Kitabı oxu: «Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence»
Gustave comte Baguenault de Puchesse
Condillac: sa vie, sa philosophie, son influence

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066077907
Table des matières
PRÉFACE
CHAPITRE PREMIER L'HOMME—SES ORIGINES—SA VIE
CHAPITRE II LES PREMIERS OUVRAGES DE PHILOSOPHIE
CHAPITRE III LE TRAITÉ DES SENSATIONS
CHAPITRE IV LE TRAITÉ DES ANIMAUX
CHAPITRE V L'ÉDUCATION DE L'INFANT DE PARME (1758-1767)
CHAPITRE VI RETOUR A PARIS L'ACADÉMIE FRANÇAISE LE COURS D'ÉTUDES
CHAPITRE VII CONDILLAC ÉCONOMISTE
CHAPITRE VIII LES DERNIÈRES ŒUVRES PHILOSOPHIQUES LA LOGIQUE LA LANGUE DES CALCULS
CHAPITRE IX L'INFLUENCE DE CONDILLAC SUR LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE. —L'APOGÉE ET LE DÉCLIN DE SON ÉCOLE.
I ICONOGRAPHIE DE CONDILLAC
II BIBLIOGRAPHIE
III LETTRE INÉDITE DE L'ABBÉ DE MABLY
IV ACTE DE DÉCÈS DE CONDILLAC
PRÉFACE
Table des matières
L'abbé de Condillac, si populaire pendant plus d'un demi-siècle où il représenta presque à lui seul la philosophie française, mérite assurément de figurer parmi les grands écrivains de notre pays. On sait peu de chose sur lui en dehors de ses ouvrages qui furent longtemps célèbres. Le hasard de son affection pour une nièce lui fit acheter pour elle une terre dans l'Orléanais. La fille de cette nièce épousa au milieu de la Révolution un gentilhomme du pays, dont le père, ancien gouverneur de Chambord, avait pu passer tout le temps de la Terreur près de Beaugency. Petit-fils de Louis-Joseph Bodin de Boisrenard et de Marie-Benoîte Métra de Sainte-Foy, j'ai pu recueillir sur mon grand-oncle des traditions orales, des pièces autographes, des portraits, des actes authentiques et nombre de livres lui ayant appartenu. De cet ensemble a été composée cette notice qui, dénuée de toute prétention philosophique, n'a d'autre but que de rappeler la mémoire d'un auteur assurément très remarquable par sa simplicité, sa précision, la pureté de sa langue, l'influence qu'il a exercée sur son époque. Condillac n'est point un esprit original; il n'invente rien. Mais doué d'une intelligence très observatrice et très réfléchie, il s'assimile facilement toutes les idées de son temps: il ne les devance pas; mais il les expose très clairement avant que tout le monde ne les ait comprises et acceptées. Au déclin du règne de Descartes, il se met à la tête des adversaires du grand philosophe français, adopte et présente les idées de Locke, en pousse à l'extrême les conséquences. Très attaché à la foi monarchique, il semble marcher d'accord avec tous les ennemis de la société d'alors. Déiste et même catholique, il se défend du matérialisme; mais son système philosophique y conduit les autres; il abandonne Paris quand il entrevoit la conséquence des doctrines que professaient ses amis. Arrive le mouvement économique de la fin du dix-huitième siècle, la vogue de Quesnay, de Turgot, de Lavoisier, des physiocrates: Condillac épouse leurs doctrines, d'autant que, dans la solitude de la campagne, il est devenu un passionné d'agriculture, dont-il encourage tous les progrès; mais en même temps, il laisse son frère Mably attaquer les bases du gouvernement et préparer la Révolution, qu'il aperçoit non sans terreur dans un avenir prochain. Précepteur d'un prince, il avait pris sa petite part des abus de l'ancien régime, ayant été vingt ans titulaire d'une abbaye en Lorraine dont il touchait les revenus et administrait les biens, sans jamais avoir daigné s'y rendre.
Et de même, sa philosophie répondait bien à son temps, par son apparence scientifique et par son absence de toute sanction morale. Une société corrompue n'aime pas qu'on lui rappelle qu'elle a des devoirs. Et quand elle a renversé ou oublié tous les principes sous lesquels elle avait longtemps vécu, un enseignement philosophique clair, élégant, facile à comprendre est bien ce qui convient aux nouvelles générations. De là, le succès presque involontaire de la philosophie de Condillac. Il fallut pour la détrôner tout le mouvement allemand venu à la suite de Kant et la réaction spiritualiste qui commença sous la Restauration avec l'éclectisme de Cousin. Mais ce néo-cartésianisme n'eut d'autre durée que celle d'un enseignement universitaire imposé aux maîtres et aux élèves. Le moindre changement d'orientation devait laisser le champ libre à de nouvelles doctrines, si multiples et si diverses qu'on serait bien embarrassé de dire aujourd'hui quelle est la vraie école de philosophie française.
Condillac devait gagner une nouvelle notoriété à ce mouvement d'idées. Depuis quelques années, on revient sinon à sa philosophie, du moins à l'étude de ses ouvrages. On a remis son Traité des sensations dans le programme des examens pour les grades universitaires. De nombreux travaux, français et étrangers, des thèses de doctorat ont pris pour sujet ses théories philosophiques. Il est devenu en quelque sorte un classique, et il a sa place marquée dans l'histoire de la langue et de la littérature. Au fond, l'esprit humain, quelque variés que soient ses moyens, quelques génies qu'il produise, ne saurait s'écarter des deux grandes lignes qui depuis Platon et Aristote, saint Anselme et saint Thomas, Descartes et Bacon ont toujours été suivies par les penseurs: le rationalisme ou l'empirisme, le spiritualisme ou le matérialisme, l'idéal ou la réalité, les deux principes ou les deux passions qui dominent le monde.
CONDILLAC
CHAPITRE PREMIER
L'HOMME—SES ORIGINES—SA VIE
Table des matières
Nous n'avons sur l'abbé de Condillac que quelques souvenirs de famille; mais ils sont intéressants à relever. Son histoire tient en peu de pages, sa vie ayant été celle d'un philosophe ennemi du bruit, modeste à l'excès, à la fois novateur et respectueux des vieilles traditions, très imbu des idées de son siècle, sans en pratiquer les mœurs.
La famille Bonnot est originaire du Briançonnais. A la fin du dix-septième siècle, deux Bonnot figurent dans les registres de d'Hozier dressés à l'occasion de l'ordonnance sur le fait des armoiries, du 1er juillet 1701; ce sont Gabriel Bonnot, capitaine du château et de la ville de Briançon, greffier des insinuations au diocèse de Vienne, et Jean Bonnot, conseiller et procureur du roi des fermes au département du Dauphiné[1]. Leurs armoiries sont de sable, à un chevron d'or et au chef d'argent chargé de trois roses de gueules.
Un de leurs descendants, Gabriel Bonnot, d'abord receveur des tailles, puis écuyer, conseiller du roi, secrétaire de la chancellerie près le Parlement, est qualifié vicomte de Mably, et il habitait Grenoble dès 1680. Il acquit le 28 septembre 1720, pour le prix de 120 000 livres, d'André Gondoin, les domaines de Condillac et de Banier près de Romans. Il est mort en 1727. De sa femme, Catherine de la Coste, il laissa cinq enfants: Jean Bonnot de Mably; Gabriel, qui est connu sous le nom de l'abbé de Mably, le célèbre publiciste né en 1709, mort en 1785; Étienne, qui prit le nom de Condillac, quand son père eut acheté cette terre; François, appelé Bonnot de Saint-Marcellin, qui fut maire de Romans de 1755 à 1768, et Anne, mariée à Philippe de Loulle, seigneur d'Arthemonay, conseiller au Parlement de Grenoble[2]. L'aîné, Jean, conseiller du roi, prévôt général de la maréchaussée du Lyonnais, Forez et Beaujolais, avait épousé, en 1728, Antoinette Chol de Clercy. Il habitait Lyon, place Louis-le-Grand, paroisse d'Ainay. Il avait confié l'éducation de ses enfants à Jean-Jacques Rousseau, et nous aurons tout à l'heure occasion de parler de ce singulier précepteur.
Quant à Étienne, il naquit à Grenoble, paroisse Saint-Louis, le 30 septembre 1714. Son enfance fut très maladive. Il avait atteint l'âge de douze ans qu'il ne savait pas encore lire, la faiblesse de ses yeux lui ayant interdit jusque-là toute espèce d'application. L'étude devenant compatible avec sa santé, on chargea un bon curé de l'instruire. Le jeune homme, doué de dispositions heureuses, fit en peu de temps des progrès très rapides. Son père étant mort de bonne heure, en 1727, on l'envoya à Lyon chez son frère aîné. Là, il recommença lui-même son éducation, réfléchissant sur les leçons qu'il avait reçues, méditant beaucoup et parlant si peu qu'on le regardait comme un esprit simple[3], qu'il fallait laisser dans sa solitude.
C'est alors qu'il rencontra Jean-Jacques Rousseau, qui venait d'entrer comme précepteur chez le grand-prévôt de Lyon (1739). Rousseau était âgé de vingt-huit ans. Il avait passé neuf ou dix années chez Mme de Warens, dans cette situation douteuse dont il a révélé lui-même toutes les turpitudes. Chassé des Charmettes, une certaine dame d'Eybens, de Grenoble, dont le mari était lié avec M. de Mably, lui proposa l'éducation de deux jeunes garçons, qu'il se croyait très apte à diriger. Il y échoua radicalement; et sa violence, ses caprices, ses emportements, aussi bien que la faiblesse naturelle de son caractère, en furent la cause. Il passait d'un excès à l'autre avec des enfants dont l'humeur était très difficile. L'un, âgé de huit à neuf ans, appelé Sainte-Marie, avait l'esprit ouvert et beaucoup de malice; le cadet, nommé Condillac, comme son oncle, était têtu, musard et inappliqué. Les élèves tournèrent très mal, et Rousseau avoua que son manque de sang-froid et de prudence leur nuisit beaucoup. Mais lui-même ne tournait pas mieux. Il avait été recommandé particulièrement à Mme de Mably, qui essayait de le former «au ton du monde»; mais gauche, honteux et sot, il finit par devenir—selon sa coutume—amoureux d'elle, et, dès que Mme de Mably s'en aperçut, «elle ne se trouva pas d'humeur à faire les avances». Alors, il se mit à voler. Il convoita «un certain petit vin blanc d'Arbois, très joli», en prit des bouteilles à la cave, qu'il cacha dans sa chambre, alla acheter des brioches chez un boulanger de Lyon, et revint faire sa petite bombance en cachette, tout en lisant quelques pages de roman. M. de Mably, prévenu par un domestique, fit retirer la clef de la cave. Et Rousseau, voyant qu'on n'avait plus confiance en lui, s'en alla. Il veut bien constater que M. de Mably était un très galant homme, qui, sous un aspect un peu dur, avait une véritable douceur de caractère et une rare bonté de cœur. «Il était judicieux, équitable, et, ce qu'on n'attendrait pas d'un officier de maréchaussée, très humain[4].»
Rousseau n'était resté qu'une année chez les Mably.
Soit que Condillac n'ait pas connu ces médiocres histoires domestiques, soit qu'il n'y eût attaché que peu d'importance, il n'entretint jamais que de bons rapports avec Jean-Jacques Rousseau, dont il parlait plus tard comme d'un homme méritant moins l'indignation que la pitié. Il accepta même, lors de ses premiers écrits, comme nous le verrons tout à l'heure, que Jean-Jacques l'aidât à trouver un éditeur. Après avoir passé ainsi un certain nombre d'années, toujours plongé dans ses réflexions et incertain de son avenir, son autre frère, l'abbé de Mably, qui commençait à se faire un nom parmi les écrivains de l'époque, l'emmena à Paris et le plaça dans un séminaire. Ses études de théologie terminées, on lui fit embrasser, sans vocation, l'état ecclésiastique. Condillac fut ordonné prêtre; mais on prétend qu'il ne dit qu'une seule fois la messe dans sa vie. Il ne cessa pourtant jamais de porter la soutane et garda toujours une tenue morale parfaite.
Il sentait le besoin de refaire ses classes, trouvant très insuffisant l'enseignement tel qu'on le donnait de son temps. «La manière d'enseigner, dit-il, se ressent encore des siècles d'ignorance, et on est obligé de recommencer ses études sur un nouveau plan quand on sort des écoles!» Mais il n'était pas partisan de la «table rase»: il entendait étudier même ceux des philosophes dont il ne partageait pas les opinions, ne serait-ce que pour éviter de tomber dans leurs erreurs. «Si nous avions précédé, ajoutait-il, ceux qui se sont égarés, nous nous serions égarés comme eux.»
Adversaire résolu de Descartes, il n'en a pas moins gardé une partie de sa «Méthode»; et, tout en combattant sa théorie sur l'origine des idées, il se prétend aussi spiritualiste que lui.
Les Allemands et les Anglais ne lui sont connus que par des traductions; car il avoue ne pas savoir les langues étrangères. Mais Locke, qu'il regarde comme son maître, avait été traduit par Coste, et les Éléments de la philosophie de Newton avaient été publiés par Voltaire en 1741. Bacon était pour lui un sujet d'admiration; il aimait aussi Berkeley, tout en réprouvant son scepticisme. Et quant à Leibniz, ce fut par le latin qu'il l'aborda, lui et ses commentateurs.
C'est alors qu'il fit la connaissance de Diderot[5], retrouvant à Paris Rousseau, qui n'avait que trois ans de plus que lui.
«Je m'étais lié, dit l'auteur des Confessions, avec l'abbé de Condillac, qui n'était rien, non plus que moi, dans la littérature, mais qui était fait pour devenir ce qu'il est aujourd'hui. Je suis le premier, peut-être, qui ait vu sa portée et qui l'ait estimé ce qu'il valait. Il paraissait aussi se plaire avec moi, et tandis qu'enfermé dans ma chambre, rue Saint-Denis près l'Opéra, je faisais mon acte d'Hésiode, il venait quelquefois dîner avec moi, tête-à-tête, en pique-nique. Il travaillait à l'Essai sur l'origine des connaissances humaines, qui est son premier ouvrage. Quand il fut achevé, l'embarras fut de trouver un libraire qui voulût s'en charger. Les libraires de Paris sont arrogants et durs pour tout homme qui commence; et la métaphysique, alors très peu à la mode, n'offrait pas un sujet bien attrayant. Je parlai à Diderot de Condillac et de son ouvrage, je leur fis faire connaissance. Ils étaient faits pour se convenir; ils se convinrent. Diderot engagea le libraire Durand à prendre le manuscrit de l'abbé; et ce grand métaphysicien eut du premier livre, et presque par grâce, cent écus qu'il n'aurait peut-être pas trouvés sans moi. Comme nous demeurions dans des quartiers fort éloignés les uns des autres, nous nous rassemblions tous trois, une fois par semaine, au Palais-Royal, et nous allions dîner ensemble à l'hôtel du Panier fleuri.»
L'Essai sur l'origine des connaissances humaines est de 1746, divisé en deux parties, avec pagination séparée, mais du même millésime. Nous ne savons si le libraire Durand en fut l'éditeur; mais selon l'usage du temps, le livre porte simplement l'indication: A Amsterdam, chez Pierre Mortier, sans nom d'auteur.
Puis vient, le Traité des systèmes paru en 1749, une année après l'Esprit des lois, dont à coup sûr Montesquieu puisa l'inspiration en Angleterre, comme avait fait Condillac. L'ouvrage eut, pour ses doctrines métaphysiques, tant de succès près des philosophes que l'Encyclopédie, qui se publiait au même moment, lui prit, sans y rien changer, des pages entières qui formèrent les articles Divination et Systèmes.
L'abbé devint à la mode; il noua des relations avec les écrivains et pénétra même dans les salons. Sans parler de Mlle Ferrand et de Mme de Vassé, dont nous nous occuperons plus tard, il vit Mme d'Épinay, Mlle de la Chaux, Mlle de Lespinasse. Diderot le mit en rapports avec Duclos, l'abbé Barthélemy, Cassini, d'Holbach, l'abbé Morellet, Helvétius, Grimm, Voltaire enfin, qui parle de lui souvent dans ses lettres. Ses écrits étaient cités et commentés par l'abbé de Prades et l'abbé Gourdin, qui se les renvoyaient dans leurs polémiques; par les encyclopédistes, qui lui firent de fréquents emprunts jusque dans le célèbre Discours préliminaire. Il était enfin nommé membre de l'Académie de Berlin dès 1752, en même temps que Fontenelle.
Marmontel et l'abbé Morellet racontent dans leurs Mémoires que Condillac s'était lié avec d'Alembert, qu'il rencontrait ainsi que Turgot chez Mlle de Lespinasse. Plus tard, d'après Ginguené, Cabanis le retrouva dans la société de Mme Helvétius, avec Franklin, Thomas et ce même Turgot, devenu un des chefs des économistes; et c'est à ce moment que Condillac se mit à s'intéresser à leurs doctrines.
Il est assez difficile de savoir quels rapports Condillac eut avec Mme de Tencin. Quand il arriva à Paris, elle avait quitté le Dauphiné depuis trente ans, ayant eu, à la cour du Régent et ailleurs, des succès qui tenaient de très près au scandale. Mais, au milieu de ses désordres, elle n'avait cessé d'aimer, de cultiver, de protéger les lettres. Ses «mardis» étaient à la mode. Fontenelle et La Motte en avaient été les premiers ornements; et ils avaient présenté leur amie au Palais-Royal. Elle avait fait promptement fortune, obtenant du Régent, pour son frère, un évêché, une ambassade, la pourpre romaine. Puis elle s'était entourée de tout ce qu'il y avait de gens distingués par l'intelligence; et l'époque n'en était pas avare. Duclos, l'abbé Prévost, Marivaux, Montesquieu, Helvétius[6], Marmontel étaient ses hôtes habituels; il s'y joignait les deux abbés frères Mably et Condillac, ses compatriotes, d'autant que Mably avait été le rédacteur attitré du cardinal pendant son ministère.
A la mort de la marquise de Lambert (1733), l'hôtel de Mme de Tencin devint un vrai bureau d'esprit. Mme Geoffrin y fréquentait, dans l'espoir de recueillir la succession de «ce royaume». A la galanterie d'antan avait succédé une véritable austérité, où, sous l'égide de l'intelligente maîtresse de maison, tout le monde trouvait sa place, sauf Voltaire, qui ne lui pardonna jamais de l'avoir fait échouer une première fois à l'Académie française, et de s'être moqué de sa passion pour Mme du Châtelet. On parlait toujours convenablement de la religion dans ce salon et même on n'y détestait pas les jésuites. Cette attitude devait convenir à Condillac, qui avait refusé de se compromettre avec les encyclopédistes et qui réservait dans tous ses ouvrages ses convictions chrétiennes. Mais Mme de Tencin mourut en 1749, à l'instant où le jeune philosophe commençait à peine à se faire connaître; et, si elle favorisa ses débuts, rien d'étonnant à ce qu'il n'ait pas occupé une première place dans sa «ménagerie».
Deux ans après le Traité des systèmes, en 1754, paraissait le Traité des sensations, cette fois avec le nom de l'auteur, «à Londres», il est vrai, mais «se vendant à Paris chez de Bure». Un tableau du chevalier Lemonnier, connu sous l'appellation d'Une soirée chez Madame Geoffrin en 1755, reproduit assez fidèlement les physionomies de presque tous les personnages connus du siècle, au nombre de cinquante-quatre, avec une clé indicatrice, qui rend les ressemblances plus faciles à reconnaître. Condillac figure là, non loin de Buffon, de d'Alembert, de Diderot, de Mlle de Lespinasse et du duc de Nivernois. Très choyé par la reine Marie Leczinska, il fut recommandé par elle comme précepteur de son petit-fils l'infant de Parme, et quitta la France pour aller remplir ses fonctions en 1758. Il resta huit ou neuf ans en Italie et revint à Paris en janvier 1767. L'année suivante, l'abbé d'Olivet étant mort, il fut nommé membre de l'Académie française et fut reçu solennellement le jeudi 27 décembre 1768. Mais il n'assistait guère aux séances et prenait peu de part aux travaux de la Compagnie, tant il fuyait le bruit et l'éclat. Aussi ne contracta-t-il point de relations intimes avec les illustres personnages qu'il rencontrait chez Mme Geoffrin ou chez le marquis de Condorcet. Le duc de Nivernois semble avoir été sa seule liaison, d'après les fragments que nous avons conservés de leur correspondance.
On le sollicita vainement d'entreprendre l'éducation des trois fils du dauphin, qui furent Louis XVI, Louis XVIII et Charles X. Bientôt même, il résolut de quitter Paris et de se réfugier à la campagne. Il avait une nièce qu'il affectionnait particulièrement, fille de son frère le grand-prévôt, Antoinette-Jeanne Bonnot de Mably, mariée en 1755 à Jean-Pierre-Marie Métra de Rouville, chevalier, seigneur de Sainte-Foy-l'Argentière, mousquetaire noir de la garde du roi. Malheureuse en ménage, elle avait fini par se séparer judiciairement en 1771. Le 28 avril 1773, l'abbé de Condillac lui fit don d'une somme de 75 000 livres pour acheter le château et la terre de Flux, paroisse de Saint-Firmin de Lailly, au bailliage de Beaugency. Il y vécut près d'elle les dernières années de sa vie[7], cherchant un refuge contre le flot montant de désordre et d'immoralité dont il avait eu à Paris le spectacle sous les yeux. Économiste autant que philosophe, il s'était affilié à la Société royale d'agriculture d'Orléans, qui comptait parmi ses membres Le Trosne, Lavoisier; il s'intéressait à la terre et suivait les progrès de la culture dans ce val de Loire que les crues du fleuve enrichissaient et ruinaient tour à tour.
A Flux, il pouvait, selon ses goûts, vivre dans la retraite. Toujours grave, pensif, préoccupé, il méditait et écrivait, lisant peu, soit pour ménager sa vue, soit qu'il se persuadât avoir parcouru, dans ses études, tout le cycle des connaissances humaines. D'un abord froid, d'une conversation lourde et peu animée, il était humain et compatissant envers les pauvres, qu'il cherchait à arracher à la misère par le travail. Son extérieur était simple, sans affectation: il ne voulait chez lui que l'ameublement le moins luxueux, ne s'accordant que le nécessaire.
Jamais il ne parlait de la religion qu'avec respect. Dans la petite chapelle du château, il faisait célébrer l'office divin les dimanches et jours de fêtes et obligeait tous les gens de sa maison à y assister, donnant lui-même l'exemple avec le précepte. La bibliothèque assez considérable, composée pour sa nièce, contenait les travaux de tous les publicistes du dix-huitième siècle, y compris les œuvres indispensables alors de Voltaire et de Rousseau. Mais il ne manquait pas une occasion de blâmer chez Voltaire son esprit satirique et cet odieux mépris pour toutes les choses respectables, qui sapait, avec la même légèreté, la foi, les mœurs, la patrie elle-même. Mais il était beaucoup plus indulgent pour Rousseau, d'Alembert et La Harpe.
Mme de Sainte-Foy avait deux filles: l'une d'elles voulait entrer en religion dans le couvent voisin des Ursulines de Beaugency: son oncle chercha à l'en dissuader. Il prévoyait la dissolution des ordres religieux et la fermeture des communautés, même de femmes, et disait que les vocations ne tarderaient pas à être brusquement interrompues.
Jeanne-Marie-Antoinette Métra de Sainte-Foy, qu'on appelait Mlle de Rouville, et en religion la mère Chantai, dut subir le sort que Condillac lui avait prédit. Elle quitta l'habit religieux et se réfugia à Flux, chez sa sœur, qui avait épousé Louis de Boisrenard, ancien officier au régiment de Guyenne. Lors de la vente des biens nationaux, elle racheta même de ses deniers le beau couvent de Beaugency, qui subsiste encore, dominant la Loire, et qui est récemment revenu à sa famille.
Condillac avait coutume d'aller chaque année passer quelque temps à Paris. Au printemps de 1780, il y fit son dernier voyage. S'étant senti malade, il voulut revenir au plus vite et partit en poste. Arrivé à Flux le 31 juillet et se voyant perdu, il demanda un prêtre. Ce fut le vicaire de Lailly, depuis curé de cette paroisse, qui l'administra. Le philosophe lui déclara qu'il tenait à mourir dans la religion catholique, et qu'il demandait à être enterré dans le cimetière du village, comme un simple vigneron, sans monument et sans inscription. Sa volonté a été accomplie; et le cimetière ayant été changé de place, il ne reste plus aucun vestige du lieu où il repose[8].
Il mourut dans la nuit du 2 au 3 août 1780 d'une maladie appelée alors fièvre putride-bilieuse. Il avait raconté à ses nièces, en s'alitant, qu'il connaissait son mal, que quelques jours auparavant il avait déjeuné chez Condorcet, qui lui avait fait prendre une tasse de mauvais chocolat, et que depuis ce temps il n'avait cessé de souffrir[9]. Il est vrai qu'il avait toujours détesté Condorcet.
Condillac laissa en mourant des papiers manuscrits à Mme de Sainte-Foy, en demandant qu'ils ne soient ouverts que quelque temps après sa mort. Au moment de la Révolution, craignant les perquisitions politiques, sa nièce déposa ces papiers à 1 hospice de Beaugency. Beaucoup plus tard, M. de Boisrenard fit ouvrir le paquet et n'y trouva que des morceaux d'ouvrages déjà connus et imprimés, sauf tout un grand travail sur la langue française, que le petit-neveu de l'auteur offrit en 1852 à la Bibliothèque nationale et qui s'y trouve aujourd'hui sous les nos fr. 9090-96, autrefois Suppl. fr. 4657-1-5. Ce sont cinq beaux volumes petit in-folio intitulés: Dictionnaire des synonimes de la Langue française, mais qui présentent en réalité un dictionnaire français complet, avec définitions, acceptions diverses, exemples, dont la copie est très correcte et contient en marge de nombreuses notes de l'écriture même de Condillac. L'ouvrage est tout prêt à imprimer; et il en serait digne, si la science n'avait fait depuis, en linguistique particulièrement, des progrès dont la constatation serait sans doute trop redoutable.
CHAPITRE II
LES PREMIERS OUVRAGES
DE PHILOSOPHIE
Table des matières
L'Essai sur l'origine des connaissances humaines parut en 1748. L'auteur était âgé de trente-quatre ans. Il y avait dix années qu'il étudait à Paris. Ses relations le plaçaient au milieu de tout ce monde avide de nouveautés qui fut celui de l'Encyclopédie. Un grand mouvement scientifique agissait puissamment sur l'opinion. Condillac le spécialisa pour lui-même sur un point unique. Il avait connu par des traductions la philosophie anglaise; il avait lu les auteurs en possession de la renommée, dont il fera bientôt une si vive critique; il avait réfléchi surtout et voulait se faire sur chaque chose une doctrine raisonnée, tout comme Descartes dont il combattait les principes; il mettait dans ses idées la clarté, la précision, la logique dont son esprit était naturellement doué, et il y ajoutait la prétention un peu vaniteuse de ne dépendre de personne.
Jusqu'alors, disait-il, la métaphysique a souffert «des égarements de ceux qui la cultivaient». Il est indispensable pourtant d'étudier les philosophes, ne serait-ce que pour «profiter de leurs fautes». Car «il est essentiel pour quiconque veut faire par lui-même des progrès dans la recherche de la vérité de connaître les méprises de ceux qui ont cru lui en ouvrir la carrière». Ce sont donc ceux qui semblaient le plus éloignés de la vérité qui lui ont été le plus utiles. «A peine, dit-il, eus-je connu les routes peu sûres qu'ils avaient suivies, que je crus apercevoir les routes que je devais prendre. Il me parut qu'on pouvait raisonner en métaphysique et en morale avec autant d'exactitude qu'en géométrie; se faire aussi bien que les géomètres des idées justes; déterminer, comme eux, le sens des expressions d'une manière précise et invariable; enfin, se prescrire, peut-être mieux qu'ils n'ont fait, un ordre assez simple et assez facile pour arriver à l'évidence[10].»
Toute la philosophie de Condillac est dans cette déclaration qui précède son premier livre. De ce jour, jusqu'à la fin de sa carrière,—puisque la Logique est de 1778-1780 et que la Langue des calculs n'a été publiée qu'après sa mort,—il ne fera que développer la même thèse; il sera l'homme d'une seule idée. Il est inutile de chercher à percer tous les mystères, il faut voir les choses comme elles sont; toute entreprise spéculative est une chimère; l'observation et l'expérience suffisent. «J'ai trouvé, ajoute-t-il, la solution de tous les problèmes dans la liaison des idées, soit avec les signes, soit entre elles.»
Les péripatéticiens ont entrevu cette vérité; mais «aucun n'a su la développer». Bacon est peut-être le premier qui l'ait aperçue. Enfin, Locke l'a saisie et «il a l'avantage d'être le premier qui l'ait démontrée». Son ouvrage pourtant est «gâté par les longueurs, les répétitions et le désordre qui y règnent» et il s'est trop arrêté à combattre «l'opinion des idées innées», tandis qu'il suffit de détruire indirectement cette erreur.
Telles sont dans son Introduction les déclarations du jeune écrivain. Pour un début, elles ne manquaient point d'audace. Sa doctrine paraissait s'appuyer sur le mépris de ses devanciers. Il ne semble pas qu'elle ait beaucoup séduit au premier moment; mais, à force de la répéter, il l'imposa. Le titre même était tout un manifeste, l'auteur disant fièrement: Ouvrage où l'on réduit à un seul principe tout ce qui concerne l'entendement humain.
Quel était ce «principe» nouveau, que Locke lui-même n'avait pas adopté? C'était de tirer toutes les opérations de l'âme d'une simple perception; c'était de rejeter une proposition vague, une maxime abstraite, une supposition gratuite, et de s'en tenir à une expérience constante, dont toutes les conséquences seront confirmées par de nouvelles expériences.
Donc, la perception est «l'impression occasionnée dans l'âme par l'action des sens». Mais Locke, ajoute Condillac, a passé trop légèrement sur l'origine de nos connaissances, et c'est la partie qu'il a le moins approfondie. «Il suppose, par exemple, qu'aussitôt que l'âme reçoit des idées par les sens, elle peut à son gré les répéter, les composer, les unir ensemble avec une variété infinie, et se faire toutes sortes de notions complètes. Mais il est constant que, dans l'enfance, nous avons éprouvé des sensations longtemps avant d'en savoir tirer des idées. Ainsi, l'âme n'ayant pas dès le premier instant l'exercice de toutes ses opérations, il était essentiel, pour développer mieux l'origine de nos connaissances, de montrer comment elle acquiert cet exercice et quel en est le progrès. Il ne paraît pas que Locke y ait pensé, ni que personne lui en ait fait le reproche, ou ait essayé de suppléer à cette partie de son ouvrage; peut-être même que le dessein d'expliquer la génération des opérations de l'âme, en les faisant naître d'une simple perception, est si nouveau, que le lecteur a de la peine à comprendre de quelle manière je l'exécuterai[11].»
L'opération par laquelle notre conscience, par rapport à certaines perceptions, les augmente si vivement, qu'elles paraissent les seules dont nous ayons pris connaissance, il l'appelle attention.
Lorsque les objets attirent notre attention, les perceptions qu'ils occasionnent en nous se lient avec le sentiment de notre être et avec tout ce qui peut y avoir quelque rapport. De là il arrive que, non seulement la conscience nous donne connaissance de nos perceptions, mais encore, si elles se répètent, elle nous avertit souvent que nous les avons déjà eues, et nous les fait connaître comme étant à nous, ou affectant un être qui est constamment le même, nous.
La conscience est donc le sentiment qui donne à l'âme la connaissance de ses perceptions et qui l'avertit du moins d'une partie de ce qui se passe en elle[12].
Ce n'est point une faculté spéciale: perception et conscience ne doivent être prises que pour une seule opération sous deux noms. Nous sentons notre pensée, nous la distinguons de ce qui n'est pas elle. Mais, pour qu'il y ait conscience, il faut changement d'état, c'est-à-dire un contraste ou choc mental; autrement dit, la conscience consiste dans la perception d'une différence: et c'est surtout dans l'action que se manifeste cette perception. On peut observer, comme l'a fait M. Dewaule, que Condillac a ici devancé les psychologues anglais du dix-neuvième siècle, Hamilton, Bain, Herbert Spencer, qui ont repris ses idées en les développant[13]. L'attention, s'appuyant sur la conscience, donne encore naissance à plusieurs autres opérations: l'imagination, qui retrace les objets qu'on a déjà vus, et la mémoire, qui nous donne une idée abstraite de la perception; la liaison que l'attention met entre nos idées[14]. Puis, la manière d'appliquer de nous-mêmes notre attention tour à tour sur divers objets, ou aux différentes parties d'un seul, est ce qu'on appelle réfléchir. On voit sensiblement comment la réflexion naît de l'imagination et de la mémoire[15].
Condillac établit ainsi l'unité de principe qu'il avait annoncée; et toute la seconde partie de son ouvrage est consacrée à une théorie qui lui est propre et qu'il reproduira dans tous ses ouvrages, celle du langage considéré comme l'instrument indispensable de la pensée humaine.Il ne se borne pas à signaler les rapports généraux de la pensée et des signes, il montre quelles opérations de l'esprit seraient impossibles sans le secours du langage:
«Aussitôt qu'un homme commence à attacher des idées à des signes qu'il a lui-même choisis, on voit se former en lui la mémoire. Celle-ci acquise, il commence à disposer par lui-même de son imagination et à lui donner un nouvel exercice; car, par le secours des signes qu'il peut rappeler à son gré, il réveille, ou du moins il peut réveiller souvent les idées qui y sont liées. Dans la suite, il acquerra d'autant plus d'empire sur son imagination, qu'il inventera davantage de signes, parce qu'il se procurera un plus grand nombre de moyens pour l'exercer. Voilà où l'on commence à apercevoir la supériorité de notre âme sur celle des bêtes; car il est constant qu'il ne dépend point d'elles d'attacher leurs idées à des signes arbitraires...»
Dans cette partie de son livre fort différente de la première qu'il a intitulée: «Du langage et de la méthode», Condillac fait appel à l'histoire, à l'érudition, aux littératures même, pour étudier l'origine et les progrès du langage; il examine successivement la prosodie des langues anciennes, la déclamation, la musique, les mots et leur signification, l'écriture, le génie des langues. Il y a là des observations, très curieuses pour le temps, et des vérités de toutes les époques. Le caractère des langues est selon lui une raison de la supériorité des écrivains; et, faisant un retour sur notre grand siècle littéraire, il écrit:
«Le moyen le plus simple pour juger quelle langue excelle dans un plus grand nombre de genres, ce serait de compter les auteurs originaux de chacune. Je doute que la nôtre eût par là quelque désavantage[16].»
Ces travaux sur le langage et sur les signes n'ont pas sans doute été étrangers au style si clair, si plein d'expressions justes, si bref et si concis que Condillac s'était formé. Rien de plus contraire à notre manière de traiter un sujet que le procédé habituel de Condillac. Ses ouvrages sont courts, mais divisés en livres, chapitres, paragraphes, d'une ordonnance parfaite. Aucun développement pouvant séduire l'esprit ou le cœur, aucun artifice de composition. C'est une suite de théorèmes, qui s'enchaînent et se démontrent les uns après les autres avec une précision toute mathématique. Il ne s'adresse jamais qu'à la raison. C'est le triomphe de la Logique.
Le Traité des systèmes, qui parut en 1749, était pour un jeune homme une entreprise encore plus hardie. Ce livre n'est autre chose qu'une critique virulente de la philosophie qui régnait alors, dont les chefs étaient presque contemporains, que les anciens du moins avaient personnellement pu connaître. Sous prétexte de combattre les «systèmes abstraits» ou «hypothétiques» et d'exalter l'expérience, l'auteur condamne tout le dix-septième siècle avec une âpreté souvent excessive.
Selon lui, il y a trois sortes de principes abstraits en usage. Les premiers sont des propositions générales, exactement vraies dans tous les cas. Les seconds sont des propositions vraies par les côtés les plus frappants et que pour cela on est porté à supposer vraies à tous égards. Les derniers sont des rapports vagues qu'on imagine entre les choses de nature toute différente... Ainsi, parmi ces principes, les uns ne conduisent à rien et les autres ne mènent qu'à l'erreur.
Condillac veut faire sentir «que la philosophie et l'homme du peuple s'égarent par les mêmes causes». Et parmi ces causes, celle sur laquelle il revient le plus souvent, c'est qu'on ne s'entend pas sur la signification des mots. Il en donne beaucoup d'exemples ingénieux.
Vous dites par exemple à un aveugle-né que l'écarlate est une couleur brillante et éclatante; et le malheureux, après bien des méditations sur les couleurs, croit apercevoir dans le son de la trompette l'idée d'écarlate. Il avait raisonné ainsi: «J'ai l'idée d'une chose brillante et éclatante dans le son de la trompette. L'écarlate est une chose brillante et éclatante. Donc j'ai l'idée de l'écarlate dans le son de la trompette».
Sans doute il ne fallait que lui donner des yeux pour lui faire connaître combien sa confiance était mal fondée. Il en est de même de l'idée fausse qu'on se fait en utilisant pour des choses différentes le mot harmonie et le mot sons. Rien n'est plus équivoque que le langage mal employé ou les métaphores qu'on prend à la lettre et qui font tomber dans des erreurs ridicules. Et de même, si l'on veut entendre certains philosophes, «il faut mettre une grande différence entre concevoir et imaginer, et se contenter d'imaginer la plupart des choses qu'ils croient avoir conçues».
Ce n'est donc pas l'abstrait; mais c'est le concret, l'observé, qu'il faut envisager, si l'on veut éviter le péril, et c'est pour avoir suivi les vieux «systèmes» que les philosophes antérieurs au dix-huitième siècle, antérieurs à Locke et à Condillac, se sont trompés.
Sans les passer tous en revue, l'auteur en examine quelques-uns et réfute leurs doctrines avec des développements tantôt courts, tantôt longs.
Les idées innées de Descartes semblent à peine mériter une réfutation. Après avoir raillé sur leur nombre, sur leur évidence, Condillac conclut «que les philosophes, en parlant de la supposition des idées innées, ont trop mal commencé pour pouvoir s'élever à de véritables connaissances. Leurs principes appliqués à des expressions vagues ne peuvent enfanter que des opinions ridicules et après ne se défendront de la critique que par l'obscurité qui doit les environner».
On doit croire que Malebranche lui était plus sympathique que Descartes: après avoir réfuté sa vision en Dieu, il fait de lui une sorte de portrait littéraire avec des grâces de style qui ne sont pas dans sa manière ordinaire:
«Malebranche était un des plus beaux esprits du dernier siècle: mais malheureusement son imagination avait trop d'empire sur lui. Il ne voyait que par elle, et il croyait entendre les réponses de la sagesse incréée, de la raison universelle, du verbe. A la vérité, quand il saisit le vrai, personne ne lui peut être comparé. Quelle sagesse pour démêler les erreurs des sens, de l'imagination, de l'esprit et du cœur! Quelle touche, quand il peint les différents caractères de ceux qui s'égarent dans la recherche de la vérité! Se trompe-t-il lui-même? C'est d'une manière si séduisante, qu'il paraît clair jusque dans les endroits où il ne peut s'entendre.»
La critique de Leibniz et des Monades est une des plus pénétrantes qu'on puisse lire. L'analyse de la première partie de l'Éthique est de même aussi exacte que complète; et son jugement sur le Spinozisme semble, eu quelque sorte, définitif, bien qu'il soit le premier en date. Ce qu'il y a de remarquable, c'est qu'ici Condillac ne s'en tient pas à la doctrine et qu'il va jusqu'aux conséquences.
«Une substance unique, indivisible, nécessaire, de la nature de laquelle toutes choses suivent nécessairement, comme des modifications qui en expriment l'essence, chacune à sa manière: voilà l'univers selon Spinoza. L'objet de ce philosophe est donc de prouver qu'il n'y a qu'une seule substance, dont tous les êtres, que nous prenons pour autant de substances, ne sont que les modifications; que tout ce qui arrive est une suite également nécessaire, et que, par conséquent, il n'y a point de différence à faire entre le bien et le mal moral.»
Un chapitre entier est consacré à l'ouvrage, bien oublié aujourd'hui, intitulé: De la prémotion physique, ou de l'action de Dieu sur la création. Il n'avait pas moins de deux volumes et était d'un certain Père Boursier, que Condillac traite assez légèrement. «C'est grand dommage, dit-il, que son système me soit inintelligible; c'est dommage que l'auteur ne puisse donner aucune idée de ces êtres qu'il fait valoir et qu'il multiplie avec tant de prodigalité.» Le principe dont il se sert, que nous connaissons le fini par l'infini, n'est-ce pas toujours l'erreur qu'a produite le préjugé des idées innées? Le système des Cartésiens est peu philosophique! «Au lieu d'expliquer les choses par des causes naturelles, ils font à chaque instant descendre Dieu dans la machine, et chaque effet paraît produit comme par miracle.» Et comme conclusion, Condillac s'écrie: «Que les théologiens ne se bornent-ils à ce que la foi enseigne, et la philosophie à ce que l'expérience apprend!»
Un exposé si pratique, si clair et si brillant par moments devait plaire aux contemporains. Voltaire écrivait dans le Dictionnaire philosophique: M. l'abbé de Condillac rendit un très grand service à l'esprit humain, quand il fit voir le faux de tous les systèmes. Si on peut espérer de rencontrer un chemin vers la vérité, ce n'est qu'après avoir bien reconnu tous ceux qui crurent à l'erreur. C'est du moins une consolation d'être tranquille, de ne plus chercher quand on voit que tant de savants ont discuté en vain[17].»
Diderot, dans sa fameuse Lettre sur les aveugles, parue l'année même, dit à Mme de Puisieux, en lui recommandant le Traité des systèmes, que l'auteur «vient de donner une nouvelle preuve de l'adresse avec laquelle il sait manier ses idées et de montrer combien il est redoutable pour les systématiques».
D'Alembert, dans le Discours préliminaire de l'Encyclopédie, écrivait que «le goût des systèmes, plus propre à flatter l'imagination qu'à éclairer la raison, est aujourd'hui presque absolument banni de tous les ouvrages, un de nos meilleurs philosophes, l'abbé de Condillac, semblant lui avoir porté le dernier coup». Et il prenait dans le Traité, pour les mettre dans l'Encyclopédie, des parties tout entières.
De nos jours les critiques ont montré moins d'indulgence. M. Cousin, tout en pensant que cet ouvrage est «le meilleur» de Condillac, observe qu'on est toujours plus fort quand on attaque que quand on se défend; il signale un ton tranchant et dogmatique, qui va croissant à mesure que l'auteur s'enfonce davantage dans un système étroit et exclusif. Et il observe malicieusement qu'en attaquant avec raison les hypothèses philosophiques, Condillac se prépare à lui-même le plus formel démenti pour le jour où il aura recours, «pour mieux connaître l'homme réel, à l'hypothèse de l'homme-statue».
Damiron, qui a particulièrement étudié l'ouvrage[18], trouve qu'il n'y est pas tenu assez de compte du milieu historique où se sont formées les écoles philosophiques, subissant l'influence des lieux et des temps, se modifiant par le mouvement des idées, chacun profitant ainsi des travaux de ses devanciers. Et il ajoute que «le Traité des systèmes, qui aurait pu être une excellente introduction à l'étude de l'histoire de la philosophie, reste un livre imparfait, d'une érudition trop fermée et d'une critique qui n'a pas toujours elle-même l'étendue et la justesse qu'on aurait désirées et qui en auraient fait l'autorité». C'est une simple polémique, venant après une exposition théorique. Il est temps que Condillac se mette à composer une œuvre personnelle. Il y consacra cinq années.
CHAPITRE III
LE TRAITÉ DES SENSATIONS
Table des matières
L'esprit si clair et si précis de Condillac devait forcément l'amener à présenter ses théories d'une façon saisissante, mais un peu contraire, ce semble, aux principes mêmes de sa philosophie. Qu'il se soit fait en France le champion de la méthode expérimentale, c'est ce qui ressort de tous ses écrits. Bacon est son maître, aussi bien que Locke, et il vient d'attaquer vivement l'école de Descartes et ses abstractions; mais le jour où il veut faire éclater à tous les yeux la vérité de sa doctrine, il a recours aux moyens qu'il a lui-même combattus et se lance dans les hypothèses les plus difficiles à mettre d'accord avec l'expérience. Comment prouver que les idées ne nous viennent que par les sens? Comment déterminer la façon dont nous viennent les idées? Ce n'est pas chose facile; car il faut nous mettre à la place d'un enfant qui vient de naître et interroger une intelligence qui n'existe pas encore.
«Nous ne saurions, dit Condillac, nous rappeler l'ignorance dans laquelle nous sommes nés: c'est un état qui ne laisse pas de trace après lui. Nous ne nous souvenons d'avoir ignoré que ce que nous nous souvenons d'avoir appris; et, pour remarquer ce que nous apprenons, il faut déjà savoir quelque chose... Dire que nous avons appris à voir, à entendre, à goûter, à sentir, à toucher paraît le paradoxe le plus étrange: il semble que la nature nous a donné l'entier usage de nos sens à l'instant même qu'elle les a formés[19].»
C'est pour essayer de se rendre compte de la génération première de nos idées que Condillac a imaginé sa statue. Ou plutôt, l'invention n'est pas de lui. Dans la dédicace de son ouvrage à Mme la comtesse de Vassé, il lui rappelle délicatement la part qu'y a prise une personne qui lui était chère, ajoutant qu'il invoque sa mémoire pour jouir tout à la fois et du plaisir de parler d'elle et du chagrin de la regretter; et il souhaite que ce monument perpétue le souvenir de cette amitié mutuelle et de l'honneur qu'il aura eu d'avoir part à l'action de l'un et de l'autre.
Cette personne à laquelle Condillac reporte tout l'honneur de l'invention est Mlle Ferrand. «Elle m'a éclairé, dit-il, sur les principes, sur le plan et sur les moindres détails; et j'en dois être d'autant plus reconnaissant, que son projet n'était ni de m'instruire ni de me faire faire un livre et qu'elle n'avait d'autre dessein que de s'entretenir avec moi de choses auxquelles je prenais quelque intérêt... Si elle avait pris elle-même la plume, cet ouvrage prouverait mieux quelles étaient ses volontés. Mais elle avait une délicatesse qui ne lui permettait même pas d'y penser. Contraint d'y applaudir, quand je considérais les motifs qui en étaient le principe, je l'en blâmais aussi, parce que je voyais dans ses conseils ce qu'elle aurait pu faire elle-même. Ce traité n'est donc que le résultat de conversations que j'ai eues avec elle, et je crains bien de n'avoir pas toujours su présenter ses pensées sous leur vrai jour... La justice que je rends à Mlle Ferrand, je n'oserais la lui rendre si elle vivait encore. Uniquement jalouse de la gloire de ses amis, elle n'aurait point reconnu la part qu'elle a eue à cet ouvrage; elle m'aurait défendu d'en faire l'aveu, et je lui aurais obéi...[20].»
En lisant ces sentiments un peu compliqués, exprimés dans un style harmonieusement cadencé, on dirait une page des Confessions de Jean-Jacques Rousseau. Ce qu'était Mlle Ferrand, l'Égérie des philosophes du dix-huitième siècle, il est assez difficile de le dire, les contemporains en ayant peu parlé. Grimm a écrit d'elle un peu dédaigneusement: «Mlle Ferrand était une personne de peu d'esprit, d'un commerce assez maussade, mais elle savait la géométrie.»
Le même auteur nous apprend que ces deux dames, dont la célébrité n'a pas égalé celle des femmes du dix-huitième siècle que leurs mœurs trop souvent ont recommandées aux malignités de l'histoire, vivaient ensemble au faubourg Saint-Germain, en un lieu appelé Saint-Joseph, et qu'elles avaient donné asile, pendant trois ans, dans leur maison au Prétendant, échappé d'Angleterre, l'infortuné Charles-Édouard, auquel le traité d'Aix-la-Chapelle avait enlevé le droit de résider en France. Sa maîtresse, la princesse de Talmont, demeurait dans la même maison. Fort amoureux, l'héritier des Stuart se renfermait, pendant le jour, dans une petite garde-robe de Mme de Vassé, le soir, derrière une alcôve de Mlle Ferrand; et il y avait fort à point un escalier dérobé par lequel il descendait la nuit chez la princesse. Tout cela semblait plus animé que la statue et n'avait que des rapports éloignés avec la métaphysique et la géométrie. Grimm ajoute sans méchanceté que Mlle Ferrand laissa une partie de sa fortune à l'abbé de Condillac. En retour, il a perpétué son nom, qu'on accolera longtemps à l'hypothèse de la statue. Mais c'est la preuve en même temps que cette supposition fameuse était bien plutôt un procédé d'étude qu'une théorie philosophique.
Au reste, l'Avertissement nous prévient que, pour que l'expérience réussisse, «il est très important de se mettre exactement à la place de la statue; qu'il faut commencer d'exister avec elle, n'avoir qu'un seul sens, quand elle n'en a qu'un; n'acquérir que les idées qu'elle acquiert; ne contracter que les habitudes qu'elle contracte: en un mot, il faut n'être que ce qu'elle est. Elle ne jugera des choses comme nous, que quand elle aura tous nos sens et toute notre expérience; et nous ne jugerons comme elle, que quand nous nous supposerons privés de tout ce qui lui manque.»
Tout cela est fort ingénieux: son plan une fois adopté, l'auteur le suit pas à pas, analysant très subtilement les différentes connaissances qui viennent peu à peu à l'enfant par les sens, à commencer par l'odorat seul, pour passer ensuite à l'ouïe et au goût, réunis à l'odorat, et arriver au toucher,— le seul sens qui juge par lui-même des objets extérieurs,—et terminer par la vue qui, jointe au toucher, permet de juger la distance, la situation, la figure, la grandeur des corps.
Mais aucune de ces opérations ne serait possible si, en dehors des sens proprement dits, l'homme n'avait une intelligence douée de la faculté de comparaison et surtout de la mémoire, sans laquelle la liaison des idées ne se ferait jamais. Et puis le défaut de l'hypothèse de Condillac est qu'il raisonne comme si sa statue n'avait d'abord qu'un seul sens, qu'il les lui donne arbitrairement les uns après les autres, tandis que l'enfant naît et grandit avec tous ses sens, dont les diverses opérations se font souvent simultanément et servent ensemble à la formation des idées comme de l'intelligence elle-même. Aucune part n'est faite non plus à l'éducation et au commerce de chaque jour avec nos semblables. Pour connaître les idées que l'homme-statue acquiert par les sens, il faudrait non seulement que chaque sens opérât séparément, mais aussi que le sujet ne subît aucune influence étrangère. Or, on est beaucoup plus pourvu des idées que les autres nous donnent que de celles que nous acquérons nous-mêmes; de même qu'il y a beaucoup de choses que nous ne saurions pas, si on ne nous les avait pas enseignées. Nous sommes donc très riches par les biens héréditaires ou par ceux que nous avons reçus de nos auteurs, et peut-être très pauvres par ceux que nous avons acquis personnellement. Et en tout cas, il nous est très difficile de démêler l'origine des uns et des autres.
Quant aux idées morales, elles peuvent à la rigueur venir aussi des sens, à condition que la statue ne soit pas un être inanimé, et que l'on s'adresse à une conscience personnelle, à un moi, à une âme individuelle. Mais le passage de la sensation passive et accidentelle à la volonté active et persévérante est assurément plus difficile à expliquer que ne semble le croire Condillac, en dépit de son analyse très ingénieuse des différentes sensations, de leur comparaison et de leurs rapports.
Il l'a compris, du reste, lui-même; car dès la première édition de son Traité des sensations qui est de 1754, à Londres et à Paris, comme il était d'usage, il a eu soin d'ajouter à la fin de son second volume une Dissertation sur la liberté[21].
Assurément c'est là, comme il le dit, une de ces questions sur lesquelles on a le plus écrit et qui sera très propre à montrer les avantages de sa méthode. Comment entend-il la résoudre? C'est toujours la statue qu'il envisage: «Lorsqu'elle a plusieurs désirs, elle les considère par les moyens de les satisfaire, par les obstacles à surmonter, par les plaisirs de la jouissance et par les peines auxquelles elle est exposée. Elle les compare sous chacun de ces égards. La réflexion vient les balancer, et au lieu de chercher l'objet qui offre le plaisir le plus vif, elle observe celui où il y a le plus de plaisir avec le moins de peine et qui, ôtant toute occasion de repentir, peut contribuer au plus grand bonheur... Mais pour donner lieu à la délibération, il faut que les passions soient dans un degré qui laisse agir les facultés de l'âme... Et il suffit de lui supposer quelque connaissance des objets parmi lesquels elle doit choisir; il suffit que l'expérience lui ait fait voir une partie des avantages et des inconvénients qui leur sont attachés, qu'elle lui confirme dans mille occasions qu'elle peut résister à ses désirs, et que lorsqu'elle a fait un choix, il était en son pouvoir de ne pas le faire... Ce pouvoir emporte deux idées: l'une qu'on ne fait pas une chose, l'autre qu'il ne manque rien pour la faire. Dès que notre statue se connaît un pareil pouvoir, elle se conçoit libre...
«Si, ayant un besoin, elle ne connaissait encore qu'un seul objet propre à la soulager et ne prévoyait aucun inconvénient à en jouir, elle s'y porterait non seulement sans délibérer, mais même sans en avoir le pouvoir; car elle n'aurait pas de quoi délibérer. Elle ne serait donc pas libre. L'expérience lui montre-t-elle de nouveaux objets qui peuvent aussi la satisfaire? Elle a, dans les avantages et les inconvénients qu'elle y découvre, de quoi délibérer. Elle est libre.
«Les connaissances la dégagent donc peu à peu de l'esclavage auquel ses besoins paraissaient d'abord l'assujettir; elles brisent les chaînes qui la tenaient dans la dépendance des objets...»
Et il conclut que la liberté consiste dans les déterminations qui sont une suite des délibérations que nous avons faites, dès que nous avons eu le pouvoir de les faire. C'est bien là, selon son expression, «un exemple sensible de la faiblesse de ces raisonnements,» quand ils s'appliquent à des faits d'observation morale. Si la liberté humaine n'est qu'une perpétuelle balance entre les jouissances les plus agréables et celles qui peuvent satisfaire nos sens avec le moins de danger, en nous fournissant aussi peu de motifs que possible de «repentir», il faut avouer que notre état n'est pas très supérieur à celui des animaux, auxquels l'instinct, à moins que ce ne soit l'expérience, enseigne quels sont les aliments qui peuvent leur être profitables ou nuisibles. Peut-être Condillac ajoutera-t-il que la crainte du châtiment et la connaissance des lois répressives est un puissant élément de délibération pour sa statue, qui devra bien aussi considérer les peines et les récompenses éternelles, si tant est qu'elle puisse en avoir seulement la notion.
Mais il est certain qu'une semblable «liberté» exclut toute idée de devoir, de responsabilité morale, de justice sociale, et que les philosophes, autres que ceux qu'on appelait alors les «athéistes», ne pouvaient guère s'en contenter. Mais jamais Condillac n'a voulu envisager les conséquences de ses doctrines, et dans ses autres enseignements il n'a cessé de respecter et même de professer les principes sur lesquels reposait la société au milieu de laquelle il vivait.
Pulsuz fraqment bitdi.