Kitabı oxu: «Trois Roses dans la rue Vivienne»
Gustave Claudin
Trois Roses dans la rue Vivienne

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066328665
Table des matières
PRÉFACE
PROLOGUE
VINGT ANS APRÈS
CHAPITRE PREMIER
CHAPITRE II
CHAPITRE III
CHAPITRE IV
CHAPITRE V
CHAPITRE VI
CHAPITRE VII
CHAPITRE VIII
CHAPITRE IX
CHAPITRE X
CHAPITRE XI
CHAPITRE XII
CHAPITRE XIII
CHAPITRE XIV
CHAPITRE XV
CHAPITRE XVI
CHAPITRE XVII
CHAPITRE XVIII
CHAPITRE XIX
PRÉFACE
Table des matières
Les romanciers, aujourd’hui plus que jamais, se divisent en deux classes. Nous avons ceux qui, planent et ceux qui rampent, ceux qui contemplent les étoiles et ceux qui regardent le ruisseau. On réussit beaucoup à présent en regardant le ruisseau, La culture du laid semble remporter sur celle du beau. Cet être collectif qui s’appelle le public a comme une prédilection pour les monstres et une aversion pour les héros.
S’il en est ainsi, c’est parce que certaine écrivains admirablement doués font un déplorable usage de leur talent. Ils disposent de facultés puissantes, et ne s’en servent que pour exalter et mettre au premier plan des turpitudes qu’ils devraient taire ou flétrir.
Que dirait-on de l’Académie des beaux-arts, qui ayant à choisir un sujet de composition pour les jeunes gens qui se disputent le prix de Rome, reproduirait l’histoire, et les convierait à peindre sur leur toile une borne de la rue, salie par les ordures que les balayeurs n’ont pas encore enlevées?
Il y a des esprits baroques qui au tort de méconnaître la vérité ont ajouté celui de ridiculiser le paradoxe lui-même. Ils sont là tout prêts à prouver qu’un artiste peut dépenser autant de talent à peindre ces ordures, qu’à représenter la colère d’Achille ou la clémence d’Auguste. Il serait temps de ne plus tolérer ce défi jeté au bon sens, et de signifier aux comparses qu’en adhérant à cette grossière erreur, ils se proclament plus sots et plus niais que ceux aux dépens desquels ils se proposent de rire.
Malgré les suffrages de ces aveugles et de ces fanfarons de corruption, il ne faut point hésiter à combattre ces tendances funestes qui insultent à tous ceux qui ont eu du génie, et que dans un accès de fureur contre ce qui est beau, auguste et grand, on avait résumé par ce cri: Homère, à Chaillot!
On sait où conduisent ces abominables insanités. Un jour, des forcenés brûlent les bibliothèques, non comme le Calife d’autrefois pour chauffer un bain, car on ne se baigne pas dans ce monde-là, mais par pur vandalisme et pour ramener à des temps préhistoriques.
Mais, me dira-t-on, pourquoi ces lamentations figurent-elles dans la préface d’un ineffensif roman, imaginé par un esprit qui n’a ni la force ni la prétention de faire la leçon à ses semblables, ni l’espérance de modifier les opinions de personne? Elles y ont trouvé place afin de prévenir le lecteur que les personnages mis en scène sont absolument étrangers aux milieux dans lesquels se déroulent les romans à grand succès, écrits par les gens de talent, qui persistent, ainsi que je l’ai dit, à explorer le ruisseau. J’ai essayé, infructueusement sans doute, de rendre intéressants des personnages honnêtes, et de prouver que la vertu, analysée avec impartialité, pouvait, même à un point de vue purement romanesque, et sans tomber dans la berquinade, soutenir la comparaison avec le vice, à la condition toutefois qu’on n’eût pas pour ce dernier des condescendances aveugles.
Depuis le paradis terrestre le vice et la vertu sont en présence. Ils ont tour à tour prévalu; mais, si j’en crois ce que j’ai lu et ce que je vois, le vice avec son fruit défendu a conservé l’avantage. La pauvre vertu méconnue a dû lui céder le pas, et s’effacer humblement devant lui
On a partout pour lui une indulgence qui ne va pas jusqu’à le récompenser, mais qui fait souvent plus que l’absoudre. Les poëtes, les romanciers et les conteurs ont pour lui des prédilections déplorables. Ils l’appellent sans cesse à leur secours pour en parer les héros de leurs rêves. Si par hasard et par un timide remords de conscience, ils veulent réparer leurs torts et leur froideur pour la vertu, ils perdent toute leur verve dès qu’ils la font apparaître, et semblent la traiter comme Cendrillon. C’est ainsi que les choses se passent en littérature, à la grande joie des lecteurs qui préfèrent de beaucoup un personnage chargé de crimes à un héros comblé de toutes les vertus.
Mais, dira-t-on, il n’y a pas que la liltérature. A côté d’elle, notre état social comporte des institutions, oeuvre des moralistes et des sages, et opposant une sorte de contre-poids aux entraînements irréfléchis de l’imagination.
Je le sais bien. Nous avons des institutions que j’ai la prétention de connaître, et c’est précisément en les méditant que j’ai pu apprécier à quel degré la cause de la vertu avait été sinon trahie, tout au moins abandonnée par elles. Qu’on me permette de justifier par un fait indéniable la parfaite exactitude de mon assertion.
Dans notre état social la vertu a sa fête marquée sur le calendrier. Une fois par an l’Académie s’assemble solennellement sous la coupole de l’Institut, pour la célébrer et l’honorer dans sa manifestation la plus pure et la plus éclatante. Les immortels mettent leurs habits à palmes vertes et lisent d’éloquents rapports sur les dévouements héroïques et inconnus qui se sont produits dans les cabanes, les mansardes et les chaumières. On décerne an plus digne et au plus méritant le prix fondé par le vertueux M. de Montyon, c’est-à-dire une médaille d’or de trois mille francs. C’est un spectacle très-touchant que de voir apparaître l’élu. Presque toujours c’est un pauvre vieillard vaincu et courbé par le travail et les années, qui vient, timide et tremblant, remercier son apologiste d’avoir discerné son mérite dans le coin obscur et ignoré où il avait langui pendant si longtemps.
Le nom du couronné est publié par les journaux. Tout le monde le lit et personne ne le retient. L’élu s’en retourne clans sa province, il reçoit les félicitations de ses voisins, puis il rentre dans sa profonde obscurité.
Voilà bien en réalité tout ce que notre société fait pour la vertu. J’ai entendu dire, par des esprits très-droits, que c’était assez. Je le veux bien, mais je me demanderai pourquoi, quand on n’accorde qu’une médaille de trois mille francs à une créature du bon Dieu qui a mérité le paradis, on donne chaque année une somme de cent mille francs au cheval de course qui arrive le premier dans le prix de Paris. J’avoue qu’entre ce superbe animal et l’être vertueux en question, il n’y a pas de comparaison à établir. J’avoue enfin qu’en présence d’une contradiction aussi choquante, aussi inique, je me surprends à couvrir de mon indulgence la fille légère et privée de conseils, qui, interpellée par le vice qui lui donne des diamants tout de suite, et la vertu qui lui promet une médaille de trois mille francs en échange de trente ans de dévouement et d’abnégation, sourit au vice et envoie promener la vertu.
On m’objectera que la vertu est austère, et que les récompenses qu’elle peut nous valoir doivent demeurer austères comme elle. Je serais de cet avis si nous avions les mœurs farouches de la Sparte de Lycurgue, si nous mangions du brouet noir, s’il fallait un tombereau attelé de deux chevaux pour transporter une somme de quarante sous. Mais notre milieu social n’a rien de commun avec ce rigorisme. Je crois donc pouvoir affirmer que rien ne serait perturbé, si à l’avenir on donnait un peu moins au cheval vainqueur dans le prix de Paris, et un peu plus à l’élu du prix Montyon; les chevaux n’en courraient pas moins vite dans l’arène et beaucoup de jeunes filles feraient moins de faux pas dans la vie.
Si je suis dans l’erreur, je serais heureux qu’un contradicteur voulût bien me le prouver. Il me rendrait un service dont je le remercie d’avance.
Le roman, c’est son but devrait donc, partout et toujours, plaider la cause de la vertu, et non pas chanter avec autant de fracas et de bonne humeur les prouesses, les exploits et les gentillesses de ceux qui la trahissent.
C’est pour cela que dans les Trois Roses de la rue Vivienne, j’ai cru devoir protester contre le charme et le prestige qu’on accorde à de fausses idoles qu’il serait temps de renverser de leur piédestal, puisque j’ai reproché à la jeunesse du jour d’avoir perdu toute son originalité, et d’avoir substitué aux élégances spirituelles de nos pères des distractions d’un goût suspect et en réalité peu récréatives. Soyons nous, et n’imitons personne, et persuadons-nous bien de cette vérité que les ridicules que nous croyons éviter sont infiniment moins grands que ceux dans lesquels il est de mode de tomber. Vous êtes de formes opulentes, ô madame! ne cherchez pas à maigrir, et ne vous condamnez pas au plus sévère et au plus dur des régimes pour peser quelques grammes de moins. Et surtout souvenez-vous que si vous avez moins de poids, vous avez plus de rides. Le remède est donc pire que le mal.
En réalité, je ne suis pas un moraliste en colère, et ce que j’ai écrit, loin d’être hostile aux jeunes gens, n’est au contraire qu’un témoignage de sympathie. Pour me résumer, je demande qu’un nouveau comte d’Orsay apparaisse à l’horizon, et vienne se poser parmi nous en arbitre de l’élégance. Il est temps qu’il arrive si Paris veut conserver le privilége de donner le ton au monde civilisé. Venez, prince, sortez du nuage qui nous dérobe votre distinction. Au nom du bon goût, délivrez-nous des ordures qu’on persiste à prendre pour des perles. Délivrez-nous surtout de ces monstres prétentieux qu’on rencontre partout, et que notre mauvais génie semble avoir déchaînés pour gâter nos fêtes, assombrir nos promenades et offenser nos regards. Vite à l’œuvre, ô mon prince, car le mauvais goût l’emporterait si vous tardiez à lui porter ce coup fatal que saint Michel sut trouver pour le démon.
Ainsi soit-il!
PROLOGUE
Table des matières
Un soir du mois de septembre, le conseil municipal de Jouarre était assemblé à la mairie. A la fin d’une séance fort calme, pendant laquelle les braves gens qui composaient cette assemblée avaient disserté très-longuement sur les affaires de la commune, le maire prit la parole et informa ses collègues qu’il avait besoin d’un crédit pour faire élever les trois petits enfants d’une pauvre sourde et muette que la commune avait été contrainte d’adopter. Le conseil municipal murmura un peu, mais bientôt, fléchi par l’infortune de cette pauvresse, il céda et alloua le crédit demandé.
Avant d’aller plus loin, il faut dire quelques mots de Jouarre, ainsi que la Gritte, nom donné à cette sourde et muette.
Jouarre est un bourg du département de Seine-et-Marne, situé au sommet d’une petite montagne que les habitants appellent le Mont-Blanc de la Brie; on le trouve sur la route départementale qui conduit de la Ferté-Sous-Jouarre, — où l’on fabrique des meules à moulins qui ressemblent à de grands fromages, à Coulommiers, où l’on fabrique des fromages de Brie qui ressemblent à de petites meules à moulin. Les savants prétendent que Jouarre a pour étymologie Jovis ara (autel de Jupiter), parce qu’en effet Jupiter y eut un temple pendant la domination romaine. Avant la révolution de 1789, il y avait à Jouarre une célèbre abbaye qui eut pour abbesses des princesses de sang royal. L’abbaye a disparu comme l’autel de Jupiter.
Un jour, les habitants de ce grand village virent circuler dans les rues une fille de seize ans, sourde et muette. Elle était tombée là comme un aérolythe. Le maire, le juge de paix, en un mot toutes les autorités compétentes se livrèrent aux investigations les plus minutieuses sans pouvoir découvrir d’où venait cette pauvre créature. Comme elle était muette, il n’y avait point à la questionner. Les commères et les enfants, ignorant son nom, la nommèrent la Gritte; pourquoi? On ne pourrait le dire.
La Gritte avait la beauté du diable. Ses dents étaient blanches, ses cheveux d’un noir d’ébène; sa peau, légèrement basanée. Ajoutez à cela une taille mince et des épaules fort appétissantes. Elle était douce, et s’attachait tout de suite à celui qui lui tendait la main. Un médecin chargé de l’examiner assura qu’elle était muette et sourde de naissance, mais qu’elle n’était point privée de raison. Selon lui, la pauvre fille devait avoir été abandonnée dans ces parages par une troupe de Bohémiens.
Tout d’abord, on la repoussa, dans la prévision qu’elle s’en irait chercher ailleurs son existence; mais ni les rebuffades ni les menaces ne la découragèrent. Elle s’incrusta pour ainsi dire dans le village, demandant du pain quand elle avait faim, et se cachant la nuit, sans qu’on pût découvrir où elle allait chercher un abri.
Le hasard voulut que la Gritte trouvât l’occasion de désarmer les mauvaises volontés. Un soir d’hiver, un an après son apparition dans le pays, un grand incendie éclata. Les pompiers et les habitants accoururent pour combattre le fléau, qui prit, malgré leur activité, des proportions considérables, gagnant les demeures et les chaumières d’alentour. C’était un désordre indescriptible, pendant lequel les plus énergiques perdirent la tête.
Tandis qu’on délibérait pour fixer la part du feu, on vit la Gritte, les cheveux en partie brûlés, et ses vêtements en lambeaux, rapporter dans ses bras deux jeunes enfants qu’elle était allée chercher dans leur berceau et arracher à une mort certaine. La pauvre fille, en rapportant ces petits êtres à leur mère, était en proie à une émotion qu’elle traduisait par des cris rauques et inarticulés. La Gritte avait accompli cet exploit sans avoir conscience du danger. Elle s’était jetée dans les flammes, de la même façon que les chiens du mont Saint-Bernard se jettent dans la neige pour sauver un voyageur en péril.
Cependant, lorsqu’elle se vit entourée par la foule, deux grosses larmes coulèrent sur ses joues; ces larmes venaient de l’âme. En l’observant avec soin, on aurait pu constater que la pauvre femme ne comprenait que d’une façon confuse les caresses qu’on lui prodiguait.
Sa joie ne devint évidente que lorsque, après l’incendie, on la fit asseoir à une table pour lui offrir à boire et à manger. Alors, ses yeux s’illuminèrent; elle se prit à sourire, et on l’aurait vue, rappelant en tout point cette créature bestiale si bien décrite par Théophile Gautier dans Mademoiselle de Maupin, prête à cracher sur l’Iliade d’Homère, et à se mettre à genoux devant un jambon...
A partir de ce jour, la Gritte, bien qu’absolument étrangère au pays, conquit son droit de cité. On se montra un peu plus bienveillant pour elle; on ne lui ménagea plus les aumônes. Elle s’en allait de porte en porte quérir sa nourriture. On se cotisa et on lui procura du linge et des vêtements; un paysan lui permit même de s’installer dans une cabine située à l’entrée du village, dans laquelle il serrait l’hiver les échalas d’une vigne qui lui donnait du mauvais vin.
Le jour, elle errait dans les rues, s’arrêtant aux portes, jouant avec les petits enfants; elle les portait quand ils se disaient fatigués, et les ramassait quand ils tombaient, avec une douceur de gestes qui lui gagna la confiance de toutes les mères. Elle était comme le chien de ce troupeau de petits enfants. Quand un étranger survenait, la Gritte, l’œil au guet, se plaçait d’un air menaçant entre les mioches et le passant, en semblant exprimer du geste et par toute son attitude qu’elle lui défendait de les toucher.
Le dimanche et les jours de fêtes, elle mettait son plus beau cotillon et s’en allait à l’église. Elle s’agenouillait près d’un pilier et marmottait des prières pendant toute la durée de la messe. Bien heureux, dit l’Écriture, sont les pauvres d’esprit! Elle avait, à ce compte, tout ce qu’il fallait pour gagner sûrement le ciel.
Elle s’en allait aussi, souvent, courir à travers les plaines, les prairies et les bois qui bordent la route conduisant à Coulommiers.
La campagne, en cet endroit, passe pour très-pittoresque. Si j’étais accessible à ces sortes de beautés, j’essayerais de les décrire, mais je m’en abstiendrai, imitant ainsi bien présomptueusement Socrate, qui n’aimait pas les paysages parce qu’ils ne lui apprenaient rien. La prairie verte traversée par le ruisseau qui serpente, les grands peupliers agités en cadence par le vent, les lueurs du soleil couchant tombant sur la cime des chênes, la mélancolie de la vallée avec le son des cloches dans le lointain et la chanson des bergers nonchalants qui ramènent leurs brebis au bercail, sont autant de lieux communs, déflorés et démodés depuis longtemps par ces diseurs de riens qui croient devoir tout admirer, et qui poussent ce travers jusqu’à tomber en extase à la vue d’un prunier. Si Virgile a composé ses Églogues, c’est parce que de son temps la terre avait encore conservé quelques vestiges de sa robe virginale et de sa grâce primitive. Longtemps après lui, Racan écrivit la dernière idylle. Depuis l’invention du cadastre, tout ce charme a disparu; adieu les paysages! Pour ma part, je me refuse à croire qu’il y ait encore des bocages et des vallées solitaires où Daphnis et Chloé roucoulent mystérieusement l’amour et où les bergères de Watteau et de M. de Florian portent des bas de soie à coins d’or, pour garder leurs troupeaux; ces tableaux ont à jamais disparu de la vieille Europe, depuis qu’elle est tombée au pouvoir des ingénieurs, qui l’ont tatouée partout de leurs travaux.
Le dieu Terme a cédé la place aux bornes kilométriques; les chemins de fer ont remplacé les sentiers, les montagnes ont été perforées par des tunnels; les collines ont été escaladées par des viaducs; sans compter les fils du télégraphe, les essais de drainage, les prairies artificielles, les irrigations, les canaux, les endiguements des fleuves et des rivières, tous les autres accessoires, en un mot, de ce nouveau monde dans lequel la science veut nous faire entrer. Voyez-vous Virgile lui-même, au milieu de ce capharnaüm, et n’entendez-vous pas les imprécations que ferait entendre sa muse scandalisée, en voyant les rossignols réduits, en débitant leur chanson, à se percher sur les fils du télégraphe? Vous représentez-vous encore Daphnis et Chloé sentant passer au-dessus de leur tête les dépêches de l’Agence Havas, et confondant au loin le bruit d’un train rapide avec les grondements du tonnerre?
Et qu’on ne dise pas que j’exagère la perturbation que l’activité des hommes est allée porter en tout lieu. Ne va-t-on pas en chemin de fer d’Amsterdam à Gibraltar, et de Brest à Pétersbourg? Est-ce que nuit et jour les forêts, les vallées autrefois solitaires et pleines de mystères, ne sont point traversées par des trains de chemin de fer qui passent avec la rapidité de la flèche sur tous les obstacles qu’on a vaincus pour permettre à l’homme d’abolir en quelque sorte la distance? J’admire, si l’on veut, ces prouesses du progrès, mais je maintiens qu’elles ont tué le pittoresque, et supprimé pour toujours les bergerades. Nous ne verrons plus ces choses que dans les ballets de l’Opéra.
Cette fugue un peu longue indique assez que je ne me sens point capable de décrire les sites à travers lesquels la Gritte s’en allait chercher des champignons, des morilles et du cresson, qu’elle vendait ensuite, pour quelques sous, aux habitants de Jouarre. Ce petit commerce, joint aux aumônes qu’on lui faisait, lui permettait de vivre à peu près. Quand elle avait quelques sous dans sa poche, elle achetait des friandises qu’elle partageait avec les petits enfants.
Elle était très-courageuse et très-active, ne craignant ni le froid ni la chaleur, et se montrant toujours prête à aider le paysan qui lui demandait de rapporter un fardeau en son logis. Elle se laissait charger comme une bête de somme sans jamais se plaindre. Elle savait d’avance que ce service rendu lui vaudrait le soir une assiette de soupe ou un bon morceau de lard à mettre sur son pain;
Sur cette route qui va de Jouarre à Coulommiers, se trouve, à près de deux lieues, le vieux château de Nolongue, qui a conservé son air de donjon féodal. Il est entouré de fossés profonds, et, pour y entrer, il faut traverser un pont-levis. Ce château perdu au milieu d’un bois avait jadis abrité de fort belles châtelaines. On découvrait encore les restes des longues charmilles sous lesquelles ces nobles dames allaient promener leur tristesse, lorsque leurs époux se trouvaient en terre sainte pour combattre les infidèles. L’histoire, ou plutôt la légende rapporte que de bons ermites et de jeunes pages durent à l’absence de ces preux chevaliers des aventures assez agréables; mais les temps étaient changés. Il n’y avait plus d’ermites dans les bois ni de châtelaines dans ce château, que son propriétaire n’habitait presque jamais. Ce propriétaire, un comte, vivait, disait-on, l’hiver à Paris, et l’été en Bretagne. Il ne venait à Nolongue que très-rarement.
La Gritte rôdait souvent autour du château. Elle y trouvait beaucoup de cresson, puis tout à côté, à l’une des barrières de la forêt, elle était sûre de rencontrer des chasseurs qui n’oubliaient jamais de lui faire l’aumône.
Hélas! pourquoi cette pauvre créature, qui ne connaissait pas le danger, allait-elle à ce périlleux endroit? L’été, quand il faisait très-chaud, elle se montrait souvent dans des négligés plus que galants. L’histoire rapporte que ce fut à cette place que des chasseurs peu généreux la remarquèrent un jour, et, malgré l’absence de tout ruban et de tout falbalas, la trouvèrent plus jolie que les demoiselles de la ville.... En trois ans, la pauvre muette, féconde comme la mère Gigogne, mit au monde trois petites filles.
On fit beaucoup de morale à la pauvre fille. Elle ne comprit pas un mot à ces remontrances; cependant, elle devint craintive et presque sauvage, et, s’éloignant de ceux qui voulaient l’approcher, elle fuyait à leur vue comme ces chiens qui ont été battus et qui redoutent de l’être encore. Les jours suivants, elle ne fit plus que de courtes apparitions, puis elle disparut tout à coup, sans que personne dans le pays pût dire où elle était allée.
Quant à ses trois petites filles, le maire de Jouarre, en sa qualité de magistrat municipal ayant charge d’âmes, parvint à les placer dans une crèche; comme elles n’avaient aucun parent, il promit même de veiller à leur avenir et de leur faire apprendre un état.
Le conseil municipal, consulté à ce propos, se montra plein d’humanité.