Kitabı oxu: «La baronne : moeurs parisiennes»
Gustave Toudouze
La baronne : moeurs parisiennes

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318765
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
I
«Un bon fauteuil numéroté pour ce soir!»
«Une loge de face!»
«Des places pour la première!»
Avec un doux susurrement des lèvres, la caressante et enjôleuse invitation des marchands de billets allait, se faufilant à travers les groupes réunis çà et là autour du Théâtre-Français, rôdant le long des colonnes, circulant sans relâche de la place qui fait face à la Civette au retour du bout de rue Mont-pensier qui entre dans la rue de Richelieu.
Gouailleurs, des gavroches narguaient, d’un ton traînard:
«Des places!–plus cher qu’au bureau!»
Ils s’amusaient de quelques étonnements naïfs de provinciaux adossés au magasin de l’armurier Lepage, regardant de leurs yeux ronds la queue houleuse et tapageuse qui, s’étant d’abord .formée sous le péristyle, du côté des places bon marché, se repliait vers le Palais-Royal.
A deux heures de l’après-midi, malgré un froid humide et pénétrant, des intrépides prenaient déjà place à proximité du guichet, sans s’épouvanter des trois couples d’heures les séparant encore du moment où devait commencer la représentation.
A cinq heures, à la nuit tombante qui épaississait ses ténèbres, il y avait déjà près de deux cents individus, serrés les uns contre les autres, battant la semelle pour réchauffer leurs pieds engourdis par une boue épaisse et glaciale, égayant leur longue station par des lazzis, des cris d’animaux, des racontars de toute sorte. La plupart étaient jeunes, imberbes ou très barbus, des gens du Nord plus calmes, des Parisiens blagueurs, des Méridionaux exubérants, porteurs de feutres mous, de vestes bizarres, de costumes à effet, un public d’étudiants dominant fortement.
«Le Moniteur du cinq! «
«L’Officiel du soir!»
«Le programme!»
«L’entr’acte!»
«La liste complète des personnages de la pièce que l’on va représenter!»
D’une voix éraillée, glapissante, les vendeurs de journaux tendaient aux patients qui faisaient la queue, leur marchandise aussi humide de la pluie brumeuse et incessante que de l’encre d’imprimerie toute fraîche.
Une animation croissante montait peu à peu tout autour du théâtre, l’enveloppant d’un grand murmure continu, sorte de bouillonnement grondeur flottant au-dessus de la houle noire des têtes. Les sergents de ville allaient et venaient, invitant à circuler, faisant prendre rang à la file, veillant au bon ordre.
De temps, en temps, un passant paisible, quelque innocent boutiquier, attiré par le vacarme, s’approchait de la porte centrale et lisait, dans son cadre grillagé, l’affiche chamois, ainsi disposée et conçue:
Et il se retirait, effaré par tout ce monde, assourdi par les cris, les commencements de dispute, les plaisanteries salées des étudiants ou les insinuations obséquieuses des marchands de billets:
«Allons, monsieur, décidez-vous. Il n’y a plus de places au bureau. Voulez-vous un fauteuil?»
Au plus épais de la queue, resserrée contre le mur par une barrière de bois mobile, tout près du guichet où s’entassaient ceux qui étaient venus de bonne heure et avaient le plus de chances de pénétrer dans la salle, d’avoir des places, les conversations s’engageaient sur les sujets du jour.
«Eh bien! tu es content, disait un grand diable poilu jusqu’aux yeux à un jeune blondin en veston de velours. Ton patron est nommé. Vlan! un immortel de plus, section des Beaux-Arts!
–Mais oui. Hesse n’a eu que quatorze voix et Gérôme dix-neuf. C’est lui qui remplacera Heim à l’Institut.
–On devait bien cela au remarquable peintre de Après le bal et de tant de belles œuvres.
–A propos de son Pierrot tué en duel il paraît que nous allons en voir, ce soir, des masques.
–Le bal de l’Opéra à la Comédie-Française! Rien que ça de toupet.
–Avez-vous été à la conférence de Notre-Dame? demandait-on dans un autre coin.
–Pas encore.
–Il faut y aller. Le père Hyacinthe est étourdissant.
–Ah bah!
–Dimanche dernier, à sa première, il y avait foule, mon cher, et des jolies femmes, à ne savoir où regarder.
–C’est le prédicateur à la mode.
–Il prêchera pendant tout l’Avent.
–On ira.
–On a fait courir le bruit de la mort du comte de Chambord.
–Encore un canard, auquel l’Union a coupé les ailes: il se porte comme vous et moi.
–Étiez-vous à l’affaire de ce matin, rue de l’École-de-Médecine? interrogea un carabin moustachu.
–Non. Qu’est-il arrivé?
Un vrai drame. Vous connaissez le docteur Francaviglia?
–L’oculiste, au41.
–Oui.
–Eh bien?
–Ce matin, à cinq heures et demie, il est descendu en courant se réfugier chez la concierge, la tempe crevée d’un coup de bistouri, la main droite fendue, criblé de blessures.
–Vous l’avez vu?
–Je passais, j’ai aidé à le soigner. Un de ses compatriotes devenu fou, le docteur Cuzionetta, qu’il avait recueilli, s’était jeté sur lui dans un accès. Quand nous sommes montés pour arrêter le malheureux, nous l’avons trouvé mort, avec dix coups de bistouri dans le cœur. C’est Nélaton qui a chloroformisé le blessé et lié les artères coupées.
–Bigre! Il y a donc une épidémie sur les médecins?
–Faut croire.
–En effet, car ce pauvre Jobert de Lamballe est chez le docteur Blanche.
–C’est triste, un si beau talent!
–Sapristi! que j’ai faim!» fit une voix enjouée. Un garçon, solidement bâti, les cheveux ras, la barbe courte, regardait d’un air affamé, en montrant une double rangée de dents solides, son voisin, un mince et fluet jeune homme, en train d’entamer un pain fendu, muni de charcuterie.
«Si j’osais, Monsieur! riposta le mangeur avec un rire encourageant.
–Osez! osez! Je broierais du fer.
–Je vous offrirais un pain semblable, tout garni.
—Ma foi! Monsieur….
—Fernand Rénal…
–Un parent de l’auteur dramatique?
–Le propre fils!
–Fichtre! permettez-moi de vous serrer la main, comme preuve de ma grande admiration pour votre père, et de me présenter à vous:–Germain Durand, vingt-deux ans, étudiant en droit et en médecine.
–Pour n’être pas en reste, je vous dirai que je suis dessinateur et que j’aurai bientôt dix-neuf ans, mais à la condition que vous accepterez de partager mon frugal dîner.
–Frugal? De la charcuterie! Vous blasphémez! J’accepte, et de grand cœur.
–Je ne sais si le jambon est fin, mais je puis vous garantir qu’il ne vient pas du quartier des Enfants-Rouges.
–Ah! oui, s’écria l’autre avec son vaste rire communicatif, de la boutique de ce facétieux industriel qui truffait ses pieds de cochons avec des rondelles de mérinos noir. Très ingénieux!
–Ingénieux! mais il ne fallait pas se faire pincer.
–Tous les journaux en font des gorges chaudes.» La connaissance se poursuivit entre les deux jeunes gens, tandis qu’ils dévoraient d’un bel appétit, aiguisé par une longue attente, les provisions variées dont Fernand Rénal avait eu la précaution de garnir largement ses poches.
«Mais c’est tout un dîner! s’exclama Germain, la bouche pleine, en voyant son nouvel ami tirer encore de sa poche un flacon d’eau et de vin.
–A peu près. Il ne manquera que le café.
–Ah! permettez: au premier entr’acte, après Horace et Lydie, j’offre mazagran et cognac au café du Théâtre! Hein?
–Entendu. Du reste, laissez-moi faire et je m’arrangerai pour que nous ne soyons pas séparés.
–Ah! vous croyez que nous pourrons nous placer?
–Je vous le promets, ajouta Fernand en se penchant à l’oreille de son compagnon. Pourvu que nous entrions, je vous réponds du reste. Je sais où il faut aller pour être bien casé; vous n’aurez qu’à me suivre.
–Vous me rendrez là un fier service.»
Autour d’eux une discussion très vive s’entamait, les uns tenant pour la nouvelle pièce, dont les journaux parlaient depuis longtemps, les autres la décriant d’avance. Ils écoutèrent.
«C’est ignoble, honteux! assura une voix.
–On force la main à la Comédie-Française, affirma un autre.
–On sait ce que c’est: affaire de protection! riposta d’un air entendu un troisième.
–Une réédition de Gaëtana! Mais nous sommes là: on ne nous fera pas taire, nous autres.
–On verra si nous savons siffler.
–Il me semble qu’on pourrait attendre encore un peu avant de condamner la pièce, remarqua ironiquement Germain.
–Monsieur est pour le Gouvernement, répondit avec dédain le critique.
–La Cour est à Compiègne, qu’elle y reste, je m’en moque pas mal et je ne vois pas ce que mes opinions politiques viendraient faire ici! fit l’étudiant.
–Alors, Monsieur ne sait peut-être pas que c’est une princesse qui fait jouer la pièce en question.
–Le grand malheur! Ne devons-nous pas la Dame aux Camélias à l’influence d’un duc, et, à celle de l’empereur lui-même, le Fils de Giboyer et la Faustine? Tant pis pour les théâtres si les belles œuvres ont besoin de protections. Il ne s’agit ici que de littérature et pas d’autre chose.
–Très bien. Voilà qui est parler honnêtement et sainement, ajouta Fernand, en tendant la main à Germain.
–Aussi, reprit celui-ci, n’est-il pas insupportable et odieux d’entendre éreinter une pièce, avant même d’avoir pu la juger, sur des simples cancans de journaux! Que nous fait la protection de M. un tel ou de madame une telle? Après tout, je ne suis pas suspect d’engouement pour le régime actuel, loin de là; mais je suis juste et je reconnais hautement que c’est dans le salon de la princesse, dont on veut parler, que se réunissent toutes nos grandes intelligences, toutes nos grandes gloires dans les lettres, les sciences et les arts, sans distinction d’opinions.
–Vous avez raison, mon cher monsieur Durand, la pièce sera bonne ou mauvaise. Le reste ne regarde personne.»
Voyant la tournure prise par la discussion, les cabaleurs se détournèrent des deux jeunes gens et échangèrent quelques mots à voix basse.
Germain ne voulait pas écouter, mais un inconnu leur ayant lancé l’apostrophe:
«Amis des auteurs!»
Il ne put s’empêcher de leur crier:
«Je ne les connais même pas de vue, ce dont je serais très fier et très flatté.
–Certes, reprit Fernand indigné d’une si visible malveillance, comment ne pas s’honorer d’être l’ami de ceux qui ont écrit les Hommes de Lettres, Sœur Philomène, Germinie Lacerteux, Rénée Mauperin, des œuvres qui tiennent une telle place dans notre littérature moderne!»
Puis d’autres préoccupations s’emparèrent de ceux qui attendaient depuis si longtemps, en voyant l’heure approcher. Les impatiences s’excitaient, les paroles s’échauffaient; dans quelques instants on allait savoir si on aurait de la place, malgré les bruits que faisaient courir des gens de mauvaise foi, assurant, avec le perfide entêtement de la calomnie, de l’anonyme on dit, que toute la salle était louée, donnée à des amis.
Comme si, dans le cas où de pareils racontars seraient vrais, la pièce applaudie à la première représentation par des amis ne serait pas sifflée aux autres par le public payant. Mais le parti pris a de ces aveuglements sourds, de ces butements obtus contre la raison et le bons sens, d’où ne peuvent le tirer ni les explications saines, ni les raisonnements logiques. Non; on a dit que la salle était occupée par la foule des amis, beaucoup ne voient pas plus loin et s’obstinent dans cette idée qui leur évite de juger, ou de croire à la conscience, à l’honnêteté, au travail des auteurs. D’avance, en fermant les yeux, on criait que la première scène française allait être déshonorée par cette pièce inconnue, parce qu’on la soupçonnait de hardiesse et de franchise.
Dans leur indignation de jeunes gens, amoureux de tout ce qui est nouveau, de tout-ce qui est un pas fait vers la lumière, l’art, ils défendaient la jeunesse qu’ils aimaient aussi chez les autres, et ne voulaient pas qu’on pût les confondre avec ces étudiants se donnant le mot d’ordre de siffler des novateurs, de détruire bêtement et cruellement, en quelques instants, l’ouvrage qui a coûté tant de veilles, tant d’heures laborieuses aux auteurs.
Se réservant de juger l’œuvre avec leur indépendance complète, Fernand Rénal et Germain Durand s’étaient immédiatement compris et entendus dans leur révolte honnête contre les promoteurs de cabale.
Le guichet s’ouvrit et la buraliste commença la distribution des billets au milieu du brouhaha des voix, des réclamations des derniers arrivés qui se récriaient de ne pouvoir obtenir d’aussi bonnes places que les premiers entrés. Il fallut à plusieurs reprises l’intervention des sergents de ville pour empêcher de véritables scènes de désordre.
Beaucoup de tout jeunes gens riaient de ce tapage, se répétant:
«Ce sera drôle. Il va y en avoir du train!
–On doit siffler? reprenait un autre, interrogeant.
–Oui! oui! Il y a des choses d’un raide dans la pièce! Vous verrez! vous verrez!»
Sans arrêter, les mieux placés, ceux qui avaient fait quatre ou cinq heures de queue par ce temps épouvantable, cette fin de journée pluvieuse et glaçante, défilaient devant le guichet, s’indignant de ne pas avoir tous des parterres, et se contentant de. deuxièmes galeries, avec l’intention de faire payer leur déconvenue à la pièce. Certes ils se rattraperaient en cris, en hurlements et en sifflets du temps passé à attendre et du piétinement sur place dans la boue.
Conduit par Fernand, qui avait des relations dans le personnel et connaissait parfaitement les êtres, Germain put trouver une bonne place de parterre auprès de son ami, au centre même du premier rang des stalles, dans une situation qui leur permettait de voir parfaitement la salle et la scène.
A sept heures trois quarts, le rideau se levait sur l’acte de Ponsard. La salle était pleine, sauf les belles loges et quelques fauteuils de balcon ou d’orchestre.
Dès les premières scènes de l’anodine petite pièce, un souffle d’électricité courut à travers toute la salle. Le nuage, qui paraissait recéler la tempête, se montra bientôt, s’étendant sur les secondes galeries et les secondes loges, avec son maximum d’intensité au centre, au paradis, à l’amphithéâtre.
Des plaisants se firent la voix en imitant le coq ou d’autres animaux, accueillant par des brocards et des bordées Horace et Lydie, nullement habituée à soulever de pareilles émotions.
«Vous voyez, ils s’exercent, murmura Fernand à L’oreille de son voisin.
–Ce sont bien les siffleurs de Gaëtana,» répondit Germain.
Se retournant, il chercha à retrouver des amis ou des connaissances dans la foule des spectateurs entassés sous le lustre.
«Tenez, fit-il, en indiquant une tête, voyez-vous là, juste au milieu, en face de nous, un garçon bizarre?
–Un grand nez?
–Oui. Une vraie tête de fantoche.
–Vous le connaissez?
–C’est un élève de l’École des mines, surnommé Pipe-en-bois, et qui a la réputation de faire tomber les pièces.
–Jolie réputation!
–De plus, un des héros de Gaëtana! Observez-le durant la soirée et vous verrez si je ne dis pas vrai. Il est là à sa place de bataille.»
Fernand haussa les épaules.
Horace et Lydie se termina au milieu de grondements encore modérés, mais qui prouvaient que, dans les régions supérieures du théâtre, on s’essayait réellement pour la pièce suivante.
Durant l’entr’acte, les nouveaux amis allèrent prendre le café, selon leurs conventions.
Quand ils regagnèrent leurs stalles, les loges étaient pleines, la critique à son poste. Fernand, bien que plus jeune que Germain, connaissait tout le monde; il désigna à celui-ci les célébrités du jour.
Dans une avant-scène, une princesse de la famille impériale trônait au milieu de ses intimes, celle-là même que la cabale accusait niaisement de protéger les auteurs. Aux loges beaucoup d’épaules nues, de diamants et de plumes, de robes étalant leur chatoiement multiple sur l’ampleurdébordante des crinolines, alors dans toute leur vogue.
Puis, un peu partout, les grands écrivains, les critiques, les étoiles de la presse, les illustrations dramatiques.
Une rumeur confuse formait un bourdonnement formidable couvrant le bruit des entrées et des sorties.
Trois coups furent frappés avec la solennité habituelle à la Comédie-Française. Un silence énorme envahit cette salle bruyante, tandis que le rideau montait lentement, découvrant peu à peu le décor du premier acte, le couloir des loges et la galerie du fond à l’Opéra.
Cette accalmie extraordinaire et soudaine semblait le calme de plomb qui précède les grandes tempêtes, éteignant toutes les voix, tous les murmures de la nature. Les respirations paraissaient suspendues.
Mademoiselle Ponsin, en peplum, s’avança un peu frémissante et lança le premier vers du prologue:
Bast! tant pis, Mardi Gras a lâché sa volière…
et elle continua, détaillant d’une manière adorable la pièce du maître au milieu d’une respectueuse attention.
Un tonnerre d’applaudissements partit des loges, du parterre et de l’orchestre, au moment où, coupant le dernier vers:
L’action surgira terrible.
un masque entraînait mademoiselle Ponsin toute palpitante en criant gouailleusement:
As-tu fini!
La pièce commençait.
Les masques envahirent la scène. C’était le moment critique. Une sorte de stupeur étonnée accueillit toute cette allure folle et endiablée du début, ce grouillant remue-ménage qui est du Gavarni mis en action, un souffle chaud et vrai de cette haleine embrasée, alcoolisée, des nuits de bal à l’Opéra.
Haletants, la main appuyée à la barre qui les séparait des fauteuils d’orchestre, Germain Durand et Fernand Rénal dans une même communion d’idées écoutaient, séduits, convaincus, entraînés:
«Est-ce vivant!» s’écria le dessinateur.
Muet, son camarade approuvait du regard.
Mais tandis que la majorité de la salle gardait encore son calme, en haut, sous le lustre, une rumeur s’accentuait, plus murmurante, s’enflant peu à peu dans le grand mutisme du premier moment.
On semblait attendre l’occasion. Et quand Rosa Didier, en costume de bébé, lança à Paul de Bréville l’apostrophe:
«Tiens! cet innocent… Vois donc, j’ai une épingle qui me pique dans le dos…
Le nuage orageux creva en une huée soutenue. La tempête éclatait.
Désormais, c’était fini: le bruit, une fois commencé, ne s’arrêta plus. Tout servit de prétexte aux cris, aux sifflets, aux interpellations furibondes on idiotes. Les applaudissements des auditeurs raisonnables de l’orchestre, du parterre ou des loges attisaient les fureurs de l’amphithéâtre. Le déchaînement était complet.
Bressant, si étonnant et si charmant dans le rôle du Monsieur en habit noir, fut interrompu à chaque phrase, à chaque mot, et poursuivit bravement ses amusantes tirades en dépit des hurlements. On feignait des indignations grotesques ou bien on empoignait les mots avec un enfantillage voulu, en dépit d’une admirable interprétation.
Cela se calma un peu à l’entrée de M. Maréchal, et les scènes suivantes furent à peu près écoutées.
La toile tomba sur le premier acte, au milieu d’un vacarme assourdissant.
«Ou déshonore Melpomène!» cria de l’orchestre un Prudhomme digne de la plume de Monnier.
Du parterre, des spectateurs, tournant le dos à la scène, hurlaient, en regardant les secondes galeries:
«A la porte les tapageurs!»
Des hauteurs tombaient les braillements:
«A bas la claque!»
Les discussions continuèrent jusque dans les couloirs, où on se montrait même le poing. On se fût cru revenu aux beaux jours d’Hernani et des belles luttes romantiques.
D’autres causaient de leurs petites affaires, d’une terrible explosion de gaz qui venait d’avoir lieu à neuf heures et demie aux Bouffes, pendant la répétition générale du deuxième acte des Bergers. Au foyer, un boulevardier donnait des détails. Un malheureux gazier avait l’épaule déchirée et une jambe brisée; c’était l’unique victime. Désiré et Mademoiselle Marié se trouvaient en scène, Berthelier prêt à y entrer, au moment de l’accident, qui s’était produit dans le premier dessous.
Un jeune homme, dans un groupe, se faisait remarquer par la vivacité toute méridionale avec laquelle il défendait Henriette Maréchal; ses cheveux longs tombant en boucles sur ses épaules, son profil d’une correction parfaite, sa physionomie parlante attiraient les regards.
Fernand le montra à son camarade, en lui soufflant un nom à l’oreille.
«Ah! fit celui-ci, l’auteur des Amoureuses.
–Sans compter la Dernière Idole, les Absents et enfin l’Œillet blanc, joué ici en avril dernier.
–Beaucoup de talent.
–Un avenir superbe. Vous verrez.»
Lancés sur ce chapitre, ils parlèrent des nouveautés, de Spirite, dont le Moniteur publiait la fin, des Chansons des Rues et des Bois, de la Bible illustrée de Doré, des chroniques du Figaro, de la Confession de Claude, d’un jeune écrivain très hardi, auquel on devait déjà des Contes à Ninon.
Ils s’approchaient des littérateurs en renom pour entendre ce qu’ils disaient de la pièce et ils constatèrent avec joie que les plus éminents lui étaient favorables. Ce n’était pas un mince honneur que de voir leur modeste opinion appuyée par les grandes autorités littéraires et dramatiques de l’époque.
La sonnette tinta. Ils se hâtèrent de retourner au parterre. En haut le bruit continuait en sourdine.
On était en pleine action, à Ville-d’Avray, dans la famille Maréchal. Le calme semblait renaître, lorsque Lafontaine, dans le personnage du père, prononça les mots qui terminent la scène IV:
«Je crève de faim, je suis levé depuis six heures, moi…»
Les huées reprirent de plus belle avec une susceptibilité outrée et méchante, comme si Molière n’avait pas porté à la scène des expressions plus crues que cette inoffensive exclamation d’un homme qui, en définitive, avait été ouvrier avant d’être riche. On ne pouvait nier la cabale.
Un des spectateurs de l’orchestre, à la chevelure et à la barbe d’un noir d’encre, se retourna, fixant, sur l’amphithéâtre où dominait une voix stridente, l’éclair dur de ses regards.
«N’est-ce pas lui qui a écrit les Réfractaires? interrogea à voix basse Germain Durand.
–Lui-même.»
On l’entendit grommeler rudement:
«Ah! çà, je connais cette voix-là!»
Et après quelques instants, reconnaissant celui qu’il cherchait:
«Je l’aurais juré: Pipe-en-bois!»
Je ne m’étais pas trompé, reprit Germain, c’est bien lui qui mène le tapage.»
Les scènes suivantes se déroulèrent au milieu d’une hostilité opiniâtre, s’accrochant à tout pour redoubler, à la phrase inoffensive d’Henriette:
«… Quand j’ai donné la main à une personne que j’aime, je garde les gants que j’avais… J’en ai tout un tiroir…» à ceci ou à cela, sans raison, sans sincérité, et enfin se montrant plus violente encore, lorsque madame Maréchal, succombant à la passion qui grandit en elle, dépose un baiser sur le front de Paul évanoui.
Le troisième acte, à Trouville, n’apaisa pas l’orage, loin de là, et ce fut avec des hurlements assourdissants que l’on accueillit, des places élevées surtout, le coup de pistolet de la fin. Il semblait que l’on fût sérieusement révolté de ce meurtre si logique, si neuf, et qui est véritablement la plus terrifiante et la plus effective punition de l’adultère.
Au milieu des vociférations de toute sorte, on put distinguer le cri:
«Oh! c’te balle!»
La gaminerie et la mauvaise foi des siffleurs se trahissaient.
On ne voulait rien écouter, de parti pris. On n’eut pas même le respect dû au talent hors ligne, à la magnifique énergie, avec lesquels les acteurs avaient lutté contre ce constant mauvais vouloir, défendant d’une manière vraiment héroïque la pièce que les auteurs leur avaient confiée.
Lorsque Got s’avança près de la rampe pour nommer ces derniers, toute la salle était debout, dans un délire frénétique: les uns applaudissant sans se lasser, réclamant les noms, criant à l’excellent acteur qui avait donné une si belle allure à Pierre de Bréville, de les dire;–les autres, hurlant, sifflant, faisant tout pour que ces noms ne pussent être entendus.
Dix minutes, Got resta là, immobile, très pâle, attendant un moment de calme pour en profiter; enfin, sur le conseil de Provost qui lui fit signe, il se décida à parler au milieu d’un formidable concert de cris, et les noms des laborieux et délicats auteurs d’Henriette Maréchal s’engloutirent dans l’ouragan humain.
«Allons-nous en! Allons vite! C’est abominable, odieux! on n’a pas idée de pareils sauvages!»
Écœuré, les mains lourdes à force d’avoir applaudi, la voix enrouée, des larmes de colère aux yeux, Fernand Rénal entraîna Germain.
Ils sortirent, sans vouloir rester au milieu de ce vacarme honteux pour ceux qui en étaient les promoteurs.
Dehors la pluie tombait à flots, tandis que les cafés s’emplissaient de gens emportés dans d’interminables discussions, où les phrases roulaient et écumaient comme des vagues houleuses. Les deux jeunes gens, renonçant à écouter le Dépit amoureux, après cette chaude bataille, se dirigèrent vers la place du Carrousel.
II
Jusqu’à deux heures du matin, dans la chambre meublée où logeait Germain Durand, 58rue Monsieur-le-Prince, les nouveaux amis bavardèrent de la pièce, du théâtre et de la littérature.
Toujours causant, sous une pluie glaciale, ils avaient traversé la place du Carrousel et le pont des Saints-Pères, Fernand Rénal ayant offert à son camarade l’abri commun d’un parapluie jusqu’au quartier latin, et l’étudiant, ayant répondu à cette offre par celle d’un verre de cognac ou d’une tasse de thé.
Se grisant de ce qu’il disait, Fernand ne tarissait pas, citant des fragments entiers des livres de ceux qu’il admirait. Au besoin il complétait sa pensée par un coup de pouce de haut en bas dans l’air, le zigzag accentué et coutumier de l’artiste, par un geste arrondi de la main ou par un bout de croquis en quatre coups de crayon au coin d’un journal traînant sur la table de son hôte, entre les planches anatomiques, les livres de droit et les fragments d’os.
Germain, fumant une pipe à long tuyau, se balançait à cheval sur une chaise de paille, les coudes au dossier, envoyant devant lui de lourdes bouffées de fumée, se noyant dans un nuage, d’où ses yeux aigus pointaient, étudiant obstinément le jeune discoureur sans que celui-ci s’en aperçût.
Avec sa verve parisienne, son grasseyement d’enfant de la capitale, ce parler gras et elliptique sorti du faubourg et régnant dans les salons autant qu’au boulevard, Fernand allait toujours, enthousiasmé et expliquant les raisons de son enthousiasme à l’aide d’une faconde amusante, où le bagou de l’atelier complétait l’argot des coulisses, moitié cabot, moitié rapin.
A peine s’arrêtait-il un moment pour pincer du bout des lèvres le papier mâchuré d’une cigarette, qu’il rallumait constamment.
Germain restait plus froid, ne fournissant à la conversation que l’aliment strictement nécessaire pour qu’elle ne tombât pas. Il formulait habilement ses interrogations, d’une manière raisonnée et ambiguë, essayant de pénétrer un peu dans la vie de ce tout jeune homme, de ce gamin de dix-neuf ans, qui lui parlait avec un imperturbable aplomb de choses que lui, plus âgé, plus porté à l’étude sérieuse et à l’observation, il ne connaissait pas.
Parfois, mais rarement, il appuyait d’une approbation courte et nette un avis exprimé par son interlocuteur; il affirmait de la main, sans interrompre le causeur, dont malgré lui, malgré sa froideur plus voulue que réelle, la conversation l’intéressait violemment.
En l’écoutant, Germain se sentait instinctivement attiré, séduit même plus qu’il n’aurait su le dire, par ce joli garçon, grand, mince, élégant dans sa redingote noire très simple, bien coupée.
Sans en avoir l’air, entre ses paupières mi-closes, à travers le brouillard dégagé par sa pipe, il le détaillait de la tête aux pieds, essayant de pénétrer l’individu en le jugeant d’après l’enveloppe.
Les yeux allongés, avec de longs cils un peu féminins, de ces cils qui retroussent du bout, avaient une flamme communicative, un regard d’une franchise presque naïve; les gestes restaient contenus dans leur facilité, de vrais mouvements d’artiste, ne disant que ce qu’ils veulent dire, comme rompus à l’habitude du dessin et des belles lignes. Le nez tombait droit sur une moustache naissante, qui ne cachait pas encore les contours d’une bouche aux lèvres charnues. Le menton seul, un peu trop rond, trahissait quelque mollesse d’esprit ou de caractère, sans doute de l’indécision, un manque d’énergie: la barbe masquerait plus tard ce léger défaut. Les cheveux bouclaient naturellement sur un front très pur.
En somme, une séduction réelle émanait de tout l’être de Fernand, surtout lorsqu’il souriait, avec un pli mélancolique de chaque côté du nez et une charmante douceur du regard.
Cependant il y avait une chose à laquelle l’étudiant, si méfiant qu’il fût, était bien forcé d’ajouter foi, c’est que Fernand, malgré son jeune âge, avait assisté à la plupart des premières représentations un peu importantes, ayant eu lieu depuis les treize ou quatorze dernières années.
Il citait des faits, des preuves indéniables, et il le faisait sans paraitre y mettre de prétention, parfois même avec des réflexions tout à fait enfantines, des remarques particulières qu’il n’aurait pu trouver nulle part toutes faites et qu’on n’invente pas.
Il se rappelait parfaitement, avec la couleur des robes et les petits incidents de salle, la première de la Dame aux Camélias, donnée le février1852, celle de Diane, représentée le même mois.
Ce gamin avait applaudi de ses menottes d’enfant Rachel, la grande Rachel jouant avec Provost, Régnier, Geffroy, Delaunay; il pouvait encore détailler sa toilette et il gardait, disait-il, de l’admirable tragédienne un ineffaçable souvenir.
Puis, successivement, il parla de la Cerrito dansant à l’Opéra les ballets de Théophile Gautier; du Gendre de Monsieur Poirier, qu’il avait vu à la création au Gymnase avec Rose Chéri, Dupuis, Berton, Lesueur; du Mariage d’Olympe, en1855, au Vaudeville. Le tout assaisonné de racontars de coulisses, d’historiettes cabotines.
Il connaissait tous les grands artistes, tous les grands noms, donnant des détails intimes, familiers, inédits sur ces attirantes personnalités, dont les paillettes ont un scintillement qui force les regards et fouette les curiosités.
Tout ce froufrou de théâtre, tous ces enthousiasmes rétrospectifs étaient-ils joués ou réels, factices ou sincères? Germain, un peu ébaubi, se le demandait, n’en revenant pas, s’amusant comme à la causerie faite de souvenirs d’un ancien coureur de coulisses et de jupons pailletés.
Lui, studieux, positif, raisonnant avec des faits certains, des masses de preuves à l’appui, de graves déductions, s’effarouchait de ce multicolore feu d’artifice tiré devant lui par le jeune dessinateur.
Puis, tout à coup, l’autre, se calmant, s’excusait, riant de sa propre fougue:
«Comme je suis bavard! je suis sûr que je vous étourdis, que je vous ennuie avec mes histoires de l’autre monde!»
Du bout des doigts, Germain, ayant aux lèvres un demi-sourire, lui faisait signe que non, et Fernand repartait, emballé, se lançant à corps perdu dans des admirations fébriles, où l’on croyait sentir le désir de faire pénétrer des convictions.
L’étudiant en médecine les partageait en effet, mais se réservait de l’avouer à son heure. Pour le moment il écoutait parler Fernand, comme il eût étudié un malade.
–A mi-voix il formula d’un mot son opinion:
«Quelle fièvre!»
Et à un autre instant, au milieu d’une période plus enflammée, il eut cette affirmation plus caractérisée:
«Décidément, c’est un névrosé!»
Après une dernière tasse de thé et une cordiale poignée de main, Fernand partit.
Germain, qui avait laissé sa pipe s’éteindre, se secoua, en remuant lentement les épaules, comme pour dissiper un peu l’impression charmeuse qui l’avait enveloppé et engourdi.
Il défit son lit, tout en marmottant un tas de mots entre ses dents, se déshabilla, souffla sa bougie et ferma les yeux, en hochant une dernière fois et très pensivement la tête sur son oreiller:
«Drôle de garçon! Drôle de garçon!»
III
«Attends! attends voir un peu là-haut que je t’attrape, mauvaise graine!»
Une dégringolade effrénée avec des bris secs de branches rompues; un galop de souliers ferrés sur la route; toute une envolée de galopins dans un nuage de poussière par les chemins.
Les paysans courbés sur les sillons, les vignerons ployés en deux entre les rangées d’échalas relevaient un moment la tête, d’un mouvement lent et mou, puis se remettaient à la besogne, en grommelant:
«Ça, c’est encore le gars Durand qui fait ses farces, le gredin.»
En effet, dans un pêcher, un pommier, un arbre fruitier quelconque, on avait aperçu un enfant, la culotte en lambeaux, les cheveux broussailleux, arrachant des fruits qu’il jetait en bas à des camarades de son âge, postés sous les branches. C’était le fils Durand.
Jusqu’à dix ans, Germain Durand, lâché comme un poulain sauvage, courait à travers la petite ville de Beaune, rayant les pavés de ses clous pointus, ou rôdait dans la campagne en compagnie de quelques couples de vauriens aussi déterminés que lui sans que son père voulût paraître se préoccuper de cette existence vagabonde.
Il grimpait aux peupliers, se battait à coups de pierres, chassait aux oiseaux, pêchait aux écrevisses, se baignait en pleine rivière, à l’âge où les enfants de sa position ne savent seulement pas se conduire tout seuls. Une fois, il revint la tête fendue, après une bataille; une autre fois il tomba d’un tilleul et se releva clopin-clopant. Mais tous ces petits accidents ne firent que l’aguerrir, et, s’il roula un matin dans la rivière, il dut à ce plongeon involontaire d’apprendre plus vite à nager.
Cette éducation de plein air lui donna une santé de fer, une adresse de singe et une force peu commune, l’habituant à se tirer tout seul d’affaire et à savoir se passer des autres.
A dix ans, on le mit au collège de Beaune; mais, sautant par-dessus un mur, il courut rejoindre dans les vignes ses compagnons de vagabondage.
Le père Durand, qui ne plaisantait pas, coupa court à ces fougasses, en l’envoyant faire ses études à Paris, où il eut pour correspondant un oncle très sévère. Cette fois l’indiscipliné fut maté.–Si loin des siens, désorienté, tout dépaysé, il n’osa s’échapper.
Au collège, ses camarades commencèrent charitablement par rire de ses joues trop rouges et de son teint hâlé, mais ses poings, durs comme les cailloux des routes de son pays, mirent promptement les rieurs à la raison.–Son bon caractère acheva de lui gagner les amitiés. De plus, le goût du travail, l’amour-propre de montrer ce que pouvait faire le petit paysan bourguignon le mordirent de si belle façon aux entrailles, qu’il remporta les principaux prix de sa classe à la fin de la première année.
Désormais le branle était donné, toute son ardeur d’autrefois se transforma en passion pour l’étude. Le collège fut pour lui un endroit attrayant et non plus une prison. Son cerveau s’ouvrit tout grand et se développa. En même temps il cultivait assidûment la gymnastique, l’escrime et l’équitation, ayant conservé sa grande passion d’enfance pour les exercices du corps, auxquels il excellait. Cela entretint merveilleusement sa santé. Ses études, sans être celles d’un aigle des concours généraux, de ces jeunes lauréats élevés à la brochette, furent excellentes en ce sens qu’il n’oubliait plus ce qu’il avait une fois appris.
Lorsque M. et madame Durand avaient ainsi expédié leur fils à un collège de Paris, ils espéraient que Germain, une fois ses examens passés, reviendrait vivre tranquillement auprès d’eux, en surveillant ses propriétés. Ils étaient assez riches pour qu’il fît le gentilhomme campagnard, les bras croisés.
Tout au contraire, les poumons du jeune provincial s’accoutumèrent tant et si bien à l’atmosphère parisienne, qu’il lui sembla impossible de retourner pour toujours au milieu des saines et vivifiantes senteurs de la Côte-d’Or. Il était du reste suffisamment robuste pour s’en passer, et il avait trouvé que le milieu brûlant, toujours en ébullition, de la grande ville, convenait seul à son cerveau.
Lentement, certaines idées, certains projets indécis se levaient dans son esprit, encore flottants à l’état de vapeurs sans formes, mais il comprenait bien que tout cela ne prendrait un corps, qu’à l’expresse condition de travailler en pleine fournaise intelligente et remuante, dans cette serre chaude du cerveau, Paris.
Aussi, dès sa sortie du collège, après avoir bien passé son double baccalauréat, il. entama résolument le droit.
Sa famille, heureusement pour lui, ne contrariant pas cette vocation, continua à lui servir une pension suffisante pour qu’il pût vivre sans privations, sans recourir aux expédients, à Paris. On n’exigeait de lui qu’un séjour de deux mois dans le pays, à l’époque des vendanges.
Germain adorait ses parents, et c’est en les raisonnant très sensément, très posément, qu’il les avait amenés à lui faire cette concession de l’existence complète dans la capitale. Le père Durand, un finaud sous une enveloppe grossière, rendit justice au bon sens de son fils, et reconnut avec lui que la lourde et calme vie de province, cet assoupissement continu du cerveau écrasait la vivacité de l’intelligence et empêcherait ses desseins d’aboutir.
Tranquille du côté de sa famille, le jeune homme poursuivit ses études avec une régularité tenace et acharnée, sans se laisser détourner plus qu’il ne le voulait par les plaisirs de son âge ni par l’exemple des camarades du quartier latin.
Licencié en droit à vingt-deux ans, grâce à cette laborieuse continuité, il s’était courageusement mis à étudier la médecine, se disant que, muni de ce double viatique, il lui serait loisible de choisir une profession, si l’envie lui en venait, et d’aspirer à tout.
Du reste, instinctivement, il roulait de plus en plus dans sa tête le projet de certains travaux littéraires, tout spéciaux, pour lesquels la connaissance exacte de la médecine et des lois ne serait pas inutile. Ses ébauches de rêveries d’autrefois se rapprochaient, prenant un dessin plus net; un classement se faisait dans ses idées, dans sa manière de voir et de comprendre les choses. En attendant l’heure voulue, il continuait à emmagasiner dans les cases de sa mémoire tous les matériaux dont il aurait alors besoin.
Il ne dédaignait pas pour cela de se mêler aux amusements des amis joyeux qui l’entouraient, n’ayant rien d’austère ni de sauvage et ne posant nullement pour le travailleur gourmé, hypocrite; mais il ne fallait pas que ses travaux accoutumés pussent en souffrir, et jamais il ne sacrifiait une étude à ces banales distractions.
A côté de ces heures d’opiniâtre labeur, en dehors des plaisirs communs à tous, il en avait de tout particuliers.–D’étranges curiosités pour les mystères nocturnes de la grande ville le poussaient parfois à. passer ses nuits dans la visite des coins inconnus, des populations bizarres de Paris, tantôt courant les restaurants de nuit pour connaître leurs habitués typiques et leurs soupeuses, tantôt fréquentant les bals de barrière.
Un inspecteur de la sûreté, dont il fit la connaissance, l’emmena avec lui dans quelques-unes de ses expéditions, et lui montra les principaux bas-fonds, les repaires du vice et de la débauche.
Il avait aussi l’inquiète attraction des saltimbanques, causait avec les extraordinaires propriétaires de ces baraques où l’on montre des phoques, des femmes-torpilles, des difformités.–Il serrait la main aux monstres de la foire au pain d’épice, de la fête de Saint-Cloud ou de Neuilly, était lié avec les lutteurs et tutoyait des acrobates.
Sa vigueur bourguignonne le servait à loisir dans ces périlleuses promenades. Ses épaules larges, sa poitrine bombée, ses bras solides inspiraient une crainte salutaire aux quelques bandits qui eussent pu trouver mauvais de le voir ainsi pénétrer dans leurs tanières pour étudier sur le vif leurs mœurs et leur vie. Il aimait ces excursions troublantes dans les milieux dangereux, prenant au retour des notes sur ce qu’il avait vu et entassant les documents sans avoir encore bien arrêté la manière dont il les utiliserait.
C’est à cette époque qu’il rencontra, à la première d’Henriette Maréchal, Fernand Rénal.
Les histoires du jeune dessinateur, en lui parlant de choses qu’il n’avait pas vues, augmentaient ses renseignements particuliers sur Paris, mais il résistait encore à cette séduction aussi bien qu’à l’attrait personnel du fils de l’auteur dramatique, se réservant de l’observer, de ne pas se lier trop vite et de réfléchir.
Dans les premiers jours de leur amitié toute neuve, une camaraderie purement intellectuelle et toute de surface, Germain Durand, dont le caractère était plutôt sérieux et très observateur de nature, résista donc à la soudaine impulsion qui l’avait jeté d’une manière plus irréfléchie qu’il n’en avait l’habitude, dans les bras de Fernand Rénal.
Avec la réflexion, après des causeries plus fréquentes, une assimilation plus générale et plus entière, l’étudiant en médecine s’était demandé si son nouveau camarade était bien réellement sérieux et capable d’amitié.
N’avait-il pas affaire tout bonnement à quelque faiseur d’embarras, s’amusant à éblouir ceux qui ne le connaissaient pas et à jeter de la poudre aux yeux?
Déjà même, durant la fameuse représentation de la Comédie-Française, deux ou trois phrases avaient détonné dans la conversation, le mettant sur ses gardes; c’est pourquoi, une fois rentré chez lui, il avait montré tant de muette réserve dans sa réception.
Puis le feu, l’entrain soutenu de Fernand, qui paraissait parler avec un sincère et franc enthousiasme, l’avaient charmé, le livrant à ces commencements d’amitié qu’il ne cherchait pas à trop encourager. Pouvait-il se fier aveuglément à ce garçon de dix-neuf ans, tout frais échappé du collège, bachelier de la veille, et croire sans contrôle tout ce qu’il lui plaisait dé raconter, avec l’aplomb d’un homme de quarante ans?
Pourtant Germain ne l’avait jamais trouvé en contradiction avec lui-même; peut-être Fernand tenait-il tout bonnement de son père ces véridiques histoires et ces souvenirs si francs.
Ce fut donc d’abord un des gros étonnements, une des muettes méfiances de Germain Durand. Il craignait de ne trouver dans cet ami, plus jeune que lui de quatre ans, qu’un vulgaire exploiteur.
Le nom du père, Alexandre Rénal, une des célébrités de troisième ordre de la scène, fournisseur attitré du Gymnase, du Vaudeville, du Palais-Royal, des Variétés et des Bouffes, n’était même plus une garantie suffisante, l’auteur dramatique étant mort l’année précédente, en juillet1864. Depuis, le jeune homme, vivant seul à Paris, avait eu tout le temps de se perdre.
Germain débuta donc par une réserve polie, ne s’abandonnant pas complètement au charme qu’il goûtait dans la société du jeune homme, se résistant à lui-même pour n’avoir pas à se repentir plus tard d’une faiblesse qui lui eût semblé impardonnable à son âge, avec la gravité acquise de ses idées et de ses prétentions justifiées à l’observation critique et raisonnée.
L’autre venait à lui avec une affection débordante, se donnant tout entier, y allant de toute âme, comme si, devinant instinctivement la résistance, le reploiement du jeune étudiant sur lui-même, il eût eu à cœur de fondre la glace dont s’enveloppait son camarade d’un soir.
Peu à peu, à mesure que les preuves affluaient et que les apparences de cette chaude amitié pour lui se soutenaient avec la même égalité, Germain sentait s’évanouir, les unes après les autres, ses préventions. Il commença à croire qu’il avait rencontré là un de ces véritables amis, dévoués, sincères, sur lesquels on peut compter en tout et pour tout, sans que cette amitié se démente jamais.
Quand enfin il se fut livré, dans un de ces jours de détente que connaissent toujours même les hommes les plus froids et les moins expansifs, il apprit alors le secret des quelques notes discordantes qui l’avaient étonné, surpris et même inquiété chez son futur ami.
Tout provenait de l’étrange manière dont Fernand avait été élevé, éducation littéraire et dramatique toute spéciale, unique peut-être, et due aussi Lien aux circonstances qu’au caractère profondément insoucieux et bohème du père.
En entendant son compagnon causer des acteurs et des actrices célèbres, aussi familièrement que s’il les avait intimement connus, Germain Durand n’avait pu s’empêcher de penser:
«Toi, mon bonhomme, tu es un esbroufeur!»
Quand il connut l’existence de Rénal depuis sa naissance qui avait causé la mort de sa mère, il lui demanda franchement pardon d’avoir pu le soupçonner, et lui avoua toutes les hésitations qui avaient troublé son esprit.
Fernand, avec une sorte d’amusante naïveté, qui le peignait bien, lui apprit ce qu’il savait de son père et de lui-même, détaillant son existence, faite de pièces et de morceaux mal cousus, au milieu d’un monde de convention, manquant absolument de naturel.
–Germain l’écouta attentivement, reconstituant par la pensée ce qui manquait au curieux récit de son ami, se rendant un compte exact de ce que pouvait devenir un garçon charmant, délicat, roulé depuis le berceau dans un milieu d’individus sans scrupules et sans sincérité; il reconnaissait l’immense mérite qu’il y avait à être sorti de là tel que Fernand se montrait, franc, presque naïf et terriblement avide du vrai et du beau.
Son seul défaut consistait à être un véritable Parisien, un peu mou, facile au vice et légèrement gâté par l’assidue fréquentation des femmes de théâtre, mais ayant conservé un cœur d’or et de délicates illusions.
La simplicité même de son récit fut un charme de plus pour Germain qui l’écouta, très ému, faisant malgré lui des comparaisons mentales entre son enfance naturelle au milieu du grand air de la campagne et de la vie simple des paysans, et celle de Fernand passée tout entière entre les portants d’un théâtre, les femmes peintes et les hommes maquillés.
IV
«Ah! ah! ah! Regarde-le donc! Est-il drôle!»
Toute sautillante, les pieds nus dans ses pantoufles rouges, en chemise de batiste et en jupon blanc, une petite femme mince, au minois chiffonné, avec des cheveux rebelles simplement relevés tous ensemble et mordus par le peigne sur le sommet de la tête, tenait serré contre elle un enfant.
Celui-ci, chatouillé par la caresse satinée des bras nus, collait ses lèvres roses sur la peau fraîche et parfumée, cachant sa petite figure dans les rondeurs de la poitrine.
Près du lit en désordre, dont les rideaux s’enroulaient du bout avec les couvertures et les draps, une baignoire, pleine d’une eau moirée par les savons et les parfums, servait d’Océan minuscule à des bateaux de papier à moitié sombrés. Une robe à volants traînait dans un coin, en compagnie d’un corset de satin dont le lacet s’accrochait au pied d’un fauteuil. A l’espagnolette de la fenêtre pendait par les brides un chapeau à plumes.
Continuant de rire, comme à une bonne plaisanterie, elle interrogeait le petit:
«Hein! tu aimeras aussi les femmes toi, comme papa!»
Soudainement l’enfant se reculait farouche, sourcils froncés, repoussant de toutes ses forces la poitrine qu’il venait d’embrasser:
«Papa n’aime que moi!»
De l’autre extrémité de la chambre, un homme, les cheveux noirs, de jolies moustaches frisées, en manches de chemise et en pantalon de flanelle, se retournait, très grave, cessant de griffonner sur son coin de table entre un pot de pommade et une boîte de poudre de riz, et affirmait:
«C’est vrai!»
Là-dessus une voix criarde, aiguë, toute changée, ne conservant plus rien de sa gaieté première, lui ripostant par une volée d’injures. Et toujours le refrain calme de l’écrivain:
«C’est vrai!»
L’enfant courait à son père, heureux de s’enfermer entre ses grands bras, grimpant à cheval sur son genou et disant tout bas:
«N’est-ce pas, mon cher papa?»
Avec l’effroi de cette aigre colère de femme qui éclatait à ses oreilles.
Enfin, après un dernier gros mot, la porte claquait, secouant les vitres, et tous deux restaient seuls à s’embrasser.
Tel était le tableau d’intérieur le plus lointain, dont Fernand Rénal eût conservé le fidèle souvenir, quand, plein de cette douce et inquiète curiosité qui pousse chacun à fouiller les émotions fraîches des années d’enfance, il remontait dans son passé.
Avait-il quatre ans, cinq ans? Comment s’appelait cette femme?–Qui était elle?–Rien de tout cela ne lui était resté. Mais une rougeur violente lui montait aux joues depuis qu’il comprenait que son père ne craignait pas de le mêler à ses petits levers de débauché, le laissant courir à travers ses vices et ne respectant pas sa candeur d’enfant.
Les souvenirs de ce genre abondaient, avec quelques variantes dans le tableau, des cheveux blonds ou bruns, des toilettes simples ou tapageuses, des visages glabres d’acteurs en quête d’un rôle, des figures grimaçantes de chasseurs de pièces de cent sous, tout un défilé de jeunes femmes qui l’embrassaient, d’hommes qui le faisaient jouer, tandis que le père, tantôt dans un coin, tantôt dans un autre, écrivait, écrivait toujours, cherchant ses plumes au milieu des épingles à cheveux et des fausses nattes, repoussant un flacon d’odeur ou une cuvette pour retrouver son encrier.
Toujours il croyait se revoir enfant, dans cette chambre tiède aux senteurs capiteuses de loge d’actrice, où on le laissait courir au milieu des plus intimes vêtements féminins traînant à la débandade sur les chaises et sur les fauteuils.
Lui, appelait carrément ces femmes par leur nom de baptême ou leur sobriquet, n’ayant jamais appris à dire maman, n’ayant jamais connu sa mère. Les folles s’en amusaient comme d’un jouet, d’un petit chien ou d’un petit chat familier.
Au milieu de tout cela dominait la haute stature de son père, avec ses puissantes épaules, sa forêt de cheveux noirs frisés en boucles, ses moustaches qu’il aimait à effiler d’un geste coutumier, son rire bon enfant; son père dans sa belle et forte jeunesse, de trente-cinq à quarante ans, paraissant bâti pour vivre centenaire et portant déjà au flanc les germes invisibles de la maladie de cœur qui devait le foudroyer en pleine vigueur, en plein talent, à cinquante ans, au moment même où il pouvait se croire arrivé.
Mais cette catastrophe avait été singulièrement avancée et précipitée par la vie folle d’Alexandre Rénal, un viveur dans toute la force du terme, ne se reposant jamais, dormant une nuit sur deux, toujours sur la brèche, toujours travaillant et s’amusant.
Resté veuf tout jeune, après dix mois de mariage, Alexandre Rénal avait immédiatement porté sur son fils toute l’adoration qu’il avait pour la mère, si bien qu’il lui semblait impossible de se séparer de cet enfant et qu’il le traînait partout avec lui depuis l’âge de quatre ans.
Il n’allait presque jamais au théâtre, soit dans la journée pour des répétitions de ses pièces, soit dans la soirée pour voir jouer celles de ses confrères, sans emmener Fernand.
Le petit bonhomme, très doux, très caressant, d’une figure ravissante, était adoré de tous. On était accoutumé à voir sa pouponne personne dans la loge du père, les soirs de première, et Alexandre Rénal avait la folie de cet enfant le suivant partout.
Il le conduisait dans les coulisses, au milieu des décors, des portants et des jolies femmes, lui faisant respirer cette odeur de gaz, d’huile et de poudre de riz qui est l’atmosphère des foyers et des couloirs de théâtre comme l’encens est celle des églises.
Personne ne s’était trouvé là, assez hardi ou assez franc, pour dire à ce père idolâtre qu’il aimait mal son fils et faisait fausse route.
Les jeunes actrices jouaient avec le fils de l’auteur à la mode comme avec une poupée, le cajolant, le gâtant, le bourrant de bonbons, soit par intérêt pour se faire bien venir du père, soit par plaisir, avec ce vieux fond d’amour maternel, que contient tout cœur de femme, même chez les moins dignes de la maternité. Il pouvait se vanter d’avoir été littéralement bercé et élevé sur les genoux des plus jolies filles du théâtre.
Quand il entra au collège, ce fut une désolation; mais toutes les sorties le ramenaient au théâtre et tout était prétexte à sorties.
Chez son père, c’était toujours la même chose, de sorte que Fernand ne trouvait aucune différence entre le logis paternel ou le théâtre.
Il grandit ainsi, sans qu’autour de lui on parût s’en apercevoir. Les mêmes familiarités l’accueillaient que lorsqu’il était gamin; les femmes, à moitié nues ou en maillots indiscrets, ne semblaient pas se préoccuper des désirs intenses que leurs baisers, leur libre accueil et leur laisser aller éveillaient chez ce grand garçon mince et distingué, à la charmante figure fière, décidée. A l’âge où ses camarades étaient restés des collégiens, Fernand devenait un jeune homme.
Grâce à la largeur d’idées, ou plutôt à la dangereuse inconséquence de son père, il avait ainsi appris la vie par un côté d’un parisianisme raffiné, qui ne sert généralement pas d’école aux enfants.
Un tel début dans la vie eût pu le perdre complètement, le corrompre profondément; mais une chose inattendue le sauva du vice, en absorbant toutes les heures, tous les instants qu’il pouvait dérober au travail classique, ce fut un amour passionné pour le dessin, l’envahissante vocation de l’art.
Même au milieu des coulisses, entre les figurantes demi-nues des pièces à femmes et les provocantes étoiles des opérettes, il ne songeait qu’à une chose, les représenter soit sur son album, soit sur une feuille quelconque de papier.
Machinalement, sans y attacher une trop grande importance, Alexandre Rénal encouragea son fils dans cette voie, lui faisant suivre les cours de l’École des beaux-arts, dès la fin de sa seconde, à seize ans, une fois son baccalauréat ès lettres, passé plus tôt, dans l’ardent désir de se livrer tout entier à sa passion.
Ses progrès furent extraordinaires,–non pas dans le sens de la grande peinture, à laquelle il ne sembla pas viser,–mais surtout pour enlever rapidement en croquis sommaires une silhouette exacte et amusante.
Personne ne l’égalait dans l’art particulier de trousser en quelques coups de crayon ou de pinceau une fine Parisienne, pincée dans son corsage, drapée dans un costume de féerie, ou un joli monsieur du boulevard, le chapeau sur l’oreille, la rose à la boutonnière, puant de chic et de genre.
A côté des caricaturistes et des faiseurs d’illustrations à la mode, il venait de créer un genre, de trouver un chemin original et neuf, surtout par la manière dont il rendait ce qu’il voyait.
Le papa, émerveillé à la vue de ces petits bonshommes qui avaient l’allure de ses pièces et qu’il comprenait bien mieux que les grandes machines des maîtres, vanta tant et si bien son fils dans les journaux illustrés de sa connaissance, qu’il lui en facilita l’accès. A dix-huit ans l’enfant commençait à écouler à peu près tout ce qu’il faisait, à des prix fort raisonnables: il trouverait plus à gagner ainsi qu’en se lançant dans la peinture.
Il venait de débuter brillamment dans une feuille très parisienne, qui avait voulu essayer ce jeune artiste, quand son père mourut subitement.
Ce fut une douleur atroce, qui longtemps l’écrasa sans courage et sans force; jamais il n’avait prévu un pareil malheur et la catastrophe le surprenait en plein bonheur. Il ne lui restait que des parents très éloignés qu’il ne connaissait pas et qui avaient toujours fait froide mine à son père: cette famille ne comptait pas.
Cependant son père ne lui avait laissé qu’une très modeste fortune, quatre mille francs de rentes environ, et il lui fallait compléter ce revenu insuffisant à Paris. Le travail l’absorba, au point de faire diversion à ce terrible chagrin, et il commençait à songer avec une mélancolie plus adoucie à l’irréparable perte qu’il avait faite, quand le hasard le mit en présence de Germain Durand.
Dès la première rencontre celui-ci lui fut tout à fait sympathique. Il trouva dans cette nature calme, raisonnée et sérieuse le complément de son esprit un peu frivole et tout parisien.
Entre eux ce fut désormais une de ces amitiés qui ne finissent qu’avec la vie. Sans cesse on les voyait ensemble; Fernand initiant Germain à quelques-uns de ces mystères de l’existence parisienne, dont l’étudiant se montrait particulièrement friand; Germain pondérant les idées évaporées et les envolées fiévreuses du dessinateur, ou bien, d’autres fois, le remontant dans les moments de lassitude, secouant cette mollesse originelle, héritage du père coulé dans les veines de l’artiste.
Il l’emmena avec lui en Bourgogne, le retrempant au milieu du grand calme de la campagne, le brisant de fatigue dans ses promenades laborieuses à travers les interminables coteaux du pays. Souvent il l’entraînait dans quelque partie de chasse peu fructueuse, où l’on attrape plus de coups de soleil que de pièces de gibier, et où l’on se repose au bord du chemin, entre deux crus renommés, en grappillant quelque lourd raisin noir, de ces grains serrés et juteux qui s’appellent, en bouteilles, du Pomard, du Volnay, du Beaune.
Tous deux revenaient de là les joues cuites, les jambes lasses, mais le cerveau reposé, remis pour de longs mois.
Les années se succédèrent dans cette amitié parfaite; Germain terminant sa médecine et se faisant recevoir docteur, bien qu’il fût absolument résolu à ne pas exercer; Fernand, à force d’illustrations, ayant déjà à vingt-deux ans un nom connu et un crayon recherché par toutes les grandes feuilles à gravures.
Certes, avec des études plus poussées et plus sérieuses, il fût devenu quelqu’un parmi les peintres de la jeune école qui faisaient leur trouée à cette époque; mais la facilité avec laquelle il gagnait de l’argent, la masse énorme de travaux qui lui étaient demandés, l’empêchèrent toujours d’aborder la peinture proprement dite. Il se contenta de devenir à peu près inimitable dans son genre, perfectionnant sa manière, en s’astreignant à ne travailler que d’après nature.
Il arriva ainsi à une vérité qui, jointe à un brio étonnant, à une fougue d’allures et à une crânerie personnelles, fit de lui le seul dessinateur capable de reproduire d’une manière bien vivante et bien originale le chic du Parisien et de la Parisienne. Les journaux se le disputaient.
Dans les premiers mois de l’année1870, Fernand Rénal arrivait donc à ce moment de la vie où tout vous réussit.
Il travaillait à force, s’amusant à sa guise, sans préoccupations d’aucune sorte, lorsqu’un amour étrange, inattendu, lui entra en plein cœur comme un coin de fer, achevant de prouver combien il y avait encore d’ingénuité dans ce joli Parisien, pour lequel les plus ravissantes actrices n’avaient eu que des sourires et de grisants accueils. Ils les avait aimées toutes, n’ayant de préférence marquée pour aucune, se laissant aller, croyant connaître l’amour, et ne connaissant que le plaisir, un mirage de l’amour.
Malheureusement pour l’homme faible et sensuel, il existe des femmes dont l’approche est un affolement auquel il ne peut résister, le contact une terrible ivresse, et dont la peau paraît avoir sur lui la magnétique influence de l’aimant sur le fer.–Fernand allait rencontrer une de ces femmes.
V
Quand je suis sur la corde raide
Il me faut bien montrer, c’est clair,
Une jambe qui n’est pas laide,
A tous les yeux qui sont en l’air….
A travers le grésillement vif et tapageur de la friture bouillonnant d’une manière continue sur le feu, une belle voix, trop forte, attaquait l’air en vogue de l’opérette de l’hiver.
Elle traînait les finales, en essayant d’imiter les provocantes inflexions de la créatrice du rôle, accentuant à plaisir la vulgarité facile de la musique et les sous-entendus canailles des paroles, surtout quand arrivait le refrain avec ses redoublements:
Si tu ne peux pas.
T’y faire..,
Ah! dans ce cas,
Tu ne fais pas mon affaire!…
Par instants le contralto s’éraillait un peu, égratigné par les passagères rudesses du gosier, par l’ignorance et l’inconscience musicale de la chanteuse.
Dans la poêle la petite note aigrelette clapotait toujours et de légères fusées intermittentes venaient tomber au milieu des braises rouges avec un gros tapage d’un quart de seconde.
Moi je t’offre sans faribole,
Vois si cela peut t’arranger.
Toujours, en dépit des couacs intempestifs, des arrêts de mémoire, la chansonnette continuait, formant la partie grave, dont la friture était l’accompagnement soutenu dans son rôle de ténorino léger, léger.
«Voyons, Hélène, voyons! Ce n’est pas là ta place!»
Il commençait joliment à s’ennuyer tout seul devant la table, le petit jeune homme blond, étranglé dans son col blanc qui lui appuyait sur la pomme d’Adam avec une sévérité de carcan, les épaules étroites et les omoplates rapprochées sous les vêtements impitoyablement ajustés et collés sur sa rachitique personne.
D’un geste de très mauvaise humeur, il enleva son minuscule chapeau de forme basse et découvrit sa tête pommadée, qu’une raie correcte divisait en deux parties égales du front à la nuque. Son jonc à pomme d’or venait battre la cloison, derrière laquelle se trouvait la cuisine, comme pour appuyer et souligner son exclamation honteuse et ennuyée.
«Laisse-moi tranquille, à la fin! M’as-tu amenée ici pour m’amuser, oui ou non?»
La voix de contralto, interrompant sa chanson, répondait vertement, tandis que la friture pétillait plus joyeusement, paraissant rire.
«Certainement, certainement!» reprit le jeune blond, mordillant sa canne, de fureur rentrée et contenue. «Mais, ma fille!…
–Alors, fiche-moi la paix avec tes ma fille! Je m’amuse à ma manière, moi!»
L’autre eut une moue dégoûtée, sous ses moustaches de couleur fade:
«Ta manière!»
Ses lèvres faisaient: «Pouah!» repoussant de toutes leurs forces l’idée d’un pareil amusement, plaisir de cuisinière, odeur de graillon! Elles en pâlissaient encore les pauvrettes, comme si l’anémie ne les décolorait pas suffisamment.
«C’est à prendre ou à laisser!»
Une maîtresse réponse cette fois.
Il s’était à demi levé, espérant convaincre celle qu’il interpellait; il se rassit, tombant sur sa chaise d’un air découragé et n’osant insister. Puis, voyant en face de lui Fernand Rénal, qui semblait dessiner sur un album et s’absorber dans son travail, il grommela, espérant n’avoir pas été remarqué.
Alors elle chanta plus fort, ne se retournant même pas pour répondre à son compagnon.. De sa main souple elle manœuvrait adroitement la queue de la poêle, secouant de la belle façon et roulant d’un mouvement giratoire les goujons empilés les uns sur les autres.
Des rissolements frétillaient, dorant les jolies écailles d’argent, donnant aux fins poissons des soubresauts vivants. Elle affirma:
«Je n’aime la friture que lorsque je la fais moi-même, na!»
Ce dernier mot fut accompagné d’un coquet coup de pied sur le carreau de la cuisine, où le talon haut sonna gentiment, mutin et révolté.
En extase, sans s’occuper des maussaderies du blondin qui, le monocle vissé dans l’arcade sourcilière et les sourcils froncés, faisait semblant de lire un journal, Fernand s’efforçait de rendre, sur une page blanche de son album, la pose amusante et la parisienne allure de la cuisinière improvisée.
Du coin de l’œil, elle l’avait vu faire, aussi ne se pressait-elle pas, prenant son temps, adoucissant au contraire le feu brasillant, faisant durer le plaisir longtemps, et posant avec ses coquetteries les plus endiablantes, ses cambrures de reins les plus excitantes, un affolant sourire aux lèvres.
Elle se tourna hardiment vers lui pour dire la fin du second couplet:
En public, j’ai l’œil vit et tendre;
Mais mon cœur est encore à prendre…
Et, faisant une moue significative au jeune cocodès qui ne la voyait pas, elle répéta, en le prolongeant d’une manière très explicite, le refrain:
Si tu ne peux pas…
L’adresse était directe et peu déguisée. Mais Fernand ne pensait qu’à son dessin. Il regretta de n’avoir pas apporté sa boîte à aquarelles, car il eût fallu des pinceaux et ses plus fraiches couleurs pour bien donner une idée de la séduisante fille qui faisait ainsi onduler ses beautés sous ses yeux.
Grande, la taille mince, admirablement faite avec sa poitrine forte placée un peu haut, son cou gras, l’opulence rebelle de ses magnifiques cheveux noirs, dont les frisures se crêpelaient à la nuque et sur le front, c’était réellement l’une des plus splendides et des plus irritantes beautés que Fernand, un connaisseur doublé d’un friand, eût rencontrées jusque-là.
Les lèvres, d’une rougeur violente, formaient un heureux contraste avec de belles dents, paraissant peut-être, grâce à ce voisinage éclatant, plus blanches qu’elles n’étaient réellement. Quant aux yeux, presque sombres lorsque les sourcils épais et droits se rejoignaient dans les moments d’humeur, ils se dilataient, ayant un rayonnant velouté des prunelles, une sorte de troublante candeur dans les instants de calme heureux.
Fernand n’eut pas besoin de s’interroger deux fois pour se dire que posséder une pareille créature devait être un plaisir divin; il jeta un regard d’envie et de dédain au compagnon presque ridicule et de pauvre santé qu’elle s’était donné.
Cependant, son croquis terminé, l’artiste commença à déjeuner solitairement, sans se presser, paraissant avoir complètement oublié le but de son voyage à Meudon, et les quelques croquis d’arbres et de paysage qu’il était venu y chercher pour un dessin commandé par l’Illustration.
Le bateau-mouche l’avait descendu au Bas-Meudon et il avait jugé prudent, avant de s’engager dans la forêt, de se prémunir d’un bon déjeuner chez un des nombreux Contesenne qui bordent le fleuve.
A peine installé dans l’intérieur, près d’une fenêtre, il avait vu arriver Le couple mal assorti qui le préoccupait en ce moment, un jeune gandin de sang pauvre, étriqué, mais supérieurement ganté et habillé, et une grande belle fille, qu’il ne se souvenait d’avoir vue nulle part, dont la tentante beauté le séduisit. Du reste, hors ces deux personnes et lui, pas un autre convive chez le restaurateur. Aussi le déjeuner se faisait-il attendre.
Par une lubie soudaine, la jeune femme, qui semblait fort bien connaître la maison et traitait familièrement le patron, avait déclaré en riant qu’elle tenait à faire elle-même la friture, en dépit des airs vexés et des mines renfrognées de son cavalier.
Fernand, amusé par cette petite scène, avait pris en patience les lenteurs de la cuisine, et ne se pressait plus d’expédier, comme il en avait l’intention, le modeste déjeuner qu’il avait commandé. Il s’attardait, croquant lentement les radis, ne tarabustant plus le garçon qui sommeillait doucement sur une chaise, sa serviette sous le bras.
Riant de toutes ses dents, avec un tas de mines de chatte gourmande, qu’elle n’eût certes pas eues sans la présence du dessinateur, Hélène apporta elle-même sur un plat la friture toute dressée avec du persil frit en plein milieu de la serviette damassée. Elle s’assit en face du blondin, tournant le dos au jeune artiste, mais ne le quittant pas des yeux dans une glace à laquelle s’appuyait son compagnon.
La mauvaise humeur de celui-ci durait, car, Hélène lui ayant dit:
«Eh bien, Georges, comment trouves-tu mes goujons? Hein! Suis-je bonne cuisinière?»
Il riposta, tout rouge, bêtement:
«Ma chère, je ne vous ai pas prise pour faire ma cuisine! Je ne donne pas dans les torchons!»
Pour le coup, l’orage éclata.
Une rougeur empourpra le joli visage, les sourcils noirs se rejoignirent et la dispute commença.
Mais, fut-ce à cause de la présence d’un tiers, les amants restèrent dans les généralités aigres; la femme n’eut pas une expression grossière, pas un mot ordurier, ainsi que Fernand s’y attendait.
Elle prit son rôle de très haut, la faisant à la dignité, comme dit l’argot parisien. A chaque instant, une même tournure de phrase lui emplissait la bouche:
«Mon cher duc, vous êtes bien dégoûté.
«Mon cher duc, d’autres le seront moins que vous!»
Mon cher duc par-ci! Mon cher duc par-là! Fernand n’ignorerait pas le titre de l’amant d’Hélène.
Puis elle ricanait, reprenant à mi-voix le rythme sautillant du refrain d’Offenbach:
Si tu ne peux pas…
T’y faire…
Ah! dans ce cas,
Tu ne fais pas mon affaire!…
Gêné pourtant par cette querelle, le dessinateur se hâta de terminer son déjeuner, avala d’un trait une tasse de café et alla fumer une cigarette sur la berge, à quelque distance de l’embarcadère des bateaux.
Sans interrompre la discussion, la jeune femme croisa son regard avec le sien, puis ne sembla plus faire attention à lui.
Fernand en était à sa troisième cigarette et semblait absorbé dans un croquis qu’il faisait d’un bout de Seine avec un chaland et un fond de paysage; il tournait le dos au restaurant d’où il sortait. Quelques mots violents arrivèrent jusqu’à lui. Il ne bougea pas.
«A la fin, j’en ai assez!
–Et moi aussi!
–Je n’aime pas qu’on me rende ridicule!
–Vous l’êtes suffisamment sans qu’il soit nécessaire de prendre cette peine!
–Hélène! Hélène!
–Eh bien! Quoi? Suis-je votre servante?
–Un mot de plus et je retourne à Paris.
–Faites vite!»
Fernand n’entendit plus rien.
Dix minutes se passèrent; il restait là, l’oreille tendue, un peu troublé.
«Dieu! que c’est joli ce que vous faites là, Monsieur!»
La belle voix de contralto sonnait à ses oreilles, tout près de lui. Il se retourna, anxieux, parcourut d’un regard rapide la berge:
«Seule?
–Il est parti!»
Du doigt, d’un geste insouciant, elle montra un bateau-mouche qui remontait vers Paris.
«C’est votre amant?»
Presque hésitant, avec une gêne qu’il ne parvenait pas à dissimuler, le jeune homme lui avait lancé cette interrogation, le gosier serré, le cœur battant.
Pendant une seconde, elle le regarda bien en face, de ses grands yeux de velours sombre, où une flamme montait peu à peu, à travers une expression d’ingénuité pervertissante; puis, toute secouée d’un beau rire sonore, sous lequel bondit sa gorge:
«C’était mon amant!»
Le soir, Hélène Beurot était la maîtresse de Fernand Rénal. Celui-ci, affolé, mordu au cœur et aux sens, les veines en feu, ne connaissait plus rien en dehors de cette ensorcelante créature.
Justement Germain Durand était parti, la veille, pour la Bourgogne, où des affaires de famille devaient le retenir durant tout le mois de mai1870. Fernand seul à Paris, sans son ami, sans ses conseils, s’abandonna tout entier à la grandissante ivresse de cet amour.
VI
«Est-ce que tu as été malade pendant mon absence?» fit Germain avec une inquiète sollicitude en dévisageant lentement son ami que, pour la première fois depuis son retour, il rencontrait sur le boulevard Montmartre.
«Mais non, pas du tout!»
Fernand avait répondu d’un ton sec, presque colère.
Germain n’insista pas, se contentant de remuer silencieusement la tête et de grommeler entre ses dents:
«Toi, mon gaillard, tu ne me dis pas la vérité.»
Le dessinateur affecta une allure très dégagée, riant fort et haut, ayant l’air de dire:
«Tu vois, au contraire, je n’ai jamais été si gai, si bien portant, si alerte!»,
Et, au fond de lui-même, se demandant, épeuré:
«Ça se voit donc?»
Mais l’autre, tout en cheminant près de lui, causant de choses et d’autres, continuait à se faire un tas de réflexions au sujet des yeux creux et des traits tirés de son camarade.
Certainement il y avait quelque chose, une chose que Fernand ne voulait pas dire, un secret! Diable! diable! diable!
Cependant il ne se trompait pas, cette agitation même, cette télégraphie des nerfs, tout cela avait beaucoup de signification pour lui qui en faisait son étude spéciale. De plus, durant le mois entier qu’avait duré son séjour chez ses parents, Fernand ne lui avait pas écrit une seule fois, pas donné signe de vie. Sur ce point il prétextait maintenant des occupations, des travaux pressés, de la besogne par-dessus la tête.
Germain restait sceptique, tendant les narines comme pour flairer son ami, trouver la vérité. Avec un large haussement d’épaules, il conclut d’un mot qui lui définissait toute la maladie de Fernand:
«La femme! Il y a une femme là-dessous!»
Puis, après une réflexion nouvelle, il ajouta:
«Il faut que cette fois ce soit terriblement grave. Est-ce que mon pauvre Fernand serait sérieusement pincé par une ensorceleuse?–Un amour?»
Jusque-là les deux amis avaient toujours échangé leurs confidences, n’ayant pas de cachotteries et se racontant leurs fredaines galantes, quand ils ne les faisaient pas ensemble.
Fernand, de ce côté, avait eu d’étourdissants succès, grâce à ses nombreuses connaissances dans les théâtres à petites femmes, et à ses relations artistiques. Il avait dessiné quantité de costumes collants pour cabotines et retouché à domicile plus d’un maillot. Mais jamais il n’avait pris au sérieux ces liaisons éphémères, papillonnant à loisir, sans que son cœur fût seulement effleuré. Et cela, justement parce qu’il connaissait trop ce monde, au milieu duquel il avait vécu depuis l’enfance la plus tendre. Les belles filles, habituées à lui, le traitaient effrontément en camarade de plaisir Aucune d’elles n’aurait essayé de jouer la passion avec celui qui les avait vues si souvent mimer cette amorçante comédie aux naïfs et aux ignorants de la vie.
Ils continuèrent à se promener sur le boulevard pendant quelque temps, Germain parlant de la Bourgogne, de ses parents toujours bien portants. Fernand ne sortait pas du chapitre complexe de ses travaux, les exagérant, prouvant qu’il gagnait énormément d’argent, étalant un luxe de détails inhabituel.
Son interlocuteur le laissait aller, cherchant un moyen d’arriver à ses fins. Tout à coup avec une brusquerie bonasse pour mieux masquer l’importance qu’il attachait à sa demande:
«Et du côté des amours, rien de neuf?»
«Rien! Toujours le même train-train,» riposta Fernand, riant bruyamment.
Mais il avait eu une imperceptible hésitation en répondant, et la nuance n’échappa pas au questionneur malin qui le guettait.
«Bon! se dit Germain. J’ai mis le doigt sur la plaie. Cette fois il ne s’agit pas de coureuses de planches. Tôt ou tard je saurai à quoi m’en tenir.»
Il se sépara de son ami en lui criant:
«Au revoir.»
Fernand eut, durant une seconde, la tentation de le rappeler pour tout lui dire. Il se sentait honteux d’avoir un secret pour lui, de lui cacher ainsi qu’une faute cet amour si promptement né et qui depuis un mois le dévorait corps et âme. Pourquoi s’était-il tu? Craignait-il un blâme, une critique? Il savait bien que Germain ne le ferait qu’en se sentant encouragé par lui, et il était décidé à avouer carrément qu’il aimait Hélène avec passion.
C’était vrai; il se connaissait pris cette fois tout entier. Depuis le jour où il l’avait rencontrée au Bas-Meudon, depuis les délices inconnues que cette femme avait su lui faire goûter, il la revoyait constamment, chaque fois plus épris, chaque fois plus passionné, ne voyant plus qu’elle.
Avec cette science de la femme, science d’autant plus terrible qu’elle est innée, pour troubler l’homme, lui faire perdre son sang-froid, l’exciter hypocritement et le chatouiller, sans en avoir l’air, au plus sensible des moelles, Hélène, séduite elle-même par la grande séduction de Fernand, avait tout mis en œuvre pour l’affoler.
Rusée en amour, comme pas une de ses semblables, elle avait habilement joint un semblant d’idéalisme à toute la charnelle sensualité que dégageait son corps magnifique; elle avait occupé le cerveau de Fernand, en même temps qu’elle s’emparait de son être physique.
Elle s’était donnée peu à peu, avec une gradation savante et raffinée de la volupté, ne brusquant rien, ne se cédant que pas à pas, ne découvrant que les uns après les autres ses nombreux talents.
Fernand fut dominé et absolument conquis par elle sans trop savoir comment. Il était incapable de raisonner cette passion qui lui troublait l’esprit, lui inondait les veines de flammes et le jetait pantelant. inassouvi, dans les bras de la dévorante créature.
Elle unissait, par une diabolique invention, l’expression ingénue, candide, presque naïve de ses grands yeux miroitants aux provocations les plus brutales de son corps; et cette contradiction apparente n’était pas le moindre condiment de la volupté qui mordait le jeune homme aux sens, lui faisant croire qu’il n’avait jamais connu le véritable amour.
La puissance d’Hélène consistait beaucoup dans cette chose incroyable, qu’elle parvenait à persuader qu’on l’aimait surtout avec le cœur et le cerveau, quand réellement elle ne se faisait aimer que par l’appétit savamment entretenu, aiguisé et rajeuni de sa chair.
Toute la femme vicieuse était là dedans avec sa profonde perversité, sa ruse éternelle et son besoin inavoué de l’homme.
Germain parti, Fernand s’en voulait de son embarras, de sa gêne, de n’avoir point osé lui raconter son entrevue et ses amours. Après tout, il n’était pas le seul, bien d’autres en étaient là, et certainement, lorsque Durand verrait Hélène, il excuserait la passion de son ami. Il ne savait quel sot accès de pudeur lui avait renfoncé cet aveu dans la gorge, comme si, en aimant, il commettait une action honteuse.
Puis, il eut un geste dégagé, en se disant que Germain apprendrait la chose un jour ou l’autre et qu’en somme, il n’était pas forcé de lui confier tout ce qu’il faisait. C’était bien une révolte d’homme faible, un illogisme d’amoureux, mécontent de lui-même.
La griffe rose d’Hélène était déjà incrustée dans ce caractère de cire, et le dessinateur en gardait l’empreinte. Déjà il devenait son bien, sa proie, sa chose.
VII
Germain mit près d’un mois à découvrir la femme qui tenait ainsi son ami. Il lui fallut user de ruse pour y arriver.
Fernand se cachait, dissimulant, fuyant même son ancien camarade. Il entrait peu à peu dans cet amour comme dans quelque bourbier insondable et tenace. La vase lui fermait la bouche; les yeux ne voyaient plus: l’abîme l’engloutissait doucement et sûrement.
Peu à peu Germain remarqua une étrange ressemblance entre toutes les silhouettes féminines que le dessinateur donnait aux journaux illustrés, toujours la même figure, grande, superbe de formes; un soupçon vague l’agita: il pressentit un danger. Cette femme, il lui semblait la reconnaître, l’avoir déjà vue.
Il s’attacha secrètement à cette piste, jusqu’à ce qu’un jour un portrait plus serré de dessin, plus précis, achevât de lui ouvrir les yeux. Il n’en pouvait douter, ce devait être elle, celle qu’il devait le plus redouter pour Fernand Rénal, Hélène Beurot!
Elle!–C’est qu’il la connaissait depuis longtemps et savait tout ce que cette âme et ce corps de fille contenaient de danger pour un garçon impressionnable, ’bouillant et mou, comme l’était en même temps le jeune artiste.
L’honnêteté lui faisait un devoir de prévenir son ami, de le mettre en garde contre cette femme, dont le vice savant et la troublante perversité l’effrayaient pour le bonheur et le repos de Fernand.–D’un autre côté, n’était-il pas déjà trop tard, ne risquait-il pas, sans rien changer aux relations des deux amoureux, de rompre ainsi une amitié à laquelle il tenait beaucoup?
Il savait bien qu’entre un ami dévoué et une maîtresse perfide, l’homme n’hésite jamais, sacrifiant absurdement le sérieux au frivole, l’amitié à l’amour, aveuglé et fasciné.
Un jour, n’y tenant plus, il risqua pourtant cette question, d’un air moitié souriant, moitié troublé:
«Et ta folle passion?»
Fernand devint très grave:
«Mon cher Germain, jamais un mot là-dessus, je t’en prie, au nom de notre bonne amitié.– J’aime.»
Il n’y avait rien à répliquer. Le jeune docteur secoua la tête, serra chaleureusement la main de son ami et lui dit:
«C’est convenu.»
En lui-même il s’apitoyait:
«Cette farceuse va me tuer mon pauvre Fernand!»
Par un accord tacite ils n’abordèrent donc plus jamais ce chapitre; mais comme Fernand souffrait trop de ne plus voir Germain aussi souvent qu’auparavant, il désira faire connaître sa maîtresse à son ami, rapprocher ces êtres qui, à eux deux, lui tenaient le cœur et l’esprit.
Germain accepta, et un dîner les réunit tous trois, un soir de juin, chez Ledoyen, aux Champs-Elysées.
Le docteur ne s’était pas trompé; c’était Hélène Beurot, plus belle, plus séduisante, plus femme que lorsqu’il l’avait vue autrefois. Celle-ci, ne l’ayant jamais remarqué, ne le reconnut pas.
Fernand, heureux, radieux d’avoir réuni les deux êtres qu’il aimait, fut d’un esprit étourdissant. Germain, avec une secrète pitié, le regardait, souffrant de cette gaieté, de cette insouciance; mais il était trop tard, rien ne pouvait plus détacher cette goule humaine de celui auquel elle s’était attachée, avide de sang et de fraîche jeunesse.
Elle avait une manière terrible de lui dire: «Je t’aime, Fernand,» qui l’inondait d’un trouble lâche, d’un irrésistible énervement.
Lui, la croyait, ne sachant pas de quels fumiers, de quels sucs morbides avait été engraissé et nourri ce beau corps souple de couleuvre; d’où sortaient ces lèvres de sang, cette chair blanche d’une si attirante sensualité, qui mettait dans tout son être un semblable frisson de plaisir et séchait sa gorge d’une soif inextinguible d’âpres baisers.
Il ignorait le bouge paternel où l’enfant avait roulé, le milieu crapuleux et infâme où cette fleur vénéneuse avait poussé.
Rien ne lui avait été révélé; ni les débuts dans les premiers essais du vice, dès douze ans, avec les voyous du faubourg; ni les recherches curieuses et bestiales de cette fillette précoce, déjà forte pour son âge, habituée à tout par la dangereuse promiscuité du logis, où tous, pêle-mêle, enfants et parents, couchaient ensemble.
D’autres esprits sont plus lents, plus paresseux, moins tournés au mal; au contraire, celui d’Hélène en avait l’épouvantable divination. Elle comprenait tout, connaissait tout, et, gamine, le cerveau dévirginisé, guettait les filles qu’elle voyait rire avec des hommes dans les soirs douteux du boulevard extérieur, sous les promenades plantées d’arbres. Elle se dissimulait dans l’ombre, les regardant se bousculer avec des gestes équivoques, les écoutant se lancer des mots crus et d’ordurières invitations à la tête, se salissant au spectacle de ces attouchements publics et éhontés.
Puis les parents étaient morts à l’hôpital; l’enfant, recueillie par une chiffonnière, était entrée dans un magasin comme apprentie.
Ce fut pis encore. Elle débauchait ses compagnes, même plus âgées qu’elle, leur apprenant ce qu’elles ignoraient, pétrie dans le vice comme dans une pâte naturelle. Un sang impétueux brûlait ses veines et elle alla si loin qu’un jour sa patronne, lassée, la chassa.
A quinze ans, sans argent, sans gîte, elle se trouva sur le pavé de Paris, en plein cœur de l’hiver.
Germain savait tout cela. En fouillant les faubourgs, dans ses promenades fructueuses de chercheur, il avait remarqué ce type d’enfant rencontré au milieu d’une famille pourrie. Il avait noté sur un calepin ce nom d’Hélène Beurot, sans oublier l’interrogatoire, fait par l’inspecteur de la sûreté qu’il accompagnait dans cet intérieur immonde.
Elle l’avait stupéfié par son aplomb. Il avait écouté. sans se montrer, n’osant croire à une perversité si précoce, le cœur serré, à la fois révolté et ému.
Mais ce n’était là qu’une enfant, et il ne s’en serait peut-être souvenu que légèrement, sans une deuxième rencontre.
Il avait assisté à la prise de possession de la société par cette fille, à son entrée dans la vie parisienne. Cela, il s’en souvenait toujours.
Ce tableau d’une nuit d’hiver à la Maison-Dorée lui était resté au cerveau avec tous ses détails, toutes ses nuances, de telle sorte qu’il n’en avait oublié aucune particularité. Cela remontait aux premiers jours de janvier1866, quelque temps après les débuts de sa liaison avec Fernand Rénal, à une époque où l’amitié ne les unissait pas encore comme aujourd’hui.
VIII
Quatre heures du matin: il fait une de ces lourdes et interminables nuits d’hiver, où les nuages cotonneux forment au-dessus de Paris un dôme épais qui étouffe tous les bruits, arrête tous les élans et pèse sur la ville endormie comme un monstrueux cauchemar du Nord.
De grands tourbillons de neige déroulent d’aveuglantes spirales sur les boulevards, encapuchonnant les réverbères, dont le gaz jaune tremblote, tremblote éperdument et se poursuivent sans trêve ni repos entre les deux rangées de maisons muettes. Un grésillement fin et continu tinte contre les vitres closes, glisse le long des toitures de zinc et vient s’engloutir dans le morne tapis blanc couvrant les trottoirs et la chaussée.
Pas de noctambules attardés, pas d’errants de nuit. A peine çà et là quelque fiacre au cheval poussif, rendu de fatigue avec son dos fumeux, maladive vapeur se détachant sous la funèbre clarté des becs de gaz.
En face de la Maison-Dorée, au pied d’une colonne à affiches, une forme noire, pelotonnée sur elle-même, recroquevillée, sans figure humaine, se fait toute petite sous l’averse de glace.
De temps en temps une secousse, un frémissement qui ondule, rejette la neige déjà amoncelée sur les vêtements sombres, et, au milieu du grand silence sourd et aveugle, une voix plaintive lance ce cri désespéré:
«Des violettes!–Qui veut des violettes?»
Personne ne passe! A qui s’adresse ce douloureux appel? Est-ce un cauchemar, une lancinante phrase de folle? Des violettes, au mois de janvier, à quatre heures du matin, dans les ténèbres neigeuses du boulevard: un vrai paradoxe!
La bise redouble de rage; les mouches de neige se font plus épaisses, plus pressantes, se précipitant avec une violence nouvelle comme pour engloutir la forme noire, pour étouffer la plainte mélancolique et refouler dans le chétif gosier cette étrange prière au printemps, cette insurrection contre l’hiver.
La phrase revient, avec une cadence hachée, avec un grelottement qui serrerait le cœur si on pouvait l’entendre:
«Des violettes!–Qui veut des violettes?»
Qui pourrait en vouloir en effet? Ah! comme les pauvres petits poumons protestent de toute leur énergie, avec leur droit de jeunesse et leur amour des fleurs embaumées, contre les épouvantements de cette brutale et mortelle nuit d’hiver!
Sans cesse, molle, asphyxiante, avec des caresses traîtresses, la neige s’abat, pesant de son poids engour dissant sur la terre, sur les épaules lasses, sur le corps brisé, se dépêchant dans les ténèbres pour terminer son crime lâche avant les premières lueurs du jour.
Maintenant la voix grêle tremble davantage; les syllabes s’espacent sur les lèvres glacées:
«Des vio-let-tes!–Qui-veut-des-vio-let-tes?»
Une indicible souffrance se traîne et serpente entre chaque mot de cette printanière lamentation. Le froid va tuer les pauvres fleurs.
Brusquement, au premier étage du grand restaurant nocturne, les rideaux épais ont été écartés; une lumière chaude a dessiné sur les carreaux des ombres mouvementées. Puis, la fenêtre a été ouverte, toute grande, jetant à la face lugubre de la nuit, un écho fou d’orgie.
Il faisait là dedans une terrible chaleur. Un ouf! général de satisfaction jaillit, immense, de la pièce embrasée où des bougies flambaient dans cinq candélabres. Des rires et des cris joyeux chantaient la bruyante ivresse de la jeunesse qui s’amuse.
Très décolletées; les bras nus, les épaules blanches sortant de robes de satin noir, de ce satin qui fait valoir les chairs, deux femmes se penchèrent sur l’appui de la fenêtre.
«Et la neige tombait toujours!…»
chantonna la blonde avec un rire las, la tête dans les mains, laissant pleuvoir sur ses yeux une masse de frisons dorés et rebelles.
L’autre, une brune un peu sèche, aux traits corrects et durs, regardait droit devant elle, sans un mot, roulant entre ses doigts minces et osseux une cigarette.
Derrière elles d’autres femmes et des jeunes gens très gais entonnaient à tue-tête le refrain d’une chanson. Un piano tapé à tour de bras donnait le ton. On s’amusait beaucoup.
Cependant, par moments, le silence se faisait, d’autant plus profond que les éclats précédents avaient été plus forts: une écrasante lassitude annonçait la fin du souper.
Dans un de ces instants de calme, la grelottante voix du boulevard traversa la bise aigre, dominant la tourmente, et vint glacer tous ces fous.
«Des violettes!–Qui veut des violettes?
–Ah çà! C’est une plaisanterie, une gageure! cria l’un des plus échauffés. Des fleurs par ce temps-là, à cette heure-ci!
–C’est de là que ça vient, dit la fumeuse, montrant du doigt le pied de la colonne.–Il me semble avoir vu remuer quelque chose.
–Hé! là-bas, la bouquetière aux violettes, approche un peu qu’on voie ton museau!» fit la blonde en riant haut.
La masse noire parut rouler sur le tapis de neige, se secoua en frissonnant, et, sous la lueur du réverbère, on put distinguer vaguement une grande fillette, d’une quinzaine d’années, tenant deux bouquets dans un petit panier accroché à son bras.–Elle les tendit vers la fenêtre: Il
«Des violettes!–Voulez-vous mes jolies violettes?
–Oh! la pauvrette! reprit la brune, et elle frissonna, paraissant faire un mélancolique retour sur elle-même.
–Est-elle jolie, au moins, la bouquetière?»– ajouta un garçon aux maigres moustaches blondes, qui se pencha entre les deux femmes, sans quitter une coupe pleine de Champagne, qu’il s’apprêtait à boire.
Dans ce mouvement, sa main mal assurée laissa osciller la coupe, et le vin pétillant tomba en pluie sur la tête de la jeune bouquetière.
«Tiens! la voilà baptisée!»
La grosse blonde éclata de rire.
«Maintenant elle peut aller au ciel; faisons-la monter,» ajouta un gouailleur.
Sous cette ondée de champagne l’enfant avait jeté un léger cri; mais, quand on lui eut crié de venir, elle obéit sans se faire prier, avec une prestesse extraordinaire, probablement dans l’espoir de fuir cette pérature terrible dont les glaces la pénétraient jusqu’au cœur.
Serrant toujours sous son bras le panier contenant les bouquets flétris, elle entra, très émue, dans le cabinet d’où on l’avait appelée.
«Hé bien, duc, avez-vous jamais vu une plus adorable frimousse?»
Le soupeur aux moustaches pâles, un garçonnet grêle et malingre, qui faisait ses débuts dans la vie joyeuse, s’inclina sans répondre, le verre vide encore entre les doigts.
«Complétons notre bonne action, appuya un autre. Cette enfant a faim.–Viens t’asseoir là, petite, entre Monsieur qui est duc et moi qui suis marquis. Tu ne seras pas en médiocre compagnie.»
Elle s’assit, encore tremblante, ne pouvant rougir tellement elle avait froid. Et, tandis qu’avec ce qui semblait la délicieuse insouciance de son âge, elle dévorait une aile de poulet, en buvant un verre de Champagne, servie comme une reine par les deux gentilshommes, les autres, attendris et dégrisés, la contemplaient.
D’une pâleur mate, exagérée par les souffrances et la misère, elle avait le plus joli ovale qu’on pût voir; ses grands yeux à la flamme douce s’ouvraient, avec le regard étonné et naïf des tout jeunes enfants, sous des sourcils d’une correction indoue, un trait d’encre de Chine.–La bouche, un peu violacée d’abord, reprenait peu à peu ses couleurs vermeilles, extraordinairement éclatantes.
Absolument exquise, elle l’emportait sans peine sur les visages, usés par les baisers et peints, des quatre femmes qui soupaient avec les jeunes gens.–Celles-ci, couvertes de diamants et de dentelles, étaient éclipsées par la pauvresse aux vêtements noirs montrant la trame, et aux boucles de cheveux, mouchetées de neige pour toute parure.
Or, pendant que, par manière de distraction, les autres soupeurs lui faisaient conter son histoire, l’un d’entre eux, qui avait quitté la table et se tenait un peu à l’écart, l’examinait avec une stupéfaction croissante. C’était Germain Durand, invité à cette petite débauche par un ami et en profitant pour étudier ce genre d’amusement à la mode.
Il venait de reconnaître une enfant déjà vue par lui, deux ans auparavant, dans un des faubourgs de Paris, Hélène Beurot, et se demandait quelle comédie jouait là cette petite vaurienne, à laquelle en ce moment on eût, suivant l’expression populaire, donné le bon Dieu sans confession.
Elle racontait son histoire, banale et horriblement triste.
N’ayant plus de père, huit jours auparavant elle avait perdu sa pauvre mère. Depuis, sans gîte, sans secours, elle errait à travers Paris, ramassant, dans les détritus de toute sorte jetés à la porte des grands restaurants, les quelques fleurs encore intactes et présentables.: elle en composait de petits bouquets qu’elle essayait de revendre. Mais la neige était venue; avec la neige, plus de ressources, plus de bouquets. Elle n’avait pas mangé depuis deux jours.
Là dedans rien des vagabondages suspects, rien du renvoi pour inconduite par la patronne du magasin où elle travaillait.
Germain, que la compagnie au milieu de laquelle il se trouvait intéressait peu et qui n’était amené là que par son besoin d’études parisiennes, laissa ces excellents jeunes gens, que l’ivresse emplissait de pitié, avaler la fantastique histoire, à moitié réelle, composée par la gamine.
Aucun d’eux n’avait remarqué l’éclair de convoitise et de satisfaction que la rusée fillette avait vivement caché sous ses paupières aux longs cils, en se voyant attablée entre les viveurs qui s’amusaient à la servir. Nul ne se doutait, qu’avec sa mine de vierge et sa pose de vertu, elle les enfonçait tous.
Elle, radieuse, se voyant près du but, les laissait s’apitoyer, forçant la note pleurarde de sa voix, encore grêle et non développée, en déroulant sa triste position. Ils en avaient les larmes aux yeux, les braves garçons.
«Eh bien! petite, dit le duc attendri, qui pleurait dans son Champagne, je te prends sous ma protection: tu deviendras notre bouquetière.
–Pardon! pardon! interrompit la fumeuse. Je m’en charge, moi. C’est plutôt mon affaire que celle du duc.»
Celui-ci n’osa insister, lâche devant le désir exprimé si nettement par sa maîtresse.
De prime abord, la belle fille brune avait éprouvé pour l’enfant un sentiment de pitié, peu en rapport avec son air dur. Puis, à mesure qu’elle l’avait mieux détaillée, elle avait deviné toutes .les promesses renfermées dans ce corps de fillette, que quelques mois suffiraient à faire éclore, superbe, sans rivale.
Du moment que son amant s’occupait si chaudement de ce merveilleux bouton de fleur, cela ne lui allait plus.
Rapidement son plan avait été fait et le sort de la petite décidé. Une vertu était un danger; une femme galante ne lui enlèverait jamais le duc. Du moins elle le pensait, ne connaissant pas Hélène.
La bouquetière, jouant à merveille le ravissement innocent, baisa les mains chargées de bagues de sa protectrice. Celle-ci, après un regard en dessous au duc, qui mordillait nerveusement sa moustache blonde, eut un mauvais rire et embrassa sa protégée au front.
«Je t’adopte!
–Je suis sauvée!» pensa Hélène.
Germain Durand dans son coin, où personne ne le cherchait, et où la petite ne le voyait pas, étouffa silencieusement un large rire:
«Elle les a tous roulés, la petite mâtine, et proprement. Mesdames et Messieurs, vous avez trouvé votre maître, je vous en réponds,» murmura-t-il en aparté.
Là-dessus, il sortit sans se faire remarquer, pensant bien qu’avant peu la petite bouquetière ferait parler d’elle.
En effet, quelques mois plus tard, Hélène Beurot débutait dans la vie galante, sous les auspices de sa bonne marraine du souper. Lorsque celle-ci la vendit à un vieux débauché de ses amis comme vierge, elle fut aussi complètement et sincèrement trompée que l’acheteur sur la qualité de la marchandise.
Enfin ce petit duc malingre, auquel Fernand Rénal venait d’enlever Hélène, était le même qui l’avait baptisée au Champagne, d’une fenêtre de la Maison-Dorée. Seulement, par prudence et du consentement même d’Hélène, qui ne se vantait pas de ses origines misérables, il ne la produisait pas au grand jour et elle s’était toujours tenue loin du monde des soupeuses.
Voilà tout ce qu’ignorait le dessinateur, tout ce que savait Germain Durand, et pourquoi il tremblait tant pour le bonheur de son ami.
La femme de vingt ans tenait toutes les promesses de la fillette de quinze ans: la fleur s’était épanouie, brillante, irrésistible, gonflée de poison.
Pulsuz fraqment bitdi.