Kitabı oxu: «Le diable boiteux des enfants»

Şrift:

Henri Burat de Gurgy

Le diable boiteux des enfants

Scènes morales pour l'éducation


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066324674

Table des matières

PRÉFACE.

CHAPITRE PREMIER.

CHAPITRE II.

CHAPITRE III.

CHAPITRE IV.

CHAPITRE V.

CHAPITRE VI.

CHAPITRE VII.

CHAPITRE VIII.

CHAPITRE IX.

CHAPITRE X.

CHAPITRE XI.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XII.

CHAPITRE XIV.

CHAPITRE XV.

CHAPITRE XVI.

CHAPITRE XVII.

CHAPITRE XVIII.

SCÈNE I.

SCENE II.

SCENE III.

SCENE IV.

SCENE V.

SCENE VI.

SCENE VII.

SCENE VIII.

SCENE IX.

SCENE X.

SCENE XI.

SCENE XII.

SCENE XIII.

SCENE XIV.

SCENE XV ET DERNIERE.

CHAPITRE XIX.

CHAPITRE XX.

CHAPITRE XXI.

CHAPITRE XXII.

CHAPITRE XXIII.

CHAPITRE XXIV.

ÉPILOGUE.


PRÉFACE.

Table des matières

Lorsque Lesage lança dans le monde littéraire son immortelle imitation de Luis Vélès de Guevarra, il y eut parmi les hommes d’études une joie inaccoutumée; on s’arracha le livre avec enthousiasme, et l’on proclama le Diable Boiteux un œuvre d’éminemment d’esprit et d’une observation pleine de charme.

Le succès s’étendit, bientôt chez les gens du bel air et l’on ne parla plus dans les salons que d’Asmodée et de Cléophas.

Quiconque n’aurait pu répondre à l’instant sur les aventures du charmant écolier et les fantaisies du démon au pied fourchu, aurait risqué fort d’être pris pour quelque voyageur revenant à l’improviste des Grandes Indes.

La foule se pressait donc chez l’heureux libraire qui voyait partir avec une rapidité inusité, tous les exemplaires d’un livre dont le manuscrit lui avait coûté quelques pistoles à peine.

Un matin deux gentilshommes de bonne mine entrèrent en même temps dans la boutique, se trouvèrent ensemble devant le comptoir, et demandèrent simultanément le Diable Boiteux.

Le libraire répondit d’un air piteux à ses deux acheteurs qu’il ne lui restait plus qu’un seul exemplaire, et qu’ils voulussent bien s’entendre entre eux à qui l’aurait, car leurs droits étant les mêmes il ne saurait prendre sur lui de prononcer en faveur d’aucun des deux.

Les deux jeunes seigneurs se regardèrent et s’étant compris, ils sortirent de la boutique du libraire sans toucher au volume de Lesage. Arrivés dans la rue, ils mirent bravement flamberge au vent et commencèrent à se disputer rudement une victoire dont le Diable Boiteux devait être le prix.

Le cliquetis des épées arrivait jusqu’au marchand qui ne pouvait guère se douter d’un pareil dénouement; il se hasarda à regarder à travers les carreaux de la devanture et voulut se précipiter entre les deux combattants; mais en ce moment l’un d’eux, épuisé par la lutte, se laissa désarmer maladroitement.

— A vous le Diable Boiteux, dit tristement le vaincu ramassant son épée, et il s’éloigna aussi contrarié de sa déception que confus de sa défaite.

Le vainqueur rentra dans la boutique et emporta triomphalement l’exemplaire unique qu’il venait de conquérir le fer à la main.

Disons-le ici, tout étrange que soit le fanatisme de ces deux admirateurs de Lesage, le mérite de son œuvre le justifiait peut-être. Car c’est un livre gai et profond, spirituel et philosophique, railleur et moraliste, sarcastique et bouffon qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques, mais qui s’adresse à des esprits mûris par l’âge, à des intelligences déjà développées par quelque expérience de la vie.

Vous le lirez donc un jour comme l’ont lu vos pères, comme le liront aussi vos neveux.

En attendant ce jour que vous souhaitez peut-être avec une impatience imprudente, nous avons pensé nous inspirer du roman de Lesage, comme lui-même s’était inspiré de la satyre du poëte espagnol.

Molière disait: Je prends mon bien partout où je le trouve. Et Molière avait raison.

Nous avons pensé que s’il est permis aux riches de faire des emprunts, cela devait l’être encore plus aux indigents.

Nous avons donc pris à Lesage sa forme attrayante et son but moral; si nous ne lui avons emprunté que cela, ce n’est pas notre faute, mais nous avons tâché de suppléer cet esprit inimitable par une grande réserve et une prudence de toutes les minutes.

Ceci est un livre spécialement écrit pour vous, jeunes lecteurs, nous ne demandons pas que vous renouveliez auprès de notre éditeur la scène des deux gentilshommes, mais nous souhaitons que vous méditiez attentivement surtout ce que nous présentons à votre jeune intelligence, et que vous vous épargniez ainsi bien des soucis, bien des travers qui vous attendent à l’entrée du monde.

Vous être utile, tel est notre but; aidez-nous à l’atteindre.



CHAPITRE PREMIER.

Table des matières

Physiologie du jeune Babylas de la Galissonnière. — Ses goûts. —Ses penchants. — Son éducation. — Ses défauts.

A quarante-cinq ans, M. de la Galissonnière eut le malheur de perdre une épouse chérie, qui lui laissa en mourant un fils, seul fruit d’une union trop tôt détruite.

Le jeune Babylas était bien l’enfant le plus terrible que l’on pût rencontrer dans tout le quartier.

S’il y avait une sottise à faire, un mauvais tour à jouer, une vilaine plaisanterie à imaginer, il était toujours là, évitant d’en perdre la précieuse occasion.

C’était le fléau de la maison qu’il habitait.

Dès que M. de la Galissonnière partait pour son ministère, Babylas organisait, aidé de quelques petits vauriens qu’il allait recruter, un charivari des plus épouvantables.

S’il n’avait pas assez de tambours, de trompettes et de crécelles pour armer son orchestre, il envahissait la cuisine, et malgré l’opposition de Marguerite, la bonne et vieille gouvernante, le petit démon décrochait pour ses exécutants les lèchefrites et les couvercles de cuivre qui ne revenaient à leurs clous que bosselés et gravement endommagés.

Marguerite se récriait-elle,

— Ne l’écoutez pas, disait-il à ses bruyants amis, Marguerite n’est pas la maîtresse ici, c’est une domestique, et c’est moi qui commande!

Si tout à coup la maison était mise en émoi par les cris d’un pauvre chat suspendu à quelque porte manteau; si un chien jetait l’alarme dans la rue en fuyant avec un paquet de chiffons enflammés attachés à la queue; si des vitres se brisaient avec fracas, si les murs de la salle à manger étaient illustrés de bonshommes à l’aide d’un pinceau à cirage, il ne fallait pas aller chercher bien loin l’auteur de toutes ces prouesses; on retrouvait toujours Babylas sur le théâtre de ses exploits et n’ayant pas eu le temps d’en éviter par la fuite la responsabilité personnelle.

Si les murs de la salle a manger étaient illustrés de bonshommes a l’aide d’un pinceau à cirage


La vieille Marguerite, chargée du gouvernement intérieur de la maison de M. de la Galissonnière, s’efforçait avec une bonté coupable de détruire les traces de ces fautes.

M. de la Galissonnière, imbu de fausses idées à l’égard de son fils, s’imaginait qu’il était d’une constitution très-faible et qu’on ne devrait s’occuper de la culture de son esprit que lorsque ses forces auraient pris un développement complet. Il le laissa donc ainsi jusqu’à huit ans sans l’initier à aucune connaissance.

Un jour il se décida à entreprendre son éducation, et adopta un système déplorable, quand surtout l’élève n’a aucun penchant vers l’étude: au lieu de l’envoyer dans quelque pension où l’émulation stimule toujours les plus paresseux, M. de la Galissonnière donna un professeur particulier à son fils, et ne s’inquiéta plus s’il profitait des leçons qu’on lui donnait avec une patience de Bénédictin.

Babylas trouvait toujours quelque excuse pour s’affranchir d’un devoir.

S’il était question de lire, il prétendait que sa vue se fatiguait en regardant les caractères d’un livre. Alors, il fallait que le pauvre professeur épelât les lettres de chaque syllabe dont M. Babylas voulait bien consentir à répéter le son.

Comme tous les paresseux, il était rempli de caprices.

Il se mit à préférer l’écriture à la lecture, et il se dégoûta aussi promptement de cet exercice que du premier.

L’arithmétique ordinairement si attrayante pour les jeunes écoliers, fut pour lui une science qui se résumait dans cet unique calcul:

6 et 6 font 12.

Quel que fût le nombre qu’on lui demandât, cela faisait toujours 12; Babylas se barricadait derrière son entêtement, et une fois retranché sous cette stupide cuirasse, il était inexpugnable.

Les années s’écoulaient inutilement pour le mauvais élève, et son professeur se promettait chaque jour de prier M. de la Galissonnière de choisir un autre maître pour son fils.

Toujours distrait, n’écoutant jamais les patientes explications qu’on lui donnait, il répondait, quand il était interrogé, les plus impudentes sottises; parfois, cédant aux reproches tout paternels de son maître, il se décidait à vouloir prouver son érudition, et alors, Dieu sait quelles monstruosités son esprit ignorant n’inventait pas! il plaçait l’Europe dans la Russie parce qu’il avait vu sur une carte Russie d’Europe; il soutenait que les Iles Britanniques étaient dans le département de la Manche, sans doute à cause du voisinage de cette partie de l’Océan qui porte son nom.

On eût institué un prix pour le plus sot et le plus ignorant des enfants de onze ans, que M. Babylas de la Galissonnière n’eût trouvé aucun compétiteur et eût obtenu le suffrage universel.

Cependant la nature n’avait pas été avare envers Babylas, elle lui avait prodigué des dons qu’il s’efforçait d’étouffer sous une affreuse paresse.

Son front dénotait une précoce intelligence, sa figure d’un ovale parfait, ses beaux yeux bleus avaient une expression de bonté et de calme qui se trouvait un peu corrigée par un nez légèrement retroussé : à voir cet enfant dans un de ses rares moments de tranquillité, on n’eût jamais deviné le turbulent, l’insipide, le fatigant gamin qu’il était en réalité.

Autant il avait d’ardeur pour le bruit, pour le mal, autant il avait d’apathie pour le travail et l’étude. Toujours couvert de taches, hérissé d’accrocs, il coûtait à la pauvre Marguerite des soins continuels qu’il reconnaissait par la plus grossière et la plus noire ingratitude.

— Tiens! on te paye pour me raccommoder, lui disait-il sans respect pour son âge et pour cette tendresse qu’il ne méritait pas.

La bonne vieille essuyait en silence les larmes que lui faisait verser ce méchant enfant et se hâtait de réparer tout ce qui aurait pu affliger M. de la Galissonnière, si bien que celui-ci, presque toujours à son bureau, ne savait rien de ce qui se passait en son absence.

Voilà comment, avec une bonté mal entendue, avec une faiblesse continuelle, on encourage de mauvais penchants qui deviennent des vices, et l’on prépare le plus affreux avenir à celui que l’on croit obliger.

M. de la Galissonnière réchauffait, sans s’en douter, un serpent dans son sein. Endormi dans une quiétude parfaite, il était loin de se douter de tous les défauts de son fils; mais aussi, combien dut être douloureux son réveil, car plus la confiance a été grande, plus la désillusion est cruelle.

Ce fut une circonstance toute fortuite qui vint dessiller les yeux aveuglés de M. de la Galissonnière, mais elle suffit pour lui montrer enfin l’entière vérité sur le compte de son cher Babylas.



CHAPITRE II.

Table des matières

Nouvelles équipées de M. Babylas. — M. de la Galissonnière est la première victime de la mauvaise éducation de son fils.

La fin de l’année approchait, M. de la Galissonnière, en sa qualité d’employé comptable, avait à dresser d’immenses états qui devaient être terminés pour le 1er janvier.

Les journées ne suffisant pas à ce pénible travail, le fonctionnaire s’était condamné, depuis une semaine, à passer une grande partie des nuits penché sur ses bordereaux qu’il dressait avec satisfaction au milieu de ce silence que Paris ne peut offrir que lorsque toute la population est endormie.

Enfin! M. de la Galissonnière avait terminé sa balance, les chiffres étaient alignés par colonnes serrées, les pages étaient hérissées d’additions interminables, il avait tiré d’une main joyeuse le trait final, cinq heures sonnaient à la pendule.

Le consciencieux fonctionnaire, voyant sa tâche accomplie, se dirigea avec satisfaction vers son lit où il espérait trouver un repos qu’il avait assez mérité.

Le pauvre père avait compté sans son détestable enfant.

Vers sept heures du matin Babylas, qui avait été mis au lit de bonne heure, afin qu’il ne troublât pas M. de la Galissonnière dans ses calculs, ouvrit les yeux et appela la vieille Marguerite qui déjà était à sa cuisine préparant un bouillon pour son maître.

— Marguerite! Marguerite! je veux me lever, moi!

— Taisez-vous donc, petit drôle, lui dit la gouvernante en accourant avec indignation vers son lit.

— Je ne veux plus dormir, ça m’ennuie d’être au lit.

— Vous n’avez donc pitié de personne?

— Je veux que tu m’habilles.

— Vous savez bien que votre papa a passé la nuit à se brûler les yeux sur ses chiffres... laissez-le au moins reposer... il fait à peine jour.

— Ah! je te dis que je veux me lever.

— Vous allez rester tranquille, ou je me fâcherai.

— Ça m’est bien égal!... d’abord, si tu ne m’habilles pas, je vais prendre mon tambour, et papa te forcera bien à faire ce que je veux.

— Miséricorde! s’écria Marguerite, le petit monstre n’y manquerait pas... allons, je vais vous satisfaire.

— A la bonne heure!

— Mais vous viendrez à la cuisine avec moi, et vous n’en bougerez pas...

— Oui, mais à une condition.

— Laquelle?

— Tu me feras cuire des marrons.

— Oui, oui, Babylas, s’empressa de répondre la bonne femme, tu auras tout ce que tu voudras pourvu que tu ne réveilles pas ton papa.

Marguerite se hâta de vêtir Babylas qu’elle emmena avec elle.

Arrivé dans la cuisine, Babylas commença à demander impérieusement ses marrons. Marguerite n’en ayant pas sous la main cherchait à lui faire prendre patience; mais quand ce petit monsieur vit qu’il n’obtenait pas ce qui lui avait été promis, il se mit à pousser des cris épouvantables. Ne sachant où donner de la tête, la gouvernante se décida à descendre pour se procurer ces maudits marrons, et supplia Babylas d’être sage en son absence.

A peine Marguerite fut-elle dans l’escalier que Babylas se faufila dans la chambre de son père et se mit à fureter sur la table. Au bruit que faisait l’enfant, M. de la Galissonnière se réveilla en sursaut et aperçut son cher Babylas occupé à couper avec un canif les bordereaux de fin d’année qu’il transformait en bandes de papier longues et étroites dont il faisait des cigarettes.

Plusieurs étaient déjà brûlées et gisaient encore fumantes sur le tapis de la chambre qui exhalait une forte odeur de roussi.

Se précipiter de son lit, arracher des mains de Babylas les feuilles lacérées, éteindre celles encore allumées fut pour M. de la Galissonnière l’affaire d’un instant.

Mais le mal était fait!

Il était irréparable; des centaines d’additions avaient été réduites en fumée, et le malheureux père resta anéanti, condamné à reprendre un travail aride qui, présenté avec le zèle et l’exactitude dont il avait usé, lui aurait valu une gratification dont la méchanceté de Babylas venait de le priver.

Cette fois, M. de la Galissonnière sortit de son caractère calme et faible; il déclara à son fils que puisqu’il répondait si mal à la bonté et à la tendresse qu’il avait pour lui, il allait prendre à son égard une détermination qui le mettrait désormais à l’abri de ses sottises.

Dès que Marguerite fut revenue, sans lui donner le temps de se lamenter sur le malheur dont son maître était victime, il l’envoya incontinent chez le professeur de Babylas avec prière de se rendre aussitôt auprès de lui.

— Monsieur, dit M. de la Galissonnière dès qu’il vit entrer l’instituteur, je ne puis vous adresser aucun reproche, je les mérite seul. Vous avez sans doute fait tous vos efforts pour corriger le mauvais naturel de mon fils, pour lui inspirer des goûts plus tranquilles et l’amour de l’étude. Babylas a été rebelle à vos soins, à vos conseils. Je reconnais enfin, mais trop tard, que l’éducation particulière convient moins à ce caractère qu’à tout autre. Il faut dans son intérêt que je lui fasse goûter de la vie de collége: je vous ai prié de venir pour vous remercier de vos soins qui ont été si mal reconnus, et régler d’une manière définitive avec vous. Si la détermination que je prends aujourd’hui n’amène aucun résultat, j’embarquerai Babylas comme mousse sur un vaisseau de l’État, et nous verrons si le régime de la marine ne finira pas par le corriger.

Le professeur, retenu par la crainte d’affliger encore M. de la Galissonnière, ne fit aucune réflexion, et Babylas qui entendit ce discours, comprit que son père serait inflexible dans sa résolution.

Un moment il eut envie de pleurer, mais la légèreté de son caractère lui faisant envisager ce qui allait se passer comme un changement en mieux, il refoula ses larmes, et ne s’inquiéta pas trop des soins qu’il allait perdre.

Néanmoins, lorsque quelques jours après cette scène, le jeune Babylas vit Marguerite occupée à renfermer dans une malle un trousseau complet de collégien, qu’il entendit un fiacre s’arrêter devant la porte, et que son père entrant dans l’appartement lui dit avec une sévérité à laquelle il n’était pas accoutumé :

— Partons, monsieur.

Il descendit tristement l’escalier en se retournant à chaque marche vers Marguerite comme s’il eût espéré que celle-ci eût dû le retenir et modifier la résolution de M. de la Galissonnière.

Babylas entra enfin dans la voiture avec son père et il l’entendit crier au cocher:

— Au collége Henri IV.

Alors son cœur gonflé de larmes déborda et il se mit à sangloter en se jetant au cou de M. de la Galissonnière.

Il descendit tristement l’escalier


— Votre repentir me fait plaisir, Babylas; puisse-t-il être sincère!

— Oh! oui, papa, je serai bien sage... retournons à la maison.

— Non, mon fils, j’ai résolu que vous iriez au collége, et cela sera; à la fin de l’année, nous verrons si vous méritez de venir passer vos vacances à la maison paternelle. Jusque-là, rien ne sera changé à ce que j’ai décidé.

Comprenant enfin que toute supplication serait vaine, Babylas se laissa retomber sur un coussin de la voiture, et pleurant à chaudes larmes il arriva ainsi au terme de son petit voyage.



CHAPITRE III.

Table des matières

Babylas subit un examen dans lequel il prouve que les oreilles du roi Midas lui conviendraient à merveille.

Cette journée ne pouvait qu’être féconde en incidents pénibles pour notre héros, aussi devait-il se préparer à subir les mille conséquences de sa conduite passée.

A peine entrés dans le vaste parloir du collége Henri IV, M. de la Galissonnière et Babylas furent accostés par un maître de quartier qui s’informa du but de leur visite..

— Je désire présenter mon fils que voici à M. le proviseur. Hier j’ai eu l’honneur de le voir, et il m’attend aujourd’hui

— En ce cas, monsieur, veuillez me suivre, répondit le maître en ouvrant une porte donnant dans un vaste corridor.

Avant de parvenir à l’appartement du directeur de la maison, Babylas eut le temps de surprendre quelques tableaux qui émurent son indolence et sa paresse.

Il aperçut dans une salle un grand nombre d’élèves prenant leur leçon d’escrime; malgré la rigueur de la saison, ils étaient tous habit bas, et leur front ruisselait de sueur.

Un peu plus loin, il vit dans un réfectoire quelques collégiens dînant par punition après leurs camarades; le menu de leur repas fit faire une grimace assez significative au nouvel écolier habitué à ne manger chez son père que des mets choisis d’après son caprice d’enfant gâté.

Au bout du couloir il rencontra une section conduite en retenue, tandis que leurs amis jouaient dans les cours.

— Eh! eh! se dit Babylas en montant l’escalier, ce n’est pas ce que je me promettais... du pain sec!... point de récréations!... dix maîtres pour vous surveiller!... ce ne sera plus comme chez mon père où Marguerite cachait toutes mes sottises... je faisais tout ce je voulais là-bas... tout le monde obéissait à mes volontés... ici, ce sera à moi d’obéir à celles des autres... Je ne pourrai jamais m’habituer à ce régime-là.

Tandis que sa petite tête se montait ainsi contre la discipline si bien entendue du collége, Babylas se trouva dans le cabinet du proviseur, qui lui demanda, après avoir échangé quelques paroles à voix basse avec M. de la Galissonnière:

— Mon petit ami, dans quelle classe pensez-vous pouvoir entrer?

Babylas leva les yeux sur son interlocuteur, puis les baissant vers le parquet, il devint rouge comme un coquelicot et balbutia entre ses dents:

— Je ne sais pas...

M. de la Galissonnière, qui ne connaissait le savoir de son fils que par les rapports de son professeur, ne pouvait guère mieux fixer le proviseur à cet égard; aussi celui-ci reprit-il sa question sous une autre forme:

— Quels sont les auteurs que vous expliquiez? quelles sont les sciences que votre professeur vous faisait étudier?

— La géographie, répondit bien bas Babylas.

Un léger sourire vint errer sur les lèvres du proviseur qui continua son interrogatoire.

— Vous êtes-vous occupé de langues mortes ou de langues vivantes?

A cette question imprévue Babylas se mit à regarder son père d’un air hébété.

— Eh bien... mais réponds donc à monsieur... que t’enseignait ce professeur que je t’avais donné ?

— Je ne sais pas, répéta Babylas.

Cette fois le proviseur allait éclater de rire; mais en voyant l’attitude décontenancée et malheureuse de M. de la Galissonnière, il se retint par pitié pour le père désolé.

— Alors, mon ami, je vois que vous n’avez appris ni italien, ni anglais, ni latin, et encore moins de grec... à la bonne heure, il faut nous entendre; vous dites connaître la géographie? qu’est-ce qu’une île?

— C’est... c’est... répondit Babylas en regardant son père, c’est-il l’île Louviers, ou l’île Saint-Denis qu’il faut dire, papa?

— Mais non, stupide enfant, s’écria M. de la Galissonnière, monsieur te demande la description d’une île, dis-nous sa forme, et pourquoi on l’appelle ainsi... en un mot comment c’est fait.

— C’est fait, reprit Babylas, c’est fait... comme une île, tu sais bien.

— Je ne sais rien du tout, dit le père en éclatant de colère, réponds à monsieur qui t’interroge et non à moi qui rougis de ton ignorance..

— C’est bien, continua le proviseur, nous voilà fixés sur ses connaissances géographiques, à moins que votre fils ne veuille nous dire en combien de parties se divise le monde que nous habitons.

En même temps le proviseur fit mouvoir sur ses pôles un globe terrestre qui se trouvait à côté de lui.

Babylas se mit à considérer cette machine qu’il examinait attentivement pour la première fois, car M. de la Galissonnière avait négligé de faire cette dépense, que d’ailleurs le professeur de son fils ne lui avait jamais demandée.

— C’est ça, fit Babylas, j’en ai vu sur le quai Voltaire; mais M. Denis, mon maître, m’a dit qu’on m’en achèterait plus tard, parce qu’on ne confiait cela qu’aux enfants soigneux.

— Il y a du moins une certaine franchise dans cette réponse, voyons, mon ami... passons à l’orthographe: écrivez sur ce papier ce que vous voudrez...

Babylas prenant machinalement la plume, fit encore son éternelle réponse.

— Je ne sais pas.

— Allons, n’ayez pas peur, écrivez la première chose venue.

Alors Babylas qu’une sorte de honte concentrée et de colère contre lui-même rendaient encore plus sot qu’à l’ordinaire, écrivit cette véritable énigme, cet hiéroglyphe indéchiffrable.

pas pas me mais aux collet gr. dans rit quatres

Ce qui voulait dire en orthographe humaine,

Papa me met au collége Henri IV.

Le proviseur n’en voulut pas voir davantage, et montrant ce chef-d’œuvre à M. de la Galissonnière, stupéfait d’une pareille ignorance, il reprit:

— Vous le voyez, monsieur, votre fils ne peut entrer tout de suite dans les classes, mais on va l’y préparer; on lui enseignera les éléments nécessaires, et nous verrons après les vacances à lui faire commencer ses études classiques.

— Mettez-le où vous voudrez, monsieur, s’écria le pauvre père au désespoir, faites-en ce qu’il vous plaira. Je vous le laisse, je vous l’abandonne... je ne veux plus en entendre parler... avant qu’il ne sache au moins son alphabet; car je vois bien qu’il ne sait rien du tout, que c’est un véritable âne bâté.

Cela dit, M. de la Galissonnière termina ses arrangements avec le proviseur, et se retira avec les larmes aux yeux, toutefois après avoir donné un dernier adieu plein d’une sévérité toute paternelle à son détestable fils, M. Babylas.



CHAPITRE IV.

Table des matières

Comment Babylas de la Galissonnière fut accueilli par ses nouveaux camarades. — Comment il accepta la vie à laquelle son père l’avait irrévocablement condamné.

La scène que nous venons de rapporter ne dura pas assez de temps pour que la récréation fût terminée, et Babylas, avant de recevoir sa première leçon, fut introduit dans une cour où jouaient de nombreux camarades dont il eut le loisir de faire la connaissance.

Jeté au milieu de cette troupe qui s’agitait en bourdonnant comme un essaim d’abeilles dont on a dérangé la ruche, Babylas s’arrêta tristement en poussant un profond-soupir.

Il ne savait pas que le plus beau temps de la vie est, hélas! celui où la seule peine est l’étude, où le jeu est le seul bonheur.

A peine l’eut-on aperçu qu’il fut entouré d’une myriade d’élèves criant sur tous les tons:

— Un nouveau! un nouveau!

On l’examinait de la tête aux pieds.

— Quelle mine il a! dit l’un.

— A-t-il l’air maussade! reprit un autre.

— Il est méchant, le monsieur! cria un troisième.

— Il a pleuré ! il va pleurer!

— Il pleurera! cria une partie de la bande.

— Il ne pleurera pas! riposta l’autre moitié.

— Il pleurera!

— Il ne pleurera pas!

— Il faudra prendre garde de salir vos bas blancs, fit un petit marmot à l’air espiègle, demain on vous mettra les pieds au bleu.

— Mais voyez donc cette tête de homard!

— Il va nous dévorer!

— Je retiens sa calotte pour faire des balles en élastique!

Babylas était tout décontenancé par ces mille cris qui n’étaient interrompus que par de bruyants éclats de rire. Il se disposait à s’éloigner lorsqu’un jeune mioche qu’on avait surnommé Goliath à cause de l’exiguïté de sa taille, lui barra le passage et se posant devant lui la jambe tendue, une main dans son gilet et l’antre derrière son dos, il lui demanda d’un ton important:

Que fait le papa de Mossieu?...


— Que fait le papa de mossieu?

Babylas avait plus d’envie de pleurer que de répondre; une voix s’écria pour lui:

— C’est un marchand de chandelles!

— C’est un huissier, reprit une autre.

— Ce n’est pas vrai... je le connais, moi... C’est un fabricant de cirage, et le fils vend des hannetons au printemps.

Babylas, impatienté de cette dernière apostrophe, riposta par un violent coup de poing, et son adversaire alla heurter le cercle des auditeurs qui le renvoyèrent comme un volant sur le trop irascible nouveau.

Alors Babylas, s’abandonnant à sa colère, se prit au collet avec son agresseur et après quelques horions équitablement partagés, il parvint à terrasser son partner.

— C’est bien fait! cria-t-on de toutes parts, reconnaissant le courage et la vigueur de Babylas; c’est bien fait!

— C’est trop longtemps l’ennuyer, dit l’Hercule de la troupe en s’avançant vers le vainqueur; tu es un brave, tu as mon estime, je te prends sous ma protection, et malheur à qui oserait t’attaquer!

Babylas, enchanté d’avoir trouvé un protecteur contre cette foule de condisciples dont les réflexions et les malices étaient nouvelles pour lui, prit aussitôt le bras du grand Bernard et déclara que son père était employé supérieur du ministère des finances.

Il n’était pas fàché de donner par ce mot supérieur une meilleure opinion de sa situation dans le monde. En agissant ainsi, le jeune Babylas cédait à ce déplorable amour-propre qui vous pousse à vouloir paraître au-dessus de l’état dans lequel le sort vous a placé : mensonge coupable qui doit avoir sa punition aussitôt que la vérité sera connue, car, mieux vaut se faire plus petit que l’on n’est réellement, que de s’exposer à déchoir dans l’esprit des autres, en se grandissant au moyen d’un titre usurpé, qui tôt ou tard doit vous être enlevé.

Babylas fut cru sur parole.

Il entendit bien quelques réflexions à son adresse dans le genre de celles-ci:

— Il nous en conte, le nouveau.

— Il n’a pas l’air d’être le fils d’un ministre!

Mais ces voix furent couvertes par le roulement du tambour qui annonçait la fin de la récréation.

Après les épreuves de la cour Babylas eut à subir celles de la classe.

Comme l’illustre paresseux n’avait rien retenu de ce qu’on lui avait expliqué pendant les années qu’il avait passées chez son père, on le remit aux premiers éléments de l’éducation. Obligé de recommencer sans cesse, jusqu’à ce qu’il arrivât à mieux faire, il passa les deux heures les plus cruelles qu’il eût encore connues.

Quand ce travail inusité pour lui fut terminé, il eut le droit d’aller s’asseoir devant une table dont le luxe culinaire l’enchanta médiocrement. Mais, à moins de rester avec l’estomac vide, il fallut bien se résigner à faire honneur à l’abondance et aux légumes universitaires.

Quand il monta au dortoir, Marguerite, la bonne vieille, qu’il maltraitait si fort, n’était pas là avec sa bassinoire, pour le déshabiller et chauffer son lit. Il se décida donc à être son propre valet de chambre; il commença à se dépouiller de ses vêtements, et fut tout surpris de réussir comme les autres; et cependant chez son père il eût passé la nuit sur une chaise-plutôt que de défaire un bouton de son gilet.

Il jeta un coup d’œil sur tous ces lits proprets, entourés de petits rideaux blancs et placés sur deux rangs dans cet immense dortoir; il se demanda où était la petite chambre chauffée où il s’était encore endormi la veille.

Ses camarades reposaient déjà depuis longtemps, habitués à cette vie d’ordre et de discipline, que Babylas repassait encore dans son souvenir tous les événements de cette journée qui avait été pour lui une suite d’émotions incessantes, et il se lamentait avec une complaisance particulière, au lieu d’économiser sagement les heures de sommeil qui lui étaient accordées par le règlement du collège.

L’immensité de cette salle, faiblement éclairée par la tremblante lueur d’une lampe prête à s’éteindre, avait jeté dans son imagination mille idées de sotte terreur. Il était là, cloué sur son lit, osant à peine respirer, partagé entre la frayeur qui le dominait et une tentation de s’évader qui s’était emparée de lui. Depuis une demi-heure il hésitait à se lever pour aller faire l’inspection des croisées du dortoir; il s’avisa de tourner la tête, d’écarter les rideaux de son lit et de jeter un coup d’œil vers une fenêtre. Il ne put rien distinguer d’abord, mais bientôt un nuage ayant glissé sur la lune, Babylas put voir tout a son aise qu’aucune précaution n’avait été négligée, et qu’un grillage épais et solide décorait toutes les croisées.

Alors, comprenant qu’il était condamné à vivre dans cette maison que sa paresse lui faisait envisager comme une prison, il versa quelques larmes, enfonça la tête sous ses couvertures et ne tarda pas à y trouver le sommeil.

Le bel Ange aux ailes d’or et d’azur



CHAPITRE V.

Table des matières

Babylas est visité par une double apparition. — Il hésite entre ses deux conseillers. — Ariel et Asmodëe.

A peine notre héros fut-il endormi, qu’un songe s’empara de son esprit.

Babylas crut voir d’un côté de son lit un bel ange vêtu d’une longue tunique blanche comme la neige, ses cheveux d’un blond doré se répandaient en boucles soyeuses sur ses épaules, son regard avait comme un reflet du ciel, et son sourire respirait la bienveillance.

Il mit la main sur le cœur de l’écolier et agitant doucement ses ailes d’azur, il les étendit sur lui comme une égide protectrice.

C’était en effet Ariel, le bon ange de Babylas, qui venait le consoler et lui donner le courage de supporter ses chagrins... Il voulait le tenter du moins, car depuis la naissance de Babylas il ne l’avait jamais quitté, mais tout ce qu’il avait pu obtenir jusque-là, c’était de l’empêcher de s’abandonner tout entier à la funeste influence qu’il paraissait subir.

Aussitôt Babylas crut entendre un éclat de rire strident de l’autre côté de son lit, il lui sembla aussi qu’on s’emparait de son bras.

Tremblant de tous ses membres, Babylas hésita longtemps avant de regarder ce que cela signifiait; il vit une autre apparition qui augmenta son épouvante.

Ce nouveau venu dont le sourire manquait de franchise, dont le regard était pénétrant et incisif, était complétement enveloppé d’un manteau de couleur sombre. La toque de velours jaune qui recouvrait sa tête cachait mal deux petites cornes s’échappant d’une chevelure courte et frisée. Une de ses jambes paraissait plus courte que l’autre et la béquille qu’il tenait à la main semblait nécessaire à la sûreté de sa marche.

Celui-là était Asmodée, le mauvais génie de Babylas.

C’était lui qui exerçait sur cet enfant son funeste pouvoir afin de l’entrainer à la paresse et à la méchanceté.

C’était lui qui avait présidé à toutes ses actions coupables.

C’était lui qui avait pris soin d’étouffer la voix du bon ange chaque fois qu’elle s’élevait pour faire sentir à Babylas les tristes conséquences de sa conduite.

Le pauvre collégien épouvanté par ce spectacle fantastique cherchait vainement à échapper à ces deux êtres mystérieux, mais le bon génie prit aussitôt la parole:

— Babylas, lui dit-il, sois sans crainte, ici comme chez ton père que tu as si fort affligé, je te protége et ne t’abandonnerai pas. Écoute ma voix amie... C’est moi qui jusqu’à ce jour t’ai empêché de tomber dans des fautes plus graves que celles que tu as commises. Le peu que tu sais, c’est à mon influence que tu le dois. J’aurais voulu te rendre parfait, hélas! je n’ai pu que lutter contre une puissance funeste qui te trouve toujours si disposé à te laisser entraîner vers le mal. Je n’ai pu vraincre ta paresse, car ton mauvais Génie, par ses conseils perfides, s’est plu à te la présenter pleine de charmes et d’attraits. Regarde, il est là près de toi, cherchant à te fasciner sous son regard faux et hypocrite... prends garde, Babylas... n’écoute plus ses conseils trompeurs. Il veut t’entraîner à ta perte!

Un ricanement prolongé se fit entendre de l’autre côté du lit de l’écolier.

— Tout beau! s’écria le petit diable boiteux. C’est assez parler pour votre compte, mon beau sire! Babylas, mon ami, ne crois pas un mot de ce que te dit ce bavard... il n’a jamais rien fait pour toi; et s’il s’est occupé de tes affaires, ce n’a été que pour te causer de l’ennui. Par moi, au contraire, tu as goûté les douceurs de l’oisiveté la plus complète; rappelle-toi les bons tours que nous avons imaginés ensemble, et songe à tous ceux que nous pouvons encore accomplir en compagnie l’un de l’autre. Abandonne-toi à moi en toute confiance; et je te promets de te délivrer de cette horrible prison, où, sans moi, tu seras condamné à gémir pendant dix longues années, tandis que si tu consens à me suivre, je t’emmène à l’instant.

— Je te le défends! reprit le bon ange indigné, et puisque tu veux m’enlever tout espoir de faire rentrer mon protégé dans la bonne voie dont tu l’as éloigné, je vais demander au ciel qu’il m’accorde le pouvoir de te retenir captif jusqu’à ce que Babylas n’ait plus rien à craindre de ta lâche perfidie.

Aussitôt le bon ange ouvrant ses ailes, disparut en laissant derrière lui un sillon lumineux.

Le diable boiteux échangeait à peine un signe d’intelligence avec Babylas, que se sentant tout à coup dominé par une puissance supérieure à la sienne, il poussa un long cri d’effroi, et fut comme précipité à travers le plancher qui sembla s’entr’ouvrir pour lui donner passage au milieu de flammes d’une lueur sinistre.

Un grand silence régna un instant, puis une voix que Babylas reconnut pour celle d’Ariel se mit à chanter:

Que la mer a de voiles

Par cette belle nuit!

Que le ciel a d’étoiles

Dans son azur qui luit!

Chaque étoile est un ange,

Un doux ange gardien!

Dans la sainte phalange

Ne vois-tu pas le tien?

Quand la peine est cruelle,

Et quand on souffre, hélas!

Cet ange qu’on appelle,

Ami, ne tarde pas!

Sous le vent qui sommeille

La vague est sans danger,

La lune est là qui veille

Pour la mieux protéger!

L’étoile, ton bon ange,

Perle du firmament,

Dans la sainte phalange

Montre son front charmant!

Quand la peine est cruelle

Et quand on souffre, hélas!

Cet ange qu’on appelle,

Ami, ne tarde pas!



CHAPITRE VI.

Table des matières

Ruse grossière de mons Rabylas de la Galissonnière. —La diète et la tisane universitaire. — Il n’y a que le premier pas qui coûte.

Tout bouleversé de cette double vision et faisant un violent effort pour appeler au secours, l’écolier s’éveilla brusquement et se trouva assis sur le bord de son étroite couchette sur laquelle il s’était violemment agité pendant cette merveilleuse apparition. Ruisselant d’une sueur provoquée par la terreur panique qu’il ressentait, il s’enfonça dans son lit et cacha sa tête sous les couvertures à la façon des poltrons qui ferment les yeux, au lieu de chercher à deviner ce qui a pu causer leur effroi. La seule idée qui restait à Babylas après cette longue secousse, était une tentation de fuir cette prison où il était enfermé.

Grâce à ses habitudes de désobéissance, à ses mauvais penchants et à ses goûts de paresse, cette folle espérance s’empara bientôt de son esprit et l’occupa tellement en le tenant éveillé que lorsque le tambour fit entendre la Diane dans les corridors du collége, Babylas n’avait pas encore songé à se rendormir.

Maître Babylas avait résolu de ne pas rentrer en classe, il se dit malade.

Comme en effet les émotions de la nuit avaient laissé sur son visage une grande pâleur et un abattement excessif, on l’envoya aussitôt à l’infirmerie en attendant la visite du médecin.

Les excellentes sœurs qui se dévouent avec tant d’intelligence et de douceur à ces soins si pénibles, s’empressèrent de coucher Babylas dans un lit chaudement bassiné, et lui firent boire provisoirement une grande tasse de tisane.

L’écolier avala la boisson avec une fort laide grimace, car il avait compris que sa rébellion contre les soins des sœurs pourrait donner l’éveil sur sa fausse indisposition.

Il aurait dû penser aussi que le médecin ne serait pas dupe de cette comédie et qu’on le renverrait bientôt à l’étude, toutefois après lui avoir fait subir une journée de diète et de tisane forcées. Mais étourdi comme il l’était, il oublia bien vite la position étrange qu’il venait de se préparer par un coupable mensonge, et retourna tout entier vers son rêve de la nuit.

Babylas, à. qui la bonne Marguerite avait dit si souvent, et tant bien que mal tous les contes de fées, tous ces contes inventés pour donner de sages conseils sous une forme attrayante, n’y avait jamais vu que le côté merveilleux sans y remarquer la leçon. Les châteaux de cristal, les baguettes magiques, les talismans enchantés, les apparitions soudaines, voilà les seules choses qu’il en avait retenues. Aussi comprendra-t-on facilement que les deux esprits qui l’avaient visité pendant son sommeil, dussent avoir toute son attention.

Les bonnes paroles de son ange gardien avaient moins laissé d’impression dans cette imagination turbulente que le conseil de fuir que lui avait donné le diable boiteux, et son offre de l’aider dans cette fâcheuse entreprise.

Babylas ne tarda pas à remarquer que la sœur qui présidait à l’infirmerie où il se trouvait seul malade, venait de s’éloigner pour vaquer à quelque autre soin. Il crut le moment favorable pour tenter la fuite; il s’habilla à la hâte et se glissa dans un corridor sur lequel donnait la porte principale de la salle.

Babylas avançait au hasard; des pas se font entendre au bout de la galerie; il se jette dans la première classe qui se présente, et se trouve dans le cabinet de physique et de chimie.

De tous côtés sont des appareils qu’il n’a jamais vus. Des machines dont il ne soupçonne même pas l’usage.

Là, d’immenses cornues disposées sur des fourneaux se penchent sur des récipients de cuivre ou de verre; là, des creusets de mille formes garnissent tout un panneau de la salle, des machines électriques et pneumatiques, des piles de Volta, des plateaux de toutes sortes encombrent le milieu de l’enceinte construite autour d’une cheminée qui ressemble au laboratoire d’un alchimiste.

Une secrète terreur s’empare de Babylas, qui n’ose faire un mouvement.

Cependant le sentiment de sa position s’éveille en lui, il comprend que sa disparition de l’infirmerie va être remarquée, on va découvrir sa ruse grossière et il sera sévèrement puni.

Il n’y a plus à reculer; il faut fuir!

Fuir, oui; mais par où ?

Une fenêtre est ouverte, il s’élance pour l’atteindre et s’orienter, mais il a compté sans l’exiguïté de sa taille. Ses efforts sont inutiles. Alors Babylas, que les difficultés excitaient davantage, s’avise de grimper sur des rayons où l’on avait déposé une certaine quantité de bocaux.

Au même instant une voix étouffée se fait entendre.

— Babylas! Babylas!

L’écolier s’arrête tout à coup, cramponné aux rayons, un pied sur une table, l’autre sur une cornue en fonte, le nez contre les bocaux d’où semblait sortir la voix qui l’appelait, et n’osant plus ni monter ni descendre.

La voix recommença d’un ton plaintif:

— Babylas, mon bon ami Babylas!

Il n’y avait plus à conserver aucun doute, la voix sortait bien d’un bocal rempli d’une liqueur noirâtre.

Babylas se sentait défaillir. Mais la voix reprit une troisième fois:

— Mon cher petit Babylas, écoute-moi...

Le jeune de la Galissonnière prit son courage à deux mains.

— Qui m’appelle?

— C’est moi, ton meilleur ami.

— Je ne te connais pas, dit en tremblant l’écolier.

— Ça viendra tout à l’heure.

— Dépêchez-vous de vous faire voir, parce que j’ai trop peur.

— Descends d’abord.

— Voilà !

— Ferme la porte.

— Après?

— Mets les verrous.

— C’est fait.

— Approche maintenant.

— De quel côté ?

— Vers la croisée.

— J’y suis.

— Lève les yeux, regarde le troisième bocal à ta droite. Y es-tu?

— Oui, oui, balbutia Babylas avec une recrudescence de frayeur.

— Écoute-moi.

— Parlez vite, car on va venir me surprendre, et je serai puni.

— Babylas, je suis le meilleur et le plus dévoué de tes amis, c’est moi qui suis venu te rappeler cette nuit les plaisirs que nous avons goûtés ensemble; c’est moi qui Cette nuit suis venu te visiter en même temps que ton ennemi et le mien qui ose s’appeler ton bon génie pour te tromper; ton bon génie, reprit la voix en ricanant, ton bon génie qui t’a amené au collége, qui tout à l’heure sera cause que l’on le mettra au cachot; si lu ne te décides à suivre mes conseils!

— Je vous entends bien, mais je voudrais un peu vous voir; si vous êtes une fée invisible comme dans, le conte du Prince Lutin, dites-le-moi. Oh! ne me faites pas peur plus longtemps, indiquez-moi, je vous en supplie, le moyen de sortir d’ici.

— Sortir d’ici n’est rien.

— Alors, conseillez-moi vite.

— Nous sortirons tous les deux facilement, mais auparavant il faut me délivrer de la prison où m’a renfermé notre ennemi commun. Car c’est moi qui suis ton bon génie, fort mal à l’aise pour le quart d’heure dans ce bocal.

— Ce n’est pas possible! dit Babylas en reculant de nouveau. Si vous êtes un génie, comment avez-vous pu vous laisser emprisonner ainsi?

— le te dirai tout cela plus tard, car je grelotte dans ce bain d’esprit de vin. Dépêche-toi de venir à mon aide.

— Et comment le pourrai-je? demanda l’écolier un peu rassuré par l’idée que le petit démon avait un maître plus puissant que lui, et que par conséquent son pouvoir était limité.

— Cela n’est pas bien difficile. Il s’agit simplement de casser le bocal où je suis... mais vite, vite, car la vapeur de l’esprit de vin me monte au cerveau.

— Je n’ose pas...

— Ose, ose, Babylas, mon ami, reprit Asmodée d’une voix suppliante, hâte-toi, car le professeur de physique va venir pour préparer les appareils nécessaires à sa leçon, on forcera la porte, on t’arrêtera et l’on te mettra au cachot pour quelques jours.

— Que faut-il faire? demanda Babylas décidé par ces dernières considérations, car il aimait mieux, le drôle, se donner au diable comme il allait le faire, que d’avouer sa faute et d’en adoucir les conséquences par la sincérité de ses aveux.

— Cherche un marteau; tu vas en trouver un sur la table de minéralogie.

Babylas qui entendait la voix des personnes qui s’étaient mises à sa recherche se rapprocher de seconde en seconde, n’hésita plus, et fit tout ce qu’Asmodée lui demanda.

A peine eut-il brisé le verre du bocal, qu’une vapeur noire se répandit dans la salle, et cette fumée, une fois dissipée, Babylas vit distinctement devant lui un petit diablotin qui lui sembla plus difforme que celui de la nuit. Ce qui le surprit davantage, ce fut de le voir sortir de sa prison sans avoir terni l’éclat de sa toilette de satin et de velours jaune. Quoique laid, son air malin et spirituel faisait oublier les désagréments de sa figure, et n’étaient ses deux petites cornes qui le forçaient à se coiffer de travers, il aurait pu passer pour un diable d’assez bonne compagnie.

Babylas vit distinctement devant lui un petit diablotin


— Tu vois, mon cher Babylas, que je ne t’ai pas trompé, tu m’as rendu un grand service, car sans toi je pouvais rester éternellement prisonnier, toi seul pouvais me rendre la liberté, tu l’as fait, je veux t’en prouver toute ma reconnaissance. Mais j’entends les professeurs qui te cherchent partout, ils n’ont plus que cette salle à visiter.

— Je suis donc perdu? s’écria Babylas se voyant traqué d’un côté, et de l’autre à la merci d’Asmodée dont la vue ne le rassurait pas du tout.

— Pourquoi cette porte est-elle fermée en dedans? demanda le censeur qui présidait aux recherches dont Babylas était l’objet. Qu’on l’enfonce à l’instant.

A cet ordre imprévu, le pauvre Babylas se rapprocha brusquement du Diable Boiteux et lui dit en le suppliant à son tour:

— Sauvez-moi, sauvez-moi.

— Bien, dit Asmodée, c’est toi qui le demandes.

— Oh! je vous en conjure.

— Tu te donnes à moi, et volontairement?

— Oui, monsieur le Diable.

— Je n’attendais que cela. Je vais partager avec toi la puissance que tu m’as rendue en me délivrant. Tous deux, nous allons devenir invisibles et disparaître aux regards des humains. Donne-moi la main et suis-moi en toute confiance.

Babylas se cramponna à son bras.

— En route, dit Asmodée.

L’écolier poussa un cri en se sentant comme enveloppé d’un nuage, et, à sa grande surprise, il vit les plafonds du collège s’entrouvrir pour leur faire passage, ils traversèrent comme une flèche les divers étages et les greniers du collège, et en une seconde ils se trouvèrent en plein air.

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16 yanvar 2025
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4064066324674
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