Kitabı oxu: «La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique»
Harriet Beecher Stowe
La case de l'oncle Tom; ou, vie des nègres en Amérique

Publié par Good Press, 2022
EAN 4064066081225
Table des matières
PRÉFACE.
LA CASE DE L'ONCLE TOM.
CHAPITRE PREMIER.
Où le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment humain.
CHAPITRE II.
La mère.
CHAPITRE III.
Époux et père.
CHAPITRE IV.
Une soirée dans la case de l'oncle Tom.
CHAPITRE V.
Où l'on voit les sentiments de la marchandise humaine quand elle change de propriétaire.
CHAPITRE VI.
Découverte.
CHAPITRE VII.
Les angoisses d'une mère.
CHAPITRE VIII.
Les chasseurs d'hommes.
CHAPITRE IX.
Où l'on voit qu'un sénateur n'est qu'un homme.
CHAPITRE X.
Livraison de la marchandise.
CHAPITRE XI.
CHAPITRE XII.
Un commerce permis par la loi.
CHAPITRE XIII.
Chez les quakers.
CHAPITRE XIV.
Évangéline.
CHAPITRE XV.
Le nouveau maître de Tom.
CHAPITRE XVI.
La maîtresse de Tom et ses opinions.
CHAPITRE XVII.
Comment se défend un homme libre.
CHAPITRE XVIII.
Expériences et opinions de miss Ophélia.
CHAPITRE XIX.
Où l'on parle encore des expériences et des opinions de miss Ophélia.
CHAPITRE XX.
Topsy.
CHAPITRE XXI.
Le Kentucky.
CHAPITRE XXII.
L'arbre se flétrit.—La fleur se fane.
CHAPITRE XXIII.
Henrique.
CHAPITRE XXIV.
Sinistres présages.
CHAPITRE XXV.
La petite Évangéliste.
CHAPITRE XXVI.
La mort.
CHAPITRE XXVII.
La fin de tout ce qui est terrestre.
CHAPITRE XXVIII.
Réunion.
CHAPITRE XXIX.
Les abandonnés.
CHAPITRE XXX.
Un magasin d'esclaves.
CHAPITRE XXXI.
La traversée.
CHAPITRE XXXII.
Lieux sombres.
CHAPITRE XXXIII.
Cassy.
CHAPITRE XXXIV.
Histoire de la quarteronne.
CHAPITRE XXXV.
Les gages de tendresse.
CHAPITRE XXXVI.
Emmeline et Cassy.
CHAPITRE XXXVII.
Liberté.
CHAPITRE XXXVIII.
La victoire.
CHAPITRE XXXIX.
Le stratagème.
CHAPITRE XL.
Le martyr.
CHAPITRE XLI.
Le jeune maître.
CHAPITRE XLII.
Une histoire de revenants véritable.
CHAPITRE XLIII.
Résultats.
CHAPITRE XLIV.
Le libérateur.
CHAPITRE XLV.
Quelques remarques pour conclure.
PRÉFACE.
Table des matières
L'Oncle Tom est moins un roman qu'un plaidoyer politique et social; le côté artistique de l'œuvre est bien le dernier souci de l'auteur. Son livre est conçu dans le même système, exécuté dans les mêmes conditions que les discours prononcés chaque jour par les orateurs américains dans les clubs ou à la tribune de Washington. Il va au but, il y va tout droit, à travers les obstacles, emportant tout avec lui, et se faisant un auxiliaire et un moyen de tout ce qu'il rencontre. Tout lui est bon, pourvu que ce soit une arme, offensive ou défensive. Ne lui demandez pas les secrets, la recherche, la finesse de la composition, les ficelles du métier, comme on dit chez nous, les ingénieuses délicatesses de l'art, comme nous les entendons aujourd'hui. Mme Beecher haussera les épaules et passera outre.
On a comparé avec raison son livre à un grand meeting religieux et politique, un meeting abolitionniste, où l'orateur produit une armée de témoins, blancs, noirs, libres, esclaves, qui viennent des quatre points cardinaux; ils ne se connaissent pas, ils s'étonnent de se trouver ensemble, mais tous leurs témoignages concourent au même but, et l'orateur qui les résume en fait un magnifique plaidoyer!
Le héros du roman, Tom, prend des proportions grandioses. C'est un Prométhée nègre dont l'esclavage est le vautour; mais c'est aussi un Prométhée résigné, chrétien, qui répond à l'insulte par le pardon, aux blasphèmes par les prières. Il aime ceux qui le persécutent, il donnerait sa vie pour ses bourreaux. C'est en un mot le type de la plus parfaite vertu: la vertu chrétienne.
VI
Le personnage de Tom atteint souvent des proportions épiques; pour moi, j'avoue humblement que je ne connais dans aucune littérature, classique ou non, un caractère dont la grandeur morale m'ait frappé davantage. La sublimité n'a pas de couleur; Tom est tout simplement sublime: ce n'est pas, comme les héros de lord Byron, dont la grandeur est toujours fausse et romanesque, un colosse aux pieds d'argile, que fait tomber dans la poudre une petite pierre roulant de la montagne, pour parler comme l'Écriture; c'est la statue d'or fin placée sur un piédestal inébranlable. Ce qui ajoute un nouveau charme au caractère de Tom, c'est la tendresse compatissante qui s'exhale à chaque instant de son âme: les trésors de sa pitié sont ouverts à tous les malheurs; les larmes qu'il se refuse, comme il les donne aux autres! Peu de types font mieux ressortir tout ce qu'il y a de grandeur vraie dans le christianisme; c'est un esclave, c'est le fils de cette race humiliée et méprisée que l'Afrique ne peut même pas garder chez elle! Il ne sait rien.... pas même écrire les trois lettres de son nom; mais la grâce l'a touché, mais le rayon d'en haut l'éclaire, mais le Christ lui a parlé, cœur à cœur, et sa langue va maintenant bégayer une doctrine plus souverainement belle que celle de Socrate ou de Zénon. Il y aura sous la simplicité de sa phrase enfantine une sagesse fille de Dieu, belle à faire pâlir les sagesses de tous les philosophes passés, présents et futurs; Fénelon lui-même, chrétien comme s'il eût reçu le miel des lèvres divines du Christ, Fénelon n'a pas plus d'onction que ce pauvre vieil esclave, qui prêche par l'exemple et par la parole, et qui convertit avec le sang répandu autant que par les bienfaits accordés.
Nous l'avons déjà dit: le livre de Mme Beecher Stowe est une œuvre de propagande, un plaidoyer abolitionniste. Ce n'est pas ce que nous appellerions en France une œuvre d'art. Il est au livre composé par nos habiles ce qu'est à une tragédie de Racine,—savante dans sa simplicité, exquise dans ses détails, majestueuse dans son ensemble,—une revue de vaudeville à tableaux successifs, avec le sifflet du machiniste pour transition..... mais une revue écrite avec VII tous les frémissements et toutes les circonstances de la passion éloquente.
L'histoire commence de dix côtés à la fois, ou plutôt ce sont dix histoires qui s'avancent sur une même ligne, se retrouvant, se quittant, finissant ou ne finissant pas. Mais à côté, ou plutôt au-dessus de cette étrange et condamnable variété des moyens, il y a l'unité souveraine et puissante du but. Les épisodes en apparence les plus détournés reviennent au poëme par des circuits, ou plutôt ils n'en sortent pas. Les détails les plus fugitifs sont des arguments habiles qui prouvent la thèse. Il y a dans ce livre la plus terrible et la plus irrésistible de toutes les logiques: la logique de la passion. L'auteur veut vous convaincre, vous toucher, vous remuer. Peu lui importe que ses moyens soient avoués de la rhétorique ou approuvés d'Aristote: il s'agit bien vraiment de la rhétorique ou d'Aristote: il s'agit de sang et de larmes. Je ne sais pas, personne ne sait quelles destinées attendent la littérature américaine. Elle est au pôle antarctique de la littérature qui jusqu'ici s'appela la littérature classique, et que l'admiration des hommes se lègue d'un siècle à l'autre. L'artiste grec contient et maîtrise son émotion; il sculpte d'une main ferme dans le paros éclatant, et la déesse jaillit du bloc, belle avant même de vivre.
La littérature américaine, fille d'une civilisation improvisée, écrivant d'une main et de l'autre luttant contre cette matière rebelle qu'il faut asservir, n'arrivera pas de sitôt à ce calme radieux, à cette majesté sereine des maîtres antiques. Tel n'est pas d'ailleurs le caractère du génie propre à la race anglo-saxonne, qui verse aujourd'hui le flot de ses immigrations sur les deux mondes.
Si, du reste, on comprit jamais le trouble et l'émotion d'un auteur, c'est bien quand il plaide la cause de l'humanité.
Mme Beecher Stowe, comme tous les grands poëtes, a le sentiment vif et profond de la nature. Je ne connais rien de plus jeune et de plus frais que ses paysages; avec elle l'eau frissonne, les fleurs embaument, les forêts ont de doux murmures. J'ai vu dans son livre des couchers de soleil tout pleins de tièdes rayons. Ses paysages sont splendides comme VIII la jeune nature de l'Amérique. Mais ce qu'elle peint mieux encore, ce sont les splendeurs du monde moral et le charme délicat des âmes choisies. «Autrefois, me disait une jeune femme, je ne pleurais qu'à ce qui était triste; maintenant je pleure à ce qui est beau!» Elle venait de fermer l'Oncle Tom. Mme Beecher Stowe a fait de délicieux pastels d'enfant. Le petit Harry, le fils de Georges, est un chérubin joufflu à qui sa mère a coupé les ailes. Les sentiments de la famille, l'amour maternel, par exemple, prennent chez l'auteur une intensité toute-puissante. Je ne parle pas de cette belle et violente Élisa; c'est une figure épique, une Andromaque au teint bistré; mais cette affection sainte, quand elle se mélange de larmes et de regrets, prend tout à coup des attendrissements infinis. Je ne connais rien de plus charmant que cette scène où Mme Bird donne à l'esclave fugitif les vêtements de son petit enfant mort. C'est en même temps un tableau d'intérieur peint avec une finesse de touche incomparable: un pinceau hollandais qui aurait le don des larmes.
La Case de l'oncle Tom n'est pas seulement un beau livre, c'est encore une bonne action, et il est heureux de penser qu'au milieu du débordement des mauvaises mœurs littéraires de ce siècle, c'est là une des causes de son succès. Ce succès honore la civilisation chrétienne.
Louis Énault.
LA CASE
DE
L'ONCLE TOM.
Table des matières
CHAPITRE PREMIER.
Table des matières
Où le lecteur fait connaissance avec un homme vraiment humain.
Table des matières
Vers le soir d'une froide journée de février, deux gentlemen étaient assis devant une bouteille vide, dans une salle à manger confortablement meublée de la ville de P..., dans le Kentucky. Pas de domestiques autour d'eux: les siéges étaient fort rapprochés, et les deux gentlemen semblaient discuter quelque question d'un vif intérêt.
C'est par politesse que nous avons employé jusqu'ici le mot de gentlemen[1]. Un de ces deux hommes, quand on l'examinait avec attention, ne paraissait pas mériter cette qualification: il n'avait vraiment pas la mine d'un gentleman. Il était court et épais; ses traits étaient grossiers et communs; son air à la fois prétentieux et insolent révélait l'homme d'une condition inférieure voulant se pousser dans le monde et faire sa route en jouant des coudes. Il avait une mise exagérée: gilet brillant et de toutes couleurs, cravate bleue semée de points jaunes, et nœud pimpant, tout à fait en harmonie avec l'aspect du personnage. Ses mains, courtes et larges, étaient surabondamment ornées d'anneaux. Il portait une massive chaîne de montre en or, avec une grappe de breloques gigantesques; il avait l'habitude, dans l'ardeur de la conversation, de les faire sonner et retentir avec des marques de vive satisfaction. Sa conversation était un défi audacieux jeté sans cesse à la grammaire de Muray; il avait soin de temps en temps de la munir de termes assez profanes, que notre vif désir d'être exact ne nous permet cependant point de rapporter.
Son compagnon, M. Shelby, avait au contraire toute l'apparence d'un gentleman. La scène se passait chez lui; l'arrangement et la tenue de la maison indiquaient une condition aisée et même opulente. Ainsi que nous l'avons déjà dit, la discussion était vive entre ces deux hommes.
«Voilà comme j'entends arranger l'affaire, disait M. Shelby.
—De cette façon-là je ne puis pas, monsieur Shelby, je ne puis pas! reprenait l'autre, en élevant un verre de vin entre ses yeux et la lumière.
—Cependant, Haley, Tom est un rare sujet; sur ma parole, il vaudrait cette somme par toute la terre: un homme rangé, honnête, capable, et qui fait marcher ma ferme comme une horloge.
—Honnête! vous voulez dire autant qu'un nègre peut l'être, reprit Haley, en se servant un verre d'eau-de-vie.
—Non, je veux dire réellement honnête, rangé, sensible et pieux. Il doit sa religion à une mission ambulante[2], qui passait il y a quatre ans par ici; je crois sa religion vraie. Je lui ai confié depuis tout ce que j'ai, argent, maison, chevaux; je le laisse aller et venir dans le pays; toujours et partout je l'ai trouvé exact et fidèle.
—Il y a des gens, fit Haley avec un geste naïf, qui ne croient pas que les nègres soient véritablement religieux; pour moi, je le crois: dans un des derniers lots que j'ai eus à Orléans, je suis tombé sur un individu—une bonne rencontre—si doux, si paisible! c'était un plaisir de l'entendre prier. Il m'a rapporté une somme assez ronde.... Je l'achetai bon marché d'un homme qui était obligé de vendre; j'ai réalisé avec lui six cents[3]. Oui, j'estime que la religion est une bonne chose dans un nègre, quand l'article n'est pas falsifié....
—Eh bien! reprit l'autre, Tom est vraiment l'article non falsifié. Dernièrement je l'ai envoyé à Cincinnati, seul, pour faire mes affaires et me rapporter cinq cents dollars. «Tom, lui dis-je, j'ai confiance en vous, parce que vous êtes chrétien.... Je sais que vous ne me volerez pas.» Tom revint; j'en étais sûr.... Quelques misérables lui dirent: «Tom! pourquoi ne fuis-tu pas?... Va au Canada!...—Ah! je ne puis pas, répondit-il.... Mon maître a eu confiance en moi!»—On m'a redit ça! Je suis fâché de me séparer de Tom, je dois l'avouer.... Allons! ce sera la balance de notre compte, Haley.... Ce sera cela.... si vous avez un peu de conscience.
—J'ai autant de conscience qu'un homme d'affaires puisse en avoir pour jurer dessus, dit le marchand en manière de plaisanterie, et je suis prêt à faire tout ce qui est raisonnable pour obliger mes amis.... mais les temps sont durs, vraiment trop durs.»
Le marchand poussa quelques soupirs de componction,... et se versa une nouvelle rasade d'eau-de-vie.
«Eh bien! Haley, quelles sont vos dernières conditions? dit M. Shelby après un moment de pénible silence.
—N'avez-vous pas quelque chose, fille ou garçon, à me donner par-dessus le marché, avec Tom?
—Eh mais, personne dont je puisse me passer; à dire vrai, quand je vends, il faut qu'une dure nécessité m'y pousse. Je n'aime pas à me séparer de mes travailleurs: c'est un fait.»
A ce moment la porte s'ouvrit, et un enfant quarteron, de quatre ou cinq ans, entra dans la salle. Il était remarquablement beau et d'une physionomie charmante. Sa chevelure noire, fine comme un duvet de soie, pendait en boucles brillantes autour d'un visage arrondi et tout creusé de fossettes; deux grands yeux noirs, pleins de douceur et de feu, dardaient le regard à travers de longs cils épais. Il regarda curieusement dans l'appartement. Il portait une belle robe de tartan jaune et écarlate, faite avec soin et ajustée de façon à mettre en saillie tous les caractères particuliers de sa beauté de mulâtre; ajoutez à cela un certain air d'assurance comique, mêlée de grâce familière, qui montrait assez que c'était là le favori très-gâté de son maître.
«Viens ça, maître Corbeau! dit M. Shelby en sifflant; et il lui jeta une grappe de raisin.... Allons! attrape.»
L'enfant bondit de toute la vigueur de ses petits membres et saisit sa proie.
Le maître riait.
«Viens ici, Jim!»
L'enfant s'approcha.... Le maître caressa sa tête bouclée et lui tapota le menton.
«Maintenant, Jim, montre à ce gentleman comme tu sais danser et chanter....» L'enfant commença une de ces chansons grotesques et sauvages, assez communes chez les nègres. Sa voix était claire et d'un timbre sonore. Il accompagnait son chant de mouvements vraiment comiques, de ses mains, de ses pieds, de tout son corps. Tous ces mouvements se mesuraient exactement au rhythme de la chanson.
«Bravo! dit Haley en lui jetant un quartier d'orange....
—Maintenant, Jim, marche comme le vieux père Cudjox, quand il a son rhumatisme.»
A l'instant les membres flexibles de l'enfant se déjetèrent et se déformèrent. Une bosse s'éleva entre ses épaules, et, le bâton de son maître à la main, mimant la vieillesse douloureuse sur son visage d'enfant, il boita par la chambre, en trébuchant de droite à gauche comme un octogénaire.
Les deux hommes riaient aux éclats.
«A présent, Jim, dit le maître, montre-nous comment le vieux Eldec Bobbens chante à l'église.»
L'enfant allongea démesurément sa face ronde, et, avec une imperturbable gravité, commença une psalmodie nasillarde.
«Hourra! bravo! quel gaillard! fit Haley.... Marché conclu.... parole donnée. Il appuya la main sur l'épaule de Shelby.... Je prends ce garçon et tout est dit.... Ne suis-je pas arrangeant.... hein?»
A ce moment, la porte fut doucement poussée, et une jeune esclave quarteronne d'à peu près vingt-cinq ans entra dans l'appartement. Il suffisait d'un regard jeté d'elle à l'enfant pour voir que c'était bien là le fils et la mère.
C'était le même œil, noir et brillant, un œil aux longs cils. C'était la même abondance de cheveux noirs et soyeux.... On voyait courir le sang sous sa peau brune, qui prit une teinte plus foncée quand elle aperçut le regard de l'étranger fixé sur elle avec une sorte d'admiration hardie, qui ne prenait pas même la peine de se cacher. Sa mise, d'une irréprochable propreté, laissait ressortir toute la beauté de sa taille élégante. Elle avait la main délicate; ses pieds étroits et ses fines chevilles ne pouvaient échapper à l'investigation rapide du marchand, habitué à parcourir d'un seul regard tous les attraits d'une femme.
«Qu'est-ce donc, Élisa, dit le maître, voyant qu'elle s'arrêtait et le regardait avec une sorte d'hésitation?...
—Pardon, monsieur, je venais chercher Henri....»
L'enfant s'élança vers elle en montrant le butin qu'il avait rassemblé dans un pan de sa robe.
«Eh bien! alors, emmenez-le, dit M. Shelby.» Elle sortit rapidement en l'emportant sur son bras.
«Par Jupiter! s'écria le marchand, voilà un bel article! vous pourrez avec cette fille faire votre fortune à Orléans quand vous voudrez! J'ai vu compter des mille pour des filles qui n'étaient pas plus belles....
—Je n'ai pas besoin de faire ma fortune avec elle, reprit sèchement M. Shelby; et, pour changer le cours de la conversation, il fit sauter le bouchon d'une nouvelle bouteille, sur le mérite de laquelle il demanda l'avis de son compagnon.
—Excellent! première qualité! fit le marchand; puis se retournant, et lui frappant familièrement sur l'épaule, il ajouta: Voyons! combien la fille?... qu'en voulez-vous? que dois-je en dire?
—Monsieur Haley, elle n'est point à vendre; ma femme ne voudrait pas s'en séparer pour son pesant d'or.
—Hé! hé! les femmes n'ont que cela à dire parce qu'elles ne savent pas compter! mais faites-leur voir combien de montres, de plumes et de bijoux elles pourront acheter avec le pesant d'or de quelqu'un, et elles changeront bientôt d'avis.... je vous en réponds.
—Je vous répète, Haley, qu'il ne faut point parler de cela; je dis non, et c'est non! reprit Shelby d'un ton ferme.
—Alors vous me donnerez l'enfant, dit le marchand; vous conviendrez, je pense, que je le mérite bien....
—Eh! que pouvez-vous faire de l'enfant? dit Shelby.
—Eh mais, j'ai un ami qui s'occupe de cette branche de commerce. Il a besoin de beaux enfants qu'il achète pour les revendre. Ce sont des articles de fantaisie: les riches y mettent le prix. Dans les grandes maisons, on veut un beau garçon pour ouvrir la porte, pour servir, pour attendre. Ils rapportent une bonne somme. Ce petit diable, musicien et comédien, fera tout à fait l'affaire.
—J'aimerais mieux ne pas le vendre, dit M. Shelby tout pensif. Le fait est, monsieur, que je suis un homme humain: je n'aime pas à séparer un enfant de sa mère, monsieur.
—En vérité! Oui.... le cri de la nature.... je vous comprends: il y a des moments où les femmes sont très-fâcheuses.... j'ai toujours détesté leurs cris, leurs lamentations.... c'est tout à fait déplaisant.... mais je m'y prends généralement de manière à les éviter, monsieur: faites disparaître la fille un jour.... ou une semaine, et l'affaire se fera tranquillement. Ce sera fini avant qu'elle revienne.... Votre femme peut lui donner des boucles d'oreilles, une robe neuve ou quelque autre bagatelle pour en avoir raison.
—Que Dieu vous écoute donc!
—Ces créatures ne sont pas comme la chair blanche, vous savez bien; on leur remonte le moral en les dirigeant bien. On dit maintenant, continua Haley en prenant un air candide et un ton confidentiel, que ce genre de commerce endurcit le cœur; mais je n'ai jamais trouvé cela. Le fait est que je ne voudrais pas faire ce que font certaines gens. J'en ai vu qui arrachaient violemment un enfant des bras de sa mère pour le vendre.... elle cependant, la pauvre femme, criait comme une folle.... C'est là un bien mauvais système.... il détériore la marchandise, et parfois la rend complétement impropre à son usage.... J'ai connu jadis, à la Nouvelle-Orléans, une fille véritablement belle, qui fut complétement perdue par suite de tels traitements.... L'individu qui l'achetait n'avait que faire de son enfant.... Quand son sang était un peu excité, c'était une vraie femme de race: elle tenait son enfant dans ses bras.... elle marchait.... elle parlait.... c'était terrible à voir! Rien que d'y penser, cela me fait courir le sang tout froid dans les veines. Ils lui arrachèrent donc son enfant et la garrottèrent.... Elle devint folle furieuse et mourut dans la semaine.... Perte nette de mille dollars, et cela par manque de prudence.... et voilà! Il vaut toujours mieux être humain, monsieur; c'est ce que m'apprend mon expérience.»
Le marchand se renversa dans son fauteuil et croisa ses bras avec tous les signes d'une vertu inébranlable, se considérant sans doute comme un second Villeberforce.... Le sujet intéressait au plus haut degré l'honorable gentleman; car, pendant que M. Shelby, tout pensif, enlevait la peau d'une orange, Haley reprit avec une modestie convenable, mais comme s'il eût été poussé par la force de la vérité:
«Je ne pense pas qu'un homme doive se louer lui-même; mais je le dis, parce que c'est la vérité.... je crois que je passe pour avoir les plus beaux troupeaux de nègres qu'on ait amenés ici.... du moins on le dit.... Ils sont en bon état, gras, bien portants, et j'en perds aussi peu que quelque négociant que ce soit. Je le dois à ma manière d'agir, monsieur. L'humanité, monsieur, je puis le dire, est la base de ma conduite!»
M. Shelby ne savait que répondre; aussi dit-il: «En vérité!»
—Maintenant, monsieur, je l'avoue, on s'est moqué de mes idées, on en a ri.... elles ne sont pas populaires.... elles ne sont pas répandues.... mais je m'y suis cramponné.... et grâce à elles j'ai réalisé.... oui monsieur.... elles ont bien payé leur passage.... je puis le dire.»
Et le marchand se mit à rire de sa plaisanterie.
Il y avait quelque chose de si piquant et de si original dans ces démonstrations d'humanité, que M. Shelby lui-même ne put s'empêcher de rire.... Peut-être riez-vous aussi, cher lecteur; mais vous savez que l'humanité revêt chaque jour d'étranges et nouvelles formes, et qu'il n'y aura pas de fin aux stupidités de la race humaine.... en paroles et en actions.
Le rire de M. Shelby encouragea le marchand à continuer.
«C'est étrange, en vérité; mais je n'ai pas pu fourrer cela dans la tête des gens. Il y avait, voyez-vous, Tom Liker, mon ancien associé chez les Natchez: c'était un habile garçon; seulement, avec les nègres, ce Tom était un vrai diable. Il fallait que chez lui ce fût un principe, car je n'ai pas connu un plus tendre cœur parmi ceux qui mangent le pain du bon Dieu. J'avais l'habitude de lui dire:—Eh bien, Tom, quand ces filles sont tristes et qu'elles pleurent, quelle est donc cette façon de leur donner des coups de poing ou de les frapper sur la tête? C'est ridicule, et cela ne fait jamais bien. Leurs cris ne font pas de mal, lui disais-je encore: c'est la nature! et, si la nature n'est pas satisfaite d'un côté, elle le sera de l'autre. De plus, Tom, lui disais-je encore, vous détériorez ces filles; elles tombent malades et quelquefois deviennent laides, particulièrement les jaunes: c'est le diable pour les faire revenir.... Ne pouvez-vous donc les amadouer.... leur parler doucement? Comptez là-dessus, Tom! un peu d'humanité fait plus de profit que vos brutalités et vos coups de poing; on en recueille la récompense. Comptez-y, Tom!—Tom ne put parvenir à gagner cela sur lui; il me gâta tant de marchandise que je fus obligé de rompre avec lui, quoique ce fût un bien bon cœur et une main habile en affaires.
—Et vous pensez que votre système est préférable à celui de Tom? dit M. Shelby.
—Oui, monsieur, je puis le dire. Toutes les fois que cela m'est possible, j'évite les désagréments. Si je veux vendre un enfant, j'éloigne la mère, et, vous le savez: loin des yeux, loin du cœur. Quand c'est fait, quand il n'y a plus moyen, elles en prennent leur parti. Ce n'est pas comme les blancs, qui sont élevés dans la pensée de garder leurs enfants, leur femme et tout. Un nègre qui a été dressé convenablement ne s'attend à rien de pareil, et tout devient ainsi très-facile.
—Je crains, dit M. Shelby, que les miens n'aient point été élevés convenablement.
—Cela se peut. Vous autres, gens du Kentucky, vous gâtez vos nègres, vous les traitez bien. Ce n'est pas de la véritable tendresse, après tout. Voilà un noir! eh bien, il est fait pour rouler dans le monde, pour être vendu à Tom, à Dick, et Dieu sait à qui! Il n'est pas bon de lui donner des idées, des espérances, pour qu'il se trouve ensuite exposé à des misères, à des duretés qui lui sembleront plus pénibles.... J'ose dire qu'il vaudrait mieux pour vos nègres d'être traités comme ceux de toutes les plantations. Vous savez, monsieur Shelby, que chaque homme pense toujours avoir raison; je pense donc que j'agis comme il faut agir avec les nègres.
—On est fort heureux d'être content de soi, dit M. Shelby en haussant les épaules et sans chercher à déguiser une impression très-défavorable.
—Eh bien! reprit Haley, après que tous deux eurent pendant un instant silencieusement épluché leurs noix.... eh bien! que dites-vous?
—Je vais y réfléchir et en parler avec ma femme, dit M. Shelby. Cependant, Haley, si vous voulez que cette affaire soit menée avec la discrétion dont vous parlez, ne laissez rien transpirer dans le voisinage; le bruit s'en répandrait parmi les miens, et je vous déclare qu'il ne serait pas facile alors de les calmer.
—Motus! je vous le promets! mais en même temps je vous déclare que je suis diablement pressé et qu'il faut que je sache le plus tôt possible sur quoi je puis compter.»
Il se leva et mit son par-dessus.
«Faites-moi demander ce soir, entre six et sept heures, dit M. Shelby, et vous aurez ma réponse.»
Le marchand salua et sortit.
«Dire que je ne puis pas le jeter du haut en bas de l'escalier! pensa M. Shelby quand il vit la porte bien fermée. Quelle impudente effronterie!... Il connaît ses avantages. Ah! si on m'eût dit qu'un jour j'aurais été obligé de vendre Tom à un de ces damnés marchands, j'aurais répondu: «Votre serviteur est-il un chien pour en agir ainsi?....» Et maintenant cela doit être... je le vois.... Et l'enfant d'Élisa! Je vais avoir maille à partir avec ma femme à ce sujet-là.... et pour Tom aussi.... Oh! les dettes! les dettes! Le drôle sait ses avantages.... il en profite.»
C'est peut-être dans l'État de Kentucky que l'esclavage se montre sous sa forme la plus douce. La prédominance générale, de l'agriculture, paisible et régulière, ne donne pas lieu à ces fiévreuses ardeurs du travail forcé que la nécessité des affaires impose aux contrées du sud; dans le Kentucky, la condition de l'esclave est plus en harmonie avec ce que réclament la santé et la raison. Le maître, content d'un profit modéré, n'est pas poussé à ces exigences impitoyables qui forcent la main à cette faible nature humaine partout où l'espoir d'un gain rapide est jeté dans la balance sans autre contre-poids que l'intérêt du faible et de l'opprimé.