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Gustave Flaubert
Correspondance (1830-1850)

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066327774
Table des matières
SOUVENIRS INTIMES
II
III
CORRESPONDANCE DE GUSTAVE FLAUBERT
PREMIÈRE SÉRIE
(1830-1850)
PARIS
G. CHARPENTIER ET Cie, ÉDITEURS
11, RUE DE GRENELLE, 11
1887
SOUVENIRS INTIMES
Table des matières
Ces pages ne sont point une biographie de Gustave Flaubert; ce sont de simples souvenirs: les miens et ceux que j’ai pu recueillir.
La vie de mon oncle s’est passée tout entière dans l’intimité de la famille, entre sa mère et moi: la raconter c’est le faire connaître, aimer et estimer davantage; je crois ainsi accomplir un devoir pieux envers sa mémoire.
Avant la naissance de Gustave Flaubert, mes grands-parents avaient eu trois enfants; l’aîné, Achille, de neuf ans plus âgé, et deux autres morts petits; puis vinrent Gustave et un autre garçon qui mourut à quelques mois. Enfin ma mère, Caroline, fut la dernière.
Elle et son jeune frère s’aimaient d’une tendresse particulière. Séparés seulement par trois années, les deux petits ne se quittaient guère; à peine Gustave a-t-il appris quelque chose qu’il le répète à sa soeur; il fait d’elle son élève; un de ses grands plaisirs est de l’initier à ses premières compositions littéraires. Plus tard quand il sera à Paris, c’est à elle qu’il écrit, c’est elle qui transmettra aux parents les nouvelles quotidiennes, car cette douce communauté de pensées ne se perd pas.
Je dois la plupart des faits relatifs à l’enfance de mon oncle à ce que m’en a raconté la vieille bonne qui l’a élevé, morte trois ans après lui en1883. Aux familiarités permises avec l’enfant avaient succédé chez elle un respect et un culte pour son maître. Elle était «pleine de lui,» se rappelant ses moindres actions, ses moindres paroles. Quand elle disait: «Monsieur Gustave», elle croyait parler d’un être extraordinaire. Ceux qui l’ont connu apprécieront la part de vérité contenue dans l’admiration naïve de la vieille servante.
Gustave Flaubert avait quatre ans lorsque Julie vint à Rouen en1825au service de mes grands-parents. Elle était du village de Fleury-sur-Andelle, situé dans cette jolie vallée toute souriante qui s’étend de Pont-Saint-Pierre au gros bourg de Lyons-la-Forêt. La côte «des Deux-Amants» en protège l’entrée; çà et là des châteaux, l’un entouré d’eau avec son pont-levis, puis la superbe propriété de Radepont, les ruines d’une vieille abbaye et des bois tout autour sur les collines.
Ce pays charmant est fertile en vieilles histoires d’amour et de revenants. Julie les connaissait toutes; c’était une habile conteuse que cette simple fille du peuple douée d’un esprit naturel fin et très plaisant. Ses parents de père en fils étaient postillons, assez mauvais sujets et forts buveurs.
Gustave, tout petit, s’asseyait près d’elle des journées entières. Pour l’amuser, Julie joignait à toutes les légendes apprises au foyer le souvenir de ses lectures, car, retenue au lit pendant un an par un mal de genou, elle avait lu plus qu’une femme de sa classe.
L’enfant était d’une nature tranquille, méditative et d’une naïveté dont il conserva des traces toute sa vie. Ma grand’mère m’a raconté qu’il restait de longues heures un doigt dans sa bouche, absorbé, l’air presque bête. A six ans, un vieux domestique qu’on appelait Pierre, s’amusant de ses innocences, lui disait quand il l’importunait: «Va donc voir au fond du jardin ou à la cuisine si j’y suis.» Et l’enfant s’en allait interroger la cuisinière: «Pierre m’a dit de venir voir s’il était là.» Il ne comprenait pas qu’on voulût le tromper et devant les rires restait rêveur, entrevoyant un mystère.
Ma grand’mère avait appris à lire à son fils aîné, elle voulut en faire autant pour le second et se mit à l’œuvre. La petite Caroline à côté de Gustave apprit de suite, lui ne pouvait y parvenir, et après s’être bien efforcé de comprendre ces signes qui ne lui disaient rien, il se mettait à pleurer de grosses larmes. Il était cependant avide de connaître et son cerveau travaillait.
En face de l’Hôtel-Dieu, dans une modeste petite maison de la rue de Lecat vivaient deux vieilles gens, le père et la mère Mignot. Ils avaient une tendresse extrême pour leur petit voisin. Sans cesse le bambin, sur un signe d’intelligence, ouvrant la grande et lourde porte de l’Hôtel-Dieu, traversait en courant la rue et venait s’asseoir sur les genoux du père Mignot.
Ce n’étaient pas les friandises de la bonne femme qui le tentaient, mais les histoires du vieux. Il en savait des quantités plus jolies les unes que les autres et avec quelle patience il les racontait! Désormais Julie était remplacée. L’enfant n’était pas difficile, mais avait des préférences féroces; celles qu’il aimait il fallait les lui redire bien des fois.
Le père Mignot faisait aussi la lecture. Don Quichotte surtout passionnait mon oncle; il ne s’en lassait jamais. Il a toute sa vie gardé pour Cervantès la même admiration.
Dans les scènes suscitées par la difficulté d’apprendre à lire, le dernier argument, irréfutable selon lui, était: «A quoi bon apprendre, puisque papa Mignot lit?»
Mais l’âge d’entrer au collège arrivait; il allait avoir neuf ans, il fallait à toute force savoir, le vieil ami ne pouvait le suivre. Gustave s’y mit résolument et en quelques mois rattrapa les enfants de son âge. Il entra en huitième.
Il ne fut pas ce qu’on appelle un élève brillant. Manquant sans cesse à l’observation de quelque règlement, ne se gênant pas pour juger ses professeurs, les pensums abondaient, et les premiers prix lui échappaient, sauf en histoire, où il fut toujours le premier. En philosophie il se distingua, mais il ne comprit jamais rien aux mathématiques.
Plein d’exubérance et généreux, il avait de chauds amis qu’il amusait extrêmement par son intarissable verve et sa bonne humeur. Ses mélancolies, car il en avait déjà, se passaient dans une région de son esprit accessible à lui seul et ne se mêlaient pas encore à sa vie extérieure. Il avait une grande mémoire, n’oubliant ni les bienveillances, ni les vexations dont il avait pu être l’objet; ainsi il conservait pour son professeur d’histoire Chéruel une grande reconnaissance et haïssait certain pion qui, pendant l’étude, l’avait empêché de lire un de ses livres favoris.
Mais les années de collège furent misérables; il ne put jamais s’y habituer, ayant horreur de la discipline, de tout ce qui sentait le militarisme. L’usage d’annoncer les changements d’exercices par le roulement du tambour l’irritait, et celui de faire mettre en rang les élèves pour passer d’une classe dans une autre l’exaspérait. La contrainte dans ses mouvements était un supplice et la promenade en bande le jeudi n’était pas un plaisir, non qu’il fût faible, mais par une antipathie native pour tout ce qui lui semblait mouvement inutile; antipathie pour la marche qui dura toute sa vie. De tous les exercices du corps, seule la natation lui plaisait; il était très bon nageur.
Les jours ternes et pénibles du collège s’éclairaient par les sorties du jeudi et du dimanche; retrouver la famille aimée, la petite sœur, était une joie sans pareille.
Au dortoir, pendant la semaine, grâce à des bouts de bougie emportés en cachette, il avait lu quelque drame de Victor Hugo, et la passion du théâtre était dans tout son feu.
Dès dix ans, Gustave composa des tragédies. Ces pièces, dont il était à peine capable d’écrire les rôles, étaient jouées par lui et ses camarades. Une grande salle de billard attenant au salon leur fut abandonnée, Le billard poussé au fond servit de scène; on y montait par un escabeau de jardin. Caroline avait la surveillance des décors et des costumes. La garde-robe de la maman était dévalisée, les vieux châles faisant d’admirables péplums. Il écrivait à un de ses principaux acteurs, à Ernest Chevalier: «Victoire, Victoire, Victoire, Victoire, Victoire! Tu viendras, Amédée, Edmond, Mme Chevalier, maman, deux domestiques et peut-être des élèves viendront nous voir jouer. Nous donnerons quatre pièces que tu ne connais pas. Mais tu les auras bientôt apprises. Les billets de1re, 2e et3e sont faits. Il y aura des fauteuils. Il y a aussi des toits, des décorations; la toile est arrangée. Peut-être il y aura dix à douze personnes. Alors il faut du courage et ne pas avoir peur, etc..
Alfred Le Poittevin, de quelques années plus âgé que Gustave, et sa sœur Laure faisaient aussi partie de ces représentations. La famille Le Poittevin était liée avec les Flaubert par les deux mères, qui s’étaient connues en pension dès l’âge de neuf ans. Alfred Le Poittevin eut sur la jeunesse de mon oncle une influence très grande en contribuant à son développement littéraire. Il était doué d’un esprit brillant, plein de verve et d’excentricité; la mort l’enleva jeune, ce fut un grand deuil. Il est parlé de lui dans la préface des «Dernières Chansons».
Quelques mots sur mes grands-parents et sur le développement moral et intellectuel de mon oncle.
Mon grand-père, dont les traits ont été esquissés dans madame Bovary, sous ceux du docteur Larivière appelé en consultation au lit d’Emma mourante, était fils d’un vétérinaire de Nogent-sur-Seine. La situation de la famille était très modeste; néanmoins, en se gênant beaucoup, on l’envoya à Paris, étudier la médecine. Il remporta le premier prix au grand concours et fut par ce succès reçu docteur sans qu’il en coûtât rien aux siens. A peine venait-il de passer ses examens qu’il fut envoyé par Dupuytren, dont il était l’interne, à Rouen près du docteur Laumonier, alors chirurgien de l’hôpital. Ce séjour ne devait être que. momentané; le temps de remettre sa santé affaiblie par trop de travail et les privations d’une vie pauvre. Au lieu de rester quelques mois, le jeune médecin y resta toute sa vie. Les appels fréquents de ses nombreux amis, l’espérance d’arriver à Paris à une haute position médicale, espérance justifiée par ses débuts, rien ne le décida à quitter son hôpital et une population à laquelle il s’était attaché profondément. Mais au début ce fut l’amour qui causa ce séjour prolongé, amour pour une jeune fille entrevue un matin, une enfant de treize ans, la filleule de Mme Laumonier, une orpheline en pension qui chaque semaine sortait chez sa marraine.
Anne-Justine-Caroline Fleuriot était née en1794à Pont-l’Évêque dans le Calvados. Par sa mère elle était alliée aux plus vieilles familles de la Basse-Normandie. «On fait grand bruit, dit dans une de ses lettres Charlotte Corday, du mariage si disproportionné entre Charlotte Cambremer de Croixmare et Jean-Baptiste-François-Prosper Fleuriot, médecin, sans réputation. A30ans, Mlle de Croixmare avait été réintégrée au couvent. Mais les obstacles finirent par être vaincus, les murs du couvent franchis et le mariage consommé. Un an après, une fille naissait et sa mère mourait en lui donnant le jour. L’enfant laissée dans les bras du père, devint pour lui un objet de culte et de tendresse. A soixante ans, ma grand’mère se souvenait encore avec émotion des baisers de son père. «Il me déshabillait lui-même chaque soir», disait-elle, «et me mettait dans mon petit lit, voulant en tout remplacer ma mère.» Ces soins paternels cessèrent bien vite. Le docteur Fleuriot se voyant mourir confia sa fille à deux anciennes maîtresses de Saint-Cyr qui tenaient à Honfleur un petit pensionnat. Ces dames promirent de la garder jusqu’à son mariage, mais elles ne tardèrent pas aussi à disparaître; alors son tuteur M. Thouret, envoya la jeune fille chez Mme Laumonier, sœur de Jacques-Guillaume Thouret, député de Rouen aux États généraux et président de cette assemblée. Elle venait d’arriver comme mon grand-père quand ils se virent; quelques mois après ils s’avouèrent leur amour et se promirent d’être l’un à l’autre.
Le ménage Laumonier, semblable à beaucoup d’autres de cette époque, tolérait sous–des dehors spirituels et gracieux, la légèreté des mœurs. La nature éminemment sérieuse de ma grand’mère et son amour la préservèrent des dangers d’un tel milieu. Mon grand-père d’ailleurs, plus clairvoyant qu’elle ne pouvait l’être, voulut qu’elle restât en pension jusqu’au moment de l’épouser. Elle avait dix-huit ans et lui vingt-sept quand ils se marièrent. Leur bourse était légère mais leur cœur s’en effraya peu. L’apport de mon grand-père se bornait à son avenir, ma grand’mère avait une petite ferme d’un revenu de4000livres.
Le ménage s’établit dans la rue du Petit-Salut, près la rue Grand-Pont, petite rue aux maisons étroites penchées l’une sur l’autre, et où le soleil ne peut envoyer ses rayons. Dans mon enfance grand’mère m’y faisait souvent passer et en regardant les fe-. nêtres elle me disait d’une voix grave, presque religieuse: «Vois-tu, là se sont passées les meilleures années de ma vie.»
Issu d’un Champenois et d’une Normande, Gustave Flaubert offre les signes caractéristiques de ces deux races dans son tempérament à la fois très expansif et enveloppé de la mélancolie vague des peuple du Nord. Son humeur était égale et gaie avec des accès de bouffonnerie fréquents, et pourtant au fond de sa nature il y avait une tristesse indéfinie, une sorte d’inquiétude; l’être physique était robuste, porté aux pleines et fortes jouissances, mais l’âme aspirant à un idéal introuvable souffrait sans cesse de ne le rencontrer en nulle chose. Ceci se traduisait dans les plus petits riens; il eût voulu ne pas sentir la vie, car, chercheur sans trêve de l’exquis, il était arrivé à ce que la sensation chez lui fût presque toujours une douleur. Cela tenait sans doute à la sensibilité du système nerveux que les commotions violentes d’une maladie dont il eut des accès à plusieurs reprises, surtout dans sa jeunesse, avait affiné à un point extrême. Mais cela venait aussi de son grand amour de l’idéal. Cette maladie nerveuse jeta comme un voile sur toute sa vie; c’était une crainte qui obscurcissait les plus beaux jours; pourtant elle n’eut pas d’influence sur sa robuste santé, et le travail incessant et vigoureux de son cerveau continua sans interruption.
C’était un fanatique que Gustave Flaubert; il avait pris l’art pour son dieu, et comme un dévot, il a connu toutes les tortures et tous les enivrements de l’amour qui se sacrifie. Après les heures passées en communion avec la forme abstraite, le mystique redevenait homme, était bon vivant, riait d’un franc rire, débordant de verve et mettant un entrain charmant à raconter une anecdote plaisante, un souvenir personnel. Un de ses plus grands plaisirs était d’amuser ceux qui l’entouraient. Pour m’égayer quand j’étais triste ou malade, que n’eut-il pas fait?
Il était facile de sentir l’honnêteté de ses origines. De son père il avait reçu sa tendance à l’expérimentalisme, cette observation minutieuse des choses qui le faisait passer des temps infinis à se rendre compte du plus petit détail et ce goût de toute connaissance qui le rendait un érudit aussi bien qu’un artiste. Sa mère lui transmettait l’impressionnabilité et cette tendresse presque féminine qui débordait souvent de son grand cœur et mouillait parfois ses yeux à la vue d’un enfant. Ses goûts de voyage, ils me viennent, disait-il, d’un de mes ancêtres, un marin qui prit part à la conquête du Canada. Il était très fier de compter ce brave parmi les siens, cela lui semblait très «crâne»; pas bourgeois, car il avait la haine du «bourgeois» et employait constamment ce terme, mais dans sa bouche il était synonyme d’être médiocre, envieux, ne vivant que d’apparence de vertu et insultant toute grandeur et toute beauté.
A la mort de M. Laumonier, mon grand-père lui succéda comme chirurgien en chef de l’Hôtel-Dieu. C’est dans cette vaste demeure que Gustave Flaubert est né.
L’Hôtel-Dieu de Rouen, construction du siècle dernier, ne manque pas d’un certain caractère; les lignes droites de son architecture ont quelque chose de sage et de recueilli. Situé à l’extrémité de la rue de Crosne, quand on vient de l’intérieur de la ville on voit se dresser en face de soi la large grille cintrée, toute noire, derrière laquelle s’étend une cour plantée de tilleuls alignés; au fond, et sur les côtés, les bâtiments.
La partie occupée jadis par mes grands-parents forme une aile; on y accède par une entrée indépendante de l’hospice; à gauche de la grille centrale, une porte haute s’ouvre sur une cour où l’herbe pousse entre les vieux pavés. De l’autre côté du pavillon, un jardin formant angle sur la rue, encaissé à gauche par un mur couvert de lierre et cerné à droite par les constructions de l’hôpital. Ce sont de hautes murailles grises, trouées de petites vitres derrière lesquelles viennent se coller des figures maigres, la tête ceinte d’un linge blanc. Ces silhouettes hâves, aux yeux creux, dénotant la souffrance, ont quelque chose de profondément–triste.
La chambre de Gustave était située du côté de la cour d’entrée, au deuxième étage. La vue s’étendait sur les jardins de l’hôpital, dominant le faite des arbres; sous leur verdure les malades, les jours de soleil, viennent s’asseoir sur les bancs de pierre; de temps en temps l’aile blanche du grand bonnet d’une sœur traverse rapidement la cour, puis ce sont quelques rares visiteurs, les parents des malades ou les amis des internes, mais jamais rien de bruyant, rien ’inattendu.
Ce milieu mélancolique et sévère n’a pas dû être sans influence sur Gustave Flaubert. Il s’en est dégagé cette compassion exquise pour toutes les souffrances humaines et aussi cette haute moralité qui ne l’a jamais quitté et que ne soupçonnaient guère ceux qu’il scandalisait par ses paradoxes.
Rien ne répondait moins à ce qu’on est convenu d’appeler un artiste, que mon oncle. Parmi les particularités de son caractère un contraste m’a toujours étonné. Cet homme si préoccupé de la beauté dans le style et qui donnait à la forme une place si haute, pour ne pas dire la première, l’a été très peu de la beauté des choses qui l’entouraient; il se servait d’objets et de meubles dont les contours lourds ou disgracieux eussent choqué les moins délicats, et n’avait nullement le gout du bibelot si répandu à notre époque. Il aimait l’ordre avec passion, le poussait même jusqu’à la manie et n’aurait pu travailler sans que ses livres fussent rangés d’une certaine façon. Il conservait soigneusement toutes les lettres à lui adressées. J’en ai trouvé des caisses pleines.
Pensait-il qu’on en ferait autant à l’égard des siennes et que plus tard, le grand intérêt de sa correspondance, qui le révèle sous un jour si différent de ses œuvres, m’imposerait la tâche de la recueillir et de la publier? Nul ne peut le dire.
Il a toujours apporté une régularité extrême au travail de chaque jour; il s’y attelait comme un bœuf à la charrue, sans se soucier de l’inspiration dont l’attente stérilise, disait-il. Son énergië de vouloir, pour tout ce qui regardait son art, était prodigieuse et sa patience ne se lassait jamais. Quelques années avant sa mort, il s’amusait à dire: «Je suis le dernier des pères de l’Église,» et de fait avec sa longue houppelande marron et sur le sommet de son crâne une petite calotte de soie noire, il avait quelque chose d’un solitaire de Port-Royal.
Je le vois encore parcourant la terrasse de Croisset, absorbé dans sa pensée, il s’arrêtait tout à coup, croisait ses bras, se renversait en levant la tête et restait quelques instants les yeux fixés dans l’espace au-dessus de lui, puis reprenait tranquillement sa marche.
La vie à l’Hôtel-Dieu était régulière, large et bonne. Mon grand-père, arrivé à une haute situation médicale, donnait à ses enfants tout ce que l’aisance et la tendresse peuvent apporter de bonheur à la jeunesse. Il avait acheté à Déville près Rouen une maison de campagne dont il se défit un an avant sa mort, le chemin de fer coupant le jardin à quelques mètres de l’habitation. C’est alors qu’il acheta Croisset sur les bords de la Seine.
Tous les deux ans la famille entière se rendait à Nogent-sur-Seine chez les parents Flaubert. C’était un vrai voyage qu’on faisait en chaise de poste, à petites journées, comme au bon vieux temps. Cela avait laissé d’amusants souvenirs à mon oncle, mais ceux qui le charmaient tout particulièrement se rapportent aux vacances passées à Trouville, qui alors n’était qu’un simple village de pêcheurs.
Il y fit la rencontre d’une famille anglaise, la famille de l’amiral Collier, dont tous les membres étaient beaux et intelligents. Les filles aînées, Gertrude et Henriette, devinrent promptement les intimes de mon oncle et de ma mère. Gertrude, depuis madame Tennant, m’écrivait dernièrement quelques pages sur sa jeunesse. Je traduis les lignes suivantes: «Gustave Flaubert était alors semblable à un jeune Grec. En pleine adolescence, il était grand et mince, souple et gracieux comme un athlète, inconscient des dons qu’il possédait physiquement et moralement, peu soucieux de l’impression qu’il produisait et entièrement indifférent aux formes reçues. Sa mise consistait en une chemise de flanelle rouge, un pantalon de gros drap bleu, une écharpe de même couleur serrée étroitement autour des reins et un chapeau posé n’importe comment, souvent tête nue. Quand je lui parlais de célébrité ou d’influence à exercer comme de choses désirables et que j’estimerais, il écoutait, souriait et semblait superbement indifférent. Il admirait ce qui était beau dans la nature, l’art et la littérature et vivrait pour cela, disait-il, sans pensée personnelle. Il ne songeait nullement à la gloire ni à aucun gain. N’était-ce pas assez qu’une chose fût vraie et belle? Sa grande joie était de trouver quelque chose qu’il jugeât digne d’admiration. Le charme de sa société était dans son enthousiasme pour tout ce qui était noble et le charme de son esprit dans une individualité intense. Il haïssait toute hypocrisie. Ce qui manquait à sa nature, c’était l’intérêt aux choses extérieures, aux choses utiles. S’il arrivait à quelqu’un de dire que la religion, la politique, les affaires avaient un intérêt aussi grand que la littérature et l’art, il ouvrait les yeux avec étonnement et pitié. Être un lettré, un artiste, cela seul valait la peine de vivre.»
C’est à Trouville aussi qu’il connut l’éditeur de musique Maurice Schlesinger et sa femme. Plusieurs figures originales étaient restées gravées dans sa mémoire de ses séjours au bord de la mer, entre autres celle d’un vieux marin, le capitaine Barbet, et de sa fille la Barbette, petite bossue criant toujours contre ses marmots; celle encore du docteur Billard, du père Couillère, maire de la commune et chez lequel on faisait des repas qui duraient six heures. En écrivant «Un cœur simple» il s’est rappelé ces années-là. Madame Aubin, ses deux enfants, la maison où elle demeure, tous les détails si vrais, si sentis de cette simple histoire, sont d’une exactitude frappante. Madame Aubin était une tante de ma grand’mère; Félicité et son perroquet ont vécu.
Dans les dernières années mon oncle avait un charme extrême à revivre sa jeunesse. Il a écrit «Un coeur simple» après la mort de sa mère. Peindre la ville où elle était née, le foyer où elle avait joué, ses cousins, compagnons de son enfance, c’était la retrouver, et cette douceur a contribué à faire sortir de sa plume ses plus touchantes pages, celles peut-être où il a laissé le plus deviner l’homme sous l’écrivain. Qu’on se rappelle seulement cette scène entre madame Aubin et sa servante quand elles rangent ensemble les menus objets ayant appartenu à Virginie. Un grand chapeau de paille noire que portait ma grand’mère éveillait en mon oncle une émotion semblable; il prenait au clou la relique, la considérait en silence, ses yeux s’humectaient et respectueusement il la replaçait.
Enfin l’heureuse époque de quitter le collège arriva, mais la terrible question de choisir une profession, d’embrasser une carrière, empoisonna sa joie. De vocation il n’en avait que pour la littérature, or «la littérature» n’est pas une carrière; elle ne mène à aucune «position». Mon grand-père aurait voulu que son fils fût un savant et un praticien. Se vouer à la recherche unique et exclusive du beau, de la forme, lui semblait presque une folie. Homme d’un caractère éminemment fort, d’habitudes très actives, il comprenait difficilement le côté nerveux et un peu féminin qui caractérise toutes les organisations artistiques. Près de sa mère, mon oncle eût trouvé plus d’encouragement, mais elle tenait à ce qu’on obéît au père et il fut résolu que Gustave ferait son droit à Paris. Il partit triste de quitter les siens, sa sœur surtout.
A Paris il habitait rue de l’Est un petit appartement de garçon où il se trouvait mal installé. Les plaisirs bruyants et faciles de ses camarades lui semblaient bêtes, il n’y participait guère. Alors il restait seul, s’enfermait, ouvrait un livre de droit qu’il rejetait aussitôt, s’étendait sur son lit, fumait et rêvait beaucoup. Il s’ennuyait démesurément et devenait sombre.
Seul l’atelier de Pradier le réchauffait un peu; il y voyait tous les artistes de l’époque et à leur contact il sentit grandir ses instincts. Un jour il y rencontre Victor Hugo. Des femmes y viennent, c’est là qu’il voit pour la première fois Mme Louise Colet. Il fréquentait aussi souvent les jolies Anglaises de Trouville, le salon de l’éditeur Maurice Schlesinger et la maison hospitalière de l’ami de son père le docteur Jules Clo quet, qui un été l’entraîna dans les Pyrénées et en Corse. L’Éducation sentimentale a été composée avec des souvenirs de cette époque.
Mais malgré l’amitié, malgré l’amour sans doute, l’ennui, un ennui sans bornes l’envahissait. Ce travail contraire à ses goûts lui devenait intolérable, sa santé s’en altéra sérieusement, il revint à Rouen.
Le mariage de ma mère, l’année suivante sa mort, et peu de temps après celle de mon grand-père, laissèrent ma grand’mère dans un tel chagrin qu’elle fut heureuse de conserver son fils près d’elle. Paris et l’école de droit furent abandonnés. C’est alors qu’il fit, accompagné de Maxime Ducamp, le voyage en Bretagne qu’ils ont écrit ensemble sous le titre: A travers les Champs et les Grèves».
De retour, il se mit à «Saint Antoine», sa première grande œuvre: elle avait été précédée de bien d’autres dont quelques fragments ont été publiés depuis sa mort. Le «Saint Antoine» composé alors n’est pas celui connu du public. Cette œuvre fut reprise à trois époques différentes, avant d’être terminée définitivement.
En1849Gustave Flaubert fit un second voyage avec Maxime Ducamp. Cette fois c’était vers l’Orient que se dirigeaient les deux amis, l’Orient depuis si longtemps rêvé!
II
Table des matières
Mes réminiscences personnelles datent de son retour. Il revint le soir; j’étais couchée; on m’éveilla.. Il me prit dans mon petit lit, m’enleva brusquement et me trouva drôle avec ma longue robe de nuit; je me rappelle qu’elle flottait plus bas que mes pieds. Il se mit à rire très fort, puis m’imprima sur les joues de gros baisers qui me firent crier, je sentis le froid de sa moustache humide de rosée et je fus très satisfaite quand on me recoucha. J’avais, alors cinq ans, nous étions chez les parents de Nogent. Trois mois plus tard, en Angleterre, je le revois encore distinctement. C’était le moment de la première Exposition de Londres; on m’y conduisit; la foule me faisant peur, mon oncle m’assit sur son épaule; je traversai les galeries dominant tout le monde et fus cette fois bien heureuse d’être dans ses bras. On me choisit une gouvernante, nous revînmes à Croisset.
Mon oncle voulut de suite commencer mon éducation. La gouvernante ne devait m’enseigner que l’anglais; ma grand’mère m’avait appris à lire, à écrire; lui se réservait l’histoire et la géographie. Il trouvait inutile d’étudier la grammaire, prétendant que l’Orthographe s’apprenait en lisant et qu’il était mauvais de charger d’abstractions la mémoire d’un enfant, qu’on commençait par où l’on devait finir.
Puis des années toutes semblables commencèrent.
Croisset, où nous habitions, est le premier village sur les bords de la Seine en allant de Rouen au Havre. La maison, de forme longue et basse, toute blanche, pouvait avoir environ deux cents ans de date. Elle avait appartenu et servi de maison de campagne aux moines de l’abbaye de Saint-Ouen, et mon oncle se plaisait à penser que l’abbé Prévost y avait composé Manon Lescaut. Dans la cour intérieure, où existaient encore les toits pointus et les fenêtres à guillotine du XVIIe siècle, la construction était intéressante, mais la façade laide. Elle avait subi au commencement du siècle une de ces réparations de mauvais goût comme en ont tant produit le premier empire et le règne de Louis-Philippe. Sur le dessus des portes d’entrées, il y avait, en manière de bas-reliefs, de vilains moulages, d’après les saisons de Bouchardon, et le chambranle de la cheminée du salon représentait à ses deux angles deux momies en marbre blanc, souvenir de la campagne d’Égypte.
Les pièces étaient peu nombreuses, mais assez vastes. La grande salle à manger qui occupait, au rez-de-chaussée, le centre de la maison, s’ouvrait sur le jardin par une porte vitrée flanquée de deux fenêtres en pleine vue de la rivière. Elle était agréable et gaie.
Au premier, à droite, un long corridor desservant les chambres, à gauche, le cabinet de travail de mon oncle. C’était une large pièce, trop basse de plafond, mais très éclairée au moyen de ses cinq fenêtres dont trois donnaient sur la partie du jardin s’étendant en longueur et deux sur le devant de la maison. On avait une jolie vue sur les gazons, les plates-bandes de fleurs et les arbres de la longue terrasse; la Seine apparaissait encadrée dans les feuillages d’un tulipier splendide.
Les habitudes de la maison étaient subordonnées aux goûts de mon oncle, grand’mère n’ayant pour ainsi dire pas de vie personnelle: elle vivait de ce qui faisait le bonheur des siens. Sa tendresse s’alarmait au plus petit symptôme de souffrance qu’elle croyait découvrir en son fils et cherchait à l’envelopper d’une atmosphère toute calme. Le matin, défense de faire le plus petit bruit; vers10heures un violent coup de sonnette retentissait; on entrait dans la chambre de mon oncle, et seulement alors chacun semblait s’éveiller. Le domestique apportait les lettres et journaux, déposait sur la table de nuit un grand verre d’eau très fraîche et une pipe toute bourrée; ouvrant ensuite les fenêtres, la lumière entrait à flots. Mon oncle saisissait les lettres, parcourait les adresses, mais rarement en décachetait une avant d’avoir tiré quelques bouffées de sa pipe, puis tout en lisant il tapait à la cloison voisine pour appeler sa mère, qui accourait aussitôt s’asseoir près de son lit jusqu’à ce qu’il se levât.
Il faisait lentement sa toilette, s’interrompant parfois pour aller relire à sa table un passage qui le préoccupait. Bien que fort peu compliquée, sa mise ne manquait pas de soin et sa propreté touchait au raffinement.
A11heures il descendait au déjeuner où ma grand’mère, l’oncle Parain, l’institutrice et moi nous étions déjà réunis. Nous aimions tous infiniment l’oncle Parain. Il avait épousé la sœur de mon grand’père et passait une grande partie de l’année avec nous. A cette époque mon oncle mangeait peu, surtout le matin, trouvant qu’une nourriture abondante alourdit et dispose mal au travail; presque jamais de viande; des œufs, des légumes, un morceau de fromage ou un fruit et une tasse de chocolat froid. Au dessert, il allumait sa pipe, une petite pipe en terre, se levait et allait au jardin, où nous le suivions. Sa promenade favorite était la terrasse adossée à la roche et bordée d’un côté par de vieux tilleuls taillés droits comme une gigantesque muraille. Elle menait à un petit pavillon de style Louis XV dont les fenêtres donnaient sur la Seine. Bien souvent par les soirs d’été, nous nous asseyions tous sur le balcon aux gracieuses ciselures et nous restions des heures calmes, l’écoutant causer; la nuit venait, petit à petit, les derniers passants avaient disparu; sur le chemin de halage en face, la silhouette d’un cheval, traînant un bateau qui glissait sans bruit, se distinguait à peine, la lune commençait à briller et ses mille paillettes, comme une fine poussière de diamant, scintillaient à nos pieds, une vapeur légère envahissait la rivière, deux ou trois barques se détachaient du rivage. C’étaient les pêcheurs d’anguilles qui se mettaient en route et jetaient leurs nasses. Ma grand’mère, très délicate, toussait, mon oncle disait: «Il est temps de retourner à la Bovary.» La Bovary? qu’était-ce? Je ne savais pas. Je respectais ce nom, ces deux mots, comme tout ce qui venait de mon oncle, je croyais vaguement que c’était synonyme de travailler, et travailler, c’était écrire, bien entendu. En effet, c’est pendant ces années, de1852à1856qu’il composa cette œuvre.
Nous allions rarement au Pavillon après le déjeuner. Fuyant le soleil du midi, nous montions à un endroit surnommé «le Mercure» à cause d’une statue de ce dieu qui jadis l’ornait. C’était une seconde avenue située au-dessus de la terrasse, et à laquelle conduisait un sentier charmant très ombragé; de vieux ifs aux formes bizarres sortaient du rocher, montrant à nu leurs racines et leurs troncs déchiquetés; ils semblaient suspendus ne tenant que par de minces radicelles aux parois éboulées de la côte. Tout en haut de l’allée, à une sorte de rond-point, un banc circulaire se cachait sous des marronniers. A travers leurs branches, on apercevait les eaux tranquilles et au-dessus de soi de larges plaques de ciel. De temps à autre un nuage rapidement évanoui. C’était la fumée d’un bateau à vapeur; aussitôt apparaissaient entre les troncs élancés des arbres les mâts pointus des navires qui se faisaient remorquer jusqu’à Rouen; leur nombre allait jusqu’à sept et neuf. Rien de majestueux et de beau comme ces convois de maisons flottantes qui vous parlaient de pays au loin. Vers une heure, on entendait un sifflet aigu; c’était «la vapeur» comme disent les gens du pays. Trois fois par jour, ce bateau fait le trajet de Rouen à la Bouille. Le signal du départ était donné.
«Allons, disait mon oncle, viens à la leçon, mon Caro», et, m’entraînant, nous rentrions tous deux dans le large cabinet où les persiennes soigneusement closes n’avaient pas laissé pénétrer la chaleur; il y faisait bon, on respirait une odeur de chapelets orientaux mêlée à celle du tabac et à un reste de parfums, venant parla porte laissée entr’ouverte du cabinet de toilette. D’un bond je m’élançais sur une grande peau d’ours blanc que j’adorais; je couvrais sa grosse tête de baisers. Mon oncle, pendant ce temps, remettait sa pipe sur la cheminée, en choisissait une autre, la bourrait, l’allumait, puis s’asseyait sur un fauteuil de cuir vert à l’autre bout de la pièce; il croisait une de ses jambes sur l’autre, se renversait en arrière, prenait une lime et se polissait les ongles. «Voyons, y es-tu? Eh bien! que te rappelles-tu d’hier?–Oh! je sais très bien l’histoire de Pélopidas et d’Épaminondas.–Raconte, alors.» Je commençais, puis, naturellement, je m’embrouillais ou j’avais oublié. «Je vais te la redire.» Je m’étais approchée et j’étais assise en face de lui sur une chaise longue, ou sur le divan. J’écoutais avec un intérêt palpitant les récits qu’il rendait pour moi si amusants.
Il m’a ainsi appris toute l’histoire ancienne, rapprochant les faits les uns des autres, faisant des réflexions à ma portée, mais restant toujours dans l’observation vraie, profonde; des esprits mûrs auraient pu l’entendre sans trouver rien de puéril à son enseignement. Je l’arrêtais quelquefois en lui demandant: «Était-il bon?» Et cette question s’appliquant à des hommes tels que Cambyse. Alexandre ou Alcibiade; il était embarrassé pour y répondre. «Bon. dame, ce n’étaient pas des messieurs très commodes, Qu’est-ce que cela te fait?» Mais je n’étais pas satisfaite et je trouvais que «mon vieux», comme je l’appelais, aurait dû savoir jusqu’aux plus petits détails de la vie des gens dont il me parlait.
La leçon d’histoire terminée, on passait à la géographie. Jamais il n’a voulu que je l’apprisse dans un livre. «Des images, le plus possible, disait-il, c’est le moyen d’apprendre à l’enfance.» Nous avions donc des cartes, des sphères, des jeux de patience que nous faisions et défaisions ensemble; puis, pour bien expliquer la différence entre une île, une presqu’île, une baie, un golfe, un promontoire, il prenait une pelle, un seau d’eau, et dans une allée du jardin, on faisait des modèles en nature.
A mesure que je grandissais, les leçons devinrent plus longues, plus sérieuses; il me les a continuées jusqu’à ma dix-septième année, jusqu’à mon mariage. Quand j’eus dix ans, il m’obligea à prendre des notes pendant qu’il parlait et lorsque mon esprit fut capable de le comprendre, il commença à me faire remarquer le côté art en toutes-choses, surtout dans mes lectures.
Il jugeait qu’aucun livre n’est dangereux, s’il est bien écrit; cette opinion venait chez lui de l’union intime qu’il faisait du fond et de la forme, quelque chose de bien écrit ne pouvant pas être mal pensé, conçu bassement. Ce n’est pas le détail cru, le fait brut qui est pernicieux, nuisible, qui peut souiller l’intelligence, tout est dans la nature; rien n’est moral ou immoral, mais l’âme de celui qui représente la nature la rend grande, belle, sereine, petite, ignoble ou tourmentante. Des livres obscènes bien écrits, il ne pouvait en exister, selon lui.
Très large certainement dans les lectures qu’il me recommandait, il était cependant fort sévère à ne rien me donner où l’amusement seul eût été mon guide, et ne me permettait jamais de laisser un ouvrage inachevé. «Continue à lire l’histoire de la Conquête, m’écrivait-il, ne t’habitue pas à commencer des lectures et à les planter là pour quelque temps. Quand on a pris un livre, il faut l’avaler d’un seul coup. C’est le seul moyen de voir l’ensemble et d’en tirer du profit. Accoutume-toi à poursuivre une idée. Puisque tu es mon élève, je ne yeux pas que tu aies ce décousu dans les pensées, ce peu d’esprit de suite qui est l’apanage des personnes de ton sexe.»
Il tenait à cette discipline intellectuelle, la jugeant fort utile; son éducation cherchait à l’imprimer le plus possible à mon esprit. Lui, si débonnaire, était sur quelques points très rigoureux; ainsi il voulait que l’honnêteté d’une femme ne consistât pas seulement dans la pureté de ses mœurs, mais qu’elle y joignît les qualités qu’on exige d’un honnête homme. Ma leçon finie, mon oncle s’asseyait à sa table dans le haut fauteuil à dossier de chêne ne se donnant de repos que pour aller de temps en temps respirer à sa fenêtre une large bouffée d’air, il y restait jusqu’à7heures. On dînait alors, et la causerie intime reprenait comme après le déjeuner. A9heures, 10au plus tard, il se remettait avec empressement au travail qu’il prolongeait bien avant dans la nuit. Il n’était jamais plus en train qu’en ces heures solitaires où aucun bruit ne venait le troubler.
Il restait ainsi plusieurs mois de suite ne voyant personne que Louis Bouilhet, son intime ami, qui, chaque dimanche, venait jusqu’au lundi matin. Une partie de la nuit se passait à lire le travail de la semaine. Quelles bonnes heures d’expansion! C’étaient de grands cris, des exclamations sans fin, des controverses pour le rejet ou le maintien d’une épithète, des enthousiasmes réciproques! Trois ou quatre fois par an il allait à Paris passer quelques jours et descendait à l’hôtel du Helder. Toutes ses distractions se bornaient à ces courtes absences.
Cependant, en1856, se décidant à publier «Madame Bovary» Gustave Flaubert vint habiter, 42, boulevard du Temple, dans une maison appartenant à M. Mourier, directeur du théâtre des Délassements-Comiques. Bouilhet cette année-là devait faire représenter sa première pièce, «Madame de Montarcy», à l’Odéon. Il avait déjà précédé son ami, quitté Rouen et sa profession de répétiteur pour se livrer uniquement aux lettres. Ma grand’mère ne tarda pas à les rejoindre; elle venait quelques mois d’hiver dans un appartement meublé et s’installa définitivement deux ans plus tard dans la même maison que son fils l’étage au-dessous.
Bien qu’habitant si près, nous étions fort indépendants. Mon oncle avait emmené à son service comme valet de chambre un nommé Narcisse, le plus bizarre individu possible. Ce garçon avait été domestique chez mon grand’père; sa drôlerie et son zèle décidèrent mon oncle à l’appeler près de lui. Narcisse, établi cultivateur, marié et père de six enfants, avait quitté avec le plus grand empressement femme et famille pour suivre le fils de son ancien maître pour lequel il avait un respect mêlé de fanatisme mais joint à cela le plus grand oubli des distances. Un jour il était rentré complètement ivre, mon oncle l’aperçut assis ou plutôt tombé sur une chaise dans sa cuisine. Il l’aida à gagner sa chambre et à s’étendre sur son lit. Narcisse alors d’un air suppliant: «Ah Monsieur! mettez le comble à vos bontés, retirez-moi mes bottes.» Et ce fut fait par le maître si indulgent.
Les amis s’amusaient des réflexions de ce garçon et de ses réparties; certains lui envoyaient leurs livres. On le trouvait assis dans le cabinet de travail ou devant la bibliothèque, un plumeau sous le bras, un livre dans la main; il lisait à haute voix, imitant son maître. Mais ce lyrisme artistique joint à l’abus des petits verres détraqua complètement la cervelle du pauvre diable; il fut obligé de retourner aux champs.
Pendant ces mois d’hiver, je regrettais les jours d’été, car le grand succès de «Madame Bovary» suivi d’un procès retentissant avait de suite donné à mon oncle une célébrité qui le faisait rechercher. Il sortait beaucoup, je le voyais moins.
L’appartement du boulevard du Temple se fleurissait à certains jours; c’était un plaisir d’y donner des petits repas intimes; je me souviens de ceux auxquels je prenais part et qui réunissaient autour de la table Sainte-Beuve, M. et Mme Sandeau, M. et Mme Cornu, ces derniers amenés par Jules Duplan, le si fidèle ami de Gustave Flaubert; Charles d’Osmoy, Théophile Gautier venaient aussi très souvent, et le dimanche la porte s’ouvrait plus grande, les amis étaient nombreux.
Cette époque fut pour mon oncle le début de plusieurs relations qu’il conserva jusqu’à sa mort. Il fréquentait assidument le salon de la princesse Mathilde; il y trouvait réunis des savants, des artistes, quelques amis intimes et goûtait fort ce milieu intellectuel et mondain. Il alla aussi aux Tuileries et fut invité à Compiègne; de son séj our au château lui était venue la pensée d’un grand roman qui devait mettre en présence la civilisation française et turque.
Puis il y avait aussi les dîners chez Magny qui, au début, ne comptaient qu’une dizaine de personnes: Sainte-Beuve, Théophile Gautier, les deux Goncourt, Gavarni, Renan, Taine, le marquis de Chennevières, Bouilhet et mon oncle. Les conversations y étaient débordantes et d’un haut intérêt.
Enfin le mois de mai arrivait, et nous rendait à la bonne vie tranquille de Croisset.
S’étant mis en1860à écrire «Salammbô», mon oncle s’aperçut bientôt qu’un voyage sur l’emplacement de ce qui fut Carthage lui était nécessaire et il partit pour la Tunisie. A son retour il accompagna sa mère à Vichy; nous y allâmes deux années de suite.
La santé de ma grand’mère ne lui permettant pas de sortir avec moi, mon oncle la remplaçait; il m’accompagnait dans mes promenades et le dimanche me menait même à l’église, malgré l’indépendance de ses croyances ou plutôt à cause de cette indépendance. Nous allions souvent, quand il faisait beau, nous asseoir sous de petits peupliers à feuilles blanches le long de l’Allier; il lisait pendant que je dessinais, et interrompant sa lecture, il me parlait de ce qu’elle lui suggérait ou se mettait à réciter des vers, il savait aussi par cœur des pages entières de prose; celles qu’il citait le plus souvent étaient de Montesquieu et de Chateaubriand. Cette mémoire se révélait également par rapport aux dates ou aux faits historiques. Mais s’agissait-il d’un souvenir littéraire, alors il était vraiment surprenant; dans un volume lu vingt ans auparavant il se rappelait la page et l’endroit de la page qui l’avait frappé et, allant droit à sa bibliothèque, il ouvrait le livre et vous disait: «Voilà,» avec une certaine satisfaction qui brillait dans ses yeux clairs.
A Vichy il retrouva d’anciennes connaissances; le docteur Villemain rencontré en Égypte et Lambert-Bey, un des adeptes du Père Enfantin.
Mais mon mariage, vint en1864changer toute notre vie. J’habitais une grande partie de l’année Neuville près Dieppe, je n’allais plus à Croisset que deux fois par an, au printemps et à l’automne. Mon oncle ne faisait que de courts séjours chez moi; tout déplacement le dérangeait extraordinairement et troublait son travail. Il lui fallait pour écrire une tension extrême et il lui était impossible de se trouver dans l’état voulu ailleurs que dans son cabinet de travail, assis à sa grande table ronde, sûr que rien ne viendrait le distraire. Cet amour de la tranquillité, qu’il a poussé plus tard à l’excès, commençait déjà à exercer une tyrannie sur ses moindres actions; au bout de quelques jours, je le voyais nerveux et je sentais qu’il avait envie de s’en retourner à la besogne aimée.
Pendant dix ans nos vies furent donc moins mêlées, sauf au mois d’avril de1871. Quand je rentrai d’Angleterre où j’avais passé quelques mois, je le trouvai très changé. La guerre avait fait sur lui une impression profonde; son sang de «vieux Latin» se révoltait à ce retour de barbarie. Obligé de fuir sa maison, car il n’eût voulu pour rien au monde être dans la nécessité de parler à un Prussien, il s’était réfugié à Rouen dans un petit logement sur le quai du Havre, où il était fort mal installé. Cela ressemblait à du dénûment; ma grand’mère, très âgée, ne s’occupant plus de l’organisation du ménage, au lieu de transporter les meubles et objets nécessaires de la campagne à la ville, ce qui eût été facile, avait tout laissé à Croisset, où une dizaine d’hommes, officiers et soldats, s’étaient établis.
Le désœuvrement fatal qu’une vie d’inquiétude entraîne, la pensée que son cabinet, ses livres, sa demeure étaient souillés par la présence de l’ennemi, mettaient le cœur et l’esprit de mon oncle dans un trouble et un chagrin affreux. Les arts lui parurent morts. Comment? était-ce possible? c’était d’un pays lettré que montaient ces flots de sang! C’étaient des savants qui tenaient Paris assiégé, qui lançaient des projectiles sur les monuments!
Il croyait en rentrant dans son habitation n’y rien retrouver. Il se trompait; sauf quelques menus objets sans valeur tels que cartes, canif, coupe-papier, on respecta absolument tout ce qui lui appartenait. Une seule chose était suffocante au retour, l’odeur, l’odeur du Prussien comme les Français l’appelaient, une odeur de bottes graissées. Les murs en étaient imprégnés par ce séjour de trois longs mois et il fallut repeindre et tapisser les pièces pour s’en débarrasser.
Six mois se passèrent sans que mon oncle pût écrire, enfin ce fut chez moi, à Neuville, que, cédant à mes supplications il reprit et cette fois termina «La Tentation de saint Antoine.»
Il y avait dans la nature de Gustave Flaubert une sorte d’impossibilité au bonheur, et cela par un besoin continuel de retourner sans cesse en arrière, de comparer, d’analyser. A l’âge même des jouissances les plus absolues, il les dissèque tellement qu’il n’en voit que le cadavre.
Quand il écrit en descendant le Nil les pages intitulées «au bord de la cange», il regrette sa maison des bords de la Seine. Les paysages qu’il a sous les yeux ne semblent pas le captiver; c’est plus tard qu’il se les rappellera. Par exemple l’homme, son ineptie, ses conversations, l’intéressent avidement. «La bêtise», disait-il, «entre dans mes pores.» Et quand on lui reprochait de ne pas sortir davantage, de ne pas se délasser dans la campagne, «Mais la nature me mange! s’écriait-il indigné; si je reste étendu longtemps sur l’herbe, je crois sentir pousser des plantes sur mon corps», et il ajoutait: «Vous ne savez pas le mal que tout dérangement me procure.»
Sur lui-même, il a, dans les événements les plus douloureux de sa vie, écrit ses sensations, cherchant, scrutant dans le fond de sa nature les recoins les plus lés, les plus intimes. Un fait dans un journal, une historiette drôle sur des gens qu’il connaissait, des âneries dites par des plumes autorisées, la manifestation de leur amour-propre ou de leur cupidité étaient autant de sujets d’expérience qu’il consignait et glissait dans des cartons, il ne comprenait pas que l’art amenât la préoccupation du lucre, l’argent ne pouvant payer selon lui l’effort de l’artiste et entre les cinq cent francs que l’éditeur Michel Lévy lui remit pour l’exploitation pendant cinq ans de «Madame Bovary» et les dix mille francs qu’il recevait quelques années plus tard pour «Salammbô» il ne voyait guère de différence.
Dans ses carnets de voyage, à dix-sept ans, aux Pyrénées, il relève au lac de Gaube et à l’auberge près de Gavarnie, les réflexions les plus ineptes écrites par des voyageurs. C’est déjà le commencement du Dictionnaire des idées reçues, de Bouvard et Pecuchet. Cette compréhension si forte du comique était l’utile opposition de son amour de l’idéal, comme son goût pour les farces corrigeait sa mélancolie native.
III
Table des matières
En1875des pertes d’argent considérables changèrent notre position. Mon mari vit tout son avoir disparaître dans des opérations commerciales. Mariée sous le régime dotal si commun en Normandie, je ne pouvais disposer que d’une partie de mes biens en sa faveur; mon oncle me remplaça, et avec une générosité toute spontanée donna tout ce qu’il possédait pour sauver notre situation. Il ne lui resta plus pour vivre que la rente que nous nous engagions à lui faire et le produit très médiocre de ses œuvres. Vendre Croisset se présenta tout d’abord à notre esprit; cette propriété m’avait été donnée en propre par ma grand’mère, avec le désir exprimé que son fils Gustave continuât à y vivre. Cette considération jointe à la répugnance qu’aurait éprouvée mon oncle à s’en séparer nous fit prendre la résolution de la garder; l’isolement pesait à sa nature tendre, aussi cet arrangement de vie en commun lui convenait-il. Il passerait la majeure partie de l’année à la campagne; et à Paris, ayant remis son appartement de la rue Murillo, il en prit un sur le même palier que le nôtre au cinquième étage d’une maison située à l’angle de la rue du Faubourg-Saint-Honoré et de l’avenue de la Reine-Hortense.
Nous voici donc ensemble comme jadis et les causeries reprennent plus abondantes, plus profondes, plus intimes encore qu’au temps de mon enfance. Dans la vie retirée que nous menons, mon oncle s’adresse à moi comme à un ami; nous parlons de toutes choses, mais ce sont de préférence les sujets littéraires, religieux et philosophiques, que nous discutons sans jamais, quoique d’opinion souvent différente, qu’il en résulte entre nous rien de fâché, rien de pénible.
Il est facile de voir que l’homme qui a écrit Saint Antoine s’est préoccupé surabondamment de la pensée religieuse dans l’humanité et de ses manifestations si multiples. Les vieilles théogonies l’intéressaient extrêmement, et il avait un attrait infini pour les excessifs dans tous les genres: l’anachorète, le solitaire de la Thébaïde, provoquaient son admiration, il se sentait porté vers eux comme vers le Bouddha des bords du Gange. Il relisait souvent la Bible. Ce. verset d’Isaïe: «Qu’ils sont beaux sur les montagnes les pieds du messager qui apporte de bonnes nouvelles!» lui paraissait sublime. «Réfléchis, creuse-moi ça, me disait-il, enthousiasmé.
Païen par ses côtés artistiques, il était, par les besoins de son âme, panthéïste. Spinoza, qu’il admirait fort, n’avait pas été sans laisser en lui son empreinte. D’ailleurs, aucune des croyances de son esprit, en dehors de la croyance au beau, n’était assez solidement enracinée pour qu’il ne fût pas capable d’écouter et d’admettre même, jusqu’à un certain point, la manière de voir adverse. Il aimait à répéter avec Montaigne, ce qui était peut-être le dernier mot de sa philosophie, qu’il fallait s’endormir sur l’oreiller du doute.
Puis nous revenions à son travail de la journée. Là, il est heureux de me lire toute fraîche éclose la phrase qu’il vient de terminer; j’assiste, témoin immobile, à la lente création de ces pages si durement élaborées. Le soir, la même lampe nous éclaire; moi assise au bord de la large table, je m’occupe à quelque ouvrage d’aiguille, ou je lis; lui [se débat sous l’effort du travail; tantôt penché en avant il écrit fiévreusement, se renverse en arrière, empoigne les deux bras de son fauteuil et pousse un gémissement, c’est par instants comme un râle. Mais tout à coup sa voix module doucement, s’enfle, éclate: il a trouvé l’expression cherchée, il se répète la phrase à lui-même. Alors il se lève vivement et parcourt à grands pas son cabinet, il scande les syllabes en marchant, il est content, c’est un moment de triomphe après un labeur épuisant.
Arrivé à une fin de chapitre, souvent il se donnait un jour de repos pour nous le lire tout à l’aise, en voir «l’effet». Il lisait d’une façon unique, chantante et dont l’emphase, qui au commencement paraissait exagérée, finissait par plaire extrêmement. Ce ne sont pas seulement ses œuvres qu’il nous lit; de temps en temps il nous donnait de vraies séances littéraires, se passionnant aux beautés qu’il rencontrait; son enthousiasme était communicatif, impossible de rester froid, on vibrait avec lui.
Parmi les anciens, Homère et Eschyle étaient pour lui des dieux; Aristophane lui plaisait davantage que Sophocle, Plaute qu’Horace, dont il trouvait le mérite trop vanté. Que de fois lui ai-je entendu dire qu’il eût désiré avant tout être un grand poète comique!
Shakespeare, Byron et Victor Hugo lui causaient des admirations profondes, mais il ne comprit jamais Milton. Il disait: «Virgile a fait la femme amoureuse, Shakespeare la jeune fille amoureuse; toutes les autres amoureuses sont des copies plus ou moins éloignées de Didon et de Juliette.»
Dans là prose française il relisait sans cesse Rabelais et Montaigne et les conseillait à tous ceux qui voulaient se mêler d’écrire.
Ces enthousiasmes littéraires avaient de tout temps existé chez lui; un de ceux qu’il aimait à se rappeler fut celui qu’il éprouva à la lecture du «Faust». Il le lut justement une veille de Pâques en sortant du collège; au lieu de rentrer chez son père il se trouva, il ne savait comment, dans un endroit appelé le «Cours la Reine». C’est une belle promenade plantée de hauts arbres sur la rive gauche de la Seine, un peu éloignée de la ville. Il s’assit sur la berge; les cloches des églises, sur la rive opposée, résonnaient dans l’air et se mêlaient à la belle poésie de Gœthe. «Christ est ressuscité, paix et joie entière. Annoncez-vous déjà, cloches profondes, la première heure du jour de Pâques… cantiques célestes, puissants et doux, pourquoi me cherchez-vous dans la poussière?» Sa tête tournait, et il rentra comme éperdu, ne sentant plus la terre.
Comment cet homme si admirateur du beau avait-il tant de bonheur à découvrir les turpitudes humaines, là surtout où régnaient les dehors de la vertu? Ne serait-ce pas de son culte pour le vrai? Cette découverte semblant la confirmation de sa philosophie et le réjouissant par amour de cette vérité qu’il croyait pénétrer.
De nombreux projets de travaux préoccupaient son esprit. Il parlait surtout d’un conte sur les Thermopyles qu’il allait commencer. Il trouvait qu’il avait perdu trop de temps aux recherches préparatoires de ses œuvres et voulait employer le reste de sa vie à l’art, l’art pur. La préoccupation de la forme croissait, ce qui lui fit un jour s’écrier dans une de ses boutades chaudes et spontanées: «Je me fiche bien de l’Idée!» Puis se mettant aussitôt à rire aux éclats: «Pas mal ça, hein? c’est d’un bon lyrisme, je commence à comprendre l’art.»
Un vrai artiste pour lui ne pouvait être méchant, un artiste est avant tout un observateur; la première qualité pour voir est de posséder de bons yeux. S’ils sont troublés par les passions, c’est-à-dire par un intérêt personnel, les choses échappent; un bon cœur donne tant d’esprit!
Son culte du beau lui faisait dire: «La morale n’est qu’une partie de l’esthétique, mais sa condition foncière.»
Deux genres d’hommes lui déplaisaient particulièrement, et il était dur à leur égard: le critique, celui qui n’a rien produit et juge tout, il lui préférait un marchand de chandelles, et le monsieur instruit qui se croit artiste, qui a des désillusions, qui s’est figuré Venise autrement qu’elle n’est. Quand il rencontrait un individu de ce genre, c’était une explosion de mépris qui se traduisait, soit par des réparties mordantes (il prétendait, lui, n’avoir aucune imagination, ne s’être jamais rien figuré, ne rien savoir), ou par un silence encore plus hautain.
Jusqu’à sa mort j’eus la douceur de continuer cette vie sérieuse et calme dans laquelle mon esprit de femme avait tant à gagner. Beaucoup des meilleurs amis de mon oncle étaient morts: Louis Bouilhet, Jules, Duplan, Ernest Lemarié, Théophile Gautier, Jules de Goncourt, Ernest Feydeau, Sainte-Beuve, d’autres s’étaient éloignés. Les relations avec Maxime Ducamp n’étaient plus que fort rares; dès1852les deux amis commencèrent à ne plus suivre les mêmes routes, leur correspondance le témoigne.
En amitié mon oncle était parfait, d’un dévouement absolu, fidèle, sans envie, plus heureux du succès d’un ami que du sien propre, mais il apportait dans ses relations amicales des exigences que parfois supportaient difficilement ceux qui en étaient l’objet. Le cœur auquel il s’était lié par un amour commun de l’art (et toutes ses liaisons profondes avaient cette base) devait lui appartenir sans réserve.
Lorsque, cinq ans avant de mourir, il recevait ce court billet en réponse à son envoi des «Trois contes»:
«Cher ami, je te remercie de ton volume. Je ne t’en dis rien parce que je suis absolument abruti par la fin de mon travail. J’aurai terminé dans huit ou dix jours et je me récompenserai en te lisant. Tout à toi.
Maxime DUCAMP.»
Son cœur souffrit et se replia amèrement. Où était l’ardent désir de connaître bien vite la pensée jaillie du cerveau de l’ami? où étaient les belles années de jeunesse? la foi l’un à l’autre?
Cependant il y avait encore des natures qu’il affectionnait beaucoup. Parmi les jeunes, au premier rang, le neveu d’Alfred Le Poittevin, Guy de Maupassant, «son disciple», comme il aimait à l’appeler. Puis son amitié avec George Sand fut pour son esprit, et au moins autant pour son cœur, une grande douceur. Mais de sa génération proprement dite il ne lui restait qu’Edmond de Goncourt et Ivan Tourgueneff; il goûtait avec eux la pleine jouissance des conversations esthétiques. Elles étaient, hélas! de plus en. plus rares les heures de causerie intime, car pour s’épancher il fallait trouver des intelligences éprises des mêmes choses, et les séjours à Paris s’éloignaient de plus en plus. La solitude toujours grande devenait farouche quand je n’étais pas là et souvent, pour la fuir, il appelait la vieille bonne de l’enfance. Elle venait se chauffer un instant à la cheminée. Dans une lettre il me dit: «J’ai eu aujourd’hui une conversation exquise avec «Mam’zelle Julie». En parlant du vieux temps elle m’a rappelé une foule de choses, de portraits, d’images qui m’ont dilaté le cœur. C’était comme un coup de vent frais. Elle a eu (comme langage) une expression dont je me servirai. C’était en parlant d’une dame: «Elle était bien fragile… orageuse même!». Orageuse après fragile est plein de profondeur. Puis nous avons parlé de Marmontel et de la Nouvelle Héloïse, chose que ne pourraient faire beaucoup de dames, ni même beaucoup de messieurs.»
Quand il était ainsi seul, il lui prenait parfois des amours de nature qui l’enlevaient un moment à son travail. «Hier, m’écrivait-il, pour rafraîchir ma pauvre caboche, j’ai fait une promenade à Canteleu. Après avoir marché pendant deux heures de suite, Monsieur a pris une chope chez Pasquet où on récurait tout pour le jour de l’an. Pasquet a témoigné une grande joie en me voyant, parce que je lui rappelle «ce pauvre monsieur Bouilhet»; et il a gémi plusieurs fois. Le temps était si beau, le soir la lune brillait si bien qu’à10heures je me suis repromené dans le jardin, «à la lueur de l’astre des nuits». Tu n’imagines pas comme je deviens amant de la nature; je regarde le ciel, les arbres et la verdure avec un plaisir que je n’ai jamais eu. Je voudrais être vache pour manger de l’herbe.»
Mais il se rasseyait à sa table et laissait s’écouler plusieurs mois sans être repris du même désir.
Au commencement de l’année1874, il entreprit «Bouvard et Pécuchet», sujet qui le préoccupait depuis trente ans. Ce devait être d’abord fort court, une nouvelle d’une quarantaine de pages; voici comment l’idée lui en vint.
Assis avec Bouilhet sur un banc du boulevard à Rouen, en face l’hospice des vieillards, ils s’amusaient à rêver ce qu’ils seraient un jour, et après avoir commencé gaiement le roman de leur existence supposée, tout à coup ils s’écrièrent: «Et qui sait? nous finirons peut-être comme ces vieux décrépits qui meurent dans l’asile.» Alors ils avaient imaginé l’amitié de deux commis, leur vie, une fois retirés des affaires, etc., etc., pour ensuite les amener à finir leurs jours dans la misère. Ces deux commis sont devenus «Bouvard et Pécuchet». Ce roman, d’une exécution si difficile, découragea mon oncle à plus d’une reprise; il fut même obligé de l’interrompre et, pour se reposer, il alla rejoindre à Concarneau son ami le naturaliste Georges Pouchet.
Là-bas, sur les grèves bretonnes, il commença la légende de saint Julien l’Hospitalier, qui fut bientôt suivie d’«Un cœur simple» et d’«Hérodias». Il écrivit rapidement ces trois contes et reprit ensuite «Bouvard et Pécuchet», lourde besogne sur laquelle il devait mourir.
Peu d’existences témoignent d’une unité aussi complète que la sienne: ses lettres le montrent à neuf ans préoccupé d’art comme il le sera à cinquante. Sa vie, comme l’ont d’ailleurs observé tous ceux qui ont parlé de lui, ne fut, depuis l’éveil de son intelligence jusqu’à sa mort, que le long développement d’une même passion, «la littérature». Il lui sacrifia tout; ses amours, ses tendresses ne l’enlevèrent jamais à son art. Dans les dernières années regretta-t-il de ne pas avoir pris la route commune? Quelques paroles émues sorties de ses lèvres un jour où nous revenions ensemble le long de la Seine me le feraient croire: nous avions visité une de mes amies que nous avions trouvée au milieu d’enfants charmants. «Ils sont dans le vrai, me dit-il, en faisant allusion à cet intérieur de famille honnête et bon. «Oui,» se répétait-il à lui-même gravement. Je ne troublai point ses pensées et restai silencieuse à ses côtés. Cette promenade fut une de nos dernières.
La mort le prit en pleine santé. La veille, sa lettre était tout épanouie et renfermait la joie de voir se confirmer une conjecture qu’il avait faite relativement à une plante. Il m’écrivait ces lignes intéressantes sur son travail dont il ne lui restait plus que quelques pages à terminer: «J’avais raison Je tiens mon renseignement du professeur de botanique du Jardin des plantes et j’avais raison, parce que l’esthétique est le vrai et qu’à un certain degré intellectuel (quand on a de la méthode), on ne se trompe pas, la réalité ne se plie point à l’idéal, mais le confirme. Il m’a fallu pour «Bouvard et Pécuchet» trois voyages en des régions diverses, avant de trouver leur cadre, le milieu idoine à l’action. Ah! ah! je triomphe! ça, c’est un succès! et qui me flatte!»
Il se disposait à partir pour Paris où il venait me rejoindre. C’était la veille de son départ, il sortit du bain, monta dans son cabinet; la cuisinière allait lui servir son déjeuner, quand elle s’entendit appeler. Elle accourut; déjà ses poings crispés ne pouvaient ouvrir un flacon de sels qu’il tenait dans la main. Il articulait des paroles inintelligibles dans lesquelles cependant elle distingua: «Eylau… allez… cherchez… avenue. je la connais.
Une lettre de moi reçue le matin lui apprenait que Victor Hugo allait s’installer avenue d’Eylau; c’était sans doute une réminiscence de cette nouvelle et aussi comme un appel de secours; il songeait à son voisin et ami le docteur Fortin.
La dernière lueur de sa pensée a évoqué le grand poète qui avait tant fait vibrer sa nature.
Aussitôt il tomba sans connaissance. Quelques instants plus tard il ne respirait plus, l’apoplexie avait été foudroyante.
Caroline COMMANVILLE.
Paris, décembre1886
CORRESPONDANCE
DE
GUSTAVE FLAUBERT
Table des matières
A Ernest Chevalier.
31décembre1830.
CHER AMI,
Tu as raison de dire que le jour de l’an est bête. Mon ami on vient de renvoyer le brave des braves La Fayette aux cheveux blancs la liberté des 2mondes. Ami je t’en veiraitde mes discours politique et constitutionnel libéraux, tu as raison de dire que tu me feras plaisir en venant à Rouen sa m’en fera beaucoup, je te souhaite une bonne année de1831. Embrasse de tout ton cœur ta bonne famille pour moi.
Le camarade que tu mas envoyer a l’air d’un bon garçon quoique je ne l’ai vu qu’une fois.
Je t’en veirait aussi de mes comédie. Si tu veux nous associers pour écrire moi, j’écrirait des comédie et toi tu écriras tes rêves, et comme il y a une dame qui vient chez papa et qui nous contes toujours des bêtises je les écrirait. Je n’écris pas bien parceque j’ai une caise a recevoir de Nogent. Adieu répond moi le plutot possible.
Adieu bonne santé, ton ami pour la vie.
Réponse le plutot possible je t’en prie.
Au même.
Le4février1831.
MON CHER AMI,
Je te réponds poste pour poste. Je t’avais dit que je ferais des pièces mais non je ferai des Romans que j’ai dans la tête qui sont la belle Andalouse, le bal masqué, Cardenio, Dorothée, la Mauresque, le curieux impertinent, le mari prudent. J’ai rangé le billard et les coulise. Il y a dans mes proverbes dramatiques plusieur pièce que nous pouvons joué. Ton bon papa est toujours de même. Vois-tu que j’avais raison de dire que la belle explication de la fameuse constipation et l’éloge de Corneille tournerait à la postérité c’est-à-dire au postérieur. Tâche de me répondre ausi exactement que moi. Cela ne t’est guère possible car tu est maintenant pape religieux diable savant auteur et toute la clique les trois patriarches Abraham Isaac et Jacob.
Réponse.
Au même.
Ce11février1831. Rouen.
CHER ERNEST,
Je te prie de me répondre et de me dire si tu veut nous associer pour écrire des histoirre, je t’en prie dit-moi le, parceque ci tu veut bien nous associer je t’enverrai des cahiers que j’ai commencé a écrire et je te prirait de me les renvoyer si tu veux écrire quelques chose dedans tu me feras beaucoup de plaisirs.
Amand s’ennuie de ce que tu ne lui répond pas. Je te pris en toute grace de me donner des nouvelle de ta bonne tante et insi que de ta respectueuse famille répond moi le plus tôt possible.
Je ne t’en écris pas plus long j’ai des devoir qui me presse je finis de t’écrire en t’en brassant.
Ton fidèle ami.
Au même.
Rouen le15janvier année1832de notre-Seigneur Jésus Christ.
MON CHER AMI,
Ton bon papa va un peu mieux le remède que papa lui a donné l’a soulagée et nous espérons que bientôt il sera guéri. Je prend des notes sur don Quichotte et M Mignot dit qu’il sont très bien. On a fait imprimer mon éloge de Corneille je crois que c’est Amédée et je t’en envoie une exemplaire. Le billard est resté isolée je ne joue plus la comédie car tu n’y est pas. Le dimanche que tu es parti m’a semblé dix fois plus long que les autres J’ai oublier a te dire que je m’en vais commencer une pièce, qui aura pour titre l’Amant avare, se sera un amant avare, mais il ne veut pas faire de cadeau à sa maîtresse et son ami l’attrape. Fait bien des compliments de ma part à ta famille je te dirai la fin de ma pièce à une autre lettre que je t’écrirai. Engage tes parents à venir avec toi au Carnaval travaille à ta Géographie. Je commencerai aussi une histoire de Henri4de Louis13et de Louis14il faut que je travaille. Répond-moi, n’oublie pas Mahieu n’y L’avard trompé. Adieu mon meilleur ami jusqu’à la mort nom de Dieu.
Bonsoir.
Réponse.
Au même.
Rouen le31mars1832.
MON INTRÉPIDE,
Tu sais que je t’avais dit dans une de mes lettres que nous n’avions plus de spectacle mais depuis quelques jours nous avons remonté sur le billard, j’ai près de30pièces et il y en a beaucoup que nous jouons nous deux Caroline. Mais si tu voulais venir à Pâques tu serais un bon enfant et rester au moins huit jours. Tu vas me dire et mon cathéchisme. Mais tu partirais le Dimanche après les vêpres à six heures tu serais à Rouen a onze, tu nous quitterait avec grand regret le samedi dans l’après-midi. Ton bon papa va mieux. J’ai fait un morceau de vers intitulée une mère qui est aussi bien que la mort de Louis16. J’ai fait aussi plusieurs pièces et entre autres une qui est l’Antiquaire ignorant qui se moque des antiquaires peut habiles et une autre qui est les apprêts pour recevoir le roi, qui est farce.
Si tu savais il y a un élève au père Langloisqui est Alexis qu’on appelle Jésus, il a manqué l’autre jour de tomber dans les lieux. Au moment où il mettait sa façade sur la lunette les planches ont craqué et s’il ne s’était pas retenu il serait tombé dans les excrémens du père Langlois. Adieu.
Réponse vite par la prochaine occation.
Au même.
3avril1832.
Victoire, Victoire, Victoire, Victoire, Victoire, tu viendras un de ces jours, mon ami, le théâtre, les afiches, tout est prêt. Quand tu viendras Amédée, Edmond, Mme Chevalier, maman2domestiques et peut-être des élèves viendront nous voir joué, nous donnerons4pièces que tu ne connais pas mais tu les auras bientot apprises. les billets de1er, 2me et3me sont fais il y aura des fauteuils il y a aussi des tois des décorations. La toile est arrangée peut-être il y aura-t-il10à douze personnes. Alors il faut du courage et ne pas avoir peur, il y a aura un factionnaire à la porte qui sera le petit Lerond et sa soeur sera figurante. Je ne sais si tu as vu Pourcognac, nous le donneront avec une pièce de Berquin une de Scribe et un proverbe dramatique de Marmontel il est inutile que je te dise leurs titres tu ne les connais je croit pas, si tu savais quand on m’a appris que tu ne venais pas j’ai été d’une colère effroyable. Si par hazar tu venais pas j’irais plutot a patte comme les chiens du roi Louis Philippe (tiré de la Caricature journal) à Andelys te chercher et je croit que tu en ferais autant, car une amour pour ainsi dire fraternel nous unit. oui moi qui a du sentiment oui je ferais mille lieues s’il il le fallait pour aller rejoindre le meilleur de mes amis, car rien est si doux que l’amitié oh douce amitié combien a-t-on vu de fait par ce sentiment, sans la liaison comment viverons-nous. On voit ce sentiment jusque dans les animaux les plus petits, sans l’amitié comment les faibles viveraient-ils comment la femme et les enfants subsisteraient-ils?
Permets, mon cher ami, ces douces réflexions mais je te jure qu’elle ne sont point apprêtés n’y que j’aie essayé de faire de la rhétorique mais je. te parle avec la vérité du vrai ami. Le Choléra Morbus n’est presque pas a l’hotel Dieu. Ton bon papa va de même. Viens a Rouen, adieu.
Au même.
Rouen le11septembre1833.
CHER ERNEST,
Je ne profite point de la même occasion que toi pour t’écrire parce que le domestique de ton oncle devait partir aujourd’hui. Ce n’est point là la cause car en une journée j’aurais eu le temps de t’écrire une lettre, mais c’est qu’il a dit à Pierre qu’il fallait que la réponse fut portée chez l’abbé Motte avant sept heures du matin et comme je ne suis point matinal je n’aurais pu te faire une réponse honnête avant sept heures du matin.
Voici deux lettres que je t’écris et pour ces deux lettres tu ne m’as fait qu’une réponse et encore elle n’est point grande. Tu voudras bien dire à tes bons parents qu’il est presque certain que nous n’aurons po le plaisir de les aller voir parce que maman a reçu des nouvelles de Pont-l’Évêque qui ne sont point plus rassurantes. Tu peux être bien sur que s’il ne tenait qu’à moi il y aurait déjà lontemps que je serais au sein de ta famille et dans les bras de mon cher Ernest.
Tu m’engages à faire des répétitions mais je ne puis beaucoup travailler aux pièces toi n’y étant pas, c’est égal nous vivons, c’est le principal.
Je tâcherai de faire de mon mieux que le théâtre soit soigné. Un. des fils de Mr Viard m’a donné une fort bonne idée pour les portes de côté c’est d’y mettre des baguettes et la manière dont elles doivent être mises aura un résultat excellent. Tâche, cher Ernest, de venir me voir. Quant à moi le sort en est jeté je ne puis venir t’embrasser. L’homme propose et Dieu dispose (comme dit Mr Delamier a la fin de la dernière scène de la pièce intitulée «le Romantisme empêche tout»).
Louis Philippe est maintenant avec sa famille dans la ville qui vit naître Corneille. Que les hommes sont bêtes, que le peuple est borné… courir pour un roi, .voter30mille francs pour les fêtes, faire venir pour 2,500fr. des musiciens de Paris, se donner du mal et pour qui? pour un roi! Faire Queue à la porte du spectacle depuis trois heures jusqu’à huit heures et demie, pour qui? pour un roi! Ah!!! que le monde est bête. Moi je n’ai rien vu, ni revue ni arrivée du roi, ni les princesses, ni les princes. Seulement j’ai sorti hier soir pour voir les illuminations encore parceque l’on m’a vexé. Adieu mon cher Ernest tâche de venir puisque moi je ne le puis. Adieu.
Embrasse pour moi tout ton monde. Réponds moi et écris-moi une lettre au moins aussi longue que la mienne. Adieu, mon cher ami, le tien jusqu’à la mort.
Au même.
Rouen ce mardi26août1834.
Reviens, reviens vie de ma vie, âme de mon âme.
Tu me la rendras la vie si tu viens me voir car je voudrais encore composer avec l’ami Ernest. Je voudrais le voir à mes côtés, l’entendre, lui parler; la vacance serait du double meilleure. Et ne crois pas que j’exagère, non dutout je ne dis que la stricte vérité. Et je suis dégoûté de la vie si tu ne viens pas.
Maintenant te faut-il parler de mon voyage? Eh bien j’ai vu en passant le célèbre château de Robert le Diable restant là sur le haut de la montagne immobile muet et détruit, semblant par lui-même présenter une énigme à tous ceux qui regardent son front ridé par les siècles (c’est vraiment bien digne d’être le sujet des méditations de Dubreuil).
Nous avons été à Trouville, j’y ai ramassé beaucoup de coquillages, j’en garde un bon nombre pour l’ami des amis. En les prenant sur la plage que venait à chaque instant mouiller chaque vague je pensais à toi et me disais si Ernest était là comme il s’amuserait.
Comme c’est beau la mer quand une belle tempête la fait mugir à mes oreilles ou bien quand des nuages brumeux englobent son horizon quand elle vient se briser sur les rochers, oh ami c’est un bien beau spectacle.
Nous avons pris quelques bains de mer pendant trois jours. Se baignait alors une dame, oh une jolie dame candide quoique mariée, pure quoiqu’à vingt deux ans. Oh qu’elle était belle avec ses jolis yeux bleus! La veille nous l’avions vue rire sur le rivage à la lecture que lui faisait son mari et le lendemain comme nous étions tous revenus à Pont l’Évêque, nous avons appris.....O douleurOmalédiction..... qu’elle était noyée, oui noyée, cher Ernest, en moins d’un quart d’heure, la vague l’avait emportée. Ne sachant point nager elle disparut sous les eaux et son mari resté sur le rivage à la voir baigner la vit disparaître… C’était mourir. Ce qu’il y a de plus singulier c’est qu’elle se baignait avec deux jeunes gens qui revinrent à terre, mais elle. y revint mais avec un filet..... elle était morte!! Juge du désespoir de son époux. Maintenant faites des projets de plaisir, qui en peut mesurer les conséquences! témoin cette pauvre dame qui courait à la mer pour s’y amuser et y trouva la tombe. Si c’eut été une dame de notre société qu’aurions-nous fait?
Je te prie au nom de tout ce que tu as de plus sacré de venir me voir ou bien de m’écrire bien souvent et des lettres bien longues. Fais bien mes compliments à toute ta bonne famille de la part de la mienne et de moi aussi. Adieu cher ami, le tien jusqu’à la mort.
P.S. De retour de mon voyage je vais me mettre à caleuser un peu moins. Je suis arrivé hier soir. Réponds-moi le plus tôt possible.
Au même.
29août1834.
CHER AMI,
A peine ai-je reçu ta lettre que je m’empresse d’y répondre avec grand plaisir. Quant à moi je travaille, cher Ernest, tous les jours. J’avance dans mon roman d’Isabeau de Bavière dont j’ai fait le double depuis que je suis revenu de mon voyage de Pont l’Évêque.
Tu connaissais l’histoire de la religieuse qui s’était en allée de l’hôpital. Eh bien, l’Indiscret, l’a mis dans son journal; mais jamais article ne fut plus bête ni plus pitoyable. D’abord c’est fort mal écrit sans verve ni esprit, puis les trois quarts ce n’est que mensonge.
Car je n’ai vu qu’orgueil, que misère et que peine
Sur ce miroir divin qu’on nomme face humaine.
C’est ainsi que parle notre ami Victor Hugo.
Tu crois que je m’ennuie de ton absence, oui tu ne te trompes point et si je n’avais dans la tête et au bout de ma plume une reine de France au quinzième siècle je serais totalement dégoûté de la vie et il y aurait longtemps qu’une balle m’aurait délivré de cette plaisanterie bouffonne qu’on appelle la vie. Tu m’engages, toi le seul de mes amis, à venir te voir. S’il ne tenait qu’à moi!
Compliments à ta bonne famille,
ton ami jusqu’à la mort.
Au même.
Rouen ce12juillet1835.
CHER AMI,
Je mets la main à la plume (comme dit l’épicier) pour répondre ponctuellement à ta lettre (comme dit encore l’épicier).
Pour les compositions je ne m’y tue pas et puisque tu me parles du collège je te dirai que j’ai eu une dispute avec Gerbal mon honorable pion et que je lui ai dit que s’il continuait à m’ennuyer, j’allais lui f. une volée et lui ensanglanter les mâchoires, expression littéraire.
Je crois que j’irai t’embrasser aux journées de Juillet, ma prochaine lettre te donnera une réponse définitive.
Tu me parles de Cotin de Laval, c’est un jeune homme qui l’année dernière était en philosophie au collège. Il a fait un roman historique intitulé Marie de Médicis, que Gourgand m’a vanté.
L’histoire des ducs de Bourgogne par Barante est un chef d’œuvre d’histoire et de littérature; le travail que tu fais est louable.
V. Hugo fait un nouveau drame. A. Dumas idem intitulé don Juan; Véron a quitté la direction de l’Opéra, Duponchel lui a succédé. A la porte St Martin, la berline de l’Émigré, aux Français encore un Don Juan de M. Vanderbuck.
Adieu réponds-moi. Mille amitiés aux deux familles.
Au même.
Rouen ce vendredi14août1835.
CHER ERNEST,
C’est avec bien du plaisir que je puis te dire mainte nant d’une façon bien certaine que nous irons te voir sous peu, paroles de papa. Alors tu nous devras revanche et j’espère aussi que tu suivras la bonne habitude de venir passer une huitaine de jours avec nous. Il y après de quinze jours que j’ai fini ma Frédégonde, j’en ai même recopié un acte et demi, je suis encore indécis si je dois la faire imprimer. J’ai un autre drame dans la tête. Gourgant me donne des narrations à composer.
J’ai lu depuis que tu ne m’as vu Catherine Howard et la tour de Nesle. J’ai lu aussi les œuvres de Beaumarchais, c’est là qu’il faut trouver des idées neuves. Maintenant je suis occupé du théâtre du vieux Shakespeare, je suis en train de lire Othello et puis je vais emporter pour mon voyage l’histoire d’Ecosse en trois volumes par W. Scott, puis je lirai Voltaire. Je travaille comme un démon me levant à trois heures et demie du matin.
Je vois avec indignation que la censure dramatique va être rétablie et la liberté de la presse abolie! Oui cette loi passera car les représentans du peuple ne sont autres qu’un tas immonde de vendus. Leur but c’est l’intérêt, leur penchant la bassesse, leur honneur un orgueil stupide, leur âme un tas de boue; mais un jour, jour qui arrivera avant peu, le peuple recommencera la troisième révolution; gare aux têtes, gare aux ruisseaux de sang. Maintenant on retire à l’homme de lettres sa conscience, sa conscience d’artiste. Oui notre siècle est fécond en sanglantes péripéties. Adieu, au revoir, et occupons-nous toujours de l’art qui plus grand que les peuples, les couronnes et les rois, est toujours là, suspendu dans l’enthousiasme avec son diadème de Dieu.
Mille amitiés.
Au même.
Rouen24 mars1837.
CHER AMI,
Je ne connais guère de gars qui ait un Byron. Il est vrai que je pourrais prendre celui d’Alfred, mais par malheur il n’y est point et sa bibliothèque est fermée. Elle était encore ouverte hier mais tu penses bien que son père qui est parti aujourd’hui pour Fécamp, a serré cette clef ainsi que celle des autres compartiments de son logis, ainsi Amen.
J’ai été hier chez Degouve-Denuncques mon article sera inséré Jeudi prochain et mercredi je corrigerai avec lui les épreuves.
Le père Langlois et Orlowski ont dîné hier à la maison et ils ont passablement bu, mâqué, blagué. Achille, moi et Bizet sommes invités pour dimanche à aller ribotter, fumer et entendre de la musique chez Orlowski. Tous les réfugiés Polonais y seront. Ils sont30. C’est une fête nationale, tous les dimanches de Pâques il en est ainsi chez l’un d’eux. On mange des saucisses, des boudins, des œufs durs, de la cochonnaille et il n’est permis d’en sortir que saouls et après avoir vomi5 ou6fois.
J’ai une nouvelle agréable à t’apprendre je puis t’en garantir l’authenticité, elle vient du sieur Ducoudray pion de Me Mainot et élève en médecine. Il porte un chapeau une redingote et une chemise. Il m’a donc dit –ce matin à l’amphithéâtre que. que. eh bien que le censeur des études M. qui a une chemise sale, des bas sales, une âme sale, et qui enfin est un salop, il m’a dit bref qu’il avait été surpris dans un b. et qu’il allait être traduit au conseil Académique, voilà qui est une bonne blague. Voilà qui me réjouit, me récrée, me délecte, me fait du bien à la poitrine, au ventre, au cœur, aux entrailles, aux viscères, au diaphragme etc. Quand je pense à la mine du censeur surpris sur le fait je me récrie, je ris, je bois, je chante Ah. Ah. Ah. Ah. Ah. Ah. et je fais entendre le rire du garçon, je tape sur la table, je m’arrache les cheveux, je me roule par terre, voilà qui est bien, Ah Ah, voilà qui est une blague, adieu, car je suis fou de cette nouvelle.
Réponds-moi et à toi.
Au même.
(Fragment d’une lettre.)
24juin1837.
Maintenant que je n’écris plus, que je me suis fait historien (soi disant) que je lis des livres, que j’affecte des formes sérieuses et qu’au milieu de tout cela j’ai assez de sang-froid et de gravité pour me regarder dans une glace sans rire, je suis trop heureux lorsque je puis sous le prétexte d’une lettre me donner car-Tière, abréger l’heure du travail et ajourner mes notes, voire même celles de M. Michelet; car la plus belle femme n’est guère belle sur la table d’un amphithéâtre avec les boyaux sur le nez, jambe écorchée, et une moitié de cigare éteint qui repose sur son pied. C’est une triste chose que la critique, que de descendre au fond de la science pour n’y trouver que la vanité, d’analyser le cœur humain pour y trouver égoïsme, et de comprendre le monde que pour n’y voir que malheur. 0que j’aime bien mieux la poésie pure, les cris de l’âme, les élans soudains et puis les profonds soupirs, les voix de l’âme, les pensées du cœur. Il y a des jours ou je donnerais toute la science des bavards passés, présents, futurs, toute la sotte érudition des éplucheurs et équarrisseurs, philosophes, romanciers, chimistes, épiciers, académiciens, pour deux vers de Lamartine ou de Victor Hugo; me voilà devenu bien anti-prose, anti-raison, anti-verité, car qu’est ce que le beau sinon l’impossible, la poésie si ce n’est la barbarie, le cœur de l’homme, et où retrouver ce cœur quand il est sans cesse partagé chez la plupart entre deux vastes pensées qui remplissent souvent la vie d’un homme: faire sa fortune et vivre pour soi, c’est à dire rétrécir son cœur entre sa boutique et sa digestion.
Au même.
Rouen13septembre1838.
Tes reflexions sur V. Hugo sont aussi vraies qu’elles sont peu tiennes. C’est maintenant une opinion généralement reçue dans la critique moderne que cette antithèse du corps et de l’âme qu’expose, si savamment dans toutes ses œuvres le grand auteur de Notre Dame. On a bien attaqué cet homme parcequ’il est grand et qu’il a fait des envieux. On fut étonné d’abord et l’on rougit ensuite de trouver devant soi un génie de la taille de ceux qu’on admire depuis des siècles; car l’orgueil humain n’aime pas à respecter les lauriers verts encore. V. Hugo n’est-il pas aussi grand homme que Racine, Calderon, Lope de Vega et tant d’autres admirés depuis longtemps.
Je lis toujours Rabelais et j’y ai adjoint Montaigne. Je me propose même de faire plus tard sur ces deux hommes une étude spéciale de philosophie et de littérature. C’est selon moi un point d’où est parti la littérature et l’esprit Français.
Vraiment je n’estime profondément que deux hommes, Rabelais et Byron les deux seuls qui aient écrit dans l’intention de nuire au genre humain et de lui rire à la face. Quelle immense position que celle d’un homme ainsi placé devant le monde!
Non le spectacle de la mer n’est pas fait pour égayer et inspirer des pointes, quoique j’y aie considérablement fumé et pantagruéliquement mangé de la matelotte, barbue, laitue, saucissons, oignons, durillons, raves, betteraves, moutons, cochons, gigots, aloyaux.
J’en suis venu maintenant à regarder le monde comme un spectacle et à en rire. Que me fait à moi le monde? Je m’en importerai peu, .je me laisserai aller au courant du cœur et de l’imagination et si l’on crie trop fort je me retournerai peut-être comme Phocion pour dire: quel est ce bruit de corneilles!
Tout à toi.
Au même.
Rouen30novembre1838.
Tu vois que je te réponds assez promptement et c’est encore plus un plaisir que je me fais, qu’un devoir que je rends à la bonne amitié. Ta lettre comme toutes celles des gens qu’on aime m’a fait bien du plaiir, depuis longtemps je pensais à toi et je me figurais ta mine se promenant dans Paris le cigare au bec, etc.; j’ai donc aimé avoir des détails sur ta vie matérielle, je t’assure qu’ils n’ont pas été trop nombreux pour moi.
Tu fais bien de fréquenter Alfred; plus tu iras avec cet homme et plus tu découvriras en lui de trésors. C’est une mine inépuisable de bons sentiments, de choses généreuses, et de grandeur. Au reste il te reporte bien l’amitié que tu as pour lui. Que ne suis-je avec vous, mes chers amis, quelle belle trinité nous ferions! comme j’aspire au moment où j’irai vous rejoindre. Nous passerons de bons moments ainsi tous trois à philosopher et à Pantagrueliser.
Tu me dis que tu t’es arrêté à la croyance définitive d’une force créatrice (Dieu, fatalité, etc.) et que ce point posé te fera passer des moments bien agréables; à te dire vrai je ne conçois pas l’agréable. Quand tu auras vu le poignard qui doit te percer le cœur, la corde qui doit t’étrangler, quand tu es malade et qu’on dit le nom de ta maladie, je ne conçois pas ce que tout cela peut avoir de consolant. Tâche d’arriver à la croyance du plan de l’univers, de la moralité, des devoirs de l’homme, de la vie future et du chou colossal, tâche de croire à l’intégrité des ministres, à la chasteté des p, à la bonté de l’homme, au bonheur de la vie, à la véracité de tous les mensonges possibles, alors tu seras heureux, tu pourras te dire croyant et aux trois quarts imbécile, mais en attendant reste homme d’esprit, sceptique et buveur.
Tu as lu Rousseau dis-tu? quel homme! Je te recommande spécialement ses confessions. C’est là-dedans que son âme s’est montrée à nu. Pauvre Rousseau qu’on a tant calomnié, parceque ton cœur était plus élevé que celui des autres, il est de tes pages où je me suis senti fondre en délices et en amoureuses rêveries!
Continue ton genre de vie, mon cher Ernest, il ne saurait être meilleur. Et moi que fais-je? Je suis toujours le même, plus bouffon que gai, plus enflé que grand. Je fais des discours pour le père Magnier, des études historiques pour Chéruel et je fume des pipes pour mon intérêt particulier. Jamais je n’avais joui d’autant de bonheur matériel que cette année, je n’ai plus aucune tracasserie de collège, je suis tranquille et calme.
Pour écrire, je n’écris pas ou presque pas, je me contente de bâtir des plans, de créer des scènes, de rêver à des situations décousues, imaginaires, dans lesquelles je me plonge. Drôle de monde que ma tête!
J’ai lu Ruy Blas; en somme c’est une belle œuvre à part quelques taches et le4e acte qui, quoique comique et drôle n’est pas d’un haut et vrai comique, non que je veuille attaquer l’élément grotesque dans le drame. Deux ou trois scènes et le dernier acte sont sublimes, as-tu vu Fréderick dans cette pièce? qu’en dis-tu?
Dis à Alfred de se dépêcher à m’écrire et que je lui répondrai aussitôt!
Adieu, mon cher Ernest, porte-toi bien. Donne des poignées de main pour moi à Pagnerre et à Alfred.
Je me dispute depuis3à4jours sous le père Magnier avec un élève de chez Eudes. J’ai eu surtout deux disputes ou j’ai été magnifique. Tous les élèves de mon banc étaient émus du boucan que je faisais. J’ai commencé par dire que je me distinguais par ma haine des prêtres et à chaque classe, c’est une nouvelle répétition. J’invente sur le compte des curés les plus grosses et absurdes cochonneries, le pauvre dévot en a la gueule bouleversée, l’autre jour il en suait.
Au même.
Rouen26décembre1838.
Je t’ai dit, je crois, que j’étais fort occupé et tu m’as fait là-dessus des demandes auxquelles je serais bien embarrassé de répondre. Ce qu’il y a de sûr, maintenant, et aujourd’hui principalement, c’est que je m’em….. dans la perfection depuis7à 8jours. Je n’ai le cœur de travailler à quoi que ce soit. Tu sais que l’homme a ainsi parfois des moments étranges de lassitude, la vie est si pesante que ceux-mêmes pour qui le fardeau doit être le moins lourd en sont souvent accablés! Il y a bientôt une semaine que j’ai laissé de côté les études historiques et pour quoi faire? Que sais-je, rien. A peine si j’ai le courage de fumer. J’ai le cœur rempli d’un grand ennui. Chose étrange! et il y a quinze jours j’étais dans le meilleur état du monde.
Ce changement tient peut-être au genre d’œuvre dont je m’occupais il y a quelque temps. Je ne sais si je t’ai dit que je faisais un mystère: C’est quelque chose d’inoui, de gigantesque, d’absurde, d’inintelligible, pour moi et pour les autres. Il fallait sortir de ce travail de fou, où mon esprit était tendu dans toute sa longueur pour m’appliquer aux Essais de M. Guizot capables de faire sécher sur pied tout l’Olympe, juge de la brusque transition et de la torture d’un malheureux homme qui descend des plus hautes régions du ciel pour s’appliquer à des choses abstraites, exactes, mathématiques, pour ainsi dire. Maintenant je ne sais s’il faut continuer mon travail qui ne m’offre que difficultés insurmontables et chutes, dès que j’avance. (Ol’art, l’art, déception amère, fantôme sans nom qui brille et vous perd), ou bien m’em...... dans des faits où des considérations sur l’histoire, les hommes, le plan de la Providence, mille choses dont on ne se doute guère. Passons à un autre chapitre car si je t’ennuie autant que moi-même, c’est assez.
Diras-tu encore, mon cher Ernest, que je t’écrase de ma supériorité? J’ai la supériorité d’un fameux imbécile, tu peux du reste en juger par ma lettre, je sens moi-même toutes les choses qui sont faibles en moi, tout ce qui me manque tant pour le cœur que pour l’esprit; encore plus peut-être (si la vanité ne m’abuse) pour ce dernier. Il y a des endroits où je m’arrête tout court: cela me fut bien pénible récemment encore dans la composition de mon mystère, où je me trouvais toujours face à face devant l’infini, je ne savais comment exprimer ce qui me bouleversait l’âme.
Encore moins que tout cela, toutes mes actions sont empreintes de poésie, de libéralité et d’intelligence (quand tu m’en donneras une explication tu auras fait une riche découverte). Depuis que vous n’êtes plus avec moi toi et Alfred, je m’analyse davantage moi et les autres. Je dissèque sans cesse, cela m’amuse et quand enfin j’ai découvert la corruption dans quelque chose qu’on croit pur, la gangrène aux beaux endroits, je lève la tête et je ris. Eh bien donc je suis parvenu à avoir la ferme conviction que la vanité est la base de tout et enfin que ce qu’on appelle conscience n’est que la vanité intérieure. Oui quand tu fais l’aumône il y a peut-être impulsion de sympathie, mouvement de pitié, horreur de la laideur et de la souffrance, égoïsme même, mais plus que tout cela, tu la fais pour pouvoir te dire je fais du bien, il y en a peu comme moi, je m’estime plus que les autres, pour pouvoir te regarder comme supérieur par le cœur, pour avoir; enfin ta propre estime, celle que tu préfères à toutes les autres. S’il y a là-dedans quelque chose qui te paraisse obscur, je te l’expliquerai plus au long. Cette théorie me semble cruelle et moi-même elle me gêne. D’abord elle paraît fausse, mais avec plus d’attention je sens qu’elle est vraie.
Au même.
Rouen20janvier1839.
Ta lettre était celle de l’homme vertueux, tu y parlais de l’amitié en termes aussi beaux que Seneca.. Je connais ton excellent bon cœur et je n’avais pas besoin de cette effusion pour le savoir, pour l’apprécier, tu es bon, excellent, plein de générosité et bon compagnon. Sois le toujours, on a beau dire, un cœur est une richesse qui ne se vend pas, qui ne s’achète pas, mais qui se donne. Qu’avais tu donc le jour que tu m’as écrit? ignores-tu encore que d’après la poétique de l’école moderne (poétique qui a sur les autres l’avantage de n’en être pas une) tout beau se compose du tragique et du bouffon. Cette dernière partie manque dans ta lettre. Si tu étais aussi aimable que bon c’est-à-dire que si tu prenais un format de papier qui fut un peu bonhomme comme le mien, les lettres seraient doubles en longueur. Je veux une masse de facéties, de dévergondage, d’emportement, le tout pèle-mêle en fouillis, sans ordre, sans style, en vrac comme lorsque nous parlons ensemble et que la conversation va, court, gambade, que la verve vient, que le rire éclate, que la joie nous saccade les épaules et qu’on roule au fond du cabriolet, comme ce certain jour de convulsive mémoire où nous blaguions sur Léger avec ses pantouffles du matin faites avec des vieilles bottes coupées en diagonale, son gilet de franche couleur bronze antique et les crachats qui culottaient son parquet de pavés. Voilà de ces jours, de ces délicieuses matinées où nous fumions, où nous causions à Rouen, à Déville, etc., qui vivront avec moi. Je les revois, elles repassent en foule, les voilà, nous y sommes encore, tant c’est frais, tant c’est d’hier, tant j’entends encore nos paroles sous les feuilles, couchés sur le ventre, la pipe au bec, la sueur sur le front, nous regardant en souriant d’un bon rire du cœur qui n’éclate pas, mais qui s’épanouit sur le visage. Ou bien nous sommes au coin du feu. Toi tu es là à trois pieds, à gauche, près de la porte, tu as la pin cette à la main tu dégrades ma cheminée. Voilà encore un trou tout blanc que tu as fait sur le chambranle. Nous causons du collège, du présent et du passé aussi, ce fantôme qu’on ne touche pas mais qu’on voit, qu’on flaire, comme un lièvre mort: on l’a vu courir, sauter dans la plaine et le voila sur la table. L’existence après tout n’est-elle pas comme le lièvre quelque chose de cursif qui fait un bond dans la plaine, qui sort d’un bois plein de ténèbres pour se jeter dans une marnière, dans un grand trou creux. Mais de l’avenir, de l’avenir surtout que nous parlions. Oh. l’avenir, horizon rose aux formes superbes, aux nuages d’or, où votre pensée vous caresse, où le cœur part en extase et qui, à mesure qu’on s’avance comme l’horizon en effet, car la comparaison est juste, recule, recule et s’en va. Il y a des moments ou l’on croit qu’il touche au ciel et qu’on va le prendre avec la main, crac, une plaine, un vallon qui descend et l’on court toujours, emporté par soi-même pour se briser le nez sur un caillou, s’enfoncer les pieds –dans la m… ou tomber dans une fosse.
Je fais de la physique et je crois que je passerai bien pour cette partie, reste le grec et ces diables de mathématiques (j’en suis aux fractions et encore je ne sais guère la table de multiplication). Je te dis adieu pour préparer le «de Corona». J’ai le temps mais je m’y prend d’avance. Lis le marquis de Sade et lis le jusqu’à la dernière page du dernier volume cela complétera ton cours de morale et te donnera de brillants aperçus, sur la philosophie de l’histoire.
Je fume avec toi le calumet de paix, ce qui veut dire que je vais bourrer ma pipe de caporal.
Adieu vieux bougre.
Au même.
Rouen24février1839.
Bonne et joyeuse existence que la tienne! Tu vas vivre ainsi pendant trois ans et ce sera là, n’en doute pas, tes plus belles années, celles qu’on regrette même quand on est devenu sobre et rusé, qu’on loge au premier, qu’on paie ses contributions et qu’on en est venu à croire à la vertu d’une femme légitime et aux sociétés de tempérance. Mais que feras-tu? Que comptes-tu devenir? où est l’avenir? Te demandes-tu cela quelquefois? non, que t’importe? et tu fais bien. L’avenir est ce qu’il y a de pire dans le présent. Cette question, que seras-tu? jetée devant l’homme est un gouffre ouvert devant lui et qui s’avance toujours à mesure qu’il marche. Ne crois pas cependant que je sois irrésolu sur le choix d’un état, je suis bien décidé à n’en faire aucun, car je méprise trop les hommes pour leur faire du bien ou du mal. En tout cas je ferai mon droit, je me ferai recevoir avocat, même docteur, pour fainéantiser un an de plus. Il est fort probable que je ne plaiderai jamais à moins qu’il ne s’agisse de défendre quelque criminel fameux, à moins que ce ne soit dans une cause horrible. Quant à écrire? Je parierais bien que je ne me ferai jamais imprimer ni représenter. Ce n’est point la crainte d’une chute mais les tracasseries du libraire et du Théâtre qui me dégouteraient, cependant si jamais je prends une part active au monde ce sera comme penseur et démoralisateur. Je ne ferai que dire la vérité mais elle sera horrible, cruelle et nue. Mais qu’en sais-je Mon Dieu! car je suis de ceux qui sont toujours dégoutés le jour du lendemain, auquel l’avenir se présente sans cesse, de ceux qui rêvent ou plutôt rêvassent hargneux et pestiférés sans savoir ce qu’ils veulent, ennuyés d’eux-mêmes et ennuyants. Magnier me ronge, l’histoire me tanne; le tabac? j’en ai la gorge brûlée. Autrefois je pensais, je méditais, j’écrivais, je jetais tant bien que mal sur le papier la verve que j’avais dans le cœur, maintenant je ne pense plus, je ne médite plus, j’écris encore moins. La poésie s’est peut-être retirée d’ennui et m’a quitté. Pauvre ange tu ne reviendras donc pas! Et je sens pourtant confusément quelque chose s’agiter en moi, je suis maintenant dans une époque transitoire et je suis curieux de voir ce qui en résultera, comment j’en sortirai. Mon poil mue (au sens intellectuel) resterai-je pelé ou superbe. J’en doute. Nous verrons. Mes pensées sont confuses je ne peux faire aucun travail d’imagination, tout ce que je produis est sec, pénible, efforcé, arraché avec douleur. J’ai commencé un mystère il y a bien deux mois, ce que j’en ai fait est absurde, sans la moindre idée, je m’arrêterai peut être là! Tant pis j’aurai entrevu du moins l’horizon sublime mais les nuages sont venus et m’ont replongé dans l’obscurité du vulgaire. Mon existence que j’avais rêvée si belle, si poétique, si large, si amoureuse, sera comme les autres monotone, sensée, bête, je ferai mon droit. je me ferai recevoir et puis j’irai pour finir dignement, vivre dans une petite ville de province comme Yvetot ou Dieppe avec une place de substitut ou procureur du roi. Pauvre fou qui avait rêvé la gloire, l’amour, les lauriers, les voyages, l’Orient, que sais-je? Ce que le monde a de plus beau, modestement, je me l’étais donné d’avance. Mais tu n’auras comme les autres que de l’ennui pendant ta vie et une tombe après la mort et la pourriture pour éternité.
Au même.
Rouen18mars1839.
Ébloui par les feux du génie, je suis d’abord resté dans l’admiration la plus complète de ta description de Palmyre. Ça vaut vraiment les honneurs de l’impression et du concours académique; que dis-je, la collection complète du Colibri pâlirait devant, et Condor (avec ses deux patés) et Orlowski (avec ses douze cafés) se prosterneraient la tête dans la poussière à la façon orientale.
Quant à ton horreur pour ces dames, qui sont au reste de fort bonnes personnes sans préjugés, je confie à Alfred le soin de la changer logiquement en un amour philosophique et conforme au reste de ses opinions morales. Oui et cent mille fois oui, j’aime mieux une p…. qu’une grisette. C’est ainsi je crois qu’on appelle ce quelque chose de frétillant, de propre, de coquet, de minaudé, de contourné, de dégagé et de bête, qui vous em…. perpétuellement et veut faire de la passion comme elle en voit dans les drames et vaudevilles. Non j’aime bien mieux l’ignoble pour l’ignoble, c’est une pose tout comme une autre et que je sens mieux que qui se soit. J’aimerais de tout mon cœur une femme belle et ardente et p. dans l’âme. Voilà où j’en suis arrivé. Quels goûts purs et innocents. Vivent les plaisirs champêtres!
Tu me dis que tu as de l’admiration pour G. Sand je la partage bien (et avec la même réticence). J’ai lu peu de choses aussi belles que Jacques. Parles-en à Alfred.
Maintenant je ne lis guère, j’ai repris un travail depuis longtemps abandonné, un mystère, un salmigondis dont je crois t’avoir parlé. Voici en deux mots ce que c’est: Satan conduit un homme (Smar) dans l’infini, ils s’élèvent tous deux dans les airs à des distances immenses. Alors en découvrant tant de choses, Smar est plein d’orgueil. Il croit que tous les mystères de la création et de l’infini lui sont révélés, mais Satan le conduit encore plus haut. Alors il a peur, il tremble, tout cet abime semble le dévorer, il est faible dans le vide. Ils redescendent sur la terre. Là c’est son sol, il dit qu’il est fait pour y vivre et que tout lui est soumis dans la nature. Alors survient une tempête, la mer va l’engloutir. Il avoue encore sa faiblesse et son néant. Satan va le mener parmi les hommes; 1o le sauvage chante son bonheur. sa vie nomade, mais tout à coup un désir d’aller vers la cité le prend, il ne peut y résister, il part. Voilà donc les races barbares qui se civilisent. 2o ils entrent dans la ville, chez le roi accablé de douleurs, en proie aux sept péchés capitaux, chez le pauvre, chez les gens mariés, dans l’église qui est déserte. Toutes les parties de l’édifice prennent une voix pour le plaindre depuis la nef jusqu’aux dalles, tout parle et maudit Dieu. Alors l’église devenue impie s’écroule. Il y a dans tout cela un personnage qui prend part à tous les événements et les tourne en charge.. C’est Yuk le dieu du grotesque. Ainsi à la première scène pendant que Satan débauchait Smar par l’orgueil, Yuk engageait une femme mariée à se livrer à tous les premiers venus sans distinction. C’est le rire à coté des pleurs, et les angoisses, la boue, à coté du sang. Voilà donc Smar dégouté du monde, il voudrait que tout fut fini là, mais Satan au contraire va lui faire éprouver toutes les passions et toutes les misères qu’il a vues. Il le mène sur des chevaux ailés sur les bords du Gange. Là, orgies monstrueuses et fantastiques, la volupté tant que je pourrai la concevoir, mais la volupté le lasse. Il éprouve donc encore l’ambition. Il devient poète; après ses illusions perdues, son désespoir devient immense, la cause du ciel va être perdue. Smar n’a point encore éprouvé d’amour. Alors se présente une femme. une femme….. il l’aime, il est redevenu beau, mais Satan en devient amoureux aussi. Ils la séduisent chacun de leur coté. A qui sera la victoire? à Satan, comme tu penses? Non, à Yuk, le grotesque. Cette femme c’est la vérité et le tout finit par un accouplement monstrueux. Voilà un plan chouette et quelque peu rocailleux, montre le à Alfred, comme cela je ne raconterai pas deux fois la même chose.
Je fais des ouvrages qui n’auront pas le prix Montyon et dont la mère ne permettra pas la lecture à sa fille, j’aurai soin de mettre cette belle phrase en épigraphe.
Au même.
Rouen15avril1839.
Classe du sire Amyot,
Théorie des éclipses, lequel a
l’esprit bougrement éclipsé.
Tu me plains, mon cher Ernest, et pourtant suis-je à plaindre, ai-je aucun sujet de maudire Dieu? Quand je regarde au contraire autour de moi dans le passé, dans le présent, dans ma famille, mes amis, mes affections, à peu de chose près je devrais le bénir. Les circonstances qui m’entourent sont plutot favorables que nuisibles, et avec tout cela je ne suis pas content. Nous faisons des jérémiades sans fin, nous nous créons des maux imaginaires (hélas ceux-là sont les pires). Nous nous bâtissons des illusions qui se trouvent emportées. Nous semons nous-mêmes des ronces sur notre route et puis les jours se passent, les maux réels arrivent et puis nous mourrons sans avoir eu dans notre âme un seul rayon de soleil pur, un seul jour calme, un ciel sans nuage. Non je suis heureux. Et pourquoi pas? qui est-ce qui m’afflige? l’avenir sera noir peut-être, buvons avant l’orage, tant pis si la tempête nous brise, la mer est calme maintenant.
Et toi aussi! je te croyais pourtant plus de bon sens qu’à moi, cher ami, toi aussi tu brailles des sanglots, eh mon Dieu qu’as-tu donc? Sais-tu que la jeune génération des écoles est fièrement bête, autrefois elle avait plus d’esprit; elle s’occupait de femmes, de coups d’épée, d’orgies; maintenant elle se drape sur Byron, rêve de désespoir et se cadenasse le cœur à plaisir. C’est à qui aura le visage le plus pâle et dira le mieux je suis blasé, blasé! quelle pitié! blasé à dix-huit ans. Est-ce qu’il n’y a plus d’amour, de gloire, de travaux? Est-ce que tout est éteint? Plus de nature, plus de fleurs pour le jeune homme? Laissons donc cela. Faisons de la tristesse dans l’art puisque nous sentons mieux ce côté là, mais faisons de la gaieté dans la vie, que le bouchon saute, que la pipe se bourre, que la p. se déshabille, morbleu! et si un soir au crépuscule, pendant une heure de brouillard et de neige nous avons le spleen, laissons le venir, mais pas souvent, il faut se gratter le cœur de temps en temps avec un peu de souffrance pour que toute la gale en tombe. Voilà ce que je te conseille de faire, ce que je m’efforce de mettre en pratique.
Au même.
Rouen11octobre1839.
Te voilà donc heureusement rétabli, cher ami. Tu as eu à ce qu’il paraît une suée assez considérable; quand viendras-tu nous voir, car j’y compte cela est de rigueur. Reste jusqu’au mois de janvier, si tu veux pour te rétablir, te panser, te rengraisser mais pour Dieu, viens fumer le calumet de la paix. Je t’écris ceci sur mon carton dans la classe du bon père Gors qui disserte sur le plus grand commun diviseur d’un em..... sans égal, qui m’étourdit si bien que je n’y entends goutte, n’y vois que du feu. Je te prie de ne pas oublier de m’envoyer ton cours de mathématiques, celui de physique et celui de philosophie. C’est surtout du premier dont j’ai grand besoin. Il va falloir barbouiller des papiers avec des chiffres. Je vais en avoir de quoi me faire crever, et le grec! à qui il faut songer et que je ne sais pas lire! et je suis dans les hautes classes! n.. d. D… ! quelle hauteur! Et la philosophie, la plus belle des sciences, celle qui est la fleur, la crème, le suprême excrément de toutes les autres. et la troisième édition du fameux manuel, enrichie d’une couverture de papier rose et de nouveaux plagiats, tout cela me bastonne à en avoir les os rompus. Mais je me récrée à lire le sieur de Montaigne dont je suis plein, c’est là mon homme. En littérature comme en gastronomie, il est certains fruits qu’on mange à pleine bouche, dont on a le gosier plein, et si succulents que le jus pénètre jusqu’au cœur. Celui-là en est des plus exquis.
Adieu, mon vieux, bonne santé, ne m’oublie pas.
Au même.
Rouen19novembre1839.
CHER,
Il est maintenant dix heures et le petit coup. J’ai l’avantage d’être sous le père Gors qui fait des racines carrées, qu’importe grecques ou carrées, c’est de pitoyable soupe. Je t’écris donc parceque j’ai a t’écrire, que c’est pour moi plaisir, passe temps, désennuiement. Te voilà donc revenu à Paris et moi revenu mieux que jamais au collège où j’ai l’honneur de m’ennuyer au superlatif, et pourtant c’est là cette fameuse année de philosophie que tout le monde envie pendant dix ans et que j’ai désirée moi-même aussi ardemment qu’on désire le ministère, un peuple, un roi, un état, une constitution, une dinde, une gobe. Hélas, à mesure que l’objet de nos souhaits approche, la volupté qu’on avait entrevue dans leur accomplissement diminue, il semble que nous soyons destinés à n’attraper que des ombres sur la muraille, mais nous n’en attrapons même pas à courir après des nuages qui s’en vont, à nous désaltérer avec de l’eau sale, à vivre avec… assez, assez, et tout cela pour dire que je m’ennuie, un peu plus et je te remplirais de mon sujet.
Mais que vais-je faire au sortir du collège? aller à Paris tout seul, faire du droit, perdu avec des crocheteurs et des filles de joie, et tu m’offriras, sans doute pour me divertir, un café aux colonnades dorées ou quelque sale p. de la Chaumière, merci. Le vice m’ennuie tout autant que la vertu.
0que je donnerais bien de l’argent pour être ou plus bête ou plus spirituel, athée ou mystique, mais enfin quelque chose de complet et entier, une identité, quelque chose en un mot.
Je suis le premier en philosophie. Mr Mallet a rendu hommage à mes dispositions pour les idées morales. Quelle dérision! A moi la palme de la philosophie, de la morale, du raisonnement, des bons principes. Ah! ah! paillasse vous vous êtes fait un bon manteau de papier avec des grandes phrases plates sans coutures.
Adieu, dis-moi tout ce qui te fera plaisir, surtout des blagues, car tu n’en taris pas. Adieu, l’heure sonne.
Au même.
Rouen22avril1840.
Ah! mon cher Ernest je t’ai quitté avec le rire a la bouche et la folie dans le cœur, je suis maintenant triste à faire peur. Me voilà retombé dans ma vie de chaque jour, dans ma vie stérile, banale et laborieuse: quel ennui! Il me semble qu’il y a trois ans que je t’ai quitté. Quelles belles journées tu m’as fait passer là! Quelle différence entre la vie d’il y a trois jours et celle d’aujourd’hui. Quand j’y pense j’en suis accablé et j’ai l’âme toute navrée d’une mélancolie confuse et infinie. Comme la journée d’hier m’a paru longue, quelle passion ne vais-je pas encore subir pendant trois mois. Si Alfred n’arrivait pas d’ici quelque temps j’en mourrais d’ennui. C’est ainsi que je suis fait, les journées heureuses m’en font mille mauvaises, la joie m’attriste quand elle est passée, les jours de fêtes ont toujours pour moi de tristes lendemains.
Je sentais bien que quelque chose de mon bonheur s’en allait en retournant vers Rouen, la somme de félicité départie à chacun de nous est mince et quand nous en avons dépensé quelque peu, nous sommes tout moroses; j’étais assis sur l’impériale et silencieux, la tête dans le vent, bercé par le tangage du galop, je sentais la route fuir sous moi et avec elle toutes mes jeunes années, j’ai pensé à tous mes autres voyages aux Andelys, je me suis plongé jusqu’au cou dans tous ces souvenirs, je les ai comparés vaguement à la fumée de ma pipe qui s’envolait laissant après elle l’air tout embaumé. A mesure que j’approchais de Rouen, je sentais la vie positive et le présent qui me saisissaient, et avec eux le travail de chaque jour, la vie minutieuse, la table d’étude, les heures maudites, l’antre où ma pensée se débat et agonise. Oh il y a des jours comme hier par exemple où l’on est triste, où l’on a le cœur tout gros de larmes, où l’on se hait, où l’on se mangerait de colére. Ce qu’il faut faire c’est de ne pas penser au passé, de ne pas se dire: il doit encore faire là bas un beau soleil, il y a72heures j’étais à tel endroit, je vois encore sur la grande route l’ombre de ma tête qui court après celle du cheval et mille autres niaiseries semblables, c’est de regarder l’avenir, de s’allonger le cou pour voir l’horizon, de s’élancer en avant, de baisser la tête et d’avancer vite, sans écouter la voix plaintive des tendres souvenirs qui veulent vous rappeler dans la vallée de l’éternelle angoisse. Il ne faut pas regarder le gouffre car il y a au fond un charme inexprimable qui nous attire.
Tu dois me trouver bête à faire pitié et si tu ne me comprends pas je me comprends hélas fort bien pour mon malheur! Je me rappellerai toute ma vie le délicieux voyage que je viens de faire et notre promenade à la Roche, à l’Hermite, celle à Port-Mort, celle au Château Gaillard, celle d’Ecouis! je te remercie de m’avoir fait deux bonnes journées toutes pleines de gaité, elles me sont plus rares qu’on ne pense, j’en paierais bien de semblables mon pesant d’or. Aux vacances nous nous reverrons sans doute à Rouen ou aux Andelys, n’importe je voudrais y être. Adieu réponds-moi et pardonne-moi, tu t’attendais sans doute à une bonne lettre, à un écho de mon rire d’il y a quatre jours. Excuse moi d’avoir trompé ton attente, je suis trop triste pour rire, trop ennuyé pour bien écrire; ma douleur est bête, incolore; c’est un orage sans éclair et avec une pluie sale. Adieu tout à toi, tu sais comme je t’aime.
A Caroline Flaubert sa sœur.
Marseille29septembre1840.
Joli rat, j’ai reçu votre lettre à Toulouse où vous me mandez que le chagrin n’empêchait pas vos criques de manger des gigots; je suis content qu’une santé si chère soit toujours bonne et ma seule inquiétude était qu’elle ne se dérangeat pendant mon absence.
Nous sommes arrivés ce matin à Marseille après nous être embarqués à Toulouse par le canal du Midi et avoir vu Castelnaudary, les écluses de St Ferréol, Carcassonne, où nous sommes restés un jour, Narbonne, Nîmes, le pont du Gard et Arles. Tu ne peux pas te figurer ce que c’est que les monuments Romains, ma chère Caroline, et le plaisir que m’a procuré la vue des Arènes.
Je suis réduit ainsi que mes compagnons de voyage au dénument le plus complet et nous sommes tous panés et rapés. Je n’ai pour tout bien que trois chemises et mon gros pantalon d’hiver, pour me délecter sous un ciel cuisant. Ah mâtin! Mes malles qui devaient nous retrouver à Bagnères de Luchon sont encore à venir. Malédiction sur le roulage et sur la sotte idée qui nous a fait nous séparer de nos paquets. J’ai appris à propos d’inconvénients de voyage que votre retour de Nogent avait été très désagréable. Cette nouvelle expérience a dû vous confirmer dans le dessein de ne plus voyager qu’en poste, ce que je vous conseille bien pour l’avenir. Croyez-en un voyageur consommé. A part le léger inconvénient signalé plus haut, nous n’avons pas eu à nous plaindre des voitures et pour ce qui est de la bonne nourriture nous nous gorgeons de figues et de raisins, surtout l’abbé, qui ne fait absolument pas autre chose. M. Cloquet est très bon et je remercie Achille de m’avoir procuré un pareil compagnon de voyage; il se permet de temps en temps des plaisanteries sur le chapeau de cérémonie de Mlle Lisequi l’autre jour a été près d’en pleurer.
Après demain nous partons pour Toulon et de là je vous dirai le jour du départ pour la Corse. Il est bien décidé que notre retour sera avant le1er novembre.
A la même.
Ajaccio6octobre1840.
Je t’écris aujourd’hui, ma bonne Caroline, parceque j’en ai le temps, mais je ne sais quand cette lettre te parviendra ni même quand je la mettrai à la poste. Vous avez dû recevoir une lettre d’Ajaccio où je suis arrivé hier. A Toulon j’ai reçu la tienne dans laquelle tu me demandes de longues épitres. Je suis prêt à satisfaire ton désir et à te donner tous les détails possibles sur mon voyage.
Ce que j’ai vu de la Corse jusqu’à présent se borne à peu de chose, quant à l’étendue. Je connais Ajaccio et aux environs un lieu nommé Caldamichia. Le pays où je suis ne ressemble pas plus à la Provence qu’à la Normandie et j’ai été très étonné de trouver des aloès et des bananiers. Ce matin au déjeuner nous avions sur notre table deux grappes de raisin longues de plus d’un pied et pesant chacune quatre livres. Le ciel de la Corse est superbe et on ne peut s’imaginer rien de plus beau que la baie d’Ajaccio. A Marseille déjà j’avais été étonné de la limpidité des eaux qui sont toutes bleues, mais ici elles sont bien plus transparentes encore; on voit les poissons remuer et les herbes marines attachées au fond aller et venir sous la vague. Demain matin nous partons à six heures pour Vico et nous reviendrons ici dans deux ou trois jours pour recommencer nos courses. Notre itinéraire dressé par le préfet nous fait arriver à Bastia le16. Du7au16nous serons donc .en plein mâkis. A propos de mâkis j’en ai vu hier dans la petite promenade que nous avons faite avant diner. Toutes les montagnes en sont couvertes et à les voir de loin on les prendrait pour de grands champs d’herbes. Tout ce qu’on dit sur la Corse est faux, il n’y a pas de pays plus sain et plus fertile, jusqu’à présent nous en sommes enchantés, et l’hospitalité s’y pratique de la manière la plus cordiale et la plus généreuse. Nous avons été forcés de quitter notre hotel et nous sommes logés dans de belles et bonnes chambres, dormant dans de bons lits et nourris à une bonne table, ayant chevaux, voitures et valets à nos ordres.
Quand on voyage en Corse, on mange et on couche dans la première maison venue dont on vous ouvre la porte à toute heure du jour et de la nuit. On ne paye jamais et la coutume est seulement d’embrasser ses hôtes qui vous demandent votre nom en partant. C’est un si drôle de pays que le préfet même ne peut s’empêcher d’aimer les bandits, quoiqu’il leur fasse donner la chasse. Il m’a promis de m’en faire connaître quelques-uns dans les courses que je vais faire avec M. Cloquet dans la montagne. Nous passerons par un village où nous verrons la véritable Colomba, qui n’est pas devenue une grande dame comme dans la nouvelle de Mérimée, mais une vieille bonne femme grossie et raccourcie.
Le9.
Je reprends ma lettre après trois jours d’interruption. Nous avons vu Vico et Goiano. Après-demain nous repartons d’Ajaccio pour Corte et pour Bastia. Je puis maintenant te parler de la Corse sciemment, puisque j’ai vu une bonne partie du littoral occidental. Tout le pays est couvert de montagnes et les chemins montent et descendent continuellement, de sorte qu’on est enfoncé dans des gorges et des makis; tout à coup le paysage change comme un tableau à vue et un autre horizon apparaît. La route que nous parcourions contournait le bord de la mer et nous marchions sur le sable; il y avait un soleil comme tu n’en connais pas qui dominait toutes les côtes et leur donnait une teinte blanche et vaporeuse. Tous les rochers à fleur d’eau scintillaient comme du diamant et à notre gauche les buissons de myrte embaumaient. J’ai pensé à toi, ma bonne Caroline, et à la joie que tu aurais à voir tout cela. Tu as bien raison d’aimer gens et sites, tout est admirable. Cet hiver, au coin du feu, nous en parlerons longuement tout en tisonnant.
Apprends une bonne fortune, nous serons guidés jusqu’à Corte par un ancien bandit de mes amis, actuellement commandant des Voltigeurs corses, puis je pourrai te lire la relation exacte et circonstanciée de la mort de Murat; M. Maltedo, chez lequel nous avons logé à Vico, est un ancien capitaine de Volites du roi de Naples qui l’a suivi jusqu’à sa mort et qui pour son dévouement a été longtemps détenu dans les prisons d’Italie et de France.
A la même.
Paris, 16mai1841.
Je te remercie bien, mon bon rat, de la lettre que tu m’as envoyée hier; elle était gentille et spirituelle comme toi, abondante en traits d’esprit que j’ai appris par cœur et que je donnerai à la première occasion comme étant de moi. Il paraît que les Maupassant sont toujours en belle humeur et que les facéties découlent mieux que jamais de leurs lèvres. Je regrette de n’avoir pas assisté au déjeuner où ils en ont tant dit, j’aurais fait ma partie.
J’ai été hier chez les Collier, Gertrude avait commencé une lettre pour toi; elle ne sort pas des bals, c’est un devoir pour elle de n’en pas manquer un seul.
Courage, mon vieux rat, pour samedi prochain. Allons, de l’aplomb, nom d’un tonnerre! Là, un, deux, un, deux, pas trop vite, ferme les trilles, brrrr les petites gammes, ne perdons pas la tête.
Puisque tu fais de la géométrie et de la trigonométrie, je vais te donner un problème: Un navire est en mer, il est parti de Boston chargé de coton, il jauge200tonneaux. Il fait voile vers le Havre, le grand mât est cassé, il y a un mousse sur le gaillard d’avant, les passagers sont au nombre de douze, le vent souffle N.-E.-E., l’horloge marque3heures un quart d’après-midi, on est au mois de mai.… On demande l’âge du capitaine?
A la même.
Paris, juillet1841.
Tu n’es donc pas plus drue, mon bon rat? et le plaisir de m’écrire ne peut te faire oublier tes douleurs, puisque tu m’avoues à moi-même que tu en as à peine le cœur? Je vous préviens cependant d’une chose, toi et maman; c’est qu’il faut, pendant le séjour que je vais faire à Rouen, que vous soyez aimables, que vous ayez de bonnes figures; le même avis peut être aussi adressé à la jeune Fargues; souffrez tant que vous voudrez des reins, de la tête et des engelures ou des piqûres, peu m’importe, mais faites en sorte de me rendre le logis agréable. De quelque manière que vous vous y preniez je serai toujours mieux qu’ici; Paris n’est pas un pays de Cocagne pour tout le monde et j’y mène une vie assez judiriquement sombre. La capitale pour les bons provinciaux est quelque chose de très amusant, rempli de cafés, de restaurants, de glaces, de spectacles et de becs de gaz qui éclairent beaucoup. On est vite fatigué de semblables merveilles. Pour ma part j’en suis tanné. Puisque ce mot tanné vient de couler sur mon papier, sais-tu, vieux Carolo, dans quelle ville une femme qui voyage est la plus ennuyeuse? C’est quand elle est à Nantes.
Je respire un peu plus maintenant et je regarde mon affaire comme à peu près bâclée. Je suis joyeux, facétieux, je grille de monter dans la diligence, je me vois arrivant à Rouen le mardi matin, montant l’escalier en courant, gueulant et vous embrassant. Je pousse de temps en temps quelques rires du garçonpour me distraire et je fais le père Couillère en me regardant dans la glace. Un peu de vacances avec vous me fera un grand bien sous tous les rapports. On me trouve généralement maigri et mauvaise mine, ce qui ne m’étonne pas beaucoup, vu que depuis que papa est parti je me couche régulièrement à3heures du matin et me lève à8heures et demie. Mercredi dernier je ne me suis point couché, par farce. Néanmoins je me porte bien et j’ai bon’appétit. Je suis par exemple toujours crispé et prêt à donner une calotte et deux ou trois coups de pied à propos de rien, au premier homme qui passe. Bref, si je ne suis pas reçu, personne ne peut se vanter de l’être, car je crois savoir ma première année de droit aussi bien que qui que ce soit.
On a fait le portrait d’Henriette à la miniature pour l’envoyer à son frère aîné. Il est assez joli et ressemblant. On commence maintenant celui de Gertrude et d’Henriette ensemble. Elles voulaient à toute force que je fasse aussi faire le mien afin de vous l’envoyer. J’ai résisté à cette ridicule action qu’elles voulaient m’imposer et j’ai bien fait. A ce seul mot de portrait une sueur froide m’a glacé le dos comme cent articles du Code civil. Elles sont toutes dans les arts. Adeline moule avec du mastic, et Gertrude fait le portrait de la cuisinière. On a expulsé le chien du salon, il pissait trop et trop souvent.
A la même.
Paris, juillet ou août1841.
Je suis tellement agacé qu’il faut que je me dilate un peu en vous écrivant. Je prends jour définitivement vendredi prochain, je veux en finir le plus tôt possible parce que ça ne peut pas durer plus longtemps comme ça; je finirais par tomber dans un état d’idiotisme ou de fureur. Ce soir, par exemple, je ressens simultanément ces deux agréables états d’esprit. Je rage tellement, je suis si impatient d’avoir passé mon examen que j’en pleurerais. Je crois que je serais même content si j’étais refusé, tant la vie que je mène depuis six semaines me pèse sur les épaules. Il y a des jours pires que les autres: hier, par exemple, il faisait un temps doux comme au mois de mai: j’ai eu toute la matinée une envie atroce de prendre une carriole et d’aller me promener à la campagne: je pensais que si j’avais été à Déville, je me serais mis sous la charreterie avec Néoet que j’aurais regardé la pluie tomber en fumant tranquillement ma pipe. Il ne faut pas songer à tout ce qui vient à l’esprit de bon et de doux quand on prépare un examen: je me reproche, comme temps perdu, toutes les fois que j’ouvre ma fenêtre pour regarder les étoiles (car il y a maintenant un beau clair de lune) et me distraire un peu. Figure-toi que depuis que je t’ai quittée je n’ai pas lu une ligne de français, pas six malheureux vers, pas une phrase honnête. Les Institutes sont écrites en latin et le Code civil est écrit en quelque chose d’encore moins français. Les messieurs qui l’ont rédigé n’ont pas beaucoup sacrifié aux grâces. Ils ont fait quelque chose d’aussi sec, d’aussi dur, d’aussi puant et platement bourgeois que les bancs de bois de l’école où on va se durcir les fesses à en entendre l’explication. Les gens peu délicats en fait de confortable intellectuel trouvent peut-être qu’on n’y est pas mal, mais pour les aristocrates comme moi qui ont coutume d’asseoir leur imagination à des places plus ornées, plus riches, plus moelleuses surtout, c’est crânement désagréable et humiliant. «Il n’est rien si pleinement et si largement faultier que les loys et cuyde que l’homme y a assez montré sa bestise, par leur inconstance, mutations et diversitez.» Pendant que je suis à m’éreinter sur les rentes, servitudes et autres facéties, toi, mon vieux rat, tu pianotes du Chopin, du Spohr, du Beethoven, ou bien tu mêles le bitume à la terre de Sienne et fais chier les vessies de blanc, tu as une vie moins canaille que la mienne et qui sent plus son gentilhomme.
A la même.
Paris, mars1842.
Toi, mon vieux rat, m’ennuyer, allons donc! tu badines, tu plaisantes; dis plutôt que tu t’ennuyais de m’écrire et non pas que tu t’es arrêtée dans la crainte de m’ennuyer. Tu sais bien que plus tes lettres sont longues, plus je les aime. Il me semble qu’il y a longtemps que je ne t’ai vue et j’ai bien besoin de t’embrasser. Il y a trois semaines que j’ai quitté Rouen; dans quinze jours, le jour des Rameaux, vous me verrez arriver. Je resterai jusqu’au22avril, époque à laquelle je retournerai bien vite à Paris pour bâcler mon examen, qui commence à me talonner. Vous ne me reverrez plus alors qu’au mois de juin pendant trois ou quatre jours.
J’ai été au Rond-Point mardi; Henriette avait une grande robe rose qui la rendait plus jolie et plus gracieuse encore que de coutume. Elle est toujours la même et d’une humeur égale tandis que Gertrude a toujours du nouveau à vous apprendre. Elle aime beaucoup la famille royale et a été désolée de la mort du duc d’Orléans. Les Collier à ce sujet se sont aperçus à Trouville que nous n’aimions pas beaucoup la dynastie régnante et cela parce que maman ne paraissait pas très affectée de la descente chez Pluton du prince royal.
D’Arcet pioche comme un enragé pour le concours du bureau central; mais il se fera probablement enfoncer. Il juge à propos, pour se rendre fort dans la discussion, de lire Spinosa, Descartes et beaucoup d’honnêtes gens de cette trempe qu’il n’entend guère, comme il est très facile de s’en convaincre quand on a la moindre idée de la philosophie. Entre nous soit dit, il y patauge un peu.
Je suis invité pour samedi prochain à un grand souper annuel chez mon ami Maurice. J’ai accepté, ça me remettra un peu les nerfs.
Dialogue (passé il y a une heure):
MOI, MA PORTIÈRE. (J’entends du bruit).
LA PORTIÈRE (de dedans l’antichambre).–C’est moi, Monsieur, ne vous dérangez pas. (La portière ouvre la porte. Ordinairement ce sont les portières qui s’ouvrent). Je vous apporte des allumettes, Monsieur, car vous en avez besoin.
MOI.–Oui.
LA PORTIÈRE.–Monsieur en brûle beaucoup. Monsieur travaille tant. Ah! comme Monsieur travaille! Je ne pourrais en faire autant, moi qui vous parle.
MOI.–Oui.
LA PORTIÈRE.–Monsieur va bientôt s’en aller cheux lui. Vous avez raison.
MOI.–Oui.
LA PORTIÈRE.–Ça vous fera du bien de prendre un peu l’air, car depuis que vous êtes ici, bien sûr, bien sûr.
Moi (avec intention).–Oui.
LA PORTIÈRE (élevant la voix).–Vos parents doivent être contents d’avoir un fils comme vous (c’est son idée fixe, car elle l’a déjà dit à Hamard.
MOI.–Oui.
LA PORTIÈRE.–C’est que, voyez-vous, rien ne contente plus les parents comme de voir leurs enfants bien travailler. Eh bien! quand je vois Alphonsine à l’ouvrage, y a rien qui me fasse plaisir comme ça. Veux-tu bien travailler, veux-tu bien travailler, que je lui dis comme ça tous les jours, vilaine paresseuse. Veux-tu pas rester comme ça à ne rien faire. Mais je vais vous dire, elle est un peu molle, cette pauvre Alphonsine. Oui, elle a maintenant un petit bobo, ça l’empêche de coudre. Elle n’a pas tant de mal que moi, allez. Oui, quand j’étais jeune j’avais les traits plus fins qu’elle, oh! oui, voui, elle n’a pas les traits aussi fins que moi, c’est ce que je lui dis tous les jours: Alphonsine, t’as pas les traits aussi fins que moi. Mais vous, c’est pas ça, monsieur, c’est la tête qui travaille, c’est la mémoire qui faut. Bien sûr que oui, vous aurez besoin de prendre l’air.
Je ne l’écoutais plus qu’elle parlait encore.
Ah! rat, mon bon rat, mon vieux rat, ayez soin d’avoir de bonnes joues pour l’autre semaine, car j’ai faim de vous les embrasser. C’est moi qui m’en donnerai. Décidément quand j’y pense, je ne .pourrai pas m’empêcher de te faire un peu de mal, comme les fois où mes gros baisers de nourrice font tant de bruit que maman dit: «Mais laisse là cette pauvre fille!» et que toi-même, harassée et me repoussant avec les deux mains, tu dis: «Ah! bonhomme!»
En attendant, voilà le jour qui baisse, je n’y vois presque plus. C’est encore un de moins. Je m’en vais fermer ma lettre, la mettre à la poste, dîner et m’en revenir à l’usufruit, que je repasse et repasse toujours, mais ça me surpasse.
A Ernest Chevalier.
Rouen, 19mars1842.
» Comment, vieux bâtin! dans quel état un homme comme toi est-il réduit! calmez-vous, brave homme, calmez-vous! au lieu de tant faire du droit, faites un peu de philosophie, lisez Rabelais, Montaigne, Horace ou quelque autre gaillard qui ait vu la vie sous un jour plus tranquille et apprenez une bonne fois pour toutes qu’il ne faut pas demander des oranges aux pommiers, du soleil à la France, de l’amour à la femme, du bonheur à la vie. Or ça! songe à la soupe, au bouilli, aux pâtés de foies gras, au chambertin. Comment te plaindre de la vie quand il existe encore un lit où se consoler de l’amour, et une bouteille de vin pour perdre la raison. Remonte-toi le moral, n. d. D., suis un régime sévère, fais des farces la nuit, casse les réverbères, dispute-toi avec les cochers; de fiacre, fume raide, va dans les cafés, f. le camp sans payer, donne des renfoncements dans les chapeaux, rote au nez des gens, dissipe la mélancolie et remercie la Providence. Car le siècle où tu es né est un siècle heureux, les chemins de fer sillonnent la campagne, il y a des nuages de bitume et des pluies de charbon de terre, des trottoirs d’asphalte et des pavages en bois, des pénitenciers pour les jeunes détenus et des caisses d’épargne pour les domestiques économes qui viennent y déposer incontinent tout ce qu’ils ont volé à leurs maîtres. M. Hébert fait des réquisitoires et les évêques des mandements, les p… vont à la messe, les filles entretenues parlent au moins de morale et le gouvernement défend la religion, le malheureux Théophile Gautier est accusé d’immoralité par M. Faure, on met en prison les écrivains et on paye les pamphlétaires. Mais ce qu’il y a de plus grotesque, c’est la magistrature qui protège les bonnes mœurs et les attentats aux idées orthodoxes. La justice humaine est d’ailleurs pour moi ce qu’il y a de plus bouffon au monde; un homme en jugeant un autre est un spectacle qui me ferait crever de rire s’il ne me faisait pitié, et si je n’étais forcé d’étudier maintenant la série d’absurdités en vertu de quoi il le juge. Je ne vois rien de plus bête que le droit, si ce n’est l’étude du droit; j’y travaille avec un extrême dégoût et ça m’ôte tout cœur et tout esprit pour le reste. Mon examen même commence à m’inquiéter un peu, mais pas plus qu’un peu et je ne m’en foulerai pas la rate davantage pour cela. Voilà l’été qui revient, c’est tout ce qu’il me faut, que la Seine soit chaude pour que je m’y baigne, que les fleurs sentent bon et que les arbres aient de l’ombre. Connais-tu l’épitaphe d’Henri Heine? la voici: «Il aima les roses de la Brenta.» Ce serait bien la mienne. Épitaphe du garçon: «ci-git un homme adonné à tous les vices.»
Souvent je hausse les épaules de pitié quand je songe à tout le mal que nous nous donnons, à toute l’inquiétude qui nous ronge pour être fort, pour se faire une fortune et un nom; que tout cela est vide et pitoyable.
A quoi bon toutes ces peines
Secouez le gland des chênes,
Buvez l’eau des fontaines,
Aimez et rendormez-vous.
Être en habit noir du matin au soir, avoir des bottes, des bretelles, des gants, des livres, des opinions, se pousser, se faire pousser, se présenter, saluer, et faire son chemin. Ah mon Dieu!
Où est mon rivage de Fontarabie où le sable est d’or, où la mer est bleue, les maisons sont noires, les oiseaux chantent dans les ruines. Je connais encore les chemins dans la neige, l’air est vif, le vent chante dans les trous des montagnes. Le pâtre y siffle seul ses chiens vagabonds, sa poitrine ouverte y respire à l’aise et l’air est embaumé de l’odeur du mélèze. Qui me rendra les brises de la Méditerranée, car sur ses bords le cœur s’ouvre, le myrte embaume, le flot murmure. Vive le soleil, vivent les orangers, les palmiers, les lotus, les nacelles avec des banderoles, les pavillons frais pavés de marbre où les lambris exhalent l’amour. 0si j’avais une tente faite de joncs et de bambous au bord du Gange, comme j’écouterais toute la nuit le bruit du courant dans les roseaux, le roucoulement des oiseaux qui perchent sur des arbres jaunes.
Mais (n.. d. D… !) est-ce que jamais je ne marcherai avec mes pieds sur le sable de Syrie? quand l’horizon rouge éblouit, quand la terre s’enlève en spirales ardentes et que les aigles planent dans le ciel en feu. Ne verrai-je jamais les nécropoles embaumées où les hyènes glapissent, nichées sous les momies des rois, quand le soir arrive à l’heure où les chameaux s’asseoient près des citernes. Dans ces pays-là les étoiles sont quatre fois larges comme les nôtres, le soleil y brûle, les femmes s’y tordent et bondissent sous les baisers, sous les étreintes. Elles ont aux pieds, aux mains, des bracelets et des anneaux d’or et des robes en gaze blanche.
Seulement quelquefois, quand le soleil se couche, je songe que j’arrive tout à coup à Arles, le crépuscule illumine le cirque et dore les tombeaux de marbre des Eliscampes et je recommence mon voyage, je vais plus loin, plus loin, comme une feuille poussée par la brise:
Ah! je veux m’en aller dans mon île de Corse,
Par le bois dont la chèvre en passant mord l’écorce,
Par le ravin profond
Le long du sentier creux où chante la cigale,
Suivre nonchalamment en sa marche inégale
Mon troupeau vagabond.
C’est une belle chose qu’un souvenir, c’est presque un désir qu’on regrette.
A sa sœur.
Paris, 11mai1842.
Si tu crois à lire mes lettres que je ne m’ennuie pas, mon pauvre rat, tu te trompes on ne peut plus; quand je pense à vous et que je vous écris je m’égaye le plus possible et d’ailleurs je suis si agacé, si-embêté, si furieux que souvent je suis obligé de me battre les flancs pour ne pas me laisser tomber de découragement. Je me remonte le moral, comme on dit, et j’ai besoin de me le remonter à chaque minute. Si tu avais une idée de la vie que je mène tu le concevrais sans peine. Montaigne, mon vieux Montaigne disait: «Il nous faut abbestir pour nous assaigir.» Je suis toujours si abbesti que ça peut passer pour sagesse et même pour vertu. Quelquefois j’ai envie de donner des coups de poing à ma table et de faire tout voler en éclats, puis, quand l’accès est passé, je m’aperçois à ma pendule que j’ai perdu une demi-heure en jérémiades et je me remets à noircir du papier et à tourner des pages avec plus de vitesse que jamais. Le soir arrive, je m’en vais m’attabler au fond d’un restaurant tout seul et la mine renfrognée en pensant à la bonne table de famille entourée de figures amies et où l’on est chez soi, dans soi, où l’on mange de bon cœur, où l’on rit tout haut. Après quoi je rentre, je ferme mes volets pour que le jour ne me blesse pas les yeux et je me couche. J’ai pourtant maintenant une grande consolation. C’est un bocal d’excellent tabac turc que m’a donné M. Cloquet et qui me sert à charmer mes loisirs.
Pulsuz fraqment bitdi.