Kitabı oxu: «La séductrice»
Gustave Toudouze
La séductrice

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066318574
Table des matières
La première de couverture
Page de titre
Texte
AVANT-PROPOS
Table des matières
A
MON AMI
JULES LECOMTE-DU-NOUY
ARTISTE-PEINTRE
Je ne connais pas de plaisir plus délicat que d’aller rendre visite à un peintre de talent et de goût, dont on est l’ami, et de se promener doucement autour de son atelier, les bras ballants, les yeux quêteurs, allant d’un poignard persan richement damasquiné à un tableau terminé, d’une gravure à un plâtre?
Pour moi c’est une véritable jouissance, un délassement du cerveau, où l’esprit trouve à la fois son profit et son amusement. On a l’air de flâner et on travaille.
Chaque fois que je vais voir mon ami L., je ne manque jamais de me livrer à cet intéressant exercice.
L’autre jour, à peine avais-je ouvert la porte, que sa bonne voix bien timbrée m’apostrophait joyeusement.
«–Te voilà encore, fureteur, que viens-tu faire ici? Eplucher mes croquis, retourner mes toiles, commettre indiscrétion sur indiscrétion?»
–Je ris sans me laisser intimider par cette amicale raillerie. Après avoir contemplé le tableau en train, placé sur le chevalet, j’engageai mon peintre à continuer son travail et à ne plus s’occuper de son visiteur.
Il haussa les épaules, sourit et me lança un brusque:
«–Allons, va, maniaque, et ne fais pas trop de bruit.»
–Je commençai donc mon inspection, glissant sur le parquet, évitant de me heurter à une potiche ou de renverser une statuette.
«–Tiens! un joli bibelot. Où as-tu trouvé cela?
–Cette lampe j uive?
–Oui,
–A Venise, au Ghetto.
–Ahh! le Ghetto! Quel quartier! Te souviens-tu de la jolie fille penchée à sa fenêtre, au milieu des loques accrochées à une corde?
—Et toi, du mendiant de la synagogue, plus lépreux que Jobb!»
Pendant dix bonnes minutes, toute la kyrielle des adjectifs admiratifs fut employée pour nous rappeler mutuellement les heures passées ensemble dans la ville des Doges.
Puis le silence recommença pour être interrompu quelques instants plus tard.
«–Je ne te connaissais pas ce tapis.
–Une trouvaille, mon cher.
–D’où vient-ill?
–Du Caire, d’un coquin de marchand qui m’en demandait les yeux de la tête.
–C’est trop.
–Je lui ai persuadé que le tapis avait appartenu à un pestiféré et que s’il le gardait, il pourrait avoir des désagréments avec les autorités.
—Tu veux rire.
–Non pas, je savais qu’il achetait beaucoup de choses aux pèlerins de la Mecque, j’espérais lui faire peur.
–Tu as réussi?
–J’ai eu le tapis pour vingt francs et je ne le céderais pas pour cinq cents.
–Tu as l’intelligence du commerce.
–Aussi, en souvenir de cette excellente affaire, j’ai voulu conserver le portrait de mon brigand sur un coin d’album.»
Il me montra, en effet, une silhouette découpée comme une ombre chinoise, un nez busqué, une longue barbe emmêlée, le tout sortant des plis d’un burnous troué.
Ensuite, je passai en revue les esquisses pendues aux murs, le Rialto avec ses boutiques aux toiles peintes, l’île Saint-Georges d’un rouge étonnant sur le bleu de l’eau, le golfe de Naples, l’île de Capri, une rue de Jérusalem, une vue du Nil, un pêle-mêle En quelques instants, j’avais les doigts pleins de poussière et les manches tachées de plâtre.
Pendant ce temps la conversation continuait à bâtons rompus sur mille sujets divers, L. ne cessant de peindre, moi de fureter.
A son tour, il m’interrogea sur mes travaux :
«–Que fais-tu?
–Heu! heu!
—As-tu quelque chose en train, un roman, une nouvelle?»
–Heu! heuu!
–Pourquoi ne te lances-tu pas dans le théâtre? On arrive très vite.»
Et sans désemparer, il m’offrit de me fournir des sujets, il en avait des montagnes dans la tête. Certes, s’il n’était pas peintre, il serait romancier, auteur dramatique et cœtera.
Ma réponse restait toujours aussi hésitante:
«–Heu! heu!»
J’étais alors très occupé à retourner les unes après les autres des toiles de toutes grandeurs, dont la peinture faisait face au mur.
Tout à coup, je me tus, je n’entendis plus rien.
En extase, assis sur mes talons, à deux genoux sur le plancher, j’admirais un merveilleux portrait inachevé que je venais de découvrir derrière toutes les autres toiles.
«–Quelle admirable créature!»
L. se retourna surpris de mon exclamation; mais lorsqu’il en eût vu la cause, ses lèvres eurent une moue significative, une grimace maussade:
–Créature! en effett!
Ces mots furent lancés d’un ton sec et méprisant.
–Je ne connaissais pas cela?
–Tu avais mal cherché.
–Cachottier.
Il prit son air le plus indifférent:
–Ohh! un bout d’étude, une pochade!
–Un véritable portrait, un portrait vivant!
–D’après une vilaine femme.
–Tu blasphèmes! avec ces yeux, cette bouche, ces cheveuxx?
–Là! là! là! ne t’enflamme pas: le modèle est au diable, sa vraie place du reste.
«–Comme tu dis cela» repris-je, étonné de son air sombre et sérieux.
–Aussi, tu es agaçant avec ton enthousiasme.
–Avoue que cette femme est très belle.
–Hé bien! oui: très belle! trop belle! trop désirable! C’est ce qui a failli perdre un de mes amis, le meilleur cœur, l’un des plus dignes garçons que je connaisse.
–Tiens! tiens! une histoire peut-être.
–Romancier, va: tu montres l’oreille.
«–Je ne le nie pas. L’imagination est d’argent, mais la réalité est d’or.»
Jetant de côté palette et pinceaux, il m’invita à venir m’asseoir à côté de lui sur un divan bas et recouvert d’une splendide étoffe algérienne.
«–Écoute moi, curieux, et tu pourras faire ce que tu voudras de ce que je vais te raconter.
Après avoir placé le portrait en face de moi, j’ouvris à la fois les oreilles pour entendre et les yeux pour regarder, m’appuyant les reins à un moelleux coussin.
Mon ami commença:
–Connais-tu X?
–Le sculpteur, un de nos futurs maîtres! Qui ne le connaîtrait?
–Alors regarde cette créature dans les yeux et maudis-là avec la même ardeur que tu mettais tout à l’heure à l’admirer. Elle a manqué briser la carrière de X. et tuer son intelligence.
–C’est vrai?
–Je le tiens de lui-même. Lorsque je le rencontrai en Grèce, il y a deux ans, il venait se remettre d’une terrible maladie, de ce qu’on appelle parfois un péché de jeunesse.
— Convalescence d’amour.
–Dis passion, passion absorbante et dangereuse: il a été pendant longtemps en danger de mort, au point de vue moral et intellectuel aussi bien qu’au physique.
–Et c’est cette femme-là?»
Je l’examinai avec une certaine curiosité émue, un peu comme on regarde une tigresse, un bel animal féroce.
«–C’est elle.
—Comment as-tu son portrait?
–Il m’avait été commandé par son mari.
–Il y avait un marri?»
Je me rapprochai de mon ami.
«–Un malheureux qui est mort en Amérique, le cœur brisé, car cette femme portait malheur à tous ceux qui l’approchaient: c’était une fleur brillante, mais vénéneuse.
—Tu me fais pressentir un drame.
»–Peut-être pas comme tu l’entends. Enfin ce portrait ne m’a jamais été réclamé et je le cache comme une chose honteuse, comme un objet dangereux, depuis que X. m’a raconté son histoire et celle de cette femme.
–Nous y voilà.
–Il était si misérable, si triste, si abandonné que je devins immédiatement son ami. Dans une heure d’abandon, il prononça quelques mots qui éveillèrent mon attention, un nom que je retrouvai dans ma mémoire. Je lui appris que j’avais fait le portrait d’une femme du même nom, que son mari était mort, que je n’avais plus eu de nouvelles de mon modèle. A mesure que je parlais, je voyais les larmes gonfler ses paupières, ses traits s’animer. Celle dont j’avais fait le portrait, celle qu’il avait aimée n’étaient qu’une même personne. Son cœur déborda; il me confia ses souffrances, ses désespoirs, ses plaisirs et ses peines.– Écoute-moi, à ton tour, mon cher ami, et tu sauras quelles peuvent être les conséquences d’un instant de faiblesse, les suites d’une séduction, quand c’est l’homme qui se montre faible et que cet homme est un artiste sensible, passionné et ignorant des choses du monde.
GUSTAVE TOUDOUZE.
Décembre1881.
LA SÉDUCTRICE
Table des matières
I
Saint-Gildas de Rhuis est un gros village situé à l’extrémité sud-ouest de la presqu’île de Rhuis, et se composant de mille à douze cents habitants. On s’y rend de Vannes par Sarzeau en longeant quelque temps le Golfe du Morbihan, semé d’îles druidiques. C’est une des pointes de terre que le continent proj ette vers l’Atlantique, un peu en retrait de Quiberon, moins avancée que le bec du Raz, mais bordée de rochers noirs du plus sauvage et du plus merveilleux aspect. Rien n’arrête l’immense lame que l’Océan, dans ses jours de colère, lance contre ces murailles de quartz, polies et déchiquetées par les tempêtes, sans cesse lavées d’écume et de tourbillons neigeux. En face, on aperçoit les trois silhouettes de Houat, Hœdic et Belle-Ile.
C’est de là, de ce bourg sauvage et grandiose à la fois que vint à Paris Jacques Du Houx.
Nul parmi nos jeunes artistes n’eut peut-être une origine plus obscure, un berceau plus misérable. Ses parents étaient de pauvres cultivateurs besoigneux, possédant une masure accotée pour ainsi dire à la communauté religieuse de Saint-Gildas, et vivant autant de la charité des sœurs que de la générosité des voyageurs qui viennent visiter ce curieux coin de Bretagne.
Il fallut une vocation réelle, l’existence de l’étincelle sacrée dans le cerveau de l’enfant, pour qu’il pût s’arracher à cet absorbant milieu de la vie pauvre et matérielle, à cet écrasement de la misère.
Sans la bonne volonté et l’intelligence d’un de nos grands peintres contemporains, Jacques serait à l’heure actuelle pêcheur de coquillages dans les rochers qui servent de base au couvent, au lieu de tailler la pierre et le marbre pour en tirer des statues.
Son père et sa mère respectés de toute la côte bretonne et connus pour leur haute probité autant que pour leur pauvreté, lui avaient seulement inculqué, dès les premiers bégaiements, leurs sentiments honnêtes et désintéressés. Les braves gens lui donnaient là leur unique richesse.
Jacques suivait son père dans les champs, travaillait la terre ou pêchait en mer, dès l’âge de huit ans, aidant les siens dans la mesure de ses forces. Lorsqu’il atteignit sa douzième année, il commença à montrer un goût extraordinaire pour la solitude, pour la rêverie. A quoi pouvait penser ce jeune esprit qui ne connaissait rienn?
Plusieurs fois il manqua de se laisser surprendre par la marée montante, tandis que, blotti dans une anfractuosité de roche, il s’abîmait dans des contemplations anormales, qui lui donnaient un sérieux au-dessus de son âge.
Oubliant de récolter les coquillages, d’emplir sa hotte de varech et d’inspecter les flaques d’eau habitées par les petits poissons, il regardait au loin, par-dessus les îles, s’emplissait l’oreille du heurt majestueux des vagues, semblant chercher l’horizon de cet océan immense, dont la vue continuelle et la plainte puissante agrandissaient son âme.
La première fois que l’enfant rencontra un peintre et vit reproduire sur une toile blanche ce qu’il admirait tous les jours, il se sentit profondément troublé.
Dès lors, négligeant ses stations solitaires, abandonnant ses cavernes sous-marines, il rechercha la société des quelques artistes qui venaient à Saint-Gildas pendant la belle saison.
Il leur rendait de petits services avec un zèle et une intelligence qui le faisaient choisir parmi les autres enfants du village, portant les boîtes à couleurs, les chevalets, et même les esquisses toutes fraîches. Pendant des heures absorbé, muet, il les regardait attentivement travailler, suivant d’un œil avide les mouvements des pinceaux, étudiant l’harmonie des couleurs.
A force de se frotter ainsi à l’art, il parut s’en être lentement imprégné, et, sur des fragments de papier, il s’amusa à essayer de retracer avec un crayon les objets placés autour de lui.
Un jour, il jouait machinalement avec une boule de cire à modeler qu’un peintre lui avait laissé manier, sans plus s’occuper des gestes de l’enfant.
Au bout de quelque temps, étonné du silence et de l’ardeur que Jacques mettait à son jeu, l’artiste quitta son travail pour voir ce qui pouvait l’occuper à ce point.
Le fils des pauvres pêcheurs copiait avec sa cire molle un crabe étalé sur le rocher. C’était informe, grossier, ignorant, mais l’attitude s’y trouvait, le mouvement, surtout. Le peintre, posant sa main sur la tête ébouriffée du gamin, honteux d’être surpris, lui releva le front, le regarda brusquement et chercha à surprendre l’avenir de cette jeune intelligence dans l’éclair de ses yeux noirs.
–Veux-tu venir avec moi à Paris, demanda l’artiste, je ferai de toi un sculpteur.
Jacques devint rouge de contentement: puis il baissa la tête, subitement attristé:
–Vous voulez vous moquer de moi.
–Je ne plaisante pas, mon enfant.
–Bien vrai?
Un sourire illuminait ce jeune visage, les yeux avaient une flamme d’espoir, de ravissement.
–Je te ferai copier autre chose que des crabes; mais il faudra travailler, travailler beaucoup, toujours.
–Je ne crains pas ma peine, allez! essayez.
–C’est dit. Je t’emmène à la fin du mois.
Le peintre, homme de cœur et de talent, ne s’intéressa pas à moitié à son petit protégé. Avant toute autre leçon, il le plaça dans un collège pour lui faire donner une éducation sérieuse, l’instruction indispensable pour un artiste, pour un homme appelé à voir le monde.
Jacques se montra d’une merveilleuse docilité, d’un zèle et d’un dévouement incessants; il continua avec tant d’ardeur qu’à dix-sept ans son bienfaiteur le retirait du collège pour le placer chez un sculpteur de ses amis. Désormais, l’enfant devenait jeune homme; sa vocation se dessina rapidement et ses maîtres purent présager la haute destinée réservée à ce petit pêcheur breton.
La mort de cet intelligent protecteur fut pour lui comme la perte d’un père: il s’en montra longtemps inconsolable. Il fallut son tempérament de travailleur et sa passion d’artiste pour surmonter ce premier et rude chagrin. A partir de ce deuil, il se renferma presque complètement, ne fréquentant qu’un cercle restreint d’amis et de camarades, fuyant le monde qu’il craignait et dont une certaine sauvagerie native l’éloignait.
Presque tous les ans, à des époques différentes, il allait passer quelques jours auprès de ses parents qu’il adorait et dont il pouvait maintenant se faire le bienfaiteur. Sur toute la côte, de Saint-Gildas à Port-Navalo, à Sarzeaux et plus loin encore, on ne parlait que du gars Du Houx, l’artiste, le Parisien qui gagnait des monceaux d’écus.
Sans être riche, il travaillait suffisamment pour vivre à son aise et servir une petite rente aux deux anciens pêcheurs de Saint-Gildas: ceux-ci ne parlaient de leur enfant qu’avec des larmes de joie et d’orgueil. Complètement tirés de la misère, les braves gens habitaient une maisonnette achetée par le sculpteur et n’allaient plus pêcher que pour leur amusement.
Jacques Du Houx venait se retremper là des travaux et de la vie fatigante de Paris, respirant à pleins poumons l’air natal, se promenant à travers tout le pays, dans l’intérieur des terres, le long des côtes et s’imprégnant des senteurs sauvages de son berceau.
Maintenant, se trouvant plus à même d’en apprécier les beautés, il ne pouvait regarder sans une profonde émotion cette église de Saint-Gildas, relique du douzième siècle., bien que la tour soit une restauration du dix-septième.
Que de fois il s’était arrêté, déjà pensif, attiré par les deux guerriers à cheval qui joutent la lance au poing sur le mur noir de la chapelle absidiale. Leurs cottes de mailles, leurs casques normands à forme conique et leurs boucliers oblongs restaient gravés dans son esprit avec la netteté d’empreinte d’un camée. Peut-être avait-il alors comme un pressentiment de l’avenir.
Enfant, il allait examiner sans crainte les figures grimaçantes d’hommes et d’animaux qui peuplent le mur extérieur des chapelles et les chapiteaux feuillus des colonnes enveloppant le chœur, tandis que ses camarades se sauvaient peureusement. Oui, sa vocation datait certainement de ces lointaines années, avant la rencontre du peintre, avant le crabe modelé en cire. Jacques aimait à rechercher ainsi en lui les prémices de sa passion artistique et son village lui en devenait plus cher.
C’était avec une émotion absolument sincère et naïve, avec un joyeux recueillement que le jeune sculpteur revoyait tous les endroits qu’il fréquentait au temps insouciant de son enfance.
Il y trouvait en plus l’attrait puissant et charmeur du souvenir.
Là, il avait failli rester, un soir de haute marée, déjà cerné par les vagues, se croyant perdu, et n’avait dû la vie qu’à sa. connaissance parfaite des sentiers escarpés de la falaise, ainsi qu’à son agilité.
Plus loin, un artiste lui ayant confié sa palette et ses pinceaux, s’était amusé à lui faire barbouiller de couleurs des gal ets, l’initiant au mystère chimique des nuances et des tons composés.
Ici enfin, il faisait la connaissance de son maître, de son regretté protecteur: de ce point spécial dataient sa fortune, sa gloire, son existence artistique.
Un irrésistible attendrissement le saisissait peu à peu à la gorge, à mesure que les souvenirs de son enfance, ainsi évoqués, montaient un à un du passé; son cœur battait doucement, ses yeux se mouillaient et il continuait lentement ses promenades, comme une sorte de pieux pèlerinage au milieu d’objets sacrés.
Comme autrefois aussi, il passait des heures dans les rochers, mais aujourd’hui ses regards trouvaient à l’horizon de l’Atlantique mille silhouettes que l’enfant y cherchait vainement. Ses rêves avaient des formes palpables; son but devenait une réalité et l’ambition la plus noble gonflait son cœur; car il ne se contentait pas des deux médailles qu’il avait déjà obtenues au Salon.
Rien ne semblait devoir entraver cette carrière superbe et il vivait joyeux, sans pressentiments, confiant en l’avenir.
II
L’esprit dans les nuages, l’œil ébloui d’un rêve que lui déroule son imagination, Jacques Du Houx sort de chez lui et descend l’escalier qui, de sa chambre, conduit à son atelier, situé au rez-de-chaussée. Ses vingt-cinq ans excusent la chanson d’amour fredonnée par ses lèvres: il chante machinalement, presque insensible aux choses de la terre, enivré d’une radieuse fiction.
A un étage inférieur, une porte s’est brusquement fermée, arrachant le jeune homme à son extase. Un parfum léger arrive à ses narines, tandis que le froissement soyeux d’une robe caresse avec bruit les marches, et devant lui passe une femme d’une superbe tournure; la ligne onduleuse des épaules et de la taille, l’élégante et souple cambrure des reins, absorbent le regard admirateur de l’artiste: en même temps sa curiosité s’éveille.
Un mouchoir glissant le long des plis de la robe et s’arrêtant à l’angle d’une marche à l’insu de l’inconnue, lui sert de prétexte pour l’aborder et voir son visage:
«–Pardon, madame, fait Jacques qui tient dans sa main l’objet perdu, ceci vous appartient.»
Se retournant par un gracieux mouvement, elle remercia d’un sourire en inclinant coquettement la tête; mais son œil noir enveloppa d’un rayonnement de feu le jeune artiste qui baissa les yeux comme sous une puissance supérieure.
«–Je vous remercie, monsieur, de me montrer que la galanterie va de pair avec le talent.
–Que voulez-vous dire? balbutia Jacques, réprimant à peine le trouble causé par cette femme.
–N’êtes-vous pas monsieur Jacques Du Houx, le sculpteur?
–Mon nom si peu connu a-t-il pu parvenir jusqu’à vous!
–Je suis votre voisine.
–Madame de Santarès! s’écria le jeune homme la regardant en face et rougissant de sa précipitation à prononcer ce nom.
–Vous me connaissez, reprit-elle avec un léger sourire.
–Ne m’avez-vous pas reconnu, — sans m’avoir jamais vu.
–Prenez garde, monsieur Jacques Du Houx, prenez garde, et elle le menaçait du bout de son doigt ganté, nous allons faire connaissance; mais vous avouerez bien que je n’en suis pas coupable.
–Votre mouchoir plutôt! repartit en riant le sculpteur.
–Comme dans les romans.
–Quel gros mot pour une rencontre, un devoir de politesse et l’échange de quelques paroles.
–Nous savons déjà qui nous sommes l’un et l’autre: la présentation est faite.
–On m’a tant parlé de vous, madame.
–Voilà un on bien indiscret; c’est peut-être le même qui me racontait vos succès.
–Mes succès!
–Je suis sincère, comme tout le monde.
–Vous me rendrez confus, je vous assure.
–Quand vous me connaîtrez mieux, vous vous mettrez plus à l’aise.
–Que désirez-vous donc de moii? Saurai-je vous refuser?
–J’espère bien que non, fit-elle– et, avec une révérence moitié ironique et moitié sérieuse.–Monsieur mon voisin voudra-t-il me faire le plaisir de venir prendre le thé mardi prochain?
–Que de remerciements je devrai à ce petit mouchoir!
–Voulez-vous le garder en souvenir? .–d’un geste brusque elle tendit à Jacques la batiste brodée. L’artiste eut un moment de stupéfaction et d’hésitation: il s’inclina pour dissimuler son trouble et éviter le regard brûlant de son interlocutrice.
–Madame!
–Je vous ai prévenu, nous allons être amis; vous viendrez, n’est-ce pas? Je compte sur vous.»
Un sourire charmant vint dominer le sculpteur qui sentit un trouble étrange en lui-même, une sorte de combat intérieur entre la réalité et un idéal longtemps chéri.
–J’irai, madame, avec grand plaisir!
–C’est entendu! Tous les mardis je reçois: on rit, on cause, on chante, vous serez des nôtres à l’avenir, des miens si vous le préférez. Merci et à mardi, mon voisin.»
L’enchanteresse se retire, montrant l’émail de ses dents dans un dernier adieu et saluant d’un geste charmant de la main.
Jacques la suit du regard, pâle, indécis, confondu de la rapidité de cette scène et comme énervé par cette femme. Il court jusqu’à la porte de la rue pour voir plus longtemps cette forme voluptueuse qui, se glissant dans son esprit, s’y grave.–Il croit rêver; mais un parfum, connu déjà, monte jusqu’à lui et il regarde avec ébahissement le mouchoir pressé par ses doigts: tout cela est parfaitement vrai.
–Il était sorti radieux de sa chambre, la joie au cœur, la chanson aux lèvres, amoureux d’un rêve en poète, en artiste, et, tout à coup, une femme ayant passé, il n’avait plus ni force, ni gaieté en pénétrant dans son atelier. Plein d’une accablante préoccupation, Jacques alla s’asseoir sur un divan adossé au mur, après avoir jeté un vague regard sur ses travaux, ses études et ses ébauches; quelque chose d’inconnu lui ayant soudainement enlevé le– goût du travail, il laisse le linge mouillé sur la maquette de terre glaise qu’il pétrissait la veille avec tant d’ardeur, tant d’entrain et de plaisir; cette rencontre inattendue a détruit une image idéale que forgeait depuis quelque temps, avec la fièvre ardente de la conception, son cerveau d’artiste.
–Égoïsme d’amant, raffinement de songeur, il s’était créé pour lui tout seul une madame de Santarès n’ayant aucune ressemblance avec celle qu’il venait de voir, se rapprochant plus de la déité et moins de la femme.
L’enveloppant de sa poésie comme d’un voile aveuglant et merveilleux, il avait adoré un fantôme, un être imaginaire, il le constatait maintenant avec cet écrasement que produit le désespoir, le découragement ou une désillusion trop violente. Une accablante lassitude pesait sur ses membres.
–Comment! cette femme charmante entre toutes, ce modèle de grâce et de modestie que, avec son esprit un peu enclin aux mystiques figurations du moyen âge. il concevait seulement semblable aux saintes, au milieu d’un nimbe d’or et de blancheur, pouvait être la même qui, le rencontrant pour la première fois, l’invitait si brusquement et d’une façon si provocante!
Il sentait en lui un douloureux déchirement, en perdant ainsi la virginité d’une illusion. Rien n’avait pu le préparer à ce désenchantement, rien n’avait pu le mettre en garde contre lui-même. Mais, cette fois, il avait vu et la secousse ébranlait rudedement son cerveau.
L’ange rêvé s’effaçait sans retour devant une femme grande et forte, à la voix de contralto pleine de modulations puissantes; l’amante de sa capricieuse pensée, si longtemps bercée dans son cerveau, se transformait en une majesté souriante; l’idéal aux ailes d’azur, aux lignes vaporeuses devenait une superbe créature aux tresses noirs, aux contours opulents, à l’œil ardent et aux lèvres retrousséès vers les coins, tranchant par leur pourpre sur la blancheur des dents. Il ne se l’était jamais figurée ainsi; le contraste le frappait d’une sorte d’anéantissement aussi physique que moral: il aimait son rêve et tout son être repoussait la véritable madame de Santarès.
Un soir, dans une maison où il avait été invité, Jacques Du Houx entendit une dame faire l’éloge de madame de Santarès, qu’elle connaissait, et chez laquelle elle allait souvent; il ne prêta d’abord qu’une oreille inattentive à la conversation. Puis, quand il apprit que la dame habitait la même maison que lui, il s’y intéressa davantage et finit par en être plus que préoccupé, obsédé: cette madame de Santarès, éveillant toutes les sensibilités de son imagination, il rentra chez lui complètement charmé. Immédiatement, sous cette influence nouvelle, son cerveau créa une image ravissante, réunissant toutes les beautés de la femme et toutes ses qualités.
Il avait formé par la puissance de cette conception spirituelle une créature idéale qui devint le seul type digne de son amour, l’unique maître de son cœur; cette chimère le dominait à un tel point qu’il ne put se sentir contenté qu’en lui donnant une figure palpable. Un mois entier il avait travaillé avec ardeur; sous ses doigts inspirés la terre avait pris une forme gracieuse, de jeune femme; toutes les indications étaient placées et visibles pour son œil d’artiste; un effort et l’œuvre allait s’élancer de ses derniers langes, rayonnante, presque vivante: il la sentait, il la voyait, il la touchait.
Maintenant qu’il connaît la véritable madame de Santarès, la réalité a lourdement écrasé son idéal. L’inspiration poétique a déserté son front et ce rêve dont il s’enivrait depuis un mois s’envole inachevé.
Après les quelques phrases échangées avec sa voisine, un engourdissement involontaire s’était abattu sur lui avec une invincible pesanteur; un parfum vague montait par bouffées à son cerveau y anéantissant les derniers contours de son rêve; une volupté dangereuse et insinuante, qu’il n’essayait même pas de repousser, le dominait. Il revoyait sa bien-aimée d’autrefois, mais sous sa nouvelle forme et, malgré lui, sans que rien en lui ne s’y opposât en cet instant, cette image s’imposait à son esprit, chassant l’autre peu à peu.
Par un brusque mouvement, une sorte de sursaut nerveux comme au sortir du cauchemar, il s’arrache tout frissonnant à ce lâche énervement. Alors ses yeux rencontrent ce mouchoir, dont les aromes subtils le pénètrent jusqu’aux moelles et font sans doute naître ces pensées séduisantes: se relevant, il cache au plus profond d’un tiroir le perfide tissu.–Puis, réunissant ses forces et faisant appel à sa volonté, le sculpteur se décide à continuer son travail; il soulève le linge mouillé qui cache son projet: c’est une jeune femme élégante et mince, dont les vêtements enveloppent les membres sans les cacher. Les deux mains jointes pendent doucement allongées, la tête un peu rejetée en arrière regarde le ciel; cette figure est d’une grande simplicité, d’un jet très pur et d’une touchante chasteté.–Ce rêve qu’il a ainsi compris et reproduit, Jacques le reconnaît de nouveau, le ressaisit, s’affermissant contre de basses tentations à mesure qu’il se plonge dans les ondes fraîches de l’art, dans la sainteté de l’étude.–Saisissant ses outils d’une main plus ferme il essaie de reprendre la tâche qu’il s’est donnée; l’instrument trompant les ardeurs de l’artiste, le laisse impuissant, incapable de rendre son idée: l’image fatale de cette femme se place brutalement, avec toutes ses provocations, entre son œuvre et lui, et alors il croit impossible de retrouver son divin idéal.
Dans un moment de fureur désespérée, le sculpteur leva son marteau pour anéantir son travail d’un mois; mais, au moment de frapper, le courage lui manqua; il lui semblait que ce serait un suicide, qu’il s’écraserait le cœur du même coup; avec un sombre découragement il rejeta le voile sur le bloc inachevé. Il s’assit de nouveau et les pensées amères inondèrent tumultueusement son cerveau.
–C’est en vain qu’il cherche à échapper à cette puissance étrangère, dont l’ascendant le révolte, cette femme occupe déjà son esprit plus qu’il ne saurait le dire, plus qu’il ne voudrait l’avouer: cependant elle est aussi antipathique à l’homme qu’à l’artiste.
–Si peu semblable à la création primitive de son imagination elle n’a aucun droit sur son cœur, elle n’en saurait jamais avoir aucun. Et puis, peut-il lui pardonner d’avoir détruit son œuvre de prédilection, d’avoir étouffé dans le germe cette jeune figure prête à sortir de la terre, radieuse et parée de toutes les séductions!