Kitabı oxu: «Les coeurs héroïques»
Gustave Derennes
Les coeurs héroïques

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066317591
Table des matières
JEAN SENNERÈDE
PREMIÈRE PARTIE
I
II
III
DEUXIÈME PARTIE
I
II
ÉTIENNE RISPAUD
I
II
III
IV
V
VI
MÈRE JEUSS
I
II
III
IV
V
VI
SOEUR ET PATRIE
I
II
III
IV
V
L’EXPIATION
I
II
II
III
LE MARIAGE DE CATHERINE
I
II
III
IV
V
LE DRAPEAU DU CANADA
I
II
III
IV
V
VI
JEAN SENNERÈDE
Table des matières
PREMIÈRE PARTIE
Table des matières
L’AUBERGE DE FLEURIGNÉ
I
Table des matières
Le 15 mars 1793, une agitation extraordinaire régnait dans la petite cité républicaine de Fougères. Tout le long de la rue de la Beuverie, la plus fréquentée les jours de foire et de marché, parce qu’elle relie les deux parties de la ville, des hommes armés se hâtaient. La plupart montaient vers la place de la Cathédrale; d’autres, en moins grand nombre, descendaient vers le quartier de Saint-Sulpice, là où s’élève le château de Fougères, au-dessus des eaux noires du Couesnon. Des femmes, sur le seuil des portes, se groupaient, arrêtaient les passants.
— Où sont-ils?... Que dit-on?... Viennent-ils?
Telles étaient les questions que toutes avaient sur les lèvres, que plusieurs formulaient et auxquelles personne ne pouvait répondre.
— «Ils.» — C’étaient les chouans. Un homme de la campagne, un vrai Pataud, et que tous connaissaient pour tel, était venu à cheval et avait annoncé au Procureur-Syndic que de gros partis de paysans, des rebelles, couraient les chemins dans les environs. Des curés et des dames de la noblesse étaient avec eux. Marche-à-terre, dont la réputation de sauvagerie n’était plus à faire, Baptiste Renart, l’âme de la contre-révolution dans le pays, avaient réuni une véritable armée, et Jean Chouan leur avait amené les contingents de Saint-Ouen-des-Toits. On disait même que le Gâs, ce chef mystérieux que les émigrés devaient envoyer d’Angleterre, était arrivé et s’était mis à la tête du mouvement.
Une attaque brusque était à redouter: La garde nationale mal organisée se réunissait rarement, la poudre manquait, et les fortifications, longtemps négligées, tombaient en ruines. Mais les citoyens furent à la hauteur du péril: une demi-heure après l’alerte donnée, tous étaient à leur poste et attendaient l’ennemi.
Les chouans ne paraissaient pas. L’inquiétude augmenta: Quand et par où allaient-ils venir? Suivraient-ils la route de la Pèlerine, celle de l’Huîtré ? Chercheraient-ils à pénétrer dans la ville en remontant le Couesnon?... Des femmes se rappelaient avoir vu la veille, à l’heure du marché, des Bretons singuliers, n’ayant pas le costume du pays, passer dans certaines ruelles. A coup sûr, ils étaient venus étudier la place.
L’agitation dura jusqu’à midi. Puis, comme les guetteurs postés au sommet du clocher de la cathédrale ne signalaient rien de suspect, la tranquillité revint peu à peu. Toutefois l’émotion avait été si forte qu’on résolut d’éclaircir la situation.
Le Maire, les principaux administrateurs de la ville et le commandant en chef de la garde nationale tinrent conseil à la Halle. Il fallait un homme sûr et dévoué qui consentit à risquer sa tête pour étudier les positions de l’ennemi. Tous en connaissaient un: Jean Sennerède. On le fit venir.
— Sais-tu, citoyen, lui dit-on, que depuis quelques jours des bandes de chouans sont reformées et menacent la ville?
— Je le sais.
— Peux-tu suivre leurs traces et savoir leur nombre?
— Je le saurai.
— Tu seras tué, sans doute... As-tu peur?
— J’irai.
II
Table des matières
Jean Sennerède avait trente-huit ans. C’était un grand et robuste gaillard, un solide Breton de la ville, dont les longs cheveux bruns couvraient les épaules carrées. Son père, François Sennerède, était un de ces paysans de l’Ouest, qui avaient pris les armes, en 1757, pour ne point payer les taxes nouvelles sur le sel. Les gabelous de Louis XV l’avaient tué.
Depuis ce temps, et malgré son jeune âge, Jean avait voué une haine instinctive aux gouvernements absolus. A mesure qu’il avait grandi, il avait senti plus vivement les iniquités de l’ordre social. Il souffrait des nombreux privilèges de la noblesse et du clergé. Des impôts trop lourds appauvrissaient l’agriculteur; les corvées et les dîmes achevaient de le ruiner. Aussi avait-il salué la Révolution avec enthousiasme. On l’avait vu pleurer de joie quand le peuple avait planté l’arbre de la liberté. Ce n’est qu’alors qu’il s’était marié avec Marie Bouvier, la fille d’un riche fermier du pays, qui depuis longtemps était sa promise. Il avait eu deux enfants, dont l’un avait alors deux ans à peine et l’autre six mois. Les maîtrises et les jurandes supprimées, le travail rendu libre, il avait pris l’état de tourneur. Ses rouets se vendaient dans tout le district de Fougères. Rapidement, il était devenu presque riche. Tous le savaient républicain de la première heure, et comme il était serviable et bon, tous l’aimaient.
Renart prit un tison pour allumer sa pipe (page 22).

Mais, ce que tous ne savaient pas, c’était un bout d’histoire ancienne, que Jean Sennerède cachait au fond de son cœur et qu’il n’oubliait point. Son père n’avait été tué par les gabelous que parce qu’il avait été trahi et livré à eux par un métayer de M. de Haute-Roche, un certain Jean-Marie Renart, qui, en apparence, faisait cause commune avec les paysans. On ne savait pas non plus que le fils de cet homme, Baptiste Renart, continuait, par esprit de famille sans doute, à haïr Sennerède, et comptait bien tirer vengeance de lui à la faveur des troubles qui menaçaient le pays.
Depuis deux ans déjà, depuis que le marquis de la Rouarie et Thérèse de Mollien avaient tenté de provoquer un soulèvement en Bretagne, cet homme était l’âme de la contre-révolution de Fougères à la Pèlerine. C’était chez lui que les chouans se réunissaient, que les prêtres réfractaires officiaient secrètement et tramaient leurs complots contre la République. On disait aussi que M. de Haute-Roche, en émigrant, lui avait laissé tout son argent et lui avait fait connaître l’endroit où étaient déposés la poudre et le plomb qui devaient servir à la guerre sainte.
Cet homme devait être surveillé de près. Justement le propriétaire de l’auberge de Fleurigné, le père Palicot, était un vieil ami de Sennerède. Et comme cette auberge était située à quatre cents mètres de la métairie de Renart, on pouvait trouver là des renseignements précieux.
Sennerède attendit jusqu’au soir pour que son départ ne fût point remarqué. L’heure venue, il embrassa sa femme et ses enfants et partit.
III
Table des matières
L’auberge de Fleurigné est à deux petites lieues de Fougères, sur la route d’Ernée, par la Pèlerine et Mégaudais. Elle est bâtie dans un endroit désert; à droite et à gauche, tout à l’entour des bois, des landes, des champs de genêts et d’ajoncs.
La nuit vint brusquement, vers cinq heures, une vraie nuit d’hiver en Bretagne avec de pâles rayons de lune à travers des brouillards épais. Un vent froid sifflait dans les branches dépouillées des chênes. Au loin, dans les guérets noirs, des compagnies de perdreaux jetaient des cris de rappel de plus en plus rares. Jean Sennerède marchait hardiment. De temps en temps un lapin traversait prestement la route, à deux pas de lui, des chouettes et des orfraies, sortant des émousses creuses, poussaient des hululements sinistres et prolongés.
Jean songeait à sa femme et à ses enfants. Il avait peur de mourir à présent, de les laisser tout seuls pour affronter les batailles de la vie. Le sentiment du devoir le soutint.
— Après tout, dit-il, la patrie en aura soin, et la République n’oubliera pas que je suis mort pour elle.
Il arriva.
L’auberge était une maison basse. Elle n’avait qu’un étage, et sa toiture écrasée était faite de chaume et de lattes de bois. Elle s’ouvrait par deux portes à doubles battants, comme sont les portes du pays. L’une, près d’une fenêtre étroite, donnait sur la route; l’autre, derrière, conduisait dans un enclos de pommiers, d’où partait un sentier qui s’enfonçait dans les champs.
La nuit était complète. Peu à peu tous les bruits s’étaient dissipés. Seul, au loin, un chien-loup hurlait dans quelque masure de la lande.
Jean Sennerède frappa doucement à la porte.
— Qui va là ? fit une voix.
— Un ami. Sennerède de Fougères... Ouvre vite, je suis gelé.
Le père Palicot vint ouvrir, absolument déconcerté par cette visite inattendue. Il était en chemise, et sa figure ensommeillée était à moitié enfouie dans un bonnet de laine bleue acheté à la dernière foire d’Ernée, le pays des bonnes tricoteuses.
— Ah çà ! que se passe-t-il, et que viens-tu faire ici?
Sennerède le regarda bien en face.
— Père Palicot, je puis compter sur toi?
— Tu le sais bien.
— Y a-t-il des chouans dans le pays?
— Malheureux!... J’aurais dû le deviner!... Oui, il y en a beaucoup. Ils viennent souvent. ici... C’est précisément ton ennemi Renart qui les conduit.
— Je le savais. Peux-tu, quand ils viendront, me cacher de façon à ce que je les entende parler?
Le père Palicot allait répondre; mais, tout à. coup, la porte qu’on avait négligé de fermer s’ouvrit brusquement et livra passage à quatre individus.
Jean Sennerède n’eut que le temps de s’asseoir, dans un coin de la cheminée, sur un escabeau, près d’un reste de feu devant lequel tiédissait une cruche de cidre. Puis, il prit dans sa poche un morceau de galette de sarrazin, et, lentement ,il se mit à manger, l’air assoupi.
Les nouveaux venus étaient jeunes. C’étaient des réfractaires qui s’étaient jetés dans les bois quand ils avaient reçu l’ordre de rejoindre leur brigade, suivant les décrets de la Convention. Ils portaient les cheveux très longs, sous le chapeau de velours, et la blouse bleue du pays sous la peau de bique. Renart les trouvant solides et d’autant plus souples qu’ils avaient plus peur, en avait fait des chouans qui ne demandaient qu’à mourir pour Dieu et pour le roi.
Tout en gardant leurs fusils entre leurs jambes, ils se mirent à boire des bolées de cidre fortement mélangé d’eau-de-vie blanche. Peu à peu leur langue se délia. Ils parlaient de la République, de la révolution, de la guerre qu’on faisait à la frontière, quand les pauvres gens ne voulaient que rester chez eux, bien tranquillement. Ils ne comprenaient rien à cette liberté dont on leur avait vaguement parlé et qu’ils payaient du sacrifice de tous leurs privilèges locaux. Était-ce au nom de la liberté qu’on supprimait la religion, qu’on emprisonnait les prêtres, et qu’on avait guillotiné le roi? Leurs curés n’avaient-ils pas été les premiers à supprimer la dîme? En mourant pour eux, on allait directement au ciel, et même, il y en avait, ceux-là qui n’avaient rien à se reprocher, qui ressuscitaient après leur mort.
Ils parlaient avec un extrême emportement, absolument convaincus de ce qu’ils disaient, jetant comme un acte de foi toutes les théories fausses dont on avait bourré leur esprit enfantin dans de mystérieuses prédications au fond des bois.
Soudain l’un d’eux avisa Jean Sennerède, qui achevait tranquillement son morceau de galette.
— Eh! l’homme, d’où es-tu? dit-il en lui touchant l’épaule.
— De Fougères.
— Où vas-tu?
— A Ernée, pour acheter des pièces de bois.
— Reste avec nous.
— Je ne peux pas, j’ai femme et enfant.
Tout semblait terminé ; mais un réfractaire, plus échauffé que les autres, reprit:
— Es-tu chouan ou pataud?
Sennerède tressaillit, mais il se remit vite:
— Je ne suis qu’un pauvre homme, et je ne fais point de politique.
Dans un coin, le père Palicot feignait de dormir. Les réfractaires se mirent à parler bas. Jean Sennerède crut distinguer les mots de «pataud de Fougères», «d’éclaireur ennemi», «d’exemple à faire!»
A tout hasard, en se baissant pour remettre devant le feu la cruche de cidre tiède dont il avait bu une gorgée, il prit une grande poignée de cendres qu’il mit dans la poche de sa veste. Puis, il fit semblant de dormir et ferma les yeux.
Les autres, de plus en plus surexcités, parlaient à haute voix. Une colère passa sur leurs visages enflammés par la boisson. Ils commencèrent à proférer des menaces contre le pataud qui commença à avoir peur.
— Parlez plus haut, ne vous gênez pas! dit la voix d’un homme qui venait d’entrer par la porte du jardin.
Les chouans se calmèrent subitement.
— Maître Renart, firent-ils.
— Lui-même, et qui vient vous dire que tous les ordres sont donnés, et qu’à l’aube, demain matin, on marchera sur Fougères. La surprise arracha un mouvement brusque à Sennerède. L’escabeau fit du bruit, et Renart, en se retournant, distingua une ombre à la lueur du feu mourant.
— A propos, fit-il, quel est celui-là ?
— C’est vantié un pataud de Fougères, dit un réfractaire. Il nous a dit qu’il allait à Ernée. Sennerède continuait à rester immobile, la figure engoncée dans le col de sa veste, la main dans sa poche, sur la cendre.
Renart s’approcha du feu et y prit un tison pour allumer sa pipe. Quand il en eut aspiré quelques bouffées, il secoua rudement le dormeur.
— Veux-tu bien te réveiller, animal? Voyons, montre ta face.
Sous le ciel pâle et froid, ce fut une course échevelée.

Sennerède leva la tète et le regarda fièrement. L’autre rugit.
— Ah! coquin! cette fois nous allons régler nos comptes. Voyez-vous, mes amis, cet homme-là est un pataud de Fougères, c’est un garde national qui vient nous espionner, faites-lui son affaire, et vite!
Sennerède ne leur laissa point le temps d’arriver. Il se dressa devant Renart et lui lança violemment une poignée de cendre dans les yeux. Pendant que le chouan aveuglé laissait tomber sa pipe et portait les mains à son visage, Sennerède bondit de côté et disparut par la porte entr’ouverte.
Les réfractaires déchargèrent leurs fusils sur lui, pendant qu’il franchissait l’escalier de l’enclos, le manquèrent et s’élancèrent sur ses traces.
Sous le ciel pâle et froid ce fut une course échevelée. L’homme qui veut tuer poursuivant l’homme qui veut vivre, quatre contre un. Les souliers ferrés sonnaient sur le gravier de la route. Au loin, la voix de Renart criait: Tuez-le! tuez-le!... Le tuer n’était point chose facile, Sennerède ayant de bonnes jambes. Malheureusement pour lui, il était fatigué des courses faites dans la journée et n’avait pris qu’un repos insuffisant.
Derrière lui, les jeunes gâs soufflaient bruyamment. Ils criaient par intervalles:
— Arrête, pataud! Arrête, pataud 1
Un d’entre eux ajouta:
— Tu n’auras qu’un bras de cassé !
Sennerède était épuisé. Il savait les chouans observateurs de la parole donnée, et il songea qu’avec un bras de cassé, il pourrait arriver à temps pour avertir les Fougerais et sauver la ville.
Il s’arrêta, et, sans dire un mot, il tendit aux chouans son bras droit.
D’un coup sec de penbas, l’un d’entre eux cassa l’os entre le coude et l’épaule. La douleur dut être horrible. Sennerède ne poussa pas un cri.
Leur besogne faite, les réfractaires revinrent sur leurs pas. Quant à Sennerède, il quitta la grande route et se jeta sur la droite dans une haie épaisse. Il fit bien.
Renart, en apprenant qu’on l’avait épargné, était entré dans une violente colère. Il regrettait de laisser sa vengeance incomplète, et peut-être aussi d’avoir trop parlé devant le Bleu.
Les chouans retournèrent sur la route. Elle était déserte. Jean Sennerède les vit passer et repasser devant lui. Quand le bruit de leurs pas se fut perdu dans l’éloignement, il courut à Fougères.
Le lendemain, à l’aube, les chouans se présentèrent devant la ville. Tous, les hommes et les femmes étaient aux murailles. Les brigands durent rentrer dans les bois.
DEUXIÈME PARTIE
Table des matières
L’ATTAQUE DE FOUGÈRES
I
Table des matières
Ce qui frappe dans l’histoire des guerres civiles, en Bretagne et en Vendée, c’est chez les chouans l’obstination froide, la ténacité, la volonté forte d’atteindre leur but. Les Bleus luttaient avec une conviction profonde, souvent imprévoyante. Le fanatisme contre la foi!
Battus devant Fougères, les chouans ne perdaient pas courage. Les prédications ardentes des curés, des absolutions multipliées donnèrent du cœur à tous les coureurs des bois. Une autre pensée aussi les guidait. Fougères était une ville riche et bien fortifiée. Pour les soldats, il y avait là l’attrait du pillage; les chefs y voyaient une solide forteresse pleine de fusils, bien munie de poudre. Les envois de l’Angleterre devenaient rares et souvent étaient capturés avant d’arriver à destination. Il leur fallait cette place à tout prix, mais, pour l’avoir, il leur fallait attendre que la grande armée vendéenne qui opérait sur la Loire pût leur envoyer des renforts.
Pendant le cours de l’année, ils ne laissèrent rien transpirer de leurs projets. Ils continuèrent seulement à épouvanter le pays.
Les gardes nationaux pouvaient à grand’peine protéger les caisses de numéraire qu’on envoyait à Rennes. Il ne se passait guère de semaine où, malgré son escorte, la diligence d’Ernée à Fougères ne fût arrêtée, et les voyageurs impitoyablement rançonnés. Les gardes nationaux couraient les grandes routes, mais ils ne pouvaient atteindre un ennemi insaisissable qui s’égaillait à leur approche. Parfois, au détour d’un chemin, une balle tombait au milieu d’eux, frappant juste. On relevait le camarade, mort ou blessé. On fouillait les bois, les haies et les fossés; on ne trouvait rien. L’ennemi avait des retraites sûres.
D’autres fois, c’était un homme qui revenait du marché, et que, le lendemain, des passants trouvaient complètement dépouillé, la gorge ou le ventre troué d’un coup de couteau
Parfois un propriétaire, un fermier riche et suspect, était chauffé jusqu’à ce qu’il donnât tout l’argent qu’il tenait caché.
Quelqu’un trahissait-il? Toute sa famille était condamnée. L’homme était confessé et tué. On envoyait directement au ciel la femme et les enfants.
Les républicains de Fougères attendaient avec impatience l’arrivée d’un corps de troupes qui purgeât le pays. Les colonnes infernales auraient vite fait de disperser les brigands. Malheureusement, la Convention n’avait guère de soldats. Il en fallait trop à la frontière devant l’Europe coalisée. Le patriotisme des habitants devait et pouvait suffire à maintenir l’ordre. C’était l’opinion de bien des Fougerais qui se croyaient parfaitement en sûreté et qui pensaient que le dernier échec des chouans les avait déconcertés pour toujours. D’autres qui connaissaient mieux leur pays étaient moins rassurés et se tenaient sur leurs gardes.
Ceux-là seuls avaient raison. Les chouans, en effet, conspiraient encore. Le soir, à la nuit tombante, les cris de hiboux se multipliaient régulièrement sur certains points, et des hommes armés arrivaient par tous les sentiers au lieu du rendez-vous.
Ils allaient recevoir un secours inattendu. La grande armée vendéenne, après de nombreuses victoires, venait d’être battue à Cholet. Quatre-vingt mille fugitifs, hommes, femmes et enfants, avaient passé la Loire à Saint-Florent, laissant sur le champ de bataille leurs généraux Lescure et Bonchamps. La Rochejacquelein, désespéré, conduisait les débris de cette horde fanatisée. Ils remontèrent la vallée de la Mayenne, prirent Laval et se portèrent au nord-ouest pour assurer leurs communications avec l’Angleterre. Les Vendéens furent vainqueurs à Entrammes, et la plupart marchèrent sur Fougères. Les brigands du pays ne devaient pas laisser échapper l’occasion qui leur était offerte d’enlever la ville. Un jour le curé Rousseau dont on commençait à parler, Marche-à-terre, Baptiste Renart et Jean Chouan, tinrent un conciliabule à l’auberge de Fleurigné. La fin de l’année approchait. Il fallait avant l’hiver renouveler les provisions de l’armée de la foi. Il fallait prendre Fougères.
Il fut convenu qu’on brûlerait un village du côté de Saint-Pierre des Landes. Les Fougerais, qu’on aurait soin d’avertir du fait, croiraient les chouans éloignés pour quelques jours. Eux, sans perdre de temps, avec les renforts qui venaient d’arriver, marcheraient sur la ville et l’attaqueraient en plein midi, à l’heure où les chouans ne se battent jamais. Les Bleus surpris seraient aisément vaincus.
On régla ensuite le plan de la bataille: Marche-à-terre arriverait par la route de la Pèlerine, Jean Chouan prendrait celle de l’Huîtré. Ils commenceraient le combat, et quand le faubourg de Saint-Sulpice serait dégarni de troupes, Renart et le curé Rousseau entreraient dans la ville, remonteraient la rue de la Beuverie et prendraient la garde nationale entre deux feux.
Tout fut fait comme il avait été convenu, et le 3 novembre 1793, à onze heures du matin, les chouans débouchèrent en colonnes serrées par les routes de la Pèlerine et de l’Huîtré, en chantant des cantiques et en criant: Vive le Roi!