Kitabı oxu: «Le mariage de Bouillardin - Suivi de Quatre jours de prison sous la Commune»
Gustave Richardet
Le mariage de Bouillardin - Suivi de Quatre jours de prison sous la Commune

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066326234
Table des matières
LE MARIAGE DE BOUILLARDIN
QUATRE JOURS DE PRISON SOUS LA COMMUNE
I
II
III
IV
CHANSON DE NOCE

LE MARIAGE DE BOUILLARDIN
Table des matières
C’était l’été dernier. Je venais de faire une excursion en Suisse, et avant de rentrer à Paris, j’eus l’idée baroque d’aller tenter dame fortune dans ce quasi-village, nommé Saxons (en Valais), où la roulette semble s’être réfugiée toute honteuse d’avoir été chassée des pays qui se respectent.
En vingt minutes à peine, les râteaux des croupiers avaient allégé ma bourse d’une centaine de francs. Je jugeai l’expérience suffisante, et, tout penaud de ma déveine, j’allais m’asseoir dans un fauteuil, pour réfléchir soigneusement à une combinaison quelconque, à une martingale sérieuse qui me fasse rentrer dans mes fonds, lorsque mon attention fut attirée par un couple anglais des plus excentriques.
Elle, était longue, sèche et rousse, le nez proéminent, des yeux fayence, grande bouche, longues dents et le menton pointu.
Lui, était maigre et long, yeux gris et longs, des favoris roux et longs, un cou long et emprisonné dans un faux-col long, le tout surmonté d’un long chapeau gris, retenu par une longue et énorme paire d’oreilles rouges, semblables aux anses d’une cruche.
Ce couple, me mit en mémoire ces paroles d’Armand Marrast: «Il n’y a qu’une chose qui soit plus cruche que le pied d’une femme anglaise, c’est la tête de son mari.» Comme cela était vrai!
De plus, ce couple avait des allures étranges, bizarres. Le mari et la femme — à leur physionomie, je vis bien que monsieur le maire y avait passé, —jouaient avec une méthode toute anglaise, c’est-à-dire mécanique.
Chaque fois qu’il gagnait, un des deux se levait gravement, se dirigeait vers le fond de la salle, devant une glace, et, arrivé là, s’inclinait gracieusement, mais avec cérémonie, devant son image. Ce salut était accompagné d’un sourire. Mais s’il perdait, le perdant ou la perdante allait à la même glace, et au lieu d’un sourire adressait au verre réflecteur qui n’en pouvait mais, une grimace furibonde, accompagnée de gestes de menaces et de poings crispés.
Cette conduite m’eût certes amusé plus longtemps, et j’en eusse cherché l’explication coûte que coûte, suivant en cela mon tempéramment curieux, si un incident ne fût venu attirer ailleurs mon attention.
Des ah! et des oh! admiratifs se faisaient entendre dans le groupe de spectateurs pressés autour de la table de jeu.
— C’est une vraie veine!
— Si cela continue, il va faire sauter la Banque.
— L’heureux coquin!
Je m’approchai de la table afin d’avoir ma part du spectacle.
Le joueur qui attirait ainsi l’admiration publique par sa chance, était un jeune homme de vingt-cinq à vingt-six ans, de taille moyenne, blond, ayant l’air d’un commis-voyageur ou d’un cabotin en vacances.
Devant lui s’entassaient des pièces d’or et des billets de banque. Il jouait depuis une demie-heure, avec un rare bonheur, et venait de faire un coup superbe, lorsque tout-à-coup, levant les yeux, il tressaillit, quitta la roulette, laissant son gain; puis, les mains dans les poches, comme un simple spectateur du jeu, très désintéressé à ce qui s’y passe, il fit le tour de la table et alla auprès d’un gros bonhomme qui était entré quelques secondes auparavant.
— Il me semble que vous étiez occupé à jouer? dit le bonhomme d’une voix brève.
— Moi?...
— Oui, parbleu, vous!...
— Mais pas du tout; j’étais là... très-tranquille... je regardais.
— C’est singulier, il m’avait semblé voir votre main s’allonger vers un tas de billets de banque.
— Je vous assure que non, vous faites erreur, balbutia le joueur.
— Je n’ai pourtant pas la berlue, que diable!
— Voulez-vous que je vous en donne ma parole d’honneur?
— C’est bien, c’est bien, puisque vous m’affirmez... Je vous cherchais, je vous trouve, c’est suffisant. Ces dames désiraient vous voir: elles doivent s’impatienter.
— Courons auprès de ces dames, fit le jeune homme avec empressement.
Et saisissant le bras du gros bonhomme, il l’entraîna hors de la salle, paraissant heureux d’échapper à un entretien pénible.
Au moment où le joueur se retirait, le hasard venait encore de lui donner raison, son gain s’était accru. Le jeu continuait, mais personne ne touchant à cette somme étalée sur le tapis vert, — ce qui était bien extraordinaire pour qui connait les nombreux escrocs se glissant dans les maisons de jeux,— le croupier la ramassa et après avoir constaté qu’il y avait 12,500 francs, les enferma dans sa caisse, les tenant à la disposition du gagnant s’il venait les réclamer.
Dix minutes s’étaient à peine écoulées que le gros monsieur rentra dans la salle, se dirigea vers le croupier, demandant à celui-ci de lui remettre la somme laissée par son compagnon sur la table de jeu.
Le croupier remit l’argent sans difficultés, et le vieux monsieur sortit. L’incident semblait clos, et d’une façon toute naturelle.
— Parbleu! disaient les joueurs, on ne laisse pas comme cela une douzaine de mille francs gagnés haut la main. Ça ne s’est jamais vu.
Et le jeu continua de plus belle. Mais tout-à-coup, le vieux monsieur reparût de nouveau, s’avança vers le croupier:
— Monsieur, dit-il, assez embarrassé, monsieur, il y a erreur. Mon... ami... le jeune homme qui m’accompagnait tout à l’heure, prétend qu’il n’a pas joué, que cet argent n’est pas à lui. Je vous le rapporte.
Il remit la somme, puis s’esquiva.
On fit les commentaires les plus bizarres autour de la table.
— C’est un fou, disaient les uns.
— Mais non, vous voyez bien que c’est un fils de famille, surpris au jeu par son père. Et il nie.
— C’est égal, il est étrange qu’on laisse comme cela perdre de l’argent honnêtement gagné.
Et je voyais poindre, dans quelques yeux, des éclairs de convoitise indiquant que les cerveaux s’allumaient et cherchaient le moyen de s’emparer de cette somme refusée si énergiquement par son propriétaire.
Moi, je flairais là-dessous toute une histoire que j’avais une furieuse envie de connaître. Je résolus de me mettre de suite en campagne. Je sortis, cherchant à rattraper le gros bonhomme, qui évidemment pouvait me donner la clef de ce mystère. Mais il faisait déjà nuit, et lorsque j’arrivai hors du Casino, je n’aperçus pas la moindre trace du personnage que je cherchais. Je rentrai à l’hôtel, bien décidé à passer ma nuit à dresser mes batteries, afin de me mettre en campagne dès le lendemain matin.
Le lendemain, alors que le garçon de l’hôtel m’apportait le lait chaud que j’avais demandé, je commençai l’enquête que je m’étais promis de faire la veille.
— Dites-moi, Claude, — dans le Valais presque tous les garçons d’hôtels ou d’auberges se nomment Claude, je n’ai jamais pu savoir pourquoi, par exemple; — avez-vous entendu parler de l’aventure arrivée hier au soir au salon de jeu?
— Ah! le monsieur qui a laissé la grenouille?
— Oui, c’est cela. Le connaissez-vous?
— Oui et non, car ils logent tous les quatre ici à l’hôtel depuis avant-hier seulement.
— Tous les quatre?... ils sont donc quatre?...
— Mais oui, deux messieurs et deux dames.Le plus jeune des deux hommes est celui qui a joué... C’est assez extraordinaire, savez-vous, monsieur, ce qu’il a fait. Voilà la première fois que le cas se présente depuis qu’on joue à Saxons.
— C’est en effet assez bizarre. Et dites-moi, Claude, ces personnes mangent-elles à table d’hôte.
— Oui, monsieur, c’est-à-dire, elles y mangeaient, car elles sont parties ce matin par le premier train.
— Toutes les quatre?
— Toutes les quatre.
— Et avant de partir ce monsieur n’a pas réclamé son argent à la banque?
— Ah! cela monsieur, je n’en sais rien, mais je vais m’en informer auprès du croupier, si monsieur le désire.
— Vas, mon garçon, je le veux bien.
J’étais assez contrarié ; pour commencer mes investigations je débutais fort mal, puisque j’avais laissé échapper les personnes pouvant me conter l’histoire que je pressentais et qui, — je ne sais quel instinct me poussait... — semblait devoir m’intéresser.
Claude rentra un instant après.
— Non, monsieur. On n’a rien réclamé à la banque. Ils sont toujours-là, les 12,500 francs, et vont rester en dépôt pendant un an et un jour; si, au bout de ce temps-là. ils ne sont pas réclamés par le gagnant, ils seront donnés aux pauvres.
— Comment! la banque ne les gardera pas?
— Oh! le patron ne le voudrait pas.... me dit avec un orgueilleux sourire maître Claude.
Je me levais de mauvaise humeur. La scène de la veille avait vivement piqué ma curiosité ; déjà, j’avais bâti en imagination tout un roman là-dessus, et voilà que tout m’échappe. L’insuccès émoustillait encore mon envie de savoir le fin mot de la chose.
J’avais, il est vrai, une faible ressource: le livre des voyageurs. Je saurais leur nom, mais saurais-je de quel côté ils se sont dirigés?... Car j’étais décidé à les suivre.
Je descendis donc au bureau de l’hôtel pour y voir le registre d’inscription. L’Anglais de la veille s’y trouvait.
— Je vôlai savoir, disait-il, le nome du jioune homme qui avait gagné tôjors hier et qui avait pas pris sone ârgent.
— Il est parti, mylord; répondit le préposé.
— Aôh! et poor aller où ?
— Je ne sais pas, mylord.
— Il fallait absoliument je trouvé lui.
— Pardon, monsieur, dis-je en m’approchant de l’étranger, je crois entendre que vous désirez retrouver le jeune homme qui eût tant de chance au jeu, hier soir?
— Yes, je vôlai retrouver lui, et milady aussi.
— Je suis moi-même à sa recherche, monsieur, et si nos efforts réunis...
— Aôh! yes!.. Volé-voos faire présenter voos à moâ.
Je priai le buraliste de l’hôtel de faire cette présentation, sans laquelle les Anglais, de bonne compagnie, ne se croient pas tenus de vous parler. J’appris ainsi que le fils de la fadasse Albion, se nommait mylord James Statterson.
— Pourrai-je savoir, mylord, quel intérêt vous pousse à la recherche de ce jeune homme?
— Milady vôolait savoir poorquoi ce jioune homme, il n’avait point voolu prendre son ârgent.
Je m’inclinai devant cette fantaisie trop semblable à la mienne, pour la trouver étrange.
— Vous ne savez pas de quel côté s’est dirigé la personne qui nous intéresse? demandai-je au buraliste.
— En aucune façon.
— Savez-vous son nom, mylord?
— Naô, je vôlai savoir.
J’ouvris le registre de l’hôtel, et je cherchai le numéro 21, numéro de la chambre que m’avait indiqué le garçon, comme étant occupée par le joueur; en regard du 21, je trouvai ceci:
«Dupertuis Edouard, 27 ans, commis-voyageur,
« né à Lyon, venant de Genève,
«allant à Saxons.»
Cela ne me donnait aucun renseignement sur le lieu où, de Saxons, se rendait notre individu, mais nous avions déjà gagné ceci: nous savions son nom, et jusqu’ à son état-civil.
Je cherchais les noms des personnes qui l’accompagnaient ou qu’il accompagnait. Au dessous de son nom, ne se trouvaient que des noms masculins, et le garçon d’hôtel m’avait parlé de deux dames. Je regardais donc au-dessus et immédiatement, je lus:
«Briodet Onésime-Marius-Alexandre,
«58 ans, rentier, né à Orliéna, près Lyon,
«venant de Genève, allant à Saxons,
«accompagné de sa dame et sa
«demoiselle.»
J’étais bien fixé sur les noms, mais je n’en étais pas plus avancé en somme, ne sachant de quel côté ils avaient pu se diriger. Cette indication du livre d’hôtel: allant à Saxons, prouvait plutôt qu’ils avaient eu l’intention de rester quelques jours dans cette station thermale. Un incident quelconque avait dû les faire partir plus tôt. Peut-être l’incident de la veille.
Tout ceci ne faisait qu’aiguillonner ma curiosité. Nous sortions, mylord et moi, du bureau, lorsqu’un monsieur qui franchissait précipitamment le seuil de la porte, me heurta brusquement et faillit me renverser.
Jepoussai un vigoureux: imbécile! faites donc attention!
— Imbécile, vous-même, garez-vous, me répondit sur le même ton l’individu.
Furieux, je me retournai, et restai bouche béante.
— Tiens! c’est toi? par quel hasard?...
— Ah! elle est bien bonne!... dis-je à mon tour, en secouant la main qui m’était tendue. Comment, c’est toi Bouillardin, qui me bouscules ainsi?..... Que diable fais-tu ici?..
— Attends-moi un instant, je vais te le dire.
Et me quittant, il entra dans le bureau de l’hôtel, se précipita sur le registre d’inscription, le feuilleta rapidement, puis, ayant probablement trouvé ce qu’il cherchait, revint vers moi en s’écriant d’un air triomphant:
— Ils y sont!...
— Qui ça?
— Briodet et sa compagnie.
— Accompagné de sa dame et sa demoiselle, dis-je en souriant, ainsi que de M. Dupertuis, commis-voyageur, né à Lyon, 27 ans.
— Comment sais-tu cela? me demanda Bouillardin stupéfait.
— Cela? Mais comme bien d’autres choses. Ainsi tu me dis: ils y sont, moi je te réponds, ils n’y sont plus.
— Ils sont partis!... s’écria Bouillardin en bondissant.
— Oui.
— Et où sont-ils allés?
— Je n’en sais rien.
Bouillardin reprit d’un air agité :
— Il faut absolument les rejoindre. Mais où sont-ils allés? Avant tout, dis-moi comment tu sais leur noms... comment tu les connais.
Je lui contai l’aventure de la veille, Cela parut l’étonner très-fort.
— C’est étrange, dit-il, ce garçon qui laisse 12,500 francs qu’il a gagnés!... Ce n’est pas naturel... enfin, nous saurons plus tard... Le plus pressé est de retrouver leur piste.
Il se mit à réfléchir profondément. Puis tout-à-coup, s’adressant à moi:
— Tu voudrais donc bien connaître le fin mot de cette histoire?
— Je crois bien. Je flaire là-dessous quelque chose d’intéressant. Et puis, voici mylord qui ne serait pas fâché non plus, je crois, de retrouver le monsieur aux douze mille francs.
— Aôh! yes. Je vôlai absoliument retrouver cc jioune homme pôr lui présenter Milady.
Bouillardin regarda l’Anglais avec surprise.
— Milady, lui dis-je en souriant, voudrait probablement apprendre du jeune homme, quel moyen il emploie pour toujours gagner.
— Yes, yes, c’être cela, affirma l’Anglais.
— Eh bien, me dit Bouillardin, si tu as quelques jours de liberté, viens avec moi, et tu ne le regretteras pas, car de cette affaire dépend tout mon bonheur.
— Comment?...
— Je te le dirai plus tard. Mais il faut que le dénouement soit prompt. Avant la fin du mois, tu assisteras à mon mariage ou à mon enterrement.
Je le regardais. Il parlait avec calme et je vis qu’il ne plaisantait pas.
— Allons, lui répondis-je, dispose de moi, je te suivrai partout où tu iras.
— Et moâ ! dit mylord, je désirai beaucoup accompagner vô, avec milady. C’être très-intéressant, oune mort ou mariage.
Je n’était pas précisément enchanté de traînera notre suite ces deux insulaires, j’allais trouver une excuse quelconque, lorsque j’entendis Bouillardin dire à voix basse:
—Qui sait? cet Anglais me sera peut-être utile... Si cela ne vous dérange pas, mylord, reprit-il à haute voix, accompagnez-nous. Mais allez faire de suite vos apprêts de départ. Pendant ce temps, je vais m’informer quel train ils ont pris. Nous saurons, par l’heure, dans quelle direction ils sont allés. Je serai de retour dans quelques minutes.
Nous montâmes vivement dans nos chambres pour faire nos préparatifs.
Bouillardin était depuis longtemps déjà un de mes bons amis. C’est un excellent et brave garçon, aimé de tous ceux qui le connaissent.
Grand, maigre, l’œil bleu, les cheveux châtains, un nez un peu gros, une bouche grande, surmontée d’une rude moustache, il a, dans toute la physionomie, un air de bienveillance et de bonté souriante, qui empêche que l’on s’aperçoive de la vulgarité de ses traits.
Il n’était pas précisément laid, mais il n’était pas beau non plus.
«Je suis du gros tas, disait-il lui-même en riant.»
Cœur excellent, très-impressionnable et surtout très-aimant, il s’était fait de nombreuses amitiés, mais aussi de nombreux ennemis: ceux qu’il avait obligés.
Il était journaliste et présentement rédacteur au National. Ce qu’il venait faire en Suisse, je n’en savais rien.
A peine ma valise était-elle bouclée et fermée qu’il entrait dans ma chambre comme une bourrasque.
— Ils sont partis par le premier train, et se sont naturellement dirigés sur Lausanne. Un train part dans vingt minutes. Es-tu prêt?
— Oui, je n’ai plus qu’à solder ma note.
— Bien.
Nous descendîmes au bureau de l’hôtel, tandis qu’un garçon emportait nos bagages.
— Tu vas me conter ton histoire, lui dis-je. Et d’abord comment et pourquoi ta es en Suisse, comment tu connais la famille Briodet et ce qu’elle a à faire dans ton existence. Cela doit être intéressant.
— Je te conterai cela en wagon. Le plus pressé est de courir à la gare.
Nous y fûmes en quelques minutes. Le train était prêt à partir, nous nous élançâmes dans un wagon, et à peine installés, la locomotive s’ébranla.
— Ah! sacrebleu!... s’écria Bouillardin, nous avons oublié les Anglais.
— Ma foi, tant mieux, je n’en suis pas trop fâché.. Et puis, sois tranquille, tu les retrouveras. Les Anglais ne se perdent jamais. Ils veulent rejoindre Dupertuis, c’est une toquade de Milady, à moins que ce ne soit encore un mystère. Mais en attendant, commence ton histoire.
— C’est ce que je vais faire.
Une fois, bien installés en wagon, le cigare allumé et le train en marche, Bouillardin commença:
— Mon cher ami, me dit-il, je vais être aussi concis que possible. Cependant cela te paraîtra un peu long, mais est nécessaire: mon histoire entendue, tu connaîtras toute l’étendue de mon malheur. Tu verras que j’ai le droit d’être désespéré ; je n’en ai pas l’air, mais au fond, je t’assure que je suis désespéré.
— Bien, bien, assez de préambule. Conte-moi l’aventure, je jugerai de ton désespoir ensuite.
— Voici. Mon rédacteur en chef m’envoya, il y a de cela tantôt deux mois, à Lyon pour suivre les débats d’un procès fameux. Je pris donc, un soir, à la gare de Lyon, le train express de huit heures quarante-cinq minutes. Je m’installai dans le coin d’un coupé, et en route la vapeur.
Arrivé à Melun, — cinq minutes d’arrêt, — je descends de wagon pour me dérouiller un peu les jambes. En me promenant sur le quai, j’aperçois tout-à-coup, à la portière d’un wagon, une adorable tête de jeune fille. Oh! mon ami, tu n’as jamais rien vu de semblable. Un vraie tête de madone. Cheveux blonds cendrés, les yeux noirs et veloutés, grands comme ça, et une bouche, ô ! une bouche à se mettre à genoux devant. Il y avait surtout une petite lèvre supérieure qui faisait une moue si adorablement provocante, qu’elle semblait appeler les baisers. — Je pensais, tu le comprends, à me faufiler dans ce bienheureux compartiment, lorsque je m’aperçus que c’était le coupé réservé aux dames seules.
Fatalité !..
Je me réinstallai dans mon coin et tandis que la vapeur nous emportait, je me mis à chercher dans ma tête, un moyen d’arriver auprès de cette ravissante personne... Je ne trouvais pas... Mon Dieu! que nous sommes bêtes, nous autres, gens de lettres, mon cher ami!..
— Pardon, parles pour toi.
— Non, non, tu en es au même degré. Comprends ce que je vais dire: c’est que nous autres qui, dans nos romans, nos nouvelles, trouvons mille moyens pour faire arriver nos héros près de leurs belles, nous sommes bêtes comme des oies, lorsqu’il s’agit de nous-mêmes. Toujours la différence entre la théorie et la pratique.
A Montereau, cependant, il me vint une idée splendide... Je m’attardai dans certain lieu, et, au moment où le train se mettait en marche, je me précipitai comme un voyageur en retard, n’ayant pas eu le temps de reprendre sa place. Sans égard aux cris effarouchés des dames, j’ouvris la portière de ce bienheureux compartiment, lorsque je me sentis vigoureusement enlevé par derrière, et, avant que j’eusse même le temps de protester, porté ou plutôt jeté dans mon coupé dont un voisin charitable avait laissé la portière entr’ouverte pour me permettre de rentrer.
C’était le chef de train, un vigoureux gaillard, je te prie de le croire, qui venait de me réinstaller chez moi. Ma tentative avait avorté.
A chaque station, à Sens, à Laroche, à Tonnerre, je descendais pour contempler mon idole. Mais, soit que mon manège l’eut importuné, soit qu’elle se fût endormie, elle ne se laissa plus voir. J’étais désolé. Tu sais comme les obstacles m’irritent... Un simple coup-d’œil sur cette charmante figure, avait suffi pour m’enflammer. — Que veux-tu?.. C’est instinct d’artiste et de poète; j’aime tout ce qui est beau. — Les obstacles que je rencontrais à me rapprocher d’elle, firent, qu’arrivé à Dijon, j’étais complètement épris.
Tu souris!.. Oui, mon cher, j’étais amoureux et tout ce qu’il y a de plus sérieusement amoureux.
A Dijon, arrêt d’une demie-heure. On soupe au buffet. Je me dirige de ce côté, après m’être assuré qu’elle s’y était rendue, accompagnée d’une vénérable dame, que je présumai être sa mère. Ah! mon cher, qu’elle était cent fois plus belle encore que je ne l’avais jugée au premier abord. Une démarche modeste, mais un port de reine; grande, bien faite et d’une mise aussi simple qu’élégante. J’étais de plus en plus épris. Ces dames allèrent choisir quelques fruits; j’en fis autant, cherchant toujours un moyen de les aborder poliment, mais en vain.
— Si je pouvais au moins leur rendre un service quelconque, me disais-je. Le hasard sembla me venir en aide.
Elles regagnaient leur wagon, lorsqu’ un monsieur qui se promenait de long en large, posa maladroitement son pied sur la robe de la jeune fille, un long craquement se fit entendre, en même temps qu’un petit cri.
Je me précipitai. Le monsieur d’un certain âge se disposait probablement à faire des excuses. Je ne lui en laissai pas pas le temps.
— Il faut avouer que vous êtes un fameux maladroit, lui dis-je brusquement.
— Monsieur..
— On n’est pas butor comme çà !... On regarde où l’on met ses pieds, surtout lorsqu’on les a grands comme cela.
Et, tandis que le monsieur suffoqué me regardait d’un air ébahi, je m’approchai des deux dames le chapeau à la main, la bouche en cœur.
— Ces dames veulent-elles me permettre de les accompagner à leur wagon, afin que pareille brutalité ne se renouvelle pas?
— Merci, monsieur, me dit l’aînée fort surprise de mon intervention pour un accident de si mince importance. Merci,cela n’est rien.
— Puis-je vous être utile à quelque chose? et je cherchai immédiatement des épingles dont les revers de mes vêtements sont toujours abondamment pourvus.
Permets-moi ouvrir ici une large parenthèse au sujet des épingles, pour te prouver l’utilité de ces petites pointes de fer ou d’acier.
Non, vraiment, l’épingle n’est pas assez considérée pour les innombrables services qu’elle rend.
Je ne te parlerai pas de celle qui fût la cause première de la fortune de Laffitte, chacun connaît cette histoire là, mais en amour, vois-tu, comme en voyage, l’épingle a son utilité incontestable. Une dame déchire son vêtement, vite, tu te précipites, tu offres, avec politesse, le petit objet piquant, on le reçoit avec plaisir, en vous remerciant d’un gracieux sourire, ce qui est déjà quelque chose; et l’on part de ce détail, insignifiant en apparence, pour entamer la conversation. Je pourrais te prouver que l’épingle est indispensable à l’homme et t’en citer mille exemples, mais cela m’entraînerait trop loin.
Il y en a même qui ont élevé l’emploi de l’épingle à la hauteur d’une institution. Témoin le petit Victor Chose, ce... poisson de lettres, qui ne donne jamais une épingle à une dame sans lui demander un sou, sous prétexte que cela piquerait l’amitié, s’il donnait l’épinglegratis; Cà lui fait une trentaine de francs au bout du mois, c’est plus que ses chroniques ne lui rapportent.
Je referme ma parenthèse.
Donc, j’offris immédiatement quelques épingles, on les prit en me remerciant d’un doux regard et d’un sourire divin.
Je crus entrevoir le paradis.
Je voulais absolument les accompagner à leurs places, mais elles s’y refusèrent obstinément. Je les saluai et me retirai. Enfin! La glace était rompue, la connaissance était presque faite. Je me promis bien aux stations suivantes, de m’informer de la santé de la robe déchirée.
Je rêvais délicieusement, lorsque je sentis une main se poser sur mon épaule, c’était le monsieur que j’avais appelé butor. En une seconde je compris ce qui allait se passer et je résolus d’en tirer profit. J’avais insulté ce monsieur, qui me faisait l’effet d’un voyageur du même train que nous, j’acceptai le duel qu’il allait me proposer, je suis très-maladroit aux armes, je me faisais naturellement blesser, j’en informai adroitement ces dames et mon succès était certain. Comment veux-tu qu’une jeune fille ne s’éprenne pas d’un monsieur qui risque sa vie, pour une robe déchirée par la botte d’un croquant!
Pulsuz fraqment bitdi.