Kitabı oxu: «Dans les herbages»
Gustave Le Vavasseur
Dans les herbages

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066326432
Table des matières
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
LE CURÉ DE SAINT-GÉREBOLD
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
XVII
XVIII
XIX
XX
XXI
XXII
LES AMOURS DE JACQUELINE
I
II
III
IV
V
VI
VII
VIII
IX
X
XI
XII
XIII
XIV
XV
XVI
I
Table des matières
La commune de Saint-Gérebold-du-Plantis est une des plus vertes et des plus fertiles de ce pays d’Auge, qui, suivant du Moulin, s’étend «depuis La Haye d’Hiesmes jusqu’au Pont-l’Évêque», et dans lequel les champs humides et peu propres à la culture des céréales sont «si fertiles en herbes, que, tondues le soir, le matin on les voit recrues de quatre doigts». Dans ce petit coin de Normandie heureuse, qui a gardé une partie des immunités du paradis terrestre, la terre donne ses fruits sans que l’homme l’arrose de ses sueurs. En cet Eden plantureux, la pomme fleurit, se noue et mûrit en abondance chaque année pour le plaisir des yeux et le soulas des gosiers altérés.
Rien que de l’herbe et des pommiers, vert sur vert. L’église de Saint-Gérebold est au milieu d’un cimetière couvert d’arbres séculaires. Une barrière volante donne entrée dans la cour du presbytère, séparée de l’asile des morts par une haie de buis, jalonnée de houx et fourrée de lierre. Le presbytère lui-même est perdu dans les branches d’un courtil, sombre l’été, humide l’hiver et tout constellé de fruits d’or pendant l’automne.
La maison de Dieu et la maison du curé font exception dans la commune de Saint-Gérebold par leur voisinage. Les cent autres feux sont épars dans des cours soigneusement closes et plantées à fonds perdu. L’église, sorte de grange sans caractère monumental, surmontée d’un clocher en aiguille, revêtu de bardeau vermoulu, est la seule maison construite en pierre et couverte en tuiles. Sous les écailles tombées de leur premier enduit, les murs en guenilles laissent voir çà et là l’appareil mal échantillonné de mauvais moellon qui témoigne de la rareté de la matière. A travers le léger fil de fer de certaines barrières modernes, on aperçoit parfois, dans les cours, de coquettes constructions en brique, couvertes en ardoise; mais la plupart des maisons, riches ou pauvres, sont en bois, à colombes et à traverses apparentes, à sabliers et à corniches saillantes, à larmiers prolongés et couvertes en chaume. Le bois, peint en noir, fait un contraste violent avec le blanc de chaux qui badigeonne le paillis des interstices ou le rouge effacé de l’ancien appareil de tuiles en arêtes de poisson des plus antiques manoirs. Suivant l’humeur et le soleil, ces rustiques demeures font l’effet d’être en demi-deuil ou de montrer leurs robes blanches derrière une grille.
La maison de Saint-Gérebold qui a conservé le plus de caractère et de cachet de terroir est sans contredit le manoir de la Forge. C’est une sorte de fortin avec deux ailes à toits pointus et un escalier-tourelle, bâti ou plutôt jeté au hasard à mi-côte dans une cour de dix hectares, littéralement couverte de pommiers, sans un brin de mousse, sans une branche morte et sans une touffe de gui. Des étables, une écurie, un fournil, une fromagerie, un pressoir, une bouillerie ou distillerie à cidre sont épars çà et là au travers de la cour, sous les arbres, plus verts et plus vigoureux le long des sentiers qui conduisent aux bâtiments; deux ou trois petites pièces d’eau miroitent au soleil ou dorment à l’ombre, alimentées par un ruisseau limpide et glacé. On entend, aux heures de leurs repas, le grincement intermittent des herbes arrachées par les lèvres et les dents des vaches laitières; aux heures de la sieste, accroupies dans le gazon fleuri, elles ruminent, la mâchoire active et l’œil regardant quelque part; parfois une robuste servante, portant au bout d’un joug deux chanes de cuivre étincelantes, s’en va traire en pleine prairie les nourrices nonchalantes ou capricieuses; c’est toute une bucolique tranquille et particulière qui vous imprègne d’une sorte de bien-être mêlé de paresse. On sent la vie sous le repos de la nature, mais on devine que cette nature qui se repose n’a jamais été fatiguée et ne se fatiguera jamais.
Le manoir de la Forge est la demeure héréditaire des Durand, marchands de bœufs de père en fils. Leur noblesse rustique, à défaut de blason, s’est toujours affirmée par des signes extérieurs si distincts que les fils font copier à leur usage le passe-port de leur père. Taille de géant, cheveux blonds frisés, favoris roux, front couvert, yeux bleus, nez carré, marbré dans l’âge mûr de filaments veineux cramoisis; pommettes couperosées, large bouche endentée à la diable, lèvres plus fines encore que sensuelles, parole retentissante, rire tumultueux, menton fourchu à double étage, démarche assurée sous une apparence nonchalante et goguenarde: tel est le signalement d’un Durand, connu de père en fils sur tous les marchés de bestiaux, depuis Poissy et Routot jusqu’à Orbec et Vimoutiers. Les Durand n’ont jamais engraissé que des bœufs cotentins, et ils sont propriétaires de tous leurs herbages. Ils n’en louent jamais, mais ils en achètent souvent. Ils n’ont jamais vendu de vaches pour l’abattoir; mais, deux ou trois fois, depuis quinze ans, ils ont fourni le bœuf gras. Ces années-là, le boucher sacrificateur n’a pas été volé, l’animal sortait directement de l’herbage. La parole d’un Durand est d’argent; sa signature est d’or.
II
Table des matières
Il y avait grande lessive le 15 juin 1845 au manoir de la Forge. Un des petits étangs de la cour, garni de planches et de casiers, défendu par une barrière provisoire, avait été transformé en bateau de blanchisseuses. La lessive est d’ordinaire une fête domestique; mais ce jour-là on n’entendait ni l’âpre gazouillis des buandières, ni le tapage goguenard des battoirs. A genoux dans leurs casiers, quasi mornes, les femmes parlaient à voix basse et martelaient nonchalamment, sans souci du rhythme, les morceaux mouillés qu’elles venaient de tordre et de presser sur la planche. On eût dit des prêtresses en pénitence, condamnées à laver les linges sacrés de leur temple.
Sacrés, en effet, de certaine façon, étaient les linges de la lessive du manoir. C’était une lessive de mort. La délicate lingerie que les lavandières tordaient avec précaution et dans un religieux silence avait fait partie du trousseau de la maîtresse, morte en langueur à vingt ans, mère d’une petite fille de six mois, et laissant veuf, à trente ans, Lysis Durand, dernier du nom, propriétaire actuel du manoir de la Forge.
Dernier échantillon de sa race, il en résumait en lui tous les caractères extérieurs, et quand il parut sur son vieux perron, les yeux rouges, le fouet à la main, c’était bien une tradition vivante et un portrait de famille: un Durand marchand de bœufs, s’en allant en foire.
A côté de lui, une petite fille assez chétive se débattait sous les caresses maladroites d’une robuste campagnarde à barbe naissante. Il voulut apaiser et embrasser l’enfant; mais, tout gauche et tout ahuri de douleur, le père fut plus maladroit encore que la nourrice, et ne réussit qu’à faire redoubler les cris de sa fille.
Lysis monta tout troublé dans son tilbury, et fouetta son cheval. En passant devant l’atelier des lavandières, il n’y put tenir; il détourna la tète et fondit en pleurs dans un gros sanglot.
— Pauvre homme! — dit la vieille servante qui présidait à la lessive, — tous les malheurs! Je ne veux pas dire de mal de cette pauvre dame qui est morte, mais elle aurait aussi bien pu avoir un garçon que cette méchante petite Zénaïde. Voilà le nom de Durand bon à mettre dans l’almanach de l’année dernière avec les vieilles lunes.
— Qu’est-ce que vous dites, Manette? M. Lysis se remariera avant un an d’ici.
Manette hocha la tête.
— Sans doute, dit-elle, sans doute il le peut. Mais ces gros-là, vois-tu, Jeanneton, ça vous a des cœurs de sainte Vierge; ça souffre, ça souffre, mais ça aime, et ce qui y est entré y reste.
Il était huit heures du matin; une servante sortit du manoir, portant de copieuses provisions; elle s’approcha des laveuses, qui quittèrent sans empressement un ouvrage qu’elles semblaient faire sans goût et se mirent à expédier leur second déjeuner, rangées en rond sur le bord de l’étang et tout embarrassées dans leur silence.
La buvette était à moitié ; les rires et les caquets, étouffés d’abord, commençaient à éclater çà et là, la fusillade perdue allait devenir un feu de file, quand l’arrivée de la nourrice, portant un enfant dans ses bras, arrêta le rire sur les lèvres des plus jeunes et la parole dans le gosier des plus hardies.
La nourrice, robuste campagnarde, étouffant dans son oisiveté momentanée, grimaçait un air contrit qui jurait avec sa santé rougeaude. L’enfant criait et prenait le sein tout de travers. La nourrice le berçait, le hochait, le belutait, lui faisait des mamours. L’enfant criait de plus belle, se détournant et se débattant sous ses caresses maladroites.
— Pauvre petiote! elle sent bien que tu n’es pas sa mère, dit tout à coup la grande Jeanneton; ces enfants, ça vous a des instincts.
— Celle-ci en a, j’en réponds, ajouta Barbelotte, —rien de son père; tout le portrait de sa pauvre mère, qui était si mignonne, si blanche et si gentille avec sa petite bouche, son petit nez, ses petites joues pâlottes et ses grands yeux bruns qui avaient l’air de tomber par terre... Est-elle gentille, cette petite Zénaïde!
L’enfant se tut, regarda Barbelotte avec des yeux étonnés, lui sourit en étendant les bras et prit d’elle-même le sein de sa nourrice. Barbelotte avait touché la corde sensible; une fillette n’a pas besoin de savoir parler pour entendre un compliment.
Une fois la glace rompue et le prétexte trouvé, les caquets dégelèrent et la débâcle commença. On se passa de main en main la petite Zénaïde, on l’examina de haut en bas comme un conscrit à réformer. Chaque buandière fit son jugement de Pâris et le motiva longuement.
Puis, on commenta le passé, le présent et l’avenir.
Quelle imprudence avait hâté la mort de cette pauvre dame?
Son mari l’avait-il trop aimée ou pas assez?
Ogre ou indifférent, il fut remarié sans miséricorde devant le conseil des lavandières.
Les bans étaient publiés à haute et intelligible voix, les dots étaient épluchées parle menu plus fin que par-devant notaire. La défroque de la défunte lavée, repassée et mise dans l’armoire, il fallait trouver qui voulût la porter et l’user.
— Ma voisine, disait Jeanneton.
— Ma cousine, hasardait Barbelotte.
Telle fut l’oraison funèbre de la pauvre Euphrasie Durand, prononcée par les lavandières du manoir de la Forge, le 15 juin 1845.
III
Table des matières
Qui sera madame Durand, deuxième du nom?
La voisine se mit d’abord en campagne.
Veuve à vingt ans, brune de peau, noire de cheveux, le feu aux pommettes, le sourire aux lèvres, rondelette, proprette, sémillante et frétillante, Éléonore Duchemin faisait valoir deux ou trois acres de terre, grevés d’hypothèques, payait la rente et joignait les deux bouts, non sans ahaner et sans tirer la langue.
Elle allait à tous les marchés, conduisant elle-même sa petite carriole: elle s’acheminait sans sourciller par la traverse, sautant de cahots en cahots et ricochant d’ornière en ornière. Elle n’était pas plutôt sur la grande route que son bidet, taquin et ronge-frein, s’encapuchonnait et s’emportait. Il était rare qu’elle arrivât au marché sans des accrocs et des carambolages dont elle prenait son parti aussi gaiement que ceux qu’elle heurtait. Le plus impatientant des occupants de la route était Lysis, qui s’en allait au trot magistral et régulier de sa percheronne et ne se dérangeait pas facilement. Tantôt le bidet d’Éléonore caracolait derrière son tilbury, tantôt il le dépassait comme une flèche, rasant et franchissant les tas de cailloux. S’il y avait malice, la pimpante ménagère y perdait ses gestes et sa peine; Lysis ne tournait seulement pas la tête.
Un jour, les essieux des deux équipages en vinrent aux prises. Le petit cheval endiablé mordit la grande percheronne, qui ne daigna même pas ruer. Lysis descendit, débrouilla les traits en un tour de main et sépara les combattants.
Éléonore avait d’abord poussé un cri. L’écho seul lui avait répondu.
Elle s’était quasi évanouie; elle avait été obligée de reprendre ses sens toute seule.
Elle finit par décocher son plus appétissant sourire à Lysis, en lui disant:
— Merci, voisin.
Celui-ci lui répondit:
— Il n’y a pas de quoi, voisine.
Et l’affaire n’eut pas de suite.
La cousine fut plus hardie sans être plus heureuse.
Grande, sèche, rousse, gauchère des deux mains et des deux pieds, douce comme une brebis, naïve comme une agnelette, rassise comme du pain de huit jours, Brigitte Desvallées avait coiffé sainte Catherine pendant vingt-sept années. Elle avait toujours attendu son cousin remué de germain, le grand Lysis, son camarade d’école et de première communion, le protecteur de son enfance, plus riche qu’elle sans doute, mais sans disproportion.
Quand il s’était marié, Brigitte s’était résignée.
Quand il devint veuf, Brigitte songea et prit un grand parti.
Un dimanche soir que Lysis était au manoir de la Forge, Brigitte acheta un cornet de bonbons pour la petite et descendit après vêpres chez le cousin. La collation fut offerte et acceptée; la promenade au jardin proposée et entreprise.
Lysis et la grande Brigitte avaient déjà fait trois tours d’allées sans rien dire, lorsque la cousine, prenant son parti et se jetant résolument à l’eau, dit sans préambule à son cousin:
— Mon cousin, il faudrait vous remarier.
— C’est bien aisé à dire, cousine, répondit Lysis, biaisant en fin Normand qu’il était, faudrait pour cela trouver chaussure à son pied.
La grande Brigitte n’aurait pas jeté son bonnet pardessus les moulins, mais elle lança intrépidement son soulier devant elle en disant:
— Essayez donc si celle-ci vous irait.
— Ah! cousine, répondit Lysis, nous ne chaussons pas du même pied.
La seconde affaire ne réussit pas plus que la première.
Et malgré les prédictions des commères, Lysis resta veuf.
Le ménage allait bien un peu à la diable et le pot-au-feu coulait par-ci, par-là ; mais la maison était si solide et la culture si simple qu’il n’y paraissait pas. La bourse du maître pouvait supporter les égratignures. Les dix hectares de la cour, abandonnés aux vaches à lait, département du beurre et du fromage, ordinairement dévolu à la maîtresse de maison, restaient sans grave inconvénient entre les mains de la vieille Manette.
Imbue des traditions et des préjugés de la maison, elle approvisionnait largement le ménage, et du produit vendu de sa laiterie pourvoyait à toutes les dépenses intérieures.
On ne semait pas un grain de blé dans les domaines de Lysis Durand; on fauchait quelques prairies pour les besoins de l’hiver, et c’était tout.
Les herbages, du meilleur fonds, étaient toujours parqués de cotentins. Au printemps, les bœufs maigres s’égaudissaient à tondre du bout des dents cette primeur généreuse et délicate qu’on appelle la pointe de l’herbe; ils en avaient dans l’été jusqu’au ventre et s’engraissaient à souhait. Aux brumes d’automne il en venait d’autres qui soufflaient sur le givre comme des bourgeois sur leur soupe et tremblaient pendant l’hiver en cueillant le foin de leur provende sur la neige. Ainsi sans semaille et sans culture se renouvelaient et renaissaient les herbes précieuses qui font de la chair et du sang. La tradition disait que, depuis le commencement du monde, il n’était pas entré une vache dans les herbages héréditaires des Durand, qui, de père en fils, gardaient comme un dogme la pureté de leur herbe sans souillure. Quand une vache laitière tarissait dans leur cour, elle y mourait de vieillesse. Aussi vendaient-ils leurs bœufs, aux plus hauts cours du marché, à des bouchers attitrés, anciens comme leurs pâturages. On sait que le métier de boucher est essentiellement traditionnel et héréditaire. Les noms du moyen âge se lisent encore sur leurs enseignes: Michelet a pu constater l’existence, à la fin du siècle dernier, de boucheries tenues à Paris par les descendants directs des Saint-Yon et des Thibert, ces farouches compagnons de Simonet Caboche.
Lysis suivit de son mieux la tradition de ses pères. Conservateur par principe, routinier par paresse, il acceptait de confiance l’expérience du bien, sans jamais être tenté par l’essai du mieux, contre lequel il était en garde jusqu’au préjugé. Il s’en allait au loin s’approvisionner de bœufs maigres, fréquentait Poissy et Sceaux, et ne dédaignait pas de se montrer aux marchés hebdomadaires de ses environs. Il avait les habitudes et les appétits de sa race, mangeant fort, mâchant dru et longtemps, buvant sec, gardant en toute occasion une soif pour la poire. Jeune, il s’était acoquiné par nécessité de métier à la cuisine monotone et incrassante de la table d’hôte et aux libations échauffantes du café. Le ménage, tenu à tâtons par une femme chétive, n’avait pas eu le temps de le déshabituer de l’auberge; il en reprit à trente ans la routine à peine oubliée, et à quarante il la suivait encore sans malaise et sans dégoût. Jamais on ne l’avait vu même confiner l’ivresse, tant il avait su maintenir son corps de fer dans les bornes d’une sobriété relative et appropriée au sujet.
IV
Table des matières
Dix années passèrent sur la tête de Lysis, sans laisser de traces visibles. Le corps était sain, robuste, moins souple, mais plus dur à la fatigue que dans la jeunesse. Le cœur était demeuré tout entier aussi meurtri et aussi endolori que le premier jour du veuvage. Le temps, ne trouvant pas une plaie vive, ne s’était pas donné la peine de la cicatriser. Lysis gardait le deuil par habitude, portait des cheveux de sa femme dans un médaillon suspendu à la chaîne de sa montre, et le baisait tous les soirs comme une relique avant de se coucher. Depuis son veuvage il n’avait convié personne, même au carnaval, à ces repas pantagruéliques que l’hospitalité fastueuse des Durand considérait comme un devoir traditionnel.
Mais si le père était resté stationnaire d’esprit et de corps comme la statue vivante et le dernier exemplaire de la race des Durand, la fille avait grandi. Zénaïde, à dix ans, était la plus singulière enfant gâtée de dix lieues à la ronde, dans un pays où les filles sans mère sont presque aussi choyées que des garçons.
Si quelque plume friande de bonne encre refaisait, à l’usage des jeunes filles, la description de l’enfance de Pantagruel, à peine donnerait-elle une idée des mutineries et des espiègleries de la petite Zénaïde. Quelques nuances échapperaient à Rabelais lui-même, et son libre pinceau gaulois ne serait pas trop haut en couleur pour barbouiller certaines anecdotes.
Tous les domestiques de la maison étaient aux ordres de Zénaïde et faisaient ses plus déraisonnables volontés; elle avait en outre à son service particulier une petite orpheline, nourrie et logée pour sa peine. La pauvre enfant gagnait durement son vivre et son couvert. Souffre-douleur d’une jeune maîtresse ornée de caprices à tous crins poussés en liberté, elle était encore le jouet des autres serviteurs. Coups d’épingle par ci, coups de pied par là, tant au propre qu’au figuré, étaient ses gratifications ordinaires et quotidiennes.
Tant que Zénaïde n’eut pas l’âge de raison, cette liberté sauvage développa le corps et fut sans grand inconvénient pour l’âme. Une chute punissait une imprudence, un rhume expiait une promenade dans la rosée, et les coups de griffe marquaient à peine sur la peau endurcie de l’esclave.
Quand l’âge vint, les défauts grandirent avec lui, les gentillesses dégénérèrent en vilenies et les espiègleries en méchancetés. Le père faisait parfois les gros yeux et la grosse voix, mais sans conviction. Il s’acoquinait aux vices naissants de sa fille et perdait sa dignité en même temps que son autorité de père. Le pauvre homme le sentait bien; mais comme il cachait dans son cœur et dans sa tête de géant des trésors d’indulgence et de faiblesse, il n’osait prendre le seul parti raisonnable: mettre Zénaïde en pension, et comme on dit encore dans le pays de Saint-Gérebold-du-Plantis, — au couvent.
Un événement providentiel de second ordre vint au secours du père et de la fille. En 1856, Lysis fournit un des bœufs gras, et, suivant la tradition de sa famille, retint à son boucher le filet, succulente friandise destinée à être mangée en famille, à moitié crue, suivant la mode de Normandie. En Abyssinie, on se dispense de montrer la viande au feu. Nous autres Normands, carnivores civilisés, nous avons la pudeur et l’hypocrisie de la faire chauffer.
Jadis, à pareille fête, les Durand invitaient le ban et l’arrière-ban des parents, la tribu tout entière des alliés et des amis. La grande cuisine du manoir flambait comme une fournaise, et dans la salle à manger, parée comme pour une noce, sur une table en fer à cheval, où resplendissait, en gardant le cadre de ses plis, la réserve des armoires, s’amoncelaient des victuailles à rassasier un Anglais par les yeux, mais dont la vue ne faisait qu’exciter l’appétit des convives.
La grande salle était restée fermée depuis dix ans, à la grande déconvenue des arrière-cousins. Le repas du baptême de Zénaïde avait été le dernier festin donné par les Durand. A ses rares apparitions au logis, Lysis mangeait avec ses gens, au haut bout de table, sa fille sur ses genoux, effleurant à peine du bout des lèvres le ragoût domestique et souriant à l’effrontée Zénaïde qui fourrait ses doigts dans toutes les assiettes et se barbouillait à même le plat.
L’histoire du bœuf gras donna le signal du réveil. Les traditions de la famille apparurent tout à coup à Lysis. Il fit ouvrir et nettoyer la salle à manger. Le pinceau acheva la besogne de l’éponge, et le 25 février 1856, jour du mardi gras, le maître du manoir de la Forge offrit à trente convives, tout, pantelant et tout saignant, le filet d’un des bœufs promenés en triomphe à Paris l’avant-veille.
Mais il s’agissait bien d’un filet de bœuf pour régaler trente Normands, fût-ce le râble du dieu Apis en personne! Les marmites bouillaient, les casseroles gazouillaient, les broches tournaient, des arbres entiers brûlaient en sifflant dans la haute cheminée, fumées et fumets tournoyaient à la ronde, le visage des commères s’empourprait au feu, leurs tabliers blancs se tachaient à toutes les graisses et se roussissaient au manche des courtes poêles.
A dix heures du matin, parée comme une châsse et déjà barbouillée, Zénaïde se heurtait aux angles des tables en roulant ses yeux étonnés et écarquillait les narines à la fumée des plats. Pour la première fois de sa vie, la petite servante se reposait dans un travail innocent et facile. Elle épluchait et ratissait des carottes.
A midi sonnant, les convives commençaient à arriver. Le carillon de l’Angélus semblait tinter en leur honneur à mesure qu’ils entraient dans la vaste cour et qu’ils enfilaient la plantureuse allée de pommiers qui mène à la porte du manoir. Parents proches et amis lointains, du haut de leurs tilburys découverts, excitaient d’un dernier coup de fouet le trot de leurs chevaux ardents qui piaffaient, caracolaient et mordaient leurs brancards en arrivant, quelle que fut la longueur de la course fournie. Il avait gelé le matin; les pommettes des voyageurs étaient rouges, et leurs yeux brillants de larmes scintillaient au soleil. Lysis, du haut de son perron, saluait les conviés, allait au-devant d’eux, les accolait trois fois à la normande en s’informant de leur santé, et distribuait voitures et chevaux dans les hangars, dans les étables, dans les écuries. Quand la dernière place sous la charreterie fut prise, il ne s’embarrassa pas de cet encombrement. Il héla son domestique ahuri.
— Baptiste, cria-t-il d’une voix de Stentor, — remise la carriole au cousin Goulard sous le poirier de Raguenet; mets son cheval à la mangeoire de Marotte et lâche la jument dans la cour.
Zénaïde, toute sauvage et tout effarée, se tenait sur le perron avec son père et se cramponnait à un pan de sa vaste redingote; elle faisait la moue aux uns, la grimace aux autres, parfois se laissait embrasser par surprise, parfois rechignait comme une chatte en colère. Maussaderie et avances perdues; les convives indifférents entraient bruyamment en frappant les dalles du vestibule du talon de leurs grosses bottes pour se réchauffer. On déposait les peaux de bique, les fouets et les blouses. Tout le monde buvait résolument le cou de l’arrivée sur la table de la cuisine, les timides, un verre de cidre, les résolus, une goutte, c’est-à-dire un demi-verre d’eau-de-vie, pour préparer les voies digestives.
La frétillante Éléonore n’était pas de frairie; mais la cousine Brigitte était venue manger la soupe sans rancune, s’étant chaussée, à son gré, d’un grand niais qu’elle rendait le plus heureux du monde. Elle faisait, sans tousser, rubis sur l’ongle avec le fil en quatre.
A midi un quart, le dernier convive arriva. C’était le vénérable curé de Saint-Gérebold, qui avait baptisé toute la jeunesse de sa paroisse et avait le franc parler avec ses ouailles; bien qu’il fût le plus proche voisin, il arrivait le dernier, soit qu’il craignît de montrer trop d’empressement à son rendez-vous de table, soit qu’il voulût se soustraire à la libation préliminaire.
Zénaïde en avait une terrible peur, mais elle n’osait ni l’éviter ni lui faire la moue. Elle le regarda avec des yeux de coq et se laissa tapoter sur la joue, et même un peu pincer l’oreille, sans répondre à la caresse, mais sans se révolter contre l’importune familiarité.
— Monsieur le curé, dit Lysis en enlevant solennellement le couvercle d’une immense soupière à fleurs rouges, mettez-vous vis-à-vis de moi. Quant à vous, mes chers parents et amis, comme je vous aime et vous estime tous autant les uns que les autres, je ne vous assigne pas plus à chacun votre place à ma table que dans mon cœur. Mettez-vous où vous voudrez.
Chacun s’assit à la ronde, et le festin commença.
Muse du divin Homère et du divin Cervantès, qui dictas à tes favoris le menu du repas des dieux et celui des noces de Gamache, inspire-moi pour le décrire; et vous, Grandsgousiers augerons, consolez-vous si vos franches repues de carnaval n’ont trouvé qu’un indigne historien. Le véritable menu n’est pas celui qu’on lit, mais bien celui qu’on mange.
Les saucisses succédaient au bœuf bouilli, et puisque Homère a nommé les boudins, je ne serai pas plus prude qu’Homère. Les fricassées de poulet, les abatis de volaille, les ragoûts de toute sorte avaient été remplacés par les pâtés chauds. La grosse faim était apaisée chez les plus intrépides: il y avait une sorte de recueillement général. Il était environ trois heures.
C’était le moment de faire un trou.
Jusque-là, le cidre avait été la seule boisson servie sur la table. On apporta la vieille eau-de-vie de trente ans, et chacun mesura lui-même la profondeur de la caverne qu’il s’agissait de creuser dans son estomac. Les plus modérés se versèrent deux doigts d’eau-de-vie, — une demoiselle. Les vieillards solides remplirent le verre jusqu’au bord.
Le fameux filet fut servi saignant; une légère fumée s’élevait du plat, il devait être cuit. Cuit ou cru, il fut mangé à belles dents et suivi par une interminable procession de rôtis variés. Les dindons et les poulardes semblaient le produit de la razzia d’une basse-cour entière. Chacun, par politesse, acceptait un morceau, le mangeant lentement, et, par politesse aussi, suivant l’ancien usage, en laissait un peu sur son assiette.
M. le curé était allé dire son bréviaire après le premier service, mais il avait promis de revenir au dessert.
A cinq heures, on versait le café dans les tasses. Les langues allaient leur train, langues de Normands bien affilées, visant au fin mot et ne s’arrêtant pas au gros; les plus gais fredonnaient en chevrotant quand M. le curé rentra.
Lysis profita du moment de silence qui se fit à son arrivée, et, après avoir légèrement toussé, il adressa à ses convives le petit discours suivant, qu’il avait évidemment préparé :
«Mes chers parents et amis,
«Je n’ai que faire de vous exposer ma situation et de vous faire mon histoire. Vous les connaissez toutes les deux. J’ai une fille qui est toujours restée chez moi jusqu’à ce jour, s’élevant à la grâce de Dieu, qui l’a préservée de tout accident. Pour tâcher de lui donner une santé meilleure que celle de sa pauvre mère, je lui ai laissé humer le grand air et faire toutes ses volontés. Mais la santé du corps n’est pas tout. Zénaïde est bien allée par-ci par-là au catéchisme et à l’école, mais M. le curé et M. l’instituteur peuvent vous dire qu’elle ne sait rien du tout. Comme elle va sur onze ans depuis le 15 décembre dernier, cela commence à être honteux, et il faut que cela finisse. Si quelqu’un de vous a un bon conseil à me donner par rapport à Zénaïde, il me tirera d’un fier embarras. Ainsi, voyez, mes chers parents, ce que vous avez à me dire.»
Il y eut un moment de silence. Zénaïde n’occupait la pensée de personne, et tout le monde était pris à l’improviste.
— Lysis, mets Zénaïde aux Ursulines de Livarot, dit tout à coup le curé sans plus de détour en se levant de table.
— Merci, mon bon monsieur le curé, elle y sera à la rentrée de Pâques.
Lysis avait dit ces mots avec effusion. Il se leva tout joyeux, distribuant des poignées de main aux convives qui se dispersaient. Lysis était content et respirait à pleins poumons. Il avait débité son discours jusqu’au bout, et le conseil qu’il souhaitait lui était venu du côté où il en craignait un autre. Il eût déjà mis Zénaïde en pension depuis un an, sans la crainte de contrister son curé en l’enlevant à son catéchisme de la paroisse pour confier à des mains étrangères le soin de sa première communion. Il avait compté sur un conseil de famille pour s’excuser aux yeux du bonhomme, et c’était lui-même qui venait de choisir le pensionnat.
Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. A six heures, la cour du manoir de la Forge était vide. Tous les convives étaient partis de bonne humeur, mais aucun n’était gris.
Après les vacances de Pâques, Zénaïde entra pensionnaire aux Ursulines de Livarot.
V
Table des matières
C’est une bonne maison d’éducation, ni trop relevée, ni trop commune, marchant entre la routine et le progrès, retenant d’un côté, laissant aller de l’autre. L’instruction morale et religieuse est celle de nos pères; mais dans la culture de l’esprit et dans ses manifestations extérieures, on prend avec le vent du jour des accommodements et l’on tourne à demi son aile; sont-ce bien des concessions, et l’inclination naturelle ne fait-elle pas plus de la moitié du chemin? Les mœurs qui changent modifient nécessairement la forme et la discipline. Pourquoi la mode est-elle irrésistible? Parce que nous portons tous en nous le germe du goût qui l’impose. Les puritains ont beau grogner, ils sont complices encore plus que juges et cherchent à se mettre à l’unisson par quelque côté. Dans les limites de la décence et de l’harmonie, toutes les façons de s’habiller sont bonnes, toutes les méthodes d’enseignement sont acceptables. La morale et la religion sont immuables; mais on peut les pratiquer de plusieurs manières et les prêcher de cent façops différentes.
Zénaïde fut d’abord trop stupéfaite pour se révolter. La règle commune, l’uniforme, l’obéissance générale, le silence et la parole rationnés et mis en coupe réglée lui révélaient tout à coup un monde nouveau et imprévu. Cette impression magistrale lui fut d’abord salutaire. Elle se soumit passivement et s’engourdit dans une sorte de stupeur; la sauvage, repliée sur elle-même, ne bougeait pas, ne prenait part ni aux jeux, ni aux bavardages de ses compagnes. Que faire de sa liberté en cage, avec un bâillon, les pieds liés et les ailes coupées?
Toutefois l’abattement de la captive ne fut pas de longue durée. Le jeune arbre était franc; il avait plié sans rompre, mais avec quelle vigueur il se redressa quand il brisa ses attaches! C’étaient de subites fermentations de séve qui effrayaient les maîtresses, accoutumées à régenter de petites vertus campagnardes, déjà domestiquées par la prévoyance maternelle. Deux ou trois fois, la bête rugit avec tant de soudaine furie que les bonnes Ursulines, désespérant de la museler, écrivirent à Lysis de reprendre sa fille. Le marchand de bœufs était en voyage; le fin Normand ne répondit pas aux lettres qui lui parvinrent, longtemps après l’explosion. La patience eut le temps de faire fléchir la rigueur; Zénaïde resta à la pension. Les vacances ne gâtèrent pas l’ébauche de son noviciat, et, un peu plus d’un an après son entrée au couvent, elle put faire sa première communion. Elle avait douze ans et demi, mais le retard lui avait été profitable. Son caractère était complètement changé ; son humeur était douce et d’une égalité parfaite. Maladroite à tous les travaux qui font l’orgueil des pensionnaires et de leurs parents, elle n’avait ni curiosité, ni ambition, ni vanité. Sa facilité était médiocre, sa bonne volonté soutenue, son émulation nulle. Sa piété tranquille et régulière manquait d’élan, mais était exempte de soubresauts et de scrupules. Elle fit sa première communion avec une foi naïve, mais sans mystiques délices. Le bon curé pleurait comme un enfant. Lysis, rouge à jeun, roulait de gros yeux effarés pour contenir ses larmes. Zénaïde souriait à peine. Son cœur battait à l’ordinaire, et aucun souffle ne ternissait le miroir de sa conscience. Comme saint Louis de Gonzague, elle continuait sous le regard de Dieu et en sa présence intime son habitude de vivre, tant elle était calme dans sa pensée et droite dans son action. Pour donner une idée de cette tranquillité sans nuage, il suffit de dire que pendant les cinq ans qu’elle passa au couvent, elle n’eut pas même une bouffée de vocation religieuse. Elle se savait destinée à la vie facile et vulgaire du ménage, elle en acceptait les humbles fonctions, et son avenir continuait son présent. Elle se voyait, au manoir de la Forge, mère heureuse et souveraine maîtresse de maison; elle prévoyait le mariage dans tous ses rêves, et jamais son mari; son idéal était sans formule.
Sa maladresse lui épargna la puérilité et le mauvais goût des ouvrages de pensionnaire; elle ne fit ni tapis en mousse artificielle, ni dessous de lampes pailletés, ni bobèches à fanfreluches. A peine vint-elle à bout de remplir à gros points, autour d’un dessin tout fait, le fond d’un prie-Dieu destiné à son curé ; en revanche, elle tricotait à merveille, et Lysis ne s’enrhumait guère, coiffé, cravaté, ganté et chaussé de sa main.
Celui-ci n’était qu’à moitié content de l’inhabileté de main de sa fille. Il avait rêvé sa grande salle ornée de dessins et d’ouvrages encadrés, sa cheminée garnie de pelotes et d’écrans. Quelle joie intime de pouvoir dire aux parents ébahis en découpant le troisième rôti: Admirez-moi ces fines choses: c’est la petite qui a fait cela!
Le ciel devait une compensation aux déceptions du pauvre père.
Il la lui préparait à son insu, et lui réservait une grande joie, assaisonnée d’une douce surprise.
VI
Table des matières
Le 10 août 1861 fut un beau jour. Le soleil semblait luire tout exprès pour les Ursulines de Livarot, qui faisaient leur distribution de prix, pour les parents conviés à la cérémonie, pour les écolières qui allaient jouer dans la pièce et recevoir publiquement des couronnes avant d’entrer en vacances. Triple fête pour Zénaïde, qui quittait sans regret la pension, et pour Lysis Durand, qui allait retrouver une seconde jeunesse en se mirant dans un visage de seize ans.
Le théâtre traditionnel était dressé, les couronnes —papier doré pour les prix de sagesse, papier vert pour les autres — s’amoncelaient sur une table à gauche, dans un coquet désordre. Les livres faisaient pendant sur une table à droite. Des fauteuils en rang d’académie semblaient causer gravement et présider tout seuls. On espérait un grand vicaire; on attendait un inspecteur des écoles. On avait surpris M. le maire agité, récitant son discours à un tas de cailloux. La grande heure du grand jour approchait.
Elle sonna. Les notables prirent place; les parents, sorte de tapisserie vivante, occupèrent les sièges du fond de l’estrade; les exercices commencèrent: les petites récitèrent des fables, les moyennes gazouillèrent des compliments, les grandes psalmodièrent des dialogues. M. le maire sema adroitement sur l’assemblée les fleurs de sa rhétorique, sans en égarer une seule; un intervalle de silence, égayé par les bravos de l’auditoire, annonça que la seconde partie de la fête, la distribution des prix proprement dite, allait commencer.
La tradition indiquait impérieusement un morceau de musique dans l’entr’acte.
Alors, du premier rang des pensionnaires se leva Zénaïde Durand; sans émotion et sans embarras, comme toujours, elle gravit les degrés de l’estrade, se dirigea vers un piano caché derrière la table aux couronnes, et sans préluder, sans balbutier, exécuta, avec l’exactitude d’une mécanique, un exercice enfantin, appelé les Échos suisses, mélodie naïve agrémentée, pour la facilité des débutantes, d’accords de tierce, qui se tapotent naturellement avec trois doigts de la main gauche. Zénaïde joua son morceau tout d’une haleine, sans faute et sans nuances, sans piano ni forte, recto tono, sans accélérer ni ralentir le mouvement, qui était celui d’une valse allemande à trois temps. Sa dernière note se perdit dans le brouhaha des applaudissements d’un public bienveillant.
Dès les premières notes, Lysis ne pouvait en croire ses yeux ni ses oreilles; il regardait sa fille avec ébahissement; il était haletant, il battait la mesure de la tête et du pied à tort et à travers, il buvait les notes goutte à goutte et s’enivrait d’une ivresse inconnue; c’était du délire. Mélomane paternel, envahi par une passion à son premier éveil, il se laissait aller sans défense aux extravagances de l’enthousiasme; tout un monde de sensations lui était révélé tout à coup, et révélé par sa fille bien-aimée. La vanité du père doublait la joie du musicien. Il allait éclater et crier quand le morceau finit.
Alors il n’y put tenir: bondissant sur sa chaise et bousculant un groupe vénérable de parents modérés, il courut à Zénaïde les bras étendus, et l’enlevant de son tabouret au milieu du triomphe, il la tint longtemps embrassée en sanglotant de joie.
Toute la commune de Saint-Gérebold connut, dès le lendemain, le succès de la petite: elle jouait de la musique comme sainte Cécile, et elle avait fait à son père une surprise qui avait failli le faire mourir de plaisir. Il n’y avait malheureusement dans tous les environs qu’un seul instrument de musique: c’était un violon à trois cordes, sur lequel le maréchal ferrant s’escrimait à archet perdu aux noces de première classe. Personne ne put donc juger du talent de Zénaïde. Le vieil instituteur avait soupiré quelque temps après un harmonium; mais le curé tenait mordicus pour les anciens usages; il ne voulait pas même d’ophicléide dans son église, et l’on y écorchait le plain-chant tout nu.
Lysis s’agitait fébrilement dans son impatience et dans son enthousiasme. Un monde de souvenirs et, qui sait? de projets peut-être, s’agitait dans sa tête.
Tranquille comme l’eau qui dort, modeste comme le talent qui s’efface, Zénaïde semblait avoir oublié la scène de la distribution des prix et les Échos suisses. Jamais elle ne parlait musique et ne chantait pas même à vêpres. Elle avait entrepris une couverture de lit, ouvrage héroïque de tricot compliqué à mailles comptées, qui exige, pour être menée à bien, la patience de Pénélope, la persévérance de la reine Mathilde et une tranquillité d’esprit que n’ont point d’ordinaire les artistes applaudis.
VII
Table des matières
On était au milieu de l’été, et quelque gras que fussent les pâturages de Saint-Gérebold, la canicule les rôtissait. L’eau des abreuvoirs commençait à tarir, certains bœufs d’ailleurs étaient à point, et Lysis dut en expédier une bande considérable à Poissy. Dans ces sortes de circonstances, il envoyait comme ses confrères un ou deux conducteurs avec le bétail pour le surveiller pendant la route, et, prenant le train de grande vitesse, il les précédait ou les rattrapait à destination.
Cette fois, il était pensif. C’est à peine s’il desserra les dents huit jours durant. Enfin, l’avant-veille de son départ, il dit tout à coup à Zénaïde entre le fromage et la poire:
— Est-ce qu’il ne te prend jamais envie de voir du pays, petite?
— Non, mon père.
— Pas même de voir Paris?
— Oh! si, mais c’est bien loin.
— Eh bien! fais ton paquet, je t’emmène avec moi après-demain à Paris, si tu veux.
La vente des bœufs donna à Lysis un bénéfice inespéré. Le lendemain, sa fille au bras et la sacoche pleine, il se promenait, soufflant de tous ses poumons, au soleil, dans la rue Richelieu, en plein midi.
Il regardait les enseignes en se garant des éblouissements avec sa main droite.
Il parut avoir trouvé tout à coup ce qu’il cherchait, et entra résolument dans un magasin.
C’était celui d’un marchand de musique.
— Monsieur, dit-il sans préambule à un commis qu’il aperçut derrière les partitions et les cahiers, pourriez - vous me dire où l’on vend les meilleurs pianos?
— Mais, monsieur, comme toujours, chez Pape, chez Pleyel, chez Érard. Nous avons aussi de nouveaux facteurs, ainsi...
— Où demeure M. Érard, s’il vous plaît?
— Rue du Mail, près Notre-Dame des Victoires. J’ignore le numéro, mais tout le monde vous indiquera la maison.
— Merci, monsieur.
Lysis trouva facilement le magasin d’Érard, comme le lui avait dit le commis de la rue Richelieu. Arrivé dans les salons du célèbre facteur, il voulut s’expliquer avec le maître en personne, et, négligeant tout exorde insinuant, alla droit au but.
— Monsieur Érard, combien coûte un bon piano?
— Cela dépend du genre d’instrument, monsieur. Voulez-vous un piano droit ou un piano à queue?
— Lequel est le plus cher?
— Le piano à queue, sans contredit.
— Alors, j’en veux un à queue; il n’est de bonté que de chère marchandise... Combien cela coûte-t-il, dans les meilleurs?
— Mais... en y mettant 2,500, 3,000 francs...
— Y a-t-il plus cher?
— Vous avez une singulière façon de marchander, monsieur. Du reste, en faisant dorer la boîte ou en priant M. Ingres de vouloir bien la peindre, vous pouvez augmenter indéfiniment le prix d’acquisition.
— Pas de plaisanterie, s’il vous plaît. Je veux acheter une marchandise que je ne connais pas. Je sais que vous êtes un honnête homme, et je ne trouve pas de meilleur moyen d’avoir ce qu’il y a de mieux que de demander ce qu’il y a de plus cher.
— Au fait, monsieur, j’ai peut-être votre affaire. Un mois avant sa mort, un des pianistes les plus éminents de notre époque, le premier de tous peut-être, Émile Prudent, me commanda un piano de concert. Je devais mettre tous mes soins à la confection de cet instrument d’élite. Il devait joindre ses conseils à ma propre expérience. Nous choisîmes le clavier touche à touche, les cordes fil à fil; nous éprouvâmes avec un soin particulier la sonorité des tables. L’instrument a été exécuté. J’ose dire que c’est un des plus parfaits qui aient jamais existé. Malheureusement la mort a glacé les doigts qui devaient donner la vie aux harmonies qu’il renferme. J’ai calculé mes dépenses, j’ai estimé sa valeur vénale; je veux le vendre 5,000 francs.
— Diable! monsieur, cela fait bien des paires de bœufs. Au surplus, cela m’est égal, et si vous voulez me l’emballer par-dessus le marché, le piano est à moi. C’est dit, n’est-ce pas? Je paye comptant.
Et, sans donner au facteur stupéfait le temps de se reconnaître, Lysis Durand déboucla sa sacoche, compta 5,000 francs sur la tablette d’un piano droit et sortit, le cœur léger comme la bourse, en jetant son adresse d’une voix de stentor:
Lysis Durand, propriétaire à Saint-Gérebold-du-Plantis, gare restante, à Lisieux, Calvados.
Heureusement, il n’entendit pas le facteur, qui le reconduisait, dire avec politesse à Zénaïde:
— Si mademoiselle voulait l’essayer, peut-être qu’après-demain je pourrais l’avoir mis en état.
L’enragé campagnard serait resté et aurait fait subir les Échos suisses aux luthiers ahuris.
VIII
Table des matières
Un mois après, le piano d’Érard était installé dans la grande salle du manoir de la Forge. Il avait été déballé avec prudence; un accordeur de la ville voisine, reconnaissant la valeur du précieux instrument, avait mis tous ses soins à en régler les harmonies.
Au commencement de l’hiver, les pâturages de Lysis Durand affirmèrent encore une fois leur supériorité. Deux bœufs sortant de leur herbe furent villés à je ne sais quel concours d’animaux de boucherie. Nouveau festin au manoir de la Forge avec les mêmes convives.
Il fallait les voir, les curieux bonshommes, tourner autour de l’immense instrument, tout grand ouvert; les uns s’en approchaient avec respect, d’autres avec terreur, quelques-uns rôdaient alentour avec un air de malice, tous étaient en proie à une secrète curiosité. Le respect était le sentiment particulier de ceux qui savaient combien il avait coûté.
Tout à coup, le doyen des convives, — un grand-oncle sans peur et sans reproche, — appuya son pouce sur une corde grave; un la naturel sonore vibra dans la salle.
— Entends-tu, Guillaume? est-ce qu’on ne dirait pas la grosse cloche de Saint-Philbert de l’Ivet? Boum! boum!
Et le pouce rugueux du grand-oncle martelait sans pitié le la grave, qui ne fut bientôt plus du reste le seul à subir le martyre. Parents et amis entouraient le piano; chacun taquinait sa note; on fourrageait dans les dièzes, on farfouillait dans les bémols. Chacun voulait retrouver la cloche de son village.
— Entends-tu sonner le Mesnil? — disait l’un.
— Tiens, la tintenelle de Courville!
— Ça dit bien par en bas, ce gros basset-là ; mais par en haut, ce n’est pas si gentil, c’est trop maigre. Pi! pi! pi!
Le si suraigu n’échappait point au supplice du la grave: le prenant pour un gras compagnon, on l’avait réveillé à coups de poing et l’on se moquait de lui en s’apercevant qu’il était chétif.
Le bon curé lui-même profita d’un désencombrement pour chercher à reproduire son carillon. Encouragé par ses débuts, il s’avançait en tâtonnant et en s’aidant de la voix dans la gamme ascendante du Kyrie de Dumont, quand Lysis l’interrompit sans façon.
Il rayonnait, donnant le bras à sa fille. Jamais imprésario, introduisant une prima-donna adorée dans un cercle de fanatiques, ne fut si fier que le mélomane paternel conduisant sa fille au piano.
— Ne tutoyez pas comme cela mon pauvre piano, monsieur le curé ; le médecin qui le soigne m’a dit que ces animaux-là étaient susceptibles et qu’il était seul capable de lui tâter le pouls. Sauf votre respect, vous ne savez pas faire dire cette musique-là, on y met plus d’un doigt et les deux mains. Écoutez-moi ça.
Sans se faire prier, Zénaïde s’installa sur son tabouret et joua, toujours sans faute, les Échos suisses.
Son succès fut énorme. L’inconnu attire l’admiration, et tous les parents prenaient leur part du talent de la cousine Zénaïde!
Sous cette impression, le commencement du repas fut presque silencieux. On se recueillait pour se souvenir, et les barbes grises se sentaient pleines de respect pour cette fillette de seize ans qui leur avait fait goûter un plaisir inconnu.
Les Échos suisses furent joués trois fois dans cette mémorable journée, ils remplacèrent le coup du milieu. Généralement redemandés au gloria, ils laissèrent dans la tête et dans le cœur des convives un suave arrière-goût d’harmonie qui les charma pendant le retour, et les suivit jusque dans leurs rêves.
C’est en ce jour de douces jouissances que le bon curé sentit tout à coup ses oreilles s’ouvrir. Ses préjugés tombèrent au son de la musique comme les murailles de Jéricho, et il résolut de proposer à sa fabrique, à la Quasimodo prochaine, l’achat d’un harmonium. Il se donnait pour excuse qu’il lui était venu depuis peu un jeune maître d’école, lequel était d’aspect doux et devait aimer la musique: mais la vérité est qu’il avait été saisi d’un accès de mélomanie, et que, plutôt que de se passer de l’instrument désiré, il y eût attelé son sacristain Placide, faute d’en pouvoir jouer lui-même.
IX
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Pendant deux ans, Zénaïde resta chez son père, édifiant par sa douceur et son égalité d’humeur ceux qu’elle avait scandalisés par ses caprices d’enfant.
Lysis continuait sa vie nomade, et toutes les fois qu’il revenait au logis, sa première parole, après le débotté, était:
— Zénaïde, un petit air de piano.
Et Zénaïde jouait les Échos suisses.
Une chose est restée douteuse dans l’esprit de ceux qui ont connu cette histoire, aussi vraie qu’elle est invraisemblable.
Lysis croyait-il que le piâno de cinq mille francs, même sollicité par les doigts de sa fille, ne pouvait rendre que certains sons combinés entre le facteur et l’exécutant?
Ou plutôt ne s’aperçut-il jamais qu’il entendait toujours le même air?
Sa mélomanie éprouvait-elle une jouissance double à se bercer dans une harmonie prévue, ou sa mémoire fugitive lu permettait-elle de trouver l’attrait de la nouveauté dans la plus ennuyeuse répétition?
On n’a jamais pu savoir.
L’accordeur, qui venait tous les trois mois visiter l’instrument, penche pour le dernier sentiment: aussi a-t-il toujours pris avec soin pour sa visite le temps d’absence de Lysis. Il craignait d’être tenté d’éveiller sur le magnifique instrument quelque symphonie révélatrice, et il respectait le naïf enthousiasme de l’ignorance paternelle.
Cependant Zénaïde atteignait tout doucement ses dix-huit ans, et vers le commencement de l’année précédente, on avait commencé à s’entretenir entre commères de sa fortune, de ses espérances et de la douceur de son caractère. Sans doute, cette dernière qualité venait par surcroît, et on la nommait toujours la dernière dans les apports matrimoniaux; mais, comme elle ne diminuait pas la dot, on lui faisait l’honneur d’une mention honorable.
Ce fut même l’écho de cette charmante vertu qui décida Arsène Dupré, fils d’un parent éloigné, à regarder du côté de sa cousine.
Ce pauvre garçon, ayant été amené par son père à un festin du manoir, demeura si gauche pendant tout le dîner, il fut tellement silencieux pendant le retour, que son père, vieux madré à qui rien n’échappait, devina ce qui se passait dans le cœur de son fils.
Il fit part en rentrant à sa femme de son heureuse découverte, et comme l’amour faisait merveilleusement les affaires de l’intérêt, les parents de Dupré se réjouirent.
Mais, en vrais Normands, ils attendirent.
Ils attendirent assez longtemps. Le cœur d’Arsène était gros à se rompre, mais il n’éclatait pas.
Or, un dimanche de printemps, comme le père et le fils revenaient ensemble de la grand’messe, le père jugea, comme il l’a dit depuis, que la poire était mûre, et qu’il fallait la cueillir si l’on ne voulait pas qu’elle tombât à terre.
— Dis donc, garçon, — fit-il comme revenant de cent lieues et faisant le chemin d’une enjambée, — est-ce que tu ne penses pas à te marier?
— Dame! papa; c’est selon.
Dupré fils n’en put dire davantage. Il était rouge comme une cerise et regardait attentivement à ses pieds.
— Comment trouves-tu ta cousine Zénaïde?
— Oh! p’pa!
Ce fut si bien dit, que tout commentaire était superflu.
Le lendemain, le père et la mère Dupré se requinquèrent comme pour une noce. Ils tirèrent de l’armoire leurs propres habits de mariage, pliés avec soin, mais depuis si longtemps, que les plis faisaient bourrelet. C’étaient, pour le père, un pantalon à long corsage et à courtes bretelles, un gilet à fleurs, une cravate à bouts désordonnés, une chemise à col gigantesque, vierge d’empois: il endossa de force par là-dessus un sarreau dont la taille lui remontait entre les épaules et qui craquait à toutes les coutures. Le père Dupré se souciait de la mode comme d’une pelure de pomme, mais l’embonpoint était un fait accompli dont il lui fallut, bon gré mal gré, subir les conséquences. Un énorme chapeau de feutre à longs poils compléta la toilette, et une blouse bleue, faïencée de blanc aux poignets et aux épaules, lui servit de pardessus.
C’était un costume un peu vieilli, voilà tout. Arsène n’était guère mieux mis que son père, la toilette des Normands n’ayant depuis trente ans subi ni progrès ni décadence, et les Dupré n’étant pas des farauds.
Quant à la mère Dupré, c’était vraiment bien autre chose: souliers cossus, bas de laine bien tirés, jupe et. corsage de laine brune, tablier de soie violette, fichu de soie verte à franges, froncé autour du col sur une gorgerette de toile blanche. Elle avait vraiment grand air: sur sa tête triomphait l’ancien grand bonnet des Normandes, ce descendant hautain du hennin d’Isabeau de Bavière. La passe en était superbe et hardie, les ailes splendides et garnies d’une valenciennes haute de trois doigts. La bonne dame n’était pas dépensière, mais elle était d’un temps et d’un pays où courait le proverbe qu’une fille de mille francs de dot devait mettre deux cents francs dans la dentelle de son bonnet. Quand elle eut posé sa comète sur un bandeau blanc bien serré et qu’elle eut relevé soigneusement son chignon, la mère Dupré eut certes une plus fière tournure que la plus minaudière de nos petites campagnardes d’aujourd’hui, qui suivent de loin et maladroitement je ne sais quel idéal bourgeois de toilette, à la fois prétentieux et de mauvais goût. Si la démocratie le veut ainsi, Dieu me garde de chicaner la moderne reine du monde. Qu’elle nivelle les mœurs et les costumes, et surtout qu’elle nous fasse mieux vivre et à bon marché. Mais souvenez-vous, ô femmes, qu’une de ses premières exigences est la simplicité. Sainte Mousseline a horreur des rubans tapageurs et des fleurs criardes.
La demande fut faite avec toute la solennité que nos pères mettaient à tous les détails d’une si grave affaire. On prit le temps de la réflexion. On revint à la charge. Arsène fut accepté.
La position de Zénaïde, qui n’avait pas de mère, abrégea singulièrement le temps d’épreuve qu’on appelle la cour, et pour la durée duquel les paysans de certaines de nos provinces ont encore gardé la tradition de Rachel et de Jacob. Le mariage fut fixé à la fin de l’automne.
Les deux jeunes gens s’aimaient d’amour tendre, mais sans expansion, sans élan, sans enthousiasme fébrile.
Les braves et solides cœurs ne dépensaient pas leurs rayons en feu d’artifice.
Ils n’avaient jamais lu l’amour dans les livres, mais ils le pensaient si bien sans le parler.
Un seul nuage passait parfois dans la sérénité de leur bleu firmament.
Dès qu’Arsène arrivait à la Forge, l’enragé Lysis envoyait sa fille au piano. Il y avait des jours où, le morceau fini, il criait: Encore! Et Zénaïde recommençait les Echos suisses.
Le doux Arsène applaudit les trois premières fois. Peu à peu, il chercha à s’abstraire; bientôt il fronça le sourcil et donna des signes d’impatience.
Il eût mieux aimé recevoir une douche de clous d’épingle que cette petite pluie de notes grêles, aiguës, monotones et crépitantes qui lui perçaient le tympan et l’enfrissonnaient d’agacements de la plante des pieds à la racine des cheveux.
Comme Lysis, il était poursuivi dans ses rêves par les Échos suisses. En certains moments, il eût préféré le songe d’Athalie.
Cette disposition nerveuse agissait-elle sur Zénaïde à son insu? Elle suivait avec moins d’aplomb sa routine musicale. Elle hésitait parfois sur certaines notes, et il lui arriva plusieurs fois de presser le mouvement pour avoir plus tôt fini.
Arsène se taisait. Il se gourmandait amèrement et s’accusait de barbarie, mais le nuage grossissait et menaçait d’obscurcir tout le ciel bleu.
Vers le mois d’août, un soir que les deux fiancés se promenaient ensemble au clair de lune, la main dans la main, et faisaient du roman sans le savoir, Arsène s’enhardit et, tout en épluchant ses mots, dit à Zénaïde:
— Savez-vous, ma cousine, que votre père est bien bon pour nous? Il double la fortune de votre mère pour vous faire une dot magnifique et nous comble de cadeaux. J’ai songé que nous pourrions peut-être reconnaître une partie de ses bontés en lui faisant un petit plaisir.
— Et lequel, mon cousin?
— Dame! ma cousine... ce grand piano qu’il est habitué à voir dans sa salle... ce sera un grand crève-cœur pour lui si nous l’emportons chez nous. En le conservant ici, il gardera quelque chose de vous, et croira toujours vous voir; si... si... nous le laissions à sa place.
— Arsène, vous n’êtes pas musicien?...
— Oh! Zénaïde! pas du tout. Je ne sais comment vous dire cela, mais la musique, même la vôtre, me fait un drôle d’effet. On dirait que j’ai intérieurement envie d’aboyer.
— Arsène, vous n’aimez pas la musique?
— Dame!
— Vous la détestez, vilain?
— Mais...
— Et moi donc!
Et, pour la première fois depuis leurs fiançailles, Zénaïde embrassa Arsène la première. Ce fut un bond, un éclair; elle lui sauta au cou et lui appliqua sur chaque joue un baiser sonore, franc comme une poignée de main.
Le ciel bleu n’avait plus de nuage.
X
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Arsène a épousé Zénaïde au mois de novembre dernier. Décrive les noces qui pourra! On y fit tant de bruit que les conversations particulières sont perdues pour la chronique. On y servit tant de victuailles que des ragoûts ne furent pas entamés et que d’autres furent servis au dessert: il y eut des rôtis brûlés, des entremets manqués et des plats cassés dont il serait injuste d’immortaliser les malencontreuses infortunes.
Après un mois de bombances et de retours de noces. les jeunes mariés se sont installés chez eux, au Mesnil-Saint-Loyer, à six lieues du manoir de la Forge.
Ils y reviennent tous les dimanches. Le piano est resté dans la grande salle; on l’ouvre au dessert, et Zénaïde joue les Échos suisses.
Arsène tire avec une demi-honte un cigare de sa poche et va le fumer sous les pommiers.
Lysis raconte à tout le monde, les larmes aux yeux, l’attention de sa fille, qui s’est privée de son piâno et a voulu le laisser à sa place. Heureusement, elle le retrouve le dimanche. On dirait qu’il la reconnaît. —Pauvre fille!
Quant à son gendre, quelle mauvaise habitude il a prise là, de fumer comme un crevé de Paris! Zénaïde ne devrait pas la souffrir.
Pourtant, elle la tolère volontiers, — une fois par semaine.
Au besoin, elle allumerait elle-même le cigare.
La corruption nous gagne, et notre lâcheté nous perd.
Arsène a fourni vraiment l’autre jour un bien autre texte de sermon à son beau-père.
Il a suivi le torrent et parqué tous ses herbages avec des vaches à lait. Si bien qu’il a triplé ses revenus et que, dans six mois, Zénaïde pourra, comme Mathilde de Briouze, alimenter de projectiles une garnison pendant un an avec ses fromages.
— 0 honte! un marchand de bœufs, fils d’un marchand de bœufs! Le gendre d’un Durand!
Heureusement, la Providence, qui pourvoit à tout, avait prévu ces défaillances.
Et elle a laissé tomber en quenouille la dynastie des Durand.
En revanche, celle des Dupré ne paraît pas près de s’éteindre.
LE CURÉ DE SAINT-GÉREBOLD
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«Mon Dieu, vous savez bien que je croyais que mon parrain était mort et que je n’en aurais plus. Vous êtes le seul, ô mon Dieu, qui faites des merveilles au ciel et sur la terre. C’est pourquoi, si j’ai aujourd’hui un nouveau parrain, c’est vous qui le permettez, puisque vous pouvez tout. Seigneur, je me suis dit: Dans le règne d’aujourd’hui, je ne dois pas être surpris d’une nouveauté semblable, puisque tout marche maintenant par la mécanique et la vapeur; — et puis la presse est libre.
«Mon parrain, je vous assure que je suis content d’être votre filleul...»
(Lettre inédite de Placide.)
I
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M. LE CURÉ ET SON SACRISTE.
Vous rappelez-vous, ami lecteur, le temps qu’il faisait le jeudi 11 mai 1865? — Je crois avoir souvenance d’un firmament sans nuages et d’un soleil radieux. J’ai d’ailleurs pour moi les classiques, les pluies annoncées par Mathieu de la Drôme pour les premiers jours du mois ayant dû cesser, et les vents prédits pour le 14 ne soufflant pas encore.
En tout cas, ce jour-là se tenait à Livarot la foire traditionnelle, dûment annoncée par l’Annuaire du Calvados. Tous les chemins menant à la ville étaient encombrés dès le petit matin. Les fins vendeurs étaient partis les premiers, à la fraîche, chassant devant eux, à pas comptés, le bétail lustré par la brume et rafraîchi par la rosée. Les acheteurs matois suivaient sans se presser, guettant de loin les vendeurs et se surveillant entre eux, résolus à ne point faire de marchés à tâtons avant l’aube, fût-ce de brebis à tondre ou d’agneaux à élever. Vers neuf heures, la bonne humeur au cœur et le premier déjeuner au ventre, les pourvoyeurs de la halle et du crochet s’étaient mis en marche, entassant pêle-mêle dans leurs carrioles les denrées et les commères, les volailles et les voisines. Gare aux taches de beurre et aux éclaboussures! Vers onze heures, le gros de l’armée des curieux arrivait en colonnes serrées: brouhaha, fourmillement, tapage et ramage, cahots et caquets. Le sabot des chevaux au trot bat le temps de la mesure, et le grelot des colliers tinté le contre-temps. Les instruments de l’orchestre sont nombreux et variés: claquements de fouets, cliquetis de ferraille, éclats de rire, paroles en l’air, grincements d’essieux et jurons de charretiers. Il ne reste pas à quarante lieues à la ronde un seul de ces bidets de pas relevé sur lesquels amblaient nos anciens marchands entre les ornières et à travers les fondrières, en faisant leur somme aussi paisiblement que sur leurs couettes. Les routes sont belles, tous les chevaux normands sont carrossiers aujourd’hui, et fouette cocher! Parole de maquignon, la vente est bonne. En attendant les écus, en route, et toujours au trot; la promenade ne fait pas de mal à la marchandise. C’est une duperie d’user ses souliers à marcher à pied. Deux sous d’attache ne ruinent pas un homme, l’avoine est dans le coffre et la botte de foin sous les pieds. Il y a vingt ans, à pareil jour, la sente du Grand-Parc eût été hantée par une file normande non interrompue d’un quart de lieue de long au moins. Aujourd’hui l’herbe y pousse. Dans dix ans, le sentier sera interdit et les échaliers de chaque bout seront remplacés par une haie vive.
Le jour où commence cette histoire, deux piétons gardaient la vieille tradition et cheminaient dans les hautes herbes dont le soleil avait pompé la rosée. Le premier, qui marchait gravement, avait atteint le milieu de l’herbage; on voyait la tête affairée et un peu effarée du second émerger de l’ombre de la haie, tandis que son corps était resté à califourchon sur la claie de l’échalier.
Sont-ce des inconnus? La bonne et calme figure de prêtre! Le bréviaire qu’il récite a l’air de faire partie de lui-même, et sa marche régulière scande les versets du Psautier. Il s’arrête et se signe; c’est la fin d’une Petite Heure. Je ne me trompe pas; c’est notre ancienne connaissance, le curé de Saint-Gérebold du Plantis. Il est en arrêt devant un grand bœuf gris à hautes cornes et retient son haleine, comme s’il voulait se faire photographier. Ne bougeons plus, monsieur le curé ! La chaleur ou la révérence due aux derniers orémus vous ont fait ôter votre tricorne, et l’on voit distinctement votre front bombé, couronné de cheveux blancs, au milieu desquels est fixée par de petits crochets la dernière des calottes de cuir bouilli à côtes qui soit dans le diocèse. Sous votre nez un peu camard se dessinent vos lèvres épaisses et s’étagent vos mentons rasés de frais. Votre joue n’a pas de rides, et dans votre œil rond à prunelle grise dort un regard sans peur et sans reproche. Votre oreille... attention! pour un physionomiste l’oreille vaut seule un long poëme... Mais est-ce l’objectif qui prend le mors aux dents ou l’objet qui s’affole?... Autant essayer de portraire un moulin à vent! Notre bon curé s’agite, tend les bras et brandit au hasard un riflard vénérable dont l’anneau cliquette furieusement dans son piton. Le grand bœuf gris a pris de l’humeur; les naseaux à terre, le regard en haut, il commence à pétrir l’herbe de ses pieds de devant et mugit tout bas. Évidemment, les deux combattants ne sont pas de force, et si le bœuf se fâche tout à fait, le picador en soutane va passer un mauvais quart d’heure.
Heureusement, le piéton qui entrait tout à l’heure dans l’herbage intervient à propos. D’un geste de commandement et de menace, en brandissant non pas un inoffensif parapluie, mais un solide pied de frêne à rabote et à poignée de cuir, il change les dispositions de l’ennemi. Le bœuf surpris fait volte-face; il se retourne pesamment et violemment, comme en se cabrant, et s’éloigne au galop, réveillant ses compagnons plongés dans leurs songes ruminants et les entraînant dans sa fuite. A quarante pas, la bande s’arrête, essoufllée et calmée; tous, le bœuf gris en tête, se mettent à paître, sans inquiétude et sans rancune.
Le bon curé reprend sa marche paisible. Il achève mentalement une oraison jaculatoire ou un verset d’action de grâces. Il est droit et rond comme un cierge; il chemine le nez au vent, plutôt cambré en arrière que courbé en avant. Son profil n’a pas un angle. Il y a de la sérénité dans son sourire, quasi de la béatitude, pas un grain de malice.
Le compagnon qui marche à sa suite forme un parfait contraste. Il est vêtu de la blaude gauloise et coiffé du pétase romain, insigne de la maîtrise et de la virilité. La simplicité du costume accentue la rude silhouette d’un visage anguleux. On voit à peine le front, ombragé de cheveux touffus et caché sous le chapeau. Le trait saillant est un maître nez, auquel un menton de galoche donne la réplique, de l’autre côté d’une bouche un peu creuse qui sourit au repos avec une bonhomie pleine de finesse. L’œil est profondément enchâssé, les sourcils en broussailles abritent un regard singulièrement narquois. L’homme marche pesamment en se balançant un peu, faisant troisième jambe de son bâton, qu’étreint un poing rugueux comme la serre d’un oiseau de proie. Cassé, haut d’épaules et un peu voûté, il se porte en avant comme un homme qui bêche et se dandine comme un sonneur; habitudes de métier: Placide est sacristain et fossoyeur. Dans la vie civile, il est volontiers jardinier.
Placide a pour son curé un dévotieux amour qui se traduit en protections cachées et en respectueuses tendresses. Depuis quarante ans, il lui répond la messe avec les mêmes barbarismes de latin et les mêmes solécismes de liturgie. L’ofliciant et son acolyte se complètent l’un l’autre et s’accordent comme l’adjectif avec le substantif; pour eux, le cérémonial est immuable. Depuis quarante ans ils vont de compagnie porter le viatique aux malades, administrer les mourants et enterrer les morts, Placide écartant les pierres du chemin, faisant sa partie sans fioritures et sans fautes dans le concert sacré et profane, au besoin servant à table, convive à ses heures, toujours fidèle. Ses phrases, émaillées de patois, ont une syntaxe de terroir toute particulière. Il parle roman sans le savoir et ne se gêne guère avec les imparfaits du subjonctif.
D’ordinaire, comme au catéchisme et aux prières du prône, il attend la demande pour faire une réponse; mais, dans les grandes occasions, il prend l’initiative. Aussi, à peine un grand signe de croix a-t-il annoncé la fin des patenôtres de M. le curé que Placide l’interpelle.
— Vous êtes tout de même trop hardi, monsieur le curé ; faut pas prêcher sous le nez les paroissiens qu’on ne connaît pas; faut pas surtout s’aviser de chercher à les bourder avec un parapluie rouge.
— Crois-tu, Placide, qu’il soit encore assez rouge pour effaroucher un animal? D’ailleurs, le grand bœuf gris n’est pas méchant; il ne me connaît pas, voilà tout.
— Mais, sans être trop curieux, monsieur le curé, quel besoin avez-vous de faire sa connaissance?
— Placide, toi qui ne dis pas ton bréviaire, tu ne sais pas que les animaux font leur prière comme les hommes; quand je récite le psaume 146, aux Laudes du dimanche, je m’imagine toujours qu’ils s’unissent d’intention lorsque je dis le verset: Laudate Dominum de terra..., bestiæ et universa pecora.
— Ce n’est pas pour vous contredire, monsieur le curé, mais il me semble que le grand cornard de tout à l’heure avait plus envie de jurer et de dire sa prière à rebours que de réciter son bréviaire avec vous. Faites attention au ton de la chanson. Tenez, si j’ai un conseil à vous donner, c’est d’y regarder à deux fois avant de parler latin aux Berrichons à deux cornes et de les laisser paître sans leur faire le catéchisme.
— Placide, saint François d’Assise prêchait les oiseaux et faisait taire les hirondelles.
— Mais il laissait les bœufs tranquilles. Tenez, monsieur le curé, les animaux, sauf votre respect, c’est comme le monde; il y a du bon et du mauvais. Je connais des Jumelles que saint François n’aurait pas fait taire aussi facilement que les érondelles, et il y a des hommes que vous mèneriez plus difficilement à l’église par le lien que le bœu de tout à l’heure.
— Tu manques de charité envers ton prochain, Placide; depuis plus de quarante ans que je suis à Saint-Gérebold, je n’ai pas encore rencontré de pécheur endurci et je n’ai rien entendu...
— Eh bien! bosnez vos yeux et bouchez-vous les oreilles, il n’est que temps. Il me semble que j’entends un drôle de ramage.
M. le curé était arrivé au bout du sentier; il avait un pied sur la marche de l’échalier qui confine à la route et allait l’enfourcher, quand un épouvantable juron le cloua sur place. Ce n’était point une de ces grossièretés énergiques, une de ces onomatopées gauloises qui sortent toutes seules d’une bouche rustique au premier mouvement de colère ou au troisième verre de cidre. Ce n’était pas même la classique exécration que vise le second commandement de Dieu. C’était un blasphème farci à plaisir, une sorte de verset satanique tellement compliqué et raffiné. que le bon curé n’avait jamais ou ni soupçonné quelque chose de semblable.
Il simula un geste d’exorcisme et fit un grand signe de croix.
Mais le diable tint bon.
II
Table des matières
LES SINET.
La sente du Grand-Parc aboutit, comme on sait, au calvaire de mission, planté au carrefour des routes. La descente est roide en cet endroit; mais comme on se trouve à mi-côte, les chevaux y passent toujours à fond de train, et plus d’un maquignon s’embusque derrière la croix pour juger les allures et les moyens des trotteurs. Bêtes et gens savent qu’on les regarde; tout en se signant avec le manche de leurs fouets, les conducteurs n’oublient pas le petit claquement de mèche et le coup de langue traditionnels, et devant le calvaire les chevaux ont l’air de saluer en s’encapuchonnant. Il y a aussi là un écho qui tente le fouet. Tous les vrais charretiers lui donnent une aubade en passant, et l’écho leur renvoie la politesse.
Parmi les fringants attelages qui se rendaient à la foire, trottinait en hoquetant comme un asthmatique une mazette boiteuse et hors d’âge, attelée à une méchante carriole à moitié démantibulée. L’équipage était de cordes renouées et le collier de pavots tressés. Sur la planche de devant, formant banquette, un homme et une femme étaient assis, blutés comme farine dans la trémie; sous leurs pieds se trémoussaient deux paniers, l’un contenant une motte de beurre, l’autre quelques douzaines d’œufs. Derrière les humains, dans une cage rudement ballottée, grognaient, grommelaient, geignaient six cochons de lait, vannés, sassés et ressassés par le roulis et le tangage et donnant la réplique aux plaintes de l’essieu. Les voitures rapides, qui dépassaient en la rasant la Maringote attardée, la raillaient avec des éclats de voix et des éclats de rire. A chaque humiliation, la pauvre haridelle recevait un coup de fouet; alors elle se piquait d’honneur, lançait l’épaule en avant, simulait un temps de galop et, au bout de trois pas, reprenait par impuissance sa paisible allure. La rosse eut-elle à la longue les oreilles échauffées par le bruit? la peau taquinée par les lardons du fouet? fut-elle subitement prise de jalousie ou piquée à l’étourdie par un taon? était-ce vice, surprise ou rancune? Devant la croix nouvellement peinte et buisée de frais depuis les Rogations de la semaine précédente, elle eut peur, lit un écart, recula sous le coup de fouet qui lui cingla les flancs et versa, la petite charrette et sa cargaison juste en face de l’échalier du Grand-Parc.
Bêtes et gens roulèrent les quatre fers en l’air, pattes et patins par-dessus têtes. Les œufs du panier, croyant l’heure de l’omelette arrivée, se cassèrent tout à trac et allèrent se répandre sur le beurre; les hôtes de la cage se plaignirent aigrement au nom de l’innocence persécutée et contuse. L’homme, jeté dans les épines de la haie, en fut quitte pour quelques égratignures. La femme attrapa plaie et bosse: elle alla donner de la tête contre la ridelle de la voiture, s’écorcha la joue et se pocha l’œil droit.
L’homme ne s’occupa ni de sa femme ni de sa marchandise. Il se releva perdu de colère, empoigna sa malheureuse haridelle par les naseaux, la tira à moitié du fossé par une violente saccade et se mit à la frapper à coups redoublés de manche de fouet sur la tête. De temps en temps il accentuait sa correction d’un furieux coup de pied dans les côtes. C’était un révoltant spectacle. On entendait le crâne et les flancs de la rosse assommée sonner creux. On eût dit le martellement d’un fléau sur l’aire. La bête se roidissait sous la douleur, amassant sa rage et sa rancune; l’homme avait les mains sanglantes et déchirées par les épines. Une mauvaise flamme jaillissait de ses yeux, jaunes de colère; il frémissait comme une bête sauvage et vomissait à pleine bouche les litanies du diable.
Le bon curé les recevait en plein nez, pétrifié sur la planchette de l’échalier et n’osant risquer sa pacifique raison contre une colère aussi tendue. Lorsque son doux regard rencontra celui de l’homme endêvé, un terrible éclair jaillit de l’œil du possédé, qui sacra double et reprit son fouet par le manche. En ce moment, Placide, le sauveteur de la journée, franchit lestement la lisse de la brèche, se précipita dans la mêlée et, en un tour de main, remit sur pieds bêtes et gens. Quelques œufs cassés demeurèrent seuls sur le champ de bataille.
La femme était tombée sans crier et s’était relevée gauchement et machinalement; elle défripait ses jupes avec les mains et pleurait en silence à chaudes larmes. Elle avait l’air si piteux et si grotesque avec son chignon au vent, son estafilade sur la joue et son œil poché, que Placide fut tenté de rire; mais le sourire ne monta pas jusqu’à ses lèvres, il fut arrêté par un regard féroce de l’homme, qui grommelait entre ses dents:
— Le diable emporte la croix et le calotin qui ont fait peur à Cocotte!
En entendant ce nouveau blasphème, M. le curé pensa tomber à la renverse. La femme se mit à sangloter; il y avait dans l’œil de l’homme tant de haine et tant de fiel, que la remontrance du curé et le sanglot de la femme s’arrêtèrent court. La femme jeta sur le prêtre un regard si humble et si suppliant, que celui-ci en fut touché, bien qu’il ne soit pas nerveux.
Placide, lui, n’a pas plus peur des serviteurs du diable que du malin lui-même.
— Monsieur... Sinet, dit-il en radoubant à coups de paume de main les ais disloqués de la charrette, vous voyez bien que ça ne vous sert de rien de jurer et de battre la jument que voilà ; votre ami le diable est trop occupé ailleurs pour venir à votre secours, et quant à cette bête, si vous lui rompez les os, ça risque bien de ne pas reprendre, à son âge. Dites donc, monsieur, ajouta-t-il en voyant l’homme remonter sans façon sur son siège sans dire ni bonjour ni bonsoir, vos remercîments seraient-ils par hasard mêlés parmi vos pièces de cent sous que vous n’osez en tirer un de votre poche?
— Est-ce que je vous dois quelque chose pour avoir cherché à réparer le mal que vous avez fait, vous ou les vôtres? D’ailleurs, vous vous êtes grandement payé sur la souche, en sermons inutiles. Une autre fois, pour votre gouverne, quand vous voudrez m’appeler par mon nom, vous saurez que je me nomme François Denisart. Hue, carcan!
Et, à coups de fouet redoublés, tout en continuant de réciter le chapelet des damnés, François Denisart, dit Sinet, fit prendre à Cocotte une sorte de traquenard qui était son galop de désespoir et qu’elle garda, à force d’instances, jusqu’à son entrée en ville.
M. le curé et Placide continuèrent leur chemin côte à côte sur la berme de la route. M. le curé était tout pensif. Placide riotait.
— Connais-tu cet homme-là, Placide?
— Je le connais et je ne le connais pas, de vue, s’entend, et de nom à cette heure. C’est un de vos paroissiens, monsieur le curé ; c’est le nouveau propriétaire des Petits-Mesnils. M’est avis que la poudre de ses souliers ne vous prendra pas à la gorge.
— Comment cela?
— C’est une manière de dire qu’il ne fera pas de souïl dans l’église et que je ne balierai pas après lui.
— Pas de jugement téméraire, Placide; sais-tu d’où sont ces gens-là ?
— Je crois qu’ils sont d’une vingtaine de lieues d’ici, devers le pays de votre servante Marion. Vous savez bien que les Petits-Mesnils ont été longtemps en vente. C’est de l’ancien bien d’émigré. Et puis cela appartenait en dernier lieu aux enfants Chauvin, dont le père s’était si bien ruiné avec les notaires et les banquetiers. Les meubles on tété vendus à la criée et le bien à la bougie. Personne ne voulait mettre dessus, si bien que ce particulier-là a eu les Petits-Mesnils pour rien. Cela lui a coûté vingt mille francs et ne vaut pas moins que de douze cents livres de rente. Ce n’est pas qu’il fût embarrassé pour trouver l’argent, au moins; on dit qu’il a payé comptant, moitié en vieux louis d’or, moitié en pièces de cent sous. Si bien qu’il est entré en jouissance à Pâques, il y a comme devers six semaines.
— Ces gens-là ont-ils une nombreuse famille?
— Je crois qu’ils ne sont qu’eux deux, sa femme et lui. On dit qu’ils ont amené avec eux un vieux bonhomme de père, à moitié grabataire, qui est à leur charge et qui n’est bon qu’à cracher sur les tisons. S’ils ne prennent pas de servante, la femme n’aura pas besoin de chercher de l’ouvrage hors paroisse. C’est tout herbe, et il y a bien la nourriture de six vaches à lait.
— Si l’étable n’est pas mieux montée que l’écurie, les chanes de lait ne pèseront pas lourd sur les épaules de madame Denisart.
— On dit que la vacherie est bonne. Il y avait une jolie pelote de beurre au fond du fossé ; les gorins de la cage sont frais comme des gardons. Je ne sais pas si je me trompe; mais je m’imagine que ces gens-là sont fièrement intéressés, et je ne suis pas prêt à me coucher pour les plaindre. Tenez, j’ai bien examiné la manière de la femme depuis trois ou quatre dimanches qu’elle vient à la messe. On dirait qu’elle va à l’église en catimini, comme les autres vont au cabaret. Elle se rencogne derrière le bénitier et se colle contre le confessionnal; il y a là une vieille chaise dépaillée et toute mangée des vers que le conseil de fabrique aurait bien dû me dire de brûler. C’est celle-là qu’elle prend, croyant sans doute la payer moins cher. Quand je quête les chaises et que je lui rends deux centimes sur son sou, elle les garde soigneusement pour le dimanche suivant.
— Mais, Placide, cette femme a raison, puisque nous vivons toujours sur l’ancien tarif qui met les chaises à deux liards, et quatre liards ne font qu’un sou.
— Oui, monsieur le curé, mais il n’y a plus de liards, et deux centimes ne font pas deux liards. D’un autre côté, si je lui rendais trois centimes, je lui rendrais trop. Enfin n’importe! je ne lui cherche pas de bruit pour cela, ni ne lui en chercherai, soyez tranquille.
Quant au bassinet des trépassés, il n’y a que faire de craindre qu’elle le bosselle. Je ne connais pas la couleur de ses patards, et quand je fricasse ma mitraille sous son nez, elle se met à épeler son Credo dans son livre, comme si elle le voyait pour la première fois. Pourtant cette femme-là n’a ni père, ni mère, ni enfant, et m’est avis qu’elle donnerait bien quelque chose si elle voulait.
— Veux-tu que je te dise, Placide? cette femme-là m’a l’air triste. Je ne la crois pas heureuse.
— C’est bien possible. Il y en a bien comme ça, marchez, monsieur le curé.
Nos deux interlocuteurs avaient atteint les premières maisons. Le desservant se dirigea vers le presbytère du doyenné. C’était jour de calendes. Placide leva le nez pour quêter le vent; il s’enfonça dans une rue qui se trouvait devant lui, et la fumée du rôt le conduisit droit à l’auberge où pend pour enseigne une banvole en fer-blanc, illustrée d’un bœuf entouré de cet exergue: Aux TRIPES A LA MODE DE CAEN.
La figure et les façons de Sinet-Denisart revenaient au rouge dans l’esprit de Placide, qui finit par grommeler une grosse injure anglo-normande, après l’avoir longtemps mâchonnée.
— M’est avis, dit-il, que M. Sinet est un gars de chien.
Et il entra boire chopine pour faire passer l’invective.
III
Table des matières
L’AUBERGE DES TRIPES A LA MODE DE CAEN.
Elle ne dément pas son enseigne, la vieille hôtellerie, et depuis le grenier jusqu’aux fenils, elle sent le gras-double et la pomme. Quand les marchands de bœufs prononcent son nom pour s’y donner rendez-vous, leurs lèvres s’empourprent, et un goût de cidre leur tourne autour de la luette. C’est qu’ils y sont à l’aise comme chez eux, trouvant bon feu, réjouissant visage d’hôte et plantureuse victuaille. Ah! dame! ce n’est pas un hôtel garni pour les commis voyageurs et les touristes à billets circulaires. Il n’y a ni paillassons sur l’escalier, ni descentes de lit, ni armoires à glace. Quand on laisse ses bottes à la porte, on les retrouve graissées le lendemain; le cirage est inconnu aux Tripes à la mode de Caen. On n’y fait jamais de feu dans les chambres carrelées en petit pavé ; quand il gèle à pierre fendre, on se rôtit autour de l’âtre en buvant un bon coup de phlippe avant de se coucher, et, ma foi! quand la presse est grande, on ne fait nulle difficulté de se mettre deux à deux sous la même courte-pointe, comme au vieux bon temps.
On n’y reçoit ni rôdeurs de nuit, ni vagabonds, ni buveurs honteux. Hôtel ne jalouse; cabaret ne daigne: auberge elle est. Si Rabelais ou Basselin revenaient sur terre, ils iraient tout droit y loger.
La cour est vaste, carrée, exactement encadrée par les communs et richement garnie de fumier. Il y a, dit l’affiche, place pour deux cents bœufs dans l’herbage attenant à la maison; la veille des foires et dans les passées des marchands, l’herbage est, plein, et l’antre de Cacus n’a jamais retenti de pareils mugissements. Les écuries sont grandes, mais de construction vieille et mal tenues; les mangeoires de pierre y sont rongées par les chevaux tiqueurs; les râteliers y sont brèche-dents; les lits des palefreniers sont enridelés dans les angles de toiles d’araignée séculaires. Le vieux pays d’Auge n’est pas une contrée de sportsmen, une seule précaution est prise par le propriétaire; çà et là, sur les portes et le long des murs, est clouée une pancarte avec cet avis, d’orthographe diverse, mais d’esprit uniforme: On ne répond pas des accidents.
La cuisine n’a ni fourneaux économiques, ni rôtissoires perfectionnées. Le pot-au-feu ronflote en boubouillant dans de grandes marmites sur l’oreiller des bûches du foyer; les tripes traditionnelles achèvent de confire dans leur lit de cendres chaudes; les autres ragoûts mijotent en murmurant sur un potager de faïence à six trous, et, aux jours des grands rôtis, trois broches superposées s’arrosent mutuellement de leurs graisses et de leurs jus qui, de cascade en cascade, s’en vont, de compagnie, inonder la lèchefrite.
L’hôte est classique des pieds à la tête, c’est-à-dire des souliers nettoyés aux grands jours, au bonnet de coton, propre une fois la semaine. Son ventre rondelet est masqué par un tablier blanc, compagnon de lessive du bonnet. Maître Salomon apprête lui-même les ragoûts et surveille les rôtis, fait la navette entre ses fourneaux et la pratique, échange des poignées de main à la ronde et prend volontiers sa part d’une tournée. Il serties tripes à la portion, le cidre au pot, l’eau-de-vie à la demoiselle. Il aime les grands gosiers et les têtes solides et fait fl des gloutons et des ivrognes. Le maître est aidé dans le service de ses hôtes et dans le débit de sa marchandise par de robustes commères, tout juste décrassées, coiffées de cornettes bises, habillées de futaine, qu’on rudoie souvent, qu’on ne lutine guère et qu’on n’insulte jamais. Aux Tripes à la mode de Caen, la langue est libre et la main pacifique: on rit à gorge déployée, on ne chante pas à tue-tête; on trinque haut et franc, sans jamais casser les verres.
Au moment où Placide arrive au pied du petit perron qui donne sur la rue, toute la bonne humeur de l’auberge semble avoir redoublé de tintamarre et d’exubérance. Maître Salomon est sur le pas de sa porte, rubicond, rutilant et tout ensoleillé. Un gros de clients se presse derrière lui: les yeux sont écarquillés, les regards tendus, les bouches béantes.
Tout ce monde regarde avec une compatissante curiosité deux vieilles qui viennent de franchir la dernière marche du perron et s’acheminent bras dessus bras dessous, en descendant la rue. L’œil émerillonné, le nez cardinalisé, les pommettes allumées, elles s’en vont, dodelinant de la tête, mais marchant d’un pas sûr, martelé et résolu, en toussotant par manière de satisfaction.
— Qu’est-ce qu’il y a donc, monsieur Salomon? demande Placide.
— Figurez-vous que ces deux vieilles intrépides...
— Je les connais bien; c’est deux marchandes de fil de l’Aître-au-Bossu; il y en a une qui a la langue joliment salée.
— Elles doivent l’avoir dessalée à fond toutes les deux à l’heure qu’il est. Figurez-vous que ces deux vieilles merluches viennent d’avaler douze pintes de cidre, chacune six, coup sur coup, sans manger ni mâcher, sans broncher ni sourciller, et sans s’essuyer le bec autrement que d’un revers de manche entre chaque pinte.
— Les rudes bonnes femmes! C’est qu’elles marchent droit comme des bourriques entre deux échelettes. Douze pintes de cidre! Quelles pratiques! Vous auriez bien dû leur payer la treizième par-dessus le marché.
— Il n’y a rien de perdu. Savez-vous comment elles s’appellent?
— Il y en a une qui se nomme Babet; c’est celle qui a la langue si bien pendue.
— Ça suffit. Hé ! la mère Babet!
Les deux commères allaient tourner le coin de la rue; elles s’arrêtent sans embarras, et Babet à la langue bien pendue répond d’un air de dignité offensée:
— Qu’y a-t-il pour votre service, monsieur l’aubergiste?
— Mesdames, il est d’usage chez moi que lorsqu’on a bu dans une compagnie douze pintes de cidre en payant, on vous donne la treizième par-dessus le marché. Je vous l’offre de bon cœur, et je vais vous la faire servir, si vous voulez rentrer pour la boire.
— Grand merci, monsieur. Je n’ sommes pas dans nos jours de beuverie.
Et, accompagnant cette fière réponse d’une révérence, Babet à la langue bien pendue, toujours droite et solide sur ses jambes, tourne carrément le coin de la rue et disparaît avec sa compagne.
L’accès de bonne humeur homérique qui fit trembler l’Olympe n’était qu’une risette auprès de l’éclat de rire qui retentit dans la grande cuisine et aux fenêtres de la salle des Tripes à la mode de Caen. On s’encourage, on se bouscule, on rit à travers les larmes, on pleure à travers le rire, on se rue à table, la rate désopilée, le cœur content et l’appétit ouvert.
La gaieté vaut l’absinthe, et ce n’est pas ce rossignol-là que l’on peut accuser d’être une fausse clef.
Chacun se met à table, les uns par famille ou par société, les autres voisinant en gardant chacun son écot. Nous retrouvons là d’anciennes connaissances. Lysis Durand est au haut bout, dans un groupe de gros marchands de bœufs à mine fleurie et à parole sonore, comme il convient à des gens dont le portefeuille est bien garni. M. Salomon les sert lui-même, et les servantes ont soin de changer les assiettes. Ils ne payent qu’à la fin, en bloc, un repas complet, tandis que les autres soldent leurs portions à mesure.
L’exploit des marchandes de fil a délié toutes les langues, même celle du silencieux Lysis.
— Dis donc, Jean-Pierre! Jean-Pierre du Moulin, dit Boit-sans-soif, si tu voulais une nourrice pour élever ton petit dernier au biberon, je te recommande la mère Babet: elle le fera chasser de race.
Le joyeux meunier entend la plaisanterie, mais il a la riposte.
— Grand merci, monsieur Lysis, répond-il avec un bon gros rire. Je m’imagine que la mère Babet n’aime pas assez l’eau pour se plaire dans un moulin.
Placide est à la même table, au bout du banc. Joyeux et goguenard de nature, il a pris sa bonne part de rire, et, entendant midi sonner à son estomac, il demande un quarteron de pain, se fait tirer une pinte de cidre et va chercher lui-même une portion de tripes fumantes, qu’il rapporte triomphalement sur un petit réchaud. Il s’installe et s’aperçoit avec plaisir qu’il n’est plus seul, et qu’une personne de connaissance lui fait vis-à-vis.
C’est le jeune instituteur de Saint-Gérebold. A vingt-cinq ans, il est timide comme une jeune fille, s’effarouche du bruit de sa parole quand il fait la classe à ses marmots, tremble devant ses supérieurs, même devant 1 inoffensif et bon curé. M. Émile est doux comme son nom; c’est à peine s’il a de la barbe. De tous les gens de la commune, c’est encore Placide qui l’intimide le moins. Il a d’ailleurs des raisons pour l’aimer et aller de son côté. Il l’a distingué à travers le brouhaha, et instinctivement il s’est faufilé dans son voisinage.
Pas de chance! Lysis est au bout de la table, et le pauvre Émile a la gorge si serrée qu’il ne peut manger ni boire. Pourquoi cela? Parce que Lysis est maire depuis six mois? Mais l’instituteur est secrétaire de la mairie depuis bientôt cinq ans, et sa conscience lui dit qu’il en sait plus long que les anciens et les nouveaux porteurs d’écharpe. Ceux-ci, hélas! n’en sont pas moins les maîtres, et le scrupuleux Émile est à moitié en fraude à la ville. Il profite bien d’un congé accordé à la dernière visite de l’inspecteur, mais, par timidité extrême, il n’a osé prévenir les autorités. Il a été assez hardi pour prendre la permission, pas assez pour la demander. Il jouit de son bien légitime comme d’un fruit défendu. Il tremble comme le petit Poucet devant l’ogre, et voudrait bien avoir des bottes de sept lieues. Il a le nez sur la table et ne sait par où entamer son pain.
Placide, au contraire, mange vivement en rongeant des incisives, boit à petits coups et regarde à la ronde. Le silence ne l’arrange pas; il a pour principe que bouchée caquetée est à moitié digérée.
— Est-ce que vous êtes malade, monsieur Émile, que vous ne mangez pas? dit-il au maître d’école ahuri. Il faut vous réforcer.
— Ne parlez pas si haut, mon bon monsieur Placide, M. le maire n’aurait qu’à vous entendre.
— Eh bien! quand il m’entendrait?
— Il ne sait pas que je suis venu ici, et il le trouverait peut-être mauvais.
— Allons donc! vous ne le connaissez pas. A votre santé, monsieur le maire.
Et, s’essuyant par politesse la bouche du revers de sa manche, Placide éleva son verre vers le haut bout de la table.
— Ah! c’est toi, Placide! A ta santé, mon garçon!
— Monsieur le maire, sans vous commander, comment se porte mam’selle Zénaïde?
— Les poiriers sont beaux, fit Lysis en clignant de l’œil, et l’on cueillera la poire avant la Saint-Michel... tu m’entends.
— A la santé de votre petit-fils, monsieur le maire! Allons, monsieur Émile, trinquez avec moi!
— Avec moi aussi, dit Lysis en se levant poliment. Tiens, vous êtes venu à la foire, monsieur Émile, c’est une bonne idée que vous avez eue là ; un peu de sortie ne fait pas de mal aux jeunes gens. Voulez-vous prendre le café avec nous?
Le maître d’école ne put répondre; son cœur se dilalait, mais sa gorge n’était pas encore desserrée. Certes, le pauvre Émile n’est pas sujet à des accès de témérité et d’héroïsme; mais, à la façon dont il regarde Placide, on voit qu’il est prêt à se jeter au feu pour lui.
Bien entendu, Placide fait partie de l’écot de M. le maire. Lysis et lui sont deux vieux amis, deux camarades, deux enfants de la même commune. Ils ont encore un point de ressemblance, triste, il est vrai; mais la douleur est plus souvent un trait d’union que la bonne fortune: ils sont veufs tous deux, et tous deux sont restés seuls avec une fille à élever. Ils se sont longtemps tutoyés réciproquement. Puis la position de Lysis a grandi: sa fortune s’est augmentée, les honneurs sont venus, d’abord le conseil municipal, en dernier lieu la mairie. La blouse est devenue rare et la redingote quasi usuelle;si bien que Placide s’est mis un jour à dire vous à Lysis, qui a eu la petite lâcheté aristocratique de le laisser faire et de continuer à le tutoyer. Ils n’en sont pas moins les meilleurs amis du monde, à l’aide d’un compromis qui s’est fait tout seul. Placide n’appelle jamais Lysis que monsieur le maire, et celui-ci continue à dire Placide tout court.
Au moment où Placide et le maître d’école se rapprochent de Lysis et de sa compagnie, leurs places sont prises par deux nouveaux arrivants. Sinet entre accompagné d’un homme de mauvaise mine, avec lequel il semble en sérieuse affaire. Le père Jacques ou Jacquot le Reimbinier est connu de tout le monde; son sobriquet lui vient de sa profession: aux abords des foires et marchés, il flaire les débutants et les timides, dénigre leur marchandise, tâche de l’avoir à vil prix pour gagner dessus dans le courant du même jour. Il reimbine. On trouve dans quelques vieux auteurs réimbrer, redimere pour racheter; Reimbinier n’en est-il pas le diminutif?
Sinet et Jacquot sont pressés. Ils demandent un demi, et on leur sert à chacun une demi-tasse de café noir accompagnée de deux morceaux de sucre et flanquée d’un petit pot d’eau-de-vie de cidre. On sait, hélas! qu’étant diminué d’un quart depuis l’adoption du système métrique, le petit pot ne contient plus qu’un décilitre.
— Croyez-moi, monsieur Denisart, dit le brocanteur, vendez-moi tous vos animaux en bloc. Je ne dis pas qu’ils soient d’une mauvaise espèce, mais ils ne sont pas encore bien de défaite dans notre pays. Ils ont les oreilles courtes, le poil rude et le museau pointu. Ça doit être dur à l’engrais, ces bêtes-là, et comme il s’agit de cochons de lait, les Augerons ne courront pas bien vite pour les acheter. Personne ne vous connaît, c’est un vrai service que je vous rends en vous proposant de vous en débarrasser.
— Ces cochons-là durs à l’engrais! Je ne dis pas que ce soient des Anglais et qu’ils engraissent sans farine; mais vous ne chômez ni de grain ni de meuniers, et, dans leur sorte, je vous jure que vous n’en avez jamais manié de plus faisants. Ils poussent comme des choux.
— Je vous crois, monsieur Denisart, je vous crois, puisque je me risque. Ne faites donc pas l’enfant. Voyons; quinze pistoles les six, cela vous va-t-il?
— Vous vous moquez du monde avec vos quinze pistoles! Cinquante écus six bêtes qui pèsent chacune plus de trente livres! Cela vaut dix écus comme un liard la pièce.
— C’est votre dernier mot?
— Aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu, je ne les donnerai pas à moins de dix-huit pistoles et vingt sous de vin pour la bourgeoise, bien entendu.
Le Reimbinier ne dit mot; il met un morceau de sucre dans sa tasse, renforce son gloria et remue le mélange. Sinet est têtu, âpre au gain, mais il n’est pas de force.
Le hasard a voulu que le nouveau propriétaire des Petits-Mesnils ait pris la place de l’instituteur. Aussi se trouve-t-il encore presque en face de Placide; toutefois c’est en vain que, se sentant noyer et ne sachant à quelle planche demander son salut, il lance des regards désespérés du côté du malin sacriste. Celui-ci a parfaitement suivi du coin de l’œil les parades et les ripostes du marché ; mais comme il pense que, quel que soit le volé, le diable en rira, il se tient le nez dans sa tasse, fait la chasse aux miettes dans les plis de sa blouse et finit par prendre congé de la compagnie.
Ne pouvant tomber d’accord, Sinet et le Reimbinier font renouveler les consommations. Ils causent haut et disent une foule de paroles inutiles; le père Jacques est habitué à d’autres libations et ne broncherait pas s’il avait déjeuné : à jeun, l’eau-de-vie l’étourdit; son nez et ses pommettes rougissent, et il commence à parler de la gorge.
— Monsieur Crespin, dit-il à un solide et robuste gaillard qui entre en ce moment, nous ne sommes pas d’accord; voulez-vous condamner notre marché ?
M. Crespin est un huissier conciliant: il a le renom d’un homme juste et d’un bon garçon, et il n’a pas volé sa réputation; il passe pour ne pas haïr un verre de vin ni une tasse de café. Cette fois la compagnie ne lui va pas. Il répond avec un certain dédain:
— Je ne me connais pas en bestiaux, messieurs, et vous êtes assez grands tous deux pour savoir ce que vous faites; seulement, je vous recommande de seller et de brider votre marché comme il faut, de manière qu’en cas de fraude ou d’inexécution des conditions il y ait matière à signification et à poursuite. Ce jour-là, je suis tout à votre service.
Au bout d’une demi-heure, le nez de Sinet blanchissait par le bout. Il avait le vin mauvais et enrageait d’incertitude et de dépit.
Toutefois il se souciait de son serment comme d’une pelure de pomme, et il avait fait des concessions.
— Vous me ruinez, mais va pour seize pistoles et un écu, dit-il en tendant la main à Jacquot. Cette fois, ça y est-il?
Le marché était bon à cent soixante francs, et les trois francs d’appoint laissaient encore des chances de gain presque certaines. Aussi le Reimbinier levait-il le bras pour le conclure, quand une femme échevelée et bouleversée se précipita dans la salle.
C’était madame Sinet, ou la Sinette, comme on l’appelait déjà, cent fois plus décoiffée, plus dépenaillée et plus meshaignée que le matin au sortir du fossé.
— Qu’est-ce qu’il y a, Marguerite? s’écria son mari.
La Margot était bien trop émue pour répondre; elle pappait comme poisson sur la rive et restait aussi muette qu’une carpe hors de l’eau. Enfin, cette phrase sortit de son gosier tout d’un trait:
— Il y a que les petits cochons sont écarbouillés tous les six.
Et l’émotion de la pauvre femme déborda en sanglots que c’était pitié de l’entendre; mais le passage à la parole était fait, et elle se mit à raconter sa mésaventure avec volubilité à travers un déluge de larmes.
— Vous m’avez laissée... à garder vos animaux... pour venir boire avec monsieur... Il paraît, à ce qu’ils m’ont dit... que vous aviez choisi le plus mauvais côté du champ de foire... trop près des chevaux et des bêtes à cornes... Il y avait du monde et des bestiaux à plein, et il en arrivait encore... Je regardais toujours si vous ne reveniez pas. Il se fit un moment de tranquillité, et comme vous savez bien que je n’ai pas eu le temps de manger ma soupe avant de partir ce matin, la faim a commencé à me tracasser, et je suis allée acheter un garot à une femme qui en vendait tout contre notre charrette. Je revenais tranquillement en mordant dans mon pain, quand un grand diable de cheval s’est délicoté et a mis l’épouvante dans la foire. Les autres chevaux ont commencé à hennir et à fesser à coups de pied. Les hommes ont couru après. Le cheval échappé a passé dans les bœufs, qui se sont mis à galoper de tous les côtés la queue en amont... tant il y a que la carriole a été renversée, défoncée, bersillée, et les petits cochons mincés comme chair à pâté.
Sinet jura sans doute, mais en dedans; l’émotion était trop forte.
— Femme de malheur! murmura-t-il entre ses dents, ça n’est même pas bon à garder les...
Puis se raccrochant à un espoir chimérique, il dit à Jacquot:
— Heureusement, c’étaient les vôtres, monsieur Jacques.
— Nenni, pas encore, monsieur Denisart; je ne crois pas vous avoir tapé dans la main. En tout cas, vous ne m’avez rien livré.
— Au moins, femelle propre à rien, t’es-tu informée à qui était le cheval échappé, la cause de tout? C’est le propriétaire qui est responsable, et je le ferai bien payer. Je connais le code.
— Moi, répond en geignant la Sinette, je n’ai rien vu, j’ai été bousculée, pilée par le monde et par les bêtes: bien heureux que je ne sois pas tombée sous la charrette; j’aurais été écarbouillée comme la marchandise.
— Tu dis ça parce que tu es en défaut, satanée gourmande. Quand on est à garder son bien, on reste en place, et l’on ne court pas après des licheries de pain blanc. Si quelqu’un menace votre marchandise, on a son bâton; si l’on n’a pas de bâton, on se défend à coups de pied, à coups de poing, on tape, on mord, s’il le faut. Ah! si j’avais été là ! Tout du moins, quand un malheur est arrivé, on s’informe, on se trémousse, on se démène. On va trouver les gendarmes, le maire, le commissaire, la justice et son train. Voyons, père Jacquot, vous pouvez me donner un coup de main, n’est-ce pas? Quand il n’y aurait que ce monsieur huissier qui était là tout à l’heure. Partons-nous?
— A votre service, monsieur Denisart, répond Jacquot, qui voit un dîner au bout de la course.
Sinet paye la dépense en grognant.
— Que le diable emporte les femmes! dit-il sur le pas de la porte.
Chacun a son saint, et lui recommande les siens à sa manière.
Quand les hommes furent partis, la pauvre femme s’en alla dans la cour, s’assit sur le banc de pierre en face de l’écurie, tira de sa poche sa miche de pain blanc, mordit une première bouchée qu’elle arrosa de ses larmes, et se perdit dans ses tristes réflexions.
Une sorte de hennissement plaintif sortit du fond de l’écurie. Cocotte n’avait point été compromise dans la bagarre, Sinet l’ayant dételée sur le champ de foire et amenée à l’attache. Mais, hélas! la botte de foin traditionnelle était restée dans le fossé du calvaire, et aussi la poignée d’avoine; Cocotte était à jeun; habituée au Carême, aux Vigiles et aux Quatre-Temps, elle n’était pas tourmentée de la tentation du péché de gourmandise, seulement les coups de dents qui se donnaient autour d’elle l’agaçaient outre mesure, et elle mâchait à vide les provendes que ses compagnons croquaient à ses côtés. Elle trépignait d’envie, et sentant d’instinct sa maîtresse dans la cour, elle appelait au secours à tout hasard.
La Sinette se leva, entra dans l’écurie, tapota Cocotte sur le cou, rompit son pain et lui en donna la moitié.
Puis elle revint s’asseoir sur le banc, continua son propre repas et attendit.
Elle attendit. La patience est une vertu de paysan: quelque ennuyeuse que soit une station indéfinie, c’est un repos et une trêve à la fatigue. La Sinette répara à la grosse le désordre de ses vêtements; elle brossa ses jupes avec les mains et les décrotta en frottant ies plis les uns contre les autres; puis, d’un coup de poing maussade, elle renfonça au hasard ses cheveux emmêlés sous son bonnet. Elle n’avait pas de miroir, heureusement pour sa vanité. La glace lui eût révélé de tristes vérités. Sa figure larmoyante était vilainement écorchée; l’œil était fort enflé. Elle n’était pas belle, la pauvre Sinette; pas de jeunesse avec cela; sa mine piteuse n’attirait pas la compatissance. Elle était étrangère au pays, on la laissa bien tranquillement se morfondre sur son banc et dévorer son chagrin.
Elle attendit longtemps.
IV
Table des matières
LA MAISON DU DIABLE.
Quelqu’un partageait de loin son ennui. En quittant le matin les Petits-Mesnils, les Sinet n’avaient pas laissé la maison vide. Le vieux grabataire signalé par Placide gardait le logis. C’était un vieillard âgé, non de quatre-vingt-dix ans, comme le voulait la rumeur publique, mais de quatre-vingts ans passés. Il gardait la maison, non pas certes le lit; jamais on ne vit plus sèche et plus verte vieillesse. D’apparence chétive et malingre dans son enfance, le petit François, Francin ou Francinet était devenu peu à peu le petit Sinet, par abréviation, si bien que le nom lui en était resté, habitude d’une autre contrée que celle où fleurissent les Normands blonds aux yeux bleus, à la race desquels il est facile de s’apercevoir que n’appartient pas le père Sinet. En effet, il est né, sur les confins de la Normandie et du Maine, dans un petit coin de terre à moitié industriel, à moitié agricole, où les landes se défrichent lentement et où les bois tiennent bon. Les genêts et les bruyères y font encore des cadres coquets et splendides aux champs de sarrasin. Les naturels de ce pays ont généralement les yeux et les cheveux noirs, le teint blafard, la taille médiocre. Le type celtique domine l’Anglo-Normand. Nourris de blé noir, abreuvés de poiré, ils sont maigres, nerveux, irascibles, durs à la fatigue et à la misère, domptés plutôt que résignés, tristes d’habitude, silencieux à jeun, parfois taciturnes après boire, grapilleurs à l’occasion, humbles par nécessité, révoltés à leurs heures. Sinet père a l’air d’un vieux renard. On sait que, de tous les animaux sauvages, le renard est celui qui chasse le mieux, s’apprivoise le moins et méprise le plus la douleur. Nul quadrupède ne supporte d’un estomac plus impassible les longs jeûnes et les franches repues. Il meurt stoïquement, même de faim.
La maison des Petits-Mesnils n’a rien de bourgeois. Ce n’est ni une villa, ni un cottage; un rez-de-chaussée avec porte et imposte vitrée, aître de maison, cabinet, grenier sur le tout avec trappe en forme de fenêtre de mansarde. La construction est en briques et la couverture en ardoises. Devant la porte, un jardinet entouré d’une palissade qui le sépare d’une cour en herbe, plantée de pommiers à fonds perdu. La cour elle-même est bornée par une haie basse au delà de laquelle on entrevoit un océan de verdure, splendide et paisible horizon, constellé à l’aube des pleurs de la rosée et tamisé au crépuscule par les vapeurs qui montent de la vallée. Deux petits bâtiments servant de communs sont relégués aux deux extrémités de la cour, de sorte que les abords de la maison elle-même ne sont pas salis par le séjour des animaux.
Les gens malpropres ou indifférents aux beautés de la nature sont indignes d’occuper une pareille demeure. C’est le cas de Sinet, et la maison n’est pas tenue. Toute négligée qu’elle est, c’est un palais auprès de la cabane du Passais où est né le père Sinet, sorte de hutte enfumée, sans air et sans lumière, dont l’aire d’argile ne sèche jamais, et devant laquelle les passiers épongent le purin à année entière. Aussi malgré lui le bonhomme se ragaillardit au bon air des Petits-Mesnils. Ce n’est pas qu’il soit délicatement logé ; il couche dans le cabinet attenant à la maison, sorte de cellier un peu humide et sentant le moisi, pavé de briques sur champ et éclairé par un dormant comme une cave de tisserand. Une chaise boiteuse, un vieux coffre, un grabat foncé de paille nue et recouvert d’une couette plate comme une galette, composent tout l’ameublement. Affaire d’habitude; le bonhomme dort dans son bouge, heureux d’avoir le temps de dormir, et, tout en supportant la vieillesse, il savoure l’oisiveté. 11 ne s’inquiète guère du soleil levant ni des magnificences du paysage; il a attendu patiemment pour se tirer du lit que son fils fût parti, et quand il s’est senti seul, il a fermé de nouveau les yeux et s’est bercé dans sa solitude. Unique souverain d’un petit royaume tombé des nues, il a commencé par faire le roi fainéant, dorveillant et se dorlotant comme un chanoine de Boileau; puis il s’est habillé petit à petit. Un signe de croix écourté lui tient lieu de prière du matin; encore fronce-t-il le sourcil, comme s’il se signait à regret. Le père Sinet est en délicatesse avec le bon Dieu. Il doit avoir des raisons pour cela, mais on voit à son air maussade que les torts sont de son côté.
Il entre dans la maison. Le premier coup d’œil est pour l’âtre; l’âtre est froid. Le second se dirige vers les armoires; les armoires sont fermées et les clefs emportées.
—Ne m’ont-ils rien laissé à manger? murmure le bonhomme, payant sa trop courte joie par un premier désappointement. C’est encore un tour du gars. Je l’ai bien entendu me crier qu’il reviendrait de bonne heure et de ne pas m’impatienter. Mais je le connais; s’il s’attable quelque part, il ne va pas se lever de jour. Je réponds que les vaches ne vont pas être tirées à midi; bien heureux si elles le sont ce soir. Au moins vont-elles brouter tout leur saoûl, tandis que moi...
En furetant de ses mains tremblantes, le vieux a rencontré, dans une alvéole du potager, la soupe de la Sinette dormant dans une petite écuelle et nichée dans la cendre chaude. Le bonhomme sourit, prend la soupière dans la main gauche, trouve une cuiller dans le tiroir de la table et savoure lentement la soupe. Il la bêche à petits coups de cuiller et se lèche de temps en temps les lèvres en disant:
Pauvre Margotton! elle aura fait semblant de l’oublier. Il n’y a qu’elle ici qui pense à moi et qui ne trouve pas que je vis trop longtemps. Décidément, cette femme-là est encore ce qu’il y a de mieux chez nous.
La soupe mangée, le père Sinet va faire un tour; il ne s’éloigne guère et ne perd pas de vue les palissades. Il tient à deux mains un grand bâton dont il se sert comme d’une gaffe, rame vers un pommier, abaisse une petite branche et cherche à voir si la pomme se noue dans la fleur. Il va et vient d’un arbre à l’autre, supputant, catéchisant, monologuant tout bas, s’arrêtant dix fois dans un chemin de dix pas. Il paraît que le vent roux a épargné la contrée; les fleurs sont barbues, la purée septembrale sera abondante cette année. Le vieux sourit en hochant la tête. A défaut de vin, le bon cidre est le lait des vieillards.
Insensiblement et bientôt midi vient. Cette fois, rien pour dîner: le potager est aussi froid et aussi dénué que l’âtre. Le buffet est vide et le cellier est fermé à clef comme les armoires. Heureusement il y a du pain sur la planche; le chanteau de la veille est resté sur la table, enveloppé dans un napperon, comme de coutume, et un reste de petit cidre clapote dans la cruche.
Maigre chère! Le bonhomme maugrée.
— Si le bien mal acquis ne profite jamais, murmure-t-il en riant d’un assez vilain sourire, ce n’est pas faute d’être quelquefois bien ménagé.
Et tout en grommelant, il tire son couteau, taille une large tranche dans la miche, et, à cheval sur le banc, mange philosophiquement et résolument son pain sec.
Accoudé sur la table, il se verse de temps en temps rasade à même le pichet et boit sans grimace. Si petit qu’il soit, le cidre du pays d’Auge vaut bien le poiré aigre, et le pain de froment est un gâteau de roi pour celui qui a vécu de pain de sarrasin la moitié de sa vie. Aussi le bonhomme ne se presse-t-il pas et fait-il durer le plaisir, mâchant à gencives reposées et buvant à petits coups. Le repas fini, il essuie son couteau à sa blouse, le referme avec soin, se lève lentement, va s’asseoir au soleil devant la porte, songe un moment, ferme l’œil et s’endort.
Solitude complète, silence absolu. Ce ne sont, toutefois, ni la solitude ni le silence du désert. Je ne sais quel souffle passe en murmurant que cette solitude n’est pas la stérilité et que ce silence n’est pas une négation. C’est le zéphyr de l’Arabie Heureuse caressant les herbes qui poussent, les animaux qui ruminent, les fleurs qui éclosent et le vieillard qui dort.
C’est juste l’heure où le fils Sinet et le Reimbinier s’en vont à la chasse des dommages et intérêts.
Que les commissaires leur soient légers et les gendarmes favorables!
Vers six heures, quelqu’un passe dans la cour; c’est Placide; il s’en revient au raccourci pour sonner l’Angelus du soir. Il est seul. Ce n’est pas que M. le curé lui ait faussé compagnie, ou du moins il l’a fait malgré lui; M. le curé aime à voyager à pied, et il estime qu’une promenade après dîner facilite la digestion. Il avait retrouvé, à l’heure convenue, son fidèle compagnon au sortir de la ville; mais ils n’avaient pas fait cent pas qu’ils ont été rattrapés par la meilleure voiture de Saint-Gérebold après celle de M. le maire.
Monsieur la curé par ci, monsieur le curé par là ; il a fallu monter. Le compère a mis sa peau de bique pour coussin, la commère son tablier en façon de taie d’oreiller. Le bon curé, soufflant, essoufflé, s’est en vain défendu; on l’a installé bon gré mal gré sur la planche mobile qui sert de siège vacillant au-dessus de l’essieu. Il est vanné, cahoté, bluté, troublé par le roulis et le tangage plus brutalement que dans la maringotte des Sinet. Si Cocotte trottine sec, Peschard trotte dur; le dîner du doyen passera mal ou trop vite. Mais comment refuser une place à côté de maître Latuin, un marguillier, le trésorier de la fabrique?
Le bon curé s’est dévoué, et Placide est revenu seul par les sentiers.
La barrière des Petits-Mesnils crie un peu sur ses gonds; le grincement et le bruit de la clanche de bois qui retombe réveillent le vieux dormeur. Placide n’a pas oublié la leçon du matin; une tolérance de passage vaut d’ailleurs un bonjour. A politesse, politesse et demie. Notre sacristain ôte cérémonieusement son chapeau monumental, s’efforce de donner une intonation courtoise à sa voix rude et dit en passant:
— Bonsoir, monsieur Denisart.
— M. Denisart! pense le bonhomme à moitié sorti de son rêve. Les hommes de ce pays sont polis.
C’est peut-être la première fois de sa vie que le père Sinet s’entend appeler monsieur. Quant à son nom de famille, il en a quasi perdu le souvenir depuis son mariage.
Il ajoute tout haut:
— Bonsoir, monsieur... excusez-moi, je ne vous connais pas. Je ne suis pas du pays.
— J’ai nom Placide pour vous obéir, si j’en étais capable. Je suis le sacriste de la paroisse.
Est-ce ennui d’être dérangé dans son somme, est-ce défiance des gens d’Église? le vieux Sinet a froncé les sourcils et rabattu ses chapes au nom de sacriste. Pendant que Placide enfourche l’échalier, il murmure à part lui.
— Sacriste pour m’obéir et fossoyeur pour me servir, n’est-ce pas monsieur le bedeau? Mais je ne suis pas dupe de ta politesse de bénitier. Pour sûr, tu venais flairer ton pâqueret, et nous te reverrons avant la Toussaint.
Cependant le jour baisse, et les mille petits bruits de la nature soupçonnés ou perçus s’éteignent avec la lumière. Le silence de la nuit ne ressemble pas à celui du jour. Doux aux poëtes, aux rêveurs, aux mystiques, il est la terreur des enfants et des simples. Il évoque des fantômes dans les consciences troublées. C’est l’heure des revenants et des remords. Il enveloppe les Petits-Mesnils comme un suaire.
Pendant le crépuscule et la première heure nocturne, le vieux Sinet, qui n’est pas sourd et a toujours l’oreille au guet quand il est éveillé, a entendu de temps à autre le cliquetis des voitures qui roulent attardées sur la route lointaine, puis le chant d’un ivrogne en belle humeur; dans les intervalles de silence, la prière du soir des oiseaux dans les halliers. Le bonhomme, se sentant en compagnie et suffisamment distrait, est resté dehors à goûter en paix la fraîcheur, sans se soucier autrement de l’absence des habitants des Petits-Mesnils.
Il est neuf heures. Nuit close, silence complet. Le vieillard rentre à la maison. Il n’a rien à faire et a longuement savouré durant tout le jour les jouissances négatives de sa paresse sénile. S’il songe aux vaches, ce n’est pas pour essayer de les traire. Fi donc! un homme! Il se dirige à tâtons vers le manteau de la cheminée et allume une petite chandelle de résine, fixée à pincette dans une baguette fendue, misérable éclairage que le boscain a rapporté de son pays. La pauvre clarté clignote et a des intermittences: la résine crache et pleure pendant que la mèche grésille avec un petit cliquetis joyeux. A défaut de grillon, c’est le cricri du foyer; c’est un allegretto grêle qui taquine et tempère le lugubre andante du balancier de l’horloge. Le petit grillotis de cette note est agréable au vieux Sinet, et l’on dirait qu’elle le sauvegarde contre la peur. De temps en temps sa vieille figure terreuse et ridée est bien sombre, ses sourcils froncés se mêlent à ses longs cils, ses prunelles inquiètes s’agitent en tous sens. Évidemment, le silence et la nuit lui pèsent. En regardant en arrière, rencontre-t-il un remords dans ses souvenirs? Accoudé sur la table, cinq ou six fois il a machinalement avancé la main vers le chanteau, mais il n’a pas recommencé son trop frugal dîner.
Dix heures sonnent à la vieille horloge. Les maîtres du logis rentrent avec fracas. Sinet fils est ivre à faire peur, rouge d’eau-de-vie, jaune de rancune, aigri de male rage, hérissé de colère. Il s’est promené tout le jour de Caïphe à Pilate, et a fini par payer au reimbinier un dîner à bouche que veux-tu dans un cabaret de troisième ordre. Ils ont tant mangé du mauvais, et surtout bu du pire, que Sinet y a vidé sa bourse et perdu le reste de sa raison. Il descend de sa carriole en trébuchant, dételle à tâtons Cocotte, qu’il envoie d’un coup de pied se refaire de son jeûne devant un râtelier vide, sur une litière de huit jours. Quant à Sinette, elle a sauté sur l’herbe, au hasard, où elle a pu; son mari y a moins pris garde qu’à Cocotte. Les harnais sont restés pêle-mêle épars dans l’herbe, et la carriole poussive est tombée en gémissant sur ses brancards.
— Allons, la bourgeoise, à souper, et plus vite que ça! crie Sinet en entrant dans la maison; j’ai une faim de tonnerre et une soif de tous les diables.
Sinet a le vin mauvais et lucide. Il cherche toutes les menues choses dont il a besoin avec une impatience fébrile, les trouve à point et s’en empare avec une sorte de rage automatique. Il allume sa lanterne, prend une grosse clef et se dirige vers le cellier, un broc d’étain à la main.
La Sinette est brisée de fatigue, mais l’ordre est sans réplique. Elle s’empresse d’obéir, jette un fagot dans l’âtre, décroche la poêle, casse et bat les œufs. On sent qu’un orage gronde sourdement dans le cœur de l’ivrogne, tandis que la cuisine se fait en paix et gaiement. La flamme brille, le beurre grésille dans la poêle, et l’on entend dans le cellier le marteau résonner sur le fausset qu’il descelle. Pour cette fois, la gourmandise a tué l’avarice. Sinet le ladre s’invite à souper et se régale sans regarder à la dépense: il se paye un pot de son meilleur cidre.
On dirait que le grand feu du foyer et les apprêts du souper réjouissent le vieux Sinet. Il regarde en silence, d’un air sournois et gourmand, la Sinette mettre le couvert.
L’omelette fume sur la table; devant elle une seule assiette, flanquée d’un verre et d’une fourchette de fer.
Le vieux Sinet se lève péniblement, mais résolument, regarde en dessous, se taille un morceau de pain et va s’asseoir devant le couvert mis.
Son fils entre, son broc à la main.
— Eh bien, mon père, vous ne vous gênez pas; il ne manquerait plus que de commencer sans moi; au surplus, faites comme chez vous.
.— Est-ce que je n’y suis pas, chez moi? Dis donc, mon gars, tout gros que tu es, je te défie de me mettre à la porte. Je veux bien ne rien dire quand tu emportes la clef; mais quand tu ouvres l’armoire, il est juste que j’en profite. Au surplus, que ce soit moi qui t’invite ou toi qui me régales, tu peux t’asseoir, il y a à manger et à boire pour. deux.
La Sinette a mis sur la table une autre assiette, une autre fourchette et un autre verre. Grondant et grognant comme un chien hargneux qui voit un compagnon fourrer le nez dans son écuelle, Sinet s’assied devant son père. Instinctivement, avec un égoïsme d’avare et un désir inconscient d’ivrogne, il met le broc de cidre à côté de lui, à portée de sa main et loin de celle de son père. Vilenie perdue! Après la première bouchée, le bonhomme tend résolument son verre et dit sans façon:
— C’est toi qui verses, mon garçon? Tu as raison; je pourrais trembler, et ce serait dommage de perdre une goutte de ce maître boire. Donne-m’en un verre.
Le gars n’ose refuser. La voix du père commande et domine la brute; mais la bête rugit en dedans; le fiel, la colère et l’ivresse fermentent en elle. C’est en ce moment qu’une victime serait bien reçue.
Le diable lui en envoie une. La Sinette, ayant fini l’ouvrage commandé, était restée debout, larmoyante et piteuse, rompue de fatigue et mourant de faim. Elle regardait, dans l’hébétude d’un demi-sommeil, les convives avec terreur et le repas avec envie. En reposant le broc sur la table, son mari l’aperçut.
— Eh bien! Marguerite, lui cria-t-il d’une voix rogue et fêlée, est-ce que tu n’as rien à faire que tu restes comme cela les bras ballants et la goule ouverte?
La pauvre ahurie, réveillée en sursaut comme un cheval endormi qui reçoit un coup de fouet, regarda bêtement son mari.
— Et tes vaches, satanée paresseuse? dit Sinet à sa femme avec un mauvais regard; crois-tu qu’elles vont se tirer toutes seules pendant que tu t’endors sur ta chaise? Si les couleuvres ne les ont pas tetées, elles ont encore dans le pis le lait de midi. Allons, en route, et vivement.
La pauvre Sinette était tellement rendue qu’elle avait oublié ses vaches! Elle secoue sa fatigue et sa faim, rudoie ses membres endoloris, ajuste son joug et ses chanes. En un clin d’œil elle est sur le seuil de la porte.
Une réflexion l’arrête.
— Comment vais-je faire pour traire la bringée toute seule? Elle n’est sûrement pas devenue plus commode depuis ce matin.
— Quand les femmes ont mauvaise volonté, elles ont peur de tout, répond Sinet en se versant un second verre de cidre. La bringée ne peut pas être malaisée à tirer la nuit, puisque en jour elle se laisse faire quand on lui met un tablier sur la tête. Allons, en route, et dépêche-toi.
Sinette sort, la tête basse, faisant cliqueter ses seaux de cuivre pour appeler les vaches, et disparaît dans la nuit.
Les deux Sinet mangent en silence, le vieux se délectant, chafriolant à sa façon, mâchant menu et à loisir, puisant un regain de séve de jeunesse à la bonne nourriture et à la boisson généreuse; le jeune, déjà repu outre mesure, mangeant pour boire, buvant pour exciter la soif. L’aiguillon de la faim ranime le bonhomme; la gourmandise éperonne l’autre.
Le vieux, tout ragaillardi, triomphe. Il tranche du protecteur, bavarde, sermonne et goguenarde. On dirait qu’il prend plaisir à taquiner dans leur guêpier les frelons de l’ivresse.
— Il me semble, petiot, dit-il à son fils, que tu es bien dur pour la pauvre Margot. Il faut lui pardonner quelque chose, à cette femme. Si elle est mauvaise ménagère, tu t’y entends pour deux. Elle n’est ni belle, ni avisée, ni pimpante, ni adroite, mais tu l’as prise comme cela; elle n’est pas riche...
— Gueuse comme une fouine et maladroite comme une carpe, vous l’avez dit, mon père, ça, c’est la pure vérité. Ah! gredins de père et de mère! voleurs de Grandmichel! je ne sais pas où vous êtes dans l’autre monde, mais votre fille ne vous portera pas ma bourse en paradis, s’il y en a un, je ne vous dis que cela! Maudit laideron, je t’en ferai voir des dures! Vous disiez que la Marguerite était maladroite; plus encore que vous ne le pensez. Mon père, je vous en fais juge: n’a-t-elle pas laissé écraser ce matin tous mes petits cochons sur le champ de foire de Livarot!
— Fallait garder ta marchandise toi-même, mon garçon. Il n’y a que l’œil du maître. A propos, dis donc, gars Sinet, je trouve toujours cela drôle quand tu traites les Grandmichel de voleurs.
— Pourquoi ça, mon père? Est-ce que j’ai touché la dot? Est-ce que je n’ai pas cru comme un imbécile que ces gens-là avaient payé leur bien, tandis qu’ils devaient chez les notaires et de tous les côtés? Est-ce que leur sainte nitouche de fille ne devait pas m’avertir à leur mort? Puisque j’ai fait la bêtise de l’épouser, nous avons le même intérêt, et j’aurais renoncé à la succession de ses paniers percés de parents. Tout du moins, j’aurais accepté sous bénéfice d’inventaire. Madame n’a pas voulu; c’est qu’elle est fière avec cela, elle a le front de me faire payer ce qu’elle appelle l’honneur de ses parents. Car j’ai encore été obligé d’en mettre du mien, de mon pauvre et bon argent.
— Ton argent, ton argent..... mon garçon, tu sais bien d’où il vient et comment ce n’est ni le tien ni le nôtre; aussi je te conseille de ne jamais cracher en l’air en criant: Au voleur! Cela te retomberait sur le nez... Autre chose parler; je voudrais bien savoir chez qui je suis ici.
— Vous êtes chez vous, mon père; est-ce que je vous ai jamais refusé quelque chose?
— Non, non. Tu me laisses maître de tout, mais tu prends les clefs des armoires dans ta poche. Tu me fais rire avec tes finasseries de grigou, oui, finasseries, car tu n’as pas de finesse pour deux liards, et tu as beau couvrir de sottises ta pauvre Margot, tu lui as fait un fier sort avec ton embrouillamini.
— Comment cela donc, mon père?
— Dame! après toi, si tu meurs le premier s’entend, elle aura la moitié de ton bien en usufruit et l’autre moitié en propriété.
— Allons donc! Je vous dis que je ne veux pas laisser un sou à cette mauvaise bête de femme et à sa gueuse de famille.
— Ta, ta, ta, mon garçon, et ton contrat de mariage? Tu peux bien l’avoir oublié, mais tu ne peux pas le renier. Moi, je m’en souviens comme d’hier, même que tu étais fier comme Artaban et que tu clignais de l’œil d’un air malin à toutes les belles clauses que lisait le notaire: communauté d’acquêts... avantage d’usufruit, pour se donner des marques de mutuelle affection. Tu riais, bêta! tu te rengorgeais, tu sentais le bien de l’autre côté comme une vache sent les pommes par-dessus la haie, et tu te croyais sûr de ne pas mourir le premier.
Sinet fils écume de rage. Mais le bonhomme va toujours. Parfois aussi cet âge est sans pitié.
— Il faut convenir, mon garçon, que tu as été bien maladroit. Il est vrai que tu ne pouvais pas prévoir que la petiote mourrait et que tu n’en aurais pas d’autre.
— La petite!... Tenez, mon père, on dirait que vous avez juré de m’achever ce soir.
Sinet sentit sa gorge se serrer comme celle d’un hydrophobe. Il voulut se verser un dernier verre de cidre; le broc était vide. La cave est dans la cour, mais l’armoire n’est pas loin; Sinet en tire une bouteille à moitié pleine, la débouche, et, tournant le goulot vers son père:
— Allons, mon père, une goutte, c’est de la bonne, de la vraie, celle-là ; ce n’est pas de la méchante eau-de-vie de cidre de ce pays-ci qui ne gratte ni ne grise, c’est du vrai poiré de Domfront qui râpe et qui tape, je vous en réponds.
Le bonhomme sourit à la rasade et se met à la siroter à petits coups en faisant claquer sa langue contre son palais.
Sinet boit la sienne d’un trait.
— Et vous voulez, mon père, continue-t-il avec des pleurs et des hoquets d’ivrogne, vous voulez que je n’aie pas cette femme-là en haine et en mépris!... la petite!... heu! la pauvre petite!... Vous souvenez-vous, mon père, de ce va-nu-pieds de casseur de cailloux qui demeurait au coin de notre porte, le gars Patouillaud?
— Le cousin Patouillaud?
— Drôle de parent! un propre à rien, un fainéant greffé sur un imbécile. Nous nous sommes mariés le même jour, si vous vous en souvenez. C’est moi qui ai payé le curé pour nous deux. Il a fait sa ripaille des restes de ma noce... Un an après, dame! les femmes faisaient des petits bonnets, et quand nous nous rencontrions, le casseur de pierres et moi, nous nous mettions à rire l’un devant l’autre comme deux benêts qui vont devenir pères... la belle farce à risette, ma foi!... tant y a que nos femmes accouchèrent le même jour, la sienne d’un garçon, la mienne d’une fille,... malheur!... Mais patience! l’année d’ensuite, ma femme était malade, elle faisait des gestes, elle s’écoutait, et je passais ma vie à aller chez les apothicaires... La Patouillaude se portait comme un charme et était ronde comme un boisseau. Ils crevaient de faim dans la maison, les gueux, mais ils chantaient comme des pinsons... Un matin je passe devant leur cabane; j’entends un drôle de train; on piaillait, on criait et l’on riait par-dessus le marché... Tout à coup, le Patouillaud, rouge comme un coq, laid comme un pou, sale comme un peigne, sort de sa baraque, me saute au cou, pleure dans mon gilet, rit dans ma barbe, m’embrasse sur les deux joues, le malpropre!... pouah! et recommence sans me donner le temps de m’essuyer.
— Cousin, qu’il me dit (vous avez raison, il me cousinait ce jour-là), avez-vous point sur vous un bout de ruban bleu?
— Pourquoi faire?
— Pour les reconnaître d’ensemble donc. Vous ne savez pas, ma femme vient de mettre au monde deux jumeaux; j’ai trois gars, cousin!
Ah! tenez, quand j’y pense!... Je vis par la porte la Patouillaude qui riait de fierté sur son grabat de misère; je crois que la cousine me narguait. Du reste, le Patouillaud et la Patouillaude étaient dans leur droit. Ils ont encore eu deux garçons depuis... Vous croyez donc, mon père, que le bon Dieu est juste, s’il y en a un?... Il y a dans le monde cinq Patouillaud grouillants et vivants, droits comme des joncs, forts comme des Turcs, frais comme des gardons et gueux comme des rats, tandis que moi, votre fils, François Denisart, qui ai du pain sur la planche et de quoi étendre du beurre dessus, je n’ai eu qu’une méchante garcette..., qui est morte encore! Quand je vous dis que ma femme n’est bonne à rien!... Et vous ne voulez pas que je la... Mais, tenez, l’entendez-vous? Qu’est-ce qu’il y a encore de nouveau?
Il y a que la bringée a fait des siennes. On entend un grand trépignement, la cadence d’un galop furieux, des paroles confuses, un bruit de ferraille de mauvais augure. La porte s’ouvre, et la Sinette se précipite dans la maison, effarée et poursuivie par la vache affolée; un des seaux à lait est à moitié plein, l’autre défoncé, bossué et vide.
L’ivresse et la colère de Sinet débordent.
Nous n’osons transcrire l’épouvantable juron dont il accompagne l’ignoble injure qu’il crache à la face de sa femme. Où l’ange gardien se voile, le narrateur se tait.
Puis insensé, débordé, brutal, lâche et comme possédé, il la renverse et la frappe.
La pauvre femme avait bu le calice des humiliations et des dédains jusqu’à la lie, mais non pas jusque-là. C’était le premier coup qu’elle recevait. Son humanité tout entière se révolta, son sang ne fit qu’un tour. Elle se releva, hébétée; elle voulut crier, impossible. Elle baissa la tête et attendit.
Le misérable va redoubler, la première tape l’a fait rire et mis en goût; mais il trouve quelqu’un entre lui et sa victime. C’est le vieux Sinet.
— Rangez-vous, mon père! hurle l’ivrogne.
— Bas les pattes, mon gars! Je te défends de la battre.
— Mêlez-vous de ce qui vous regarde, je veux battre ma femme, moi!
— Et moi, je ne le veux pas!
— Satané vieux! range-toi, ou...
— Ou quoi?
— Ou je cogne.
— Tu frapperais ton père?
— Est-ce que je sais si tu es mon père, bonhomme? On m’a peut-être changé en nourrice. Range-toi, que je te dis, tu me gênes!
Sinet fils lève la main; mais avant d’atteindre le vieillard, il reçoit un vigoureux soumet en pleine joue, et tombe ivre mort.
— Gamin! dit le bonhomme en haussant les épaules.
Il est superbe en ce moment, le père Sinet. Le vieux renard a presque l’air d’un lion.
Il prend sa chandelle, l’allume et se dirige lentement vers son cabinet.
La Sinette est revenue de sa surprise. Elle voit son mari, vilainement tombé sous le banc, le cou de travers, la face congestionnée; la pitié la gagne, la pauvre femme! elle essaye de dégager Sinet pour le traîner jusqu’à son lit. Mais le fardeau est trop lourd.
Elle regarde le vieux d’un œil suppliant.
— Laisse-le cuver son vin sous la table, ça lui servira de leçon, dit le rude bonhomme.
Mais, vaincu par un second regard plus suppliant et plus éloquent que le premier, le vieux pose sa chandelle, happe son fils par le collet de sa blouse, le jette à bête morte sur son lit et va se coucher.
— Et l’on dit que les femmes ont de la rancune! grommela-t-il en faisant claquer la porte.
Pulsuz fraqment bitdi.