier pour y mettre de l’eau à la place de l’encre. Enfin, j’en étais venu à ce point dans le village, que si le clocher eût changé de place, le pays entier m’en aurait accusé.

A la suite de tant d’obstination, de tant de plaintes de la part du maître d’école, des parents, des enfants, mon père, qui m’aimait passionnément et ne pouvait se passer de moi, me retira de l’école pour m’envoyer à quelques lieues du village, chez mon oncle maternel, Jean-Pierre Berger....

CHAP. II.

Table des matières

Berger.

Je fus donc envoyé chez mon oncle pour garder les chèvres. Mais je ferai remarquer aux lecteurs qu’étant chez mon oncle, le frère de ma mère, je n’étais ni son domestique ni son gardeur de bêtes —j’étais son neveu, son fils, et les chèvres que je gardais, étaient bel et bien les miennes, provenant de la dot de ma feue mère, que mon père avait toujours laissée à son beau-frère en cheptel, se contentant de percevoir un petit bénéfice en lait et en fromage.

Mon oncle qui voyait en moi le fils de sa sœur, qu’il avait passionnément aimée et qu’il pleurait tous les jours, me laissa une liberté illimitée. Mon caractère indomptable au lieu d’être dirigé, guidé et corrigé, ne connut plus de bornes.... Heureusement pour moi que je n’avais plus personne pour exercer mes talents insupportables, ni écoliers ni maîtres, je n’avais que mon oncle et mes chèvres. Mon oncle, je l’aimais trop pour lui faire du mal, et mes chèvres ne m’auraient pas compris. Je rencontrais quelquefois des chevaux, des bœufs, des taureaux, des veaux, des ânes presque sauvages, et alors commençai un steeple-chase jusqu’à ce que j’eusse pris et fatigué l’animal. Par cet exercice je devins si fort à la course que j’arrivai presque toujours le premier dans les courses de jeunes gens qu’on organisait les jours de fête dans tout l’arrondissement.... J’étais fier de cette supériorité, car à la course comme à la lutte personne ne m’a jamais vaincu et si j’avais été aussi savant que j’étais leste, agile, fort... je serais devenu un grand homme. Pendant six ans, je n’ai vu ni lit, ni maison, ni clocher. Le printemps et l’été sur la montagne de Gali, à trois lieues au-dessus de Vezzani; l’automne et l’hiver à sept lieues plus loin, le long de la Méditerranée, à Vadina. Que de fois, cher lecteur, pendant ces six années n’ai-je pas vu se coucher et se lever le soleil! Que de fois, pendant ce temps, n’ai-je pas vu apparaître les étoiles au firmament et s’éteindre à l’arrivée de l’aurore!! Que de météores, que d’étoiles filantes n’ai-je pas contemplés, étendu sur le sol nu, mon lit habituel! Et que de mouches, grandes et petites, noires, grises, blondes, de toutes les couleurs et de toutes les tailles j’ai vu voltiger, m’offrant un tableau bien plus varié que celles qui venaient sur la croisée de l’immortel auteur de Paul et Virginie. Et que d’animaux n’ai-je pas vus et touchés? ... Ah! monsieur Buffon, vous avez bien écrit de votre bureau du Jardin des Plantes... mais vous auriez écrit bien mieux encore si vous eussiez vécu avec moi pendant ces six années.

J’avais alors quinze ans, l’âge où les enfants des riches moissonnent des couronnes dans les collèges, mon père me rappelait auprès de lui pour moissonner des épis dans les champs et faire de son fils un cultivateur.

CHAP. III.

Table des matières

Cultivateur.

Ce changement me plut, parce qu’il me rapprochait de mon père et qu’il me procurait le plaisir d’aller au village, jouer avec les jeunes gens de mon âge, les dimanches et jours de fête. Bien que je quittasse mon cher oncle avec regret, la vie sauvage que nous menions depuis six ans, commençait à me peser, mais je ne tardais pas à la regretter.

Les premiers jours qu’il me fallut piocher et labourer, me causèrent des douleurs insupportables dans tous les membres. Moi qui étais habitué à être étendu par terre ou debout en marchant, je fus forcé de me tenir courbé des journées entières pour faire le pénible métier de fermier, il n’y avait d’exception que les jours de fête. Ces jours de fête, cher lecteur, étaient réservés au repos, au service divin et aux amusements dans le pays avec les paysans et les paysannes.

Le lundi matin, nous partions, mon père et moi, pour la ferme. Notre bonne et vieille mère restait seule à la maison. Cette vie régulière est celle de presque tous les cultivateurs-fermiers corses, sauf ceux qui ont leurs biens près de leurs habitations. Ceux-là couchent tous les jours chez eux.

Quelques années plus tard, celle qui m’avait élevé, ma grand’mère, mourut en bénissant son fils et son petit-fils qui restaient seuls.... Alors, pour notre malheur et bien que je n’eusse que 19 ans, mon père me maria à une de mes cousines, jeune fille aux mœurs douces, simples et vertueuses. Elle était en quelque sorte de la famille et avait bien des fois, avant notre mariage, aidé à notre mère aux travaux de la maison.

Mais cette jeune cousine ne fut pas plutôt madame Griscelli que de colombe elle se fit vautour. Poussée par sa mère, femme rouée et rompue aux intrigues, elle ne savait que faire pour chercher querelle.

Jamais, au grand jamais, on ne pouvait vivre en paix. Elle nous volait tous les jours, tout ce qu’elle pouvait voler, pour en enrichir son ancienne famille. En outre, si nous l’eussions écouté, mon père et moi, nous eussions fini par nous entr’égorger.

Heureusement pour moi que la conscription et un numéros très bas me firent soldat. Bien que mes parents m’eussent procuré un remplaçant, je me présentai le jour du conseil de révision devant le préfet en déclarant que je ne voulais pas de remplaçant et que je voulais partir moi-même.

Le soir même, à dix heures, pour éviter les pleurs et les cris de nos parents, nous partions, mon père et moi, pour Ajaccio, chef-lieu du département.

Aussitôt arrivé dans cette ville, berceau des Bonaparte, je me rendis chez le capitaine de recrutement, fus incrit sous le N° 7703 comme jeune soldat et incorporé dans la 4e compagnie du 1er bataillon du 60e régiment de ligne.

CHAP. IV.

Table des matières

Soldat.

La compagnie, dans laquelle je fus incorporé, était à Oletta, au-dessus de St-Florent. C’est là, dans ce petit village près de Murato, que je commençai ma vie de conscrit.

Le lendemain, j’exécutais les tête droite! tête gauche! fixe! avec les autres conscrits arrivés depuis peu au régiment. M. Rusterucci, lieutenant de cette compagnie, à qui je dois toute ma carrière militaire, me sachant Corse, m’appela chez lui, me donna des conseils de père en me disant qu’il fallait apprendre l’exercice, l’escrime, ainsi qu’à lire et à écrire, connaissances sans lesquelles on ne pouvait parvenir à rien dans l’état militaire et qu’on n’était admis à l’école d’escrime et à l’école mutuelle du régiment qu’après avoir passé à l’école de bataillon.

L’ambition qu’il m’inspira, le plaisir d’apprendre à lire et à écrire, l’espoir de ne plus aller à l’exercice que deux ou trois fois par semaine, firent tant d’impression sur moi, que deux mois et demi après je pouvais manœuvrer avec le régiment et j’eus la satisfaction d’être reçu au bataillon. Le même jour, je me faisais inscrire à l’école mutuelle du régiment et à la salle d’escrime. Dans la première de ces écoles j’appris à lire, à écrire, la comptabilité militaire, un peu d’histoire et un peu de géographie; dans l’autre je n’appris, ainsi qu’on le lira plus loin, qu’à tuer mon semblable.

Le 60e régiment de ligne dont je faisais partie et qui avait passé trois ans en Corse, reçut l’ordre de rentrer sur le continent et d’aller tenir garnison dans les départements du Var, de l’Aveyron, de la Lozère et de l’Ardèche; mon bataillon alla tenir garnison à Rodez.

Nous nous embarquâmes à St-Florent; ceux qui se trouvaient à Corté et Ajaccio, s’embarquèrent dans cette dernière ville, et nous débarquâmes à Toulon. Le fourrier de la compagnie étant malade, je fus désigné par le commandant pour le remplacer pendant la route; par conséquent, à peine débarqué, je fus obligé de me remettre aussitôt en route pour Aubagne, afin d’y préparer les billets de logement pour la compagnie.

Si quelqu’un de mes lecteurs a été fourrier, il doit savoir que c’est en route surtout que le métier de fourrier est lucratif et agréable. Il vend force de billets de logement, il a soin de se loger où on est bien nourri et bien couché sans bourse délier, et puis pas d’ordres à copier, pas de théorie, pas d’exercices, etc. Le seul désagrément qui lui incombe, c’est se lever à 3 heures du matin avec l’avant-garde.

De Toulon à Rodez la route se fit assez gaîment sans aucun accident digne d’être noté.

Le jour même de notre arrivée, il nous advint, à Santelli, fourrier de la 5e compagnie, et à moi, le fait suivant que je crois devoir raconter en entier à cause de son originalité, des incidents qu’il occasionna et comme le premier duel que j’eus en France.

Nous étions arrivés en ville à dix heures, nous prîmes immédiatement la consigne du casernement des mains de l’officier du 5e régiment que nous remplaçions, puis Santelli et moi, en attendant nos compagnies, nous allâmes au café en face du quartier, où, pour nous placer à une table, nous fûmes obligés de déranger d’autres personnes qui y étaient avant nous.

Un des bourgeois en voyant passer le fourrier près de sa table, dit aux autres, en le montrant: «Voyez donc ce jeune fourrier, on dirait qu’il a un bâton dans les reins.» Il n’avait pas achevé qu’un soufflet rebondissait sur sa figure....

Aussitôt que j’entendis le soufflet, sans autre information, je pris une chaise et frappai sur la tête du même individu. On cria à la garde. Tous les bourgeois s’étaient sauvés. Nous étions les maîtres de la place. Les soldats qui arrivèrent, au lieu de nous arrêter, se placèrent sous nos ordres, mais il n’y avait plus personne à combattre.

Le lendemain, deux bourgeois vinrent nous demander à la porte de la caserne avec des fleurets démouchetés. J’appelai Versini et sans autres explications nous sortîmes de la ville. En arrivant sur les bords de la rivière, qui donne son nom au département, Santelli et le paysan souffleté mirent chemise bas et les armes à la main.

En voyant se placer l’adversaire du fourrier je vis immédiatement qu’au lieu d’avoir à faire à des paysans, comme nous le croyions, nous avions à faire à des duellistes. Tout en regardant Versini, je dis à Santelli: «Serre ton jeu ou tu es perdu!» Le fourrier, n’écoutant que son courage, marque un, deux, comme dans une leçon d’escrime, puis se fend à fond. Son adversaire, en homme habile, ramassa le fer du fourrier en demi-cercle et, en parant tierce, l’envoya à dix pas derrière lui, puis abaissant la pointe de son fleuret vers la pointe de son pied, il dit au fourrier avec mépris: «Ramassez votre arme, conscrit.»

«Conscrit!» répétai-je en jetant ma capote, ma chemise par terre et en arrachant le fleuret des mains de Santelli. Je me plaçai en face du spadassin en lui disant: «Encore un conscrit.» Mais en sentant mon fer, il s’aperçut que la poignée n’était plus la même. Je lui fis le même coup que le fourrier, mais quand il baissa la pointe de son fleuret pour ramasser mon arme, je pris le contre de quarte et je lui plantai six pouces de fer au-dessous du téton droit. Il tomba en crachant du sang. On le releva et ses deux amis le transportèrent à l’hôpital.

Mes amis et moi rentrâmes à la caserne en nous promettant de garder le plus grand secret sur ce duel.

Deux jours après, l’adjudant de semaine, M. Du-chemin, nous appela tous trois pour nous conduire à l’état-major de la place. En entrant dans la salle du rapport, j’eus peur: le général Darrieule, le colonel, tous les officiers de semaine et les sous-officiers y étaient.... Dès que le général nous aperçut, il nous fit avancer à la barre et nous demanda lequel de nous trois avait assassiné un bourgeois. A ce mot: «assassiné !» un cri d’indignation parcourut toute l’assemblée. J’entendis dire derrière nous: «Ce n’est pas étonnant, ce sont des Corses!» Rouge de colère et sans m’occuper des gens qui étaient présents, je dis ou plutôt je criai: «Blessé mortellement en duel devant témoin, oui! mon général! mais assassiné ! non!»

«Eh bien! dites-nous comment cela s’est passé,» dit un individu en bourgeois qui était assis auprès du général. Je racontai alors toute l’affaire depuis l’entrée au café jusqu’au crachement de sang.

Dès que j’eus fini, le général demanda au procureur du roi, si ce que j’avais dit, était la vérité. Sur sa réponse affirmative, il reprit: «Très bien! voilà vingt francs pour boire à ma santé. L’homme que vous avez blessé est un spadassin qui nous arrive d’Afrique, et qui avait trouvé moyen de se faire payer à boire et à manger par les soldats du 5e régiment de ligne après leur avoir tué plusieurs de leurs camarades. »

Le colonel de Lemare s’approcha et me donna une poignée de main, en me félicitant de mon courage et surtout de ma discrétion. Tous les officiers et les sous-officiers, même ceux qui m’avaient appelé assassin corse, en firent autant.

Santelli et Versini qui me jalousaient ce jour-là, sont aujourd’hui, le premier chef d’escadron de gendarmerie en Corse, et Versini capitaine au 20e chasseur d’Orléans, tandis que moi, après avoir sauvé la vie à mon souverain, je végète sur la terre étrangère.

De Rodez le régiment se rendit à Lyon et fut caserné à la Croix-Rousse, au Bon-Pasteur et aux Collinettes. C’est dans cette grande ville qu’arriva ce fameux duel, régiment contre régiment, dont les journaux firent tant de bruit alors. Ma position de maître d’armes au 60e, et le rôle que les circonstances me firent jouer dans cette affaire, me permet tent de croire que le lecteur ne sera pas fâché de lire cette page sanglante, une des plus tristes et des plus émouvantes du soldat en face de la mort par ordre.

Un soir, pendant l’appel, le voltigeur Peusche arriva à la caserne de la Croix-Rousse tout ensanglanté. L’officier, de qu’il était brosseur et qui l’aimait beaucoup, l’interrogea et apprit avec stupéfaction que sept caporaux du 30e régiment lui étaient tombés dessus à coups de poings dans un café à la Croix-Rousse.

L’officier, M. Berthelin, s’écria alors que c’était une tache pour notre régiment et que le 60e devait la laver dans le sang; que si personne, de sa compagnie, ne demandait satisfaction au 30e, il irait emprunter les épaulettes d’un voltigeur, afin de pouvoir se battre lui-même. Je lui dis que les hommes de la compagnie ne le souffriraient pas et qu’avant vingt-quatre heures le voltigeur Peusche serait vengé.

M. Berthelin me prit par le bras, m’entraîna hors de la chambre et me donna dix francs en me disant: «Agissez! Je suis persuadé que vous ferez tout ce qu’il faudra. Je vœux en référer au colonel, qui sera enchanté d’avoir une affaire avec le colonel du 30e.»

Le lendemain, après la soupe, je pris avec moi Peusche, Versini, Casanova et nous nous rendîmes au café de la Croix-Rousse. Nous n’étions pas encore placés que les caporaux du 30e y arrivèrent, placèrent leurs sabres aux patères, puis se mirent à jouer au billard. Ils ne nous avaient pas encore vus. En nous voyant ils se mirent à rire: «Oh, oh! le 60e nous envoie de la chair ce soir!» — Le mot n’était pas achevé que les chaises, les tabourets, les bancs volaient à la tête de nos adversaires. La mêlée ne fut pas longue, voyant qu’ils ne pouvaient reprendre leurs sabres qui étaient à notre pouvoir, ils se sauvèrent à leurs quartiers.

La police arriva et se contenta de prendre nos noms et les sabres qu’elle porta à l’état-major de la place.

Le soir, à l’appel, dans toutes les casernes de la garnison de Lyon, il ne fut question d’autre chose.

Le lendemain, je fus appelé au rapport chez le colonel qui, en me voyant, m’annonça qu’un duel de ce corps devait avoir lieu, par ordre du général baron Aymard, entre les deux régiments, à cause de ce qui s’était passé à la Croix-Rousse, et que je devais choisir sept maîtres d’armes, pareil nombre ayant été choisi par le 30e de ligne qui nous donnait rendez-vous pour le jour suivant, à six heures du matin, au Fort Calvaire.

A l’heure dite, quatorze hommes se rencontraient sur le terrain désigné, tous jeunes et robustes, et prêts à s’entr’égorger par ordre. — Les deux officiers qui nous conduisaient se saluèrent, en se rencontrant, puis ordonnèrent à Jacquet, premier maître au 30e, et à moi de commencer le combat.

Aux premières passes, en s’avançant sur moi, il me porta un dégagement, bien serré, en tierce. Je fis, sans changer de place, une retraite de corps, pris le contre et ne fis qu’allonger le bras..... le malheureux, qui était fendu sur moi de tout son élan, s’enferra lui-même.

Un autre caporal le remplaça, fort tireur également, mais craintif et rompant à la première feinte que je fis sur lui. Nous étions déjà presque fatigués, lui de marcher en arrière et moi de marcher sur lui, positions très-pénibles, parce que tant celui qui marche que celui qui rompt doivent être bien couverts: le pommeau à la hauteur du sein droit, la pointe à la hauteur de l’œil et légèrement effacé. Casanova, un de mes témoins, fatigué de le voir rompre, se plaça derrière lui avec un sabre. Dès qu’il s’arrêta, je liais le fer et lui plantai mon arme dans l’épaule.

Un sapeur prît sa place. Alors s’éleva une discussion; plusieurs de mes amis, me sachant fatigué, et voyant que j’avais fait ma part, voulurent me remplacer. Mais les officiers, chargés de la salle d’escrime, après une discussion assez animée, décidèrent que je devais continuer jusqu’à ce que je fusse blessé ou mort.

— Mort! répétai-je à haute voix.

Aussitôt que je sentis le fer de mon adversaire, je pris de fort au faible, en parant quarte et en me fendant avec tant de force que mon fleuret lui entra dans le corps jusqu’à la garde; nous tombâmes l’un sur l’autre. En me relevant, mon adversaire, blessé à mort, laissa échapper une gorgée de sang qui me jaillit à la figure. La colère de m’être battu trois fois, la fatigue, les plaintes du blessé, la vue de deux cadavres, le sang qui me couvrait la figure, me rendirent presque fou, au point qu’en me relevant et en essuyant le sang qui couvrait la figure, je m’écriai, les yeux hagards: «Allons, à un autre, voilà le boucher!»

Un commissaire de police avec des agents arrivèrent sur place pour mettre fin à cette boucherie. On m’habilla et on me traîna jusqu’à mon lit où mes amis firent bonne garde. La nouvelle de ce qui s’était passé se répandit si vite que tous les officiers, sous-officiers et soldats accoururent à ma chambre pour me féliciter de mon succès. Tels sont les préjugés dans l’armée! Dès ce jour, parce que j’avais assassiné trois hommes, je fus le héros-spadassin de la garnison. Je ne pouvais plus aller dans une caserne, ni au champ de manœuvres sans devenir aussitôt l’objet de la curiosité militaire. Si j’avais été blessé, estropié ou tué, on aurait dit que j’étais un lâche!

A quatre heures, le lieutenant-colonel de Courrège, qui m’avait donné 20 francs le matin, m’apporta 100 francs et les galons de sergent de la part du colonel. M. Boudoville, chargé de la salle d’escrime, m’invita à dîner à la pension des officiers. Tous voulurent me serrer la main. Le lieutenant-colonel y vint et paya le café à tout le monde....

Le lecteur comprendra aisément que ces démonstrations ne s’adressaient pas au maître d’armes qui avait eu le bonheur de vaincre,... mais au numéro du régiment... Jusqu’aux bourgeois qui étaient à table d’hôte, voulurent me donner la main. Dans leur nombre se trouvait M. Meunier, capitaine de gendarmerie en retraite, qui ne se contenta pas de payer du Champagne, mais qui, dès qu’il sut que j’étais Corse, du pays de son Empereur, voulut me conduire chez lui. — Chez lui, hélas! pour mon malheur, il s’y trouvait sa fille, ange de bonté, de candeur et de bienveillance, à laquelle il me présenta avec tant de compliments sur mon duel que la fille du soldat me trouva plus grand que tous les Renaud, les Roland et les Tancrède des Croisades.

D’autres affaires pourraient figurer également dans ce livre par leurs résultats, mais ce chapitre déjà trop long m’engage à abréger la partie militaire pour rentrer dans mon élément civil où je pourrai m’étendre sur des faits bien plus intéressants pour le lecteur.

Mon colonel, de Lamare, le lieutenant-colonel, de Courrège, et bien d’autres officiers qui me portaient le plus vif intérêt, quittèrent le régiment. Les uns par avancement, les autres par démission ou retraite. Le nouveau colonel, m’ayant menacé d’un conseil de guerre, parce que dans un duel avec un de ses protégés, je ne m’étais pas laissé tuer, mais que j’avais tué mon adversaire, fut cause que je pris mon congé et rentrai comme gérant (fictif) à un journal intitulé : Le Courrier des Imprimeurs.

CHAP. IV.

Table des matières

Journaliste.

Ce chapitre pourrait être bien long. Si je portais le nom de Girardin ou de Carrel, mais moi, je n’ai que quelques mots à dire.

Je ne faisais que signer la feuille tous les soirs; j’en émargeais une autre pour la paie. Un matin, en venant au bureau, de la rue Poupée n° 5, le concierge m’arrêta au passage pour me dire:

— «Sauvez-vous. M. Auguste et Fremont sont arrêtés. Les scellés sont mis sur les papiers et vous, on vous cherche pour vous arrêter.»

Une heure après, j’étais en diligence pour Marseille où je m’embarquai pour la Corse.

CHAP. V.

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Prisonnier.

Pour parler de mon arrestation, il est nécessaire que je reprenne la chose de plus haut. On a vu, dans le chapitre précédent, que de peur d’être arrêté rue Poupée, je m’étais sauvé en Corse au sein de ma famille qui me reçut avec des marques de joie. Mes exploits leur étaient déjà connus, et ces bons paysans ne se lassaient pas d’entendre le recit des belles affaires que j’avais eues en France.

Après avoir passé deux mois au sein de ma famille, je partis de nouveau pour Paris. En passant par Lyon, j’eus le malheur de rencontrer quelques frères d’armes qui, au lieu de me laisser partir pour ma destination, avaient tous les jours une nouvelle fête, une nouvelle partie de plaisir à donner à celui qu’ils regardaient toujours comme leur héros-spadassin.

Un jour, un peu échauffé par tous les agréments que mes amis me procuraient, je fis une visite au vieux capitaine de gendarmerie et à sa fille, à qui j’avais donné, par ordre de son père, quelques leçons d’escrime. Je ne saurais, même aujourd’hui, après si longtemps, trouver des mots pour peindre la réception que le père et la fille me firent. Tous deux, en me voyant, se jetèrent dans mes bras avec des témoignages d’amitié et des caresses que je n’avais pas reçus de ma famille.

La fille surtout ne pouvait se lasser de me serrer dans ses bras. Et sur une observation que j’en fis, elle me répondit avec une énergie virile en présence de son père:

— Je veux vous embrasser; je ne vous embrasserai jamais autant que je vous aime. C’est mon père qui l’a voulu! Il est donc nécessaire que je vous embrasse et que je vous aime pour lui prouver que je suis contente de son ouvrage!

Lecteur, celui qui de vous eût résisté, me jette la pierre!.. Ces baisers, ces caresses d’une beauté de 18 ans se renouvelaient vingt fois par jour! Qui aurait résisté ?.. Pas même Joseph!.. S’il résista à la femme de Putiphar, — c’est qu’elle était vieille! Je suis certain qu’il n’aurait pas laissé son manteau chez Louise....

Quelques jours après nous succombâmes!.. Ce fut un jour, entr’autres, où elle fit le récit d’un voyage qu’elle avait fait avec son père au fort Calvuire, sur le terrain du duel.

— C’est mon père qui m’a dit: c’est ici où il a tué le premier, plus loin le second et là le troisième.

Et en disant ces mots, Louise me sauta au coup sans vouloir s’en détacher.... Hélas! trois fois hélas! après tant de fleurs, tant de roses! que d’épines!

Un mois après tant de joie, une femme que j’avais connue à Paris et qui me savait marié en Corse, me dénonça au commissaire de police Pellegrin. Celui-ci, pour se venger des antichambres que je lui faisais faire chez le capitaine, écrivit en Corse. Dès qu’il eut reçu la réponse, et malgré les prières de M. Meunier, il me fît arrêter et condamner à deux ans de prison — pour avoir, moi, homme marié, séduit et trompé une jeune fille sans expérience.

Grâce à la protection de M. Charles Abbatucci, je fus grâcié, trois mois après, et employé officieusement à l’Elysée, avec le général Piat, à l’organisation de la Société du 10 décembre — et au coup d’Etat — l’année suivante.

CHAP. VI.

Table des matières

Coup d’Etat.

En écrivant ces quelques lignes, je n’ai pas la prétention de m’étendre sur cette page malheureuse des Napoléon, en phrases métaphysiques, ni de répéter ce que des talents payés ont divulgué au public. Ma seule prétention est de dire ce que j’ai vu et à quoi j’ai pris part depuis la veille du coup d’Etat jusqu’au rétablissement de l’ordre dans Paris.

Pour masquer le coup d’Etat, la soirée du 1er décembre fut remplie par un concert que le chef de la République donna à l’hôtel de la Présidence et auquel il avait invité tout ce que la France renfermait de grand dans les assemblées, dans les sciences et dans les arts. L’illustre Félicien David faisait exécuter son Désert. Les appartements étaient combles. Le succès fut immense!!

Au moment où Louis-Napoléon se préparait à sortir de sa chambre pour assister à la réunion, un jeune député légitimiste (M. de Kerdrel) entra et lui annonça qu’une révolution se préparait par les républicains et les orléanistes pour s’emparer du président de la République et le renfermer à Vincennes. Ce dernier répondit:

— Merci de votre avis; restez au concert; demain nous parlerons de cela....

Un autre député, Casabianca, qui, par inadvertance, entra pendant le concert dans le cabinet du chef de l’Etat et y prit connaissance des proclamations qu’il ne voulut pas signer, fut arrêté par de Maupas et enfermé dans une chambre jusqu’au lendemain. De Morny, un des héros du drame, qui devait se jouer dans la nuit, avait été se montrer ostensiblement à l’Opéra. Quelqu’un lui ayant dit:

— Est-ce vrai, qu’on va balayer la Chambre?

— Oui, répondit spirituellement le futur président du Corps législatif. Mais moi j’ai retenu ma place du côté du manche....

A minuit, le concert fini, tout autour de l’Elysée rentra dans l’ombre. Une seule lampe dans le cabinet du Président de la République éclairait une petite table, autour de laquelle étaient réunis les quatre acteurs de la pièce qui devait se jouer les jours suivants: Louis Napoléon, de Morny, St-Arnaud et de Maupas. Le général Magnan y fut appelé. Mais au premier mot de coup d’Etat, voulant faire oublier sa trahison dans l’échauffourée de Strassbourg, il se leva et dit:

— Messieurs, j’adhère à tout. Je signe tout. Mais M. le Ministre de la guerre y étant, je n’ai besoin de savoir qu’une chose: recevoir les ordres cinq minutes avant l’action... Pendant que Magnan sortait, le Président de la République m’appela, me donna ordre de suivre le général et de ne pas le quitter sans nouvel ordre.

Dès que les décrets furent signés, le colonel de Beville partit immédiatement pour l’imprimerie, où une compagnie de gardes de Paris s’étaient déjà rendue pour garder à vue les ouvriers pendant qu’ils imprimaient les proclamations qui changeaient la forme du gouvernement.

Le prince Napoléon, président de la République, qu’il avait juré de respecter, ouvrit un armoire et en retira quatre paquets. Il donna le premier à de Morny; ce paquet contenait 500,000 francs, plus la nomination de Ministre de l’Intérieur. Le nouveau fonctionnaire prit le tout et alla prendre possession de son poste, où il manda pour se garder une compagnie de chasseurs de Vincennes.

Le deuxième paquet fut donné à de Maupas; il s’y trouvait la liste de tous les représentants, généraux, homme de lettres et chefs de parti, qu’on devait arrêter, plus 500,000 francs.

Le troisième paquet, le plus volumineux, fut remis à St-Arnaud; aux 500,000 francs pour lui, il s’y trouvait un état des sommes ci-après:


Toutes ces sommes provenaient des 50,000,000 que le chef de l’Etat avait obligé la Banque de France à lui avancer. Les régents de cet établissement y consentirent à la condition qu’ils auraient le droit d’augmenter leur capital de 600 millions de francs; ce droit leur fut accordé.

Le quatrième paquet, le plus petit, fut ouvert; il ne contenait que 100,000 francs qui furent distribués aux aides-de-camp, aux employés et aux serviteurs. Je confesse avoir touché pour ma part, des mains de Persigny 2,500 francs.

Paris qui s’était couché république, se réveilla empire!... Mais empire qui avait violé : Serment, Constitution, Suffrage universel, Lois, etc.; qui avait arrêté, emprisonné, déporté ou exilé la moitié de la France, l’autre moitié était baillonnée et en état de siége.

Pendant que les Français s’égorgeaient les uns les autres, le chef de l’Etat, que les Français mêmes s’étaient choisis, se prélassait, assis devant la même table, où la veille il avait distribué les rôles du drame sanglant qui se jouait devant les barricades des rues St-Antoine, St-Martin, Grénétat, etc.

Quand les aides-de-camp de Magnan venaient lui dire que les Français protestaient contre le coup d’Etat, en résistant héroïquement derrière les faibles remparts qu’ils avaient construits, l’élu du Peuple répondait:

— Qu’on exécute mes ordres!

En même temps, il est vrai, il ordonnait aux domestiques qui devaient l’accompagner, de seller les chevaux, d’apprêter les voitures, et disait au général Roguet, gardien des vingt-cinq millions restant sur les cinquante millions escamotés à la Banque, de les mettre dans les voitures et de se tenir prêt à passer la frontière.

Les Français, à cinquante ans de distance, ont vu et subi deux Napoléon: le premier, le 2 décembre 1802, brisait la Coalition, à Austerlitz, et disait à ses soldats:

Je suis content de vous!

Le troisième, le 2 décembre 1851, brisait les presses, tuait la liberte, égorgeait femme et enfant dans Paris, et disait à ses généraux:

— Brûlez la capitale!

Un grand poète a dit:

Des deux Napoléon les gloires sont égales,

Fort bien chacun le sait; ce ne sont faits nouveaux:

D’Europe le premier prenait les capitales:

Le troisième aux Français prenait leurs capitaux!

Si ces deux vers ne renferment pas tout, il est impossible de mieux définir les actes des deux Napoléon.

CHAP. VII.

Table des matières

Agent secret.

Après le coup d’Etat, nommé par un homme d’esprit catastrophe, de Maupas fut remplacé à la préfecture de police par M. Pietri, mon compatriote, mon ami. Le jour même qu’il arriva à Paris, il venait de Toulouse, où, pendant le coup d’Etat, il avait montré du courage et de l’énergie; son titre de Corse l’avait appelé au poste important de la capitale. Il me fit appeler auprès de lui et à titre d’ancienne connaissance, et sur tout ce que les Abbatucci lui avaient dit, me pria d’accepter l’emploi d’agent secret.

— Tu es le seul des Corses qui connaisse Paris. Tu n’auras d’ordre à recevoir que de moi et tu entreras par la Cour des Comptes au lieu d’entrer avec les autres par la rue de Jérusalem.

Ensuite de toutes ces sollicitations, et vu le besoin que j’avais de me créer une position, j’acceptai les fonctions plus ou moins délicates d’agent secret. Agents secrets, police secrète, ce sont à mes yeux, pour moi qui ai eu l’honneur d’en faire partie, des institutions inventées par les tyrans qui ont soif de se procurer des fonds sans contrôle et soif de despotisme. Sauf dans certains cas, cas bien rares, la police n’est occupée qu’à s’espionner elle-même. Quelques agents ambitieux, intelligents, montent des complots, rédigent les statuts de sociétés qu’ils ont créées, puis, au moment de l’action, font arrêter les malheureux qui se sont laissés embaucher. Et si la société a pris les armes, fait une démonstration, alors l’agent provocateur est nommé chevalier de la Légion d’honneur, officier de paix, commissaire de police, etc. Quelques faits, que je choisirai entre tant d’autres pour les livrer à la publicité, édifieront mes lecteurs sur la moralité de la police secrète. Il y a pourtant des occasions où un agent secret intelligent est indispensable. Les deux faits qui suivent sont de ce nombre.

Quelques jours après mon admission, le préfet de police m’appela et me remit une note ainsi conçue:

«Monsieur le préfet, je m’empresse de vous an-

«noncer que, dans le faubourg St-Honoré N°...,

«des misérables fabriquent une machine infernale

«pour assassiner le Président de la République pen-

«dant qu’il se rendra à l’Elysée.

Signé : «R. P...»

Dès que j’eus fini, M. Pietri me dit:

— Garde cette note, agis comme tu l’entendras; je désire savoir ce que tu sais faire et si on peut te charger de missions plus importantes.

Je sortis du cabinet, sans plan arrêté, et me rendis directement dans le faubourg St-Honoré. Au-dessus du portail de la maison indiquée je vis: Appartement de 10 pièces à louer, 7000 fr. Le moyen de visiter l’hôtel était tout trouvé. Je courus chez moi, rue des Moulins, m’habiller à la française, avec une brochette de croix à la boutonière; puis je me rendis rue Basse du Rempart chez M. Constant, marchand de chevaux. Je commandai une voiture armoriée à deux chevaux, avec cocher et valet de pied poudrés, et me fis conduire où était le logement des 7000 francs. En arrivant à la porte de l’hôtel, le valet de pied ouvrit la portière et je lui dis d’annoncer le marquis de Chalet. A ce nom aristocratique, portier, suisse, valets de pied, domestiques accoururent à la porte pour me voir descendre. En entrant dans la cour, je dis à la valetaille que je venais visiter l’appartement. Le concierge prit un trousseau de clefs et me précéda dans les escaliers pour ouvrir les portes. Je visitais l’appartement dans tous ses détails: salons, chambres, cuisines, etc., et paraissant enchanté du local, je donnais 100 fr. de denier à Dieu, puis prenant familièrement le portier par le pan de sa veste, je lui dis brièvement:

— A qui cette maison? qui loge au-dessus? Je vous préviens, bien que j’aie donné le denier à Dieu, je n’y logerai pas si un des buveurs de sang de Badinguet y loge, parce que je ne veux pas me trouver sur les escaliers avec un bourreau de l’Elysée-Bourbon.

A mesure que je parlais, les yeux du factotum jettaient des flammes et avant que j’eusse terminé il se jeta à mes pieds en s’écriant:

— Excellence, Monseigneur, Monsieur le Marquis, etc., etc. Mais vous êtes ici chez S. E. le Ministre de S. M. feu Charles X!

— Comment, lui dis-je, je suis chez?.... mais allez donc m’annoncer de suite! dites-lui que je viens de Frohsdorf!...

— Frohsdorf! répéta le portier, puis il me répondit: Impossible de vous annoncer, Excellence notre Maître est parti hier pour la Saintonge. Ah! vous venez de voir Sa Majesté Henri V! Quel malheur que notre maître soit absent! Quelle fête que nous eussions eue! Nous aurions mangé et bu au salon!... Ah! dites bien à Sa Majesté, si vous retournez à Frohsdorf, que nous travaillons pour elle, et qu’avant peu la place sera vacante aux Tuileries, parce qu’il faut que Badinguet soit foudroyé sous nos fenêtres, quand il passera pour aller à l’Elysée-Bourbon.

Puis, me faisant signe de le suivre, il me conduisit dans une petite chambre donnant sur la rue où, sur un chevalet, on avait placé cinq fusils d’infanterie à côté les uns des autres et attachés ensemble. Je savais ce que je voulais. Je donnai encore 20 fr. pour boire à la santé d’Henri V et me fis conduire par la même voiture à la préfecture de police.

M. Pietri était encore à son bureau et dès qu’il vit entrer un monsieur en habit, cravate blanche, ganté et portant sur la poitrine plusieurs décorations, il se leva, vint au-devant de moi en saluant; mais dès qu’il m’eut reconnu il se jeta dans un fauteuil en se tenant le ventre de rire, et dit:

— Où diable vas-tu comme ça?

— J’arrive, dis-je, et lui fis part de mon premier coup de police.

Pendant que je parlais il riait aux éclats et me donna 500 fr. en disant:

— Bravo, bravo! je sais maintenant ce que tu sais faire.

Quelques mois après, M. Walewski, étant ambassadeur à Londres, adressa une dépêche télégraphique chiffrée à Napoléon, lui apprenant qu’un certain Kelche, évadé de Lambessa et à la solde de Mazzini, venait à Paris pour y assassiner l’Empereur. S. M. I. fit appeler immédiatement le préfet de police, lui donna connaissance de la dépêche et lui demanda un agent intelligent, dévoué et énergique. Bien que je fusse tout nouveau dans le métier. M. Pietri me désigna au chef de l’Etat qui lui répondit:

— Amenez-le moi ce soir à l’Opéra! Je vous ferai appeler dans un entr’acte....

En sortant des Tuileries, M. le préfet me fit appeler et me communiqua les ordres de l’Empereur. Je poussais un cris de joie, puis un éblouissement, pareil à ceux que j’ai eu toutes les fois que j’ai été sur le terrain et qu’il y a du sang, me prit.... M. Pietri me dit:

— Qu’as-tu?

— Rien... à présent.... Mais dans cette affaire il y aura du sang....

Le soir, à la fin du premier acte, nous fûmes introduits, M. Pietri et moi, dans la loge impériale. En passant derrière l’impératrice, qui occupait le devant de la loge avec Mme de Bassano, S. M. demanda:

— Qui est ce monsieur qui entre avec le préfet?

— C’est un Corse, répondit M. le maréchal V aillant qui était sur le derrière avec le général l’Espinasse.

— Alors il doit avoir un stylet! — et un éclat de rire succéda à ce mot: de stylet-corse.

S. M. I., le préfet et moi, nous nous retirâmes sur le derrière de la loge, sur la terrasse, qui fait l’angle de la rue Rossini et de la rue Lepelletier. Là, Napoléon s’assit en nous ordonnant d’en faire autant, il me parla en ces termes:

— Griscelli, je suis enchanté que vous soyez Corse. Tous les hommes de cette île ont été, de tout temps, dévoués à ma famille.... M. Pietri, qui vous porte beaucoup d’intérêt, m’a dit que vous joignez au dévouement: l’intelligence et l’énergie. Vous aurez besoin de tout cela dans le service que nous allons vous confier, car il s’agit d’un certain Kelch qui arrive de Londres avec des intentions criminelles et pour lequel il faut une surveillance extraordinaire de tous les instants, afin de savoir si ce qu’on me signale est vrai. Maintenant il faut le trouver et ne pas le perdre de vue. Dès que vous l’aurez trouvé, il faudra me le montrer et attendre mes ordres....

J’avais écouté sans dire un mot. C’était la première fois que le berger corse, qui n’avait jamais vu que ses maquis, se trouvait en présence d’une tête couronnée. Dès que je vis que S. M. I. avait fini, je répondis:

— Sire, il me sera très facile de le trouver; si M. le préfet veut me confier le dossier de cet homme, je saurais où il demeurait, son signalement, son âge et les personnes qu’il fréquentait.

— Très bien, dit M. Pietri, je n’avais pas pensé à cela.

— Vous le montrer, Sire, je ne puis le promettre.

— Et pourquoi? dit l’empereur.

— Parce que si Kelch s’approche de S. M. I. avant que j’aie le temps de le lui montrer, je le poignarde.

Le préfet de police se mit à rire et Napoléon dit:

— Diable, comme vous y allez!

Puis se tournant vers Pietri, il lui ordonna de me donner 1000 fr. et de mettre à ma disposition, pour ce service, tout ce dont j’aurais besoin.

— Je préviendrai également Fleury pour qu’il mette à votre disposition les chevaux et les voitures qui vous seront nécessaires. Demain je sortirai du château à 2 heures pour aller au bois de Boulogne. Je serai à cheval.

Ainsi se termina cette première entrevue que j’eus avec Napoléon III que je devais voir de si près tant de fois. Je pensais à mon vieil oncle s’il avait pu me voir de sa cabane parlant à Napoléon, à l’Opéra, au milieu de tout ce que la France a de plus illustre dans les sciences et dans les arts!

A la sortie du théâtre, nous accompagnâmes LL. MM. II. aux Tuileries, puis nous allâmes à la préfecture de police y prendre 1000 francs et pour y voir le dossier de Kelch que Balestrino, chef de la police municipale, nous donna. M. Pietri lui fit croire que S. M. I. voulait le grâcier.

— Le grâcier! répondit Balestrino, mais c’est l’homme le plus dangereux que je connaisse. Le jour qu’on l’a arrêté sur la barricade de la porte St-Martin, quatorze agents ont eu toutes les peines du monde pour le conduire au poste. Il a fallu l’attacher. C’est un hercule redoutable...

En parcourant son dossier, je vis: 5 pieds 7 pouces, stature herculéenne, homme dangereux, demeurant chez son frère rue de Trancy à Vaugirard. Il va très souvent chez Desmaret, même rue, restaurant, où il fait la cour à la fille de l’aubergiste. Muni de ces renseignements et de mes 1000 francs, je rentrai chez moi pour me coucher tout habillé sur mon lit. Il était 3 heures et je voulais aller de bonne heure rue de Trancy, espérant y voir Kelch ou y trouver quelques renseignements.

A 6 heures, bien que nous fussions au mois de décembre, j’étais placé en face de la maison de son frère. Une heure après une jeune fille descendit, appela un commissionnaire, lui donna une lettre en lui recommandant de ne la remettre qu’à lui-même. Cette recommandation de la jeune fille me parut digne d’être notée. Je suivis donc le porteur de la missive qui traversa Paris et ne s’arrêta qu’à Ménilmontant. Il sonna dans une maison bourgeoise. Un homme, Kelch lui-même, descendit, prit la lettre et dit au porteur:

— Je vous remercie. Je vais y aller de suite. Je serai arrivé avant vous.

Sa vue, sa voix ne me firent aucune impression, mais si je n’eus pas d’éblouissement, je remarquai en revanche, comme de mauvais augure, que nous étions un vendredi.... Comme il l’avait annoncé à l’homme qui lui avait porté la lettre, un instant après il descendit, prit la rue Ménilmontant jusqu’au boulevard du Temple, où il prit une voiture et se fit conduire chez son frère, en descendant les boulevards jusqu’à la Madelaine, la place de la Concorde, boulevard des Invalides, rue de Vaugirard, etc. Aussitôt que sa voiture arriva à la porte, toute la famille descendit précipitamment, lui sauta au cou et le fit entrer dans la maison, en renvoyant la voiture.

Deux heures environ après, il sortit accompagné de son frère et ils se rendirent rue de Trancy N° 13 chez Desmaret, restaurateur. Là, également on le fêta. La demoiselle surtout ne le quittait pas et prit le café avec les deux frères, pendant que, dans un cabinet attenant à la salle, je mangeais une côtelette, que je payai d’avance.

Dès qu’ils eurent pris le café, ils sortirent pour se rendre aux Champs-Elysées chex Crémieux, loueur de chevaux, là les deux frères se quittèrent, et je saisis au vol les paroles de Kelch:

— La police de Napoléon est trop bête pour me trouver. Elle me croit endormi à Londres. Il est inutile que je couche chez Girard, je viendrai coucher à la maison. Ne crains rien, à ce soir!

Pauvre Kelch, il ne savait pas que ses paroles seraient recueillies justement par un agent de police de Napoléon, chargé de ne pas le perdre de vue, et qu’avant peu il aurait le désagrément de se trouver face à face avec lui. Quoique je ne veuille pas anticiper sur les événements, j’annoncerai âmes lecteurs qu’en entrant chez Desmaret, j’eus un éblouissement si fort que je faillis me trouver mal. Etait-ce un pressentiment du drame qui devait s’y jouer quelques jours après, ou bien qu’était-ce?

En voyant sortir Kelch à cheval de chez Crémieux et se diriger vers les Tuileries, je courus rue Montaigne (aux écuries impériales), fis seller un cheval et me rendis place de la Concorde, où, à mon contentement, je retrouvai l’assassin chevauchant en cavalier accompli sur un cheval pur sang.

A deux heures précises, Sa Majesté impériale, le colonel Fleury et le capitaine Merle arrivaient sur la place, en venant par la rue Rivoli. Kelch, qui se trouvait alors vers le Pont royal, accourut au galop au devant de Napoléon. J’étais déjà derrière lui, la tête de mon cheval touchait la groupe du sien, quand l’empereur passa près de nous. De la main gauche je tenais les rênes de mon cheval, la main droite était sur le manche de mon poignard.

Kelch ne fit aucun mouvement: sa mort ne devait pas arriver aux Champs-Elysées...

Aussitôt que S. M. I. fut passée, elle prit le galop de chasse jusqu’à l’Arc de triomphe. Plus de trente cavaliers suivirent avec Kelch et moi jusqu’au lac; là, Napoléon voulant se débarrasser de la foule qui l’entourait, prit de nouveau le galop jusqu’à la porte Maillot. Puis nous descendîmes au pas jusqu’au pont de Neuilly et on rentra aux Tuileries par le parc Monceau et le faubourg St-Honoré. Kelch nous quitta rue de la Paix... Je ne répèterai pas tous les incidents que cette surveillance occasionna, pendant quinze jours et quinze nuits, ce serait allonger ce chapitre, déjà trop long. Mais je tiens à ce qu’on sache, que Kelch fut constamment gardé à vue: j’ai mangé à la même table, pris bien souvent le café dans le même cabinet; à cheval, en voiture ou à pied nous n’avons jamais cessé de nous voir, et jamais le séide, tant il était aveuglé de l’idée de son assassinat, ne s’est aperçu qu’il était surveillé. Toutes les lettres qu’il recevait de Londres et celles qu’il écrivait étaient décachetées, lues et envoyées ensuite à leurs adresses.

S. M. I. qui m’avait appelé plusieurs fois, pendant ce temps, me fit mander le 14, au matin, dans son cabinet. Pendant que j’y étais, M. Pietri y arriva pour donner connaissance d’une lettre que Kelch écrivait à Mazzini pour lui annoncer que l’empereur serait assassiné dans deux jours. Malgré les prières du préfet de police qui voulait faire arrêter Kelch immédiatement, Napoléon refusa, m’ordonnant seu lement de changer de cheval pour la sortie à deux heures qui aurait lieu comme à l’ordinaire vers le bois de Boulogne.

A l’heure indiquée, pendant que Kelch, en casquette, bottes à l’écuyère, jaquette verte, sous laquelle il perçait quelque chose, faisait caracoler son cheval. S. M. I. et M. Fleury arrivaient sur la place de la Concorde. En les voyant, Kelch se porta au triple galop vers eux qui, voyant cela, prirent l’avenue de l’Etoile à fonds de train. J’eus le temps de dire aux jockeys de serrer de près S. M. I. et de ne laisser passer personne devant eux. En arrivant au bois de Boulogne, commença un steeple-chase furibond. Murs, ruisseaux, allées, lacs furent tournés et franchis au triple galop. Les promeneurs qui nous voyaient passer disaient que le chef de l’Etat était ou fou ou ivre....

Hélas, il n’était ni l’un, ni l’autre... mais il avait peur de sa vie. Après trois heures d’une course effrénée, nous passions la porte Maillot pour rentrer aux Tuileries, en passant par l’avenue de l’Etoile, nos chevaux étaient blancs d’écume. En remontant l’avenue, celui de Kelch refusa de marcher, malgré les éperons et la cravache de son cavalier. La vue de ce cheval qui refusait d’avancer, m’inspira une idée irréfléchie et audacieuse. Je piquai des deux pour dépasser S. M. I. En passant à côté d’elle, je saluai en criant:

— Vive à jamais les Napoléons! l’assassin est vaincu!

S. M. I. se retourna, et voyant que le séide payé était resté au bas de la côte, m’ordonna de le suivre au château. En rentrant dans son cabinet, Napoléon, baigné de sueur, ouvrit un tiroir et me donna 5000 fr. en me disant:

— Allez vous reposer; on aura besoin de vous et envoyez-moi Pietri.

Une heure après, ce dernier venait m’éveiller, rue des Moulins, pour m’ordonner de venir à son cabinet à minuit.

Minuit sonnait quand je me présentai à la préfecture où je fus étonné de trouver 40 agents de sûreté que le chef de la police voulait m’imposer pour arrêter Kelch. Après une vive discussion devant le préfet, je consentis en prendre trois avec moi, et même je dis que si on voulait Kelch mort, je n’avais besoin de personne.

Hébert, Letourneur et moi, nous sortîmes du cabinet avec mandat d’arrêter l’assassin, mort ou vif. A 6 heures précises, encore un vendredi, nous arrivions chez Desmaret, où notre homme venait tous les jours prendre l’absinthe; nous y commandâmes un dîner pour six personnes. A 8 heures arrivait un certain Morelli, qui venait de Londres pour assister à la curée de l’empereur; il demanda à Desmaret où était Kelch. On lui répondit qu’il arriverait à 9 heures. A l’heure dite, Kelch arriva. Pendant qu’il prenait son verre, j’ordonnais à Letourneur d’arrêter Morelli; Hébert et moi, nous empoignâmes Kelch qui, quoique nous fussions à deux, nous échappa à travers la salle à manger, le salon, les chambres et sautant par une fenêtre, tomba en dedans du mur d’enceinte au fond duquel se trouvait une porte. Si cette porte eût été ouverte, l’assassin était sauvé, la surveillance de 15 jours était perdue. Mais nous étions un vendredi, la maison Desmaret portait le n° 13, j’avais eu deux éblouissements: il devait y avoir du sang; et il y en eut. Ne pouvant pas se sauver par la porte et sentant que son crime était découvert, Kelch, en homme de cœur, voulut vendre chèrement sa vie. Il s’arrêta, arma un pistolet. Je fis comme lui; nous étions à trente pas l’un de l’autre; les deux coups ne firent qu’une détonation. Il tomba baigné dans son sang — ma balle lui était entrée entre le nez, le front et l’œil droit et lui était sortie derrière l’oreille gauche. La sienne m’avait sifflé à l’oreille. Son complice Morelli accourut au coup de pistolet. Pendant qu’il sautait dans le mur d’enceinte, je lui cassai l’épaule gauche avec mon autre pistolet.

A 10 heures, les deux mandataires de la révolution étaient dans la cour de la préfecture. M. Pietri me sauta au cou et courut annoncer la nouvelle aux Tuileries et aux ministres qui, à cause de la première tentative, attendaient tous avec impatience la nouvelle de cette importante arrestation.

S. M. I. me fit appeler, le jour même, et me donna 10,000 fr. M. de Maupas me donna 1000 fr. M. Pietri me donna en outre de tout ce qu’il m’avait déjà donné, encore 1,500 fr., et S. M. l’Impératrice prit ma fille et la plaça, à ses frais, jusqu’à 18 ans, au couvent d’Ivry. Tous les ministres voulurent me voir et me féliciter.

Le lendemain de ce jour, S. E. de Persigny, ministre de l’Intérieur, et le préfet de police m’appelèrent dans le salon de Napoléon aux Tuileries, et là, en présence de l’aide-de-camp de service, le général de Montebello, ils me dirent qu’à compter de ce jour, j’étais chargé de la surveillance personnelle de l’empereur, que je devais l’accompagner partout, en France et à l’étranger, excepté dans l’intérieur du château; que personne ne devait approcher S. M. I. sans être appelé par l’empereur. Lors des voyages dans les départements, toute la police et la gendarmerie devaient être sous mes ordres; MM. les préfets recevraient des instructions à cet effet.

Lecteurs! je me demande si c’est bien moi, le berger corse, qui passait des mois sans voir une créature humaine, qui me trouvais à Paris chargé de cet emploi. Si la moitié de la France, si tous les dignitaires de Napoléon ne m’avaient pas vu avec l’empereur à Paris, à Lyon, à Marseille, à Bordeaux, à Lille, etc., etc., je n’oserai jamais dire que moi, pauvre hère, qui étais resté des années sans voir ni maison, ni lit, ni clocher, fus appelé à coucher aux Tuileries avec Napoléon et dans les châteaux royaux de presque tous les potentats de l’Europe. Et pourtant tout cela est la pure vérité, rien que la vérité. Si les ministres de ces potentats, qui m’ont vu, reçu et m’ont parlé, n’existaient pas, jamais je n’aurais l’audace de dire et d’écrire que je suis le même homme.

S. M. I. Napoléon III le sait très bien, seulement trop bien, hélas! puisqu’il donne 25 à 30,000 francs à ceux qui l’ont traqué, arrêté, insulté, jugé, bafoué, condamné ; et que le conspirateur de Strasbourg et de Boulogne laisse mourir de faim à l’étranger, celui qui s’est fait assassin pour lui sauver la vie.... Et qu’on dise encore au berger corse, que les Bonaparte sont des ingrats!!

CHAP. VIII.

Table des matières

De Morny.

En parlant de l’ex-président du Corps-Législatif, je ne veux pas dévoiler sa naissance: fils, dit-on, du comte de Flahaut, élevé par la baronne Sina (pourquoi s’appelle-t-il de Morny?). — Je ne parlerai ni de ses prouesses d’officier, ni de ses opérations industrielles, pas même de l’Est-Central, mais d’un fait que peu de gens connaissent et que l’Europe ignore. Elle se souvient pourtant, l’Europe, de la mission que son frère et souverain lui confia, après la guerre de Crimée, en l’envoyant comme ambassadeur extraordinaire pour représenter la France au couronnement du nouveau Czar.

Les journaux de l’époque, en rendant compte du couronnement, des fêtes que Moscou et la Russie donnèrent à leur empereur, assurèrent que celle que donna le représentant de la France surpassa en richesse, en élégance et en goût toutes les fêtes qu’on avait données sur les bords de la Néva. La Cour impériale, la haute aristocratie de St-Pétersbourg et tous les dignitaires en avaient été émerveillés... Cette fête sans précédents fit tant d’impression dans les salons de la haute noblesse, que les autres ambassadeurs furent effacés, et de Morny fut le héros moscovite pendant toutes les récréations ou représentations qui furent données à cet effet.

Quelques jours après les journaux du Nord annonçaient à leurs lecteurs que le ministre plénipotentiaire de France épousait une demoiselle de la Cour de l’autocrate russe. A l’apparition de cette nouvelle, l’ex-maîtresse du duc d’Orléans, la maîtresse actuelle de de Morny, écrivit à St-Pétersbourg la lettre suivante:

«Monsieur, les journaux de l’Allemagne annon-

» cent votre mariage avec une princesse russe. Je

» vous invite à le faire démentir immédiatemen t, si

» vous ne voulez que je vous déshonore, vous et

» d’autres, en livrant à la publicité des pièces qui

» concernent le Coup d’Etat et qui se trouvent heu-

» reusement en ma possession.

Signée: «Csse de Lehon.»

J’ignore l’effet que cette missive produisit à St-Pétersbourg, je n’y étais pas, mais celui qu’elle fit aux Tuileries fut immense. En la recevant, de Morny s’était empressé de mettre en marge ces mots: Agir très vite pour éviter de grands scandales, signé : de Morny; puis il avait renvoyé la lettre à l’empereur par un courier extraordinaire.

Napoléon III, en lisant la lettre de la comtesse de Lehon, fit appeler immédiatement Pietri, lui en donna lecture et voulut le charger d’aller chez la comtesse.

— Je ne réussirai pas si bien que Griscelli, Sire, je connais cette femme, elle dira qu’elle n’a rien.

Vingt personnes furent envoyées à ma recherche. Le général Rollin, plus heureux que les autres, me trouva.assis tranquillement sur un banc du jardin des Tuileries près de la pièce d’eau. Il m’empoigna par le bras et me conduisit lui-même jusqu’au cabinet de l’empereur. Piétri était avec S. M. I. Dès mon entrée dans le cabinet, on m’expliqua l’affaire. Je répondis que je croyais pouvoir réussir. Pendant ce colloque on fit passer un pli à l’adresse du préfet de police qui s’empressa de l’ouvrir et le donna à l’empereur. S. M. I., en la lisant, jeta le papier sur la table en s’écriant avec une colère concentrée:

— Il est trop tard!... Les papiers sont déjà à Londres entre les mains des Orléans!...

M. Pietri prit le papier et lut ce qui suit:

«Monsieur le Préfet, je m’empresse de vous an-

» noncer que la comtesse Lehon, en apprenant que

» le comte de Morny se mariait en Russie, a donné

» aux Orléans tous les papiers que le comte avait

» laissé à Paris.

Signé : R. X.»

— Ce rapport est un tissu de mensonges! dis-je, oubliant le lieu où j’étais.

Napoléon et Pietri me dirent:

— Qui vous dit que ce rapport soit faux?

—Sire, dis-je, je vous demande pardon des mots que j’ai prononcés devant S. M. I., mais je ne crois pas que la comtesse Lehon se sépare de ces documents avant que le mariage ne soit célébré, ou qu’elle n’ait reçu une réponse négative à la lettre, dont elle ne se doute guère qu’elle est entre les mains de S. M. I.

— Ce que vous dites est possible, dit Napoléon en ajoutant: Allez, agissez vite et énergiquement.

Je sortis du cabinet en traversant le jardin des Tuileries, le préfet de police me rejoignit en marmottant:

— Canaille, de Morny! Voleur! Aller confier des lettres importantes à cette p.....! Si on la touche nous serons la honte de l’Europe! Si on n’a pas les lettres, l’empereur va être en colère! Et si ces documents sont publiés, quel scandale!...

En arrivant à la porte de l’hôtel, avenue de l’Etoile, je montai les escaliers et me fis annoncer chez la comtesse. Elle me reçut étant assise sur un sopha près de sa cheminée.

— Quel miracle de vous voir à cette heure! Qui vous amène? dit-elle.

— Je viens chercher monsieur le comte.

— Pour en faire un ambassadeur?

— Oh! Madame, il est encore un peu jeune pour ce poste! répondis-je. Mais on pourra en faire autre chose.

— Jamais, jamais! s’écria la Lehon; mon fils n’acceptera rien de votre gouvernement! De Morny l’a demandé comme secrétaire à St-Pétersbourg. On lui a imposé un Murât, ce héros des orgies de la Maison-dorée!...

Pendant ce temps son fils entra; je le saisis par le bras, l’entraînai dehors, en disant que j’avais à lui parler, et le conduisis avec moi, au poste des sergents de ville. Là, le tenant toujours par le bras, j’appelai l’officier de paix et lui donnai l’ordre d’entourer immédiatement l’hôtel Lehon et de ne laisser sortir, ni entrer personne que par mon ordre. Dès que j’eus terminé, j’emmenai M. le comte, qui était plus mort que vif, vers la barrière de l’Etoile. Il était alors 8 heures du soir. Dès que nous eûmes passé l’Arc de triomphe et se voyant dans l’obscurité, il se serra contre moi et me dit:

— Monsieur Griscelli, nous vous avons toujours considéré, à la maison, comme un ami de la famille. Si vous l’êtes toujours, dites-moi, je vous prie, qu’est-ce qu’il y a contre maman? Est-ce qu’elle est prisonnière? Pourquoi la faites-vous garder? (M. Pietri, qui avait suivi ce manège sans savoir ce qu’il signifiait, était alors à deux pas de nous.)

Je répondis au comte:

— Si je n’étais plus votre ami, je ne ferais pas ce que je fais. En empêchant que personne n’entre chez madame la comtesse, je n’ai eu d’autre but que d’empêcher des misérables agents-provocateurs de profiter de l’occasion d’une maudite lettre qui a été publiée pour la compromettre.

— Je l’ai lue, cette lettre, dit le comte Lehon, et moi, elle ne m’a pas surpris du tout... J’en avais déjà parlé à maman depuis longtemps pour lui faire comprendre qu’il ne fallait plus compter sur ce mariage, surtout depuis que les Napoléon sont au pouvoir. Je sais également que nous avons des ennemis et qu’ils profitent de cela pour nous faire du mal.

— Ils ont déjà commencé leurs menées ténébreuses, dis-je. Aujourd’hui même, monsieur le comte, il est arrivé un rapport aux autorités qui dénonce la comtesse comme ayant vendu tous les papiers aux Orléanistes.

Il ne me laissa pas achever et s’écria:

— Ils en ont menti! Ce rapport est faux! Les papiers de M. de Morny sont dans la commode de maman, enfermés dans une boîte. J’ai eu la boîte aujourd’ hui même dans les mains.

— Je le savais d’avance que ce rapport était faux, dis-je.

— Oui, faux, mille fois faux! Ah! dites bien à S. M. I. que je ne partage pas les opinions de maman! Et qu’on fasse des rapports de police tant qu’on voudra, je les démentirai tous, parce que l’empereur n’a pas un homme plus dévoué que moi... Mais le malheur veut que je ne puisse le lui dire moi-même.

— Monsieur le comte, ce malheur n’existe plus. Venez, je veux vous conduire auprès de S. M. I. pour que vous les démentiez vous-même avant qu’ils arrivent, et que vous assuriez à l’empereur que les papiers du comte de Morny ne sont pas vendus aux Orléans.

Tout en marchant je le fis entrer aux Tuileries et dans le cabinet de Napoléon, à qui je dis en le présentant:

— Sire, j’ai l’honneur de vous présenter M. le comte Lehon qui, en présentant ses hommages, veut lui annoncer que les papiers du comte de Morny sont encore renfermés dans une boîte dans la commode de madame la comtesse Lehon....

A mesure que je parlais, S. M. I. devenait gai et sans me laisser finir, il tendit la main au jeune comte de Lehon qui ajouta à ce que j’avais dit:

— Oui, Sire, les papiers sont à la maison. Si S. M. le désire, je vais aller les chercher.

— Non, monsieur le comte, Griscelli va y aller, dit Napoléon; écrivez seulement deux lignes à votre mère.

Le fils Lehon se plaça par ordre au bureau et écrivit:

«Ma bonne mère, je te prie de donner à l’ami Griscelli la petite boîte où sont les papiers du comte pour me les apporter immédiatement dans le cabinet de l’empereur d’où je t’écris et où, chère mère, j’ai été reçu avec tant de bonté que j’en suis encore pénétré.

Signé : Csse de Lehon.»

Muni de ce talisman je courus vers l’hôtel de la comtesse. M. Pietri me suivit de nouveau pour me demander, pourquoi je l’avais fait garder.

— Je n’ai pas le temps de vous répondre!

Et le laissant à la porte avec l’officier de paix je m’élançai de nouveau dans le salon de Mme Lehon, qui, en me voyant revenir seul, se leva et vint à moi comme une hyène:

— Qu’avez-vous fait de mon fils? Vous l’avez assassiné ! Je suis gardée par la police en attendant qu’on m’exécute! Mon fils, mon fils! Mais répondez donc! qu’avez-vous fait de Lehon?

Pour toute réponse je lui donnai la lettre. Elle s’en empara en tremblant et la parcourut jusques à la petite boîte.

— Jamais! jamais! s’écria-t-elle avec tant de force que Pietri, l’entendant du dehors, monta immédiatement les escaliers, croyant que je la poignardais. A la vue de M. Pietri, qu’elle connaissait, la comtesse s’élança dans sa chambre en vociférant:

— Je cède à la force. Je protesterai devant l’Europe contre le gouvernement du sabre et des mouchards!

Je la suivis dans sa chambre, pris la boîte et voulus la donner au préfet qui me dit:

— Porte-la toi-même; moi je veux rester un peu pour calmer cette folle. Dis seulement aux agents de rentrer au poste!

En rentrant dans le cabinet avec la boîte, S. M. I. me la prit des mains, avec un mouvement fébrile:

— Il n’y a pas de clef! Appelez le régisseur du château, M. Galis.

Au moment où je traversai le salon pour aller chercher le régisseur, M. Pietri arrivait avec la clef.

En ouvrant la boîte et examinant certaines lettres, la figure du chef de l’Etat s’illuminait de contentement. Dès qu’il eût terminé, il offrit sa main au comte de Lehon en lui disant:

— Comptez toujours sur mon estime.

Il dit à Pietri:

— Vous viendrez déjeûner demain matin avec l’impératrice; vous, Griscelli, vous vous présenterez ici à dix heures.

Nous sortîmes tous trois; il était minuit. M. Pietri nous paya à souper chez Duhim au Palais-Royal.

Le Moniteur du jour suivant annonçait que le jeune Lehon était nommé maître de requête, quelques jours après chevalier de la Légion d’honneur, puis député, puis président du Conseil-général de l’Ain....

Moi, je reçus 6000 francs; de Morny se maria...

La première personne que les deux époux trouvèrent à la gare du Nord fut la comtesse de Lehon. La première fois que le président et la présidente sortirent de leur palais, après leur arrivée à Paris, ils allèrent faire visite à l’ex-maîtresse du duc d’Orléans et de Morny.

Le jour même je disais au préfet de police que la Lehon nous avait joués tous.

— Ajoutez que de Morny a été le complice de sa p....., répondit Pietri.

En 1861, étant à Baden-Baden, le comte de Lehon me rencontra, vint à moi, m’invita à dîner à Stéphani-Bad où il était logé. Au moment de partir pour Paris, il me remit une lettre à mon adresse que je lus immédiatement. Elle contenait ces mots:

«Monsieur Griscelli! Le service que vous avez

» rendu à ma famille est un de ceux qu’on ne paie

» jamais assez. Je regrette n’avoir que ceci (2500 fr.)

» à ma disposition. Recevez-les comme un souvenir

» de celui qui sera toujours heureux de pouvoir vous

» être agréable.

«Votre affectionné ami,

Signé : «Cte de Lehon, député de l’Ain.»

CHAP. IX.

Table des matières

Fialin de Persigny.

Le personnage qui occupe ce chapitre est né, près de St-Etienne, de parents très pauvres. Il a été baptisé sous le nom de Fialin, a tiré au sort et a fait un congé (où il est parvenu jusqu’au grade de sous-officier) avec le nom de Fialin. Il fut renvoyé, sous ce nom, sans certificat de bonne conduite du régiment pour une cause d’indélicatesse.

En arrivant à Paris, il se présenta audacieusement au commandant Parquin, embaucheur bonapartiste, se disant victime pour opinions napoléoniennes. Ce chef de parti le reçut, alors, les Napoléon ne considéraient que le nombre, et l’envoya à Londres au prince qui avait besoin de partisans pour se présenter aux frontières.

Lors de l’échauffourée de Strasbourg, Fialin, vêtu en sergent-major, au lieu de suivre le prince au quartier d’artillerie, s’en alla bel et bien à l’état-major de la place, dire au général Voirol qu’on l’avait engagé par force dans le complot. Ses complices furent tous arrêtés et jugés; le sieur Fialin ne fut pas même interrogé. La chronique strasbourgeoise disait que Fialin était un agent de Louis-Philippe.

En quittant librement l’Alsace, il se rendit de nouveau à Paris. Sa vie était un peu mystérieuse. On le savait pauvre et il avait constamment les poches bien garnies. On assure que Fialin émargeait une feuille mensuelle pour des services rendus à la préfecture de police.

Lorsque Louis-Napoléon se présenta de nouveau à Boulogne pour renverser le gouvernement de juillet, Fialin, avec son uniforme de sergent-major, portait la cage où était l’aigle impérial. Là il fut arrêté et jugé sous le nom de Fialin à vingt ans de détention. On disait alors à Paris que les Pairs lui avaient donné le maximum de la peine, parce qu’on avait trouvé la preuve que Fialin avait trompé le gouvernement de juillet en lui envoyant de faux rapports.

La République de février lui ouvrit les portes du fort de St-Michel. Il se rendit directement en Forey, se présentant comme martyr de la liberté. Ses compatriotes le nommèrent représentant du peuple à la Constituante.... Son maître, son chef dans la conjuration de Boulogne, étant également représentant du peuple et logé à l’hôtel du Rhin, Fialin alla le trouver et s’attacha dès-lors à lui comme son ombre. Le lendemain l’ex-sergent des dragons signait: de Persigny.

Lors du coup d’Etat, de Persigny fut un des agents les plus actifs. Il fut chargé de la garde du palais Bourbon avec le colonel L’Espinasse.

Après le 10 décembre, Louis-Napoléon lui fit épouser Mlle de La Moskova, sur laquelle on disait beaucoup de choses, malgré le refus de la mère. La dot était de 7,000,000 de francs. Les autres 7 millions, provenant de la fortune Lafitte, appartenaient au frère de la mariée, jeune homme de 17 ans, placé dans un pensionnat interne, rue d’Enfer, où, quelques jours après le mariage de Persigny, le jeune homme fut trouvé... mort dans son lit.

L’ex-sergent de dragons avait donc 14 millions de dot. Les premiers 7 millions, il les avait eus malgré le consentement de la mère de son épouse, les 7 autres millions, il les avait eus par la... mort. L’un et l’autre de ces faits, sous le protectorat de son ami, le conspirateur de Boulogne, ont eu lieu au XIXe siècle dans la capitale de la France!...

Ajoutons, pour être impartial, et pour pouvoir ajouter de nouveaux faits contre le héros de notre article, que l’illustre banquier Lafitte, en mourant, prévoyant peut-être les malheurs qui devaient arriver à sa fille, mariée et séparée d’un mari méchant et cruel, l’avait laissée légataire des 14 millions, jusqu’ à la majorité des enfants qui devaient, s’ils ne voulaient être déshérités, rester sous la tutelle exclusive de leur mère... Hé bien! malgré ce testament, S. M. I., Napoléon III, maria Mlle de la Moskova à son favori, sans le consentement de la mère, et sous son règne, la police de Pietri et de Persigny, ministre, enleva les 14 millions à la fille du banquier par les infamies qui suivent:

Mme la princesse de la Moskova née Lafitte vivait très retirée dans l’hôtel de son père, rue Lafitte 37, avec une jeune fille, nommée Victorine, qu’elle avait élevée. Un espion, Delagnau, payé par les deux fonctionnaires de Napoléon, s’introduisit dans l’hôtel sous des apparences de modestie et de mœurs pures; ne réussissant pas à séduire et à enlever la seule amie de la princesse, il la fit arrêter et conduire aux Madelonnettes.

Sa maîtresse se rendit avec l’illustre poète Béranger chez le procureur-général Rouland, pour réclamer sa protégée. Victorine fut mise en liberté. La princesse, alors, croyant qu’on en voulait à la beauté de sa pupille, la maria à M. Dumont, ex-employé de la maison Lafitte.

Hélas! la fille de l’illustre et honnête banquier, de qui Napoléon Ier refusa un reçu de 4 millions, comptait sans la police. Pietri, la nuit même des noces, fit enlever l’époux de Victorine par mesure de sûreté générale et l’expulsa du territoire français. Toutes ces scélératesses n’atteignaient pas le but de l’ex-sergent de dragons. Les 14 millions restaient toujours hors de sa caisse. Pour les y faire rentrer voici ce qu’on fit: Par un jugement, avec des juges complaisants, on interdit la princesse comme folle.... Les millions de Lafitte passèrent à Persigny!...

Alors les patriotes de Guillaume Tell virent la fille unique du banquier de l’ex-président du Conseil des ministres, mariée au prince de la Moskova, belle-mère du comte de Persigny, ministre de l’Intérieur, membre du Conseil privé de Napoléon, etc., etc., vivre misérablement à la Chaux-de-Fonds (Suisse) avec Victorine et son époux, M. Dumont, qui travaillait jour et nuit pour donner du pain à son ancienne maîtresse et à sa famille... )

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Janr və etiketlər

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16 yanvar 2025
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4064066335113
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