Kitabı oxu: «Pour ces dames!»

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Gustave Ricouard, Raoul Vast

Pour ces dames!


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066319502

Table des matières

L’ELIXIR DE BRINDOSIER

LE PERSAN

LE GRIFFON

L’HOMME-SQUELETTE

LA MULE BLEUE

LA TACHE DE VÉNUS

LE SABRE JAPONAIS

NI BÊTES, NI ENFANTS!

L’INONDATION

I LA CHAUMIÈRE

II LE CHATEAU

III LA MÈRE

IV LE CHIEN

V LA NICHE

VI LES VOISINS

VII LE PÈRE

VIII LA GRANDE DAME

LE PÈRE CHOPINE

L’AMI BORISTÈNE

TOUT EST BIEN QUI FINIT BIEN

SCÈNE PREMIÈRE.

SCÈNE II

SCÈNE III

SCÈNE MATRIMONIALE.

SANS DOT ET PAS DE CORSET

DÉDICACE

Ces contes vous sont dédiés, mesdames, d’abord par galanterie, et aussi pour que vous nous défendiez, livre en main, contre les critiques trop pudibondes.

On nous accuse de chercher le scandale; nous cherchons tout bonnement à vous plaire, et nous sommes de ceux qui croient que ce n’est pas, d’ordinaire, par le scandale qu’on y réussit.

Nous observons et essayons de décrire la societé comme elle est. Est-ce notre faute si l’homme n’est pas parfait, si le mal lui semble plus attrayant que le bien, et l’amour que la chasteté?

Tout en professant l’opinion du moraliste français Duclos, qui prétendait que, devant les honnêtes femmes, on peut tout dire, sous prétexte qu’elles sont moins bégueules que les autres, nous avons la prétention de n’avoir jamais dépassé la mesure, dans cet ouvrage moins que dans tout autre.

Et nous sommes certains de ne pas nous attirer de nos lectrices ce reproche adressé à l’auteur des Mémoires Secrets, un jour qu’il contait une histoire par trop leste:

–«Ah! messieurs, vous nous prenez pour de trop honnêtes femmes!…»

VAST-RICOUARD.


L’ELIXIR DE BRINDOSIER

Table des matières

–Reste-là, Oscar, dit Brindosier, je vais t’envoyer Césarine. Quant à moi, il faut que je reconduise l’illustre savant qui a daigné assister à l’expérience que j’ai faite sur toi de ma nouvelle boisson.

–Toi, marmotta Oscar, entre ses dents, sitôt que la porte se fut refermée sur l’inventeur, tu as de la chance que je courtise ta femme!

Et le pauvre diable, assis dans un vaste fauteuil à larges bras et à dossier élevé, auquel il ne manquait que la bascule pour qu’il ressemblât à un accessoire de dentiste, demeurait immobile, la tête pâle et inclinée sur la poitrine, dans l’attitude d’un malheureux dont la digestion ne suit pas son cours normal. Une tapisserie se souleva, et une jeune femme brune, grande, bien prise, le teint rosé et l’œil vif, très élégante dans la simplicité voulue de sa toilette, s’avança souriante jusqu’au milieu de la pièce.

C’était madame Brindosier.

–Comment allez-vous ce matin, mon ami? demanda-t-elle avec sollicitude.

–Mal, très mal! répondit le jeune homme. Il vient encore de me forcer à avaler un litre de sa drogue, et il est à peine dix heures du matin!… Pour peu qu’il se présente encore deux ou trois admirateurs de son invention, dans la journée, je ne serai plus un homme, mais un tonneau!… Votre mari me tue!…

–Aurait-il des soupçons? demanda Césarine d’une voix légèrement altérée.

–Des soupçons! Ah! bien, oui! Avec ça qu’il a besoin de soupçons, lui, pour tuer un homme! C’est à petit feu, c’est-à-dire à petite eau, qu’il vous extermine!… Du reste, vous pouvez juger par vous-même du triste état où il m’a réduit, depuis trois mois que je suis ici.

–Vous êtes un peu changé, en effet, mais ayez de la résignation, mon ami! Dans l’intérêt de notre amour, il est indispensable que nous flattions sa marotte!

–Cela vous est facile à dire, à vous qui me regardez boire! Mais vous ne voyez donc pas qu’il me noie avec son Mouronnet, sous prétexte que sa nouvelle boisson doit remplacer le cidre, la bière, le vin, le Champagne, et même le cognac vieux? En attendant, il n’entre pas ici un étranger, qu’il ne lui vante sa découverte et ne l’expérimente aussitôt sur moi; il démontre, et j’avale! Je préférerais le contraire. Et si encore j’avais des compensations! soupira Oscar, en enveloppant Césarine d’un regard passionné.

La jeune femme baissa les yeux et se sentit rougir.

–Des compensations!… répéta-t-elle d’une voix presque éteinte. Vous ne me trouvez donc pas déjà assez coupable, Oscar?

Pour le coup, Oscar bondit, comme s’il eût subitement recouvré toute sa santé et toute sa vigueur des beaux jours, de cette époque où il était apparu à Césarine dans toute la force et dans toute la fraîcheur de ses vingt-huit ans de campagnard venant déverser à Paris le trop-plein de sa sève rurale!

Coupable! Il ne lui manquait plus que de se prétendre coupable à présent! Eux, coupables, parce qu’ils s’étaient entretenus derrière lesportes, avaient effeuillé des marguerites, chanté des duos, ou pressé leurs mains sous le nez de cet imbécile de Brindosier! Ah! mais dans le département de Loir-et-Cher, une femme n’était pas coupable à si bon compte, et Oscar était résolu à le lui prouver sans retard.

Comme il marchait sur elle, l’œil déterminé, les bras étendus, prêt à l’étreindre:

–Par pitié, murmura-t-elle, accordez-moi encore huit jours de réflexion!

–Soit! Nous sommes le17mai; si le25, à pareille heure, vous n’avez pas comblé le plus cher de mes vœux…

–Eh bien?

–Eh bien!… Je refuserai de boire son Mouronnet!

–Oh vous ne ferez pas cela?…

–Vous verrez bien! ricana Oscar.

Césarine avait imploré un sursis, sans trop savoir pourquoi, car elle était maintenant décidée à oublier tous ses devoirs conjugaux. Oscar, en effet, dans son emportement, avait été vraiment beau, et sa figure, si blême depuis tant de mois, s’était subitement colorée du plus pur vermillon. La pâleur cadavérique de l’infortuné patient ne s’expliquait que trop par les procédés d’expérimentation absolument féroces dont usait envers lui l’insensible Brindosier. Dès l’arrivée d’Oscar à Paris, l’inventeur avait deviné, en lui, une pâte docile, une «anima vilis» sur laquelle il pourrait impunément opérer. Il venait précisément d’établir la formule exacte de ce fameux Mouronnet, ainsi nommé par lui, à cause de la quantité considérable de mouron qui entrait dans sa fabrication; malheureusement, il n’avait pu le goûter lui-même, ayant été mis tout récemment, par son docteur, au régime du bordeaux et des viandes saignantes, sous peine de gastralgie immédiate. Mais Oscar, sur les instances de son hôte, avait goûté, lui, une gorgée d’abord, puis un verre plein, et enfin des carafes entières! Il buvait lentement, presque en gourmet, stimulé qu’il était par la présence de Césarine, qui le contemplait avec amour, pour relever son courage, quand il semblait faiblir. Aux questions que lui posait l’inventeur, pour savoir si son Mouronnet pourrait remplacer un jour la bière, le cidre, et même le cognac vieux, Oscar répondait, les yeux béatement fixés sur la jolie brune, que cette boisson était, en effet, tonique, rafraîchissante, agréable; pour un peu, il eût ajouté délicieuse!

Bientôt, devant les amis, devant les parents, il avait dû déguster; puis, ç’avait été devant les curieux, les indifférents, et, maintenant, c’était devant tout le monde!

Un coup de sonnette ne résonnait pas, qu’un frisson ne le secouât des pieds à la tête. Il courait voir qui l’on introduisait, et, si c’était quelque tête nouvelle, surtout une tête de savant, de ces têtes en pain de sucre, lisses comme l’extrémité d’une défense d’éléphant, il était sûr de son affaire! Brindosier l’appelait, et, aussitôt, en victime bien stylée, Oscar se précipitait vers le fameux fauteuil, «le fauteuil des hautes œuvres»!

Une fois installé, il ouvrait la bouche.

–Es-tu prêt? demandait Brindosier.

–Oui je suis prêt; va toujours! grommelait-il. Et il ajoutait invariablement, en ravalant plusieurs fois la dernière gorgée qui avait peine à passer:

–Tu as de la chance tout de même que je courtise ta femme!

Trois mois de ce régime à jet de Mouronnet continu avaient fait du martyr Oscar quelque chose comme un noyé vivant, un noyé maigre, un noyé étique. Il se sentait dépérir à vue d’œil, mais que lui importait, du moment qu’il aimait, du moment qu’il se savait aimé!

Césarine, ayant déclaré que, pour rien au monde, elle ne faillirait sous le toit conjugal, il fut convenu que, le25mai, les amoureux partiraient de grand matin à la campagne, et que ce seraient les ombrages de Meudon, ou plutôt quelque cabinet particulier d’un des restaurants du lieu, qui abriteraient leurs premières caresses.

On trouva facilement un prétexte pour expliquer cette escapade au mari, qui ne fit, du reste, aucune objection. Ce jour-là, Césarine revêtit une toilette qu’elle n’avait encore jamais mise, donna une grâce toute spéciale aux ondulations de ses cheveux, coiffa un chapeau plein de hardiesse, éteignit l’incarnat un peu vif de sa peau, à l’aide d’un soupçon de poudre de riz, et, une fois soigneusement gantée, et parée de tous ses bracelets, rejoignit Oscar au salon, Oscar, en gilet blanc et affublé d’un costume de fantaisie à la dernière mode. Une voiture passait devant la porte; ils y sautèrent légèrement, après avoir crié au cocher:

–Au bois de Meudon!

Ils ne reprirent terre qu’en plein fourré, après une heure et demie d’un voyage qui n’avait été qu’un long embrassement, encore trop fraternel au gré d’Oscar.

C’était une superbe matinée de mois de mai, toute ruisselante de soleil; mais les rayons, en partie voilés par le feuillage déjà épais de la futaie, n’arrivaient au couple que par parcelles, qui pailletaient, de teintes laiteuses, la figure et les mains de Césarine.

Tous les oiseaux de la forêt s’étaient éveillés au petit jour, et n’avaient cessé, depuis, d’envoyer à l’écho des routes vertes leurs joyeux trilles et leurs notes emperlées.

C’était comme une immense maîtrise où chaque enfant de chœur essayait sa voix, avant de se rendre au lutrin, ou comme un orchestre dont les musiciens s’accordaient, avant le lever du rideau.

Le merle sifflait à plein gosier, avec la vigueur d’un baryton à large poitrine;

Le pinson modulait ses sons aigus de petite flûte, tandis que le rouge-gorge s’efforçait de tenir vaillamment sa partie d’alto;

La mésange, plus mélancolique, tirait, de sa gorgerette grise, quelques notes émues de violoncelle.

Mais c’était encore la fauvette, qui, avec son brillant archet de violon, conduisait tout ce peuple d’artistes, tantôt grattant les cordes avec furie, tantôt les pinçant avec souplesse, lançant des roulades d’une légèreté incomparable, multipliant les difficultés d’exécution, et dominant l’ensemble, de toute la virtuosité de son talent. A côté de ces grands premiers rôles, de ces solistes distingués, une innombrable quantité de comparses, choristes et coryphées, les accompagnaient de leur gazouillis général, comme un chœur immense auquel tout ce qui était ailé, petits et grands, habiles et inhabiles, ténors et basses, soprani et contralti, prenaient part.

Et, pour contraster avec ces joyeux éclats, le coucou sonnait son glas, aussi régulier qu’un métronome.

Lorsqu’elle fut arrivée devant le restaurant, un chalet tout capitonné de verdure, émergeant, en pleine forêt, dans un pur rayon de soleil, Césarine éprouva comme un grand serrement de cœur.

C’était là, derrière la porte de cette maison toute tapissée de clématite, mais à l’intérieur si prosaïque et si matériel des élégants cabarets de Paris, qu’allait s’évanouir tout d’un coup ce charmant idéal dans lequel elle se berçait si agréablement depuis le matin!

Ici, le grand air, tout parfumé d’exquises senteurs, l’élancement des grandes futaies, le scintillement des gouttes de rosée sur les brins d’herbe, le bruissement muet des jeunes pousses qui éclatent, la brusque échappée du gibier qui s’enfuit, et le gai concert des oiseaux qui saluent le printemps!… Là, l’atmosphère chaude et empuantée du fumet âcre de vingt sortes de plats, l’étroitesse malsaine des cabinets particuliers, le cliquetis de vaisselle assourdissant, et les appels banals des garçons!

D’un côté l’amour immatériel poétisé par la nature, et se montrant hardiment au grand jour; de l’autre, la passion sensuelle, honteuse d’elle-même, se cachant pour se satisfaire, et, comme conclusion, un échange de baisers plus ou moins avinés, un mélange d’haleines encore saturées d’émanations de victuailles, un rêve sans ailes, au bord d’un canapé usé par les froissements antérieurs d’inconnus, et ayant, pour témoins, ces mille noms tracés sur la glace par la pointe de diamants effrontés!

Oh! quand elle y pensait!…

Oscar au contraire touchait au but si patiemment poursuivi; à son avis, la promenade sous bois était bonne tout au plus pour exciter l’appétit et détendre les nerfs engourdis par la voiture, mais, aussitôt le seuil du chalet franchi, c’était l’ivresse attendue depuis trois mois, ivresse mêlée d’un grain de vengeance, car le mari allait payer, en une heure, trois mois de libations vexatoires.

Ils s’assirent face à face, des deux côtés d’une table copieusement servie, dans un petit salon dont les tentures avaient certainement été fraîches, mais où l’avachissement actuel des meubles, la couleur pisseuse des rideaux, l’écaillement du palissandre et les traînées de fumée noire laissées par le gaz, n’avaient rien d’engageant, rien qui montât l’imagination. Oscar avait commandé d’un coup tout le menu, et, à peine les plats eurent-ils été servis, qu’il congédia le garçon, avec ordre de ne se présenter que quand on le sonnerait.

Les premiers moments du repas furent consacrés à faire honneur aux mets, assez piètrement réussis du reste, qui étaient disposés sur la nappe.

Oscar dévorait! Quant à Césarine, elle grignotait, du bout des dents, quelques crevettes, des radis roses, un soupçon de viande… de quoi ne pas mourir de faim, et avoir la force de retourner à Paris.

Soudain le jeune homme se leva, retira prestement assiettes et plats, qu’il déposa dans un des angles du cabinet, sur une servante, versa le café, et poussant un grand soupir:

–Enfin! s’écria-t-il, en allant s’asseoir sur le divan, tout contre Césarine. Celle-ci se recula instinctivement, mais il ne s’en aperçut même pas.

Déjà, il avait commencé la grande tirade à l’aide de laquelle il subjuguait tous les cœurs dans le Loir-et-Cher.

Il y mêlait cette fois quelques considérations spéciales, rappelant, avec une amertume adoucie par le bonheur présent, toutes les preuves d’amour qu’il avait prodiguées à Césarine.

Tout autre, à sa place, se fût lassé, dès le premier jour, peut-être; lui, il avait tenu bon, il avait tenu bon jusqu’à la veille, une journée très rude, car il n’y avait pas eu moins de quinze visites, et, chaque fois, Brindosier avait essayé sur Oscar l’effet du Mouronnet!

Mais, maintenant, comme elle allait le dédommager! Comme leur amour, désormais partagé, mais partagé ainsi qu’il l’entendait, sans réticences, allait promptement le rendre à son incomparable santé! Il retrouverait ces bonnes couleurs et cet œil brillant d’autrefois, qui avaient captivé Gésarine, l’adorable Gésarine!

En ce moment, se sentant à bout d’éloquence, il entoura, d’un bras audacieux, la taille de la jeune femme, qu’il attira doucement contre lui.

Gésarine avait tout d’abord fermé les yeux, un peu grisée par la tirade d’Oscar, mais, en les rouvrant, en apercevant, au-dessus de son front, ce visage pâle, à masque irrésistiblement comique, auquel il ne manquait qu’un bonnet de coton pour figurer un pensionnaire d’hôpital, elle fut prise d’un fou rire, d’un de ces rires irrésistibles, stridents, qui vous prennent au ventre et à la gorge, dans votre chair et dans vos nerfs, et qu’on est impuissant à maîtriser.

–Oh! non, s’écria-t-elle, en se dégageant, jamais!

Elle se redressa, sauta sur son chapeau, saisit son ombrelle, sortit précipitamment, et Oscar put entendre encore, pendant quelques instants, de francs éclats de rire, sous les grandes nefs de verdure du bois.

Ce ne fut que quand tout bruit eut cessé de lui parvenir, qu’il reprit enfin possession de lui-même.

Il avait tellement été atterré par l’hilarité si inattendue de Césarine, qu’il n’avait même pas songé à la retenir.

–Oh! c’est trop fort! s’écria-t-il, en frappant violemment du poing sur la table; subir, tous les jours, la question du Mouronnet, et être bafoué par-dessus le marché! Cette fois, j’en ai assez des Parisiennes et de leurs maris, et je retourne dans le Loir-et-Cher. On y boit moins, mais on y aime mieux!

Quand il quitta le restaurant, la voiture était déjà loin, emportant Césarine, qui, de retour chez elle, trouva l’inventeur, la figure toute décomposée, le regard fixe, les mains fiévreuses.

–Où est-il? cria celui-ci, en la voyant paraître.

–Qui cela? demanda-t-elle, effrayée de l’attitude de Brindosier.

–Oscar, parbleu!… Il n’est pas mort, au moins?

–Mon mari sait tout! pensa la jeune femme prête à défaillir. Il nous aura suivis à Meudon, et, aussitôt après mon départ, sera entré dans le cabinet, où il se sera jeté sur Oscar…

–Ainsi c’est vrai, monsieur, se hasarda-t-elle à dire à haute voix, sans autres preuves,… lâchement, … vous l’auriez?…

Elle n’osa pas achever.

Le mari fixait sa femme, tout piteux.

–Enfin regarde-moi! balbutia-t-il. Pour un seul verre de Mouronnet, le premier que j’ai bu,… là,… tout à l’heure,… voulant convaincre un visiteur, en l’absence d’Oscar, . de l’excellence de mon invention, . vois dans quel état je suis! Mais c’est du poison que cette drogue de ma composition!. Quand je pense que voilà plus de trois mois qu’il ingurgite, lui, plusieurs litres par jour!… Et tu veux que je ne craigne par pour sa vie?…

Césarine respira enfin.

–En ce cas, rassurez-vous, mon ami, fit-elle, encore tout émue… Je crois qu’il est retourné dans le Loir-et-Cher; il avait besoin de l’air du pays.

–N’importe, je vais toujours lui écrire pour lui demander pardon!


LE PERSAN

Table des matières

Albert de Pontécroulé avait un oncle plusieurs fois millionnaire, et c’était tant mieux pour lui! De fait, l’écervelé jeune homme, ayant commis l’imprudence de manger le saint-frusquin paternel avec toutes ces dames, y compris celle de pique, se fût un jour trouvé dans la triste nécessité de serrer, à l’heure des repas, la courroie de sa ceinture, de coucher à la belle étoile, et de se promener dans le costume du petit saint Jean.

Mais’l’oncle Patoulac ne l’entendait pas ainsi, étant compatissant aux erreurs de la jeunesse, et pour cause, car il avait fait jadis plus de cocus à Marseille, qu’il n’y avait de mâts et de vergues dans l’ancien port.

Albert reçut donc un matin, de l’ancien don Juan de la Cannebière, une longue épître dans laquelle le bonhomme lui rappelait qu’il y avait bientôt trente ans qu’on avait déclaré, à la mairie du troisième arrondissement de Paris, un enfant du sexe masculin, fils de Pamphile-Évariste-Dioclétien de Pontécroulé, et de dame Pélagie-Ursule-Angélique, son épouse, c’est-à-dire qu’il était grand temps, pour le descendant des susnommés, de prendre femme et de choisir une carrière.

La femme, Patoulac l’avait déjà en la personne d’une fort aimable jeune fille, le seul et unique rejeton de son vieil ami Théodule, laquelle, étant donné son âge, dix-huit ans, devait évidemment n’avoir qu’une pensée à l’heure présente, faire le bonheur d’un homme!

Quant à la carrière, il la tiendrait à la disposi-d’Albert, sitôt le mariage célébré, s’étant réservé pour son neveu, qui était bel et bien licencié en droit, une bonne petite place de substitut dans une sous-préfecture du département des Bouches-du-Rhône. Au reste, l’oncle Patoulac n’était pas un de ces oncles obstinés et inflexibles, capables de forcer la vocation d’un jeune homme! Il terminait au contraire sa lettre, en signifiant à Albert qu’il était libre de choisir entre vingt-cinq mille livres de rente immédiates et une femme charmante, ou, le statu quo, en bon français, la saisie et l’expropriation par ministère d’huissier, la misère, la faim, et l’hôpital à bref délai.

Albert n’hésita pas, et répondit, courrier par courrier, qu’il préférait, à l’hôpital, les vingt-cinq mille livres de rente, la femme charmante et la place de substitut, et que, dans trois jours au plus tard, il serait à Marseille, tant son impatience était grande de se précipiter dans les bras d’un parent aussi généreux!

Trois jours, il né s’était accordé que trois jours, pour rompre avec Paris, ses tripots et ses femmes!

Il se rendit au cercle, pour adresser ses adieux à tous, résolu du reste, avant d’endosser la robe, à se flanquer une dernière culotte.

Albert de Pontécroulé n’aimait pas faire les choses à demi. Ce qu’il cartonna, ce qu’il tailla de banques, ce qu’il tira à cinq, pendant cette nuit mémorable, Dieu seul et la cagnotte le surent! Aussi, le lendemain, vers trois heures du matin, se trouva-t-il sur l’asphalte du boulevard des Italiens, passablement décati et encore bien plus décavé, se demandant, avec inquiétude, comment il emploierait les deux jours qui lui restaient à tuer, avant son départ.

Soudain, il se souvint qu’il avait encore cent francs chez lui, dans un des tiroirs de son secrétaire; cent francs, n’était-ce pas tout ce qu’il lui fallait pour payer son voyage de Paris à Marseille, et en première classe encore? A quoi bon alors végéter deux jours de plus à Paris, dans ce Paris qui l’écœurait?

–C’est dit, s’écria-t-il, en se dirigeant à grands pas vers son domicile, je vais surprendre l’oncle! De joie, il est capable d’augmenter ma dot de cent mille francs!

Une heure plus tard, il montait en wagon, et s’endormait bientôt d’un profond sommeil. Quand il arriva à Marseille, la nuit était noire, le train immobile, et un employé le tirait par le pan de son paletot en lui faisant remarquer, qu’avec la meilleure volonté du monde, on ne pouvait le voiturer plus loin.

Il se frotta les yeux, s’étira, prit sa valise dans le filet, et, un instant après, arpentait les rues de Marseille.

Il prit tout d’abord le chemin des allées de Meillan, où habitait Patoulac, mais, réfléchissant qu’on ne l’attendait pas, et que d’ailleurs, depuis qu’il ne mettait plus le trouble dans les ménages de sa ville natale, ce brave homme d’oncle devait se coucher comme les chapons, il résolut de passer cette première nuit à l’hôtel voisin. Il choisit une chambre au premier, sur le derrière, et., après s’être fait servir un confortable souper, s’enfonça entre les draps avec une inexprimable satisfaction.

Il fut réveillé, de grand matin, par un concert de voix gaies et babillardes; toute la gent ailée était là, qui lui souhaitait la bienvenue, à coups de trilles endiablés. Il ouvrit sa fenêtre et ne fut pas peu surpris d’apercevoir en face de lui un jardin tout ombragé de grands arbres pleins de poésie.

Il s’accouda sur l’appui, pour fouiller du regard les éclaircies.

Il put bientôt se convaincre que le jardin appartenait à une élégante maison particulière, et que ladite maison était habitée, car l’une des croisées venait de s’entrebâiller, et une jolie tête brune, passablement effrontée sous son petit bonnet de camériste, restait là immobile, les yeux fixés dans la direction de l’hôtel, comme si la présence d’un jeune homme en ces parages lui eût semblé un fait absolument insolite.

–Si mon oncle n’était pas retiré des affaires. du cœur, voilà une petite voisine à laquelle il eût certainement dit deux mots et qui n’eût assurément pas déparé la collection de minois que la légende lui prête! pensa-t-il.

Et, en neveu digne de son oncle, il se mit à envoyer force baisers à la camériste.

Tant d’audace ne parut pas la trop formaliser, ce qui inspira tout naturellement à Albert l’idée de recommencer; mais soudain le petit bonnet disparut pour faire place à des bandeaux plats, festonnés avec soin sur le bord du front, et abritant un œil encore vif, bien que la physionomie un peu mûre accusât quelques printemps suivis d’un certain nombre d’étés.

Albert de Pontécroulé avait pour principe immuable de toujours se montrer galant avec toutes les femmes, et, sous aucun prétexte, il n’eût consenti à être pour l’une d’elle une cause de chagrin ou de déception. Aussi se fit-il un devoir de continuer à la matrone, la correspondance de baisers esquissée avec la soubrette.

Pour la seconde fois, sa politesse fut accueillie par un sourire aimable. Mais la mystérieuse fenêtre n’avait pas encore livré son secret tout entier, car une nouvelle substitution de personne venait de s’accomplir, et une fillette de dix-sept à dix-huit ans, les cheveux nattés en deux longues tresses dorées, à la manière de la Marguerite de Faust, les yeux bleus, grands et limpides comme un coin de ciel sans nuages, les joues rosées, la bouche épanouie, était apparue dans le cadre de verdure.

Pour le coup, Albert de Pontécroulé, portant les deux mains à ses lèvres, fit mine d’envoyer à l’inconnue tout son cœur, dans un beau geste plein d’abandon et d’ivresse.

La jolie tête blonde rougit jusqu’aux oreilles, et comme Albert se préparait à renouveler sa pantomime avec encore plus d’âme, s’il était possible, la fenêtre se referma brusquement.

–Le diable soit des filles qui s’effarouchent pour un baiser adressé à pareille distance! murmura-t-il. Et il allait se retirer dans sa chambre, pour se préparer à rendre visite à l’oncle Patoulac, quand il lui sembla apercevoir une jupe effleurant le feuillage.

–Serait-ce une de mes trois apparitions? se demanda-t-il, et, en ce cas, laquelle des trois?

Alors, le sang de l’oncle Patoulac bouillonna dans ses veines. Sans même réfléchir que si, jusqu’ici, la maison ne lui avait montré que des femmes souriantes, elle pouvait bien aussi renfermer, derrière ses murs trompeurs, un et même plusieurs hommes à face rébarbative, il avisa une grosse branche de mûrier, se laissa glisser jusqu’au tronc, et prit terre, non sans avoir brisé quelques branches sous son poids. Aussitôt, la jupe s’était enfuie, mais pas assez loin pour qu’Albert ne l’atteignît.

Le jeune homme reconnut le petit bonnet; aussi s’empressa-t-il de déposer un ou deux baisers sur le cou de la soubrette.

Un petit cri lui répondit, cri de surprise bien jouée, suivi presque aussitôt de cette phrase sans conviction:

–Ah! monsieur, ça n’a pas de raison! S’introduire dans une propriété, pour venir embrasser les gens malgré eux! s’exclama mademoiselle Julie, en tendant la nuque aux baisers que réitérait Albert.

–Hou! Hou! Hou! amour de soubrette, va! murmurait l’effronté, les lèvres enfoncées sous les mèches follettes de la camériste.

–Et encore, observa celle-ci, à voix basse, en se dégageant peu à peu, si vous m’embrassiez sans faire de bruit, je ne dirais peut-être rien, mais ce jardin est plein d’écho, et, bien que monsieur ne soit pas là, il est certain que madame ou mademoiselle n’aurait qu’à avoir l’idée de faire un tour de ce côté…

En ce moment, Albert crut remarquer qu’une seconde robe se faufilait, à quelque distance, dans les fourrés; avant qu’il eût eu le temps de tourner la tête, Julie s’était éclipsée en lui chuchotant:

–C’est mademoiselle; je ne vous connais pas, et je me sauve!

–Et moi je reste, dit Albert, puisque monsieur n’est pas là!

Presque aussitôt, un second petit cri retentit à quinze pas de lui:

–Ah!

La fillette rose, aux cheveux tressés à la Marguerite, venait de détourner un bosquet, et demeurait immobile, comme pétrifiée par la présence de l’étranger.

–Qu’avez-vous, mademoiselle? fit Albert, d’une voix douce, pour la rassurer.

–C’est que. monsieur. répondit-elle, indécise et confuse, vous revoir, là, à l’improviste!… Je n’ai pas eu l’air de vous remarquer, tout à l’heure, à la fenêtre, et, pourtant, je me suis bien aperçue que vous m’adressiez des… des baisers!… Oh! pénétrer ici… par escalade!… Mais c’est affreux!…

–Pas par escalade, mademoiselle, par dégringolade, au contraire, riposta Albert, car, jeune astre de beauté candide, je suis tombé par la fenêtre. Ne jetez donc pas sur moi des rayons trop sévères!

–Ah! monsieur, si mon père rentrait du port, en cet instant?…

–Tiens, tiens, monsieur votre père est sur le port?.

–Ou si ma belle-mère s’égarait par ici?…

–Votre belle-mère est femme, elle nous sera clémente.

–Et cela au moment où l’on veut me marier!…

–Comment! on va vous marier?… A quelque imbécile, sans doute, vieux, laid et bête, avec de vieux rhumatismes, une vieille sciatique, et de vieilles manies, qui viendra traîner, auprès de vous, sa vieille vie usée par sa vieille inconduite?

Au même instant, un craquement se fit entendre sur le sable d’une allée voisine,

–Oh! Seigneur Jésus, voici sûrement ma belle-mère! Par pitié, monsieur, éloignez-vous!

Albert entrevit vaguement une envolée rapide et gracieuse de jupons de mousseline à travers les lilas; mais la jeune fille avait déjà regagné l’habitation.

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Yaş həddi:
0+
Litresdə buraxılış tarixi:
15 yanvar 2025
Həcm:
178 səh. 15 illustrasiyalar
ISBN:
4064066319502
Naşir:
Müəllif hüququ sahibi:
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