Kitabı oxu: «Le Salon de 1859»

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Henri Dumesnil

Le Salon de 1859


Publié par Good Press, 2022

goodpress@okpublishing.info

EAN 4064066325282

Table des matières

I

II

III

IV

V

VI

VII

VIII

IX

X


I

Table des matières

INTRODUCTION.

Le sentiment du l’immortalité, le respect de la postérité sont des mots vides de sens, qui font sourire de pitié ; on veut jouir, après soi le déluge.....

Il me semble que je vois déjà nos neveux le barème en poche et le portefeuille de finance sous le bras. Regardez-y bien, et vous verrez que le torrent qui nous entraîne n’est pas celui du génie.

DIDEROT, Salon de 1769.

Le nombre des œuvres d’art exposées au Salon augmente tous les ans, comme une marée montante. Faut-il en conclure que notre époque devienne plus artistique chaque jour, et que nous ressentions davantage le besoin des choses élevées, des aliments purs qui s’adressent à l’intelligence? Nous ne le croyons pas, et la grande quantité des ouvrages produits est plutôt la preuve d’une science matérielle très-répandue et d’une connaissance générale des procédés du métier; en sorte que beaucoup savent peindre avec une habileté à peu près égale. Nous possédons mieux la rhétorique de l’art que l’art lui-même, il faut bien en convenir, et notre civilisation est entraînée dans d’autres courants: celui de la science, qui brille d’un vif éclat, à l’honneur de notre siècle, et surtout, celui des intérêts matériels. Diderot, devançant la marche du temps avec cette double vue qui est le don habituel du génie, a fait une juste prophétie que nous nous sommes chargés d’accomplir. Nous oublions ces belles paroles de Beethoven, qui s’appliquent à toutes les branches de l’art: «Je ne crains rien pour ma musique,

«elle ne peut avoir de destinées contraires; celui

«qui la sentira pleinement sera à tout jamais

«délivré des misères que les autres hommes

«traînent après eux.»

Devant l’immense quantité des toiles exposées (3,045 numéros inscrits au livret, pour la peinture), on est tout d’abord comme perdu et troublé. Où courir pour trouver les œuvres aimées, et quel travail immense il faudra accomplir pour reconnaître le bon grain! Encore, en recherchant la vérité avec conscience, est-on sûr de la rencontrer sur son chemin et surtout de pouvoir la dire? La critique a peu de pouvoir aujourd’hui sur la direction et sur les tendances de l’art; il est rare qu’on l’écoute, alors même que par hasard elle donne de bons conseils; les artistes la câlinent d’abord pour qu’elle les fasse connaître, puis ils la dédaignent lorsqu’elle a fait quelque bruit, répandu un peu de lumière autour de leur nom inconnu la veille. Néanmoins elle a un rôle dans les choses de son temps; si elle n’a pas une action directe, si elle est lente à porter ses fruits, elle pénètre par infiltration dans l’opinion générale. Son devoir est de se placer, autant que possible, au point de vue de l’artiste et de dire simplement son opinion; elle doit demander des œuvres sincères, constatant les tendances, les efforts et les résultats, en essayant de ne blesser personne. Avec ces restrictions, la difficulté de parler des vivants est encore bien grande lorsqu’on prend la tâche au sérieux. Est-ce même possible? Ce n’est pas sans un certain trouble que nous tentons l’aventure.

Est bien fou du cerveau

Qui prétend contenter tout le monde et son père.

Quand on voit les brusques changements qui s’opèrent dans le goût du public, l’engouement et la passion créer des réputations pour les éteindre presque aussitôt, on se demande où est la vraie mesure des jugements sains, et si la mode n’étend pas son empire jusque sur les productions de l’art. Watteau, Boucher et les autres hommes du XVIIIe siècle sont à l’heure présente recherchés avec ardeur, on les paye au poids de l’or, tandis qu’il y a vingt ans on n’en voulait à aucun prix; ils sont toujours les mêmes, ils n’ont point grandi ni diminué, mais la mode qui les avait délaissés pendant longtemps les a repris sous sa protection toute-puissante, dans un pays dont l’opinion mobile s’applique à toutes choses.

Ceci dit en manière de préface et pour faire excuser d’avance les erreurs involontaires que nous pouvons commettre, entrons au palais des Champs-Élysées.

L’emplacement n’est pas disposé de la même façon qu’il y a deux ans. Au lieu d’une suite de salles de dimensions à peu près égales, on a fait deux doubles galeries qui, partant d’un grand salon placé au centre de l’édifice, s’étendent dans toute la longueur du bâtiment. Il n’y a pas de plafond sous la grande voûte de verre, et le jour n’est pas bon; il est trop éclatant et trop brusque; il répand une clarté très-vive d’un côté et laisse l’autre dans l’ombre, selon l’heure et le temps qu’il fait. On a tendu quelques toiles, une façon de vélarium incomplet dont l’action est tout à fait insuffisante. A cette grande lumière, nous avons vu des tableaux qui semblent avoir perdu de leurs qualités, et c’est presque toujours ce qui arrive; l’atelier fait valoir la peinture, il l’augmente; là elle est seule, bien placée, en bon jour et elle donne tout son effet, tandis qu’au Salon elle se trouve souvent dans des conditions très-différentes qui peuvent lui nuire, et parfois on doit en tenir compte pour apprécier justement.

La grande peinture est faiblement représentée cette année en qualité et en quantité ; car nous ne considérons pas comme de la peinture d’histoire les grandes toiles officielles, quelles que soient leurs dimensions. Comme en 1857, nous voyons un nombre considérable de batailles, et si M. Horace Vernet, le général en chef de ce genre de compositions, est absent cette année, ses lieutenants sont là et forment toute une armée: MM. Pils, Yvon, Devilly, Barrias, Protais, Armand Dumaresq, etc.; et il ne faut pas oublier M. Hippolyte Bellangé, qui, dans de petits cadres, sait très-bien rendre la grandeur de certaines scènes de la vie militaire.

M. Hippolyte Flandrin, qui travaille en ce moment à la décoration de l’église Saint-Germain des Prés, est représenté par trois portraits, dont l’un est merveilleux. M. Chenavard s’est abstenu, ainsi que M. Couture; on a dit que ce dernier renonce à peindre le baptême du Prince Impérial, dont il avait reçu la commande; il voulait procéder à la façon de Rubens, par allégorie, et on prétend que son esquisse n’aurait pas été agréée, et qu’il n’y veut rien changer. M. L. Matout termine la chapelle de l’hôpital de Lariboisière, et il n’a qu’un petit dessin d’après une des compositions qu’il est en train de peindre en ce moment. On cherchera en vain les ouvrages de M. Meissonnier, le grand artiste des infiniment petits; il n’a rien livré à la publicité, non plus que M. Tassaërt. Dans le genre historique, M. Robert-Fleury, qui avait eu un très-beau succès au dernier Salon avec son Charles-Quint au couvent de Saint-Just, manque également à l’appel. MM. Brascassat, J. Dupré et mademoiselle Rosa Bonheur, se tiennent aussi sous la tente. Qui s’abstient encore? Un grand nom, M. Decamps. Hélas! c’est la santé qui le trahit. Enfin, M. Courbet, de retour d’Allemagne et de Hollande, n’a rien exposé au Salon, et il ne paraît pas devoir faire une exhibition particulière comme en 1855. Le réalisme sommeille, nous verrons son réveil.

Parmi les sculpteurs, nous signalerons tout d’abord l’absence très-regrettable de M. Barye. Il s’éloigne obstinément de nos expositions, il évite le bruit, il fuit tout tapage avec le même soin que tant d’autres mettent à le rechercher. Depuis le fronton du pavillon du vieux Louvre, qu’il a fait en 1836, nous ne croyons pas qu’il ait entrepris de grands travaux, peut-être faute de commandes, et l’Etat devrait tenir à honneur de donner de l’emploi à un talent de cette importance et de cette élévation. MM. Duret, Dumont, Lemaire et Jouffroy n’ont rien envoyé non plus cette année. Mais les combattants sont encore nombreux et il y en a de jeunes qui sont pleins d’ardeur à bien faire: M. Millet, l’auteur de la belle statue d’Ariane qui est maintenant au Luxembourg, a un Mercure, une statuette et deux bustes. M. Allasseur, un Moïse sauvé des eaux. MM. Cavellier, Pollet et M. le comte de Nieuwerkerke n’ont que des bustes. Nous aurons à voir les ouvrages de MM. Foyatier, Fremiet, Montagny, etc. MM. Étex et Clésinger sont à la fois peintres et sculpteurs; le premier n’a pas moins de dix peintures et autant de sculptures; quelle fécondité pour un hermaphrodite! Et le second a trois tableaux dont une colossale.

Le jour de l’ouverture du Salon, à la première visite, on voit tout à la hâte, sans rien regarder spécialement. C’est, pour ainsi dire, comme la première audition d’un opéra qui ne laisse que des souvenirs confus. On parcourt le terrain pour le bien reconnaître et en lever le plan général, afin de savoir où se trouvent les ouvrages importants. Plus tard on fait des découvertes, on trouve des tableaux qui, n’ayant pas l’éclat du nom, nous attirent d’eux-mêmes par leur propre valeur, et ce n’est pas là un petit mérite. Dans ces pérégrinations à travers les galeries, nous avons vainement cherché le tableau capital de l’Exposition, celui devant lequel la foule se presse, où l’on discute avec animation, où, admirateurs et ennemis, chacun s’agite en disant son mot. Qu’il y ait victoire gagnée, ou seulement le combat du succès, il n’importe guère; mais l’attention est éveillée, et on vient voir l’œuvre heureuse qui a le don de passionner, Aujourd’hui rien de semblable. Est-ce indifférence de la part du public? — Peut-être. Ou bien l’échelle du talent, qui est encore très-haute, ne touche-t-elle plus le sommet où se tient le génie? Il faut bien poser cette hypothèse quand on considère l’état de la grande peinture historique et religieuse. Cet art élevé, qui a brillé d’un si grand éclat, semble souffrant, comme si la veine féconde d’où il jaillissait autrefois était épuisée. Répondait-il à des besoins qui ne sont plus? Doit-il subir comme toutes choses ici-bas la. loi des transformations perpétuelles? Le certain est qu’il faut toujours produire; la nature toujours changeante, combinée avec la prodigieuse diversité de l’intelligence humaine, donnera indéfiniment des impressions différentes et nouvelles; là est la source de la variété de l’art, et, comme la jeunesse, son avenir est éternel.

Voyons ceux qui sont entrés en lice, et commençons ce travail par l’examen des toiles heureuses qui ont emporté dans leurs cadres l’aspect de la nature, car nous croyons que le paysage représente la partie la plus vigoureuse, et probablement la plus forte de l’école moderne, dans la situation présente de l’art.

II

Table des matières

PAYSAGES.

ANIMAUX. — NATURES MORTES.

L’école actuelle du paysage a abandonné depuis longtemps le genre dit historique, qui a été une des gloires de l’art sous la main des maîtres. En sommes-nous venus à dédaigner les scènes de la nature où sont répandus de grands souvenirs, à accorder moins d’attention aux bergers d’Arcadie et à tant d’autres belles compositions qu’à des animaux dans une prairie? Non, certes. Poussin a toujours le même droit à l’admiration et au respect de la postérité, et celui qui ressusciterait son génie ne manquerait pas d’applaudissements; mais on l’a tant imité, de génération en génération, qu’on a fait de son art merveilleux quelque chose comme un pastiche faux où la convention pure a pris la place de la vérité.

C’est ainsi qu’on est arrivé à des peintures froides, sèches, mal conçues et mal exécutées, et qu’on les abrite sous le titre de paysage historique, parce que de grands hommes y ont excellé. Poussin était amoureux de la nature, il a passé bien des heures dans la campagne de Rome, et un des plus beaux endroits de ce magnifique pays a pris son nom, en souvenir des promenades qu’il avait coutume d’y faire. Ses imitateurs, au contraire, ont perdu de vue la nature, ou ils ont semblé ne plus la comprendre; là où le maître rendait juste, en ajoutant ce qui était dans son imagination, ils n’ont vu qu’une sorte de fiction qui permettait à chacun de substituer la convention à la réalité. Alors, il s’est produit une réaction, et elle était inévitable.

Reprenant la donnée des Hollandais et des Flamands, qui, sans égaler le grand style de l’art italien, sont doués de qualités puissantes, l’école française moderne, qui tient incontestablement le premier rang en Europe, s’est placée franchement en face de la nature pour y chercher des impressions, et pour en rendre l’aspect réel, en même temps que le côté poétique. Tel a été le point de départ de MM. Corot, J. Dupré, Cabat, T. Rousseau, Troyon, Français, Diaz, etc.

Dans cette brillante pléiade, M. Corot a été un des premiers à tracer la route nouvelle, et comme tous ceux qui s’éloignent des chemins battus, il a trouvé bien des difficultés sur son passage, il a eu bien des luttes à soutenir; mais sa volonté était maintenue par la conviction, par le courage, et il a persévéré, à son grand honneur. Nous le trouvons cette année sur la brèche, toujours vaillant, toujours jeune par la bonne volonté, par le cœur et par la fraîcheur de l’impression; il nous fait voir toutes les notes diverses que son remarquable talent peut donner. M. Corot se maintient en progrès; c’est là un fait certain et consolant pour ceux qui apportent de la persévérance dans leurs travaux; il a élargi son horizon; ce n’est plus seulement l’aspect tendre de la nature, son côté poétique et vague qu’il a voulu rendre. Aujourd’hui, il s’adresse aux sentiments élevés, il touche aux grandeurs épiques avec Dante et Virgile, et au drame avec Shakspeare; puis, explorant d’autres régions, il nous donne des pages de fantaisie délicieuse, et finalement, comme pour se reposer de ses lointains voyages, il rentre dans les bois de Ville-d’Avray.

Quelle fécondité variée, comme cette imagination a besoin d’aliments! Quand ils ne lui viennent pas du dehors en assez grande abondance, elle les crée d’elle-même, ou elle prête l’oreille aux accents des grands poëtes pour interpréter leurs créations comme elle a su les comprendre. Qu’on dise après cela que l’idéal n’est pas un des besoins et un des buts de l’art! — Il nous faut à tous un grain de poésie, sans lequel nous ne serions que des êtres plats et vulgaires, en proie aux seuls appétits matériels, et à peine distincts des autres animaux. — Dès que l’artiste est assez fort pour n’avoir plus le souci complet de l’exécution, il doit chercher à rendre ce qu’il a dans l’esprit; s’il est fier de nous avoir montré l’adresse de sa main, ne le sera-t-il pas davantage de pouvoir nous mettre en communication avec son intelligence? Les hommes complets sont ceux qui ont les idées et le don de les bien rendre. Il n’est pas hors de propos de rappeler cette vieille vérité en présence de ce qui se passe aujourd’hui.

La partie matérielle de la peinture est très-connue, et beaucoup de mains sont habiles à faire des études ou de simples pochades; parfois on trouvera un grand talent dans ces notes prises rapidement; mais l’art veut plus que ce qu’on peut donner dans une note. Si les esquisses et les bouts de croquis des maîtres nous sont précieux, c’est autant parce qu’ils rappellent les chefs-d’œuvre accomplis que par leur beauté même. Ils nous montrent l’artiste, pour ainsi dire, en déshabillé, ils indiquent sa manière de faire, son point de départ, toutes choses qui nous intéressent au plus haut degré quand il s’agit d’hommes de génie. Une étude peut tout contenir en germe, mais il y a autant de distance d’elle à un tableau parfait que d’une graine à un grand arbre. Aussi les études ne devraient guère sortir de l’atelier; alors cesserait l’abus qu’on a fait de la peinture lâchée, où toute composition est absente, et on ne se contenterait pas de donner le nom de tableau à une esquisse plus ou moins réussie, au hasard de la fenêtre ouverte. Il est toujours plus difficile de mener une œuvre à fin que de la commencer, et telle toile qu’on admirait à l’état d’ébauche aura perdu tout son charme quand elle sera achevée.

Chez M. Corot le charme reste, parce qu’il est avant tout homme d’impression, il a un tempérament honnête qui se livre tout entier, et sa peinture a tant de qualités aimables, qu’on n’ose pas demander que l’exécution en soit poussée plus loin. Puis, il est loin de dédaigner le côté intellectuel dé l’art, il cherche l’arrangement, l’idéal, tout ce qui ajoute un attrait de plus à la vérité ; il vit près de la nature, l’étudiant sans cesse pour en rendre fidèlement les effets selon sa conscience. Nous ne voulons pas dire par là une copie servile, non, c’est l’affaire de la photographie, mais bien cette traduction personnelle, cette indication du sentiment et de la main de l’homme, qui font l’œuvre d’art. Souvent, une toile nous fait autant et plus de plaisir que la nature qu’elle nous rappelle, parce que nous avons l’interprétation en plus de la vérité, parce que l’impression a passé par le cerveau de l’artiste, et que nous y trouvons ce je ne sais quoi d’humain qui nous touche; de cette façon l’art devient multiple à l’infini, et c’est un de ces rares bonheurs, puisqu’il nous fait admirer sans cesse un spectacle éternel. Ruysdaël a-t-il vu et senti juste, ou bien est-ce Claude Lorrain? Ils ont bien vu tous les deux, selon le pays, et surtout selon leur propre essence.

Où est l’air libre, l’eau pure du ruisseau, la prairie épaisse, et tant de beautés que M. Corot rend si bien? Il nous conduit dans une forêt obscure que Dante définit ainsi au commencement du poëme de l’Enfer:

«Hélas! que c’est chose rude à dire, combien

«était sauvage et âpre et épaisse, cette forêt,

«dont le souvenir renouvelle mon effroi! elle est

«si amère que la mort l’est à peine davantage.»

Frappé de la sublime grandeur de ce début de la Divine Comédie, M. Corot, dans une grande toile qu’il appelle trop modestement un paysage, a représenté Dante et Virgile entrant aux enfers, au moment où ce dernier dit à son compagnon: «Je décide qu’il vaut mieux que tu me suives, et je serai ton guide.» Dante et Virgile sont placés en avant d’une grande masse sombre d’arbres et de rochers qui occupent la droite du tableau; près d’eux sont le lion et la panthère, et vers la gauche, du côté d’où vient la lumière, on voit la louve qui cause à Dante un horrible effroi très-bien exprimé par son attitude; Virgile est calme, et d’un geste simple il indique le chemin à suivre. Cette scène est une traduction fidèle du poëte florentin, et M. Corot l’a rendue vivante, telle qu’il l’a vue dans son esprit, au milieu d’un paysage fantastique. Le premier aspect de ce tableau est une grande tournure générale; placé dans un jour défavorable, il prend un ton de bitume trop uniforme, et on a beaucoup de peine à le bien voir; mais quand on parvient à pénétrer les détails, on remarque l’expression et la justesse de pose des figures, l’exactitude du dessin des animaux, et le soin avec lequel ils ont été étudiés.

Dans la même donnée des faits surnaturels, M. Corot a représenté l’apparition des trois sorcières à Macbeth et à Banquo; ils arrivent à cheval et se trouvent en face de ces spectres «qui

«sont à peine une substance corporelle, et qui

«vont bientôt se mêler au vent.» Ainsi s’exprime Shakspeare, et le peintre a bien su le comprendre. Il y a dans un côté du ciel un grand parti pris de lumière, et de l’autre de longues bandes sombres d’où s’échappe l’électricité ; l’effet est saisissant.

Ces deux ouvrages sont en dehors du domaine habituel de M. Corot; ils prouvent la variété de son talent, la facilité avec laquelle il peut traiter des genres différents, mais nous l’aimons mieux encore quand il cesse de se faire traducteur, quand il se montre lui-même tout entier. Il a un paysage avec figures qui est une des toiles les plus remarquables du Salon. Sous de grands arbres hauts sans branches, qui se détachent sur un ciel éclatant et léger, une femme demi-nue est assise; sans doute elle sort de l’eau, que son pied touche encore, et une compagne arrange sa chevelure. On voit dans le fond une troisième figure de femme qui lit, debout, adossée à un arbre. Il est difficile de dire qui l’emporte du paysage ou des figures dans cette délicieuse peinture, traitée un peu à la manière décorative; le certain est qu’elle est pleine de charme, très-agréable à voir, et d’une couleur excellente. Il faut féliciter M. Corot pour le goût de cette composition (probablement la meilleure, sinon la plus importante de son exposition), et pour la manière dont elle est exécutée. On oublie qu’on est en face d’un paysagiste quand on voit les qualités du modelé, et le nu est traité d’une façon supérieure qui ne craint pas la comparaison avec les peintres de figures. — Un autre tableau intitulé Idylle, est la variante nouvelle d’un sujet gracieux que M. Corot affectionne: des groupes de femmes et d’enfants qui jouent, qui dansent, qui se poursuivent au milieu d’un beau paysage dont nous remarquons la vigueur et la forme élégante; c’est une joie pour les yeux! Le Souvenir du Limousin et le Tyrol italien, sont des notes différentes et justes d’une gamme harmonieuse que complète à merveille l’Étude à Ville-d’Avray, avec son coup de soleil sur l’eau et ses beaux ombrages.

Répétons, avant de quitter M. Corot, que ses constants efforts, couronnés par ses succès actuels, lui assurent une des premières places dans les arts de ce temps-ci. Son pinceau est aimable, il est sensible sans faiblesse et il semble même devenir plus ferme sans perdre de sa fraîcheur. Ceux qui préfèrent, comme nous, l’aspect des belles campagnes aux scènes de carnage que nous montrent les tableaux de batailles, trouveront un bonheur extrême à revenir vers M. Corot pour se recueillir et se livrer aux douces rêveries devant l’Idylle, ou devant le Paysage avec figures.

M. Troyon, dont on regrettait l’absence au dernier Salon, nous donne cette année des œuvres magnifiques. Sans ressembler à personne, il a une certaine parenté avec les plus habiles peintres, de la même façon que tous les esprits supérieurs se touchent par leur supériorité même, bien que chacun d’eux imprime à son œuvre la marque de la personnalité. Or la marque spéciale de M. Troyon, la qualité originale qui lui appartient bien en propre, c’est la facilité avec laquelle il manie la lumière; il la tient asservie sous son pinceau; il joue avec ses plus grandes difficultés; il la fait venir d’où il veut, et il la conduit où il lui plaît, en lui conservant toujours son éclat, ses reflets, ses demi-teintes et jusqu’à ce je ne sais quoi d’animé qui palpite à nos yeux. Il a le secret de baigner les contours dans l’atmosphère, et c’est de l’air véritable qu’il souffle sur sa toile entre la terre et le ciel, si bien que tout ce qui s’y trouve, les figures, les animaux ou les arbres, prennent un relief extraordinaire. Cette puissance lumineuse s’étend jusqu’aux ombres elles-mêmes, qui, au lieu d’être noires, dures, opaques, comme nous en voyons tant, sont claires et transparentes comme dans la réalité. Où a-t-il appris cette magie du grand air éclairé toujours juste, selon l’effet et selon l’heure?

M. Troyon rend juste les impressions qu’il a éprouvées, et nous voyons ce qu’il préfère. Sa préoccupation première n’est pas toujours pour la forme ni pour la beauté des lignes; il est ému par l’aspect de la nature elle-même dans ce qu’elle a de saisissant par les grands rapports des valeurs, par les tons du ciel. Ce sont les côtés qui paraissent le toucher davantage, et si nous avons parlé d’abord de la merveilleuse faculté qu’il possède pour manier la lumière, c’est parce qu’elle nous paraît être la note dominante de son talent. Elle explique la séduction particulière et immédiate qu’exerce sa peinture; à première vue, on est saisi, parce qu’il sait rendre l’atmosphère complète, avec ses brumes et ses vapeurs éclairées, comme dans l’Effet du matin, ou avec sa limpidité tranquille, comme dans le Retour à la ferme, ou dans la Vue prise des hauteurs de Suresnes.

Avant tout il est grand coloriste, et il admire par-dessus tout les maîtres coloristes. Parmi eux Rembrandt est son héros, et c’est à lui qu’il faut remonter pour trouver sa filiation artistique. Il a été fortement impressionné par les ouvrages de ce grand maître; on peut donc croire qu’il a étudié chez lui la science de la lumière, et dès qu’il en a bien connu les lois, il en a fait une application très-différente, une sorte de transposition dans une autre gamme qui lui est toute personnelle. Mais qu’il descende de Rembrandt (et la la souche est bonne!) ou qu’il soit fils de lui-même, M. Troyon obtient des résulats admirables; son dessin est plus ferme, plus arrêté qu’autrefois, et la charpente de ses animaux plus solide. Parlerons-nous de sa facture? A quoi bon, et qui s’en préoccupe en regardant ses tableaux? Il nous donne si bien le spectacle de la nature, qu’on oublie tout à fait le procédé. Ce secret, d’ailleurs, n’est pas de ceux qui se transmettent, et on a toujours trop d’imitateurs qui gâtent tout, exagérant les qualités elles-mêmes à l’égal des défauts, de telle sorte qu’ils n’arrivent qu’à un faux aspect toujours très-éloigné du maître.

Un artiste auquel son talent donnerait de l’autorité ne pourrait-il pas dire aux jeunes gens: Traduisez votre impression personnelle; suivez votre sentiment. En voulant faire comme moi, vous ferez autrement, puisque nous ne pouvons pas avoir des natures identiques; ce ne sera ni vous, ni moi. Et si l’art vaut beaucoup, c’est par l’amour qu’on a pour lui, par la conscience et par l’honnêteté qu’on met dans son œuvre, et aussi par la persistance des efforts à bien rendre son idée.

Le Retour à la ferme, la plus grande des toiles de M. Troyon, est un paysage, et non pas spécialement un tableau d’animaux; il y en a, mais ils n’ont que l’importance qu’ils occupent dans la nature, et ils ne sont pas le principal de la composition. Le pays est grand; on y voit des plaines et des prairies, çà et là des bouquets d’arbres; sur le devant, à droite, des vaches, quelques moutons et un chien noir qui bondit. L’arrangement est simple, — mais comment rendre l’effet? — En regardant ce paysage, vous respirez son air pur et transparent, rendu frais par le voisinage de l’eau; vous allez en rêvant vous promener dans la campagne, visiter les derniers plans aperçus à l’horizon; vous regardez ces animaux magnifiques, et vous vous sentez content et à l’aise comme dans la nature elle-même. Voilà un bel ouvrage, le résumé de toutes les qualités de M. Troyon; la composition a été étudiée avec soin, elle est voulue, et non trouvée par hasard.

L’Effet du matin est très-saisissant, et son succès sera peut-être plus complet que celui du tableau précédent; il cause une surprise étrange par sa réalité même. Dans un chemin, viennent de face, et droit sur vous, des gens de campagne qui mènent du bétail au marché ; le groupe est vivant; le jour qui vient du fond éclaire en frisant et à miracle tout ce qu’il touche: les petits agneaux placés dans les paniers, le dessus de la tête de l’âne et tout le reste; les ombres qui s’allongent en avant sont mouvantes, et d’un ton exquis, ainsi que le terrain et les arbres. M. Troyon avait déjà rendu un effet analogue dans les Bœufs allant au labour (actuellement au Luxembourg), mais il était moins franchement accusé ; il y avait moins de brume dans l’air, et la lumière était moins intense que dans le tableau de cette année.

La Vue prise des hauteurs de Suresnes porte la date de 1856, et l’heureux possesseur de cette toile admirable est un Anglais qui l’a envoyée de Londres, pour figurer à notre Exposition. Si M. Troyon ne se faisait pas concurrence à lui-même, si ses autres ouvrages n’étaient pas là pour soutenir la lutte, on pourrait dire hardiment que la Vue de Suresnes est le meilleur paysage du Salon. Qu’on se figure un endroit choisi avec le tact et le goût d’un artiste, sur les bords de la Seine dont la beauté est proverbiale; voilà pour le cadre, — et en plus, l’animation que donne la présence des animaux, un ciel splendide qui répand partout une lumière éclatante et douce, et on se fera à peine une idée de l’excellence de ce tableau, où l’harmonie primitive a été augmentée par l’action du temps qui complète les bonnes peintures. Regardons bien cette toile qui ne fait qu’une courte excursion dans sa patrie; elle nous quittera bientôt, et avant de lui dire adieu, exprimons le regret de ne pas la voir figurer dans nos collections nationales.

Nous retrouvons dans deux tableaux de moindre dimension les bonnes qualités de ce que nous croyons pouvoir appeler la seconde manière de M. Troyon. La force qu’il a donnée dans un grand nombre d’études faites d’après nature, se montre à un degré supérieur dans la Vache blanche qui se gratte, et dans les Vaches allant au champ. Ce dernier a un ciel léger et très-limpide, mais là les animaux sont le principal.

Comme morceau de peinture, le Chien qui rapporte une Perdrix est une des plus belles choses qui soient sorties du pinceau de M. Troyon: ] a tête est modelée largement, et avec une fermeté qu’on ne voit que dans les maîtres; — voilà une note à prendre pour ceux qui veulent étudier le procédé de M. Troyon, — et, comme nous le disions plus haut, ce n’est qu’un des côtés de sa force qu’il se plaît à faire oublier, tant il a de ressources, tant il possède les qualités d’un vrai peintre. Le paysage moderne lui doit en grande partie la place considérable qu’il occupe aujourd’hui dans les arts, et on peut dire que M. Troyon est un de ceux qui s’approchent le plus de la perfection.

M. Français est aussi dans l’état-major. Il a peint un grand arbre, un patriarche de la végétation, placé au bord de la mer, dont l’immensité s’étend au loin dans le fond de la toile. Il y a dans cette composition large et simple une poésie qui nous touche et nous fait réfléchir; on donne carrière à son imagination, à ses souvenirs; on se rappelle les émotions ressenties à la vue de la mer, ses aspects toujours changeants, son mouvement éternel, ses fureurs et son tranquille repos! Ce sujet est tout à fait digne de la maturité d’un homme de talent, et ce n’est qu’après avoir beaucoup songé à la portée élevée de l’art qu’on peut entreprendre une pareille œuvre. Nous voyons là pour M. Français le prologue d’une nouvelle manière dans laquelle il doit marcher désormais, en gardant ses qualités anciennes: la grâce, la finesse et l’amabilité, qui se retrouvent dans son grand tableau. Et qui dessine mieux que lui, avec plus de franchise et d’honnêteté ? Il n’y a qu’à regarder le Grand Hêtre et ses frères cadets pour se convaincre du soin scrupuleux avec lequel M. Français a cherché et rendu la forme; chaque détail supporte un examen attentif sans que les lignes générales perdent rien de leur caractère. Cet arbre est si beau, qu’il semble fier, parmi ceux de sa race, d’occuper la place magnifique où le hasard l’a fait naître. N’a-t-il pas, en effet, le dernier regard de celui qui s’en va loin de la patrie, sans savoir s’il la reverra jamais, et n’est-ce pas lui qu’on salue le premier au retour? Sa vue a excité bien des espérances, bien des tristesses, bien des joies! Et qu’on ne nous accuse pas de créer des fictions, d’évoquer des fantômes; c’est l’œuvre du peintre qui fait naître en nous ces pensées, qui soulève notre émotion, et c’est sa louange.

M. Français est un homme de sentiment. Il a pu quelquefois se laisser entraîner vers le domaine de la fantaisie, et paraître marcher un peu au hasard; mais ses tentatives diverses étaient toujours pour lui un objet d’étude, et il avait un but certain. Semblable à celui qui veut arriver au sommet d’une montagne, il a fait des détours sans que les écueils de la route l’aient jamais détourné, et tout en marchant ses étapes, il regarde en haut. Parfois, s’il rencontre un endroit mystérieux, une de ces retraites où l’on dit qu’autrefois les nymphes aimaient à vivre, il s’y arrête volontiers. Les Bords du Gapeau, près d’Hyères, sont le résultat d’une de ces haltes agréables. Il fait bon dans ce petit coin, le soleil l’a chauffé une partie de la journée, la chaleur est douce sans l’éclat des rayons, l’eau est tiède; que pourraient souhaiter de mieux les deux femmes qui sont là ? Elles feront des romans d’amour plus doux que la réalité !

Le Soleil couchant près d’Honfleur est une petite toile charmante, imprégnée de poussière d’or qui donne de beaux reflets à la mer et aux arbres; nous avons remarqué des tons verts veloutés et transparents comme des émeraudes; la disposition est élégante, comme tout ce que fait M. Français; ses ouvrages ont toujours un parfum de distinction qui attire, et en les considérant avec soin, on voit qu’ils représentent dans le paysage les côtés élevés et spiritualistes de l’art. M. Français poursuit sans cesse la recherche de la vérité avec un amour convaincu, et il l’interprète selon sa nature délicate et sensible.

M. Th. Rousseau est mû par la même pensée, son œuvre générale montre son application et sa conscience. Sans trop élargir ses cadres, il a rendu de grands effets en sachant donner de la profondeur à sa toile. Il soigne sa facture, trop également peut-être, et sa couleur est ferme dans le blond, comme dans les tons les plus accentués. Comme M. Corot, il a été un novateur, les procédés seuls différent pour arriver au même but, la sincérité.

Après avoir rappelé les tendances et les remarquables qualités de M. Th. Rousseau, est-il permis de signaler les inégalités qui existent entre les tableaux de son exposition actuelle? La Ferme dans les Landes peut être critiquée. Les arbres n’ont pas tout le relief désirable; ils sont d’un vert égal, le ciel est uni, et le tout, quoique très-fait par des touches uniformes, manque de modelé ; en sorte qu’au lieu de présenter une suite de plans, la toile paraît plate. Il y a aussi quelques reproches à adresser aux Rochers des gorges d’Apremont qui sont d’un gris monotone, et au Bornage de Barbison avec ses arbres d’un vert noir. Ce sont plutôt des études que des tableaux. Mais les Bords de la Sèvres et la Lisière de bois sont deux bons ouvrages où nous revoyons le maître. Le premier, très-fin, dans une harmonie blonde et douce, avec un joli ciel; le second est un effet d’automne: la feuille du chêne est roussie par les premières gelées, un ciel clair, vif et nuancé de rose annonce du froid pour le matin. Voilà qui est excellent, et les imperfections que nous avons dû signaler à regret sont largement compensées par la réussite de ces deux toiles, qui sont dignes des belles productions antérieures de M. Th. Rousseau. Rappelons-nous d’ailleurs, quand nous croyons voir chez lui quelques défauts, qu’il ne les doit qu’à un excès de zèle, et parce qu’il veut rendre toutes choses également bien. Il n’a à faire que de légers sacrifices dans les détails pour conserver la mâle vigueur qui le distingue.

M. Cabat n’a qu’un seul tableau; c’est une rareté cette année où, le nombre des ouvrages que peut exposer un artiste n’étant pas limité, chacun a largement usé de son droit.

L’Etang des bois, s’il est unique, n’est pas solitaire; il fait arrêter les amateurs, et il les retient par l’agrément qu’il cause. La valeur des eaux grises ne nous a pas semblé tout à fait en rapport avec le ton du ciel; mais quels beaux arbres, l’agréable endroit, comme il est calme et frais! M. Cabat a fait ses preuves; on aime et on recherche ses œuvres anciennes, et nous voyons aujourd’hui que sa main est toujours habile à bien faire.

M. J. Breton est tout à la fois paysagiste et peintre de figures; il appartient à ce groupe d’artistes qui placent volontiers les scènes qu’ils représentent dans les champs, et qui choisissent des sujets campagnards. Tels sont MM. Millet, Adolphe Leleux, Luminais, Guérard, Hédouin, Brion, Knauss, Laugée, etc..... S’il n’y a plus de grandes écoles bien distinctes, il y a dans le genre beaucoup de spécialités. M. Breton a une belle exposition, il travaille, et il fait mieux d’année en année. Touchant au réalisme par la nature de ses sujets, il s’en éloigne par son interprétation, et surtout par son style qui cherche et qui sait trouver de la grandeur dans les faits de la vie familière.

En 1855, il avait représenté des Glaneuses; cette année, nous voyons le Rappel des Glaneuses. C’est le soir, au moment du crépuscule, ou, comme disent les paysans, sur le tard; le soleil a disparu, il n’y a plus dans le ciel qui s’éteint qu’une bande jaune et chaude; la plaine est éclairée par une lumière fauve, on distingue au fond la lisière d’un bois. Voilà l’ensemble de l’effet. Regardons maintenant les figures: la femme qui porte une gerbe d’épis sur sa tête est belle d’expression, de lignes et d’attitude; les groupes sont éparpillés d’une façon heureuse et qui ne sent point l’apprêt; en somme, c’est un bon tableau.

La Plantation d’un Calvaire nous rappelle la Bénédiction des blés du même auteur (Salon de 1857). — Il n’est peut-être pas sans utilité d’éveiller l’attention de M. Breton sur ces analogies qui n’ont rien de blâmable aujourd’hui, mais dans lesquelles on pourrait trouver plus tard l’occasion de reproches, si elles se reproduisaient; le talent de M. Breton est assez fort pour être varié ; il nous le prouve d’ailleurs cette année dans ses autres toiles. — Une procession sort d’une église de campagne, dont on voit le porche à droite, et traverse le cimetière placé autour de la maison sainte, selon l’ancien usage. En tête du cortége marchent les marguilliers, cierge en main, puis viennent des jeunes filles en blanc, dont une porte la bannière, et les autres les instruments de la Passion; ensuite des moines chargés de la statue, et le prêtre qui psalmodie. Des religieuses, des femmes, des enfants et la foule des fidèles viennent après; il y a tout un monde pressé, non confus, mais compacte, et c’est un léger défaut à signaler; quelques vides donneraient sans doute plus de grandeur. On est en hiver, le temps est sombre et tout est gris, le ciel, les murs de l’église et les maisons du village. Il y a là une monotonie qui porte à la tristesse. Quoi qu’il en soit de cette observation, il faut constater que certaines figures, les jeunes filles, la femme coiffée d’une marmotte rouge, et des capucins, sont traitées avec un soin et une recherche extrêmes; elles ont un caractère qui ne serait pas à dédaigner dans ce qu’on nomme encore la peinture historique ou religieuse, et M. Breton mérite de sincères éloges.

Un intérieur de cabaret, intitulé le Lundi, est remarquable par son air de vérité ; mais dans cette scène, M. Breton touche de très-près au réalisme vulgaire, et nous l’aimons mieux quand son style s’élève. Il doit se défaire de quelques lourdeurs et éviter certains tons terreux qu’on remarque parfois dans ses chairs; s’ils sont justes, dans l’harmonie générale des glaneuses, ils font tache dans ses autres tableaux. Heureusement ils sont presque absents dans la tête fine et charmante de la jeune femme qui coud. Sous sa simplicité élégante, cette couturière aux jolies mains porte les signes d’une nature délicate et distinguée.

M. Breton arrive jeune à la réputation; nous le conjurons de ne pas se laisser étourdir par le succès; tant d’autres ont péri de la sorte! En le saluant comme une espérance sérieuse pour l’art, nous lui souhaitons de garder une foi robuste, et le courage du travail.

La Femme faisant paître sa vache, de M. F. Millet, n’a rien d’agréable ni de séduisant; mais c’est un résultat cherché, et il faut se placer au point de vue de l’auteur pour comprendre son idée. M. Millet a produit de bonnes choses, c’est un artiste philosophe qui veut faire parler la toile comme un livre, et ses tableaux sont en quelque sorte une doctrine; c’est donc là ce que nous allons examiner. Il est sincère, il veut la vérité, personne n’en doute; mais ne peut-il pas se tromper, ou tout au moins se laisser aller à l’exagération, et prendre l’exception pour la règle? La femme qui tient la vache paraît abrutie, son geste est celui d’une idiote; voilà l’opinion générale, et les uns de dire: C’est admirable! voyez comme il a bien rendu cette existence inerte. Et les autres de répondre: C’est laid et commun de parti pris. — Si la vie du campagnard est pénible, si ses travaux sont rudes, ils n’ont rien de dégradant, au contraire; ils donnent le calme, la force, la santé, et ils se rapprochent des lois de la nature. D’après M. Millet, les paysans seraient voués à la tristesse, et condamnés presque à l’imbécillité. Dieu merci, il n’en est rien! et c’est une erreur qui nous paraît trop grave pour ne pas soulever des protestations énergiques. Les campagnards ont leur part de gaieté et de finesse; ils sont madrés pour la plupart. Faut-il rappeler que les hommes sont partout les mêmes, bons ou méchants, intelligents ou pauvres d’esprit à tous les degrés de l’échelle sociale où le hasard les fait naître? Ils diffèrent par l’éducation, par les formes extérieures; mais le fond est semblable chez tous, et dans tous les temps. Si les femmes qui vont aux champs ne sont pas des petites-maîtresses, il n’y a pas nécessité pour cela d’en faire des créatures dépourvues de tout sentiment humain, et voilà l’excès que nous blâmons dans M. Millet. Avec ces restrictions, l’idée de l’auteur étant donnée, il l’a rendue d’une façon exacte; et bien que l’exécution laisse à désirer à cause de la lourdeur et d’un modelé imparfait, c’est toujours l’œuvre d’un homme de talent, et on n’en saurait douter quand on a vu ses belles eaux-fortes.

M. Daubigny a une exécution remarquable à son service et il a fait de bons tableaux. La Vallée d’Optevoz (Salon de 1857), qui a été très-admirée, et justement, nous a laissé de vifs souvenirs. Cette année, il nous semble s’être préoccupé surtout de la main-d’œuvre, de la qualité de la peinture; c’est ce qui frappe tout d’abord en regardant ses ouvrages, et pourtant M. Daubigny est assez fort pour leur donner de l’intérêt en y ajoutant la pensée. Tout n’est pas fait quand on a reproduit l’aspect des choses avec exactitude; l’important est de transmettre ce qu’on a éprouvé en face de la nature, car les objets extérieurs n’existent pour nous qu’en tant qu’ils nous touchent, et qu’ils ébranlent nos sentiments. Parfois, l’intention de M. Daubigny nous échappe, et, sans doute, nous sommes dans notre tort en ne le comprenant pas pleinement.

Le Lever de la lune rappelle le Soleil couché d’il y a deux ans. C’est une variante sur le même thème; la plaine est grande et mystérieuse, c’est le vague de la nuit. Nous voudrions un ciel moins terne, puisque la lune se lève, elle commence à répandre sa clarté. — Les Graves au bord de la mer à Villerville, offrent à l’œil une masse d’un vert foncé avec des jaunes et des dessous noirs peut-être exagérés, surtout par rapport au ciel qui est blanc; mais dans le tableau voisin, les Bords de l’Oise, l’harmonie est juste et le regard se repose avec plaisir au delà d’une belle nappe d’eau sur un fond de grands arbres. — Le Soleil couchant, avec ses flocons roses dans le ciel, qui envoient des reflets sur les terrains et sur les flaques d’eau du premier plan, nous plaît aussi beaucoup; il y a moins d’unité que dans le tableau précédent, mais c’est un bon morceau. M. Daubigny a mis dans ces deux toiles le charme en même temps que la vérité d’aspect, et vraiment, le grand art consiste à accorder ces deux exigences. M. Daubigny connaît cette règle mieux que nous, puisqu’il la met ordinairement en pratique. Nous souhaitons, pour ses succès, auxquels nous applaudirons toujours, que jamais il ne l’oublie.

M. Diaz paraît renoncer presque absolument au paysage, puisqu’il n’en a qu’un seul sur les neuf toiles qu’il expose. Autrefois, il plaçait ses baigneuses, ses Amours, toutes ses compositions charmantes sous des arbres touffus qui laissaient passer seulement quelques beaux rayons dorés. Aujourd’hui, il change sa manière; ses figures ne sont plus posées sur les tapis des forêts, il leur donne plus d’importance, et enfin, il peint des portraits. Nous aurons à dire plus tard si le talent de l’artiste a gagné à ces transformations. Pour le moment, regardons la Mare aux vipères dont le nom seul est terrible; elle est noire, à demi cachée sous de grands chênes qui laissent parvenir, on ne sait comment, des lumières blanchâtres sur les terrains; cela manque de ce soleil blond et vigoureux d’ordinaire si abondant sur la palette de M. Diaz. Ce n’est pas que la peinture soit molle, loin de là ; elle est très-montée de ton et presque dure; mais depuis que M. Diaz fait de grandes figures où le noir est prodigué, ses paysages s’en ressentent. C’est la même habileté qu’autrefois, mais nous ne saurions dire que le résultat soit meilleur.

M. Busson sait fondre les couleurs et en tirer une harmonie douce, moelleuse et surtout très-franche. Ses deux tableaux des Landes sont une preuve parfaite qu’il possède cette qualité à un haut degré. Dans sa plus grande toile, Avant l’orage, il a cherché la vigueur: poussés par le vent, de gros nuages sombres marchent vite, et bientôt ils auront envahi l’espace du ciel qui est encore clair; déjà les arbres s’agitent, et les animaux qui s’avancent vers le premier plan ont de l’inquiétude. Tout cela est indiqué avec énergie, il n’y a rien à reprendre et nous nous y arrêterions plus longtemps si nous n’avions une prédilection marquée pour les Landes de Tartas. Là le calme règne; rien de plus simple que la composition, rien de moins tourmenté que le ciel; mais l’étendue est immense, et la vue emportée indéfiniment ne s’arrête qu’à l’indication vague des Pyrénées, à quinze lieues de là ! L’effet, tout entier dans la lumière et dans la fuite des plans, est réussi à souhait. Une autre partie des Landes a fourni à M. Busson un motif tout différent avec des terrains mouvementés. Cette toile est ambrée et plus blonde que la précédente, tous les tons s’y accordent bien. M. Busson donne un cachet personnel à ses ouvrages; il est de la famille des artistes sérieux, et nous verrons son talent se développer, parce qu’il a de la volonté, de l’esprit de suite, et qu’il cherche dans la peinture autre chose que le seul côté de l’exécution.

Un des panneaux du salon central est occupé par un immense paysage de M. Palizzi; — la toile a dix-huit pieds de largeur, on y logerait tout un canton; — pour remplir une surface pareille, il n’y a pas à faire le choix d’un motif, il faut représenter un pays tout entier, et rendre l’ensemble panoramatique d’une belle contrée; c’est ce qu’a fait M. Palizzi; il a pris la magnifique vallée de la Touque, et il l’a peinte en bloc, sans regarder ses merveilles en détail. Le premier plan de son tableau est occupé par un groupe d’animaux, et spécialement par des veaux, tandis qu’un boucher, debout sur le devant de sa charrette, fait ses offres et examine la marchandise. — Pauvres bêtes! nous les plaignons, et nous les mangeons avec plaisir; le boucher a perdu l’habitude de les plaindre, voilà toute la différence! — Une Normande au classique bonnet de coton se hâte d’arriver, en tirant après elle deux veaux qui ne la suivent qu’à regret. La tête de la femme est durement emmanchée au corps par un cou roide, défaut qui serait peu de chose si la figure était moins grande. Les animaux, un peu éclatants, sont bien arrangés, ils remplissent bien une partie de cet immense espace, dont le reste est occupé par des prairies qui vont jusqu’à des collines lointaines.

En face de ce terrain, assez grand pour un champ de bataille, nous pensons involontairement, et avec un serrement de cœur, à ces belles campagnes d’Italie que la folie des hommes va abreuver encore de sang humain. Au moins, que l’indépendance naisse du sacrifice! — M. Palizzi, qui est Italien, nous pardonnera ce regard tourné vers sa patrie; elle est chère à tous les amis des arts à cause de ses chefs-d’œuvre, et à tous les hommes par ses malheurs!

En résumé, le tableau de la Traite des veaux est un vigoureux effort, où l’étude en grand des choses de la nature est cherchée sincèrement, et de manière à faire honneur à M. Palizzi.

Une matinée sur les bords de la Canne, par M. H. Hanoteau, est au nombre des tableaux achetés par la commission de la loterie, et c’est, jusqu’à présent, le paysage le plus important qui ait été choisi; il a une fraîcheur de bon aloi, une franchise de ton qui plaisent tout d’abord, avant même qu’on ait remarqué la belle transparence des eaux et la silhouette étudiée des arbres. Des bœufs gris-froment, comme de vrais charolais qu’ils sont, traversent un gué et s’y abreuvent; ils précèdent le fermier et sa charrette, qu’on voit venir au fond, dans un chemin qui reçoit un coup de soleil; le ciel est tranquille et bien d’accord avec l’ensemble du tableau. — Dans une autre toile (n° 1399), nous avons vu une prairie moelleuse et grasse où les animaux doivent se trouver heureux; il y a de plus un joli bouquet d’arbres, et un ciel fin et léger, le meilleur qu’ait peint M. Hanoteau. — Le même sujet est à peu près répété dans un autre motif. — Une bonne étude de cheval mangeant le picotin dans une écurie de campagne, complète l’exposition de M. Hanoteau qui peut varier ses productions, puisqu’il peint aussi la figure. — Son Vigneron, du dernier Salon, ne doit pas être une tentative isolée, — et nous serons charmé de voir M. Hanoteau chercher des éléments nouveaux pour élargir son horizon, et mériter par des compositions habiles un succès pareil à celui qu’il a obtenu cette année.

Nous ne quitterons pas les tableaux achetés par la loterie sans signaler le Groupe d’arbres au bord de la mer, par M. Desjobert; cet artiste a plusieurs autres ouvrages dans lesquels on remarque toujours un soin scrupuleux des détails et un ensemble juste.

Le Viatique en Bretagne, de M. Baudit, a beaucoup d’effet. Le soir, par un temps sombre, un prêtre, accompagné d’un enfant de chœur, se rend à une chaumière isolée; les chemins sont pleins d’eau, et la pluie va tomber encore; qu’importe, quand il s’agit du devoir et de la charité ! Le tableau de M. Baudit, où nous voyons des qualités, fait songer à la vie rude des curés de campagne qui sont, pour la plupart, les humbles soldats du dévouement. — Cette toile appartient aussi à la loterie.

M. Achard ne rêve pas les grandes machines; un petit bout de nature lui plaît mieux que les recherches compliquées, mais il aime à choisir ses motifs, comme un gourmet ses morceaux, et alors il les caresse tant qu’il peut, et pour son propre plaisir. La Vue prise à Honfleur, où règne une vapeur lumineuse, et deux autres sites du même pays, sont de petits cadres charmants, ainsi que la Vue d’Anvers, avec son mystère et sa fraîcheur.

A côté des paysagistes dont nous venons de parler, il y a le groupe des continuateurs du genre historique, dont M. Paul Flandrin est le chef. Cette année pourtant il s’est rapproché d’une façon sensible des tendances modernes, dans une petite toile, tout en conservant les traditions de l’ancienne école dans ses autres tableaux. Le Ruisseau est une perle charmante choisie dans la nature vraie: deux enfants, qui n’ont pas la prétention d’être des demi-dieux, jouent et pataugent dans une eau limpide qui coule au milieu d’un épais tapis de verdure; au fond, des arbres bien dessinés et légers sous un ciel fin. Le Souvenir de Provence, qui fait pendant au tableau précédent, a une partie des mêmes qualités, moins franchement accusées. La montagne du fond est presque de même ton que le ciel, et dans les terrains, dans les arbres, nous cherchons la souplesse.

Ces deux toiles permettent de dire que M. Paul Flandrin s’est montré presque réaliste, par rapport à lui-même, et comme il n’y a pas à craindre qu’il se laisse emporter outre mesure sur cette pente, il faut le féliciter de la tentative heureuse qu’il vient de faire en dehors de sa voie habituelle. S’il était possible d’arriver à des concessions, d’établir un mutuel échange des qualités répandues dans les écoles rivales, l’art ne pourrait qu’y gagner, car il ne faut pas plus dédaigner la recherche et la beauté des lignes que la réalité de la nature.

M. Flandrin a déjà le goût, la science de l’arrangement, et il dessine à merveille; quand toute sa peinture aura le charme et la vérité d’aspect qui règnent dans le Ruisseau, il ne recueillera que des louanges.

M. Lecointe ne suit pas l’exemple de M. Paul Flandrin; il reste dans son camp; classique il a été, classique il sera, et ses productions portent le signe d’une conviction bien arrêtée, partant, très-respectable. Notre opinion sur le paysage s’est manifestée assez clairement dans les pages précédentes, pour que nous n’ayons pas à l’exprimer spécialement à propos des œuvres de M. Lecointe; mais en tâchant de nous placer à son point de vue, nous lui demanderons pourquoi sa Campagne de Rome n’est qu’un petit détail qui ne rend qu’imparfaitement la grande tournure de ce pays si beau et si triste dans sa majesté. — En traitant la Vallée du Poussin et le Ponte mamolo, M. Saltzmann s’est pénétré du caractère des environs de Rome, et il a cherché à en rendre l’impression par l’agencement des lignes et la profondeur de l’horizon.

Depuis plusieurs années, M. Hédouin prend la plupart de ses sujets en Beauce. Nous avons déjà dit qu’il occupait un rang distingué parmi les paysagistes agricoles, selon l’expression d’un de nos amis, et ses tableaux nous prouvent qu’il n’a pas changé de sentiment. Le Semeur, le Berger et la Porchère, qui sont au palais des Champs-Élysées, viennent de la terre de Chambaudoin. La plus grande de ces toiles, celle du Semeur au milieu de la terre labourée, avec les chevaux tirant la herse, a de la vérité, et rappelle l’aspect de la plaine en automne au moment de la couvraille. La Porchère pousse devant elle ses bêtes dans un chemin à travers les bois; elle sert de prétexte à une bonne étude de paysage. Le Berger nous semble supérieur aux deux ouvrages précédents; il y a un effet dans le ciel, le vent souffle fort, il balaye les nuages, et une éclaircie se fait; cela est pris sur nature, et M. Hédouin n’exagère pas comme M. Millet, tout en suivant à peu près la même route.

M. Blin aime les endroits découverts, les vastes horizons où rien n’arrête la vue, et il faudrait des bottes de sept lieues pour le suivre dans ces grands pays qu’il parcourt souvent au gré de sa fantaisie. Laissons-lui la responsabilité de ses préférences; il a bien le droit de choisir les contrées qui lui plaisent, surtout quand il les rend si bien. Les deux tableaux, le Matin dans la lande, et Après l’orage, sont remplis de qualités: fuite de plans, bonne lumière, impression vraie, tout cela est a constater; mais nous n’avons pas de description à faire, et c’est un regret que nous devons exprimer, surtout quand il s’agit de grandes toiles. Sans revenir sur les idées que nous avons exprimées au début de ce travail, nous prendrons la liberté de dire à M. Blin: Vous savez peindre; cherchez maintenant des motifs intéressants, ou sachez compléter ceux que la nature vous donne, afin d’éviter la monotonie qui ne manquerait pas de venir après un certain nombre de productions, pourtant très-bonnes, comme celles que vous nous montrez cette année. Aujourd’hui, personne ne songe à s’en plaindre, mais il est sage d’user de prévoyance. — Peu d’artistes ont une facilité plus grande que M. Blin; il est trop habile homme pour ne pas en tirer le meilleur parti possible, et nous lui parlons avec franchise, parce que nous nous intéressons à son avenir.

M. Lambinet a une exécution habile à son service, et sous ce rapport on ne peut que le féliciter; son Paysage par une journée d’automne est très-agréable. On devine une prairie au delà des arbres et des touffes vertes du premier plan; le ciel a de la finesse. S’il manque quelque chose à la peinture de M. Lambinet, n’est-ce pas le côté de la poésie et du sentiment?

C’est là justement ce qui fait le charme des toiles de M. Villevieille; il faut lui dire, en manière de compensation, qu’il n’aurait pas tort de pousser plus avant la partie matérielle. Son tableau, qu’il appelle Mélancolie, ne dément pas son titre; et sauf quelques tons gris de plomb qu’on voudrait voir disparaître dans le Soir d’été, M. Villevieille a réussi ses paysages, et il montre qu’il comprend la nature dans le même sens que M. Corot.

M. Anastasi parcourt la Hollande et le Tyrol; ses paysages sont variés d’effet et d’intention; cependant il a obtenu quelquefois des résultats plus heureux. Il a éparpillé son talent bien connu; en glanant dans ses toiles, on ferait une bonne gerbe. Pourquoi n’a-t-il pas rassemblé lui-même tous ces épis dispersés?

M. Plassan n’est pas seulement un peintre de genre marchant dans le sentier de M. Meissonnier, il fait des paysages microscopiques qui ont autant d’ampleur que des toiles plus grandes. La Plage de Villerville et la Falaise de Veulles, sont deux jolis tableaux justes d’effet, de ton, et exécutés aussi bien que possible.

La Forêt en hiver et la Forêt au printemps (il s’agit de la forêt par excellence, celle de Fontainebleau), a fourni à M. Lapierre le sujet de deux tableaux-études pleins de vérité et extrêmement soignés de facture. La lumière joue dans les branches qui ont beaucoup de relief, et le dessin des arbres est d’une bonne école.

M. A. Bonheur a quatre tableaux d’animaux dans lesquels il y a du talent et un grain de monotonie. Le Troupeau de vaches, le Passage du gué, l’Abreuvoir, le Troupeau dans un chemin, laissent une bonne impression générale, et quand on a dit que dans une de ces toiles, le Passage du gué, par exemple, les animaux sont d’un bon dessin, d’un modelé ferme, et que l’harmonie des animaux se rapproche beaucoup de celle du paysage, on a parlé pour les quatre compositions dont les effets ne sont pas très-variés. M. Bonheur affectionne les pays de montagnes; il tient sa couleur dans les tons roux et on trouve quelque dureté dans les ciels.

Nous avons remarqué dans un des tableaux de M. Coignard une vache entièrement rose, et dans un autre, les Taureaux qui se battent, où les champions sont plus sérieux que courroucés. Les animaux que fait M. Coignard ont une solide charpente, ils gagneraient s’ils pouvaient être débarrassés du reflet métallique de la couleur.

M. E. Deshayes a une manière à lui d’éclairer ses paysages, au moins les deux qui sont exposés cette année. La lumière devient plus vive à l’extrême horizon, c’est là un effet connu et très en usage; mais de plus, masquant une partie de ses premiers plans par un mouvement de terrain, il indique au delà une région lumineuse, comme s’il y avait au revers de la colline une vallée qui envoie son reflet sur le reste de la toile. M. Deshayes a mis ce procédé en usage dans ses deux paysages qui se complètent par d’autres qualités. Nous aimons son talent.

M. Harpignies se plaît à voir gambader les bambins, il les fait suivre ou précéder les tambours d’un régiment, et rien n’est plus vrai à la ville ou dans les bourgades. Un motif de ce genre lui a fourni le sujet d’un tableau intitulé le Retour. La vue d’un Canal aux environs de Nevers, du même peintre, est bien rendue et dans un ton juste. — Les tableaux de M. Papeleu ne manquent pas de mérite; la Haute futaie en avril rend l’impression du matin.

M. Louis Boulangé, le paysagiste, possède assez l’entente générale de la couleur, mais il étale la pâte par plaques lourdes sans la fondre et sans la modeler. Son tableau des Laveuses est bien incomplet sous le rapport des figures. Nous en avons remarqué une si peu faite, qu’on ne peut distinguer si c’est le visage ou la nuque qu’on aperçoit. Les costumes ne sont là que des valeurs du ton, et de la forme il n’y a nul souci.

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Litresdə buraxılış tarixi:
17 yanvar 2025
Həcm:
161 səh. 3 illustrasiyalar
ISBN:
4064066325282
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Müəllif hüququ sahibi:
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