Kitabı oxu: «Henri Regnault : sa vie et son œuvre»

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Henri Cazalis

Henri Regnault : sa vie et son œuvre


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066306960

Table des matières

A

M. VICTOR REGNAULT

HENRI REGNAULT

SA VIE, SON ŒUVRE

I

II

CATALOGUE DES ŒUVRES DE HENRI REGNAULT

1854-1865

PEINTURES

AQCUARELLES

DESSINS

1866

PEINTURES

AQUARELLES

DESSINS

1867

PEINTURES

VESSINS

1868

PEINTURES

AQUARELLES

DESSINS

1869

PEINTURES

AQUARELLES

DESSINS

1870

PEINTURES

AQUARELLES

DESSINS

PEINTURES

AQUARELLES

IMPRIMÉ PAR J. CLAYE POUR ALPHONSE LEMERRE A PARIS



A

Table des matières

M. VICTOR REGNAULT

Table des matières

A Vous, Monsieur, qui avez eu la douleur sans nom de lui survivre, et qui ne semblez plus vouloir demeurer parmi nous que pour protéger pieusement sa mémoire, je demande l’honneur de présenter cette étude, d’offrir ce portrait, trop rapidement tracé, mais auquel vous daignerez reconnaître, je l’espère, le seul mérite qu’il puisse avoir, celui d’une ressemblance reproduite avec admiration et amour.

Permettez-moi de vous exprimer aussi publiquement le respect et la sympathie que m’inspire votre courage, après tant de coups affreux qui sont venus vous frapper, et désespérer votre vieillesse, à laquelle tant de travaux et de grands services auraient mérité cependant un peu de repos et un peu de joie.

H. C.



HENRI REGNAULT

Table des matières

SA VIE, SON ŒUVRE

Table des matières

IL nous a été donné de beaucoup connaître le jeune peintre, glorieux déjà, dont la France et l’Art ne cesseront de regretter la perte. Longtemps nous avons été le confident de sa pensée, le témoin de sa vie; nous avons eu la faculté de réunir entre nos mains une partie de sa correspondance, et nous avons cru qu’il était du devoir de ceux qui l’avaient pu vraiment connaître de le montrer maintenant à son pays, et de faire voir en lui l’homme et l’artiste tout entiers.

Henri Regnault était un de ces êtres privilégiés chez lesquels les facultés les plus belles se rencontrent, et, dans une admirable harmonie, se soutiennent et se fortifient mutuellement. Il était de ces hommes rares, chez lesquels le caractère est aussi haut que la pensée, et, pour le représenter fidèlement, ce n’est donc pas assez de rapporter l’histoire de ses travaux; il nous faut dire encore tout ce qu’il a été, tout ce qu’il voulait et pouvait être.

Ceux qui l’ont approché et observé longuement voyaient en lui plus d’un trait de ressemblance avec ces puissants artistes de la Renaissance, qui se dressent devant nous si énergiques et si vivants, n’ayant pas qu’une faculté magnifique, mais les ayant ou les voulant conquérir toutes, grands enfin et robustes, d’esprit, de cœur, de corps même, et dont quelques-uns savaient être à la fois peintres, architectes, sculpteurs, poëtes, musiciens, penseurs, et citoyens héroïques, s’il le fallait.

Comme eux, en effet, Regnault n’eût pu, selon nous, contenir dans un seul art la fougue de sa pensée: dans les dernières années de sa vie, il rêvait et préparait déjà de fortes études d’architecture; tout jeune, il avait dans la sculpture commencé des essais heureux; il sentait la musique en vrai musicien, et la poésie en vrai poëte; sans le vouloir ni certainement le savoir, n’était-il pas un rare écrivain, celui qui dans ses lettres jetait quelques-unes de ces descriptions ou de ces pages éloquentes que nous reproduirons dans le courant de cette étude? Enfin par son dévouement et sa mort, ne rappelle-t-il pas encore certains des glorieux artistes de la Renaissance italienne? La patrie attaquée, il laisse et oublie tout aussi, accourt pour la défendre, avec quel courage, on le sait; mais avec quelle modestie, on l’ignore peut-être?

Nous en retrouvons le souvenir dans une lettre qu’il adressait à son capitaine, M. Steinmetz, qui, en décembre déjà, admirant son énergie, le voulait nommer officier:

«Merci, mon capitaine; mais vous avez un bon soldat en moi, ne le perdez pas pour faire un officier médiocre. Mon exemple peut vous rendre plus de services que mon commandement. Décidé à supporter, sans broncher jamais, les fatigues et les ennuis du métier, à être le premier aux corvées et le premier au feu, j’espère entraîner à ma suite ceux qui pourraient hésiter.»

Le premier au feu, il y resta le dernier, et tint trop sa promesse.

Cette modestie, cette grande simplicité de cœur, il l’apportait en tout. Il avait ce signe des hautes natures, et qui veulent tendre haut, d’être mécontent toujours de soi-même, de ses actes, de ses œuvres. «Le succès ne suffit pas, écrivait-il, il ne peut que rendre plus ambitieux, et qui dit ambitieux, dit malheureux et triste.» Toujours en lui il porta en effet le tourment, l’inquiétude des âmes modernes, et ces désespoirs, ces découragements soudains, ces tristesses, ces accablements qui suivent les joies trop violentes, ou les ambitions infinies.

A une haute et vaste intelligence il unissait une belle âme, large, aimante, généreuse, et une indomptable volonté.

Cette volonté, tout jeune il la possédait déjà, et elle lui conquérait cette force physique à laquelle il donnait une juste importance, parce que sans elle, pensait-il, la force intellectuelle ou la force morale peuvent trop souvent demeurer impuissantes. Cette faculté se faisait chaque jour en lui plus dominatrice: sans cesse il lui fallait vaincre; mais dans ses dernières années, il aimait à se vaincre lui-même. Un mot de Beethoven un jour l’avait frappé, et il a dû sans doute se le répéter souvent: «Il faut vivre mille fois sa vie, et c’est ainsi que je veux vivre, et au besoin, bravement, prendre la Destinée à la gorge!» N’était-ce pas une volonté semblable qui existait chez Delacroix, et que semble rappeler comme un symbole la fresque de Saint-Sulpice, le combat de Jacob contre l’ange du Dieu jaloux.

Il eut longtemps cette joie, cette perpétuelle ivresse, que donne à certaines âmes vraiment jeunes et vivantes le commerce journalier avec toutes les formes du beau. Mais, dans les derniers temps, cette nature, expansive jadis, ardemment enthousiaste et très-mobile en apparence, était devenue silencieuse et grave. C’était bien la même flamme en lui, mais qui brûlait plus concentrée, et rayonnait moins au dehors.

Une lettre, qu’il écrit en 1865, exprime avec une émotion saisissante ce changement qui déjà se remarquait dans sa nature:

«Une métamorphose singulière s’opère en moi: je suis devenu rêveur, renfermé, et pourquoi, je ne sais. Je voudrais être sans cesse entouré de cette nuée qui rendait Énée invisible: très-souvent il m’est pénible de parler, je voudrais dans ces moments que ceux qui me sont chers comprissent mon silence; je suis alors comme une chauve-souris, qui s’envole en plein jour et se cogne de toutes parts. J’éprouve un grand bonheur à écouter et à ne rien dire: alors seulement il me semble que je jouis de toute ma liberté. Dieu! que je serais heureux de vous voir souvent, mes chers amis, et de passer quelques heures avec vous, mais loin de tous, dans un disert improvisé, c’est-à-dire dans une chambre au coin du feu, ou dans les bois sous la nuit! Je respirerais alors à pleine poitrine, je boirais la poésie avec vous, et j’oublierais la terre pendant quelque temps. Moi aussi, je suis un maniaque! Je ne sais si c’est à force d’approfondir l’art, cette langue si riche et infinie, mais je prends en grippe la langue de tous les jours et de tout le monde. Il faudrait vraiment pour les artistes et les poëtes des demeures au-dessus des nuages où, dans leurs crises de folie, ils viendraient tout oublier et se perdre dans la pureté qui planerait sur eux. Là, on n’entendrait pas un seul bruit du monde, on ne verrait pas une seule fumée partie d’en bas. Je permettrais seulement au son des cloches de monter en accords presque insaisissables; le bleu et l’infini compléteraient l’harmonie! Que ne peut-on de temps en temps cesser de vivre, pour goûter de ces sensations à la fois trop fines et trop accablantes pour nous vivants! Oui, je tâche de m’élever dans l’art; mais je suis, je crois, dans une période de grande impuissance. Tu l’as sans doute traversée aussi. C’est un moment où des mondes entiers, cachés jusqu’alors, se déroulent devant nous, où les grands nuages qui couvraient les têtes des montagnes se dissipent, et où les ombres des abîmes deviennent lumineuses; c’est un moment où l’on se sent initié à des mystères inouïs, où, longtemps aveugle, on voit tout à coup à des distances prodigieuses, où l’on est comme suffoqué par un air trop abondant et trop vivifiant. C’est là ce que j’éprouve: je me sens grandir et m’élever, mais je découvre trop de choses à la fois, et mes yeux ne sont pas encore accoutumés à tant de lumière...»

D’année en année il devint plus silencieux et retiré en lui-même.

Il parvenait du reste à cette période de la vie où toute idée, toute création s’impose à l’artiste avec l’obsession d’une idée fixe, où les yeux, ceux de l’âme et ceux du corps, par instants ne savent plus voir qu’elle, et où il n’appartient plus presque tout entier à une méditation continuelle, remplie seulement par la recherche, la poursuite, ou la vision de ses rêves.

Sa pensée chaque jour enfin grandissait, et ce qu’il faisait ou ce qu’il devait, d’après ses projets, faire longtemps encore, déjà ne le pouvait plus contenter. Se souvenant sans doute des œuvres les plus élevées de la Renaissance, il ne comprenait plus la peinture sans le cadre et l’harmonie d’une architecture magnifique. Les fresques, la décoration de monuments, dont il aurait rêvé de créer aussi l’architecture, étaient devenues sa suprême ambition, et les tableaux de chevalet ne lui semblaient dès lors, sous l’empire d’une telle idée, qu’une sorte de préparation à de plus larges travaux. Ainsi donc, au moment où chacun l’acclamait et, lui disant qu’il avait trouvé sa voie, l’y poussait davantage, il cherchait toujours, mécontent, presque triste d’avoir fait si peu, et déjà voulait tendre et atteignait au delà.

Avec un tempérament d’une telle puissance, on devine sans peine que ses maîtres préférés étaient Michel-Ange, Rubens, Véronèse, Delacroix, tous ceux qui offraient à son admiration ces qualités dont il était jaloux, l’énergie du dessin, la largeur et la violence de la composition, ou la magnificence des couleurs. Nous oubliions Velasquez, dont en Espagne il devint un admirateur fanatique, et notre sombre Géricault, comme lui si rapidement tombé dans la mort, et si ardemment, comme lui, brûlé par la flamme intérieure.

Nous achevons, en quelques traits, cette physionomie générale.

Il était largement bon, généreux, prodigue même. Nulle envie, nulle jalousie: son âme était trop élevée et trop pure, pour loger de tels hôtes. Il avait l’emportement, toutes les violences héroïques, et il charmait cependant, par cette force intarissable d’amour qui était en lui. D’extérieur comme de parole, il était très-simple, mais, par instants, d’un geste ou d’un mot, se révélaient tout à coup le feu contenu et l’ardeur cachée.

Il avait tous les goûts nobles, adorait les chevaux, aimait le vrai luxe, une richesse à la fois éclatante et sombre.

Infatigable, saisissant avec passion toutes choses, il travaillait presque toujours avec une véritable furie, oubliant tout alors, ne pouvant plus quitter sa toile, laissant ses repas ou se contentant de dévorer du pain, sans s’interrompre.

Il avait du reste l’exécution prodigieusement facile; mais c’était cette facilité qui suit chez les grands artistes, le patient travail antérieur de l’observation et de la réflexion continuelles. Ses portraits au crayon, d’une tournure si large et d’une expression si vivante, il les faisait avec une incroyable rapidité, ayant de plus ce miracle d’une vue intense, qui d’un coup d’œil saisit tout, et va surprendre par delà le visage, l’être intérieur sous son masque.

Et la dernière balle peut-être, tirée en cette fatale guerre, vint frapper juste au front celui qui de sa gloire, comme d’un beau rayonnement, eût éclairé les années sombres de la patrie succombée, et, par ces triomphes de l’art, qui demeurent encore, malgré les brutalités de l’heure présente, les seuls vraiment désirables et vraiment beaux, les seuls aussi qui comptent pour quelques esprits, nous eût certainement consolés un jour et bien vengés de nos défaites! Si jamais exemple fut terrible de l’horreur et des crimes de la guerre, ce fut celui-là ! Un mot juste fut prononcé à ce moment: On eut, à cette nouvelle, comme la sensation d’un assassinat commis par la Mort. Et ce jour-là, l’on s’aperçut et l’on comprit sans doute que les batailles, en tuant des hommes, quelquefois pouvaient tuer aussi et anéantir des pensées.

I

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I.

ALEXANDRE-GEORGES-HENRI REGNAULT naquit le 30 octobre 1843, et était donc âgé de 27 ans quand il mourut. Nous n’avons à rappeler à personne la place si haute que son père, M. Victor Regnault, s’est faite parmi les savants modernes. Professeur au collége de France, membre de l’Institut, M. Regnault était encore avant la guerre directeur de la manufacture de Sèvres. C’est dans cette grave et poétique résidence et au collége de France où il était né, que le peintre passa son enfance et une partie de sa jeunesse.

L’art et les lettres, aussi bien que les sciences, étaient depuis longtemps en honneur dans la maison. Alexandre Duval, de l’Académie française, était le grand-père maternel de Regnault, et M. Mazois, l’auteur du Palais de Scaurus et d’ouvrages bien connus sur Pompéï et sur Herculanum, était son grand-oncle.

La vocation du peintre se révéla de bonne heure. Tout enfant, pour le faire demeurer tranquille, il n’y avait qu’un moyen: on le mettait sur un tapis avec un crayon, du papier, et, grave, immobile, il faisait de petits dessins. C’est alors même qu’il prit l’habitude de dessiner et de peindre de la main gauche, habitude qu’il n’a jamais perdue, tout en écrivant et en tirant de la main droite.

Son enfance fut très-délicate: la délicatesse de ce premier âge, il la devait peut-être à sa mère, femme douce, charmante, dont le visage fut longtemps d’une angélique beauté, mais qui fut un peu maladive, et qui mourut en 1866, malheureusement avant de voir les plus éclatants triomphes de son fils. C’est d’elle aussi, nous n’en doutons pas, qu’il avait reçu cette tendresse presque féminine, qui fut en lui pendant toute son enfance, et brillait en ses yeux bleus, profonds et clairs, avant qu’ils n’eussent pris, dans les derniers temps, cette sûreté, cette fixité, et même cette froideur d’acier, observées en eux quelquefois.

Mais, de son père, il tenait une volonté rare, qui, transformant presque complètement sa nature, lui acquit peu à peu l’étonnante vigueur dont il était justement fier. Il croyait qu’à une âme forte il faut un corps robuste, comme à un ardent cavalier un bon cheval; et il excella bientôt dans tous les exercices physiques. Son atelier à Paris, à Rome, à Tanger, aurait pu sembler un gymnase somptueusement décoré : des cordes, des échelles, des trapèzes pendaient au plafond, et l’on s’y heurtait çà et là à des haltères énormes, à effrayer tout autre que lui. Cette puissance musculaire, il la voulait, nous disait-il, pour pouvoir tout braver, affronter sans crainte les plus rudes travaux et les plus périlleux voyages. A cheval, cette volonté aussi se révélait constamment par une inquiétante audace, quelquefois par une témérité qui faillit même un jour lui coûter la vie.

Mais, enfant, il ne révélait encore, nous le disions, ni cette ardeur, ni cette force: il était timide plutôt, réservé, très-doux et très-aimant.

Il rit, jusqu’à la fin de la rhétorique, des études littéraires complètes au lycée Napoléon. Est-il besoin de dire qu’il illustra tous ses livres de classe, et mit en dessins toute l’histoire grecque et romaine. Le récit de la bataille de Rocroy, dans l’oraison funèbre de Bossuet, lui inspirait à treize ans un grand fusain, heureusement conservé par son père, et remarquable par la largeur, l’habileté de la composition, et l’effet dramatique de certains détails.

C’est à peu près de cette époque que datent déjà de curieuses études de lions et de lionnes, malheureusement trop rares, un grand nombre ayant été dispersé et perdu. Il eut toujours en effet l’amour passionné des animaux, des lions, des tigres, de toutes les bêtes de race, des chevaux et des chiens, surtout des aristocratiques lévriers noirs, comme ceux qui figurent en plusieurs de ses tableaux, ou des fins slouguis, gris, couleur de sable, du désert. Pendant son enfance, sa promenade favorite était au Jardin des plantes, et il occupait ses soirées à figurer de mémoire les animaux qu’il avait vus. Bien connu à la ménagerie, il y acquit peu à peu ses grandes et ses petites entrées; et même un jour, quelle fut l’épouvante de son père, de le trouver dans la cage d’une jeune lionne très-douce, paraît-il, presque apprivoisée, et couchée à ses pieds, pendant que tranquillement il faisait son portrait! Nous nous souvenons qu’il avait alors une sorte de confiance superstitieuse dans les animaux, et chaque jour, en passant, il rasait sans peur la cage du grand tigre royal, dont un coup de griffe à travers les barreaux eût pu facilement l’atteindre. Il ne pouvait croire qu’il eût à redouter un moment une tète qu’il honorait d’une telle adoration, et dans les yeux de laquelle, pour y voir passer les fugitifs éclairs d’or qui luisent soudain dans leur profondeur, il plongeait si souvent ses jeunes regards éblouis.

De bonne heure, du reste, il eut une remarquable insouciance du danger, qui devait se changer plus tard en un vrai courage.

Il occupait ses vacances aux environs de Sèvres, aux écuries et au chenil de Meudon, ou en Normandie, au bord de la mer, à faire, d’après nature, de nombreuses études d’animaux et de paysages.

A dix-sept ans, il entra enfin dans l’atelier de M. Lamothe, élève de M. Ingres et de M. Flandrin, et malgré sa séparation violente de la tradition orthodoxe, dont il reçut pendant un ou deux ans le tranquille enseignement, il garda toujours à ce maître un grand respect et une touchante sympathie.

C’est de 1863 que date son premier succès, en même temps que son premier début à l’École où il était entré dans l’atelier de M. Cabanel.

Il avait, au concours pour le prix de Rome, remporté le premier accessit. Le sujet était Volumnie aux pieds de Coriolan, Il est curieux de comparer ce tableau, d’un ton presque glacial, à ces œuvres éclatantes qu’il exposa dix ans plus tard. Il y avait pourtant dans ce premier ouvrage des parties curieuses et qui méritaient l’attention: l’enfant que tenait Volumnie était charmant, et la tête de la jeune femme très-touchante.

L’Orphée, qui suivit en 1864 et ne reçut aucune récompense, était un tableau meilleur. Le bras levé, la tête et le corps légèrement renversés, les yeux à demi fermés, la bouche entr’ouverte, Orphée exhalant la tristesse de ses chants, était vraiment beau, en cette attitude de l’enthousiasme lyrique. C’était bien, et à la fois, le poëte, ivre de sa propre harmonie, et l’amant suppliant, plein de désir et d’angoisse, qui vient pour rappeler à lui son amante. Le groupe des trois Parques s’approchant, et le corps, le visage, les lèvres tendus vers lui, se faisait remarquer aussi. Mais Regnault, pour sa première recherche de la couleur, avait fait un début malheureux. Il avait baigné son tableau d’une certaine teinte verte, dont il voulait, sans nul doute, obtenir un effet sinistre, et qui n’était que désagréablement théâtral. Son tableau terminé, il s’aperçut le premier qu’il s’était trompé ; mais il était trop tard, le temps manquait pour tout reprendre; et ce ne fut qu’en l’année 1866 qu’il sut remporter la victoire.

Le sujet du concours était Thétis, apportant à Achille, pour venger la mort de Patrocle, les armes divines qu’a forgées Vulcain.

La Déesse apparaît soudain, d’un bras écartant et soulevant la lourde draperie qui ferme l’entrée de la tente, de l’autre tenant un casque richement ciselé. Sa tête est droite, haute, très-belle, rappelant le profil pur de la médaille de Syracuse, et une épaisse chevelure d’or retombe sur son dos comme une crinière. Achille, qui était couché sur le corps de Patrocle, se relève à demi, le poing serré, les yeux sur les armes divines qui lui apportent la vengeance, les narines dilatées, la bouche frémissante, comme d’une fureur sauvage. La composition est dramatique, et l’œuvre, malgré ses défauts, est curieuse.

C’est en huit jours que ce tableau avait été fait: un premier essai avait été détruit, et Regnault, presque chaque fois mécontent de ses œuvres quand il les voyait terminées, eût, sans les instances de ses amis, refusé d’exposer et crevé cette toile.

Il était temps, du reste, qu’il eût le prix: car il fût devenu difficile à son père de le décider à concourir de nouveau et à demeurer une année encore dans les ateliers de l’École. Ce n’était nullement par esprit de révolte contre l’enseignement de ses maîtres; mais c’est qu’il avait, plus que personne, un impatient besoin d’une complète indépendance pour voir, penser et sentir. Il était très-loin cependant de nier l’importance des études classiques; mais par l’ardeur de sa nature, il en supportait le joug très-difficilement, tout en le reconnaissant nécessaire.

Il partit pour Rome en 1867. Alors commença pour lui une vie nouvelle, dont nous allons chercher à reproduire, aussi fidèlement que possible, par des fragments de ses lettres ou le souvenir de ses entretiens, l’histoire si passionnée toujours et si franchement personnelle. Nous ferons de fréquents emprunts à sa correspondance, qui malheureusement n’est pas toute réunie encore. A chaque page nous y retrouvons en effet les qualités mêmes de sa peinture, l’élan, la chaleur, la couleur juste, vive, éclatante, et nous osons croire que quelques-uns de ces fragments sauront surprendre et charmer les plus délicats, et M. Théophile Gautier tout d’abord.

Je trouve dès les premières lettres une vue de Marseille brillamment peinte, et que je reproduis, tout incomplète qu’elle soit, comme ne pouvant manquer d’intéresser la ville dont le musée possède aujourd’hui la Judith.

«Je suis monté à Notre-Dame de la Garde. La mer était d’un bleu féerique et inimitable, et marquait puissamment les contours des môles et des maisons blanches qui se détachaient sur elle. Par endroits les chênes verts et les pins rendent par leur verdure sombre les maisons de la ville plus étincelantes encore. Mais ma plus vive impression a été celle que j’ai ressentie le soir, en traversant sur une petite barque, sous le ciel étoilé, le grand bassin qui conduit à la Cannebière, au milieu de deux imposantes rangées de navires marchands, dressant de chaque côté leurs hautes proues noires, d’où sortaient des forêts de mâts et de vergues, les uns laissant flotter leurs pavillons, les autres sécher quelques-unes de leurs voiles. Dans le fond de cette immense et sombre avenue, la Cannebière avec ses becs de gaz étincelait comme une grande constellation ...»

Son voyage de Marseille à Rome se fit par la voie de terre; il fut très-rapide et contrarié par le mauvais temps. Gênes, Florence le charmèrent. Rome, au contraire, ne lui donna pas tout d’abord l’étonnement qu’il en attendait. Il exprime ainsi à l’un de ses amis cette première impression défavorable:

«Certainement l’on ne peut s’empêcher de marcher avec un respect religieux dans ces rues, dans ces places où chaque pierre raconte un triomphe ou un meurtre; mais l’on est constamment surpris des dimensions moyennes de tous ces édifices, auxquels l’imagination prêtait une grandeur en rapport avec les souvenirs qu’ils rappellent. L’arc de Titus semble un joujou à côté de l’arc de Titus qu’on s’était construit dans la tête. Cette voie triomphale qui conduit au Capitole par tant de détours, et suit des mouvements de terrains si brusques, n’étonne que par son peu de largeur et toutes ses sinuosités. La seule chose qui réponde au besoin du colossal, c’est le Colisée...»

Et, se rappelant l’Orient:

«Je crois que les architectures des Assyriens et des Égyptiens, avec leurs immenses avenues de colosses de granit, leurs cours énormes, leurs temples étagés et précédés de larges escaliers, étaient bien plus en harmonie avec la grandeur de ces peuples... Nous avons au contraire peine à comprendre comment le peuple romain, qui commandait à la moitié de la terre, pouvait se contenter de ce petit Forum (rétréci encore par les temples qui l’entouraient), et comment ces triomphateurs, ces héros géants, passaient sans se heurter sous de pareils arcs de triomphe! Rappelle-toi les murailles de Ninive, sur lesquelles vingt-cinq chars pouvaient marcher de front, et ces vieux temples indiens, composés d’une quinzaine d’étages dont on n’atteignait le premier qu’après avoir gravi plusieurs terrasses superposées et d’interminables escaliers... Nous voyons là un superbe étalage de magnificence et de pompe religieuses: sur ces centaines de marches des troupes de prêtres et de sacrificateurs, tout autour des populations entières occupant, pendant plusieurs jours, pour assister à ces fêtes, des plaines immenses... Mais je ne vois ni Marius ni César monter au Capitole par cette misérable voie triomphale... Je ne puis même me consoler en voyant Saint-Pierre... On ne juge de sa vraie grandeur qu’en le voyant de la campagne de Rome, et quand à des distances prodigieuses cet énorme dôme apparaît solidement assis au-dessus de la ville, et ne semble pas diminuer à mesure que l’on s’en éloigne. Mais franchement l’aspect de la place et de la façade n’a rien d’imposant... Adieu pour aujourd’hui... Je t’écris au milieu d’un concert de cloches qui par leurs sonneries font en grand la musique des insectes, dans un bois, par les fortes chaleurs de l’été...»

Mais il arrive à la chapelle Sixtine: voilà donc enfin le sublime! «Ce qui est plus grand que tout ce qui peut s’imaginer, c’est la merveille des merveilles, le plafond de la chapelle Sixtine!... Ce plafond, c’est un coup de foudre, je suis sorti de là à demi mort...»

Il assiste à quelques fêtes religieuses, et commence à comprendre et à admirer Saint-Pierre:

«A certains moments, cette énorme basilique, qui m’avait semblé si peu religieuse au premier abord, prend vraiment un aspect mystérieux et imposant, et une profondeur que viennent grandir encore les fumées de l’encens et les grandes ombres des voûtes... J’ai rarement vu un spectacle aussi beau que celui du jour de Pâques à Saint-Pierre: J’étais sous le vestibule au moment où les hautes portes du milieu s’ouvrirent, laissant apercevoir le fond de l’église dans une sorte de brouillard lumineux, au milieu duquel se profilait le dais à colonnes torses, qui surmonte l’autel. Grâce aux fumées d’encens et aux rayons du soleil qui les traversaient, l’immensité de Saint-Pierre semblait plus que triplée. La nef plus près de nous était un peu sombre, et la procession des cardinaux, des évêques de tous pays, avec leurs mitres blanches, marchait vers nous, dominée par le pape, porté sous un dais rouge, et qui couronnait ce splendide tableau.»

«... J’ai assisté dimanche à la bénédiction que le pape donne tous les ans, le jour de Pâques, du haut de la loge, au peuple agenouillé en foule sur l’immense place Saint-Pierre. C’était un merveilleux spectacle, bien émouvant et d’une imposante grandeur. La voix du pape résonnait dans toute l’étendue de la place, et son geste noble se voyait de partout. Je me rappelais le récit du Tannhaüser ...»

Mais lui, excellent musicien, et qui en musique comme partout veut le grand toujours, ce qui le fait entrer en une véritable fureur, c’est la ridicule et petite musique de la chapelle Sixtine. «Il faudrait, s’écrie-t-il à Saint-Pierre, au lieu d’une vingtaine de chanteurs, et quels chanteurs! de doubles chœurs de cent ou deux cents voix au moins. Saint-Pierre, avec ce chœur d’une maigreur si déplorable, fait l’effet d’un géant de vingt pieds qui aurait une tète grosse comme le poing et une voix de cricri!...»

Bien que chaque jour son opinion sur Rome se modifiât et devînt peu à peu plus favorable, il n’admirait guère pleinement que la chapelle Sixtine, le Colisée, certaines compositions de Raphaël, et cette solennelle campagne romaine où sans cesse il courait à cheval, ne se pouvant lasser de son large aspect et, au soleil couchant, de sa beauté mélancolique.

Nous détachons encore des lettres de cette époque ces quelques paysages remarquables: «Nous avons été, quelques amis et moi, chasser les canards sauvages dans les étangs, près d’Ostie. Je me suis cru plus d’une fois sur le Nil ou sur les lacs d’Afrique, tant la pureté de l’air et l’éclat du soleil donnaient à la nature un aspect oriental! Les étangs s’étendent très-loin, dans de vastes plaines, bordées à l’horizon par les montagnes de la Sabine et les monts Albains d’un côté, et de l’autre par de forêts de pins parasols, qui vont jusqu’à la mer. Rien n’est plus beau que ces bois sombres, formant de grandes lignes sévères et fermes, se reflétant dans une eau calme, éclatante, et qui réfléchissait le bleu du ciel, en lui prêtant le brillant des pierres précieuses. Jamais de ma vie je ne me suis cru plus loin du monde, aussi isolé, au milieu de ces longs roseaux qui enferment les étangs dans un cercle d’or. Nos pirogues avaient un caractère primitif et nos rameurs un aspect misérable et sauvage qui ajoutait à l’illusion. Les montagnes du fond encore couvertes de neige, paraissaient énormes, et dessinaient leurs belles arêtes sur un ciel lumineux et vibrant, comme le ciel d’Orient...»

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15 yanvar 2025
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4064066306960
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